IV

Au matin, après un court sommeil, Fanny reçut comme une clarté cette certitude: «Mais, il m’aime!» Ce que n’avait pu faire ni la douceur de son fiancé, ni sa mansuétude, ni sa longue patience, ce mot arraché aux profondeurs de sa nature, ce mot de jalousie banale l’accomplissait, tant la sincérité possède une lumière d’illumination.

Elle traversa deux jours sans le savoir, soulevée par une force nouvelle. Mais, le troisième, elle s’avisa qu’il lui fallait prendre des mesures pour obéir à Silas, et elle se força à regarder autour d’elle.

Le temps s’était mis à la pluie, et Berthe ne cessait de se plaindre.

—Ah! qu’on était bien à Beuzeboc, au sec et au chaud!

Ici, les cheminées tiraient mal, le bois était mouillé... le vent soufflait dans les corridors...

Le père Oursel, monté de la ville pour leur apporter quelque commission, dit enfin de sa voix rocailleuse:

—Pourquoi que vous n’y retournez point, chez vous?

Berthe le regarda avec étonnement.

—Pourquoi?

Il dit:

—Vous savez bien pourquoi...

Fanny écoutait comme si, de cette conversation, allait enfin sortir quelque chose de nouveau. Mais c’était déjà une grande nouveauté que d’entendre le bonhomme parler le premier.

Berthe cria:

—Je ne crains personne, moi!

Le père Oursel ne la regarda pas, puisqu’il ne regardait jamais ses rares interlocuteurs. Il leva la main et dit:

—On verra.

L’étrange conversation finit là, et Fanny n’en garda que la sensation d’avoir frôlé l’inconnu, tant étaient singuliers le réveil subit du taciturne et leson même de sa voix, tant il était inouï, surtout, de lui découvrir des intentions et, peut-être, une pensée.

Cependant, depuis la promenade du dimanche, rien n’était changé en apparence. Félix, maintenant pensionnaire régulier des Laurent, reprenait la ronde des travaux avec le vieux fermier. Quelque chose, peut-être, paraissait différent en lui. Il trouvait mille prétextes pour venir rôder autour de la maison, pour emprunter un outil, demander une autorisation, un ordre. Et c’était, alors, enracinée au sol, une présence dont on ne pouvait plus venir à bout.

Enfin Fanny vit avec stupéfaction qu’il cherchait à la trouver seule.

«Il sait, se dit-elle, et il cherche aussi une explication.»

Elle s’arrangea donc pour la lui faciliter. Et, justement, une belle saison tardive s’insérait dans l’automne. De courtes journées dorées naissaient et mouraient sur la vallée et le plateau, encore chauds de l’été. Berthe menait grand train de nettoyage à fond, dans la maison qui, toutes ouvertures béantes, respirait avant l’hiver. La mère Laurent et une petite fille du village la secondaient. Et Fanny, sa tâche faite, allait s’asseoir au bout de la cour, là où l’on voyait se creuser tout à coup la coupe de la vallée, au fond de laquelle luisait l’eau argentée du fleuve. Aussitôt, le gars surgissait, un outil à l’épaule, avec un air faussement affairé.

Cela dura encore trois jours, pendant lesquels ni l’un ni l’autre ne firent les premiers pas. Berthe,tacitement, acceptait la situation, se contentant de les épier de loin, sous un rideau, dans l’entre-bâillement d’une porte.

Et, subitement, Fanny fut frappée de découvrir en son fils quelque chose de nouveau. Elle ne s’expliquait pas bien en quoi cela consistait. C’était un air répandu sur sa figure, une lueur dans ses yeux, quelque chose de connu qu’elle ne pouvait pas reconnaître. Et, chaque fois qu’il sortait de derrière un arbre, avec cette allure sournoise et muette qui était la sienne, elle sursautait d’inquiétude. Il finit par prendre un sarcloir et par se mettre à gratter l’allée où elle se trouvait. De temps en temps, il s’arrêtait, se redressait, bombait le torse et tordait sa courte moustache en la regardant. Un malaise gagnait Fanny: une sorte d’hypnose engourdissante. Où avait-elle vu ces yeux et cette expression de mâle avantageux? Et, tout à coup, elle se secoua pour parler.

—Félix, dit-elle timidement, venez un peu, voulez-vous?

Il laissa tomber son outil. Et, sans hâte, ajustant sa ceinture sur ses hanches étroites, il vint comme quelqu’un qui s’attend à être appelé.

Quand il fut là, en face d’elle, ce fils inconnu qui la gênait si horriblement, elle détourna les yeux. Comment lui dire ce qu’il fallait?

Et ce fut lui qui commença:

—Ça ne me fait pas de peine de venir vous causer, fit-il. C’est pas passqu’on est de la campagne qu’on ne sait pas ce que c’est que des dames.

Elle le regardait, sans comprendre ce nouveau Félix qui lui était révélé.

Il continuait, s’écoutant parler avec un plaisir notable:

—Je connais le sesque. J’ suis-t-amateur. Pendant mon congé, à Lisieux, j’en ai fréquenté qu’étaient des femmes tout à fait bien.

Il eut un rire de suffisance.

«Tout à fait bien, oui!»

Fanny se demanda: «Aurait-il bu?» Mais, à son odorat si difficile, aucun relent équivoque ne se décelait, sortant de cette bouche pareille à la sienne. Et elle dit malgré elle:

—Mais pourquoi que vous me dites ça!

Il lui jeta un regard velouté, en coin, et, se dandinant d’un pied sur l’autre:

—Parce que... Vous savez bien pourquoi on se parle.

Elle ne comprit pas encore.

—Comment, on se parle? Ça vous fait donc plaisir de venir auprès de moi?

—Oh! oui! fit-il avec une manière de sentiment, en roulant des yeux blancs.

L’émotion montait en elle. Le cœur parlait donc chez ce pauvre enfant perdu? Il devinait sa mère. Elle fit, les yeux mouillés:

—Moi aussi, mon petit, moi aussi.

Une si belle flamme monta à ses yeux pâles, ses prunelles claires brillaient tant au travers de ses larmes qu’elle en fut comme transfigurée.

Le gars parut puiser de l’audace dans son encouragement. Et il osa:

—Une tante, c’est une femme tout de même, surtout quand elle est comme vous.

En disant cela, il la regardait d’une façon sipeu équivoque qu’elle comprit enfin, et que la ressemblance qu’elle cherchait obscurément lui revint. C’était la figure du père qui revivait là, la figure hagarde et impérieuse de la nuit horrible.

Et, comme il avançait tout près de la sienne cette face qui lui faisait horreur en ressuscitant le passé, elle lui cria enfin d’une voix de folle, en le repoussant des deux mains:

—Mais c’est moi ta mère, c’est moi!

Et puis elle éclata d’un rire nerveux, épuisant, d’un rire qui ne finissait pas et la brisait en deux.

Quand, la tête serrée d’un étau de fer et le corps endolori, elle put enfin s’arrêter, son fils avait quitté l’allée, et il approchait du banc où Berthe cousait.

Et elle vit que sa sœur le regardait venir avec un sourire accueillant.

Dans le ciel du couchant encombré de nuages le soleil faisait saigner sur le paysage sa blessure ouverte.

Devant la porte de sa chaumière, la mère Laurent le regardait comme les paysans regardent la nature, d’un œil qui observe, comprend et se souvient. Elle tourna enfin vers Fanny sa figure de cire jaune craquelée, qui sentait la pomme et le lait, et elle dit d’une petite voix fêlée:

—J’ai ouï dire à défunt mon père que le ciel était souvent de cette couleur-là, l’année qu’on a coupé la tête au roi.

Fanny tenait à la main une assiette dans laquelle elle venait de porter des os au chien enchaîné devant la porte, et les paroles de la mère Laurent succédaient à d’autres qui n’étaient point parvenues jusqu’à son entendement préoccupé. Elle fit un effort pour comprendre:

—Le roi?

—Oui, le roi qu’on a tué là-bas, à Paris, dans le temps...

Elle faisait un geste court de vieille femme dans la direction de la ville d’iniquité. Et le siècle s’abolissait comme un jour sur ce paysage immuable entouré jusqu’à l’horizon de champs monotones, de fermes et d’herbages.

Fanny sentit comme jamais toute cette durée dont elle faisait partie et cela fut une halte dans le tourbillon qui l’emportait furieusement par des chemins inconnus, depuis le jour si proche encore où elle avait révélé sa maternité à son fils. Après tout, c’était peut-être la seule chose réelle, durable, cette continuité de la race. Et elle, elle, dans la douleur et dans la honte, elle la continuait, cette lignée...

La durée, durer... si c’était là le vrai sens de la vie? Elle ne fut qu’effleurée par cette révélation qui, pourtant, s’incrustait là, dans un coin de sa raison pour s’y développer obscurément, sans qu’elle le sût. Car, déjà, son tourment la reprenait toute.

Félix. L’enfer de cet instant auquel elle ne pourrait jamais penser sans honte était passé. Mais ceci restait: quand elle criait: «Je suis ta mère!» Il était parti sans un mot, sans un regard de pitié, sinon d’affection... Et toujours, comme une brûlure, revenait la certitude que l’abandon l’avait fait ainsi.

Et elle n’osait plus lui parler. Huit jours d’hésitation passés, il ne lui en restait plus qu’un pour obtenir cet avis qu’elle devait donner à Silas le lendemain. Car, dans son désarroi, cela seul subsistait: elledevaitune réponse à Silas. Et ce couchant, plein de sang céleste, était celui du samedi.

Soudain éperdue, elle chercha des yeux le gars, et l’aperçut, tout au fond de la cour, sous la charretterie, occupé à quelque besogne. Allons, c’était le moment; il n’y avait plus à différer. Après un adieu à la vieille fermière, elle prit le sentier qui traversait la cour.

Félix la vit venir. Elle eut l’impression qu’il n’était pas étonné, qu’il l’attendait peut-être, qu’il n’avait cessé de l’attendre depuis le jour où ilsavait.

Elle se retourna. Du seuil de la maison, Berthe les regardait, oisive, et singulièrement absorbée dans cette contemplation.

Fanny soupira. Toujours autour d’elle des conspirations, des silences soudains, des présences furtives. Elle se détourna et parla très vite:

—Félix, je vous cherchais; je voulais vous parler.

Il attendit un instant et dit, très naturellement:

—Pourquoi que tu ne me dis pas tu, puisque t’es ma mère?

Elle recula avec un faible cri, comme s’il l’avait frappée. Alors, il reprit:

—Ben oui, y’a pu rien de caché, à c’t’heure, alors?

Fanny bégaya:

—Ça ne se peut pas, c’est, c’est pas possible.

Il avança près de la figure de sa mère sa mauvaise figure pâle sous le tan.

—Pourquoi, qu’ ça s’ peut pas? Faut une raison dans tout. T’es-t-il ma mère, oui ou bien non?

Elle baissa la tête pour affirmer.

—Alors, faut.

Désespérément, elle dit:

—Mais tout le monde le saura.

Il se mit à rire sans bruit.

—Ça changera pas guère c’ qu’on croit.

Alors, abandonnée par son courage, elle se laissa tomber sur la brouette qu’il réparait et cacha sa figure dans ses mains. Au bout d’un instant que le silence avait rempli, elle dit d’une voix étouffée:

—Si tu m’aimais, seulement!

Mais ce fut le marteau qu’il avait repris qui lui répondit.

Pourtant, la brutalité de la diversion la remit. Elle le regarda travailler un instant. Dans sa petite taille presque chétive, il ne manquait pas d’une certaine grâce découplée. Et il savait le secret des mouvements nécessaires. Elle se leva, incertaine. Il s’arrêta, sentant peut-être sourdement que des paroles décisives allaient venir.

—Quoi? fit-il.

Elle se serrait les mains convulsivement, comme toujours lorsqu’elle hésitait. Enfin, elle se décida.

—Félix... Il faut que je te dise une chose.

Il sentit le moment venu et parut en arrêt.

—Qui qu’ c’est?

Elle se recueillit. C’était difficile. Quelle femme avait eu tant de choses difficiles à annoncer!

—Félix, je vais peut-être me marier.

Malgré sa crainte, malgré sa honte, malgré tout, elle levait les yeux. Et elle vit que l’étonnement vrai, celui qui ne ment pas, ne luisait point dans ceux du garçon. Mais, déjà, il donnait le change.

—Comment, cria-t-il, te marier?

—Oui. C’est décidé. J’ voulais te le dire.

Il lâcha son marteau et se croisa les bras.

—Par exemple! Et avec qui?

Il prenait un ton outragé. Elle dit:

—Avec M. Froment, l’instituteur, notre voisin.

Allons, c’était fait. Elle se sentit soulagée. Mais elle vit qu’elle ne lui apprenait rien. D’avance, il savait tout, et sa réponse précautionneuse arriva trop vite:

—Avec M. Froment! Ah! c’est ça! Je me disais «aussite»!

S’étant ainsi donné du temps, il continua:

—Vous avez arrangé tout ensemble. Et vous croyez que ça va se passer comme ça. Et moi, alors?

—Comment, toi?

—Oui, c’est moi qui ai des droits sur toi, c’est pas lui! Qui qu’il vient faire ici, lui? On n’en a pas besoin. Qu’il s’en aille faire son école!

Sa haine dépassait sa prudence et l’emportait. Atterrée, Fanny dit:

—Mais, nous étions d’accord avant que tu viennes, mon pauvre gars.

Il ne se contint plus devant ce rappel du temps où il n’était rien qu’un inconnu dans le passé. Rageusement il rétorqua:

—Tu n’as pas le droit de t’ marier à c’t’heure que tu m’as retrouvé! cria-t-il. T’as pas le droit!

Suffoquée, elle ne trouva rien à répondre. Le jour tombait. Un vent froid s’éleva. Le ciel ne portait plus que les nuages rejoints. Toutes les paroles dites restaient là, autour d’eux, vivantes, bruissantes à leurs oreilles. Elle balbutia enfin:

—Mais pourquoi, pourquoi qu’ tu dis ça? J’ te ferais pas d’ tort.

Tout de suite, il se retrouva.

—Si, tu me ferais du tort! T’as pas qu’ faire de te marier. Tu l’as été assez.

Il se mit à rire d’un rire ignoble qu’elle ne put supporter.

—Tais-toi, supplia-t-elle. Tais-toi. Tu ne sais pas le mal...

Ils reprirent haleine, car les terribles joutes de paroles et de sentiments ont, comme les autres, des moments de trêve où on soigne les blessés, où l’on emporte les morts. Et Fanny dit encore:

—Si tu savais tout ce que j’ai souffert dans ma vie, tu ne serais pas si dur.

Elle hésita et, à voix presque basse:

—Je l’aime, Félix. Et lui aussi.

Elle ne le distinguait plus, car il était rentré dans la charretterie complètement obscure, maintenant. Mais sa voix lui parvint, dure, inflexible, certaine comme le destin. Et cette voix disait:

—Tu n’avais qu’à ne pas fauter.

L’ouragan se déchaîna avec le jour. Fanny, au sortir d’un sommeil de dix heures, se réveillait comme foudroyée de fatigue. Elle ouvrit les yeux, surprise de ne pas retrouver son fardeau de soucis. Non. Ils avaient glissé d’elle, ou, peut-être qu’elle gisait, assommée, sous leur poids, mais elle ne les sentait plus. La température de la souffrance suit des courbes comme celle de la fièvre. Et la guérison ou la mort ont la même apparence, parfois.Et puis, quand la nature s’en mêle et qu’elle jette sa folie au travers de la nôtre, il faut bien s’arrêter pour la laisser passer.

Le grand courant d’air du fleuve drainait à lui tous les vents du plateau qui menaient infernalement la ronde. Par moments, une averse impétueuse faisait mollir la tempête. Le ciel se déchirait et s’effilochait en nuages incessants accourus du fond de l’horizon marin vers la bouche immense de l’estuaire. Fanny songea d’abord:

«Il faut que j’aille au-devant de Silas. Je ne veux pas qu’il le voie avant.»

De tous ses tourments, il semblait ne lui rester plus que ce petit souci lancinant.

Quand dix heures sonnèrent, elle sortit.

Dès la porte, une rafale la prit et la colla contre le mur, suffoquée, sans voix et sans souffle. Il y avait de tout dans le vent: de la pluie, de la grêle et des feuilles chassées horizontalement.

Enfin, une accalmie lui permit de gagner le chemin détrempé. La tête et les épaules sous un châle de laine noire, elle marchait, pliée en deux, les oreilles bourdonnantes, ahurie, abrutie, vidée de réflexion et même d’idées.

Quand elle aperçut Silas, il débouchait du tournant de la route de Villebonne et le vent d’ouest le poussait vers elle tout en la retenant. Elle songea confusément: «C’est notre vie». Mais il la rejoignait et lui cria ses salutations.

Une cavée s’ouvrait à leur droite. Elle prit son bras et l’y entraîna.

Il y régnait un certain calme. Les talus, barrant le vent par leur digue d’arbres et de terre, les accueillirent comme une église. Le grand homme ôta son chapeau.

—Tonnerre de Brest! cria-t-il, quel temps? J’ai eu chaud à monter de la gare.

Tout son corps vigoureux tremblait encore de l’effort donné. Il se mit à rire.

—Eh bien, Fanny?

Puis, il la regarda mieux et n’ajouta rien. Alors, elle dit:

—Je suis venue parce que...

—Oui, fit-il, comme elle s’arrêtait.

—Parce que je voulais vous voir avant...

Elle s’arrêta encore.

—Pourquoi? demanda-t-il impatiemment.

Elle baissa la tête.

—Il ne veut pas.

Le grand homme parut de pierre. Puis il dit:

—Il neveutpas?

Sans parler, elle fit «non».

La phrase était tombée entre eux comme un bolide: fulgurante, incompréhensible, inattendue. Enfin, M. Froment prononça:

—Qu’est-ce que ça signifie? Est-il fou? A-t-il des droits sur vous? Que lui avez-vous dit depuis quinze jours?

Elle répliqua seulement:

—Il sait.

—Ah! fit-il.

Elle le vit qui semblait vaincre une difficulté à parler. Enfin, il ajouta:

—Et alors?

—Alors, il m’a dit qu’il était le premier, le seul, à avoir des droits sur moi.

Elle ajouta encore:

—Il a eu une vie malheureuse, à cause de moi.

—Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai! cria-t-il passionnément. Il y en a de plus malheureux. Et maintenant vous l’accueillez, vous ne lui refusez pas une place: il doit vous laisser vivre.

—Non, dit-elle, il ne veut pas.

Alors, fâché, il cria plus fort dans le vent qui s’élevait de nouveau:

—C’est que vous n’avez pas su lui dire. Vous acceptez tout!

Elle baissa la tête.

—Comment a-t-il osé! dit-il encore. Vous ne lui avez pas dit que c’était décidé?

—Si. Il est buté. Il ne veut rien écouter. Il me reproche...

Il pencha sa tête vers elle.

—Quoi donc?

—Ma faute.

Cette fois, il recula, les mains inertes.

—C’est un monstre! siffla-t-il entre ses dents serrées.

—C’est tout de même mon garçon, dit-elle simplement.

Il la regarda. Quelque chose comme de l’adoration parut dans ses yeux, et il lui prit violemment les mains.

—Fanny, vous avez besoin qu’on vous protège contre vous-même. Sans quoi, vous serez toujours esclave et martyre. Votre fils ne veut pas que vous vous mariiez, dites-vous? Légalement, il ne peut s’y opposer. Il ne peut que faire du scandale.

Elle répéta obstinément:

—Il ne veut pas.

Sans écouter, il continua:

—Voulez-vous passer outre? Retournez à Beuzeboc. Laissez-moi faire nos publications. Vous êtes libre.

—Il ne veut pas.

Il s’exaspérait:

—Est-ce le scandale qui vous fait peur?

Elle frissonna:

—C’est pas possible.

Il sembla recueillir sa patience de maître qui se prépare à convaincre un élève obstiné:

—Voyons, raisonnez. Tout être s’appartient. Personne ne peut vous empêcher de suivre votre route. Faites votre devoir vis-à-vis de votre fils, un partage, ce que vous trouverez juste, et ne vous sacrifiez pas davantage.

Elle secoua la tête.

—Vous ne comprenez pas. Ce serait trop facile. Non, j’ai bien vu qu’il ne veut pas et qu’il saura m’empêcher d’être autre chose que sa mère.

—Il vous aime, alors?

—Ce n’est pas ça, fit-elle humblement, non, ce n’est pas ça, mais il ne veut pas que je lui fasse tort.

Déjà, acceptant l’objection, il courait, en homme, aux réalisations.

—Mettons que vous ayez raison. Il ne reste qu’un moyen. Laissons tout. Il m’est revenu quelques milliers de francs de mon père. J’ai un cousin du côté de Lyon qui me donnerait une situation dans sa fabrique; j’avais déjà pensé abandonner l’enseignement lors d’un événement de ma vie... Partons ensemble librement.

Elle joignit les mains d’horreur, mais il les prit, les serra, essayant de dompter cette pauvre volonté défaillante de toute sa dure volonté d’homme fort.

—Fanny, venez, soyez à moi, je vous attends, je veux vous délivrer. Vous voyez bien que vous n’aurez de bonheur qu’en moi. Votre sœur, votre fils ne vous font que du mal. Laissez-moi vous rendre heureuse.

Ses mains fiévreuses pétrissaient les mains glacées et ses lèvres cherchaient les lèvres pâles. Fanny ferma les yeux un instant. Tout le bonheur de sa vie tint en cette minute. Ce fut sa nuit de noce et le matin plus délicieux qui la suit, et toute la douceur et toute la folie de l’amour concentré pour elle, ici, sans son amertume et ses désillusions. Mais elle rouvrit les yeux.

L’accalmie cessait. Les branches pliées fouettaient l’air. Au sommet des hêtres, des corbeaux dérangés se fâchaient bruyamment. Et le vent, ayant sauté, entrait à présent dans la cavée.

Ce fut comme si Fanny retrouvait son sang-froid, sa raison et tout ce que l’amour emporte. D’ailleurs, il fallait lutter. Déjà, la respiration coupée, ils durent se séparer. Et tout débat, tout entretien même devenait impossible. Il fallait crier dans le vent pour se comprendre. L’ouragan reprenait, formidable.

Ils suivirent la cavée. Au tournant, le vent les bouscula à revers. Alors, Silas s’approcha de l’oreille de Fanny:

—Je m’en vais, cria-t-il.

Il y avait autant de fureur dans sa voix que dans celle de la tempête. N’était-ce pas par elle qu’il était vaincu? Sait-on la part des petites choses dans les grandes et l’effet des grands mouvements de la nature sur nos petites passions humaines?

Elle fit «oui» des yeux et de la bouche. La barrière était en vue, et, en face, le sentier bordé de peupliers qui rejoignait la route du plateau.

Elle lui tendit la main. Il se détourna sans la prendre. Et il cria:

—Vous regretterez ce jour-là!

Maintenant, elle se possédait tout à fait. La maison apparue la reprenait: la maison, la terre, la race, tous les obscurs devoirs dont on a l’habitude, et qui sont si lassants et si nécessaires.

Elle voulut le regarder encore, et se retourna avec peine contre une bourrasque.

Il était déjà au milieu du sentier. Elle le suivait des yeux quand, soudain, il y eut un long craquement et l’un des arbres du talus, choisi comme victime, oscilla et s’abattit avec un affreux bruit d’écrasement à la place même où Silas venait de passer un instant auparavant.

Elle cria follement dans le vent:

—Silas!

Il avait franchi le tournant sans se retourner. Sa pensée fut traversée par un éclair:

—S’il revient, je le rejoins et je pars avec lui!

Mais la tempête intérieure qui emportait l’homme était plus forte que l’ouragan et il ne reparut plus.

Fanny laissa tomber l’Almanach des Bons Conseilsqu’elle lisait. La solitude ne lui pesait jamais et elle se trouvait souvent seule en ce début de printemps.

Elle s’approcha de la fenêtre. Le beau dimanche d’avril traînait sa longue après-midi désœuvrée. L’oncle Nathan, sitôt le déjeuner fini, avait aiguillé Félix vers les champs, pour la visite dominicale de rigueur. Quant à Berthe, elle venait de disparaître sans rien dire, comme elle le faisait depuis quelque temps.

Après la tourmente qui, passant sur elle à l’automne, manquait de l’arracher de son existence, comme le bel arbre s’arrachait du talus, elle était restée anéantie au point de garder plusieurs jours le lit. Sa sœur expliquait avec volubilité qu’elle avait eu les «sangs tournés» en entendant l’arbre tomber sur ses talons. Elle restait prostrée, sans fièvre et sans aucun symptôme précis, simplement atone, indifférente, privée cette fois tout à fait du goût de vivre.

Avec le géant foudroyé, son amour lui semblait anéanti. Elle appuyait sur la plaie sans la sentir. Elle répétait: «Il est parti. Je ne le reverrai jamais ou je le reverrai comme on revoit un indifférent.» Et cela ne lui faisait rien. Elle se disait même: «Est-ce que je l’aimais vraiment? Qu’est-ce que c’est que l’amour? Est-ce ça?» C’était comme si, en devenant femme trop vite et trop tôt, elle avait perdu la profonde sensibilité féminine qui juge et pèse si sûrement les choses de la passion.

Après la crise d’inappétence à la vie, elle entra dans la souffrance. Les jours et les nuits se succédèrent, désolés ou cruels, tandis qu’elle éprouvait cette sensation qu’on a d’être dans des mâchoires qui se referment perpétuellement. Alors, Silas grandissait dans sa mémoire, dans son cœur, pour mieux la déchirer de l’avoir perdu. Ses mots, se gestes, ses moindres attitudes la torturaient en souvenir. Et elle sut enfin qu’elle l’aimait comme jamais elle n’avait cru pouvoir aimer.

Elle vécut enfermée avec son rêve agonisant pendant les mois noirs de l’hiver, sans rien apercevoir d’extérieur, comme si ses yeux eussent été tournés en dedans sur le seul spectacle de sa douleur.

Et jamais elle ne se disait: «Je vais aller le rejoindre.» Cette chose possible, cette chose suggérée et déjà un peu réalisée par les paroles qui l’avaient représentée, ne se montrait pas à elle comme une alternative. Peut-être était-ce parce qu’elle allait instinctivement vers la souffrance à cause de l’orientation de sa vie, ou peut-être simplement parce que les habitudes sont trop difficiles à quitter.

Son premier apaisement lui vint dans ces mois aigres où le printemps s’éveille. L’isolement parfait de la vie à la Hêtraye, qui séparait les deux sœurs de leur petit monde connu, environnait leur retraite d’une sorte de paix silencieuse. Un soir de mars où elle rentrait à la maison en tenant les premières primevères trouvées au revers d’un fossé, sous un ciel qui allait du violet le plus profond à un safran inexprimablement doux, elle crut sentir mystérieusement que sa souffrance ne resterait pas inutile, qu’elle serait la rançon du scandale étouffé. Son péché, cette fois, était enterré, et rien n’en subsisterait qui pût éclabousser les autres. Le nom des Bernage ne serait pas sali. Ce fut une certitude consolante qui descendit sur elle.

Les autres, cependant, continuaient leur vie parallèle et, sortant tout à coup de son sommeil intérieur, elle se mit à les considérer.

Berthe ne la tourmentait plus. L’exil de Beuzeboc, si amèrement consenti, ne semblait plus lui peser, même pendant la noire période mortelle de la terre.

C’était comme si une mystérieuse influence travaillait son humeur et toutes ses passions de colère et même de curiosité pour les changer. Et Fanny se sentait plus éloignée d’elle que jamais et un peu effrayée de ce changement inexplicable. Pourtant, elle avait tant soupiré après l’affection fraternelle qu’un peu d’espoir lui en venait. «Elle a vu mon malheur, elle a peut-être fini par avoirpitié.» Et cela préparait son cœur dévasté à revivre.

Quant à Félix, il n’approchait guère de la maison que le dimanche. Et il y apportait les mêmes airs, oscillant de la sournoiserie à l’assurance. Et jamais il n’adressait la parole à sa mère depuis le jour de leur terrible entretien de la charretterie. Fanny devait dépenser des trésors de diplomatie, de vigilance, pour se garer ainsi des mots dangereux qui eussent pu rappeler ceux de ce jour-là. Mais Berthe déployait une si étourdissante volubilité que rien ne pouvait se remarquer et que le drame de ce mutisme se poursuivait à leurs seuls yeux.

Ce jour-là, de la fenêtre, elle vit l’oncle Nathan qui passait dans le fond de la cour, tout seul, l’air absorbé. Fanny s’étonna de ne pas voir Félix avec lui, car le vieillard, dans ses visites, le recherchait toujours. Il semblait à présent en faire grand cas.

—C’est un cultivateur, celui-là, et un bon, disait-il.

Ou encore:

—On ne peut pas lui en remontrer sur la chose de la culture. Sacré Félix, va!

Tout l’hiver, il avait fait ainsi de longues promenades avec le gars, et les sœurs, qui marchaient par derrière, les voyaient passer cette revue des terres nues ou emblavées, pure jouissance dominicale des terriens. On devinait que le vieillard étudiait profondément le jeune homme avec une idée secrète.

Fanny goûta un moment la paix qui baignait la chambre aux rideaux blancs, luisante et ordonnée, comme, autour d’elle, la maison, le village, le plateau et la vallée. Elle éprouvait ainsi des moments de quiétude où, la sourde douleur s’endormant, elle n’était plus sensible qu’à un pauvre espoir de bonheur qui s’éveillait au fond d’elle.

Tout bas, elle répéta, comme elle le faisait quelquefois:

—Mon péché est enterré.

Et c’est alors qu’elle aperçut M. et Mme Gallier qui ouvraient la barrière.

Elle ne les reconnut pas tout d’abord, tant ils étaient loin de sa mémoire. Mais, dès qu’ils eurent fait quelques pas dans l’allée, elle les retrouva tout entiers avec leurs vêtements noirs que rien n’égayait jamais et leur allure un peu grotesque de citadins endimanchés dans un chemin de campagne.

Elle posa sa main sur sa poitrine: c’était du malheur qui arrivait avec eux. Pourtant, elle se remit, et sortit au-devant d’eux.

M. Gallier roulait sa courte taille à jambes torses, dans un tangage qui n’appartenait qu’à lui. Son haut-de-forme et sa redingote semblaient ainsi avancer en largeur. Mme Gallier trottinait menu, avec une espèce d’obstination, et sans perdre un instant. Ils hélèrent Fanny.

—Hé! bonjour!

Elle jeta un coup d’œil autour de la cour. L’oncle Nathan avait disparu. Quant à Berthe, elle ne revenait pas. Elle ne songea pas à Félix, puisque la visite ne le concernait pas.

—Nous avons pensé venir vous surprendre, dit Mme Gallier, il faisait si beau!

Sous les fines gouttelettes qui perlaient à sa peau rose d’ancienne blonde, son honnête figure portait une expression un peu angoissée. Et M. Gallier laissait tomber, plus encore que de coutume, sa grosse bouche lippue dans sa face ravinée où la bonté traçait ses signes mystérieux.

Fanny leur proposa de s’asseoir dehors, mais, d’un geste pareil, ils refusèrent.

Quand ils furent installés dans la «salle», assis avec le rond de sparterie sous les pieds, près de la table couverte d’un châle-tapis, il y eut un silence, car toutes les congratulations sans danger étaient finies. Et puis, ayant regardé sa femme, ce fut M. Gallier qui commença:

—Mademoiselle Fanny, vous êtes seule et c’est préférable pour ce que nous voulons vous dire. Aussi je ne tarderai pas davantage.

L’accent du Midi roulait par la chambre, dépaysé, se cognant au mur, étrange et étranger dans cette maison faite à l’économe patois de Caux.

Fanny pâlit un peu plus. Elle songea: «Hélas!» Et sa bouche desséchée dit avec peine:

—Qu’est-ce qu’il y a donc?

—Il y a, reprit aussitôt le vieil homme, que nous avons entendu courir des bruits qui nous ont chagrinés. Et, quand je dis des bruits, cela prend l’allure d’accusations.

Il regarda sa femme, comme si Fanny lui faisait peur, avec sa face exsangue de condamnée attendant le supplice.

Mme Gallier se pencha, posa sa main sèche sur les siennes.

—Nous vous aimons trop pour ne pas venirvous le dire tout droit, afin d’être à même de répondre à ceux qui parlent si mal.

Fanny se redressa péniblement. Elle ne pouvait que les laisser aller.

La bonne dame reprit:

—On dit une chose affreuse, dont jamais nous n’avons entendu parler jusqu’ici et que nous ne pouvons pas croire, n’est-ce pas, monsieur Gallier?

Un signe de tête lui permit de reprendre du champ.

—Et vous allez nous dire si nous avons eu raison de répondre que tout ça n’était pas vrai. Mais vous nous expliquerez quelque chose...

Elle chercha une longue respiration:

—Voyons, mademoiselle Fanny, vous qui êtes l’aînée...

Dans la courte pause, Fanny eut le temps de penser:

—Tout est découvert. Elle va me parler de mon malheur.

Et elle faillit crier:

—Ne dites rien. C’est vrai. On ne vous a pas trompés. La vérité est venue au jour.

Mais la bonne dame continuait:

—Pourquoi laissez-vous votre sœur se compromettre à ce point-là?

Fanny la regarda avec de tels yeux d’incompréhension qu’elle parut découvrir tout à coup la vérité.

—Comment! Vous ne savez rien? Vous n’avez rien remarqué? C’est encore plus étonnant que je ne pensais.

Fanny put trouver enfin sa voix:

—Ma sœur?

Mme Gallier expliqua avec une patience décidée à tout:

—Votre sœur se compromet très gravement en ce moment. Votre voyage à Paris avait déjà attiré l’attention. Puis, à peine revenues, vous quittez Beuzeboc une première fois, puis une deuxième, et vous abandonnez votre belle maison de ville pour passer tout l’hiver ici. On n’y comprend déjà rien. On cherche des raisons... Enfin, «vous êtes dans la langue du monde».

Fanny l’écoutait avec le même étonnement. Et, comme l’autre se taisait, elle plaça:

—Mais pourquoi?

—A cause des raisons qu’on a trouvées en cherchant. On ne se retire pas à la campagne avec un jeune homme.

Fanny répéta:

—Avec un jeune homme?

Et elle pensa à Silas.

—Mais oui, ma petite, voyons: ce soldat, ce garçon qu’on a vu rôder autour de chez vous et qui est reçu chez vous avant votre voyage et après... et qui vous a suivies ici... Mettez-vous à la place du monde: ça semble drôle, drôle...

Fanny cria:

—Félix?

Et elle se mit à rire, de son rire nerveux, incoercible.

M. Gallier se leva et se dirigea discrètement vers la fenêtre. Mme Gallier tapotait le dos de Fanny d’un air effrayé. Enfin, celle-ci put parler:

—Félix, vous dites: Félix?

Elle allait ajouter:

—C’est son neveu, à Berthe!

Mais elle se retint à temps.

—C’est un gamin qu’on a vu tout petit chez Marthe, notre vieille bonne, dit-elle, vous vous rappelez?

La vieille dame hocha la tête et dit, plus brusquement que de coutume:

—Ça n’empêche pas que ça fasse jaser. Aussi, dans son intérêt, dites-le à votre sœur. Vous n’avez qu’une chose à faire: revenez à Beuzeboc.

Fanny baissa la tête. Elle savait bien qu’on ne pouvait pas satisfaire le monde en cela. D’ailleurs, la visiteuse, délestée de son message, se levait aussi. Ils se trouvèrent tous deux devant la fenêtre. Les deux formes noires faisaient sur la clarté de tristes taches de deuil qui entraient de force dans les yeux de Fanny en les violentant. Elle les suivit:

—Voulez-vous venir dehors, en attendant la collation?

Mme Gallier accepta. Ils sortirent. L’oncle Nathan arrivait à grandes enjambées et, au fond de la cour, ils aperçurent Berthe et Félix qui marchaient côte à côte.

Les Gallier partirent après la collation plantureuse dont les «nourolles», les grands plats de crème aux œufs marbrés de brun et le cidre bouché avaient fait les frais. On se leva pour mettre les visiteurs en voiture, car Félix les reconduisait à la gare de Villebonne.

Quand le couple se fut éloigné, au trot pesantde l’épais cheval pattu que Félix trouvait moyen de galvaniser, l’oncle et les nièces regardèrent autour d’eux avec cet air dérouté qui suit les départs.

Le ciel passait en magnificence le printemps posé sur la terre. La vaste coupole de turquoise verdie répandait une sorte de fraîcheur lumineuse.

Machinalement, ils prirent le chemin qui mène aux cavées. Mais Fanny ne sut jamais bien où ils étaient allés ce jour-là. Quand elle y pensait plus tard, elle revoyait seulement les «fossés», comme des murs de primevères, car la grâce de la saison, touchant la terre brune couverte encore de feuilles mortes, et le soleil d’un jour, avaient suffi pour faire jaillir du sol la moisson qui a la couleur et l’odeur du miel.

Et c’était Fanny, pourtant, qui entraînait les autres, avertis confusément de ces paroles qu’on voyait sur elle comme un fardeau qui allait bientôt lui échapper.

Depuis la conversation avec les visiteurs, elle se sentait possédée par une force étrangère. Ce soupçon affreux qu’ils lui avaient apporté grandissait en elle d’heure en heure. La chose monstrueuse, seulement suggérée, cachait tout le reste, et il lui fallait la rejeter sous peine d’étouffement. Pourtant de sa mémoire surgissaient vingt souvenirs qui corroboraientla chose; et, par-dessus tout, le souvenir du jour horrible qui lui démontrait clairement de quoi son fils était capable. N’avait-il pas dit: «Une tante, c’est une femme tout de même»?

L’air fraîchissait. Dans le ciel, maintenant violet à l’est, une étoile trembla.

—Où que tu nous mènes comme ça, ma Fanny? cria l’oncle.

Il marchait cependant à vingt pas devant les deux sœurs et il reprit sa marche sans attendre de réponse. Elle s’arrêta. On ne distinguait plus très bien les couleurs de la terre, comme si le ciel eût tout à la fois rayonné et absorbé la lumière. C’était bien, elle aurait moins de honte à parler.

—Berthe, commença-t-elle, il faut que je te dise quelque chose.

Berthe ne tourna pas la tête. Et elle dit, de cette voix contrainte avec laquelle on essaye de jouer le naturel:

—Qu’est-ce que c’est?

—M. et Mme Gallier m’ont dit quelque chose.

—Quelque chose?

Le mot puéril qui couvrait des révélations que l’une savait, que l’autre devinait si graves, sonna faux. Fanny dut faire un effort.

—Oui, on parle à Beuzeboc, on parle de nous.

Berthe, qui continuait à marcher, s’arrêta et, se tournant, croisa les bras.

—Ah bon! dit-elle. Fallait bien croire que ça finirait par là.

Fanny n’osait plus la regarder. Elle n’éprouvait pas ce sentiment de revanche naturel au persécuté qui peut enfin persécuter. Et elle ne savait comment formuler la laide accusation. Elle balbutia:

—Oui, nous sommes «dans la langue du monde».

Berthe répéta:

—Nous?

Fanny n’osa pas dire: «Toi!» Elle affirma seulement:

—Oui. C’est à cause de Félix.

—Tout se découvre toujours, fit sentencieusement la cadette.

Elles avaient repris leur marche dans le sentier velouté d’ombre à présent. Berthe reprit:

—Et qu’est-ce qu’on dit, au juste?

—C’est à cause de toi, dit enfin l’aînée.

—De moi?

—Oui, avec Félix.

Elle eut peur en entendant ses paroles et se hâta de les commenter.

«Mme Gallier m’a assuré qu’on parlait de lui depuis notre voyage à Paris. Et puis notre séjour ici, ça a semblé drôle... Enfin, on dit que c’est pour toi qu’il est là... Oui, on dit ça, crois-tu? Quelle horreur, comme si c’était possible.»

Comme Berthe faisait un geste, elle se hâta d’ajouter:

—Oh! mais je ne le crois pas, moi, non! Une chose pareille, jamais! Mais, enfin, tu vois, voilà où on en est. Tu comprends, les gens ne savent pas ce qu’il nous est.

La voix de Berthe, changée à ne pas la reconnaître, proféra:

—Et alors?

—Alors, je ne sais pas... Mme Gallier dit: «Rentrez à Beuzeboc, ça fera taire le monde.» Voyons, il faut que nous trouvions un moyen de laisser Félix ici. Il s’y plaît...

Elle hésitait. Elle n’avait pas l’habitude de proposer; de choisir... Et la voix nouvelle, la voix frémissante de Berthe s’éleva de l’ombre.

—Il y restera, Félix, il y restera tant qu’on voudra. Mais pas tout seul.

Fanny répéta sans comprendre la menace:

—Comment, pas tout seul?

—Non, avec moi, avec moi. Nous nous parlons. On est d’accord.

Ecrasée, Fanny ne trouva que les mots qu’elle venait d’entendre:

—On est d’accord?

—Oui. Je croyais que tu l’aurais deviné à nous voir, mais tu ne vois rien, toi.

Elle haletait un peu. Certainement, une grande émotion la secouait. Elle reprit haleine.

—Ah! le monde parle? Eh bien, il a raison. Mais on va le faire taire. On va lui apprendre que je me marie avec Félix. On allait vous le dire à Pâques, mais, puisque c’est comme ça, autant tout de suite.

Elles rejoignirent l’oncle. Maintenant qu’on n’y voyait plus, le parfum des primevères semblait plus fort, plus tangible. Il les enveloppa jusqu’à la maison où elles se retrouvèrent sans que Fanny pût s’en rendre compte.

Et, comme elles allumaient la chandelle dans la cuisine, on entendit rouler la voiture. Alors, Berthe sortit sans rien dire. L’oncle Nathan regarda Fanny.

—Où qu’elle va, ta sœur?

La chandelle vacillante jetait des clartés rougeâtres qui dansaient dans l’ombre de la vaste cuisine. Les durs traits du vieillard semblaient grimacer selon les jeux de la flamme qui argentaient ses bouclettes. Il dit encore:

—Elle est-il folle?

Fanny ne se sentit pas le courage de chercher des mots. Elle ne trouvait plus même de pensées cohérentes. Et, pour dissimuler, elle alluma une autre chandelle dans l’arrière-cuisine et se mit à desservir la table.

Elle terminait sa besogne lorsque des pas résonnèrent sur le chemin, et le couple entra.

Ils se tenaient «crochés» bras dans bras selon la plus correcte formule cauchoise des promis. Fanny manqua crier d’énervement, de chagrin, de honte à ce premier contact avec la réalité. Et l’oncle Nathan, debout devant la cheminée, les regardait sans parler.

Enfin, Berthe prononça:

—Voilà. On est venu vous le dire.

Il y eut un silence qui parut interminable, puis, l’oncle Nathan dit posément:

—Ah! ah! C’est ça! Je me disais: «Aussitte!»

Il les considéra encore et ajouta:

—Vous pourriez faire plus mal.

Il s’arrêta pour réfléchir à quelque chose et il dit encore:

—Mais, es-tu protestant comme nous, toi, mon gars?

La question parut tomber dans un gouffre de silence. Sans doute était-ce parce qu’elle touchait à ces choses interdites que chacun évitait avec tant de soin depuis leur vie commune. Et ce fut encore Berthe qui répondit:

—Il est «rien». Les Malandain savaient pas quoi faire. Il est resté comme ça.

Elle ajouta après quelques secondes:

—Il fera ce que je voudrai.

Fanny répétait stupidement en elle-même: «Il est rien, il est rien.»

La chandelle charbonnait tout à fait, maintenant, dans sa gaine en spirale de fer. Les ombres et les clartés se succédaient sur les figures en leur prêtant des expressions surnaturelles. Berthe reprit:

—On est d’accord sur tout.

Alors l’oncle demanda:

—Et quand qu’ vous allez faire ça?

—Après Pentecôte, pour les papiers de Félix et... la chambrée...

Elle pausa un instant:

—On invitera M. Froment, termina-t-elle.

La dernière voiture roula longtemps sur le chemin. On l’entendit jusqu’à la descente qui ceinture la colline et puis il n’y eut plus que le silence surnaturel d’une cour de ferme en mai, car le pommier en fleurs supporte une neige qui étouffe le son et ouate l’air, comme la vraie.

Fanny, dans sa robe de cérémonie, qui était d’une épaisse soie noire sans reflets—une vraie toilette de mère de marié—marchait dans l’étroit sentier toujours envahi par l’herbe haute de la saison.

Voilà. Tout était fini. Berthe venait d’épouser Félix. Le garçon de vingt-deux ans était le mari de la vieille fille de trente-cinq ans. La tante devenait la femme de son neveu. Toute cette idylle au goût d’inceste s’achevait ce soir.

Fanny marcha plus vite, le cœur soulevé de dégoût. Le dégoût! c’était une chose nouvelle que tous ses désespoirs ne contenaient pas jusque-là, mais dont les deux mois passés venaient de la saturer. Voir, jour après jour, Félix faire le galantauprès de la grosse fille amoureuse, être obsédée de leurs rencontres furtives à tous les coins de la ferme, attraper au vol les regards, les baisers, les étreintes furtives et deviner, comme elle le devinait, savoir comme elle le savait, intuitivement, avec la certitude infaillible de l’instinct, qu’il n’y avait là qu’un calcul, et ne pouvoir intervenir! Elle se rendait compte, pourtant, que Berthe était sincère. A cette dernière chance de mariage qui passait, elle se cramponnait désespérément. Mais un mariage, cette horrible chose?

Et pourtant, c’était légal et, tout à l’heure, ce serait consommé. Oui, cette union monstrueuse avait pu être célébrée et bénie. La lumière, lorsque Fanny songeait à cela, lui semblait insupportable et, seule sous le ciel du soir, elle voila sa figure de sa main ouverte.

Telle était la fin de son péché qu’elle croyait enterré. N’eût-il pas mieux valu mille fois le scandale de la découverte, si, toutefois, le scandale éclaté eût empêché la scandaleuse union?

La rosée commençait à tomber. Elle songea: «Il n’est pas encore l’heure.» La journée des noces avait été longue et dure. Quoiqu’on n’eût fait que les strictes invitations nécessaires, des théories de cousins de la vallée et du plateau avaient défilé à la mairie et au temple de Beuzeboc. Fanny mariait son fils. Personne ne le savait. Et elle jouait pourtant le rôle de mère du marié.

A la mairie, la lecture de l’acte la fit défaillir, lorsque le greffier, près du maire décoré de l’écharpe flamboyante, se mit à lire:

«D’une part,

«Entre Félix, Jean, dit Malandain, de père et mère non dénommés.

«Et, d’autre part,

«Berthe-Zémyre Bernage, fille de feu Alfred Bernage...»

Demère non dénomméeet elle était là, elle, vivante et martyrisée, et elle possédait la copie de la lettre où le père se nommait, nommait sa parenté et son pays.

Au temple, elle avait conduit son fils jusqu’au fauteuil de velours rouge, puis, retournant dans son banc d’honneur, abîmée intérieurement sans posséder le droit de l’être, elle écoutait derrière elle le murmure de l’assemblée et celui de la ville et de la campagne qui stigmatisaient le mariage singulier de la seconde des demoiselles Bernage. S’ils avaient tout su!

Et la longue noce serpenta en voiture sur les routes parmi les villages en émoi, et sur la grande plaine que coupent les oasis de hêtres surmontés de la fine aiguille du clocher. Ensuite, il ne restait plus à Fanny qu’une souvenir d’interminable mangeaille, car un seul repas dînatoire s’étendait sur toute l’après-midi, et, surtout, de ces plaisanteries de circonstance qu’elle exécrait de tout temps.

A dire vrai, la rigidité huguenote n’est pas si abâtardie que de lâcher la bride à l’humour normand dans sa verdeur; pourtant, elle cède un peu et ferme les yeux en ces occasions de beuveries pour le bon motif. Fanny le savait. Elle connaissait les spécialistes, et leur jeux de mots, et leurs gaillardises permises et attendues, et leurs sous-entendus et leurs mines de circonstance. Et toutesa pudeur et son tact étaient hérissés sur elle comme un manteau d’épines.

Mais tous les supplices ont une fin et, maintenant, elle attendait sa revanche. Elle attendait l’heure où Silas Froment arriverait comme arrive un amant furtif qui, à travers bois, donne l’assaut à la colline escarpée.

Depuis le jour de la bourrasque, ils ne s’étaient pas revus.

Mais Silas Froment, en face de ce fait nouveau et imprévu: le mariage de Berthe et de Félix, avait fait une suprême démarche.

C’était une lettre, longue et pressante, par laquelle il l’adjurait de se décider à recommencer sa vie:


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