V

Mais Berthe en avait assez. Elle n’avait pas l’habitude de suivre sa sœur. Et puis la chaleur sourde qui filtrait sous le ciel feutré de nuages gris la fatiguait. La vallée était comme éteinte, et tous les verts assoupis se fondaient en une seule teinte terne et morte.

—C’est là, c’est là, oui, c’est là! C’est donc un pélerinage que nous faisons? Fallait le dire, alors, je ne serais pas venue.

Fanny revint à elle, baissa la tête. Les colères de sa sœur la laissaient toujours petite fille. Elle dit seulement avec humilité:

—Je voulais voir où. Ça ne te coûte pas beaucoup.

Elle se remit à regarder le joli paysage, borné de tous côtés par la verdure envahissante des bas-fonds. Et, tout en marchant, elle se disait: «Si c’était à moi qu’il avait parlé, j’aurais su, j’aurais su plus de choses, j’aurais compris, je n’aurais pas perdu un mot de ce qu’il a dit.»

Elles entendirent le moulin avant de le voir. Le grand bruit continu de la chute libérée emplissait l’air, plein de cette fraîche odeur vaporisée qui annonce les jeux de l’eau. Quand elles eurenttourné le coin du bâtiment qui empiète sur la route, elles virent un groupe immobile auprès du pont de planches à cheval sur la rivière qui coule à pleins bords entre les rives plates des prés.

—Qu’est-ce que c’est? Y aurait-il eu un malheur?

Fanny s’arrêta.

—Allons-nous-en par l’autre route. On n’a pas besoin de voir ça.

Mais rien n’eût pu détourner la curieuse d’un spectacle offert.

—Va-t’en si tu veux. Moi, je vais voir.

Elles avancèrent. Deux hommes du moulin, quatre ou cinq commères arrachées à leur baquet, des galopins faisaient cercle autour de quelque chose qui ne semblait qu’un tas sombre et ruisselant. Enfin, l’un des hommes y porta la main, et un corps se dégagea du paquet informe, une figure embroussaillée et des bras mous.

Berthe cria:

—Un noyé!

Et elle se hâta vers le groupe.

Le plus grand des deux hommes, le garde-moulin, heureux de ce public plus considérable qui lui arrivait, se tourna vers elle:

—Il était arrêté là, au râtelier, derrière la première vanne que je m’en allais ouvrir quand je l’ai vu.

—Y a peut-être longtemps? risqua une des laveuses.

L’homme saupoudré, qui connaissait toutes les choses de l’eau, siffla entre ses dents:

—Le courant est trop vif, mais, après tout, onne sait pas, parce qu’y avait justement beaucoup de charogne à la rivière an’hui, et qu’ tout ça était au râtelier sans qu’on puisse bien voir quoi.

Il prononça simplement cette parole affreuse, et se tut.

—Il est-il d’ici? demanda quelqu’un.

L’homme prononça:

—Non, j’ crois pas. J’ l’ai jamais vu. C’est un vieux «soleil».

Tout le dédain de l’homme fixé parut dans le joli nom normand des lazzarones qu’il donnait au vagabond de la route.

Berthe s’était penchée. Elle se releva sans rien dire. L’homme lui jeta en riant:

—Le connaissez-vous-t-il, vous, mam’zelle Bernage?

Elle prit un air dégoûté qui arrivait un peu tard sur sa figure, et, sans répondre, se tourna vers sa sœur:

—Viens-tu, Fanny? dit-elle, on a assez regardé.

Mais Fanny, amenée par cette force qui nous tire vers l’horrible et l’inoubliable, avait vu la face bouffie et tuméfiée, les pauvres yeux ouverts et cet air misérable des défunts par violence qui, dans la mort, semble crier vengeance contre la vie. Et elle restait là, vraiment écrasée d’horreur, sans pouvoir détacher ses yeux du noyé.

Berthe dut la secouer et la prendre au bras, de force.

—Allons, viens, nous n’avons pas besoin là.

Elle s’en alla comme à regret, fascinée pour la première fois par l’épouvante.

Dès qu’elles ne furent plus à portée de la voix, Berthe lui dit:

—Tu sais, je l’ai reconnu. C’est l’homme d’hier soir.

Fanny s’arrêta au milieu de la route.

—Comment, l’homme d’hier soir?

—Oui, le chemineau, le vagabond, celui qui m’a parlé sur la vieille route.

—Par exemple, par exemple! C’est lui! comment! Es-tu sûre?

—Si j’en suis sûre! Je l’ai bien reconnu avec sa vilaine barbe et sa défroque. Enfin, je te dis que c’est lui, conclut-elle avec autorité.

Fanny semblait frappée, là, d’un nouveau coup.

Elle dit doucement:

—Pauv’ malheureux! Pauv’ malheureux!

—Eh bien, alors, rétorqua Berthe, t’es bien bonne, par exemple. Il a bien voulu se mettre à l’eau, c’est son affaire. Mais, pour nous, puisque ça y est, c’est tant mieux.

Comme Fanny marchait en silence, sa pâle figure penchée, elle ajouta:

—Pour toi, toujours, car, enfin, moi, ça ne me touche pas.

Tant de cruauté vainquit la pauvre force tremblante de Fanny. Elle eut un sanglot étouffé, Berthe vit le danger.

—Tu vas pas te donner en spectacle au monde! Tiens, voilà déjà les demoiselles Seigneuret qui nous regardent!

Un rideau de mousseline embrassé laissait voir, en effet, à la fenêtre basse d’une maison bordantla rue, l’approche d’une tête à lunettes, qui se retira vivement. Berthe saisit le bras de sa sœur.

—Tournons dans la sente, on ne rencontrera personne.

Elles entrèrent dans un de ces singuliers sentiers d’eau qui rejoignent la rivière entre deux haies ivres d’humus.

Fanny se remettait. Sur ses joues décolorées, deux larmes séchaient dans leur petit sillon salé. Quand les sœurs arrivèrent au pont de planches disjointes, Fanny dit:

—Asseyons-nous un moment.

De mauvaise grâce, Berthe céda. Elles s’assirent sur le talus herbeux que parfumait l’odeur poivrée du géranium sauvage. La rivière roulait à leurs pieds ses eaux grasses, lourdes de déchets, épaisses d’immondices, colorées par les teintures, ignobles et chaudes. Une nuée en montait vers les branches délicates des vieux ormes et des saules au tronc déchiqueté. D’énormes rats sortaient furtivement entre les racines à fleur d’eau.

Berthe dit tout haut ce qu’elles étaient toutes deux en train de penser:

—Comment se jeter là-dedans!

Et, comme si elle avait attendu qu’elle commençât, Fanny demanda:

—Il t’a dit: «Le bonjour» et c’est tout?

Berthe se tourna tout d’une pièce.

—Te revoilà partie! Mais, ma pauvre fille, il ne faut plus y penser. Tout vient de se finir, là-bas.

Fanny courba la tête pour dérober ses yeux que cette parole un peu adoucie venait de mouiller.Une pensée nouvelle luttait pour s’implanter en elle depuis un moment. Après un silence, elle dit:

—Il n’a pas dit son nom?

—Bien sûr que non. Pourquoi faire?

Fanny ferma les yeux. Si c’était lui, ce pauvre malheureux, si c’était Vallée qu’était venu mourir là?

Et elle dit encore:

—Il avait-il l’air vieux?

Impatientée, Berthe coupa:

—Tu l’as vu aussi.

—Pas vivant. Un mort, ça change, surtout un noyé.

Au fil de l’eau, de petits chats nouveau-nés, déjà gonflés, passèrent. Les nuages s’élevèrent, au ciel un coin bleu parut, et le soleil fit tout à coup du sentier pavé de mâchefer un fin paysage capricieux.

Il semblait à Fanny que sa tête n’était pas assez grande pour contenir ce qui arrivait dans sa vie tout unie. Elle récapitula, comme on le fait, en un éclair. Silas et ce grand espoir d’amour, le vagabond avec son message qui ramenait le souvenir effacé de son malheur. Et ce doute encore, ce doute affreux, car, si c’était Vallée qu’elle venait de voir, elle n’était pas débarrassée comme le disait Berthe, mais perdue, perdue de remords de l’avoir amené là, perdue pour Silas, perdue à jamais. Elle gémit tout bas avec désespoir: «Oh! mon péché!»

La sonnette, ce matin-là, se mit à tinter avec hésitation comme si la main qui la tirait n’était point assurée. Puis, attaquée plus fort sans doute, elle sonna éperdument. Le silence qui se produisait à l’arrêt de midi de la fabrique semblait amplifier tous les bruits, et les deux sœurs, debout près de la table où elles allaient s’asseoir, se regardèrent.

—On sonne, père Oursel! cria Berthe.

Le vieux, qui travaillait dans la cuisine, s’était arrêté. Il dit:

—J’entends bien tout de même, j’ suis pas sourd!

Il l’était précisément, mais, comme certains infirmes, n’en convenait point. Tout en maugréant, il se dirigea vers le couloir. Berthe le regardait aller.

—C’est drôle, dit-elle; qui ça peut-il être? Un fermier, peut-être, à cause du marché? Mais, ils viennent pas à midi. L’oncle Nathan est en voyage...

Comme tous les gens à l’esprit inoccupé, elles’éveillait en sursaut devant l’inconnu, et accumulait les raisons qui eussent prouvé, absurdement, que personne n’avait pu sonner.

Mais Fanny qui, pendant ces quinze affreux jours écoulés depuis l’aventure du chemineau, ne se ressaisissait pas, restait là, tremblante, à écouter les dernières ondes de la sonnette s’égoutter dans l’air. Enfin, elle dit avec effort:

—Quelqu’un qui se trompe, peut-être.

Berthe protesta dans un flux de paroles qui déferla longuement. Quand elle se tut, le père Oursel revenait.

—Eh bien? cria-t-elle.

Le bonhomme portait sur sa figure grise un air annonciateur de nouvelles. Il s’arracha péniblement des mots.

—Est un gars. Un soldat. Qui veut vous parler.

La bouche de Berthe et les yeux de Fanny firent ensemble:

—Un soldat!

Et ils se regardèrent tous trois avec cet air d’incompréhension qu’on a devant l’inconnu. Mais Berthe se ressaisit la première, car la marée de sa curiosité montait déjà en elle.

—Mais, comment? un soldat? Il n’a pas dit son nom?

Le père Oursel secoua parcimonieusement la tête.

—Et qu’est-ce qu’il nous veut?

—Vous voir, qu’il dit.

Berthe regarda sa sœur.

—C’est trop fort! Qui ça peut-il être?

Fanny dit doucement:

—On pourrait lui dire d’entrer. On verrait qui c’est.

Elle parlait encore qu’on entendit des pas au fond du corridor. Et, avant que personne eût eu le temps ou la présence d’esprit de bouger, celui qui avait sonné se présenta. Sous l’uniforme bleu et garance, délavé et raccommodé à gros points, il faisait figure d’un valet de ferme rougeaud, faraud, à la fois effronté et gêné. Il fit une espèce de salut militaire et se mit à se dandiner d’une jambe sur l’autre sans rien dire, tout en regardant les demoiselles en dessous. Suffoquées, elles ne trouvèrent pas un mot. Enfin, Berthe se reprit:

—Bonjour, monsieur, qu’est-ce que vous voulez?

Le gars parut saisir dans cette question l’entrée en matière qu’il fallait, et il prononça d’une voix qui râpait sa gorge:

—Bonjour, dames et la compagnie.

Puis, il recommença à se dandiner à la muette.

Impatientée, Berthe reprit:

—Mais qu’est-ce que vous voulez?

Il les regardait, de ses petits yeux noirs vifs et rusés, et, sans les perdre de vue, il dit enfin lentement:

—J’ viens de Bures.

Le mot tomba dans la pièce comme un couteau lancé qui se fiche au sol. Fanny pâlit excessivement et Berthe rougit de tout son sang vite remué de blonde. Le garçon parut enregistrer leur émoi. De plus en plus maître de lui, il cessa de se dandiner.

Dès qu’elle put parler, Berthe trouva une diversion.

—Mais il n’y a pas de soldats à Bures!

Le gars sourit. Il avait de fort belles dents, sur lesquelles ses lèvres minces se retroussaient cruellement. Ce fut très fugitif et il dit, avec une sorte de solennité dont il marquait ses paroles:

—J’ fais mon congé à Lisieux.

—Alors?

—Alors, j’ suis de Bures.

L’entretien paraissant fermé par ce mot obstiné. Berthe jeta un regard à Fanny, prête à défaillir, et elle se dressa pour la bataille.

—C’est pas tout ça, mon garçon, dit-elle de son air le plus impérieux, vous arrivez ici sans crier gare, vous entrez sans qu’on vous le dise et puis, pour toute explication, vous répétez: «J’ suis de Bures.» Bon, vous êtes de Bures. Et puis après?

Le soldat l’écouta attentivement jusqu’au bout. Puis il dit en affirmation plutôt qu’en interrogation:

—Vous connaissez bien Bures.

—Oui, concéda la grosse fille. Nous y avons connu quelqu’un, plutôt.

Le garçon la regarda fixement comme s’il cherchait quelque chose sur sa figure encolérée. Et il fit un geste vague de paysan.

—Vous y êtes allées.

Fanny tomba sur la chaise, livide. Berthe tourna et, la voyant défaillir, elle s’approcha:

—Folle, dit-elle tout bas, veux-tu te retenir!

Elle plongea ses yeux durs au fond des prunelles vacillantes de l’aînée, comme pour la fouetter du regard, la remettre debout. Ce fut efficace, la faiblesse s’éloigna, Fanny passa ses mains sur ses tempes et se redressa.

Mais l’adversaire avait profité de l’occasion, et, quand Berthe se retourna, elle vit le soldat qui, trouvant le passage libre, entrait dans la cuisine. Alors, elle ne se contint plus. Les poings aux hanches, elle alla vers lui, grande, forte, puissante, auprès de ce gringalet en uniforme, et, plantée contre lui, elle dit brutalement:

—Ah çà, ne vous gênez plus à présent!

Le gars eut un gros rire.

—J’ me gêne pas. J’ sais bien que vous savez qui j’ suis.

Du coup, la grande fille recula, domptée, et tous sentirent que le moment de l’audace était passé. Il y eut un silence tragique, pesant, intolérable, que rompit enfin la voix singulière, la voix presque inconnue du père Oursel qui disait:

—Est le neveu de Marthe.

Un soulagement passa comme un souffle frais dans la chaleur suffocante qui précède l’orage, en annonçant qu’après tout il n’éclatera peut-être pas, et chacun rendit intérieurement hommage au génie du vieillard taciturne.

—Ah! je m’ disais aussi, fit Berthe d’un air presque gracieux, il me semble que cette figure-là m’est point tout à fait inconnue.

Le gars eut encore un sourire qui contenait beaucoup de choses, mais ses paroles acceptèrent avec empressement ce compromis qui permettait de temporiser.

—Sûr, qu’a n’ peut pas être inconnue, ma figure.

Et, après un silence, il ajouta:

—J’y ressemble, à ma tante, qu’on dit.

Il les regardait l’une après l’autre avec une fixité si gênante que Fanny sentit qu’il fallait entrer dans la conversation.

—Puisque c’est comme ça, dit-elle faiblement avec un effort vers cette cordialité normande qui est de rigueur dans une invitation, vous allez rester à manger avec nous.

—Vous êtes bien honnête, fit le gars avec une manière de civilité, ça n’est pas de refus.

Le père Oursel, auprès du fourneau, remuait déjà les casseroles d’où montait une bonne odeur de bouillon et de légumes.

—Justement, on a fait le pot-au-feu hier, annonça Berthe, on a le bœuf froid et la soupe.

Les yeux du gars eurent un éclair de sensualité.

—Est bon, ça, fit-il. J’ peux-t-il mettre mon ceinturon là?

Fanny regarda Berthe.

—Montre-lui le porte-manteau, dit-elle, je vais rajouter un couvert.

Et elle entra dans la petite salle en défaillant. Le buffet ouvert, elle s’y plongea comme dans un refuge. Enfin, enfin, elle était seule, enfin, elle ne sentait plus peser sur elle tous ces yeux brûlants qui fouillaient son secret, enfin, son fils ne la regardait plus, car elle savait bien que c’était son fils.

De ses mains qui tremblaient, à l’abri du battant de chêne ouvert comme une aile, Fanny prit un verre, une assiette à fleurs, avec cette joieobscure que les femmes éprouvent à servir. Elle se disait: «C’est la première fois que je mets la table pour lui.» Déjà, elle avait renoncé à se tromper elle-même comme l’instinct de défense nous en donne si souvent le conseil, et, dût-elle en mourir, elle sentait qu’elle ne le renierait pas une seconde fois.

La petite tâche qu’elle remplissait usa sa première agitation. Et, quand le soldat entra dans la pièce avec Berthe, elle se retourna, presque maîtresse d’elle-même.

Ils s’assirent. Le gars prit sa serviette raide d’empois, et la noua derrière son cou. Le père Oursel apporta la soupière. Avec des yeux luisants le gars tendit son assiette, dont il engloutit le contenu en quelques lappements. Il en demanda une seconde qui eut le même sort. Après quoi, il se renversa sur sa chaise, les jambes écartées, les joues luisantes.

—Est meilleur qu’au régiment, dit-il.

Les deux femmes le regardaient. Elles avaient été élevées avec ces bonnes manières de la bourgeoisie puritaine, à gestes étroits, à pratiques discrètes et silencieuses, et les dîners qu’elles donnaient à leurs fermiers leur fournissaient matière à de longs commentaires, à des plaisanteries auxquelles Fanny elle-même se mêlait parfois. Assurément, l’oncle Nathan avait perdu de sa tenue à la fréquentation des herbagers, et son neveu Lambart montrait une gourmandise trop évidente. Mais celui-ci était auprès d’eux comme un maître auprès d’élèves: un maître en malpropreté, en goinfrerie, en mauvaise tenue: et jamais elles n’avaient rienvu de semblable. Son sans-gêne surtout les étonna. Assurément, les fermiers reçus par elles vidaient leur verre d’un trait en disant: «A la vôtre!» Mais ils n’en jetaient pas les dernières gouttes à terre avant de le poser. Ils coupaient bien leur pain avec leur gros couteau à manche de corne qu’ils déposaient furtivement à côté de celui du service, mais ils n’auraient pas osé le substituer à la fourchette pour «saucer» les bouchées... Elles n’avaient jamais vu, non plus, un être humain à table, pas même le rudimentaire père Oursel, gratter de ce même couteau ouvert la paume de sa main...

Fanny détournait les yeux, gênée d’une gêne inconnue qui grandissait de ce que Berthe ne quittait pas le soldat du regard.

Et le pire, c’était la conversation qu’il fallait soutenir, puisque le silence est la dernière solution que puissent adopter des êtres qui s’affrontent avec danger. Heureusement, le gars de Bures était de ceux qui n’admettent guère de concurrence au sacerdoce des mâchoires, et il se borna à des réponses en monosyllabes. Pourtant, la loi formelle des repas humains exigea des paroles plus fréquentes à mesure que celui-ci avançait. Et la torture de Fanny la silencieuse fut de trouver ces paroles pour les jeter entre ces deux êtres qui s’observaient avec la ruse de deux ennemis sur la défensive.

Une fois lancé sur le sujet de Bures, il parut que le gars y serait enfin inépuisable. Ce fut un monologue sur le pays, la terre, les habitants, le maire, l’adjoint, l’institutrice, le curé, le cafetier et le boulanger, et un tel, et une telle, leurs fermeset leurs bestiaux. Le dessert passa ainsi, et le café, qu’il fallut arroser d’un marc dont le gars vida à demi le flacon précieux.

Son parler gras de Normand du pays d’herbages sonnait et roulait dans la petite pièce close, mais rien de lui ne se laissait voit à travers, rien qui pût saisir et plaire, rien qui pût révéler ce qu’il était vraiment, d’être et d’âme.

Berthe, dont Fanny scrutait la figure à la dérobée pour y lire son impression, pour y découvrir une idée directrice, quelque chose de stable dans le tourbillon qui l’emportait, Berthe avait éteint son expression, et ne laissait rien voir. Enfin, comme le narrateur arrivait à un point mort, elle se leva.

—Eh bien, mon ami, on a été bien content de vous recevoir, mais, maintenant, nous avons à sortir.

Le gars se leva à regret.

—Vous êtes bien honnêtes, dit-il. Je ne serais pas venu à Beuzeboc sans venir vous voir.

Une intention voilée se fit sentir dans sa voix. Berthe la négligea dans sa réponse.

—A la bonne heure, dit-elle d’un ton qui sonna dur. Vous savez ce qu’il faut faire. Si jamais vous revenez, nous vous recevrons avec plaisir...

Elle hésita un peu:

—...comme aujourd’hui.

—Merci, répliqua-t-il en souriant comme à l’ouïe d’une excellente plaisanterie.

Berthe lui tendit la main. Il la prit et la serra mollement, puis-celle de Fanny. Il les regarda encore l’une après l’autre, avant de se diriger vers la porte.

Quand il eut recouvré son ceinturon et son képi et que les deux sœurs furent auprès de lui dans le corridor, au fond duquel on apercevait la porte avec ses clefs et ses verrous, il dit encore:

—C’est tout pour aujourd’hui.

Et, sur ce mot, seul de tous ceux qu’il avait prononcés, à contenir un peu de ses intentions, il s’en alla.

La porte se referma sur lui avec ce son rassurant pour ceux qui viennent de mettre le danger dehors. Derrière, les deux sœurs se regardèrent.

—Il n’a rien dit! fit Berthe d’un ton de triomphe.

Fanny ne répondit pas. Aucune parole ne lui venait. C’était comme un rêve qui finissait, un rêve dont elle s’éveillait sans savoir ce qu’il fallait en conserver. Heureusement, Berthe pensait pour elle et possédait déjà une opinion définitive sur l’étourdissante aventure. Elle l’entraîna dans sa chambre et, sans la laisser se reprendre, commença son siège.

—Eh bien, en voilà une affaire! dit-elle en croisant dramatiquement les bras sur sa forte poitrine. J’en suis encore touteétremblée.

Bien assise sur ses bases, elle respirait la force et le courage. Fanny osa presque le penser, en cherchant une réponse qui ne fût point téméraire. Enfin, elle dit:

—Moi aussi.

Berthe la toisa:

—Toi aussi? Ah! toi aussi, pourquoi donc?

Fanny détourna les yeux. L’autre reprit sévèrement:

—Il fallait trembler quand tu as commencé. Tout ça ne serait pas arrivé, et je n’en serais pas là, moi, à supporter ce que faut que je supporte!...

L’orage passa. Une éclaircie de raison apparut.

—Mais, enfin, comment nous a-t-il retrouvées? C’est ça qui me passe.

Fanny osa placer:

—Il a dit: «Vous y êtes allées...»

—Oui, oui, il nous a espionnées: au bout de dix ans, si c’est possible! Mais, tout de même. Oh! il sera revenu à Bures, il aura été voir ces Malandain et la femme du greffier. Mais personne ne savait d’où nous venions...

Fanny pensait: «Je ne pouvais pas échapper à mon péché.»

Berthe continua:

—Et qu’est-ce que nous allons faire?

—Faire? répéta Fanny.

—Oui. Puisque ce Félix nous a retrouvées, il fera ce qu’il veut ici en croyant qu’on a peur du scandale.

Fanny baissa la tête. Elle sentait la toute-puissance de cette argumentation. Et ces mots prononcés lui faisaient voir, en effet, le scandale et l’horreur rejaillissante.

—Tu n’as jamais rien à dire! reprit Berthe avec violence. Pourtant, c’est toi qui devrais t’occuper de tout ça! Enfin, as-tu une idée?

Fanny ouvrit les mains. Une idée? Comme si on pouvait avoir une idée à soi dans un pareil désordre d’événements! Alors, Berthe continua aveccet air de sagesse bornée qu’elle avait quand elle étalait ses raisonnements:

—Eh bien, moi, j’en ai déjà une.

Elle se baissa pour tenir les yeux de Fanny dans les siens et pénétrer ainsi avec effraction dans sa volonté.

—Ce garçon-là, reprit-elle, est venu pour se cramponner à nous. Et commenousdépassons ses espérances—même alors, elle ne pouvait se résoudre à dire «tu»—il ne nous lâchera pas. Mais il est soldat et les soldats ne font pas ce qu’ils veulent. Il a dit qu’il était en permission de quinze jours. Alors, pour bien lui montrer que nous ne voulons plus le voir, nous allons partir.

Elle regarda triomphalement Fanny stupéfaite.

—Partir, partir, bégaya-t-elle.

Berthe, un grand air de jouissance sur sa grosse figure, la laissa un instant ainsi, comme pour exprimer ce que la situation lui donnait de supériorité. Puis, elle se décida:

—Partir, il n’y a que ça. Nous en aller. Disparaître.

Elle accumulait les synonymes avec une complaisance visible, comme s’ils augmentaient le mérite de sa trouvaille.

—Oui, c’est le seul moyen. Qu’est-ce que tu veux qu’il dise devant une porte fermée? Car il veut nous faire marcher, va, ce gars-là, nous faire marcher, en argent et en tout.

L’appréhension et la colère lui coupèrent le souffle. Elle s’arrêta. Fanny regardait le rai de soleil qui passait à travers les persiennes rapprochées et qui amenait le souvenir de juillet dans la chambre fraîche.

Berthe reprit:

—Nous allons faire deux valises et partir ce soir. Il y a un train qui quitte Beuzeboc sur les neuf heures. Mais nous n’allons pas traverser la ville! Pas si bêtes, pour le rencontrer! Nous allons prendre le train à Gruville.

Elle se tut, et, comme Fanny n’objectait rien, elle continua:

—Tu ne dis rien? Tu ne demandes même pas où nous irons?

—Eh bien où? fit docilement l’aînée.

—A Paris.

Le mot tomba dans la pièce avec ce son magique qu’il a partout. Fanny s’était levée.

—A Paris, à Paris...

—Oui. Il faut faire ce qu’il faut, et il n’y a pas d’autre moyen. Je veux te sauver, ma pauv’ fille. Tu n’as pas plus de défense qu’un enfant nouveau-né et ce gars-là, vois-tu, c’est un malin!

Comme toujours, elle jetait sur l’autre ses flots de paroles pour la submerger. Et Fanny, déjà, perdait pied.

—Tu crois, demanda-t-elle faiblement, tu crois?

—Si je crois! Mais si nous restons, il sera ici demain, après-demain, tous les jours. Et alors les suppositions, les potins, les cancans... Qu’est-ce que nous dirons, hein? Et qu’est-ce qu’il dira, lui, partout?

Fanny osa:

—Mais, si nous partons, il peut parler tout de même?

—Non, dit la grosse cadette avec décision, il n’osera pas semer en notre absence une chose pareille. Et puis il détruirait tout en faisant ça. Non, il se fatiguera en voyant qu’on ne tient pas compte de lui et il n’osera pas poursuivre. La peur, ça compte aussi, tu sais! Et, attaquer des gens comme nous, considérés dans le pays, ça ne se fait pas comme ça.

—Alors? dit Fanny timidement.

Mais sa sœur lui coupa la parole:

—Non, non, il ne faut pas dire: «Alors nous n’avons qu’à rester», parce que rester, c’est l’accepter. Si tu ne comprends pas la différence, tu es bien simple, ma pauvre fille!

Elle la dominait de sa masse et de sa décision, et Fanny, encore une fois, comprit que sa cadette avait raison et qu’il fallait accepter le joug sans lequel elle n’était pas capable de se diriger.

—Fais ta valise, ma fille, jeta la grosse Berthe en s’en allant. Juste ce qu’il faut. Quinze jours.

Fanny s’accrocha à ce détail effrayant:

—Mais quoi! comme ça, à Paris? Moi qui n’y ai été qu’une fois...

Berthe secoua la tête.

—Ce n’est pas un voyage d’agrément. C’est un grand ennui qui nous arrive.

—Et de la dépense, plaça Fanny.

Berthe se recula dans la porte pour la toiser.

—L’honneur d’abord! comme disait défunte maman, fit-elle avec noblesse.

Elle se tourna et sortit.

Fanny s’assit, accablée. La honte, la peur, l’angoisse venaient d’étouffer quelque chose en elle, quelque chose qui était la joie maternelle ou, simplement, le sentiment de la maternité. Elle songea qu’elles n’avaient parlé que par sous-entendus et que les mots qui créent les choses ne s’étaient pas trouvé prononcés. Ah! si Berthe eût dit: «C’est ton fils, l’aimes-tu? le veux-tu?», elle n’aurait jamais trouvé en elle la force de dire non.

Et elle osa songer encore:

«C’est avec lui que je serais partie.»

La lumière traînait encore au ciel quand elles quittèrent la maison.

Le père Oursel, que rien n’étonnait, avait écouté en silence Berthe lui annoncer le voyage inattendu et laisser ses recommandations.

—Si on nous demande, vous direz que c’est un voyage d’affaires.

Elle ajouta:

—Il y a une lettre pour l’oncle Nathan. S’il venait une visite, vous diriez qu’on sera là dans quinze jours, et si...

Elle parut hésiter:

—Il y a des pois qui vont «perdre». Vous pourriez en porter à M. Gallier et... au voisin, à M. Froment.

Le vieux hochait la tête, à mesure, sans commentaires. Elle dit encore:

—Et, si... on venait...

Les petits yeux enfouis dans les broussailles eurent un éclair de compréhension. Il dit:

—Le gars?... J’ sais bien c’ que faut lui dire.

Elle s’assura d’un regard qu’ils se comprenaient, et dit d’un ton détaché:

—Ça n’a pas d’importance, ce garçon... Enfin, on prévoit tout! Pour le reste, vous avez de l’argent, nous vous écrirons. Au revoir, mon père Oursel.

Il grogna une salutation indistincte et Fanny, qui se retournait, reçut son étrange regard de chien fidèle.

La douce nuit d’été sans lune pesait sur la vallée encore chaude du jour. Sur la vieille route, Berthe craignait l’ombre épaisse des tournants. Elles couraient presque en arrivant à la gare.

—Que j’ai eu peur! soupira-t-elle en tombant assise sous la lanterne. As-tu vu. Au pont, un homme qui nous regardait?

Fanny portait en elle une peur qui ne laissait place à aucune autre car, depuis qu’elle avait accepté la fuite en principe et depuis le premier pas fait sur la route du départ, l’âme d’une fugitive était entrée en elle. Les ombres du chemin creux ne recelaient rien d’aussi terrifiant que le passé qui la poussait à présent vers la petite gare déserte. Et elle frissonnait en songeant aux yeux rusés et froids du soldat. Et puis, ce voyage, ce voyage, le troisième de sa vie, la troisième étape de son calvaire... Elle dit vaguement:

—Non, je n’ai pas vu. Je ne pense pas à ça.

Le train arriva en soufflant, précédé de l’œil rond de sa lanterne qui éclairait le ballast herbeux. Les sœurs montèrent dans un compartiment de troisième classe. Berthe souffla:

—Quelle chance! Personne! Si on nous voyait!

A la station de Bréauville, elle fit tout ce qu’il fallait pour qu’on les remarquât, courant le long des wagons, ouvrant et refermant toutes les portières. Pourtant, aucune figure de connaissance ne se trouvait là. Quand le train omnibus qui devait les mettre à Paris à six heures du matin arriva, elles étaient déjà fatiguées d’émotion et d’appréhension.

Ce fut un long voyage morne et lassant. A chaque arrêt dans la nuit, Berthe se réveillait en sursaut, le chapeau de travers, en disant:

—Je ne dors pas, mais, vraiment, si je dormais, ces secousses me réveilleraient.

La figure patiente de Fanny faisait une tache claire dans l’ombre entre une énorme femme prostrée pour un sommeil de toute la nuit et un homme en blouse qui descendit à Pavilly. La tête appuyée au dur dossier, elle se laissait emporter, avec la sensation d’obéir encore, d’obéir contre sa volonté, contre son choix, contre son cœur. Dans le premier choc de ce bouleversement, elle avait perdu son orientation. Derrière Félix, Silas disparaissait. Maintenant, il rentrait dans son champ de vision. Elle songea: «Qu’est-ce qu’il va penser de notre voyage? Il serait venu, peut-être, dimanche, parler à Berthe... A-t-il vu entrer le soldat? A midi... peut-être. Va-t-il rapprocher tout ça? Si jamais il apprenait quelque chose avant que je ne le lui dise, il croirait que j’ai voulu le tromper.»

Une nouvelle torture s’ajoutait à l’autre et, jusqu’à Paris, les deux hommes se battirent derrière son front.

Le petit jour d’été s’éclaircissait quand elles arrivèrent. Une brume enveloppait la cité qui brillait au travers comme un bijou sous une ouate légère. L’odeur fade de l’eau et l’odeur âcre de la fumée entrèrent dans le compartiment malpropre. L’écœurement des matins de voyage tirait les estomacs et les figures. Fanny et Berthe ne se regardaient plus car elles craignaient de lire sur le visage de l’autre ce regret qui vient trop tard.

Au sortir du tunnel, la gare apparut, lépreuse et enfumée et si affreuse, si indigne de la beauté dont elle est la porte infernale qu’il n’est pas un voyageur sensible qui ne s’enfuirait s’il écoutait ce premier mouvement qu’on ne suit jamais. Fanny ferma les yeux. A travers son indicible fatigue de corps et d’âme, elle ressentait l’offense de cette laideur. Mais, déjà, Berthe la bousculait.

—Quoi, alors? On va être les derniers à descendre, quand on est à côté de la porte.

C’était, en effet, un avantage dont il lui paraissait illégitime de ne pas profiter. Les valises leur tirant les bras, elles prirent leur rang dans le peuple incohérent qui s’écoule sur les quais. Et, les barrières de l’octroi franchies, elles furent dans la rue, palpitante encore du réveil.

La place, nouvellement arrosée, s’étendait, presque vide. Paris sentait l’eau fraîche et les fruits mûrs. C’était une ville innocente et inhabitée quicommençait là. Les deux sœurs s’arrêtèrent, incertaines: elles ne s’étaient pas attendues à ceci.

Berthe murmura:

—C’est comme ça, Paris? Tu m’avais pas dit...

Fanny hocha la tête.

—Je l’ai si peu vu! On n’a fait que le traverser quand on s’est réfugié à Villeneuve. Si tu veux, on pourrait y aller, je me rappellerais...

Mais Berthe protesta:

—Ah! mais non, on est à Paris, faut au moins en profiter.

Elles rechargèrent leurs valises et, sourdes aux invites de quelques porteurs et cochers, elles commencèrent l’exploration des rues.

Les hôtels luxueux ne les arrêtèrent pas un instant. En passant devant le hall, elles détournaient la tête. Les petits établissements dont le quartier regorge les firent hésiter. Elles ralentissaient le pas, regardaient longuement la porte du bureau, mais, quand un garçon ensommeillé s’avançait sur le seuil, elles se sauvaient en hâte.

Cependant les quarts d’heure passaient. Sept heures sonnèrent. Des voitures de laitiers et de messageries ferraillaient aux pavés. Les tombereaux de la voirie avec leurs chevaux abrutis et leurs conducteurs épileptiques épouvantèrent les sœurs et elles finirent par entrer dans un petit hôtel devant lequel elles étaient passées trois fois.

—Tu vas parler, souffla Fanny à Berthe.

Après de longs pourparlers soupçonneux de la cadette avec une patronne fardée et mal lavée, les sœurs se trouvèrent dans une chambre assez clairesituée au quatrième étage mais où flottait une étrange odeur d’eau de toilette, de cuisine et de cabinets.

Quand la porte se referma, après les derniers marchandages, les sœurs poussèrent ce soupir d’aise des voyageurs qui viennent d’acheter un foyer.

Berthe ouvrit la fenêtre. Cette fois, la ville commençait sa vie véritable du matin. Dans les rues c’était le réveil de la fourmilière, avec ses courants d’êtres infatigables allant vers des buts mystérieux. Et le bruit terrible des voitures, des autobus, des tramways, celui des trains proches avec leurs sifflets et leurs jets de vapeur, et celui que font les milliers de pas et les millions de paroles, ce bruit qui est la voix même de la ville montait jusqu’à la petite chambre et jusqu’à elles. Fanny regardait par-dessus l’épaule de sa sœur. La moitié d’une place lui suffisait toujours. Et, confusément, comme il arrive en cette première rencontre, elle sentit qu’elle était absorbée dans quelque chose d’extérieur, plus fort que sa force; et une peur sournoise la saisit.

Quand elles eurent déjeuné de café au lait insipide et de délicieux petits pains, les choses leur semblèrent moins difficiles.

—Qu’est-ce qu’on va faire? osa demander Fanny.

—On va profiter de ce qu’on est ici.

Fanny jeta un coup d’œil craintif vers le garçon qui empilait des assiettes sur le dressoir.

—Profiter?

—Oui. Visiter Paris. Tu y es venue, toi, mais moi, c’est la première fois...

—Oh! dit Fanny tristement, on ne pensait pas à visiter...

—Je te dis pas, s’entêta la cadette, mais enfin tu y es venue. Rien que de traverser, c’est beau.

Elle se pencha.

—A propos, combien de temps que vous avez été à Villeneuve avec maman?

Fanny détourna les yeux. Sa pudeur était sur elle, insurmontable comme au premier jour.

—Huit jours, je crois bien.

—Tu crois bien! Tu n’es pas plus sûre que ça? Que t’es drôle, ma pauv’ fille!

Elle s’arrêta, se souvenant tout de même à l’éclat de sa voix, qu’elle n’était plus dans leur maison de Beuzeboc, avec le vieux sourd pour tout public.

—Et alliez-vous à Paris? continua-t-elle.

—Non, oh! non, jamais!

—Eh bien, conclut-elle avec décision, on va le voir pour notre argent.

Elles sortirent.

Dehors, la rue inclinée qui roulait déjà son torrent humain s’entr’ouvrit et se referma sur elles pour les engloutir.

Ce furent dix journées étonnantes. D’abord, elles ne voulurent demander aucun renseignement par peur d’être trompées et selon le défiantCredonormand. Le premier jour, dès qu’elles eurent fini leur petit déjeuner, elles partirent par les rues fraîches encore de la nuit.

Elles allaient, une peu inquiètes, le cou tendu, la main sur la poche, singulières et déplacées parmi les passants qui se retournaient souvent pour les revoir.

Quand elles apercevaient un jardin public, elles y entraient vite pour s’asseoir sur ces bancs offerts gratuitement, sous ces arbres surprenants qui consentent à pousser entre les maisons.

Une à une, elles trouvèrent les églises. Elles y pénétraient en évitant peureusement le bénitier. A Notre-Dame, Berthe compta les chaises. La rosace, pourtant les éblouit. A Saint-Sulpice, les orgues jouaient. Elles restèrent foudroyées contre un pilier, sans oser bouger, comme si ce bruit remplissait l’édifice à leur enlever la possibilité de le lui disputer.

Parfois, Berthe se ressaisissait:

—C’est pas plus beau qu’à Rouen, disait-elle.

Et Fanny traînait partout un cœur blessé et des yeux qui osaient à peine quitter le spectacle terrifiant qu’ils regardaient intérieurement. Les visions nouvelles passaient devant elle, comme devant une glace. Un instant, elle les reflétait sans qu’elles pénétrassent dans son esprit pour y demeurer par le souvenir. Son cerveau, son esprit, son cœur étaient déjà occupés. Quelle place y restait-il pour la curiosité ou l’émotion? Elle suivait sa sœur puisqu’il fallait la suivre, admirait quand il devenait nécessaire d’admirer, s’exclamait parfois, même, pour faire écho à Berthe, mais elle se sentait morte à tout.

C’est ainsi, à pied, et pierre à pierre, qu’elles découvrirent Paris. Mais elles n’y furent émerveillées qu’une fois: lorsqu’elles trouvèrent la Concorde.

C’était un des premiers matins. Il avait plu et le ciel, frais lavé, miroitait dans les flaques d’eau. Une brise, venue des Champs-Elysées arrosés, leur arriva presque dans la rue Royale.

—Ça sent les bois, fit Berthe.

Et ce fut alors qu’elles aperçurent la place comme un désert où le vent les aurait déposées pendant qu’elles dormaient. Devant elles, le pavé s’étendait pour la première fois, illimité, semblait-il, et peuplé de passants semblables à des fourmis affolées. Les statues et les fontaines colossales et l’obélisque sur son fût de pierre paraissaient seuls à la taille de cette immensité.

—C’est comme la mer! dit Fanny.

Un moment, elles restèrent immobiles, vraiment béantes d’émerveillement. Et puis, l’appel irrésistible leur vint comme il vient à tous ceux qui, pour la première fois, aperçoivent l’espace et ses chemins. Elles se jetèrent à la traverse, allant de l’audace à l’affolement, courant entre les voitures lorsqu’il aurait fallu s’arrêter, s’arrêtant lorsqu’il aurait fallu passer, toutes pareilles, enfin, à de grands oiseaux de nuit subitement livrés à la clarté.

Elles y revinrent souvent, tremblantes et fascinées devant ce danger offert qui les tentait jusqu’à ce qu’elles y cédassent.

Berthe disait:

—Mais tous les chemins y mènent donc?

Et, sournoisement, elles s’arrangeaient pour prendre ceux-là.

Quand elles passaient devant les théâtres, elles détournaient la tête. Pourtant, l’Opéra leur sembla digne de faire exception et elles l’admirèrent comme une curiosité architecturale du même ordre que les églises.

Le soir, elles ne sortaient pas et, après leur repas auquel elles trouvaient toujours un petit goût d’orgie, malgré qu’elles le prissent léger et qu’elles fussent garées tout au bout de la longue table d’hôte souvent plus qu’à moitié vide, elles remontaient dans leur chambre. Là, Fanny, lasse de la journée, se laissait tomber sur le fauteuil qui se plaignait doucement. Et tous ses soucis retombaient sur elle sans partage, comme si la nuit et l’oisiveté la rendaient enfin vulnérable.

Alors, elle se martyrisait de questions, de doutes. Félix et Silas. Silas et Félix. Cette absencede nouvelles où elles étaient pour tout le voyage permettait de tout supposer. Et qui eût écrit? L’oncle Nathan ne dépensait jamais un timbre sans motifs vitaux, et il n’en verrait aucun ici. Le père Oursel était illettré, et aucun de leurs amis ne devait se sentir appelé à communiquer avec elles. Alors? Que se passait-il là-bas? Le soldat était-il reparti? Elle espérait que oui en songeant à Berthe, tant elle avait pris l’habitude de canaliser sa pensée dans celle de sa sœur, jusqu’au moment où l’idée qu’elle ne reverrait plus Félix la frappait comme un coup de massue dont on sent qu’on va mourir.

Sur la nuit éclairée, la forme de Berthe mettait une ombre massive et, quelquefois, à bout de pensées et de souffrances, Fanny venait derrière elle regarder aussi l’iniquité de la grande Babylone. Du quatrième, on distinguait mal les trafics du trottoir, mais l’éclairage, les enseignes lumineuses, l’atmosphère empoussiérée, violente, ardente et parfumée, arrivaient jusqu’à elles. Et surtout, surtout, le bruit sourd, le bruit enfiévré, le bruit de plaisir et de fête du Paris nocturne montait, montait sans arrêt jusqu’à cette petite chambre qui était leur forteresse, et d’où elles se défendaient.

Elles ne parlaient pas; Berthe, par moments, poussait une exclamation étouffée quand un jet lumineux, ou la phrase langoureuse d’un violon d’orchestre ou quelque remous de la foule l’étonnait plus fort. Alors, pour s’excuser, elle disait:

—Si «ils» voyaient ça, à Beuzeboc!

Quelquefois le garçon, qui constituait à peu près leur seul truchement à l’hôtel (Berthe ayant déclaréune fois pour toutes que la dame du bureau n’avait pas «l’air comme il faut»), leur proposait à demi-voix des billets de théâtre.

—Pourquoi que ces dames ne se distraient pas un peu? demandait-il.

Et il leur offrait successivement toutes les pièces à succès des théâtres subventionnés et des autres. Berthe prenait un air choqué qu’elle gardait avec peine. Elle répétait:

—Le Moulin-Rouge! Vous dites? Mais c’est pas un endroit comme il faut, ça!

Il y avait une pointe de complaisance dans la façon dont elle répétait ces mots. Et Fanny pensait: «Je n’oserai jamais lui répondre comme ça!»

D’ailleurs, Berthe endoctrinait le garçon qui s’était révélé compatriote, étant d’Harfleur.

—Chez nous, à Beuzeboc, disait-elle, c’est mieux qu’ici. Chez nous, on ne fait pas le veau comme ici. Chez nous, on mange les artichauts à la crème.

Le garçon abondait. La crème? La crème avec les œufs, avec les choux-fleurs, les poulets, les moules, les haricots verts, ah! oui, la crème? Il connaissait ça, et il connaissait aussi Beuzeboc, par ouï-dire, comme une ville de fabriques où on gagnait bon.

Berthe expliquait avec condescendance qu’il y en avait une en face de leur maison et que, même, ça manquait, le dimanche, de ne plus l’entendre. Le garçon parlait des tréfileries et des chantiers qui, tout le jour, grondaient au bord de la basse Seine. Et tous deux, le garçon chauve, éternellement fatigué et la grosse fille endimanchée et dépaysée, ressuscitaient le pays dans la salle morne du restaurant.

Fanny les regardait sans bien les voir et sans les écouter. Les noms familiers l’endormaient doucement, car Paris la fatiguait à mourir. Harfleur, Beuzeboc, et la Hétraye et Cantarville et Lintot et Etainhus. Elle appuyait sa tête sur sa main: il lui semblait être revenue dans la petite salle à manger de la route de Villebonne. Et elle somnolait paisiblement sans ses grands rêves épuisants de la nuit, que pleuplaient les figures ennemies de Silas et de Félix.

Elles visitèrent les musées, passant un jour tout entier au Louvre, de l’ouverture à la fermeture, et mangeant furtivement un croissant sous les yeux gênants des gardiens. Elles parcouraient les salles avec lenteur en regardant à la dérobée les parquets luisants. Mais elles cessèrent de voir les tableaux dont la multitude les rebutait.

Berthe disait:

—Y en a-t-il, y en a-t-il dans cette halle!

Fanny courait derrière, lassée, une migraine serrant ses yeux meurtris.

Quand elles rencontraient une fenêtre, elles regardaient dehors avec envie, mais sans oser avouer qu’elles auraient mieux aimé marcher sur le quai accueillant, plein de soleil et d’ombre papillotant au vent qui agitait les peupliers de la berge. Quand elles sortirent, elles étaient presque malades de leur marche de sept heures à travers les bâtiments. Elles tombèrent sur un banc du quai.

—C’est tout de même beau, dit Berthe avecconviction. Et toutes ces peintures, tous ces cadres! Et pour rien!

Fanny acquiesça faiblement. Cela glissait sur elle avec le reste. Elle ne sentait qu’une immense lassitude et le besoin, enfin, de se trouver chez elle, avec son souci et son malheur bien présents, sertis dans sa vie ordinaire et non pas transportés dans ce monde hostile et bouleversé. Et ce fut ce jour-là qu’elle osa dire enfin:

—Rentrons chez nous, veux-tu? Je ne me plais pas ici.

Berthe la querella longuement là-dessus. Il n’y avait que dix jours qu’elles étaient à Paris. La somme fixée ne se trouvait point dépensée. On avait dit quinze jours, pourquoi abréger? Fanny laissa passer le flot, tête courbée. Et elle dit enfin, doucement:

—Ça ferait une économie. On a déjà bien vu tout.

Berthe sembla considérer l’argument. Son avarice devait lutter avec sa curiosité. Elle prononça enfin:

—T’en as donc assez?

—Oui, avoua Fanny, j’ voudrais être chez nous.

—Que t’es drôle, ma pauvre fille! T’es jamais contente! On est ici, pas mal, à voir Paris... T’as donc hâte de retrouver du tourment?

Jamais elles n’avaient reparlé du soldat, comme si l’étourdissement de leur vie les empêchait de se souvenir, comme si Beuzeboc et ses soucis n’existaient plus, comme si le fait de couper les pontseût supprimé le danger. Peut-être était-ce simplement parce qu’elles ne pouvaient pas en parler dans ce milieu nouveau, car les paroles sont, plus qu’on ne le sait, dépendantes d’une atmosphère, d’un ciel, d’un paysage.

Bien que sa pensée n’eût jamais quitté l’aînée, ces mots ressuscitèrent le soldat devant les deux sœurs, aussi nettement que si, vivant, il se fût dressé entre elles sur ce quai plein d’ombres mouvantes, de feuilles et d’oiseaux. Et Berthe dit, d’un ton qui hésitait:

—Qu’est-ce qui se passe là-bas?

Elles virent la maison si bien posée entre son jardin et sa rue et, positivement, la fabrique d’en face fit son ronron incessant qui semble agiter l’air.

—Tu vois, fit enfin Fanny, il vaudrait mieux que nous y soyons...

Elle se tut pour laisser passer le bruit d’un tramway et ajouta:

—Il y a des pois qui «perdent».

Berthe ne disait plus rien. Elle fixait la noble façade du vieux Louvre au balcon noir et or historique. Du doigt, elle le désigna enfin:

—C’est le balcon d’où le roi a tiré sur les protestants, tu sais?

Les yeux de Fanny, qui regardaient en elle un spectacle différent, l’interrogèrent.

—Oui, on nous l’a dit. Tu te rappelles que M. Poirier nous a bien recommandé d’aller voir ça.

—Ah! peut-être, fit-elle sans conviction.

Elles se turent encore, puis Berthe reprit:

—Des pois qui perdent, c’est vrai. Et puisça va être les distributions de prix qu’on ne manque jamais...

Leur vie quotidienne évoquée les entoura tout à coup et leur sembla, seule, véritable et nécessaire.

—On oublie, ajouta Berthe avec difficulté, on oublie tout dans ce Paris. Pourtant, c’était beau.

—C’est beau, mais on serait mieux chez nous.

Les sourcils froncés, Berthe réfléchissait. Maintenant, finie la fantasmagorie dans laquelle elles venaient de vivre, on rentrait dans le réel, à cause de ces paroles dites qui appelaient les autres.

—Le soldat, dit-elle enfin. Il sera parti, ça, c’est sûr. Mais combien qu’il sera resté? Il a dit qu’il avait quinze jours, mais il n’avait pas d’argent pour rester quinze jours à Beuzeboc!

Fanny plongea d’un seul coup dans son souci. Au même point qu’au départ, sans avoir avancé d’un pas. Elle dit faiblement:

—Sûr qu’il est parti! Qu’est-ce qu’il ferait là-bas?

Un regret inconscient passait dans sa voix. Berthe répliqua avec aigreur:

—Dieu merci! On a fait ce qu’il fallait pour en être débarrassées.

Elle réfléchit encore.

—Faut peut-être pas trop rester parties, on ne sait pas. S’il avait dit des choses, il vaudrait mieux être là pour le savoir. Et puis...

Elle sourit presque et sa grosse figure en fut illuminée. Frappée du changement de sa voix, Fanny la regarda.

—Quoi donc?

—Le voisin va se demander ce que nous devenons.

—Le voisin? Le voisin?

Elle répétait stupidement le petit mot qui venait de lui faire comprendre qu’elle n’avait pas encore touché le fond de son tourment, et que l’hostilité de sa sœur devenait de la rivalité.

Le fleuve incessant des passants coulait devant leur banc. Les regards distraits s’accrochaient aux détails de leurs toilettes, s’amusaient un instant à leurs figures provinciales et disparaissaient pour faire place à d’autres.

Elles se levèrent et suivirent le flot. Déjà la ville avait disparu à leurs yeux, leur existence reprenait son cours dans le lit habituel.

En tournant la tête, elles auraient pu encore apercevoir le banc ombragé qu’elles venaient de quitter; pourtant, elles n’étaient déjà plus là, elles étaient parties, elles étaient arrivées.

Lorsqu’elles débarquèrent à la gare de Beuzeboc, toutes les écharpes des soirs normands traînaient sur la vallée creusée en entonnoir. Leurs yeux, réhabitués par la lente progression du voyage, se reposaient enfin avec délices. Voilà le pont qui annonce la ville, et les maisons solitaires qui font sentinelles, et voici la gare, et l’omnibus, et les «soleils», et les sentiers blancs qui montent vers les bois, et les cheminées roses qui dépassent les collines vertes...

—Quel bonheur d’être rentrées, tout de même! cria Berthe en descendant de wagon.

Fanny oubliait sa lassitude. Quelque chose enfin l’accueillait ici. L’air était ami. Les habitudes, le travail et le repos venaient au-devant d’elle.

Et, sur le seuil de la gare, elles aperçurent le soldat qui attendait la sortie en montant la faction.

Glacées, elles s’arrêtèrent. Il leur faisait une sorte de salut militaire sans sourire, gravement,comme pour bien montrer que leur rencontre était chose sérieuse et préméditée et non pas d’aventure.

Berthe se remit la première. Elle prit sa sœur au bras, l’entraîna vers l’omnibus qui attendait, la poussa dedans, y jeta leurs valises. Ce fut étourdissant. Fanny tremblait encore du coup, que la lourde machine s’ébranlait déjà. Quand elle eut repris ses sens engourdis, elle n’eut qu’un mouvement: regarder, revoir Félix. Mais le soldat avait disparu.

Pendant le trajet qui se fit dans le bruit infernal de la grosse voiture ferraillant aux pavés, Berthe lui cria des choses, gesticula. Elle n’entendait rien, ne comprenait rien. Une seule chose demeurait: elle avait revu son fils. Tout au fond d’elle une sorte de grande joie sombre grondait, contre laquelle elle se débattait comme le chasseur qu’une bête, à moitié sortie de sa tanière, a déjà saisi au pied, malgré qu’on la batte, qu’on l’assomme pour lui faire lâcher prise.

Ce fut assez court. La vue de sa sœur hors d’elle-même, celle des rues, des rues faites de maisons où chacun connaissait les demoiselles Bernage, dressa comme un mur d’obstacles à cette marée furieuse qui venait de passer sur elle. Et, tout à coup, elle eut peur: peur du monde en bloc, des gens en particulier: peur de Berthe, et de l’oncle Nathan et du père Oursel même, peur de ce Félix aux yeux durs, peur d’elle-même à cause de ce qu’elle venait de sentir.

Les chevaux grimpaient au pas la dernière côte. Tous les voisins garnissaient les portes dans ladouceur du soir. Les sœurs reconnurent leur maison et, devant la porte, le soldat qui attendait.

Cette fois, elles avaient compris. C’était une déclaration de guerre, de guerre à mort ou plutôt à vie. Le Félix commençait à se faire reconnaître. Déjà, toute la ville devait jaser. Les sœurs ne surent jamais comment elles avaient franchi leur grille en frôlant le soldat en sentinelle, comment elles s’étaient trouvées assises, haletantes, chez elles, enfin chez elles, dans ce chez elles menacé.

Comme une espèce d’ange gardien rustique, le père Oursel se tenait dans la cuisine où elles s’étaient réfugiées. Il les regardait avec une sorte de compréhension apitoyée. Mais il ne leur adressa pas un mot, même de bienvenue, à la suite du bonjour caverneux dont il les salua.

Ce ne fut qu’après le souper qu’elles retrouvèrent le calme nécessaire pour en parler. Jusque là, ç’avait été des exclamations, des soupirs et des gestes. La bonne soupe mitonnée, les œufs frais, les légumes nouveaux, tous ces biens dont le goût leur revenait parurent leur redonner un peu d’espoir.

—Il faut en finir, dit Berthe. Père Oursel!...

Le vieillard, qui remuait sa vaisselle dans l’eau fumante, se retourna.

—Père Oursel, ce gars qu’est soldat est là à la porte. Il est-il revenu ici?

Le père Oursel se remit à sa bassine avec un mépris très visible.

—Est rien! dit-il, dans la vraie manière laconique normande.

Berthe connaissait ses façons. Il fallait insister.

—Père Oursel, est-il revenu, oui ou non?

—Il est venu, il est venu... murmura-t-il d’un ton dubitatif. Il y a rien à faire pour lui ici.

—Bien sûr, bien sûr, dit Berthe. Mais pourquoi donc qu’il est planté là comme s’il nous attendait?

Elle osait enfin mettre en paroles leur appréhension. Fanny trembla d’entendre le bonhomme répondre. Mais il se tut, noyant son silence dans le bruit des casseroles. Et elles n’apprirent rien de plus ce soir-là, ni son sentiment s’il en nourrissait un là-dessus, ni celui des gens de Beuzeboc.

Comme Berthe allait entrer dans sa chambre, Fanny l’arrêta.

—Nous parlerons demain, veux-tu? Je ne peux pas ce soir, je t’assure.

Une si effrayante fatigue creusait ses traits dans sa figure livide aux yeux cernés que Berthe n’osa point passer outre.

—Bon, bon, dit-elle. Repose-toi, ma fille, y en a qui ne se reposeront pas, va!

Sur ce trait, elle se retira, déjà remise du voyage et toute rafraîchie, elle, par la perspective du combat.

Quand Fanny se fut assurée en tremblant, le lendemain matin, qu’aucun soldat ne se montrait sur la route, elle gagna le jardin où Berthe attendait le déjeuner en considérant les pois en train de «perdre». Elle ne savait plus, vraiment, où elle en était, car ce curieux instinct nouveau qui venait de lui être révélé ne la soutenait que lorsqueses yeux de chair pouvaient se poser sur son fils. Hors de sa vue, elle n’était réellement qu’une créature tremblante, agitée, soumise aux autres.

Berthe vint au-devant d’elle. Il y avait sur sa figure une espèce de résolution qui effraya Fanny en même temps qu’elle la rassurait. Et elle attendit qu’elle parlât. Ce fut aussitôt.

—Fanny, pendant que tu dormais, j’ai parlé avec le père Oursel. Le soldat est venu tous les jours.

Elle s’arrêta, le temps de jouir de son effet sur la malheureuse, et reprit:

—Tous les jours! Tu vois ce qu’on suppose, ce qu’on dit. Encore, ce n’est rien, parce que nous n’y étions pas. Mais, maintenant, qu’est-ce qui va arriver?

Devant elle, Fanny restait pétrifiée, sans voix. Berthe reprit encore:

—Tu ne sais pas? Tu n’as pas une idée? Pourtant, c’est à cause de toi que tout ça est arrivé. Mais j’ai déjà vu ce qu’il fallait faire.

Comme elle se taisait, Fanny retrouva la voix. Elle hasarda:

—L’oncle Nathan lui parlerait bien.

Berthe cria:

—L’oncle Nathan est dans la Manche pour huit jours, voir des chevaux. Il peut en arriver des choses, d’ici huit jours!

Fanny, écrasée, balbutia:

—M. Poirier pourrait...

—M. Poirier?... Un homme comme lui, fourré dans les livres jusqu’au cou et qui se détourne quand il voit une limace sur sa route? Allonsdonc! qu’est-ce qu’il irait dire à ce mauvais gars?

Malgré elle, Fanny interrompit:

—C’est peut-être pas un mauvais gars...

Berthe agita furieusement les bras.

—Tu le défends, à cette heure, tu le défends? Après ce qu’il nous a fait voir! Un mauvais gars, comme son père!...

Fanny s’était abattue sur le banc. Elle sanglota:

—C’était pas un mauvais gars. Il a écrit. Il regrettait. On peut bien se repentir.

Berthe resta un moment à court. La plus pure orthodoxie lui barrait la route. Et, tout à coup, elle trouva une réponse:

—Œil pour œil, dent pour dent! C’est ça qu’il faut dire, c’est ça!

Fanny pleurait toujours, à sanglots profonds, qui secouaient ses épaules frêles; et tout le chagrin du monde semblait abattu là sur elle.

Le soleil entrait lentement dans le jardin, repliant un à un les pétales jaunes des belles de nuit, ouvrant les petites coupes bleues et blanches des belles de jour. L’air paraissait déborder du ronron doux de la fabrique. Un beau jour d’été commençait dans la vallée.


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