Une lune ronde et rose, aux tons ambrés, plongeait lentement derrière les collines de sable ; la lumière, souple comme un voile de gaze, glissait sur le monde et se retirait ; l'heure était particulièrement tranquille. Dans le ciel, plus foncé d'instant en instant, des étoiles naissaient, astres anonymes, égarés au sein de l'éther violet, incertains encore et clignotants. Bientôt, plus hardies, parurent d'autres étoiles, marquant un point de l'ombre et, par ses feux glacés, chacune scintilla.
Le berger Samuel, allongé sur la pente de la dune, ramena son manteau sur ses yeux, puis, ne pouvant dormir, contempla timidement la nuit. Quelques étendues de sable retenaient encore leur teinte grise, comme un souvenir du crépuscule, mais tous les creux et les replis se comblaient de suie et les arbres proches avaient l'apparence de fantastiques découpures. Plus haut, l'air se peuplait de clartés nouvelles : la voûte immense diffusait de l'argent.
Samuel se retourna vers son compagnon accroupi près de lui, le menton aux genoux.
« J'ai comme une grande crainte, Jacob, et je ne sais pourquoi. »
Immobile, Jacob répondit d'une voix étouffée :
« Moi aussi… mais moi je sais : je me sens perdu.
— Perdu?
— Oui, perdu parmi les étoiles ; je n'ose plus les regarder ; elles m'égarent. »
Sans doute ces mots expliquaient-ils une détresse partagée, car Samuel sentit passer en lui un frisson ; c'est ainsi que l'on frissonne sous l'aile d'un souffle froid.
« Tu dis vrai : on a peur des étoiles. »
Dès lors, ils parlèrent bas, en phrases brèves, alternées, que séparaient de longs silences.
« Les étoiles nous surveillent, mais nous aiment-elles?
— Les yeux d'une bête sont quelquefois très doux ; jamais ceux des étoiles…
— Sévères, comme les yeux de l'homme solitaire, sévères et indifférents.
— Le regard du solitaire ne console pas.
— Il ne donne rien, même il ne promet rien.
— Elles sont seules, aussi, toutes seules.
— Elles forment une grande foule ; chacune, cependant, est seule dans cette foule.
— Chacune brille seule.
— On voudrait les réunir…
— Leur donner des amis.
— On tâche : certains soirs, en les contemplant tour à tour, je crois deviner le lien qui les rapprocherait, puis je me trompe, mon regard se perd, j'oublie, et ce que je voyais d'abord, je ne le reconnais plus.
— Oui, comme toi, j'ai vu quelque chose, un moment… cela ne durait guère.
— Tout de suite, cela s'évanouit.
— Je ne peux les aimer comme je le voudrais : elles ne sont pas assez vivantes.
— Elles demeurent si loin de nous! »
Contre les touffes sèches de la dune, ils entendirent le froissement d'un pas léger. Celui qui tenait sa tête penchée sur ses genoux regarda dans la nuit ; celui qui restait couché se souleva pour écouter mieux, puis il interrogea l'ombre toute voisine :
« Qui donc es-tu? »
Une voix calme répondit :
« Je t'apporte la paix ; je t'offre, en passant, mon salut. Je suis berger, je viens d'un pays lointain ; je me promène sur la terre et, dans la contrée nouvelle où j'arrive, je garde les bêtes, quelque temps. Un jour, je repars : je vais ailleurs.
— Repose-toi jusqu'à l'aube, dit Samuel. Tu dormiras si tu veux dormir, ou bien, si la nuit te semble trop chaude, trop brillante, tu veilleras avec nous en discourant à voix basse.
— Oui, ce soir, les étoiles sont très vives, dit le voyageur.
— Nous parlions d'elles, » dit Jacob.
Quelque temps, ils ne soufflèrent mot. Le voyageur s'était assis auprès d'eux ; il contemplait le ciel. Jacob serrait toujours ses genoux et formait un bloc d'ombre mate surmonté d'une tête penchée. Samuel restait étendu sous son manteau brun.
« C'est trop de silence! dit Jacob, tout à coup.
— Et les étoiles muettes, dit Samuel, font plus de silence encore.
— Non, dit le voyageur, les étoiles ne sont pas muettes ; elles parlent entre elles, à nous elles parlent aussi, elles se réunissent pour nous parler plus clairement.
— Je ne savais pas, dit Jacob.
— Si, dans un concours de peuple, chaque homme parle, on n'entend qu'une sourde rumeur, le bruit du vent dans le feuillage, mais s'ils chantent ensemble, à quelques-uns, on arrive tout de suite à l'intelligence de ces chants. Les étoiles chantent à voix unies. De même, lorsque, dans la forêt, les rossignols échangent seulement des gazouillis, rien ne nous parvient qu'un murmure inutile, comme de villageoises bavardant près du puits, mais quand, au printemps, ils célèbrent leur plaisir et leur tourment, alors ce concert nous enseigne l'ardeur amoureuse, le plaisir et le tourment d'un amour pareil au nôtre. Ainsi font les étoiles.
— Comment as-tu appris ces choses? demanda Samuel.
— En marchant sur la terre, les yeux levés, en écoutant le dire des vieillards pleins de sagesse et des enfants.
— Ecouter le chœur des étoiles, dit Samuel, cela se peut donc?
— Entendre chanter les étoiles! soupirait Jacob.
— Regardez-les tendrement d'abord ; tâchez de les aimer pour leur beauté, pour leur éclat ; vous les aimerez bientôt pour elles-mêmes ; alors elles se dévoileront vraiment. Voyez celles-là, vers le septentrion, ces étoiles-là qui sont au nombre de sept. Tenez vos yeux fixés sur elles… Ne les croyez pas solitaires : elles encadrent un chariot magnifique. Jadis il servit au roi David guerroyant chez les Amalécites, et ce jour encore où l'arche sainte fut transportée à Jérusalem, ses roues étaient toutes fleuries ; des fleurs débordaient de gauche et de droite ; une guirlande se prolongeait dans la brise, par des parfums… Je le vois tel qu'il était alors, ce chariot glorieux! il a trouvé sa place dernière dans les hautes ténèbres de la nuit où son rayonnement nous inspire. — Regardez les sept étoiles dessinant un chariot…
— Jacob! Jacob! je vois le chariot!
— Samuel! je l'admire : son bois est couvert de corolles, comme l'arbre pourpre sans feuillage.
— Ah! les sept étoiles ne sont plus séparées, maintenant! elles brillent ensemble…
— Derrière le chariot, dit encore le voyageur, deux gardes épient la route suivie pour prévoir l'obstacle ou la rencontre hostile. L'un se nomme Mérak et l'autre Dubhé ; ils fouillent l'ombre fidèlement.
— Oui, dressés derrière le chariot, dit Jacob.
— Ce sont, dit Samuel, deux bons serviteurs du grand roi. »
De son bras le voyageur indiquait des merveilles nouvelles :
« Plus haut, voyez, ces quatre-là qui font la figure géante d'un chasseur de bêtes féroces!… et ces trois dont il vient de ceindre ses reins pour soutenir son épée! Les peuples qui vivent dans les îles de la mer violette le nomment Orion ; sa rage est telle, quand il parcourt les forêts célestes, que des nuées sortent de sa bouche, qui tombent en pluie sur la terre.
— Il brille, dit Jacob, de toute sa fureur. »
Et Samuel gémit, l'haleine courte :
« Il étincelle de courroux.
— Celles-là! dit le voyageur, et celles-là! ces sept autres! ces trois autres! cette flèche! ce rameau de chêne et cette chevelure! celle-là, si rouge, et celle-là, dorée! et puis ces quelques-unes, groupées dans un aigle qui plane, dans un dauphin qui plonge, dans la forme rampante d'un serpent! Ouvrez les yeux, frères! Jacob, ouvre les yeux! Samuel, ouvre ton cœur! voyez! je vous livre tout le firmament de minuit! »
Invoqué par leur désir, le ciel se révéla soudain, et voici qu'aux bergers veilleurs, une prairie bleu sombre apparut qui montait de l'horizon d'orient vers le zénith et dévalait en pente douce jusqu'à l'horizon d'occident. Bien qu'elle fût le ciel entier, cette prairie leur semblait l'image simple d'une prairie terrestre, immensément agrandie. Un fleuve la traversait : onde tranquille qui n'était point pareille aux ondes d'ici-bas ; plutôt eût-on pensé à quelque lait translucide et mousseux, très pur, très léger, tout pénétré de neige et de rayons, comme si l'on y avait fait fondre des étoiles : un fleuve calme de lait scintillant.
Sur ses bords, dans la prairie, des formes se devinaient, formes d'êtres humains et de bêtes d'une taille plus élevée que celles de la terre. Certaines reposaient sur l'herbe d'azur foncé, d'autres, assises ou couchées sur les rochers des berges, contemplaient l'onde stellaire, et sur toutes régnait un silence profond, un absolu silence ; et toutes restaient immobiles. Seul suivait son cours le flot lent du céleste lait.
« Il faut attendre encore, disait le voyageur. Plus tard elles feront leurs gestes coutumiers, plus tard elles parleront. Tenez-vous prêts! L'azur est soucieux, ce soir. Tenez votre âme prête! L'instant approche où les étoiles diront leur peine, où vous la comprendrez. »
Jacob ni Samuel ne répondirent : ils ne pouvaient répondre. Ravis dans une commune extase, les bergers observaient, sous le joug du même enchantement, le blanc passage du fleuve dans la vaste prairie bleue, peuplée d'apparences muettes. — Elles ne sont pourtant ni mortes ni pétrifiées, ces apparences, leur immobilité rend bien l'angoisse qui les point, qui se découvre, constante et profonde, en leurs yeux grands ouverts. N'était ce regard, on dirait de sommeillants fantômes ; ils se cachent sous un semblant de sommeil, mais leurs yeux le dénient : dort-on les yeux ouverts?
Ce musicien abandonne sa lyre jetée à terre : il veut qu'elle reste muette.
Cet autre penche vainement l'urne vide d'où les dernières gouttes sont tombées : il prolonge le geste de verser, mais ne verse rien.
Ce dragon sinueux présente l'énorme aspect d'un lézard triste dont la peau ne brille plus.
Assise sous un arbre, cette jeune fille (on dirait l'image de la mélancolie) contemple tristement une frêle balance suspendue à l'un des rameaux.
Au fil de l'onde blanche, un cygne blanc se laisse aller, sans qu'une plume frémisse, sans que varie la courbe du noble col.
Ce taureau ne relève plus sa lourde tête abandonnée.
Cette femme devait, jadis, peigner ses cheveux d'or avec un peigne d'or. Maintenant, elle néglige la chevelure ternie.
Et que fait ce centaure? — Depuis longtemps il a jeté son carquois, les flèches et l'arc de bois dur. — Que font ces deux géants? — Orion, le chasseur a des mains inertes, et cet autre en qui se joignent la force et la beauté, jamais ne se relèvera : il songe, couché de son long, les muscles détendus ; il ne s'inquiète guère de ce dangereux crabe noir, tout proche, aux pinces redoutables, mais qui ne bouge pas.
Il ne bouge pas davantage, ce scorpion retors.
Ce lion rêve-t-il, le mufle dans ses pattes? ce gros bélier laineux rêve-t-il? Peut-être… comme ces autres bêtes, ces autres figures humaines, comme ce poisson lourd dont la nageoire dorsale perce l'onde de lait.
Aucun ne dort : ils veillent tous, ils attendent, parqués dans le bestiaire des cieux.
Mais qu'attend-il, ce jeune homme frêle, au torse mince, aux pommettes pâles, aux yeux battus, dressé sur le bord même de l'onde, la tête un peu penchée, qui cherche obstinément son reflet et sourit d'une bouche avide à l'illusion de ce reflet? — En vérité, l'on ne sait pas ce qu'il attend.
« Implorons-les! dit le berger voyageur, supplions-les de nos voix sourdes, avec d'humbles cris retenus! Qu'ils comprennent que nous les aimons, que nous partageons leur souci. Point de discours! un grand désir seulement, qui balbutie, une ferveur qui monte vers eux à la façon des fumées du sacrifice. Ils en goûteront le parfum.
Les trois hommes s'étaient levés ; ils invoquaient en silence l'azur nourri de scintillations… Or le regard naïf de Samuel, de Jacob, et celui plus savant du voyageur aux yeux pleins d'images, manifestaient un si vif élan de l'âme, une effusion si brûlante, tant de puissance d'oraison, tant de piété que la prière parut se dégager de leur esprit pour gagner le ciel comme un psaume.
Le ciel, à ce même instant, tressaillit ; toutes les étoiles frémirent et, plus claire que le chant du cristal frappé, une note, une seule note limpide tomba du firmament. — Le musicien dont la lyre gisait à terre l'avait reprise, l'avait touchée. — Puis, ce fut une autre note, une autre, un accord, un autre accord, l'esquisse rapide d'un arpège… La lyre divine retrouvait sa voix.
Puissance de l'incantation! des murmures parcourent le pré bleu :
« Orphée! Orphée! »
Le vocable se dessine sur toutes les lèvres ; chacun le redit :
« Orphée! Orphée! »
La vie afflue de nouveau, ranimant les apparences. — Le géant couché s'étire ; ses gestes maladroits cherchent à se reconnaître ; de la gueule du lion coule un rauquement obscur ; redressé sur ses sabots de bête, le centaure sagittaire penche son torse humain vers le carquois tombé, vers les flèches éparses, et celui qui tenait l'urne vide en effleure de ses lèvres le rebord… Est-elle pour toujours desséchée?
Orphée joue de la lyre.
Chacun écoute, chacun renaît suivant le rythme pur, chacun regarde autour de lui, comme libéré de ses chaînes. — Hélas! à quoi bon? Ils cèdent à la surprise d'un écho du passé, mais n'aperçoivent que ce qu'ils pouvaient, hier, apercevoir : tout est de même, rien ne les console dans le spectacle offert, rien ne leur permet vraiment d'espérer, rien, ni le bleu mouillé de l'herbe, ni les fleurs de la prairie, ni les ondes scintillantes du lait. L'ennui ne se déprend pas de leur âme et le regret les désole, du temps qui fut. — Seul, en ce vertigineux domaine, paraît indifférent le jeune homme quêteur d'un reflet illusoire et qui ne cesse point de sourire avidement.
Mais Orphée joue encore.
Les trois bergers l'entendent bien, cette harmonie descendue vers eux : ils l'accueillent en leur cœur, elle les charme, les exalte, ils vibrent à l'unisson, devinant quelque chose et ne sachant quoi, mais confiants en une musique nourrie de mystérieuses promesses dont ils pressentent l'acquit.
Ceux de là-haut ont une foi moins sûre. Réveillés un instant de leur sommeil simulé, déjà ils y retombent. — Le lion ne grogne plus ; le taureau, le bélier ont fait à peine quelques pas sur l'herbe que le dragon battait si faiblement de sa queue ; le cygne avait gonflé ses plumes, le dauphin s'était rapproché de la rive, la femme coiffée d'or tâchait de démêler sa somptueuse chevelure… Ils renoncent aussitôt. Leur douleur s'exprime en une lamentation où diverses voix se croisent et se plaignent de même.
« Tout se tait, tout se flétrit et se fige! rien ne chante ni ne palpite dans les cieux.
— Pour une prière heureuse qui nous atteint, qui nous surprend, est-il besoin de s'éveiller?
— Rien ne change sur le pré d'azur.
— Que faire, sinon dormir ou prétendre dormir?
— Ah! quand reparaîtront les clairs reflets de mes cheveux? quelle vanité de peigner une chevelure mourante!
— J'ai oublié le temps où le ciel et la terre vivaient.
— Où l'eau fraîche coulait de mon urne…
— Où le sang était plus rouge…
— Où mes traits volaient dans le vent, sans but, pour enchanter l'air…
— Où je riais en regardant un croissant de lune aux tons de miel…
— Où les variations aérées du rossignol m'incitaient à pleurer d'amour! »
Cette fois, Orphée, jouant de la lyre, va leur répondre en chantant aussi. — Sur le pré bleu, il marche à grands pas souples ; il s'arrête devant Orion, devant le Cygne, devant le Sagittaire, devant chacun des hôtes de ce lieu funèbre. A chacun il adresse un chant afin de ranimer son esprit et son corps. Il supplie, évoque le passé, exhorte, malmène ou satirise, et les cordes vibrantes donnent à la grande voix son juste accompagnement.
« Vous avez tous abusé de vos songes, mais vos songes revivront s'il vous plaît vous-mêmes de revivre…
« Toi, si blanc, que fais-tu là, sur l'onde blanche, en cette pose invariable? N'es-tu donc plus celui que j'ai connu? Rappelle l'ancien souvenir des heures de gloire où t'animait un esprit divin! Gros cygne gonflé d'orgueil à cause de la célèbre aventure que tu te répétais sans cesse, jour et nuit, dont tu te vantais à tout venant, fût-il un dieu, la belle image est-elle obscurcie? Sur le lit de pourpre, Léda surprise, incertaine d'abord, puis éperdue, amoureuse, gémissante, et le rouge de sa bouche mouvante, et le mauve profond de ses yeux… tout cela, de si haut renom, est-il donc oublié? N'aurais-tu pas tenu, entre tes rémiges pressées, tant que dura l'heure illustre, la fille de Tyndare? »
Mais le cygne, dont s'était lentement déroulé le noble col, abrita de nouveau sa tête sous son aile.
Une main tendue frôlait le vêtement d'Orphée, une main qui suppliait, tandis que s'élevait un timide murmure :
« Ne leur parle pas! ne leur chante rien! la tâche est superflue : regarde-moi ; je n'ose me lever, je n'ose toucher à la massue que l'herbe recouvre. Je ne veux même plus penser aux jours passés, tant leur mémoire me fatigue et tant elle m'ennuie.
— Toi! s'écria Orphée ; c'est toi que je trouve à terre! c'est toi qui parles bas comme l'enfant grondé! »
Il se tut, frappé de honte à ce spectacle, mais le géant ne fit pas un mouvement.
« C'est toi, reprit Orphée, qui parcourais la terre en tous sens, qui ne t'arrêtais que pour vaincre le monstre sanglant ou baiser une bouche humide! toi, toute la force agissante! »
Le héros désabusé répondit à petit bruit :
« Orphée! c'est toi qui, si longtemps, délaissas les sept cordes! qui ne chantais plus tes rêves et ton désir! toi, toute l'harmonie! »
Orphée avait bien entendu le reproche ; pourtant, quand il chanta de nouveau, ce fut en vain. Ni l'horrible image du sanglier dévastant Erymanthe, ni le vol sinistre des oiseaux tournoyant au-dessus du Stymphale, ne surent émouvoir le visage d'Hercule, non plus que le rappel de la biche onglée d'airain, lancée à travers champs, tout le long d'un long jour. — Hercule n'écoute plus ces noms délicieux à dire : Déjanire, Iole, Hippolyte ; ceux des trois filles gardiennes du jardin où luisaient les pommes le laissent indifférent ; celui même d'Hébé ne fait pas trembler sa bouche et il semble avoir tout à fait oublié les chaînes dont il lia Cerbère pour le ramener de l'Erèbe!
« Tu ne resteras pas ainsi! disait Orphée. Regarde ton ennemi de jadis, le pire, le plus petit : le crabe noir qui voulut te blesser de sa pince, quand tu te mesurais avec l'hydre, dans les marais de Lerne… Ecrase-le!
— Certes non! dit Hercule. Nous vivons en paix, le cancer et moi, depuis tant d'années! Laisse-nous… »
Navré de douleur, Orphée s'éloigna, mais il perçut encore la dernière parole du géant accablé :
« Tais-toi!… tu nous importunes! »
Des voix bruissaient autour d'Orphée, étouffant presque son chant. Il y distinguait, passant de bouche en bouche, la même plainte, toujours :
« Tais-toi! ton chant ne sert de rien!…
— Les temps heureux sont révolus…
— Hercule disait vrai : à quoi sert-il de s'évertuer quand le désir a disparu des cœurs?
— Ton chant se perd!
— Ta lyre aussi doit être lasse : donne-lui du repos.
— Tu chantes des chants inutiles…
— D'ailleurs, nul ne t'écoute! »
Sereine et de plus en plus sûre, s'éployait la voix d'Orphée que scandait la grande lyre.
« Après chaque nuit, chantait Orphée, renaît un jour nouveau. L'ombre fut longue où nous vivions sans vie ; elle se dissipera cependant. Vous ne voyez pas l'aube, encore, mais l'aube est proche. Sans la voir plus que vous, je la chante, l'ayant devinée. Pareille au bouillonnement d'une source secrète, l'aube murmure sur les rives de la nuit, annonçant ses parfums, ses couleurs et son chant… Je vous le dis : l'aube va poindre! Ne la niez pas! soyez prêts à la recevoir!
— Tais-toi! disait une voix mince, ou bien chante plus bas : tu me distrais de mon plaisir ; l'onde frissonne sous ta voix et je ne puis y reconnaître le ravissant reflet. »
Orphée hausse d'abord les épaules et passe… brusquement il s'arrête ; il songe.
« Si l'onde frissonne encore sous ma voix, c'est donc qu'elle écoute ma voix? Ne pourrais-je chanter pour l'onde?… »
Il s'approche de la rive mousseuse ; il regarde le fleuve de lait. Peut-être saura-t-il l'émouvoir… Quand tous lui disent de se taire, qu'il les lasse, qu'il les excède, l'onde lactée voudra-t-elle accueillir sa voix, la comprendre, cette onde faite de brasillements blancs, de scintillations, de rayons de lune fondus, cette bouillie originelle d'étoiles, ce brouet de clartés nocturnes?…
« Ondes de lait, je vous implore! Ecoutez-moi, fluentes ondes, ondes lentes, ondes fécondes, ondes qui retenez un secret! »
La lyre persuasive suppliait.
« Pourquoi cette sourde agonie, qui ne pleure ni ne gémit, qui se déprend de la vie en un faux assoupissement? »
La lyre douloureuse quêtait une réponse.
« Souvenez-vous de la beauté, des trompettes claires de l'été, des brises, du chant des fontaines!… Hélas! ils n'osent en parler! Chacun s'endort ici, le cœur navré ; chacun renonce. »
La lyre pleurait, la lyre rythmait les sanglots d'Orphée.
« Tout le ciel a froid ; un long hiver s'étend sur la prairie bleue ; nulle fleur ne la décore plus, nul fruit n'y brille… O temps radieux où s'entr'ouvrait la jeune rose, où le lys levait sa tête pure, où la violette invisible confiait ses senteurs! saison des pommes vernies, des olives grasses, des oranges d'or! savoureuse mémoire! »
Dans le bestiaire, nul ne prit garde à ces chants.
« Le froid les a saisis, dit Orphée ; leurs rêves se racornissent comme les feuilles en automne. Bientôt ils ne seront que statues ignorantes des couleurs, des senteurs, de l'harmonie, indifférentes aux caresses et que le soleil ne réchaufferait pas. Moi-même, je défaille, ma voix se perd dans le silence, mes accords n'engendrent plus d'échos… Vous, cependant, belles ondes vivantes, m'entendez-vous? »
Afin de compléter la demande et d'en parfaire l'accent, la lyre vibra comme un cri :
« Ondes! m'entendez-vous? »
Or il arriva ceci que le fleuve de lait se prit à foisonner mystérieusement. Toujours mousseuse sur ses bords, la masse liquide semblait soulevée par quelque force intérieure, gonflée par un flux secret, à la façon des sources. Elle augmentait, elle défaillait, montait, fléchissait encore, palpitait lentement, et de partout une buée s'élevait d'elle, formant un nuage diffus. Le fleuve bouillonnait, le fleuve dégageait ses vapeurs, tandis que, sur l'effervescente surface, la brume s'amplifiait, nourrie de clartés pâles et de blanches étincelles.
Le visage d'Orphée semblait rajeuni : une expression nouvelle s'y révélait, de joie, de curiosité fiévreuse, de passionné désir, et tandis que les autres écoutaient avec torpeur l'ample harmonie perdue, la brume s'animait, prenait cette harmonie en elle et naissait à la vie. La lumière éparse affluait au cœur du nuage suspendu sur l'onde lactée, elle s'y rassemblait en un brillant noyau, un foyer de vive blancheur, tandis que les vapeurs d'alentour perdaient de leur éclat.
Il ne reste plus qu'une buée vague, sans bords, un duvet nébuleux qui se fondra bientôt ou se dispersera… rien d'autre… mais, en son milieu, ce foyer, ce noyau, cette splendide amande aiguise sa lueur, se concentre, se purifie. Elle brille déjà, elle va rayonner… une étoile, assurément!… et la brume l'environne de ses chatoyantes fumées, l'encercle d'une auréole humide, d'une gloire!
L'étoile jette ses feux, l'étoile se dégage de la nue, l'étoile domine le pré d'azur.
« Elle est à nous! » s'écrie Orphée.
Il s'en fallut peu que la lyre enthousiaste ne se rompît.
« Elle pénètre en nous! »
Vers l'astre nouveau, Orphée haussait sa lyre.
« C'est à toi que j'offre mon chant! »
Dès ce moment, un grand tumulte régna.
Ces spectres accablés de fatigue, de longue paresse, d'indifférence ou de mélancolie, voulurent se reprendre. Certains se dressaient difficilement, d'autres d'un bond. Chacun se ranimait. Ils levaient les bras comme des suppliants, ils tendaient en l'air leurs mains ouvertes, ils imploraient par le geste, la voix et le regard.
Les bêtes revivaient aussi : elles s'étiraient, se déroulaient, rampaient, aboyaient, s'essayaient à rugir, à gronder, à cracher, faisaient claquer leurs pinces, sifflaient, jouaient même, et le cygne, trempant son bec rouge, en secoua les gouttes futiles de l'air le plus insolent.
Mais, sur la rive, le jeune homme absorbé en son image s'est couché à plat ventre, tout auprès de l'onde de lait ; il tient entre ses doigts une fleur blanche, couronnée de jaune ; il cherche le reflet de cette seule fleur. On le reconnaîtrait à peine : le bel adolescent a vieilli, sa face grise est plissée de mille rides, il considère sans espoir la fleur et le reflet de la fleur, sa poitrine étouffe de sanglots, il pleure, il se complaît en ses larmes.
Des paroles retentirent, soudain, dont l'accent noble et mâle inspirait confiance. Hercule traversait le pré bleu, son bras balancé tenant la massue.
« Je viens vers toi qui brilles! s'écriait-il ; je te fais hommage de ma renaissante vigueur, de ma force rajeunie, du souffle régulier de ma poitrine. A toi mes prochains travaux! Désigne-moi des monstres à tuer, un sanglier à découdre, une biche à poursuivre dans la plaine, et nomme de son nom le chien nocturne qu'il faut ramener au jour! Signale-moi un fleuve à détourner, des étables à purifier, un vol d'oiseaux affreux qui fait peur! Regarde ces bras aux muscles vaillants : je te les consacre! ces impitoyables mains : je te les asservis!
— Je le devine, ô fils de Zeus et d'Alcmène! interrompit Orphée, les heures au retentissant souvenir vont se perpétuer!
— Soutiendrai-je encore une fois le ciel lourd? » demandait Hercule.
L'étoile scintilla d'un éclat si subit que le chanteur n'osa répondre, d'abord, puis il murmura tout bas, comme en confidence :
« Le ciel lourd… oui… mieux même que le ciel lourd : un fardeau peut-être plus pesant! Tu traverseras le large fleuve, portant sur ton épaule un petit enfant qui de ses mains liées te cachera les yeux, et le ciel lourd dont s'allégeait la nuque d'Atlas était moins accablant que cet enfant-là. »
Cependant la lyre évoquait l'ondoiement du fleuve, le clapotis des eaux baignant les pieds robustes, la terrible surcharge de l'enfant, et l'étoile, pour certifier la prophétie, toucha le front d'Hercule de ses rayons.
« Oui, répétait le chanteur, tous vous prolongerez votre renommée, portés par des louanges nouvelles! Hydre! tu mourras encore au combat devant un cavalier armé de la lance, et tu revivras plus fameux! Lion! tu seras, au désert, le compagnon du sage, et toi, Cygne! tu deviendras, blancheur passagère, l'exemple même de la pureté. »
Comme aux jours anciens où la lyre d'Orphée leur imposait déjà son charme, les bêtes se rassemblaient, faisaient des grâces, offraient des caresses et des flatteries. Lui les dominait, prodiguant toujours les assurances pathétiques de son harmonie, et l'étoile l'illuminait.
« Tous! disait-il, tous!… Je revivrai de même, sous mille formes, je resterai la grande voix, la grande lyre, le grand rêve sonore qui se répercute de bouche en bouche et qui hante les échos! J'inciterai à la joie, je corrigerai la douleur ; je serai l'espoir et l'oubli, l'ivresse et le délassement! »
Frémissaient-ils d'amour, de ferveur ou de reconnaissance, les hôtes de la prairie divine? l'Hydre se cabrait ; lancé en un furieux galop, le Sagittaire tirait dans la brise des flèches qu'il accompagnait de cris ; le Cygne se souleva, battit des ailes, puis s'envola soudain, et le Verseau retrouvait, sur le bord humide de l'urne, la saveur si longtemps perdue.
Un rire jaillit, qui fusa, frais et fougueux, le rire d'une jeune fille. Chacun tourna la tête. On l'avait presque oubliée, nul ne prenait plus garde à cette adolescente solitaire, toujours assise sous un arbre, à l'extrême bord de la prairie, et qui, sans cesse, regardait de ses yeux graves la balance qu'elle avait pendue à l'un des rameaux bas. Quel émoi puissant la troublait au point de la faire rire d'un tel rire de triomphante allégresse? Elle désignait la balance et l'on connut tout de suite la cause de sa joie : le fléau paresseux qui, jadis, penchait à peine et se compensait avec lenteur, le fléau qui semblait égal chavirait maintenant, un bras pointé en l'air, l'autre effondré sous l'invisible poids. — Et la jeune fille rit encore, de ce rire chaque fois plus libre, plus joyeux, qui rappelait le rire des déesses.
Ce fut alors que, de la lointaine terre inférieure, tout là-bas où vivaient les hommes, le son de trois voix heureuses atteignit le pré d'azur.
Les trois bergers avaient vu l'étoile ; ils chantaient…
Aussitôt, l'étoile s'échappa du bestiaire et glissa jusque dans la nuit.