CHAPITRE IXLES RODEURS DANS LA PALMERAIE

Cette palmeraie fait, dans la nuit finissante, comme un bouquet d'ombre mate. Elle ne s'émeut pas à l'approche du jour. Silencieuse, épaisse, immobile, aucune de ses palmes ne frémit, il ne s'élève d'elle aucun murmure, ne s'exhale aucun parfum. Elle sommeille encore toute entière.

L'horizon se fleurit déjà d'une longue lueur, un nuage perdu se teinte de rose, mais le grand ciel environnant reste obscur. Lentement, il prépare son aurore, puis il s'entr'ouvre. Un premier rayon frôle le sommet des palmes ; elles sentent la caresse qui les parcourt, les argente soudain, et toute la masse des arbres chevelus s'anime, devient vivante, tandis que d'une clairière monte la voix de l'onde fraîche, le soupir de la source qui se réveille. Enfin, une brise passe, une senteur de mousses mouillées se répand, un oiseau se met à chanter, l'oiseau attendu.

Au centre du bois, se dressait alors un monument rustique de construction singulière : quatre murs de torchis un peu croulants, hauts de quatre toises et dessinant un bloc de terre sèche, fermé de toutes parts, sans nulle porte ni fenêtre, mais béant à la pluie. Point de toit ; quatre murs aveugles que dominaient à peine les palmiers d'alentour. — Sous la lumière, le torchis apparut de couleur rouge, comme la boue du pays, et menaçant ruine. Qu'était-ce donc là? un lieu de retranchement? le gros œuvre d'une maison effondrée? une citerne ancienne? Que signifiaient ces lourdes parois misérables? Un petit sentier foulé en faisait le tour ; une échelle rustique était posée à l'un des angles. Au pied même de l'échelle, couché de son long, quelqu'un dormait.

Or, pendant que le jour envahissait de plus en plus la palmeraie, que les arbres se séparaient les uns des autres, semblait-il, reprenaient leurs distances et se décrassaient d'ombre, que la source captait les nuances de l'air et qu'un léger bavardage égayait le sous-bois, il s'éleva de l'enclos rouge une étrange plainte, ample, vibrante, cuivrée, qui n'avait rien d'humain, qui participait à la fois du glapissement de la bête et du cri le plus aigu de la trompette guerrière, une plainte inouïe, en vérité, par le ton de sa douleur. Elle incitait à rêver de catastrophes excessives, de débâcles et d'épouvante, de vicissitudes incroyables et d'un immense effondrement. C'était la clameur qui ne permet plus d'espoir, le morne hurlement par lequel on renonce à jamais. Cela retentit, et l'écho s'en propagea tout au loin.

D'abord, le dormeur ne s'inquiéta pas de cet appel ; puis, il s'étira et son vieux visage ridé montra de l'ennui. Harcelé par le vacarme, il s'assit, haussa les épaules et, n'en pouvant plus :

« Tais-toi! » cria-t-il d'une voix tremblante.

La plainte se fit moins forte.

« Tais-toi! tu m'excèdes! tu gémis dès l'aube, tu m'empêches de dormir! Depuis quelques jours, tu es tout à fait insupportable! »

La plainte baissa encore, se fondit en une façon de gloussement sanglotant et ridicule.

« Laisse-moi en paix. Plus tard, je te donnerai peut-être à manger. Tais-toi, maintenant. »

Et il s'occupa d'autre chose.

Il regardait les palmes réveillées, il écoutait la source, la brise neuve, les oiseaux. Il souriait, ravi par de si libres musiques, par tous ces gestes aériens, quand, subitement, l'une des chevelures vertes ondula, plia. Le vent n'avait pas augmenté, d'ailleurs elle penchait seule… Secoué, le dormeur se frotta les yeux. Au même instant, il surprit un bourdonnement d'ailes, ce bourdonnement sec de la libellule qui se promène, mais plus fort, plus nourri, plus nombreux, et il vit, il fut bien obligé de voir, à la cime de l'arbre, un pied humain qu'il crût d'abord ailé, qui se posait, qui, rapidement, glissa le long de la palme courbe en une course crépitante, puis atteignit les mousses du sol. Alors, à petite distance, un être entier se révéla, un homme dont la démarche étonnait par sa souplesse, mais dont le pied léger n'était point du tout chaussé d'ailes : un homme comme les autres.

« Je viens de faire un songe… »

Et le vieillard qui dormait tout à l'heure chargea le songe d'expliquer cette visite imprévue qui l'effrayait un peu.

« Un homme passe dans la palmeraie… il en passe chaque jour. »

Pourtant, un reste de crainte l'immobilise… Blotti contre la muraille rouge, on ne l'aperçoit guère. Il ne bougera pas. Il écoutera d'une oreille attentive ; il regardera de son mieux.

Voici que le nouvel arrivant s'assied sur un tronc abattu, se frotte les jambes, enduit avec soin ses chevilles de l'huile odorante que lui fournit une fiole d'argile pendue à son cou. En touchant terre, il s'est donc foulé le pied? Il a l'air inquiet ; bientôt il se lève et rôde à l'ombre des palmiers. Assurément, il attend quelqu'un ; ses regards l'avouent qui cherchent sans cesse de droite et de gauche. Il interroge le sous-bois ; au moindre bruit, il tourne la tête.

Vêtu d'une tunique d'argent qui accentue sa sveltesse, il conserve encore l'allure dégagée de l'adolescence, mais la face brune aux petits yeux mobiles, aux traits minces, à la bouche pincée, n'est pas jeune, ni vieille, à tout prendre… Plutôt sans âge, ce beau visage où flottent et se remplacent des expressions de ruse, de raillerie ou d'ironique dédain.

Singulier homme, instable et nerveux, qui ne peut rester en repos. Tout à coup, il fait une volte, il s'écarte ; on dirait qu'il va prendre la fuite, tant est grande sa surprise… Le gémissement a recommencé qui saluait l'aube d'une funeste voix, et cette lamentation paraît l'ébahir. Que peut-elle signifier? d'où vient-elle? Il court jusqu'au mur rouge… il y vole, pour mieux dire, et découvre là le témoin qu'il n'avait pas remarqué d'abord : un vieillard blotti.

Aussitôt, il l'interroge.

« Qui peut s'enorgueillir d'un tel gosier qu'il sache remplir le monde de son beuglement?

— Tu ne l'as donc pas entendu à l'aube? Il criait plus fort, il criait mieux. D'ailleurs, il ne beugle jamais. Le taureau beugle. Celui-ci ne beugle ni ne rugit plus qu'il ne brait. C'est l'Unique. Il se plaint comme quelqu'un qui souffre, et bruyamment parce qu'il est très gros. Chacun se plaint à sa manière. Mais il s'affaiblit de jour en jour. L'Unique est ainsi… Ecoute-le… Est-ce beugler, cela? »

Le gémissement montait de nouveau derrière le mur rouge.

« Qui est-il? parle clair, parle net. »

Un seul regard droit des yeux mobiles donnait sèchement à entendre au vieillard que son interlocuteur n'admettait ni leçon, ni plaisanterie.

« Ne te courrouce pas!… L'Unique est un immense oiseau, le dernier d'une race lentement diminuée qui, naguère, peuplait la plaine. Mon grand-père l'affirmait, qui mourut à un âge avancé ; il me le dit quand j'étais enfant. Il le tenait de son grand-père, mais de leur vivant, l'un et l'autre n'avaient connu que l'Unique : celui-là. Les quatre murs que tu vois furent construits autour de lui afin qu'il ne pût s'échapper. Maintenant, il est trop vieux pour tenter la moindre évasion. C'est à peine s'il mange encore, par mes soins. Il ne sait que se plaindre un peu. Depuis cinquante années, je le garde et le nourris. J'attends qu'il meure, ce qui ne saurait beaucoup tarder. J'en aurai un chagrin profond, car je l'aime. Je crois que je le comprends. Comme lui, je me sens d'un autre âge et tous ceux avec lesquels je jouais jadis sur la route ou la prairie sont morts. Je souffre à cette pensée. L'Unique doit souffrir de même. — Tu m'as interrogé, passant ; j'ai répondu. Es-tu satisfait? »

L'homme haussa les épaules d'un air de mauvaise humeur.

« Attends-moi, dit-il : j'aurai d'autres questions à te poser. »

Il s'en fut, brusquement. Quelqu'un, sous les palmiers, lui faisait signe d'accourir. A si petite distance, le vieillard pouvait suivre les paroles et les gestes de cette rencontre.

« Le Maître n'est pas venu, disait un homme lourd, de stature massive, et qui boitait fort. Il veut réfléchir ; il s'abîme dans ses réflexions ; durant ce temps, la foudre inutile refroidit. Son épouse ne le quitte pas. Nous seuls t'avons suivi ; nous rôdions, non loin, dans la palmeraie. »

Une femme, la tête cachée sous un grand voile mauve, apparut qui demanda aussitôt :

« Quelles nouvelles? »

L'homme au pied léger répondit :

« Je ne sais rien encore, mais le lieu me semble choisi justement : ce doit être près d'ici que nous parviendrons à découvrir celui que nous cherchons. Ce vieillard que tu vois, là-bas, saura peut-être. Je lui parlais d'autre chose, mais il n'a pas quitté ce pays depuis cinquante ans.

— Allons l'interroger, dit la femme voilée.

— Attendez!… »

Une autre femme était survenue, d'allure virile. Elle s'appuyait sur un javelot léger. Un précieux croissant de lune luisait dans ses cheveux, comme, se dégageant d'un bosquet sombre, Phœbé au crépuscule.

Puis ce fut un homme de beauté ravissante dont le visage éblouissait à tel point qu'on l'eût dit lumineux. Il accompagnait une femme toute drapée de gris, à la figure grave, aux yeux chargés de songes. Ses belles lèvres semblaient retenir un secret. Elle avoua son agacement par un geste, quand s'approcha ce gros garçon musclé, si content de lui-même, qui parlait si fort et tenait tant de place.

« Je vous le dis bien haut : nous le découvrirons, ou ce sont alors des contes qui nous troublent l'esprit comme de mauvais songes…

— Parle plus bas ou ne parle plus! Coupe dans ta gorge ce grand bruit inutile!… »

La réponse fut faite sur un ton courroucé :

« Tant que les hommes sauront heurter leurs armes en cadence, tant que montera sous le ciel la clameur des guerriers et l'hymne militaire du cuivre…

— Nous verrons, interrompit la femme en gris, voler, grâce à toi, des paroles déraisonnables, se perpétuer sur terre des gestes criminels, retentissants et fous, et couler en vain la précieuse pourpre du sang des hommes.

— Est-il rien de plus beau?… »

Mais les six autres ne firent nulle réplique à cette demande naïve du grand gaillard musclé, aux cheveux roux crépus, aux yeux bleus, qui restait debout, la bouche bée, les bras ballants.

« Venez! » dit celui dont la démarche était dansante et légère.

Il les conduisit auprès du gardien de l'Unique, et tous questionnèrent le vieillard.

Troublé, il ne souffla mot, d'abord, mais, pour avouer son ignorance, il ne trouva ensuite que des phrases incertaines, hésitantes, où lui-même se perdait. Il fallait répondre à sept inconnus dont il ne savait rien, sinon que l'un d'eux s'était révélé par un saut magique, et tous les sept, sans qu'il pût dire pourquoi, lui faisaient également peur.

Ce danseur plein d'ironie qui ne parvient pas à rester en place, dont le corps se meut suivant une loi trop vertigineuse, quand se reposera-t-il?

Celle-là, au croissant clair, si belle, mais que l'on devine froide, moins femme qu'athlète ou chasseresse, que l'on imagine poursuivant le gibier, toute seule, dans les bois, et lançant un sûr javelot, saura-t-elle jamais s'émouvoir?

Ce boiteux à mâchoire forte, sournois d'allure, d'expression butée, sous le front bas, et dont les bras désarmés balancent, comme chargés encore d'outils pesants, quand reprendra-t-il son marteau?

Par l'ouverture du voile, à peine perçoit-on le merveilleux regard de celle-là dont chacun des gestes enchante, mais que veulent exprimer ses grands yeux noyés par l'amour?

Le gros garçon qui parlait tout à l'heure d'une voix si forte, quels excès prodigieux va-t-il commettre, sans y réfléchir, à la façon de l'enfant qui joue?

Celle-là, vêtue d'une tunique grise, quel secret retient-elle entre ses lèvres de subtil dessin, quelle pensée obscure se dégage, se clarifie et prend forme au fond de son regard?

Et ce dernier, enfin, le plus effrayant, sans doute parce que le plus beau, de quels feux lui plaira-t-il de frapper ceux qui le contemplent, de quelle lumière, choisie dans sa splendeur, les éblouir?

Chacun faisait sa demande directe ou détournée, d'une voix rude ou mélodieuse, abrupte ou rusée, lourde, parfois légère, mais hautaine toujours.

« Où est-il, celui-là qui prétend remplacer le soleil?

— Je cherche le roi qui veut lier l'esprit des hommes d'un lien nouveau…

— Quel est ce grand forgeron dont le monde entier s'inquiète, sans le nommer pourtant?

— Cette harmonie inconnue, où naîtra-t-elle?

— J'imagine un puissant archer, criblant l'air de ses flèches…

— Où le trouver, ce maître à la bouche déclamatoire et qui répand l'effroi?

— Ce parleur insidieux dont les discours paraissent simples et sans effort mais qui, mieux qu'un autre, sait engager l'esprit… »

Et le vieillard au cœur troublé ne répondait que par des mots en désordre que l'effroi dispersait :

« J'ignore tout cela!… un roi, un grand roi?… je ne connais que le roi du pays… un grand chasseur?… il est beaucoup d'hommes qui chassent dans la plaine et tendent leurs rets aux oiseaux… un forgeron?… celui du village voisin?… ah! tout le monde parle, ici, et m'étourdit de ses paroles!… où chercher?… j'ignore… ayez pitié : je suis vieux! Seigneurs, n'abusez pas de votre puissance! vous m'assaillez tous à la fois… que puis-je dire? »

Le danseur vertigineux fit une pirouette accompagnée d'un claquement de doigts.

« Ce vieillard est stupide! ne l'interrogeons plus.

— Pourtant, dit celle vêtue de gris, dont le regard semblait secret, la voix prudente, quelles nouvelles rapporterons-nous au père? »

Elle ajouta, voyant le gros garçon déjà prêt à se courroucer, les sourcils froncés, les poings clos :

« Non, ne frappe pas ce vieillard, cela ne servirait de rien : on sait bien que tu es le plus fort! »

Sagesse un peu méprisante… le boiteux à forte mâchoire ne se tint pas d'acquiescer par un haussement d'épaules, par un ricanement ; d'ailleurs ni lui ni les autres ne se moquèrent longtemps de la sottise du beau guerrier, car ils tressaillirent soudain. — La plainte reprenait, cette plainte inhumaine, surgie entre les quatre murs de torchis, moins forte cependant, mais si étrange encore et dont on ne savait dire qu'elle fût émouvante ou ridicule.

Le danseur aux pieds ailés sourit :

« L'Unique a peut-être son mot à dire… »

Et, comme on l'interrogeait :

« Cette plainte est, semble-t-il, poussée par un oiseau très âgé, très rare, enfermé là. Je n'en sais pas plus long. S'il vous intéresse, allez le voir : nous ne perdrons pas plus le temps de notre voyage qu'à chercher vainement un roi imaginaire où chacun de nous reconnaît son ennemi.

— Où gîte-t-il, cet oiseau précieux?

— Là, je pense, entre ces pauvres murs.

— Oh! s'écria le vieux gardien d'une voix déchirante, ne lui faites aucun mal! Il va mourir avant peu ; ne hâtez pas ce moment! Je suis le témoin de sa lente agonie ; je voudrais recueillir son dernier souffle. Seigneurs! je vous en conjure, épargnez l'Unique! Seriez-vous si cruels qu'il vous plairait de torturer une bête ancienne, blessée par le temps? Non! vous protègerez l'Unique…

— Certes, s'il est encore beau…

— S'il est rapide à la course…

— S'il montre de la sagesse…

— S'il est fort…

— S'il est habile à composer son nid…

— Hélas! il n'est point beau, il n'est point sage, il n'est plus rapide, il n'est plus fort! Il n'a nul besoin de nid. Simplement, il meurt, vous dis-je! il meurt en regrettant la vie!

— Afin de le consoler, dit le danseur, nous irons donc lui rendre visite. »

Pour lui, ce fut bientôt fait : un saut merveilleux, (n'était-ce pas un vol?) et il touchait du pied le dernier barreau de l'échelle dressée contre le mur. Ses compagnons montèrent l'un après l'autre, plus lentement, suivis par le vieux gardien tremblant qui balbutiait toujours ses prières supplicatoires. Ils s'installèrent en haut, comme ils purent, et tous regardèrent alors le trou béant, profond de quatre toises, au bord duquel ils étaient groupés, certains allongés sur le large faîte, certains assis.

Que virent-ils d'abord qui les surprit? — Rien, à vrai dire, qu'une litière de paille couvrant le carré de terre battue et, au milieu, ce gros tas immobile de plumes décolorées…

Le vieux gardien se hâta d'expliquer :

« Il repose encore parce que le jour l'aveugle ; il ne se réveille bien que la nuit, mais il se plaint, quelques instants, le jour comme la nuit, puis il retombe. »

Et, comme il disait ces mots, un murmure étouffé s'échappa du tas de plumes : ah! si lamentable, si pathétique!

« Ecoutez, Seigneurs : cela fait peine… »

Le gémissement s'amplifiait : plainte d'enfant malade, plainte que l'on sentait énorme et puérile, soupir d'agonie d'un corps monstrueux, mais aussi déploration d'une âme, peut-être expression d'un cœur.

« Il souffre! il souffre tant! Bien qu'il n'use point de paroles, bien qu'il ne chante pas de mélodie comme l'oiseau des bois et de la plaine, je le comprends néanmoins : je l'ai si souvent entendu! — Naguère, quand il lui restait quelques forces, il disait sa rage, et la palmeraie entière frissonnait sous ses cris. Maintenant, il se désole seulement en accents prodigieux. Parfois, je ne puis me retenir de verser des larmes en imaginant sa douleur.

— Comment l'imagines-tu cette douleur? dit celui dont la face rayonnait d'une beauté splendide.

— Songez donc!… il fut un temps, tout au début des âges, où la terre n'était point foulée par les hommes, où les dieux n'existaient pas encore. On ne voyait, ici-bas, que la forêt chargée de verdure, de lianes, de fruits ravissants, la plaine brillante de fleurs plus belles que les fleurs d'aujourd'hui, des rivières qui roulaient une eau de cristal, une mer, toujours bleue et sans vagues, reflétant un ciel sans nuées. Dans ce ciel, point de mauvais présages : le soleil, la lune et les étoiles n'y donnaient que leur seule lumière, et jamais la nuit n'était menaçante ni traversée par de sinistres voix… Je vous l'ai dit : les dieux n'existaient pas encore.

— Ce vieillard est bien impertinent! murmura le danseur.

— Tout à fait imbécile! grogna le forgeron.

— Qu'il se taise!

Mais la femme au regard secret leur fit signe de se taire eux-mêmes, et le vieillard poursuivit :

« Celui que je nomme l'Unique vivait alors au milieu de sa race, libre comme le vent, rapide comme lui, n'ayant pour bornes à son empire que l'orient et l'occident, les glaces hyperborées et les feux de l'extrême désert. Il parcourait ce monde en de longues courses paisibles et saluait ses frères au passage. Puis l'aspect de la terre changea : les dieux régnèrent, l'homme parut et, dès ce jour, la lutte commença. Le plus fort, pour assurer sa victoire sur le plus faible, le mit en esclavage, et l'esclave se vengea par ruse du maître détesté. L'homme se vengea des dieux : chaque peuple asservit le sien, le lia à sa race, de sorte que ces dieux dispersés en vinrent à ne plus se reconnaître sous le masque dont l'homme leur avait chargé la face. Ils se retirèrent dans une tour, dans une forteresse, dans un nuage noir, dans la forêt hurlante, et chacun reniait ses frères, disant qu'il était seul le vrai dieu, le seul dieu… Ah! vraiment ils raisonnaient comme des enfants ivres!… Mais les grandes bêtes (car il y en avait d'espèces nombreuses, les unes ailées, d'autres nageantes, d'autres coursières, toutes gigantesques,) les bêtes heureuses et libres ne purent vivre dans cette geôle que le monde était devenu. Elles moururent lentement, rongées de douleur, sur la cime glacée d'un mont, au fond d'un bois sombre, dans les abîmes de la mer… L'Unique nous reste, mais vous savez maintenant pourquoi il pleure. Il pleurerait davantage si ses forces le lui permettaient ; il hurlerait son désespoir, sa colère, son dégoût, avec la voix d'une trombe pressée dans un buccin de cuivre ; il crierait la honte des dieux asservis ou tyranniques, l'abjection des hommes enchaînés ou sanglants… mais il ne peut. »

Pâles, nerveux, secoués intérieurement par une fièvre qu'ils voulaient cacher, ceux qui entendaient ce discours fussent sans doute intervenus pour punir la trop vive insolence, si leur attention n'eût été appelée, à ce même instant vers le tas poudreux des plumes… Quelque chose tressaillait là, quelque chose en agitait la masse légère…

Un bec parut, tout à coup, un bec courbe de corne rouge, fruste, d'apparence inachevée ; puis la tête entière de l'oiseau dont les yeux éteints, vitreux, étaient manifestement aveugles ; puis un col qui se dégageait en ondulant comme le serpent python quand il se prépare au combat ; puis le corps même, blanchâtre, presque déplumé, aux courtes ailes inutiles ; enfin, se détendant par un ressaut subit, les longues pattes qui semblaient d'acier, effrayantes, onglées de rouge… et c'était là tout le monstre, dominant de haut un mur de quatre toises, gigantesque et bizarre, lourd et cependant fait pour la course rapide, terrifiant surtout.

L'Unique revivait… son dernier ami, comme touché par un songe, lui souriait les bras tendus, balbutiant des paroles enfantines et tendres, pleurant presque. Mais les autres ne bougeaient pas, ne disaient mot. — Ah! s'ils avaient pu se moquer de l'oiseau grotesque, rire de ce rire éclatant, irrésistible, auquel ils se livraient jadis, rire à pleine gorge, à pleins poumons, du divin rire dont la joie est immortelle! — Or ils se taisaient, ils tremblaient même.

Et l'oiseau leva son col au-dessus d'eux, leva sa tête au-dessus des palmes environnantes, leva son bec rouge vers le ciel, ouvrit son bec rouge et, soudain, poussa une clameur…

Oui, c'était bien, comme l'annonçait le vieillard, une trombe pressée en un buccin de cuivre : l'air retentissait alentour, l'air hurlait, portant au loin l'affreux regret des temps révolus, le désespoir de vivre seul dans un monde finissant, l'abandon souverain de toute espérance. Sous cette formidable voix, une tempête naissait qui battait les palmes, un tourbillon tordait la verdure du bois entier, et le cercle de ce vent furieux diminuait, serrait les murs de torchis, pressait de son sifflet clair la voix prodigieuse de l'oiseau.

L'Unique béait de son bec rouge, l'Unique vociférait… et puis, tout s'effondra. — Les pattes se brisèrent, le corps dépouillé fit une chute molle, la tête se détacha du cou, le cou ne fut qu'une énorme corde délaissée… Là-bas, tout là-bas, l'étonnante voix morte se répercutait en échos faiblissants.

De la poussière sur le carré de terre battue, de la poussière encore un peu mobile, quelques vastes ossements gris, un bec vermillon et le cadavre tout maigre, tout brisé, tout petit, d'un vieillard balayé du mur. — Le vent était tombé, des plumes erraient en l'air…

A travers la palmeraie, ils fuyaient, les yeux hagards, faisant des gestes fous, mais ils ne s'éloignaient pas les uns des autres, petit groupe farouche et muet. Recrus de fatigue, vers le milieu du jour, ils ralentirent leur course, ils s'arrêtèrent en un lieu verdoyant et moussu, égayé par un filet d'eau qui sourdait à leurs pieds. Ils avaient grand soif. Ils s'accroupirent auprès de cette onde joyeuse, ils y trempèrent leurs bras, ils épuisèrent la coupe de leurs mains jointes, enfin ils se couchèrent à terre, n'en pouvant plus. Au-dessus d'eux, les palmiers faisaient un bruissement doux, des oiseaux pépiaient, gazouillaient ; plus près, la source perpétuait son chant, mais ils n'entendaient rien de tout cela, les oreilles encore pleines de l'assourdissante clameur, et ils ne prêtaient nulle attention aux parfums qui circulaient sous les verdures, aux jeux de la lumière… Ils ne bougeaient pas. Le soleil d'hiver chauffait leurs corps étendus.

Etait-ce bien les mêmes qui rôdaient tout à l'heure dans la palmeraie, d'un air si arrogant, d'un pas si dégagé, l'injure à la bouche ou le sourire aux lèvres? — A les voir, maintenant, on dirait de pauvres gens cherchant fortune.

Ils prononcent encore à voix très basse quelques paroles qui restent sans réponse, qu'ils ne pouvaient taire :

« Nous n'avons pas trouvé celui que nous cherchions.

— Pourquoi cette inquiétude que nous ressentons tous et dont le père même est touché?

— Depuis la naissance d'une étoile insolite et le tumulte qui s'ensuivit sur les bords du fleuve de lait, notre cœur battit suivant un nouveau rythme, douloureux à la poitrine, notre esprit fut incertain.

— Nous sommes devenus la proie de nos mauvais songes et nous ne savons les expliquer.

— Nous ne jouissons plus des chants mélodieux ; les senteurs des fleurs, les teintes du ciel, l'ombre des bois, nous laissent indifférents… Que se passe-t-il dans les profondeurs de nous-mêmes?

— Nous avons peur de nous regarder en face… »

A ce moment, celui dont le visage rayonnait se souleva un peu et contempla celle aux yeux noyés par l'amour qui, sur la mousse, abandonnait un bras nu de forme si pure, un noble bras auprès duquel il fallait rêver d'étreinte, comme, au spectacle de sa bouche mobile, de baiser, et durant cette contemplation, son esprit fut navré par la détresse la plus noire, stupéfait par une sourde surprise. Il eut froid, une plainte se formait en lui qu'il retenait avec peine… Se pouvait-il?… se pouvait-il?… Son regard se détacha d'elle ; il se détourna, n'osant achever sa pensée, et comme, à quelques pas, il vit une églantine rose qui fleurissait au pied d'un laurier il se murmura sans paroles :

« La fleur est épanouie, le laurier verdoie… Nous seuls… »

Il voulut la revoir. Elle le regardait et, dans ce regard, il reconnut la même expression stupéfaite, la même détresse profonde, enfin les mêmes larmes qui montaient dans ses yeux. De ce qu'il avait découvert de funeste, alors il ne douta plus. Ce trait, ce trait léger au coin des lèvres, cette ride au coin des paupières, cette ombre terne sur la splendide chevelure, cette mollesse si peu apparente dans la chair du noble bras… La marque de l'âge?… Et peut-être en était-il touché pareillement!

« Partons! l'air de cette palmeraie me semble pernicieux ; allons plus loin!

— Tu dis vrai ; allons plus loin!

— Partons tout de suite.

— Retournons sur les célestes bords…

— La terre est dure à ceux qui foulent les nuées. »

Ils étaient tous debout. Ils partirent ensemble. Ils marchaient d'un pas hâtif, irrégulier, sous les verdures éployées. Ils marchèrent jusqu'au soir.

A l'heure du crépuscule, ayant atteint la lisière du bois, ils s'arrêtèrent de nouveau. Devant eux, s'ouvrait un carrefour de trois routes. Ils ne savaient sur laquelle de ces pistes il leur faudrait s'engager bientôt. Ils attendirent, échangeant de brèves paroles devant ce triste paysage : un horizon que la pourpre rouge abandonnait, trois routes vides, des champs vides aussi, les troupeaux étant rentrés, l'orée du bois qui se fermait au jour, une herbe pauvre sur le bord des routes… rien d'autre, sinon ce village dont on apercevait la première masure, une étable couverte de palmes sèches, non loin d'un bouquet d'arbres.

Le crépuscule s'était assombri. Comme des bêtes étroitement parquées, ils restaient là, ne se décidant pas à franchir l'invisible clôture… (un loup rôdait-il?) agités d'une crainte dont ils ne se rendaient pas un juste compte, et celle qui portait tant de sagesse en son regard ne se retint pas de murmurer :

« Il y a certaines choses que je ne comprends plus. »

Les autres, occupés aussi d'eux-mêmes, ne répondirent rien.

La nuit vint, légère, embaumée, rendue mystérieuse par l'éclat de cette lune jaune dont un poète eût aimé chanter, célébrer le doux éclat. Parfums de fleurs, parfums de mousse, lueurs d'ambre et de céladon, rumeurs de l'air, tout se fondait en un seul ravissement.

Et voici qu'ils entendent, sur l'une des routes, un chant qui grandit, se précise, s'épanche et vient s'ajouter à la magie de l'heure. Le chanteur paraît : un homme mince, élancé, de noble apparence, vêtu d'une tunique dorée. Sa voix s'exalte, passionnée, persuasive, pleine de fièvre. — Il tient ses deux mains pressées contre sa poitrine, comme s'il serrait sur son cœur un trésor. — Il bronche à un certain point de la route. Il a failli tomber.

Un autre chant surgit presque aussitôt ; voix profonde : l'homme est vieux ; il est grand ; une étoffe brune couvre ses épaules voûtées, mais la chaîne qui lui ceint les reins est une chaîne d'or et des saphirs sombres bouclent ses sandales. Il chante douloureusement, de façon déchirante, et cependant ce chant est soulevé d'espoir. — Lui aussi tient quelque chose de précieux qu'il abrite sous son vêtement. — Soudain il bronche au même point du carrefour ; puis il reprend sa course.

Un autre encore : ce géant noir à la tête crépue, le corps enveloppé d'un manteau noir. Ses pieds sont chaussés de sandales, ses bras sont nus ; un lourd collier de rubis pend à son cou. Il chante d'une voix informe, rauque et forte, où se mêlent parfois des accents puérils. Il marche comme en extase, les deux mains levées à la hauteur des yeux et portant un objet qu'il ne quitte pas du regard, enveloppé dans un tissu de paille. — Au point dangereux, il trébuche à peine ; pourtant il s'arrête : il cesse un instant de chanter pour rugir, puis il repart.

Ils ont passé, ceux-là qui chantaient. La route reste toute vide, la route est toute bleue.

Et ceux-là qui ne chantaient pas, qui ne ressentaient nul besoin de chanter et que les chants n'avaient point émus, se parlèrent encore à mi-voix.

« Pourquoi, dit celle que l'on eût bien nommée la Sagesse, levaient-ils les yeux vers un azur d'aspect familier, sans jamais chercher leur chemin? Comment se dirigeaient-ils sur les routes assombries?

— Ils marchaient peut-être au hasard, dit le garçon batailleur.

— Si sûrement?… Et pourquoi, ajouta-t-elle, ont-ils trébuché devant cette borne, là-bas?

— Un caillou, sans doute, proposa le danseur narquois.

— Et pour quelle raison les uns bronchaient-ils beaucoup, les autres à peine?

— Le grand nègre qui chantait d'une voix si grossière marchait pieds nus : le pied nu est prudent.

— Oh! s'écria soudain celui dont le visage splendide rayonnait, écoutez bien! je crois entendre un écho des prés d'Arcadie! »

On chante encore : c'est un chant rustique, jeune par l'accent, un beau chant sans contrainte. Puis on distingue des pas, tout près, des pas étouffés, et bientôt on voit paraître dans le clair de lune, trois adolescents qui marchent en chantant et qui se tiennent par la main.

Ivres de quelque vin puissant, ils passèrent sans rien voir, les yeux levés au ciel.

« Aucun de ces trois n'a trébuché, dit la femme au regard secret.

— Et pourtant ils sont ivres!

— Ou, peut-être, leur ivresse est-elle plus forte encore : un cœur vraiment ivre n'a cure de l'obstacle.

— Mais, interjeta lourdement le boiteux, un corps pris de vin bute à chaque pas. »

Elle niait, d'un geste lent de la tête : on ne l'avait pas comprise. Elle poursuivit :

« Le cœur de l'homme use d'autres vins… Pourquoi, cependant, trébuchaient-ils?… Allons nous rendre compte de cela… »

Suivie de ses compagnons, elle traversa le carrefour ; ils s'arrêtèrent devant la borne de pierre. La route paraissait facile, très unie. Sur la borne, ils ne virent rien.

Non, ils ne virent rien… Comment faisaient-ils pour ne rien voir? En face d'eux, dans l'ombre grise criblée de lune, et proche à les toucher, il était assis sur la borne, celui qui, après avoir tant rôdé, veillait, seul et nu, considérant le monde de ses yeux verts et tenant entre ses doigts une corolle pourpre, marbrée de roux.

Or, ils ne le virent pas.

Lui se savait invisible. Il rit de son rire méchant, impitoyable, et les autres entendirent bien le rire affreux, près de leur visage. Chacun d'eux l'entendit, l'entendit pour soi et ne marqua point sa surprise, si grande qu'elle fût, car ni le clair de lune, ni l'ombre ne peuvent rire sans qu'une bouche le révèle…

Alors, désespérés, ils s'en furent. Ils traversèrent de nouveau le carrefour ; ils s'engagèrent une fois encore sous les palmes ; puis, plus tard, comme dans le bois la nuit s'épaississait, ils se séparèrent d'un commun accord, sans un mot, sans un geste d'adieu, le cœur trop occupé de détresse pour s'épancher, même en un cœur ami, et les sept qui se trouvaient réunis là s'éloignèrent dans des directions différentes, l'esprit bouillonnant de vagues projets, chacun cherchant par le monde sa raison d'être que les hommes qui pensent, qui aiment, qui labourent, qui suent, qui s'entr'égorgent, qui souffrent, qui rêvent et font commerce, leur donneraient un jour.


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