Comment Girart se mist a genoulx rendant graces a Dieu de ce qu’il estoit eschappé et qu’il avoit tué le serpent et comment il laissa Euriant seule.

Apres ce que Girart eust occis le serpent orrible il se mist a genoulx les yeux contre le ciel, rendant graces a Dieu de ce qu’il avoit vaincu le serpent, et pensa en son coraige et dist : « O vray Dieu, vueilliez moy aidier : comment me seroit il possible ne avoir le corage de mettre a mort celle qui m’a saulvee la vie ? Car se par elle n’eusse esté adverty j’eusse esté tué du serpent. Certes pour riens mal ne lui feroye, car raison y est grande, car maintenant avoye l’espee ou point pour la tuer et copper la teste, et quant elle a veu venir l’orrible serpent pour moy sauver la vie m’a dit que me gardeisse. Laquelle chose n’eusse jamais pensé ne aussi ne croiroie qu’il fust femme au monde qui eust le coraige ne telle volenté de vouloir sauver ne garentir de mort cellui qui la vouldroit tuer,par ainsi lui vueil sauver la vie, ja soit ce qu’elle m’a fait perdre ma terre ; combien qu’elle demorra seule, dont j’ay pitié quant il couvient que seule et esgaree je la laisse. Certes a tousjours mais ara m’amour. Mais nulz homs vivans ne le saura. Icy la lairay sans ly aucun mal faire. Dieu par sa grace la vueille pourveoir et pardonner son meffait. » Il vinst vers la damoiselle et lui dist : « Euriant, en la garde de Nostre Seigneur te laysse, auquel je prie humblement que de mal te vueille garder et toy pardonner la faulte que m’as faicte. » Et la laissa toute seule et monta sur son cheval prenant son chemin en la forest. Et la belle Euriant seule et esgaree demeura au bois moult doulante en faisant ses regrez piteux, detordant ses mains, tirant ses cheveulx, et disoit : « Las moy chetive, a male heure fus oncquesnee quant ainsi a tort et sans cause mon amy c’est departy de moy et m’a ainsi laissee seule et perdue en my ce bois. »


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