Comment Girart ala vouler es champs ou il prinst l’aloe qui avoit a son col l’anel qu’il avoit autreffois donné a Euriant parquoy il delaissa Aglentine pour Euriant.
Alors que Girart veist l’aloe assise il piqua cheval d’esperon et osta les longes a son esprivier. L’esprivier qui estoit bon veist l’aloe et se debatist sur le poing. Girart le laissa aler : l’aloette monta en hault et l’esprivier apres et si bien voula qu’il la prinst, dont Girart fut bien joyeux. Il piqua chevald’esperon et vinst a son esprivier et descendist et se tinst tout quoy jusques a ce que son esprivier eust esplumé sa proye, puis s’approcha et prinst son esprivier et l’aloe et de la cervelle d’icelle lui fist son droit. Quant l’aloette lui eust ostee il regarda et vist que ou col avoit ung anel moult riche, si appella son hoste et lui monstra l’anel qui moult bel et riche estoit et le commença a regarder. Tant le regarda et tourna qu’il le recogneust et lui sembla que une fois l’avoit donné a s’amye Euriant. Quant il eust ainsi cogneu il demeura une grant piece comme pasmé et sans soy mouvoir de la, de l’angoise qu’il eust quant il lui souvinst de ce qu’il avoit promis a Aglentine et aussi pour amour qu’il avoit a Euriant, de laquelle il lui souvinst quant il veist l’anel. Quant il eust bien demeuré environune heure en ce point il revinst a luy et moult fort se prinst a blasmer lui mesmes et dist : « Las moy, il m’est advis que grant dommaige est que je suis en vie quant j’ay perdu ce que plus j’amoye ! » Tant est doulant, tant se desconforte qu’il n’est nul qu’il n’eust pitié de le veoir. Lors s’escrie et bat ses palmes et commença son esprivier a soy debatre qui estoit debonnaire et voula sur une arbre. Girart commença a faire son dueil le plus grant que jamais fust veu par homme. « Helas, fait il, pourquoy ne suis occis quant une telle faulte ay commise ? Las moy, que fera ce doulant chetif ? Grant dommaige est que tant suis en vie ! O terre, euvre toy, si m’engloutis ! Pas ne suis digne estre veu des hommes. » Son oste le veant ainsi estre desconforté ne savoit qu’il deust faire mais ploroit de lapitié qu’il avoit de lui, et descendist a terre et le reconforta le mieulx qu’il peust en lui disant : « O treschier seigneur, laissiez vostre dueil et me vueilliez dire la cause de vostre doleance, car tant vous voy pale et amorty que jamais joye n’auray au cuer jusques a ce que le m’aurez dit. » « Ha mon hoste, dist Girart, bien ay cause de moy douloir. Dommaige est que je suis en vie, quant pour moy et ma cause ay perdu celle que tant amoye et pour une autre l’ay mise en obly. Pour ce me plains, car pieça l’ay perdue. » Lors son hoste lui dist : « Ha sire, je vous prie que dire me vueilliez, mais qu’il ne vous desplaise se avez autre amye que Aglentine. » « Oyl mon hoste, ce dist Girart, cent fois plus belle qu’elle n’est. Bien sçay et aperçoy en moy que par mon pechié l’ay mis long temps en obly, et pour ce jamais n’aresteray d’aler etserchier loings et pres jusques a ce que l’auray trouvee ou que aucune nouvele auray d’elle. » « Sire, dist son hoste, que dira ma damoiselle Aglentine quant ces nouvelles lui seront racomptees ? Jamais n’aura mary que vous. Certainement je cuide savoir que se ainsi vous en alez sans prendre congié d’elle que elle morra de dueil. » Quant Girart oyst parler d’Aglentine pas ne seroye deviser comment il se pourra departir de l’une pour l’autre. Or pourons veoir laquelle le contraindra de demeurer ou de departir par sorceries ou par vraye amour. Se ainsi est que Girart s’eslonge d’Euriant et que avec Aglentine il demeure il semblera que sorceries et charmes vaillent mieulx que vraye amour qui viennent naturelment ; mais se droit et raison ont lieu, amour qui vient volentairement est tropt plusgrande et de plus grant force, plus courtoise et plus aimable que n’est celle qui vient par art d’enchantemens et de sorceries. Et pour ce raison contraint Girart de laissier Aglentine pour aler serchier Euriant, laquelle il ne delaissera pour mort ne pour vie jusques a ce qu’il l’aura trouvee. Lors monta a cheval et reclama son esprivier qu’il vinst incontinent sur le point, puis appella son hoste et lui dist : « Mon hoste, cest esprivier porterez a Aglentine, que j’ayme moult, et luy direz de par moy que pour amour de moy le vueille prendre et garder. Au surplus direz au duc et a elle aussi que moult de fois leur remercie des grans honneurs et biens qu’ilz m’ont fais, en leur priant de par moy que mes services vueillent avoir pour agreables, et me doint Dieu le povoir que avant que je meure vousrende les biens et services que fais m’avez en vous priant que saluer me vueilliez Aglentine. »