Il y a peut-être un jardin délicat au sommet d’une montagne sauvage avec un kiosque de porcelaine et de bois laqué d’où l’on aperçoit de très loin les dômes des villes où s’agitent les hommes.
Oh ! vivre là, avec la parfaite certitude qu’aucun visiteur ne se présentera à la minuscule porte du kiosque, que je n’entendrai ni formule de politesse, ni affectueux témoignage.
Là, je marcherai à petits pas, j’examinerai le dessin d’une feuille, les veines d’un caillou, la clarté d’une goutte d’eau, les nuances d’un souvenir.
Là enfin, ni la famille, ni l’amitié, ni l’amour ne m’envelopperont de leur nuage gris, bleu ou rose et je ne serai pas comme un glaneur qui cherche un grain de plaisir dans un champ d’ennui.
Je m’assiérai sous un mûrier qu’on ne cultivera pas pour le vers à soie, je cueillerai une rose qui ne sera pas destinée à un bouquet, je suivrai une allée où le sable ne gardera pas la trace d’une sandale féminine.
Et là, comme une essence parfumée qui tombe dans une urne d’or, la sagesse filtrera du ciel silencieux, apportée par le vent sans parole et remplira lentement l’urne spirituelle de mon âme.
Je serai entouré de parents attentifs parce qu’ils se tairont, d’amis fidèles parce qu’ils seront immobiles, de maîtresses tendres parce qu’elles répandront des parfums suaves sans le vouloir. O famille des arbres, amitié des pierres, amours des fleurs !
Et si je vois un soir la silhouette noire de quelque conseiller ou le voile incarnat d’une femme aux beaux yeux s’acheminer de mon côté je couperai une branche de saule et j’en lancerai les feuilles vers le croissant de lune pour qu’ils comprennent qu’en moi a pénétré le sentiment de la vanité du monde et qu’ils s’en retournent.
Et à l’heure où les étoiles sont épuisées et où la rosée fera dans ma chevelure une couronne brillante après une nuit de méditation, peut-être connaîtrai-je dans l’évanouissement de l’extase avec la naissance de l’aurore, le parfait amour de toute chose qui met l’homme au rang des dieux.