J’ai longtemps habité le paradis terrestre. Il y avait un tout petit jet d’eau dans une vasque de porcelaine grande comme la main. L’arbre de la science était un pêcher et comme son bois porte bonheur, moi le premier homme, j’en avais coupé une branche que j’avais pliée sous l’arc de la porte tandis que la première femme battait des mains.
Sous le cercle de la branche de pêcher, la première femme se tenait souvent accoudée au soleil, sans aucun costume visible. C’est moi qui lui tendais les fruits de l’arbre et elle y mordait en riant. Puis elle jetait les noyaux par-dessus une petite haie d’aubépines roses qui séparait le paradis terrestre du chemin où sans doute Dieu venait le soir nous épier.
Aucun ange irrité, tenant épée de flamme ne m’a chassé du paradis terrestre. J’en suis parti sans raison conduit seulement par ma propre folie. A peine l’avais-je quitté que la notion du bien et du mal tourmentait cruellement mon âme et que je savais combien il est amer de s’en aller tout seul sur la dure terre.
Tout seul, car la première femme a continué à habiter le paradis terrestre. Je vais quelquefois autour de la haie d’aubépines roses. J’entends alors retentir son rire et je comprends que quelqu’un lui offre des fruits. Je voudrais bien que quelques parcelles de l’ancien bonheur, retombent par mégarde sur moi, mais je ne reçois que les noyaux de pêche, qu’elle jette sur le chemin, comme jadis.