SUR LES RIVES DE LA JUMNA

Sur les rives de la Jumna, j’ai vu une femme qui pleurait. Elle jetait des pétales de fleurs sur un berceau où reposait un enfant mort. Le berceau était sur les flots et commençait à s’en aller.

C’est mon enfant, dit cette femme, mon enfant bien-aimé qui est mort. Je ne comprenais pas pourquoi il regardait toujours le ciel avec des yeux si grands et si tristes et pourquoi il se détournait du visage des vivants. Je le comprends maintenant.

Mais ce que je ne comprendrai jamais, c’est pourquoi il est né pour mourir si vite, c’est pourquoi il était si beau afin que grandisse dans mon cœur un amour d’autant plus tendre, ce que je ne comprendrai jamais, c’est l’injustice du dieu unique.

Et avec un geste désespéré elle lançait des pétales de fleurs vers le berceau qui s’éloignait. On ne voyait pas l’enfant mort. Le berceau fut arrêté par une branche. Des nénuphars l’enveloppèrent et semblèrent étendre sur lui l’étoffe pieuse de leurs feuilles et puis il disparut au loin.

Et je pensais en suivant les rives de la Jumna : Moi aussi j’ai perdu une enfant bien-aimée. Elle se détournait souvent de mon visage et elle regardait le ciel avec obstination. Mais je n’ai pu la mettre dans un berceau et la couvrir de pétales de fleurs.

Car si elle est morte pour moi, elle est vivante pour les autres. La rivière sur laquelle elle vogue est plus impétueuse que la Jumna. Elle est pleine de musiques qui jouent et de baisers d’amour. C’est la rivière de la vie où ma bien-aimée est partie en chantant et je suis tout seul sur le rivage.

Nous ne savons pas pourquoi les enfants sont arrachés aux bras des mères, pourquoi il y a cette attirance dans les visages qu’on va perdre, pourquoi celui qui aime n’est pas aimé également. Le dieu unique est peut-être injuste. Mais je t’envie, toi qui peux jeter des fleurs sur l’enfant mort que tu as perdu.


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