Chappitre CXIIIIe.
Après je vous diray d’une dame, femme à chevalier compaignon, qui est vefve dès le tems de la bataille de Crécy,il y a xxvj. ans. Celle bonne dame estoit moult belle et juenne, et moult a esté demandée de plusieurs lieux. Mais oncques marier ne se voulst, ains a touz jours nourry ses enffans moult honnorablement. Sy doit estre moult louée, et plus encore du temps de son seigneur. Car son seigneur si estoit petit, tort et borgne et moult maugracieux, et elle estoit belle et juenne et grant gentil femme de par elle. Mais la gentille dame l’ama moult et honnoura autant comme femme puet amer homme, et le craingnoit et servoit si humblement que moult de gent s’en merveilloient. Sy doit estre mise ou compte des bonnes, pour ce que en elle n’a riens que reproucher ne devant ne d’après. Après vous compteray de une dame, femme d’un simplebachelier. La dame estoit belle et juenne et de bon lignage, et son seigneur estoit vieil et ancien et tourné en enffance, et faisoit soubz soy comme un enffant et avoitmaladie bien laide ; mais non obstant la bonne dame le servoit jour et nuit plus humblement que ne peust faire une petite chamberière ou une petite femme servante ; et meist à peines la main où celle bonne dame la mettoit.L’en la venoit querre bien souvent pour la faire chanter et dancier ès festes, qui estoient menu et souvent en la ville où elle demouroit. Mais trop poy y aloit, ne riens ne la tensist à l’eure que elle sçavoit que il feust temps de faire aucun service à son seigneur. Et, se aucune lui deist : « Madame, vous deussiez autrement esbatre et estre liée, et laissier dormir vostre preudomme, qui n’a de riens mais mestier que de repos », sy savoit bien que c’estoit à dire ; elle leur respondoit saigement que, de tant qu’il estoit plusà malaise, avoit-il plus grant mestier d’estre servy, et que elle prenoit assés de joye et d’esbat à estre entour lui et lui faire chose qui lui pleust. Que vous diray-je ? Elle trouvoit assez qui lui parloit de la joye et de l’esbatement du siècle ; mais nul n’y povoit venir ne pincier ne mordre, tant estoit loyale et ferme à son seigneur et à garder l’onneur de elle. Et après que son seigneur fust mort, se elle se gouverna bien en son mariage, si s’est-elle bien gouvernée en sa vefveté, et nourry ses enffans sans soy vouloir consentir à mariaige, et par ainsi en tous estaz elle doit estre louée et mise en compte des bonnes, combien qu’elle ne soit pas grant maistresse ; mais le bien et la bonté d’elle doit estre bon exemple et mirouer aux autres, et ne doit l’en point taire le bien de ceulx qui l’ont desservy. Et pour ce vous ay-je racompté d’aucunes de nos dames d’aujourduy de chascun estat une ; quar, se je vouloye de toutes racompter, je auroye trop à faire et seroit ma matière trop longue ; car moult en y a de bonnes ou royaulme de France et ailleurs. Cestes bonnes dames de quoy je vous parle sont sans reproche, et droitementesprouvées de bonté en leur mariage et en leur vefveté, et en ont moult eschevé les juennesses et les parolles du monde, et ont tenu leur bon estat ferme sans ce que l’en se peut jengler d’elles. Elles ne se sont pas remariées par plaisance à maindres d’estat que n’estoient leurs seigneurs ; car je pense que celles qui s’abaissent par plaisance, de leur voulenté, sans le conseil de leurs amis, font contre elles. Et avient aucunefoiz que, quant un petit de temps est passé et que le temps se remue ainssi comme yver et esté, et quant la plaisance se amendrist et fault, et elles se revoyent quant les grandes ne leur portent plus si grant honneur comme elles souloient, lors leur yst du cuer la vergoingne, et se revoyent. Et aucunes foiz elles chieent en repentailles ; mais il n’est pas temps, et, quant de ma semblance, il me semble que ceux qui prengnent leur grant dame à femme et font de leur dame leur subgiete, je pense que c’est grant pitié de mettre en servaige si noble chose et si haultaine comme sa grant dame d’onneur, par laquelle il peust venir tant de honneur et de vaillance ; car, de ce qu’il l’a espousée il est sire de celle qui souloit estre dame, et à present est sire et sera appellé seigneur, et sera en grant crainte de faillir et desobeir, mais ce sera tantost passé. Il me semble que il vueille venir au repos, car les grans emprises de venir à honneur pour plaire à sa dame sont passées. Si a moult à dire en cest fait en plusieurs manières ; car cellui qui lui a juré foy et loyauté de garder son honneur et son estat à son povoir, et depuis l’a conseillié à soy abaissier et à faire contre la voulenté de ses seigneurs et de sesamis pour faire son plaisir, je ne sçay si c’est bon conseil et feal, et de tirer à la mettre la derrenière, qui souloit aler la première. Si est assez à dire et a assez donné à parler aux gens.