Chappitre CXVIIIe.
Le temps de lors estoit en paiz, et tenoient grans festes et grans reveaulx. Et toutes manières de chevaliers, de dames et de damoiselles s’asambloient là où ilz aloient et où ilz avoient les festes, qui estoyent menu et souvent, et là venoient par grant honneur les bons chevaliers de cellui temps. Mais, se il advenist par aucune aventure que dame ne damoiselle qui eust mauvais renon ne qui fust blasmée de son honneur se meist avant une bonne dame ou une bonne damoiselle de bonne renommée, combien que elle fust plus gentil femme ou eust plus noble et plus riche mary, tantost ces bons chevaliers de leurs droits n’eussent point de honte de venir à elles, devant tous, et prendre les bonnes et les mettre au dessus des blasmées, et leur deyssent devant tous : « Dame, ne vous desplaise si ceste dame ou damoiselle vait avant vous ; car, combien que elle ne soit si noble ou si riche comme vous, elle n’est point blasmée, ains est mise ou conte des bonnes et des nettes. Et ainsi ne dit l’en pas de vous, dont me desplaist, mais l’en fera honneur à qui l’a desservy, et pour ce ne voz en merveillez pas. » Et ainsi parloient les bons chevaliers, et mettoient les bonnes et de bonne renommée les premières, dont elles mercioient Dieu en leur cuer de elles estre tenuesnettement, par quoy elles s’estoient honorées et mises avant, et les autres se prenoient au nez et baissoient les visages, et recevoient de grans hontes et de grans vergoingnes. Et pour ce estoit bon exemple à toute gentil femme ; car pour la honte que elles ouoient dire aux autres, elles doubtoient et craingnoient à faire le mal. Mais, Dieu mercy, aujourduy l’on porte aussi bien honneur aux blasmées comme aux bonnes, dont maintes y prennent mal exemple et disent : « Avoy, je voy que l’en porte aussi grant honneur à telle, qui est blasmée et diffamée, comme aux bonnes ; il n’i a force de mal faire ; tout se passe. » Mais toutes voies ce est mal dit et mal pensé, combien qu’il y ait grant vice ; car, en bonne foy, combien que en leur présence l’en leur face honneur et courtoisie, quant l’en est party de elles l’en s’en bourde, et disent les compaignons et les gengleurs : « Vées cy une telle ; elle est trop bien courtoise de son corps ; tel et tel se esbat avecques elle », et la racontent et la nombrent avecques les mauvaises. Et ainsi tel lui fait honneur et belle chière par devant, qui lui trait la langue par derrière. Mais les folles ne s’en apperçoivent mie, ains se esbaudissent en leur folie, et leur semble que nul ne scet leur honte ne leur faulte. Sy est le temps changé comme il souloit, et je pense que c’est mal fait, et que il vaulsist mieulx devant touz monstrer leurs faultes et leurs folies, comme ilz faisoient en cellui temps dont je vous ay compté. Et vous diray encores plus, comme j’ay ouy compter à plusieurs chevaliers qui virent cellui messireGieffroy de Lugre et autres, que, se il chevauchast par le pays, il demandast : « A quiest cellui herbergement là ? », et l’en lui deist : « C’est à telle », se la dame feust blasmée de son honneur, il se torsist avant d’un quart de lieue que il ne vensist devant la porte, et luy feist un pet, et puis pransist un poy de croye qu’il portoit en son saichet etescrisist en la porte ou en l’uis : « Un pet, un pet », et y faisoit un signet et s’en vensist. Et aussi au contraire, se il passast devant l’ostel à dame ou damoiselle de bonne renommée, se il n’eust moult grant haste il la vensist veoir et huchast : « Ma bonne amye, ou bonne dame, ou damoyselle, je prie à Dieu que en cest bien et ceste honneur il vous vueille maintenir en nombre des bonnes ; car bien devez estre louée et honnourée. » Et par celle voye les bonnes se craingnoient et se tenoient plus fermes et plus closes de ne faire chose dont elles peussent perdre leur honneur et leur estat. Sy vouldroye que cellui temps fust revenu ; car je pense que il n’en feust mie tant de blasmées comme il est à present.
Dont, se femmes pensoient ou temps de devant l’advenement nostre seigneur Jhesucrist, qui dura plus de v.mans, comme les mauvaises femmes et especialement toute femme mariée qui feust prouvée par ij. tesmoings avoir eu compaingnie à autre que à son seigneur, elle feust arse ou lappidée, ne pour or ne pour argent elle n’en feust rachetée, tant noble feust, selon la loy de Dieu et de Moyses, et encore ne sçay-je guières de royaulmes aujourd’uy, fors le royaulme de France et d’Angleterre et en ceste basse Alemaigne, de qui l’en n’en face justice dès ce que l’en en puet savoir, et qui ne meurent dès ce que l’en en scet la vérité, c’est-à-dire enRommenie, en Espaigne,en Arragon et en plusieurs autres royaulmes. En aucuns lieux l’en leur couppe les gorges, en autres lieux l’en les murtrist à touaillons, en autres lieux l’en les emmure. Et pour ce est bonne exemple à toute bonne femme que, combien que en cest royaume l’en n’en face plus justice comme l’en fait en plusieurs autres lieux, elles n’en laissent pas à en perdre leur honneur et estat, et l’amour de leur seigneur et de ses amis, et l’onneur du monde, comme donner langaige aux gengleurs, qui, au matin et au soir, en tiennent leurs esbatemens et leurs goulées de moqueries, et en oultre l’amour et la grace de Dieu, qui est le plus fort ; car elle est separée du livre des bonnes et des saintes femmes, si comme il est contenu plus à plain en la vie des Pères. Mais le compte en seroit trop long à racompter, dont je vous diray un moult bel et bon exemple, qui est le plus noble et le plus hault de tous, comme ce dont Dieux parla de sa propre bouche, si comme le racompte la sainte escripture, comment Dieu loua en son saint sermon la bonne preude femme.