Des semaines se passèrent.
Noémie, chassée de Marconnay, était venue à Paris, où elle voulait retrouver Régulus, qu'elle désirait surveiller, car elle pensait bien que c'était à ses agissements qu'elle devait son malheur, et elle voulait se venger et l'empêcher de commettre de nouvelles infamies.
Aux Chênes-Verts, à Fouras, la vie avait repris comme auparavant, après la visite de Régulus, et madame de Frémilly et sa petite-fille semblaient toujours aussi loin l'une de l'autre. Les révélations de Régulus avaient creusé entre elles un nouvel abîme.
La baronne croyait plus que jamais à la culpabilité de Jacques deBrécourt. Laurence était plus certaine maintenant de son innocence.
Si on avait abusé d'elle, comme on l'affirmait, pendant son sommeil, pendant un de ces accès de somnambulisme auxquels elle avait été sujette, ce n'était sûrement pas Jacques qui avait commis ce crime.
Et un doute singulier, qui s'était fait jour en elle pendant que parlait cet homme, cet ami de Jacques, qui venait ainsi essayer de ternir la mémoire de son ami, prenait corps en elle peu à peu.
Elle n'aurait rien osé affirmer encore.
Elle n'aurait pas osé accuser, prononcer un nom; mais son soupçon, peu à peu, se changeait en certitude, au fur et à mesure qu'elle se rappelait certains faits, certains détails.
Quand cet homme, qui accusait son ami, était venu à Marconnay, c'était le moment où, désespérée par le départ de Jacques, la perte de son amour, elle était le plus souffrante, le plus fréquemment en proie aux crises qui l'affaiblissaient tant.
Le misérable avait passé une nuit au château, et il était parti de très bonne heure le lendemain, sans avoir revu ni sa grand'mère, ni elle.
Les domestiques avaient remarqué qu'il avait un air étrange, l'air, avait dit l'un d'eux, de quelqu'un qui a faitun mauvais coup.
Son départ brusque avait toutes les apparences d'une fuite, d'une fuite après un crime.
Si c'était lui?
Cette question, ce terrible point d'interrogation s'était déjà dressé devant l'esprit épouvanté de Laurence.
Elle n'en avait pas parlé à sa grand'mère.
Elle avait essayé de le repousser.
Mais il revenait persistant et tenace, et elle sentait une horreur insurmontable l'envahir.
Si c'était ce misérable, ce misérable qu'elle haïssait déjà, pour lequel elle avait une de ces répugnances instinctives que l'on a pour les bêtes immondes, si elle acquérait la certitude que ce fût lui le criminel, que ce fût lui qui l'eût tenue, ne fût-ce qu'un instant, entre ses bras, il lui semblait qu'elle expirerait de honte et de dégoût.
Elle se disait qu'elle eût préféré être la proie d'un de ces paysans qui fréquentaient le château, d'un des valets qui l'habitaient.
Cette angoisse nouvelle venant s'ajouter à toutes celles qui déjà la torturaient, à la douleur immense que lui avait causée la mort de Jacques, avait achevé de la dégoûter de la vie et du monde.
Elle se détachait de son fils, qu'elle croyait le fils du monstre.
Elle ne surveillait plus son sommeil, ne le prenait plus dans ses bras pour le hausser à ses lèvres. Elle le laissait aux soins de la nourrice, qui s'en occupait.
Et sa grand'mère l'avait remarqué.
Elle avait remarqué que Laurence n'embrassait plus son fils.
Que se passait-il dans son cerveau?
Elle ne pouvait pas le deviner.
Mais il était évident qu'une évolution s'y était faite.
En quel sens?
Elle ne s'en doutait pas.
Elle observait attentivement, et d'un air un peu anxieux, la jeune mère, dont l'état de santé devenait de nouveau inquiétant.
Que pensait-elle?
Jamais elle ne parlait. Jamais elle n'avait dit à sa grand'mère un mot de la visite que les deux femmes avaient reçue et de l'homme qui était venu.
Elle ne parlait pas davantage de quitter Fouras, de changer quoi que ce soit à la vie qu'elles menaient toutes les deux.
L'été allait finir.
De nouveau les villas, autour d'elles, devenaient vides. La plage était déserte, le casino fermé et les chemins ombragés de chênes-verts, que les vents d'ouest faisaient crier lamentablement, restaient solitaires.
La mer, devenue houleuse vers la fin de septembre, se brisait avec de grands bruits rageurs au bas des falaises. La pluie tombait souvent, rayant le ciel gris.
Et Laurence ne parlait pas de partir.
Elle ne parlait pas de faire revenir l'homme qui avait offert de donner son nom à son fils.
Que voulait-elle donc faire?
Qu'attendait-elle?
La grand'mère n'osait pas l'interroger.
Elle avait peur de réveiller ses indignations et ses douleurs, les colères qui avaient fait proférer, à l'une et à l'autre, au cours de scènes inoubliables, d'irréparables paroles.
Elle se promenait souvent dehors, malgré le mauvais temps, toute seule, le front fouetté par la pluie et les vents.
Laurence ne sortait pas.
Elle demeurait des journées entières, le visage collé à la vitre, suivant le balancement des arbres tumultueusement agités, ou le gonflement des vagues qui moutonnaient au loin.
Et elle s'occupait de moins en moins de son fils.
Quand on le lui donnait pour qu'elle l'embrassât, elle le rendait tout de suite à la nourrice, sans avoir effleuré son front de ses lèvres.
Et un jour enfin, de longues semaines après la visite de Régulus et le départ de Noémie de Marconnay, qu'elle ignorait d'ailleurs, madame de Frémilly sut ce que sa petite-fille pensait.
Elle avait arrêté un plan, fixé le reste de sa vie.
—Nous allons, grand'mère, dit-elle à madame de Frémilly, nous allons, si vous le voulez bien, retourner à Marconnay.
—Avec ton fils?
—Avec lui….
—Et nos gens, le monde?
—Nos gens et le monde penseront ce qu'ils voudront. Ma vie est finie désormais. Jacques est mort. Rien ne me retient plus ici-bas.
—Et ton fils?
—Je ne l'aime plus.
—Tu n'aimes plus ton fils?
—Si je ne me faisais une raison, je le haïrais.
—Tu haïrais ton fils?
—Il y a des moments où il me fait horreur.
—Le fils de Jacques?
—Ce n'est pas, fit violemment Laurence, ce n'est pas le fils de Jacques, c'est le fils du crime! fils de laquais, peut-être, ou de plus bas et de pire!
—Comme tu dois souffrir, ma pauvre enfant, dit la grand'mère, émue, avec de pareilles idées!
—Je ne souffre plus. Ma résolution est prise.
—Que veux-tu faire?
—Rendre l'enfant à l'homme qui l'a réclamé, qui veut l'adopter, et partir.
—Tu veux me quitter?
—Il le faut!
—Et où veux-tu aller?
—Dans quelque couvent expier la faute involontaire, le crime plutôt dont j'ai été victime. Tu laisseras à l'enfant ce qui me revient de ma fortune. Et personne ne me verra plus. Je ne reverrai plus personne.
—Et tu me laisseras mourir seule!
—Depuis longtemps, grand'mère, ma présence n'est plus une joie pour vous, mais une honte.
—Mon enfant!
—Ne protestez pas, grand'mère, je le vois, je le sens. Je vous ai rendue malheureuse. J'ai assombri vos derniers jours. J'ai mis la nuit en votre vie jusque-là si lumineuse. Mais ce n'est pas ma faute. Je n'ai rien fait de mal. Pardonnez-moi et laissez-moi partir!
Madame de Frémilly avait peine à retenir ses larmes.
—C'est toi, dit-elle, qui devrais me pardonner. Je vois bien que je ne puis rien te reprocher. Quelque fatalité inexplicable s'est appesantie sur ta vie. Je ne sais plus que penser et que croire, et je ne sais plus qui accuser. J'ai été souvent peut-être injuste et cruelle, mais c'était par affection pour toi, et ne pouvant te rendre la tranquillité et le bonheur, je ferai tout ce que tu me demanderas.
—Il faut écrire à cet homme et lui dire de venir nous rejoindre àMarconnay.
—Pourquoi à Marconnay et pas ici?
—Ici, si vous le désirez, grand'mère.
—Personne des nôtres ne sera mis dans la confidence.
—Faites cela pour vous, grand'mère, car pour moi….
Elle eut un geste de profonde indifférence qui indiquait le peu de cas qu'elle faisait désormais de l'opinion du monde auquel déjà en son esprit elle se jugeait morte.
—J'écrirai demain, dit la baronne.
Par un singulier hasard, ou plutôt par un de ces jeux de la destinée qui semblent, à certains moments, diriger les événements humains, le même train qui amena à Fouras Régulus Boulard, appelé par madame de Frémilly après la conversation qu'elle avait eue avec sa petite-fille, y déposait aussi Jacques de Brécourt et Mareuil, sans que les uns et les autres se fussent aperçus.
Par ce train arrivait aussi une femme soigneusement voilée, qui avait suivi à son insu l'aide-préparateur de photographie. C'était Noémie, qui, laissant à Paris son enfant à la garde d'une voisine, avait voulu voir où allait son ancien amant, qui ne voyageait pas généralement pour son plaisir, et dont le déplacement devait certainement l'intéresser.
Quand Jacques et son ami, retardés par la difficulté que le premier éprouvait encore à marcher, se présentèrent devant la villa des Chênes-Verts, où Régulus avait été introduit, Noémie était près de la porte, dissimulée dans l'ombre, car il faisait nuit, se demandant ce qu'elle allait faire, comment elle pourrait pénétrer dans cette maison où venait d'entrer son ancien amant, et quelles étaient les personnes qui l'habitaient et que Régulus allait voir. Elle n'avait pas eu le temps de prendre des informations, préoccupée avant tout de ne pas perdre les traces du misérable qu'elle poursuivait.
Jacques et Mareuil ne la virent pas, trop absorbés par leurs propres préoccupations, et Noémie, bien qu'ils parlassent à voix basse, entendit ce qu'ils disaient avant de sonner.
Elle ne connaissait ni l'un ni l'autre.
Le plus jeune et le plus distingué, celui qui boitait encore légèrement, dit à son compagnon:
—Tu es sûr que c'est ici?
—C'est bien la maison que l'on m'a indiquée, les Chênes-Verts.
—Crois-tu qu'on me recevra à cette heure?
—Je ne sais pas. En tout cas on n'est pas couché, car je vois de la lumière.
En effet on voyait une lueur passer entre les arbres qui commençaient à perdre leurs feuilles.
Le plus jeune murmura:
—Je vais peut-être la voir!
—C'est probable.
—Quel effet ma vue va-t-elle lui produire? Elle me croit mort, sans doute.
—Assurément.
En entendant ces mots, Noémie avait tressailli.
Elle comprenait ou du moins elle croyait comprendre.
Cette maison devant laquelle elle se trouvait, dans laquelle venait d'entrer le misérable Régulus, c'était la maison où s'étaient réfugiées madame de Frémilly et sa petite-fille.
Cet homme qu'elle voyait, c'était l'ancien fiancé, c'était M. deBrécourt.
Il y avait pour elle un peu d'obscurité dans la conversation surprise.Pourquoi le croyait-on mort? Elle savait qu'il était parti.
Elle ignorait que la nouvelle de sa mort avait été annoncée.
Mais, si mademoiselle de Frémilly le croyait mort, Régulus avait dû avoir la même conviction. C'est ce qui l'avait rendu aussi audacieux.
Mais alors, si c'était cela, M. de Brécourt allait trouver là, auprès de mademoiselle de Frémilly, le misérable qui s'était rendu coupable de tant d'infamies envers eux deux.
C'est lui qui la vengerait.
Il y avait donc au ciel une justice?
Dans l'obscurité où elle se tenait tapie, immobile et retenant son souffle, Noémie frissonna d'aise et continua à écouter.
C'était M. de Brécourt qui parlait.
—Faut-il que je donne mon nom?
—Non, il vaut mieux dire le mien seulement. Tu paraîtras ensuite quand j'aurai préparé ces dames, quand je serai venu te chercher. Tu resteras en arrière dans le vestibule.
—Ce sera peut-être plus sage, en effet, dit le compagnon du gros homme.
—Alors je sonne? fit Mareuil en prenant l'anneau de la sonnette.
—Oui, sonne.
La cloche tinta.
Jacques était si ému qu'il s'appuya à l'épaule de son ami.
Noémie qui le vit chanceler pensa:
—C'est lui! Je ne me suis pas trompée!
Quelques secondes se passèrent.
Jacques et Mareuil ne parlaient plus.
Le premier trop ému sans doute pour prononcer une parole, le second ne voulant pas, par un bavardage sans intérêt, l'arracher aux pensées qui l'absorbaient.
Un pas se fit entendre enfin sur le gravier du jardin.
Ce pas s'arrêta derrière la porte, et, avant d'ouvrir, une voix demanda:
—Qui est là?
Ce fut Mareuil qui répondit.
—Je voudrais parler, dit-il, à madame Dubois.
A ce nom Noémie laissa échapper un geste de surprise.
Madame Dubois! N'était-ce donc pas madame de Frémilly?
Toutes ses suppositions croulaient.
Qu'avait de commun Régulus avec une dame Dubois quelconque? Elle ne lui en avait jamais entendu parler.
Mais elle pensa que madame de Frémilly, si elle se cachait, n'avait pas dû donner son vrai nom, et que c'était elle peut-être qui avait pris ce nom de Dubois.
Elle attendit.
La voix demandait, toujours à travers la porte:
—Qui êtes-vous?
—Un ami de madame Dubois, M. Mareuil. Vous retiendrez ce nom?
—Oui, monsieur.
—J'arrive de Paris, et j'ai de graves nouvelles à annoncer à madameDubois.
—Je vais voir, dit la voix, si madame peut recevoir monsieur.
Et sur le gravier un bruit de pas qui s'éloignait rapidement.
Noémie s'était renfoncée dans l'ombre profondément.
Jacques dit à voix basse:
—Crois-tu qu'on va nous ouvrir?
—Je l'espère.
—Je n'ai jamais été si ému, après ce que tu m'as appris, les infamies.Mon Dieu! mon Dieu!
—Calme-toi! fit Mareuil en saisissant la main de son ami.
—Que va-t-elle penser? Que va-t-elle dire? Que va-t-il sortir de cette entrevue? Je n'ose pas y penser. Que de changements en quelques mois! Si c'est vrai ce qu'on t'a dit, qu'elle est mère….
—Je n'en crois rien, quant à moi.
—Pourquoi se cachent-elles? Pourquoi vivent-elles ici sous un faux nom?Dans quel but ce misérable t'avait-il menti?
—Est-ce qu'on sait? Ne m'a-t-il pas menti déjà en me disant que c'était toi qui avais séduit ta fiancée?
—C'est vrai. On se perd dans un tel dédale de monstruosités!
—Tu as donc bien des ennemis?
—Je ne m'en connaissais pas.
—Tu as toujours cet homme.
—Oui, cet ancien camarade, à qui je n'ai fait que du bien.
—Qui sait, fit Mareuil, si ce n'est pas lui qui a tout fait, envoyé cette fausse maîtresse, commis l'autre crime, le crime dont il est venu chez moi t'accuser toi-même?
—Mais, comment?
—Je ne sais pas. C'est une supposition.
—Et pourquoi?
—S'il te hait.
Les deux hommes cessèrent de parler.
Noémie frissonnait des pieds à la tête.
Un tremblement fébrile l'agitait.
Elle comprenait tout maintenant: l'infamie nouvelle dont le misérable Régulus s'était rendu coupable et pourquoi il était là, chez madame de Frémilly car c'était bien madame de Frémilly qui se cachait sous le nom de Dubois. C'était pour accuser Jacques de Brécourt, qu'il croyait mort, de l'attentat dont il s'était rendu coupable lui-même, pour l'accuser devant madame de Frémilly, comme il l'avait accusé devant son ami.
Mais Jacques était là, providentiellement sauvé sans doute de quelque catastrophe. Il allait confondre lui-même l'imposteur.
La lumière se ferait.
Et elle serait là, elle Noémie, pour voir l'écrasement du criminel et jouir de sa chute.
Sur le gravier les pas se firent entendre de nouveau.
Jacques se cramponna au bras de son ami.
—Je me meurs, murmura-t-il.
—Du courage! fit le gros Mareuil.
La porte s'ouvrit.
—Entrez, monsieur.
Mareuil franchit le seuil.
Jacques le suivit en chancelant.
Et Noémie, furtive comme une ombre, se glissa derrière eux.
La servante, qui était venue ouvrir les croyant ensemble, ne fit aucune observation.
Elle referma la porte et dit:
—Tout droit, messieurs.
Et le petit cortège suivit, à travers les ténèbres, la grande allée conduisant à la villa, dont on voyait les fenêtres éclairées luire dans l'ombre; Noémie se maintenait toujours à une certaine distance, de peur d'être aperçue.
A ce moment, voici ce qui se passait dans l'intérieur de la villa desChênes-Verts.
Dans le salon du rez-de-chaussée, où elle avait reçu Régulus, la baronne de Frémilly était seule avec son visiteur.
Laurence n'avait pas voulu le voir.
Elle venait d'expliquer à l'aide-préparateur les résolutions de sa petite-fille … de lui laisser l'enfant qu'il allait adopter … et de se retirer dans un couvent pour y terminer ses jours.
Régulus avait fait un peu la grimace, car ce n'était pas ce qu'il avait espéré. Il était loin de la réalisation du beau rêve qu'il avait fait.
Mais il y avait une clause du programme qui ne l'avait pas laissé indifférent:
Mademoiselle de Frémilly devait abandonner à l'enfant, à lui, par conséquent, la plus grosse partie de sa fortune.
S'il ne pouvait pas être le mari de Laurence, Régulus serait donc riche.
Cette perspective ramena sur ses lèvres le sourire qui s'en était enfui, et il s'écria avec enthousiasme:
—Il n'est rien, madame, que je ne fasse pour être agréable à celui qui fut le plus cher de mes amis. Je donnerai donc mon nom à son fils, et j'accepte les conditions de mademoiselle de Frémilly, bien que l'espèce de suspicion qu'elle semble conserver à mon égard soit pénible pour moi. Mais elle aimait Jacques—et l'excès de sa douleur excuse tout.
Le misérable ajouta:
—Je suis donc à vos ordres, madame la baronne, prêt à accomplir exactement tout ce que vous me demanderez. Il est inutile que je vous assure que j'aimerai comme mon propre enfant cet enfant de mon ami, que je vais reconnaître pour le mien.
Madame de Frémilly ne répondit pas.
Elle allait présenter à Régulus des papiers qu'elle avait préparés—quand la servante, entrée doucement, vint lui parler bas à l'oreille.
Elle eut un grand geste de stupeur et laissa, malgré elle, échapper ces mots:
—Mareuil ici! Que me veut-il?
Régulus avait entendu.
Sans qu'il pût savoir pourquoi, cette visite inattendue l'emplit d'une mortelle inquiétude.
Il devint très pâle.
Et quand la baronne eut dit à la servante:
—Faites entrer ce monsieur.
Il se leva comme pour se retirer.
Mais madame de Frémilly lui dit:
—Vous pouvez rester, monsieur. C'est un ami.
A ce moment, elle remarqua sa pâleur et demanda:
—Qu'avez-vous?
—Rien, madame.
—On dirait que vous allez vous trouver mal.
—Ce n'est rien … un peu de fatigue peut-être. Puis l'émotion … quand je pense à ce pauvre Jacques, si bon, si brave, mort si malheureusement!
—Vous connaissez M. Mareuil? C'est un ami aussi de M. de Brécourt.
—Je l'ai vu une fois.
Ils ne parlèrent plus…. Et bientôt on entendit des pas dans le jardin…. Il y en avait plusieurs. Qu'est-ce que cela voulait dire?
Régulus n'était plus blême. Il était vert.
La servante qui avait introduit Mareuil et Jacques, que Noémie suivait toujours, avait ouvert la porte du vestibule….
Elle se dirigeait vers la porte du salon et s'apprêtait à ouvrir.
Mareuil l'arrêta:
—Attendez!
Puis, se tournant vers Jacques:
—Je vais entrer seul…. Je m'expliquerai mieux…. Tu entreras quand je t'appellerai.
Noémie, toujours silencieuse, s'était laissée choir au fond, sur une banquette, inaperçue….
Jacques ayant d'un signe de tête acquiescé aux paroles de son ami, celui-ci se dirigea seul vers le salon, dont la bonne ouvrit la porte.
Il entra, et, tout de suite, ses yeux tombèrent sur Régulus.
—Ah! pensa-t-il, j'ai bien fait de laisser Jacques dehors!
Il s'inclina devant madame de Frémilly, et s'adressant à Régulus, immobile et d'une lividité verdâtre de cadavre:
—Je suis heureux, monsieur, lui dit-il, de vous trouver ici … nous allons pouvoir nous expliquer tout de suite.
—Nous expliquer? bégaya le misérable amant de Noémie, qui ne pouvait pas prévoir ce qui allait se passer, mais qui sentait vaguement que ses affaires prenaient une mauvaise tournure.
—Oui, répéta Mareuil, nous expliquer … car je suppose que vous avez dit à madame de Frémilly ce que vous m'avez dit à moi-même, que mon ami Jacques de Brécourt vous avait confessé qu'il avait profité du sommeil de mademoiselle de Frémilly pour commettre un acte que je me dispenserai de qualifier.
Régulus leva sur Mareuil des yeux où se lisait une épouvante.
Mais il répliqua néanmoins, assez fermement, payant d'audace.
—Oui, monsieur. Vous ne vous êtes pas trompé….
—Eh bien! cria Mareuil, vous avez proféré là, monsieur, un odieux mensonge!
Régulus eut un sursaut violent.
Sa lividité s'accrut encore, et ses lèvres tremblèrent.
—Monsieur!
Madame de Frémilly eut un geste effaré.
Mareuil poursuivit:
—Je ne sais pas dans quel but, monsieur, vous avez menti. Mais j'affirme que vous avez menti!
—Comment le savez-vous?… Ce n'est pas M. de Brécourt, je suppose, qui vous l'a dit?
—Oui, fit Mareuil, vous l'avez accusé parce que vous le croyiez mort et que vous pensiez qu'il ne pourrait pas se défendre. Et vous avez commis là, monsieur, une inqualifiable infamie. Mais, je suis son ami, et je suis venu ici pour vous démasquer!
Régulus baissa la tête.
L'effroi entrait dans son âme, car il sentait planer au-dessus de lui quelque chose de formidable et d'inattendu.
Il voulut cependant lutter encore:
—Je savais bien, murmura-t-il, qu'il était difficile de faire le bien … et qu'on était récompensé du dévouement par l'ingratitude et l'injure.
En entendant ces paroles qui lui semblèrent, avec ce qu'il savait, formidables d'impudence, Mareuil, malgré son calme, ne put retenir son indignation et sa colère.
—Misérable imposteur! cria-t-il, quel bien êtes-vous venu faire ici, et quel acte de dévouement accomplissez-vous? Vous êtes venu calomnier votre ami!
—Adopter son fils.
—Ce n'est pas son fils!
—Mademoiselle de Frémilly, fit méchamment la bohème, avait donc eu un autre amant?
—Mademoiselle de Frémilly, vous le savez bien, misérable, n'a pas eu d'amant…. Et vous mettez le comble à votre infamie en parlant d'elle en ces termes. Mais elle est au-dessus de vos outrages, et c'est à moi que vous en rendrez raison.
—A vous?
—A moi.
La baronne de Frémilly, livide, s'était laissée tomber sur un fauteuil à demi-morte.
Elle ne pouvait que lever les mains au ciel et gémir, ne sachant que penser de cette abominable scène … où elle voyait ainsi déchiqueter et mettre en pièces l'honneur de sa petite-fille.
—Mon Dieu, bégaya-t-elle, vous m'avez fait vivre trop longtemps!
Elle ne savait que penser et que croire.
Elle ne pouvait se mêler à cette discussion dont elle ignorait l'origine et le but, arrêter les injures sur les lèvres de ces hommes, qui, devant elle, et pour elle, ou du moins pour sa petite-fille, se menaçaient du regard, du geste et de tout leur être à la fois.
Ce Régulus avait donc menti, comme le disait M. Mareuil, et s'il avait menti, quel but poursuivait-il, quel but intéressé, obscur, abominable, sans doute?
De quel infernal complot avaient-ils été victimes, et Jacques et sa petite-fille elle-même?
Quel misérable en avait été l'âme, avait tout dirigé, tout conduit?
Déjà on lui avait menti, et cet homme qu'elle avait sous les yeux le lui avait dit lui-même,—on lui avait menti quand on lui avait dit que Jacques de Brécourt avait une maîtresse, qu'il continuait de fréquenter pendant qu'il faisait la cour à Laurence, un enfant qu'il abandonnait.
Si on lui avait menti encore en lui disant qu'il s'était accusé d'avoir abusé de sa fiancée, qui devait-elle croire?
Laurence avait été souillée, Laurence était devenue mère.
Si Jacques était innocent, quel était le coupable?
Et comment M. Mareuil savait-il que Jacques était innocent?
Toutes ces pensées, en tumulte, comme des flots qui se précipitent, se rencontrent, se brisent et hurlent, tourbillonnaient dans la pauvre tête de la malheureuse femme, affaiblie et endolorie par des émotions de tous genres.
Et elle implorait le ciel de lui venir en aide, d'apporter un peu de lumière au milieu des noirceurs d'abîme où elle se débattait.
Dans le vestibule où attendaient Jacques et Noémie, on entendait des éclats de voix, mais on ne distinguait rien.
Et Jacques se demandait:
—Que se passe-t-il? Qui est là?
Il lui semblait entendre une voix d'homme alterner avec celle de son amiMareuil.
Il y avait donc un homme dans le salon avec madame de Frémilly etLaurence, car il croyait que Laurence était là aussi.
Et quel homme?
Qui avait le droit d'être là, d'élever la voix?
Le séducteur peut-être, car il y avait un séducteur, puisque Laurence,Jacques le croyait maintenant, avait été mère.
A plusieurs reprises, tant il souffrait de ne rien savoir … de supposer ce qu'il supposait, il avait été sur le point de se lever, d'aller à la porte, de la pousser et d'apparaître.
Mais il avait eu la force de se contenir.
Quant à Noémie, qui savait que Régulus était là, elle n'avait pas eu de peine à reconnaître sa voix.
Et à l'accent de cette voix elle avait deviné la peur qui secouait le misérable, et toute sa détresse.
Elle en était heureuse.
C'était le châtiment qui commençait … le châtiment qu'elle achèverait, elle, si on le laissait incomplet.
Après les dernières répliques échangées entre eux, Régulus et Mareuil s'étaient avancés l'un vers l'autre, chair frémissante, le regard fulgurant.
Le bohème, ne pouvant supposer que Jacques fût vivant, et croyant ainsi que personne n'avait pu affirmer à Mareuil que M. de Brécourt ne lui avait pas dit ce qu'il prétendait avoir entendu, le bohème, disons-nous, reprit un peu d'assurance.
Il demanda, essayant de contenir la fureur qui bouillonnait en lui:
—Mais enfin, monsieur, sur quoi vous basez-vous pour me donner le démenti que vous m'avez donné?… J'affirme de nouveau, moi, que M. de Brécourt, qui était mon ami, m'a tenu le propos que vous niez … et s'il ne me l'avait pas tenu, comment aurais-je pu savoir que mademoiselle de Frémilly avait été mère, moi qui n'avais pas quitté Paris, et alors que ces dames se cachaient avec le soin que vous savez, puisque c'est vous qui m'avez donné leur adresse? Il faut donc que quelqu'un m'ait averti, et si ce n'est pas M. de Brécourt, qui donc est-ce.
—Le coupable, répondit Mareuil.
—Quel coupable?
—L'auteur de l'attentat.
—Qui?
—Je ne sais pas, moi, quelque misérable comme vous.
—Moi, peut-être?
—Je n'en sais rien.
—Moi, qui serais venu séduire mademoiselle de Frémilly?
—Ou la violer pendant son sommeil, comme vous m'avez dit qu'elle l'avait été par Jacques de Brécourt.
—Mais Jacques pouvait approcher d'elle, tandis que moi….
—Je ne vous accuse pas, monsieur, dit Mareuil, qui ne put retenir un mouvement d'impatience. Mais le misérable, quel qu'il soit, sera bien découvert un jour. Et alors, malheur, trois fois malheur à lui!
—Il n'a pas plus rien à craindre.
—Pourquoi donc?
—Puisqu'il est mort.
—Mort?
—M. de Brécourt n'est-il pas mort?
—Ah! vous persistez à l'accuser?
—Je ne l'accuse pas, puisqu'il s'est accusé lui-même.
—Vous persistez dans votre odieux mensonge?
—Ce n'est pas un mensonge.
—Ah! prenez garde….
—A quoi, monsieur?
—Il serait temps peut-être encore de faire amende honorable, de vous repentir.
—Je n'ai à me repentir de rien. Je suis ici pour accomplir un devoir, et malgré vous je l'accomplirai. Malgré vos menaces, malgré vos injures, je ne partirai pas sans m'être acquitté de la mission de confiance et de sacrifice dont j'ai été chargé par un ami que j'ai aimé comme un frère. Je n'abandonnerai pas, lui mort, l'enfant dont il m'avait confié la garde.
Et se tournant vers madame de Frémilly, atterrée et comme morte:
—Je suis toujours à vos ordres, madame.
C'en était trop.
Une telle audace, une telle hypocrisie firent sortir Mareuil des bornes où il s'était contenu jusqu'alors.
Il murmura:
—Vous l'aurez voulu!
Puis, allant à la porte donnant sur le vestibule, il l'ouvrit d'un grand geste.
—Viens, Jacques, dit-il.
Et Jacques entra.
La foudre tombant à ses pieds d'un ciel sans nuages eût moins étonné et moins terrifié le misérable Régulus que l'apparition de cet homme, qu'il croyait mort, et qui se présentait en justicier, prêt à lui faire rentrer dans la gorge ses abominables mensonges.
Il eut un geste comme pour fuir, mais il resta cloué à sa place, par l'épouvante autant que par la stupeur.
Madame de Frémilly s'était redressée.
M. de Brécourt vivant!
Mais Mareuil, emporté par l'élan furieux qui le secouait, ne leur laissa pas le temps de revenir de leur saisissement.
Se tournant vers Jacques.
—Viens, lui dit-il, te défendre d'un crime dont cet homme t'accuse! Viens lui dire toi-même qu'il a menti en prétendant que tu lui en avais fait l'aveu, et vois s'il ose redire devant toi ce qu'il m'a dit à moi et ce qu'il vient de dire à madame de Frémilly: que c'était toi qui avais déshonoré sa petite-fille.
—Infamie! dit Jacques.
Et s'adressant à Régulus, inerte et comme mort:
—Dis la vérité, misérable, dis-la, et dis-moi le nom de celui qui a commis l'acte infâme! Nomme-moi le coupable et je te pardonnerai!
Régulus ne répondait pas.
Plus blême encore et plus livide, il semblait littéralement anéanti.
Il n'eût pas été plus défait et plus hébété s'il avait vu la terre s'ouvrir devant lui pour l'engloutir.
Jacques alla à lui, lui toucha l'épaule, et le secouant:
—Parle! cria-t-il, parle, si tu veux mériter encore ton pardon; car tu penses bien que cet homme doit mourir, qu'il faut qu'il meure et que je le tue!
Régulus se taisait toujours.
Jacques reprit, avec plus de violence:
—Le nom! Je veux savoir le nom!
Régulus put enfin bégayer:
—Je ne le connais pas.
—Tu le connais, puisque tu as appris le crime, et que lui seul a pu te le dire!
Régulus secoua la tête négativement:
—Je ne le connais pas.
—Alors, pourquoi as-tu fait cela? Pourquoi as-tu eu l'idée de m'accuser, moi? Pourquoi voulais-tu souiller ma mémoire d'un acte odieux? Car c'est faux, n'est-ce pas? Tu reconnais que c'est faux? Tu n'oserais pas soutenir devant moi que je t'ai fait cet aveu, que je t'ai chargé de reconnaître un enfant qui serait le fruit de mon crime, à moi! Voyons, parle, accuse encore, si tu en as l'audace, ou rétracte tes mensonges; car, je te le jure, tu ne sortiras pas vivant d'ici, et je t'immole à mes pieds comme une bête immonde et malfaisante que tu es!
Régulus resta muet.
Il n'osait pas lever les yeux. Il avait la tête basse et semblait en proie à une telle terreur qu'il eût fait pitié à ceux qui n'auraient pas su ce qu'il avait fait.
—Ah! tu te tais, reprit Jacques, mais ton silence même te condamne! Donc, tout était faux. Tu m'as accusé faussement, me croyant mort. Tu m'as accusé devant mon ami, devant Laurence, devant sa grand'mère.
—Laurence, dit la baronne, ne l'a pas cru.
Jacques eut un cri de joie.
—Elle ne l'a pas cru! Elle me connaît, elle! Elle sait que j'étais incapable de lui manquer de respect. Mais elle ignore quel est le misérable qui a abusé d'elle, qui l'a prise violemment pendant son sommeil. Et elle souffre. Et elle souffrira tant que cet homme vivra, tant qu'elle pensera que ses yeux pourront la regarder et la faire rougir. Il faut donc qu'il meure, qu'il disparaisse, et tu vas me dire qui il est!
Jacques s'était de nouveau emparé de Régulus, qu'il secouait comme on secoue une loque sans consistance, car toute énergie, toute volonté semblaient l'avoir abandonné.
Il était lâche, comme tous les criminels, et sa lâcheté se lisait sur son visage blafard, dans ses yeux hagards, qui cherchaient à fuir le regard de tous ceux qui étaient là, de ses juges.
—Parle, répéta Jacques, dis-moi son nom. A ce prix, je te pardonnerai.
Sous l'étreinte dont il l'écrasait, Régulus se redressa.
Une flamme mauvaise s'alluma en ses prunelles troubles.
—Non, fit-il d'un air de défi, je ne parlerai pas. Je ne dirai rien!
—Ah! tu ne parleras pas!
—Non, et non!
—Tu le connais, pourtant.
—Je ne dirai rien!
—Abject drôle! fit Jacques, c'est toi, alors, qui paieras pour lui.C'est toi qui supporteras le châtiment de son crime!
—Vous me tuerez si vous voulez, je ne parlerai pas!
—C'est moi, alors, fit Noémie, ouvrant la porte, qui parlerai!
Régulus jeta un cri sourd:
—Noémie!
—Oui, Noémie, qui sort de terre, comme celui que tu croyais mort. Noémie, que tu croyais bien ne plus revoir, qui était là, derrière la porte, qui entendait tout, et qui vient parler, elle, puisque tu ne veux rien dire!
A cette apparition inattendue, il y eut dans le salon un émoi.
Madame de Frémilly avait reconnu la femme qu'elle avait chassée, et n'avait pu s'empêcher de dire:
—Cette femme!
Mareuil, Jacques ignoraient qui elle était. Il leur semblait seulement l'avoir aperçue derrière eux, mais ils sentaient qu'elle était là pour quelque chose et qu'elle allait remplir son rôle dans la scène dramatique qui se jouait devant eux.
Et ils attendirent qu'elle s'expliquât.
Ils ne furent pas longs à comprendre.
Tout de suite, Noémie alla vers Jacques de Brécourt:
—Vous cherchez, dit-elle, le misérable qui a flétri, pendant son sommeil, l'innocence de mademoiselle de Frémilly?
Elle montra Régulus, hébété et blafard, et dit:
—Vous l'avez devant vous.
—Lui!
—Lui. Il m'a tout avoué.
Régulus fit un geste, comme pour se jeter sur son ancienne maîtresse, renfoncer dans sa gorge les accusations qui allaient en sortir et achever de le perdre.
Mais celle-ci l'écarta dédaigneusement.
—Ah! tu ne m'empêcheras pas de parler! Tu ne m'empêcheras pas de tout dire! Je t'avais prévenu que j'aurais mon heure, Régulus Boulard. L'heure est venue, et c'est moi qui te tiens, maintenant. Je me venge aussi, et je venge mon fils!
Oui, messieurs, oui, madame, ajouta-t-elle en s'adressant tour à tour à Jacques, à Mareuil et à madame de Frémilly, ce coupable que vous cherchiez, qui a mérité cent fois la mort, c'est lui! C'est lui, une nuit, dans le château de Marconnay, où vous l'aviez accueilli, qui, voyant au fond d'un couloir venir mademoiselle de Frémilly, en chemise, endormie d'un sommeil somnambulique, s'est précipité sur elle, l'a saisie, et qui, le lendemain, s'est vanté devant moi de son exploit!
—Assez! fit Jacques de Brécourt, que tordait une atroce souffrance.
Puis, allant à Régulus:
—Je vais te tuer!
Le misérable ne broncha pas.
Il ne niait plus. Il ne se défendait pas.
Il voyait tout perdu, toute sa fortune croulée.
Et il semblait jouir de son infamie et des souffrances qu'elle avait causées et qu'elle causait encore autour de lui.
—Je vais te tuer! répéta Jacques, sur qui il produisait une impression d'intraduisible dégoût. Oui, je vais te tuer, puisque c'est toi l'être infâme!
Régulus dressa la tête.
Il semblait que plus l'horreur s'épaississait autour de lui, plus il reprenait d'audace.
Il murmura:
—Je suis à vos ordres!
—Non, dit Mareuil, aux miens. C'est à moi que tu appartiens. C'est à moi que tu as menti le premier!
Il se tourna vers Jacques:
—Si je le manque, tu l'achèveras.
Jacques voulut protester.
Mareuil n'entendit rien.
—Il est à moi, dit-il.
Et s'adressant à Régulus:
—En route, drôle!
—Monsieur!
—Marche, ou je vais te sortir par les oreilles!
Il le fit passer devant lui et le suivit.
Madame de Frémilly semblait avoir été le jouet d'un horrible cauchemar.
Elle n'avait plus la notion nette de ce qui se passait.
Quand Mareuil et Régulus furent partis, Noémie tomba à ses pieds et aux pieds de Jacques.
—Vous ne me pardonnerez jamais, dit-elle, car vous ne savez pas encore qui je suis. C'est moi, misérable femme, qui suis la cause de tous vos malheurs. C'est moi, qui me suis présentée chez madame de Frémilly, envoyée par cet homme, pour lui dire que j'étais votre maîtresse, que vous m'aviez abandonnée sans ressources, avec un enfant, et qui ai montré à madame de Frémilly, comme preuve de ce que j'avançais, une photographie.
—Une photographie?
—Faite par cet homme, avec une photographie de vous qu'il avait volée et qui lui a servi pour fabriquer une image où vous êtes représenté avec moi, donnant la main à un petit enfant, à mon fils.
—Et j'ai cru cela! dit madame de Frémilly.
—Et c'est pour cela, fit Jacques, que vous m'avez chassé!
—Je voulais le bonheur de ma petite-fille.
—Et vous avez fait son malheur et le mien!
—Je ne m'en repentirai jamais assez. Mais qui aurait pu croire que de pareilles monstruosités fussent possibles?
—Oui, fit Jacques, se tournant vers Noémie, mais sans colère et presque doucement, pourquoi avez-vous fait cela?
—Ce n'est pas moi, c'est cet homme. Il était mon amant. J'étais terrorisée par lui. J'avais peur pour mon fils, qu'il martyrisait, et je n'ai pas osé lui désobéir.
—Et lui, pourquoi me voulait-il du mal?
—Il vous haïssait.
Il y eut un silence.
Jacques et madame de Frémilly étaient terrifiés par la profondeur de cette infamie, qui leur donnait le vertige.
Noémie avait dans la gorge des sanglots qu'elle contenait.
—Je suis une misérable, dit-elle, une infâme, et vous me maudissez!
—Je vous plains, dit Jacques.
—Vous ne me pardonnerez jamais.
—Peut-être, murmura-t-il.
Il regardait autour de lui, comme s'il cherchait quelqu'un.
Madame de Frémilly comprit la signification de ce regard inquiet.
—C'est Laurence, dit-elle, que vous voulez voir? Je vais la chercher.
Et elle sortit.
Noémie frappa de son front le tapis.
—Pardon, bégayait-elle, pardon!
Jacques ne l'écoutait pas.
Il pensait à Laurence qu'il allait voir, qui allait entrer, à Laurence qui n'avait pas cru à l'infâme accusation, qui avait pleuré sa mort et qui n'avait pas cessé de l'aimer!
Et il restait, les yeux fixés sur la porte par laquelle elle allait entrer, comme en extase.
A ce moment, Noémie lui prit la main pour l'embrasser.
Alors seulement il la regarda, et, ému de compassion:
—Relevez-vous, pauvre femme, dit-il.
—Vous m'avez pardonné? fit Noémie avec une exclamation de joie.
—Je ne vous en veux plus, dit Jacques, tout à sa vision.
Et il tressaillit longuement, car il venait de voir la porte tourner sur ses gonds.
Quand la baronne de Frémilly vint dire à sa petite-fille, depuis longtemps enfermée en sa chambre, et qui n'avait rien entendu des allées et venues qui s'étaient produites en bas, que Jacques de Brécourt était vivant et qu'il était là, elle resta tellement saisie qu'elle faillit s'évanouir.
Elle répéta à plusieurs reprises, comme si elle ne comprenait pas le sens des mots qu'elle prononçait:
—Jacques vivant! Jacques!
—Il t'attend, dit la grand'mère. Il veut te voir.
—Me voir! répéta Laurence.
Et un grand frisson la traversa.
Puis tout de suite:
—Jamais! jamais, je ne reparaîtrai maintenant devant lui!
Elle répéta encore, comme inconsciente:
—Jacques vivant!
—Il sait tout, dit la baronne. Il sait qu'il n'a rien à te reprocher, que tu as été victime, ma pauvre enfant, d'un véritable crime.
Et moi aussi, fit la grand'mère, avec de profonds soupirs, je sais tout maintenant, et j'ai à te demander pardon de mes soupçons injurieux, de ma dureté, de ma cruauté même.
Et se jetant dans ses bras:
—Ma pauvre enfant! ma pauvre enfant! Comme tu as été malheureuse! Mais tout peut se réparer encore. Viens!
Elle cherchait à entraîner la jeune fille.
Mais celle-ci résista.
—Non, grand'mère. Je préfère ne pas le voir.
—Pourquoi?
—Je souffrirais trop.
—Tu l'aimes toujours!
—Hélas! Je l'aime, et je suis indigne de lui. Je suis mère, et jamais il n'oubliera….
—Si, peut-être, quand l'autre sera mort.
Laurence sursauta.
—Le criminel?
Et aussitôt:
—On le connaît donc?
Madame de Frémilly inclina la tête sans répondre.
—On le connaît?
—Il était ici tout à l'heure.
—Dans la maison? Et vous l'avez, grand'mère, laissé partir?
—Il est parti avec M. Mareuil. Ils vont se battre.
—Se battre! Et Jacques sait?…
—Jacques sait tout. Il était là.
—Grand Dieu! Et ce misérable, je le connais, grand'mère?
—Tu l'as vu.
—Je l'ai vu. Et c'est pendant mon sommeil?…
—C'est pendant ton sommeil, une nuit, là-bas, à Marconnay.
Laurence tressaillit violemment.
—Je sais, grand'mère, je sais. J'en ai eu le soupçon. C'est ce misérable qui est venu avec l'enfant!
—Oui, c'est lui, un ami de Jacques.
—Et ce n'était pas vrai?
—C'était un odieux mensonge.
—Et la photographie?
—Mensonge, imposture, comme tout le reste!
—Ah! s'écria Laurence, je n'ai jamais douté de lui, moi!
—C'est vrai. Que n'ai-je, ma pauvre enfant, partagé ta confiance! Bien des douleurs nous eussent été épargnées. Mais c'est moi, vois-tu, c'est moi, avec ma défiance des hommes, ma promptitude à croire le mal quand il s'agit d'eux, qui ai fait ton malheur. Mais Jacques t'attend. Il est malheureux. Il souffre. Tu ne veux donc pas le voir, lui dire un mot d'espoir?
—Que pouvons-nous espérer maintenant tous les deux?
—L'oubli peut-être. Viens!
Laurence se laissa entraîner.
Quand elle vit Jacques, car c'est lui seul qu'elle vit tout d'abord, elle ne fit pas attention à Noémie, quand elle vit Jacques, ses bras instinctivement se tendirent vers lui.
Et le jeune homme s'y précipita.
—Laurence!
—Jacques! vivant!
—Oui, vivant, miraculeusement sauvé, pour t'aimer!
—Pour m'aimer?
—Pour t'aimer à jamais!
Laurence secoua la tête douloureusement.
—Pouvons-nous, dit-elle, nous aimer encore? Un enfant nous sépare!
—Cet enfant, dit Noémie, je l'emporterai. Je l'élèverai avec le mien.Vous ne le verrez plus.
Laurence semblait ne pas avoir entendu.
—Un enfant, répéta-t-elle, puis le souvenir d'un homme odieux.
—Cet homme, dit Jacques, ne sera plus demain. S'il échappe aux coups de mon ami, c'est moi qui le tuerai, car je ne veux pas qu'il vive!
—Tu vois, fit Laurence, s'il vivait, tu ne pourrais pas m'aimer. Tu penserais toujours….
—Lui mort, l'oubli viendra.
—Et si tu te faisais illusion?
—Comment?
—Si tu n'oubliais pas? Si un jour je devenais pour toi, avec le souvenir de l'outrage subi, un objet d'horreur!
—Un objet d'horreur, toi!
—Qui sait?
—Jamais, fit ardemment Jacques. Jamais je n'ai cessé de t'aimer. Jamais je ne cesserai de t'adorer. Tu peux croire en moi, Laurence, en mon affection sans bornes.
La jeune fille ne répondait pas.
Elle restait soucieuse.
Une ombre voilait la lumière de ses beaux yeux.
—Je voulais, dit-elle, je l'avais dit à grand'mère, me retirer dans un couvent. Je vais y passer un an.
—Sans me voir?
—Sans voir personne, à prier et à me purifier d'une involontaire souillure, et au bout de cette année, Jacques, si vos sentiments n'ont pas changé, si l'oubli est venu pour vous et a apporté en votre coeur une paix que ne pourra plus troubler le passé, eh bien! je serai à vous, je serai à vous avec bonheur et pour toujours. Si, ce délai écoulé, je ne vous revois pas, c'est que tout sera fini et je rentrerai dans mon cloître pour n'en plus sortir. Telle est ma volonté. Et si vous m'aimez véritablement, vous n'essayerez pas de la combattre. Je partirai demain.
Laurence tendit la main à son fiancé.
Et celui-ci la saisit avec emportement pour la couvrir de baiser éperdus.
—Séparés encore!
Il suppliait.
Et c'est à peine s'il put prononcer ces paroles:
—Dans un an donc.
—Puis, surmontant son chagrin, il ajouta d'une voix plus raffermie:
—Dans un an vous me retrouverez tel que je suis, Laurence, vous aimant toujours.
La jeune fille allait se retirer.
Mais Noémie se jeta à genoux devant elle.
—Et moi, mademoiselle, partirez-vous sans m'avoir pardonné?
Laurence la regarda, la reconnut.
Un sourire effleura ses lèvres.
—Il n'est pas de faute, prononça-t-elle, qu'un repentir sincère n'efface.
Et elle passa.
* * * * *
Six mois à peine s'étaient écoulés depuis cette scène émouvante.
Régulus Boulard était mort, tué par Mareuil dans un duel à vingt-cinq pas.
Et son fils, l'enfant de son crime, venu avant terme et à peine viable, l'avait suivi, quelques jours après, dans la tombe.
Il ne restait plus, de l'odieux passé, qu'un souvenir de cauchemar dont on s'est enfin réveillé.
Jacques, plus épris encore depuis qu'il avait revu Laurence, ne restait pas un jour sans venir rendre visite à la baronne de Frémilly, qui était venue se fixer à Paris dans l'appartement où étaient nés, où s'étaient épanouis son amour et celui de Laurence, où ils avaient connu, tous les deux, des joies inoubliables, et, tous les jours, il demandait si Laurence n'allait pas revenir.
—Un an, disait-il, c'est bien long!
Et la grand'mère, devenue la meilleure amie du jeune homme, qu'elle avait si mal jugé, et son plus fidèle confident, souriait malicieusement.
Il était évident qu'elle savait quelque chose, mais elle ne voulait pas laisser échapper son secret.
Dans son impatience, Jacques laissait parfois éclater des paroles de colère.
—Elle ne m'aime pas! s'écriait-il. Si elle m'aimait, elle reviendrait. Rien ne l'oblige à demeurer là-bas. Elle n'a pas fait de voeux. Et elle sait bien que je ne pense plus qu'à elle, qu'à elle seule, et que je l'aime comme je ne l'avais jamais aimée encore. Ne le lui avez-vous pas dit, grand'mère?
—Je le lui ai répété cent fois.
—Et qu'a-t-elle répondu? Elle ne vous croit pas, peut-être? Elle croit que nous mentons tous les deux?
—Elle ne m'a rien dit.
—Et elle prétend m'aimer!
—Je suis certaine qu'elle vous aime, Jacques.
—Et il faut attendre. Mais moi je ne puis plus attendre. Je languis et je me meurs. Si elle tarde encore, je ne serai plus. Si je pouvais la voir, seulement! Mais où est-elle? Je ne le sais même pas. Elle n'a pas voulu me le dire.
Tel était le thème habituel des conversations de Jacques de Brécourt avec madame de Frémilly.
Mais, un jour, après une courte absence de la baronne, qui avait sans doute été voir sa petite-fille, comme Jacques faisait entendre des plaintes plus amères encore, madame de Frémilly, qui souriait plus malignement, alla, sans mot, ouvrir une porte, et Laurence parut.
Oh! l'explosion de tendresse et de joie!
—Tu vois que te t'aime, ingrat, fit la jeune fille, puisque me voici, et que moi-même je n'ai pas pu attendre le délai que je m'étais fixé; et toi, m'aimeras-tu?
—Jusqu'à la mort! affirma Jacques.
Et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
Quinze jours après ils étaient mariés et heureux.
Noémie et son fils, recueillis par la baronne, sont allés vivre au château de Marconnay.