Lorsque Chiffon arriva à la maison des Jésuites, il était à peu près trois heures. Un orage s'annonçait, qui assombrissait le ciel et rendait l'air étouffant.
— Reste dans le jardin si tu veux… — dit-elle au vieux Jean qui entrait au parloir, en regardant autour de lui d'un air méfiant, — ça sera plus amusant pour toi…
Il répondit, hésitant :
— Et si ça pleut?…
— Ben, si ça pleut, tu rentreras… qu'est-ce que tu as donc à marcher comme ça?… on dirait que tu as peur de tomber dans des oubliettes…
— J'ai pas peur… mais j'suis tout d'même pas à m'n'aise ici, mam'zelle Coryse… y' m'semble qu'les murs écoutent… et ça me jette un froid… pis… y a aussi c'sacré parquet…
— C'est ça!… jure un peu!… ça fera bon effet dans la maison…
— Mais c'est que j'glisse!… allons bon!… v'là qu'c'est les tapis, maint'nant!…
— Dame!… si tu patines avec!…
Et poussant dehors le vieux domestique qui s'empêtrait, glissant sur le parquet luisant et sur les petits carrés de tapis épars dans la grande pièce, elle lui dit en riant :
— Voyons!… va-t'en!… tu finirais par faire un malheur…
Dès qu'il fut sorti, Chiffon fit les cent pas dans le parloir, qu'elle voyait pour la première fois. De la neuve et coquette demeure que venaient de construire les Jésuites de Pont-sur-Sarthe, elle ne connaissait que la chapelle, où elle venait malgré elle, amenée par sa mère à quelque salut élégant. Madame de Bray estimait, — avec raison, d'ailleurs, — que les Jésuites sont non seulement des gens fort bons à voir, mais encore des gens chez qui il est fort bon d'être vu. Toute la société chic, — les jeunes gens y compris, — se pressait à ces saluts, où chantaient les hommes et les femmes du monde qui avaient de jolies voix, et la tribune de la chapelle des pères avait vu se mitonner bien des mariages et s'ébaucher bien des flirts.
Coryse, d'abord mécontente d'être traînée à ces réunions qui l'ennuyaient, et qu'elle considérait comme très profanes, avait fini par s'intéresser peu à peu aux menues intrigues qui se tramaient sous ses yeux. Elle connaissait toutes les petites rivalités religieuses ou mondaines. Elle savait que tel père, plus «demandé», était jalousé par les autres pères, vexés de son succès ; et aussi que telle pénitente, élégante ou bien posée, avait ses entrées à toute heure aux confessionnaux, ouverts seulement aux heures réglementaires pour les pénitentes plus modestes.
Et, en attendant le père de Ragon, — le plus couru des pères mondains, — qui se faisait beaucoup attendre, Chiffon comparait la vaste maison riante, construite avec un confort anglais dissimulé sous une sévérité aimable et voulue, à la triste et sale maison où s'empilaient humblement le curé de la cathédrale et ses trois vicaires. Elle se disait, avec son petit bon sens d'enfant, que, si les gens de la «société» de Pont-sur-Sarthe connaissaient bien le chemin de l'une, les pauvres connaissaient sûrement mieux le chemin de l'autre. Il lui semblait que les grosses sommes apportées ici par les legs, les dons et les quêtes, n'en devaient jamais ressortir, tandis que les maigres aumônes obtenues avec tant de peine, ne devaient faire que traverser la pauvre petite maison grise de là-bas!…
Chiffon exécrait d'instinct ceux qui «amassent». Ce mot, l'épargne, qu'elle entendait autour d'elle prononcer avec le respect qu'il inspire à la province, lui paraissait haïssable et répugnant, et elle pensait que dans cette belle maison toute neuve on devait épargner beaucoup et donner très peu, du moins aux pauvres. Elle regardait, en arpentant le parloir, ces «judas» ouverts dans les murailles blanches, et ils lui rappelaient des guichets de banque. Et les Jésuites qui, de temps à autre, traversaient rapidement la longue pièce à pas glissants et menus, ressemblaient — trouvait-elle — bien plus à des employés qu'à des religieux. Dans ce couvent tout lui parlait du monde, rien ne lui parlait de Dieu.
Au bout d'un certain temps, Coryse s'impatienta :
— Ah! mais!… je ne vais pas poser comme ça indéfiniment, moi!… il va être quatre heures!… il faut que j'aille au cours!…
Elle s'approcha de la fenêtre et vit, dans le grand jardin, Jean endormi sur un banc. D'abord correctement assis, raide comme autrefois sur son siège, le vieux cocher coulait doucement, engourdi par l'orage, les jambes allongées, le corps mou, la tête fléchie. Et les pères qui de temps en temps passaient se rendant à la chapelle, tournaient avec surprise leurs faces affinées, un peu inquiétantes, vers le vieil homme qui dormait sur le banc dans une pose vautrée d'ivrogne. Leur indignation muette égayait infiniment la petite, et elle ne s'ennuyait plus du tout, lorsqu'une voix à la fois très sèche et très douce lui fit tourner la tête.
— C'est vous qui êtes là, mon enfant?… mais je ne puis pas vous recevoir à présent…
— Ah!… — dit Chiffon — je croyais que ma mère vous avait demandé si je pouvais venir?…
Et, se dirigeant vers la porte, elle ajouta, aimable et comme soulagée :
— Mais si vous ne pouvez pas, je m'en vais…
Le père de Ragon l'arrêta d'un geste :
— Je ne peux pas vous recevoir ici…
— Je vous demande pardon, c'est ma mère qui…
— Oui… madame votre mère sait que je la reçois quelquefois au parloir… mais ce que je peux faire pour elle… à grand'peine… je ne puis pas le faire pour vous…
Comme la petite ne répondait rien, il reprit, toujours de la même voix nette et blanche :
— Madame votre mère m'a dit, mon enfant… que vous vouliez me consulter sur une question très grave?…
— Oh!… je veux!… c'est-à-dire… c'est elle qui veut…
— Eh bien, je vous entendrai tout à l'heure à mon confessionnal…
— Mais… — protesta Chiffon — je ne viens pas pour me confesser…
— Peu importe!… mes pénitentes m'attendent déjà… je ne puis tarder davantage…
Coryse, effarée, entrevit l'attente prolongée dans la chapelle neuve, effroyablement neuve, où les ors flamboyaient, faisant grincer les verts crus des rinceaux ; cette chapelle où l'œil ne se reposait sur rien de doux ni de tranquille ; où l'on ne pouvait — au milieu des chuchotements et des froufrous — se recueillir ni prier. Et la peur qu'elle avait de cette attente lui suggéra cette réflexion qui, pensait-elle, allait peut-être la délivrer :
— Ah!… bon!… j'attendrai à la chapelle!… Oh! ça n'est pas ennuyeux d'attendre… toutes ces dames parlent si haut!…
Il faut croire que le père de Ragon était peu soucieux de livrer aux moqueuses oreilles de Chiffon les confidences de celles qu'elle appelait si irrévérencieusement «les grenouilles de bénitier», car subitement il se ravisa, disant, comme s'il n'avait rien entendu :
— Voyons… puisque vous semblez le désirer… je vais vous entendre ici…
Et, changeant de voix, d'un ton éteint et assourdi :
— Je vous écoute, ma fille… qu'avez-vous à me dire?…
Elle répondit délibérément :
— Moi?… rien du tout!… je croyais que c'était vous qui deviez me dire quelque chose?…
Plus habitué à la défense qu'à l'attaque, le père de Ragon hésita un instant, puis, prenant son parti :
— Madame votre mère m'a appris que le duc d'Aubières vous demande en mariage… et que vous semblez voir cette demande avec… je ne dirai pas avec répugnance…
— Oh! vous pouvez le dire, allez!…
Jamais le Jésuite n'avait adressé à Chiffon, lorsqu'elle accompagnait madame de Bray, que de banales paroles de bienvenue, auxquelles elle répondait par un monosyllabe ou pas du tout. Cette liberté de langage, à laquelle ses visiteuses habituelles ne l'avaient point accoutumé, l'interloqua un peu.
Il y eut un silence.
— Eh bien?… — questionna simplement Coryse.
— Eh bien, — reprit le père de Ragon, que décidément cet interrogatoire déroutait — cette demande… qui serait flatteuse pour toute jeune fille est, pour vous, non seulement flatteuse, mais inespérée… vous n'avez pas de fortune…
— Je sais ça!…
— Le duc d'Aubières, lui, sans être très riche, trouve qu'il l'est assez pour deux… il donne… en demandant votre main… un bel exemple de désintéressement…
— Je sais ça aussi!… et je suis très reconnaissante à M. d'Aubières… que j'aime beaucoup, d'ailleurs…
— Vous l'aimez?…
— De tout mon cœur… c'est certainement celui que j'aime le mieux de ceux qui viennent à la maison…
— Mais alors, je ne comprends pas pourquoi vous…
— Comment, vous ne comprenez pas?… mais il me semble que c'est pourtant limpide!… j'aime M. d'Aubières comme j'aime madame de Jarville, par exemple… ou l'abbé Châtel… je les aime pour les aimer… mais pas pour les épouser, sapristi!…
— Mon enfant, je vois que vous ignorez ce que c'est que le mariage…
— Ça, sûr! que je l'ignore!… mais enfin, je m'en fais une idée… on se fait toujours une idée des choses, s'pas?… eh bien, moi, en me mariant… je veux aimer celui qui sera mon mari autrement que je n'aime M. d'Aubières et l'abbé Châtel… et voilà!…
— Oui… vous êtes un peu sentimentale… comme toutes les jeunes filles…
— Moi?… — s'écria Chiffon, indignée, — pas pour deux sous sentimentale!…
Et réfléchissant, un peu troublée malgré elle, elle rectifia :
— Excepté peut-être pour les fleurs… et le ciel… et les rivières… c'est vrai que j'aime assez à me coucher par terre et à rêvasser devant tout ça… oui!… enfin, mettons que je suis sentimentale pour les choses… et même pour les bêtes, si vous voulez… mais pour les gens?… ah! fichtre non!… j'suis pas sentimentale!…
Positivement stupéfié par cette façon de parler, le père de Ragon demanda, avec un sourire de mépris aimable au coin de ses lèvres très sinueuses et très minces :
— Par qui donc êtes-vous élevée, ma chère enfant?…
Sans paraître voir l'ironie, elle répondit :
— A présent, c'est par papa et l'oncle Marc… et avant, par mon oncle et ma tante de Launay…
Et, comme le Jésuite, rassemblant ses souvenirs, répétait : «de Launay»?… Chiffon ajouta en riant :
— Oh!… ne cherchez pas!… ils ne viennent pas chez vous!… c'est pas des gens à ça!… c'est des bons vieux tranquilles et pas chics… pas du tout dans le train… ils vont à leur paroisse!… Mais pardon… vous disiez… quand je vous ai interrompu… que j'étais sentimentale… c'est même parce que vous disiez ça que je vous ai coupé…
— Je vous disais que les jeunes filles sont toutes plus ou moins éprises d'un idéal quelconque… idéal qu'elles se forgent de toutes pièces… et qu'elles ne rencontrent jamais…
— Je ne suis éprise d'aucun idéal…
— C'est déjà une bonne chose, cela!… car, alors, vous pouvez considérer librement et en pleine possession de vous-même le bel avenir qui s'ouvre devant vous si vous épousez le duc d'Aubières?…
— Où ça, le bel avenir?… moi qui justement n'ai jamais pu supporter l'idée d'épouser un militaire!… oui… j'ai ça en horreur, les militaires!… je veux dire les officiers, bien entendu… car les soldats, c'est pas leur faute, les pauv's gens!… et ce que je les plains, au contraire!… et ce que je les aime pour ça!… j'peux pas en rencontrer un par la chaleur sans avoir envie de le faire entrer boire quelque chose à la maison… ainsi…
Le père de Ragon examinait Chiffon avec effarement, et il pensait que madame de Bray avait grandement raison quand elle disait que sa fille «n'était pas comme tout le monde». Il reprit, exagérant encore son air froid et sa correction parfaite :
— En vérité, mon enfant, vous parlez une langue singulière!…
Très sincèrement et gentiment, Coryse s'excusa :
— Oui… ça, j'sais bien!… c'est très vrai!… mais je ne peux pas m'en empêcher!… ça m'est instinctif!… je vous demande pardon… je comprends bien que ça doit vous choquer… ça choque déjà l'abbé Châtel, ainsi… à plus forte raison, vous…
Et, le regardant, elle conclut :
— C'est que, voilà!… vous êtes un homme du monde, vous!… et moi pas!…
— Enfin, — fit le Jésuite, qui se mit malgré lui à rire, — êtes-vous disposée, mon enfant, à réfléchir avant de repousser ce mariage?… à écouter mes conseils?…
— Réfléchir ne me servira à rien!… d'abord, quand je veux réfléchir, ça m'endort!… et puis, plus je réfléchirais, plus je dirais non… il n'y a donc pas d'avantage à me faire réfléchir… et quant à ce qui est de suivre vos conseils… si vous voulez que je vous parle franchement…
— Oui… parlez-moi franchement?
— Eh bien, je ne vois pas trop pourquoi je les suivrais, vos conseils?… vous ne me connaissez pas… vous ne m'avez jamais tant vue… tout en moi doit vous déplaire à crier…
Et, voyant que le Jésuite esquissait un geste vague de protestation :
— Si!… si!… je me rends bien compte!… je vous déplais, et vous n'avez aucune raison de vous intéresser à moi… ce que vous me dites, vous me le dites parce que ma mère vous a demandé de me le dire… tout bêtement…
— Je vous le dis parce que tel est mon avis…
— Soit!… mais c'est votre avis parce que ma mère vous a expliqué que, sans fortune, je ne peux faire qu'un mauvais mariage… et que celui-là est superbe… alors, sous prétexte que je ne suis pas riche, vous me conseillez d'épouser un monsieur que je ne pourrai pas aimer… ou du moins aimer comme je veux aimer quelqu'un avec qui je passerai ma vie…
— Mon enfant, vous vous trompez… c'est parce que le duc d'Aubières est un homme parfaitement honorable et bien né… parfaitement bon aussi, que je vous conseille de l'épouser… je vous le conseillerais également si vous étiez très riche…
— Allons donc!… jamais de la vie!… d'abord, si j'étais très riche, au lieu de me pousser à épouser M. d'Aubières, vous me garderiez pour…
Comme elle s'arrêtait, le père de Ragon demanda :
— Je vous garderais pour qui?…
— Pour un ancien élève à vous qui serait dans la dèche… ou qui aurait joué… ou n'importe quoi de ce genre-là!… oui!… j'ai toujours vu que ça se passe comme ça à Pont-sur-Sarthe… depuis que je sais voir quelque chose autour de moi… et je me suis réjouie de n'avoir pas d'argent!… Oh!… pour ça, vous savez aider les vôtres!… vous n'êtes pas des lâcheurs!…
Craignant d'avoir trop parlé, Chiffon leva un œil presque timide sur le Jésuite. Sa belle figure distinguée et sérieuse s'était au contraire adoucie :
— Eh bien — dit-il en regardant la petite avec une certaine bienveillance — il me semble que, d'après ce que je devine de vous, ceux qui ne sont pas des «lâcheurs», comme vous dites… doivent vous plaire?… vous devez aimer celui qui prête aux autres son appui?…
— Oui, si c'est un individu… non, si c'est une corporation…
Le père de Ragon resta étonné, regardant Chiffon sans rien dire.
Depuis qu'il était à Pont-sur-Sarthe, cette gamine de seize ans était le premier être «pensant» qu'il rencontrait.
Voyant que l'enfant, prenant son silence pour un congé, allait se lever, il demanda :
— Vous avez donc beaucoup lu?…
— Non… pas beaucoup…
— Alors, vous avez beaucoup réfléchi à des choses sérieuses?…
— Quelquefois… à cheval… oui, c'est surtout quand je me promène à cheval que je pense à des choses… là, je ne peux pas m'endormir en réfléchissant… alors je réfléchis… mais c'est involontaire…
— Et… le résultat de ces réflexions c'est que vous n'aimez pas notre ordre?…
— C'est que, voilà!… ça ne me fait pas du tout l'effet d'un ordre… religieux, du moins… les Dominicains, les Maristes, les Capucins, les Oratoriens, etc., etc., j'appelle ça des ordres… ça s'occupe du bon Dieu, ça prêche, ça fait seulement ce que je comprends que fassent des religieux… vous, vous me faites l'effet d'une association quelconque… vous vous occupez des mariages, de la politique, un peu de tout… enfin, vous me faites peur!… et pourtant, le bon Dieu sait bien que j'ai pas peur de grand'chose…
— Je vous assure, mon enfant, que nous ne travaillons que pour le bien et le salut de l'humanité…
— Son bien… sur la terre, ça, j'en suis convaincue!… son salut?… je ne crois pas que ça vous intéresse beaucoup… et puis, l'humanité, pour vous, se réduit aux gens du monde… c'est comme pour ma mère… je connais ça!…
— Je vois que vous avez décidément un parti pris contre nous… vous avez tort, ma chère enfant…
— Oh!… — affirma poliment Chiffon — pas plus contre vous que contre les francs-maçons par exemple… ou les polytechniciens, qui continuent leur monôme à travers la vie… je hais en général les gens qui se massent pour tomber les isolés…
— Cette haine peut mener loin…
— Très loin!… ainsi, toute petite… quand j'allais avec ma bonne faire des commissions et que j'entendais les pauvres petits boutiquiers des petites rues se plaindre… pleurer presque, en racontant que depuis les grands magasins de la rue des Bénédictins et de la place Carnot ils ne faisaient plus d'affaires… quand je voyais peu à peu se fermer plusieurs des boutiques d'autrefois… quand j'entendais raconter que tel ou tel fournisseur était en faillite… je rageais ferme, allez, contre ces énormes magasins qui écrabouillent les tout petits… et bien des fois, le soir, en faisant ma prière, j'ai crié de toutes mes forces au bon Dieu qu'il aurait une riche idée s'il raflait tout ça dans la nuit…
— Mais c'était une abominable pensée…
— C'est bien possible!… je ne la défends pas!… je l'avais, voilà tout!… je ne disais pas ça à l'oncle Albert et à la tante Mathilde, vous pensez?… avec eux ça n'aurait pas pris… Oh, non!… aussi, je n'ai jamais raconté mes idées à personne dans ce temps-là…
— Et maintenant non plus, j'espère?…
— Oh! si!… maintenant je dis très bien tout ça à l'abbé Châtel, ou à l'oncle Marc…
— Ah! c'est vrai! — fit le Jésuite avec un sourire tendu — M. le vicomte de Bray est socialiste… ou, du moins, il s'est présenté comme tel aux dernières élections?…
— Non… — dit brusquement Chiffon, qui n'admettait pas qu'on touchât à l'oncle Marc, — vous confondez!… M. de Bray, qui est bien, en effet, ce que vous appelez socialiste… ne s'est pas appuyé là-dessus pour se faire élire… il s'est présenté sans étiquette…
— Et il a échoué…
C'était le candidat protégé par «les pères» qui avait passé. Chiffon répondit rageusement :
— Oui… il fallait trop d'argent pour être élu…
Puis, se levant sans attendre l'invitation du Jésuite, qui s'oubliait à écouter ce drôle de petit produit moderne, si différent de ce qu'il connaissait jusque-là, elle ajouta, un peu narquoise :
— Mais je n'ose pas vous retenir plus longtemps!… vous étiez très pressé… et il y a toutes ces dames qui doivent trépigner à la chapelle…
Le père de Ragon se leva aussi ; et, comme Coryse s'effaçait pour le laisser sortir le premier :
— Non… — dit-il en souriant, très courtois — vous n'êtes plus une petite fille… et vous serez peut-être bientôt «Madame la Duchesse»…
— Ça m'étonnerait!… — répondit Chiffon, en secouant ses cheveux flottants qui ondulèrent autour de ses hanches — je n'ai pas la tête de l'emploi…
Le père de Ragon demanda :
— Je ne vois personne à la «porterie»?… vous n'êtes pas venue seule, pourtant?…
— Oh! non!… je ne suis pas élevée du tout à l'américaine, moi!… j'ai ma bonne!…
Et, montrant le vieux Jean qui dormait toujours sur son banc, glissé presque jusqu'à terre :
— Il n'est pas décoratif, ma bonne!…
Quand Chiffon eut franchi la grille, elle se retourna et, regardant l'heure à la grosse horloge de la chapelle, elle murmura en riant :
— Cinq heures et demie!… C'est moi qui les ai fait poser, les grenouilles de bénitier!…