— Tu ne sais pas?… — dit Chiffon à l'oncle Marc, qui revenait après quinze jours d'absence, — tout le monde est déchaîné contre toi… ta lettre à tes électeurs a révolutionné Pont-sur-Sarthe… ce qu'on va te faire des têtes!…
— Voilà qui m'est égal!…
— Oui… je sais bien… mais moi, d'entendre tout le monde te taper dessus comme ça… j'en suis malade!…
— Qui, tout le monde?…
— Dame!… les habitués… tous les vieux embêtants qui viennent à la maison… j'sais pas pourquoi je dis les vieux, car les jeunes le sont bien autant, embêtants!… et ma mère donc!… avant-hier elle est rentrée dans un état… parce qu'elle avait lu ton machin qu'on placardait sur les murs…
— Qu'est-ce qu'elle a dit?…
— Elle a fait une scène à papa!… Ah! mais là, une vraie!… une belle!…
— Plus belle qu'à l'ordinaire?…
— Encore plus!…
— Ce pauvre Pierre!… — dit le vicomte, en riant.
— Oh!… que tu es méchant de rire de ça!… il est si bon!…
— C'est vrai qu'il est bon!… si c'était moi…
— Ben, et moi donc!…
Elle réfléchit un instant et conclut :
— Ça prouve qu'il est meilleur que nous deux… voilà tout!…
— Dis donc, Chiffon — questionna l'oncle Marc, — elle sera gentille, la petite existence que je vais mener ici dans ces conditions-là?…
— Quelles conditions?…
— Tu me dis que ta mère est furieuse contre moi…
— Oh! quant à ça!…
— Eh bien, alors, elle va me traiter comme un simple nègre…
— Que non!…
— Que si!… comme elle ne se gênait déjà pas pour le faire… et qu'il y a en plus mon élection…
— Oui… mais il y a aussi ta galette!…
— Tu dis?…
— Je dis que… s'il y a ton élection qui la vexe… il y a ta galette qui l'enchante… elle respecte l'argent, tu sais?…
— Oh!…
— Il n'y a pas de «oh!»… c'est comme ça!…
Après un silence, elle demanda :
— Tu as terminé tes affaires?…
— A peu près!…
— Et tu es riche?…
— Très…
— Tant mieux!… c'est que M. de Bernay se remue ferme, va!… et il faut prendre garde à lui… parce que, comme Charlié ne passera pas…
— Qu'est-ce que tu en sais?…
— On me l'a dit…
— Qui ça?…
— Les ouvriers des hauts fourneaux…
L'oncle Marc se mit à rire :
— Alors, tu vas causer avec les ouvriers des hauts fourneaux?… ce pauvre Aubières a raison… tu es vraiment une drôle de petite bonne femme!…
— Ah!… tu l'as vu, M. d'Aubières?…
— Oui…
— Est-ce qu'il va bientôt revenir?…
— Il reviendra pour les courses…
On sonnait le déjeuner. Madame de Bray entra en coup de vent dans le petit salon. L'air empressé, le sourire fendu jusqu'aux oreilles, elle s'avança en courant presque vers son beau-frère :
— Mon cher Marc!… on vient de me dire à l'instant que vous êtes de retour…
Et, sans lui laisser le temps de répondre :
— Je suis ravie de vous revoir!… vous nous manquez tellement à tous quand vous n'êtes pas là… n'est-ce pas, Chiffon?…
Jamais la marquise n'était aimable pour son beau-frère, et jamais elle n'appelait sa fille «Chiffon», sauf lorsque, devant quelque nouveau venu, elle posait pour la tendresse câline. Marc la regarda, très surpris, et baissa aussitôt les yeux en apercevant la mine narquoise de Coryse, qui riait derrière sa mère.
— Avez-vous vu Pierre?… — dit madame de Bray.
— Oui… je l'ai vu en arrivant…
Elle demanda, souriante :
— Vous a-t-il prévenu du terrible effet qu'a produit ici votre lettre aux électeurs?…
— Ma foi, non!…
— Eh bien, mon pauvre Marc, vous n'avez pas idée du tapage — tapage peu agréable — qui s'est fait autour de votre nom…
— Comme ce nom est aussi le vôtre… je vous en demande pardon…
— Bah!… à la guerre comme à la guerre!… j'en ai pris mon parti à présent!… car, pour être franche… au commencement, j'étais consternée… absolument consternée…
Et, interpellant son mari qui entrait :
— N'est-ce pas?… à présent, je suis consolée du scandale causé par les affiches de Marc?… j'ai pris mon parti en brave?…
— Vous me l'avez dit, du moins… — répondit sans conviction M. de Bray.
En passant dans la salle à manger, Chiffon murmura à l'oreille de l'oncle Marc :
— Beau fixe, hein?… je te l'avais dit… la galette!…
— Coryse, — fit la marquise en s'asseyant, — je ne sais pas si j'ai pensé à te dire que nous dînons samedi chez les Barfleur…
— Non… mais tu ne me dis jamais quand vous dînez en ville…
— Tu es invitée…
— Ça m'est égal… puisque je n'y vais pas!…
— Pourquoi n'irais-tu pas?… — demanda madame de Bray, avec un peu d'embarras.
— Mais, parce que je ne vais jamais à ces dîners-là… et qu'il a été convenu qu'on ne me mènerait dans le monde que l'hiver qui suivrait mes dix-huit ans… c'est-à-dire dans deux ans…
— Ça ne s'appelle pas aller dans le monde…
— Mais si!… c'est s'habiller… se montrer… s'ennuyer… c'est ça que j'appelle aller dans le monde, moi!…
— J'ai accepté pour toi…
— Fallait pas… puisque tu m'as promis que jusqu'à dix-huit ans… excepté à la maison… je ne serais jamais obligée à ces corvées-là… je ne vois pas, d'ailleurs, pourquoi je dînerais chez les Barfleur plutôt que chez madame de Bassigny, qui m'avait invitée pour ce soir…
Elle ajouta en riant :
— Parlant à ma personne, dans le jardin des Jésuites… Ah!… tu sais!… elle t'a aussi invité, oncle Marc!… tout en me disant d'un air dépité qu'elle n'espérait pas que tu lui ferais l'honneur d'accepter…
— Ça prouve qu'elle a certains moments de lucidité… je n'irais en aucun temps chez madame de Bassigny, mais aujourd'hui, dans tous les cas, je ne peux aller nulle part… puisque je suis en deuil…
Chiffon glissa un regard rieur sur la robe de sa mère. Une robe d'un mauve si indécis qu'on ne savait pas trop si c'était du mauve ou du rose.
— Oh!… — fit la marquise — c'est un deuil de trois mois… et il y a déjà au moins quinze jours de passés!… Et, à ce propos, mon cher Marc, je veux vous demander… ça ne vous est pas désagréable qu'il y ait ici un bal le dimanche des courses?…
— Non, du tout… pourvu que je ne sois pas obligé d'y paraître…
— Mais… si vous n'y paraissez pas… ça aura l'air d'un blâme…
— Je ne sais pas de quoi ça aura l'air, mais je n'irai pas au bal un mois après la mort d'une tante dont j'hérite… ça serait — sans parler du manque de cœur — d'un mauvais goût absolu…
La marquise répondit, d'un ton pointu :
— Comme nous n'avons pas, nous, les mêmes motifs de nous abstenir… et que je tiens à donner ce bal pour Coryse…
— Pour moi!… — s'écria la petite, stupéfaite — pour moi, qui déteste le monde!… et qui ne sais seulement pas danser correctement!… un bal pour moi!… ah! Seigneur!…
— C'est justement pour t'apprendre à te tenir dans le monde… et pour que tu y prennes goût…
Cette fois, Chiffon regimba tout à fait :
— Allons donc!… mais ça ne mettra personne dedans… cette histoire de bal donné pour moi!… on sait bien que je ne bosse pas gros dans la maison!… et que ce qui s'y fait ne s'y fait pas pour moi!…
— Tu es une ingrate et une impertinente!… — s'écria madame de Bray, d'une voix qui montait, semblant vibrer dans ses sourcils.
— Moi?… non!… — répondit paisiblement la petite — mais je trouve qu'il vaudrait bien mieux dire à l'oncle Marc… et même à tout le monde… la vérité…
— Et la vérité, c'est?…
— C'est que le bal est pour épater les naturels du pays en leur faisant voir le prince…
Marc de Bray demanda, surpris :
— Quel prince, donc?…
— Ah!… c'est vrai!… — cria joyeusement Coryse — tu ne sais pas, toi!… tu arrives!… Eh bien! depuis huit jours, il y a un prince à Pont-sur-Sarthe!… un vrai!… un pas en carton!… un qui sera régnant… si son papa n'est pas dégringolé avant…
— Et il s'appelle?…
— Le comte d'Axen… quand il voyage…
— Ah! parfaitement!… et qu'est-ce qu'il fait ici, le comte d'Axen?…
La marquise allait répondre, Chiffon ne lui en laissa pas le temps :
— On ne sait pas au juste… on dit qu'il y est pour assister aux manœuvres… ou pour se perfectionner dans le français… qu'il parle mieux que nous tous…
Le vicomte demanda, pour dire quelque chose :
— Comment est-il, le prince?…
— Il est charmant!… — répondit vivement madame de Bray.
Vivement aussi, Chiffon riposta :
— Ça dépend des goûts!… il est haut comme une botte… et noir… noir… c'est-à-dire que M. Carnot est blond en comparaison de lui!… seulement on l'appelle Monseigneur et Votre Altesse… alors, tu comprends, c'est délicieux!…
— On lui parle comme on doit lui parler… — interrompit M. de Bray, qui voyait poindre l'orage et voulait arrêter la discussion qui commençait.
— Mais je trouve ça tout naturel… — dit Coryse — et je lui parle aussi comme ça… quand je lui réponds… seulement, il y a ceux que ça amuse et ceux que ça n'amuse pas…
Et, regardant sa mère, elle ajouta :
— Moi… l'humilité… c'est pas mon affaire!…
Des nombreux «petits côtés» du caractère de la marquise, celui qui entre tous choquait désagréablement Coryse était son arrogance avec les petits et sa platitude avec les grands. Souvent, après avoir écrasé un domestique ou un ouvrier de la supériorité de son intelligence, — supériorité que sa fille se refusait absolument à reconnaître, — madame de Bray venait se plaindre de la stupidité de ceux qu'elle appelait, avec une moue de dégoût copiée sur celle de madame Favart, «des mercenaires» ; Chiffon, alors, amusée et agacée à la fois, lui répondait en riant :
— Eh! s'il avait les qualités que vous lui voulez… probable qu'il serait ambassadeur au lieu d'être domestique!…
La petite Coryse trouvait tout simple qu'on fût respectueux pour les princes lorsque le hasard rapprochait d'eux mais elle ne comprenait pas qu'on courût après les occasions d'être mis en leur présence. Elle haïssait la gêne, et n'aimait à vivre que seule ou avec ses égaux. Et puis, il lui semblait que, les princes modernes ayant oublié qu'ils sont princes, il est excessif d'être obligé de faire un effort pour se rappeler à leur place qu'ils le sont.
Depuis l'arrivée du comte d'Axen à Pont-sur-Sarthe, la marquise nageait dans la joie, prodigieusement flattée d'avoir reçu la visite «de Son Altesse». L'Altesse était envoyée par M. d'Aubières, qui, quelques années plus tôt, avait été attaché militaire dans le petit pays où régnait son père. Et madame de Bray, obligée à Paris de courir de droite et de gauche pour rencontrer quelques princes très entourés, — qui n'accordaient qu'une médiocre attention à son intrigante personne, — totalement sevrée à Pont-sur-Sarthe des formules et des révérences de cour où elle s'imaginait exceller, avait cru voir s'ouvrir le ciel en décachetant la lettre adressée à son mari, dans laquelle le colonel annonçait la venue du petit prince héritier.
Cette fois, les plus élégants salons Pontsarthais étaient complètement distancés : car le comte d'Axen ne connaissait à Pont-sur-Sarthe que les quatre généraux, le maire et le préfet. Et, sans pitié pour madame de Bassigny, — sa meilleure amie pourtant — qui tournait autour d'une demande de présentation, madame de Bray avait dit d'un air détaché : «que c'était bien ennuyeux de ne pas pouvoir réunir quelques amis avec Monseigneur, mais qu'il refusait de faire aucune connaissance.»
C'est qu'elle ne voulait pas éparpiller l'Altesse qui lui était tombée si providentiellement dans la main!
A Pont-sur-Sarthe il y a beaucoup de femmes très élégantes, et quelques-unes très jolies. Il était à craindre que le petit prince, une fois lancé, ne fît à l'hôtel de Bray de nombreuses infidélités. Ce fut lui qui força la marquise à sortir de sa réserve.
Un soir, où il était venu faire une visite, il dit à M. de Bray :
— Je vous prierai de me mener… si cela est possible… au bal au château de Barfleur…
La marquise bondit :
— Au bal… à quel bal?…
— Un bal qui sera probablement donné le dimanche des courses… ce soir, en dînant au restaurant, j'en ai entendu parler… ce n'est pas encore certain, mais…
— Mais — s'écria impétueusement madame de Bray — il ne peut pas y avoir de bal chez les Barfleur, ce jour-là… puisque nous en donnons un, nous!…
Jamais il n'avait été question de bal. Le marquis et Chiffon se regardèrent, abasourdis de cet aplomb, mais madame de Bray ne fut pas le moins du monde gênée par leur présence. Elle continua, s'adressant à son mari :
— N'est-ce pas… depuis longtemps nous avons choisi ce jour-là… on ne peut pas nous le prendre?…
Et, le lendemain, elle envoyait les invitations. Du moins, en donnant elle-même le bal qui devait disséminer un peu la petite Altesse, elle aurait l'honneur de montrer qu'elle l'avait connue «avant tout le monde».
Craignant de voir la conversation s'accentuer de fâcheuse manière, le marquis voulut une fois de plus rompre les chiens.
— Si Chiffon ne dîne pas à Barfleur samedi, il faudrait écrire… — dit-il, en s'adressant timidement à sa femme.
La marquise répondit d'un ton tranchant :
— Elle y dînera…
— Je ne peux pas y dîner… même quand je le voudrais… — expliqua tranquillement la petite ; — je n'ai pas de robe…
— Comment, pas de robe?… Et ta robe pompadour?… qu'est-ce que cela signifie?…
— Ça signifie que j'ai eu… il y a deux ans… une robe du soir… soi-disant… en mousseline de laine à petits bouquets… celle que tu appelles ma «robe pompadour…»
— Eh bien, alors?…
— Eh bien, alors… comme j'ai allongé de deux têtes depuis deux ans… et qu'elle n'a pas allongé comme moi, elle me vient au mollet… et voilà comment je n'ai pas de robe…
— On l'allongera…
— On l'a déjà allongée trois fois… il n'y a plus mèche…
— Comment n'as-tu jamais rien à te mettre?… c'est incroyable… tu n'as pas une robe!…
— Si… j'en ai quatre…
— Ça n'est pas assez…
— Mais sapristi!… — cria Chiffon agacée — c'est pas avec cinq louis par mois pour ma toilette… en comptant mes souliers, mes gants, mes chapeaux, mes amazones et tout… que je peux en avoir un jeu, de robes!…
M. de Bray intervint :
— Fais faire ce que tu voudras… et tu m'apporteras la note.
— Merci, papa!… j'en ferai faire une petite blanche pour le bal du Prince, alors…
La voix de la marquise s'éleva, menaçante et aiguë :
— Je vous défends de dire le bal du Prince!…
Et après un silence, elle ajouta :
— Alors, c'est entendu, tu viens à ce dîner?
— Ah! mais non!… — protesta Chiffon — ah! mais non!…
Madame de Bray réfléchit un instant :
— Dans ce cas… tu vas aller en te promenant à cheval à Barfleur…
— Quoi faire?…
— Dire toi-même à madame de Barfleur que tu ne peux pas dîner samedi… que tu dînes chez ta tante de Launay ce jour-là… que je ne le savais pas quand j'ai accepté…
— Oui… — répondit Coryse, en riant — c'est compris!… je vais faire un petit racontar, à propos duquel tout le monde se coupera… vous, la tante Mathilde, l'oncle Albert… enfin tout le monde…
Et, se levant de table :
— Vous me permettez?… faut que je m'habille… et, si je vais à Barfleur et que je veuille être revenue pour le cours… j'ai que le temps de me trotter…
— Oui… — dit majestueusement la marquise — je te permets, pour cette fois, de quitter la table avant la fin du déjeuner… seulement ne t'imagine pas que c'est un précédent pour recommencer à…
— Mais… — s'écria Coryse, bourrue — mais ça m'est bien égal d'être à table jusqu'à la fin, moi!… je ne tiens ni à aller là-bas, ni, si j'y vais, à être rentrée pour le cours!… et d'ailleurs je peux rester… c'est bien plus simple!… on n'a qu'à envoyer le vieux Jean porter une lettre… Au fait… — questionna-t-elle, l'œil rieur — pourquoi est-ce moi qui y vais, là-bas?… c'est pas naturel que ça soit moi!…
Et, brusquement, elle se rassit.
— Vous irez!… — ordonna la marquise, qui s'irritait peu à peu.
— Non… j'aime autant pas!… vous devez avoir quelque idée de derrière la tête pour m'envoyer comme ça en course…
Elle s'arrêta un instant et acheva, en appuyant :
— … chez les Barfleur?…
— Mais non… — affirma madame de Bray, qui devint très rouge.
Cette fois encore, le marquis voulut pacifier les choses :
— Voyons, Chiffon… va donc!… puisque tu vois que ta maman le désire…
— Hum!… — fit Coryse, en envoyant sous la table un coup de pied à son beau-père, en manière d'avertissement.
Il était trop tard. La marquise avait entendu, et ce mot «maman», lorsqu'il s'appliquait à elle, avait le don de l'exaspérer. Furieuse, elle s'adressa à son mari :
— En vérité… — commença-t-elle — vous…
— Hum!… hum!… hum!… hum!… — chantonna encore Chiffon en arpège.
La marquise se retourna vers elle :
— Sortez!… et faites immédiatement ce que je vous ai dit de faire… vous m'avez entendue?…
— Oui… — répondit Coryse en pliant sa serviette avec une lenteur affectée.
Et, en sortant, elle mâchonna entre ses petites dents pointues, que la colère serrait un peu :
— Oh!… si seulement M. d'Aubières était pas si vieux!…