XIII

— Voulez-vous… — cria la marquise, se précipitant dans la bibliothèque où fumaient M. de Bray et Marc — voulez-vous dire à Corysande qu'il faut qu'elle vienne aux courses?… la voilà qui déclare qu'elle ne veut pas y aller!…

— Mais — dit Chiffon, qui entrait derrière sa mère — je ne vois pas du tout pourquoi il faut que j'aille aux courses, moi?… on ne m'y a jamais conduite les autres années…

— Non… mais les autres années… tu étais encore une enfant…

Le marquis se décida à parler :

— Va donc, mon Chiffon!… toi qui aimes les chevaux…

— C'est justement parce que j'aime les chevaux que je n'aime pas les courses… ça ne m'amuse pas d'en voir un qui gigote avec une patte cassée… comme à Auteuil… il y a deux ans… le jour où tu m'y as emmenée…

— Mais il n'arrive pas fatalement un accident comme celui-là…

— Celui-là ou un autre… ça m'est égal!… et puis, d'abord… c'est pas seulement pour ça que je ne veux pas aller aux courses…

— On ne doit pas dire : «Je ne veux pas», fit observer M. de Bray.

Docilement, Chiffon rectifia :

— Que je voudrais ne pas aller aux courses…

— Ah!… et pourquoi est-ce?…

— Parce que ça m'embête d'être toujours au milieu d'un tas de gens!… moi qui n'aime qu'à être seule et tranquille… avec mes animaux…

Elle regarda affectueusement son beau-père et son oncle, et acheva :

— Ou avec vous deux… c'est vrai!… ce matin, la messe!… tout à l'heure, les courses!… et ce soir, le bal!… c'est beaucoup pour un jour, tout ça!…

Madame de Bray s'écria, en levant les yeux au ciel :

— La messe!… elle met la messe dans le même sac que le reste!…

Chiffon se hérissa :

— Oui, certainement!… quand c'est la messe comme ce matin… vous n'avez pas voulu me laisser aller à Saint-Marcien… sous prétexte qu'on avait besoin de Jean pour aider à la maison… à cause de ce soir…

— Eh bien?…

— Eh bien, vous m'avez emmenée chez les Jésuites avec vous… et la messe chez eux, c'est pas la messe!… c'est des «cinq heures…» qui sont le matin!… on se dit bonjour… on s'attend dans le jardin à la sortie… aujourd'hui, vous avez parlé à plus de cinquante personnes!…

— Mais toi aussi, tu leur as parlé… je ne vois pas de quoi tu te plains?…

— Mais c'est justement de ça que je me plains!… sapristi!…

— Je ne comprends pas l'ennui qu'il peut y avoir à rencontrer des gens de la société que…

— Ça dépend des goûts!… moi, ça m'horripile!… et quand je l'aurai vue ce matin à la messe et ce soir au bal… j'en aurai ma claque, de «la société»!… sans compter que si on me force à aller aux courses… quand je me serai ennuyée toute la journée comme ça en plein air… je m'endormirai au milieu du salon ce soir…

— Cette petite est indécrottable!… — fit la marquise découragée — il faut renoncer à en rien obtenir!…

Et elle sortit avec fracas.

— Ouf!… — dit Chiffon qui vint s'allonger sur le divan comme un grand chien — ça y est tout de même!…

— Je ne comprends pas… — commença M. de Bray — pourquoi tu ne veux pas aller avec ta mère aux courses… tu…

— Comment, tu ne comprends pas?… Ben, vas-y donc un peu, toi, pour voir… aux courses?…

— Moi, c'est différent!… j'ai un rhume affreux… je viens de me lever… et c'est à peine si je serai présentable tantôt…

— Et moi… je suis encore abrutie de mon dîner d'hier!…

L'oncle Marc demanda :

— Eh bien, au fait?… de quelle façon s'est-il passé… ton dîner d'hier?…

— De la façon embêtante!… et encore, heureusement, M. d'Aubières était là… car, sans ça…

— Ah!… — fit le marquis — Aubières est de retour?…

— Oui… — répondit l'oncle Marc — et il est venu ce matin pendant que tu étais sorti… il voulait te voir… et s'excuser de n'être pas rentré l'autre soir pour vous dire adieu à ta femme et à toi… après sa promenade dans le jardin avec Chiffon… c'est qu'il n'était pas en train… le malheureux!…

Et il ajouta en riant :

— Car sais-tu ce que lui avait dit Chiffon au cours de cette promenade?… ne cherche pas, va!… tu ne trouverais jamais!… elle lui a dit bien gentiment : «J'aime mieux que vous sachiez pourquoi je ne veux pas vous épouser… Eh bien… je ne veux pas… parce que je suis sûre que, si je vous épousais, je vous tromperais…»

— Oh! — fit M. de Bray qui se mit à rire aussi.

Coryse haussa les épaules.

— Alors, c'est drôle, ça!… il valait mieux lui laisser croire un tas de choses… s'pas?…

— Dame!… — dit l'oncle Marc — je ne vois pas trop ce qu'il aurait pu croire de pire…

Elle demanda, inquiète :

— Est-ce qu'il m'en veut?…

— Lui!… Ah! grand Dieu! le pauvre garçon!… il n'y songe même pas!…

— A la bonne heure!… je me disais aussi : «C'est pas possible qu'il m'en veuille!… il a été trop gentil pendant le dîner…» car j'ai eu la veine d'être à côté de lui!…

— Alors… tout s'est bien passé?…

— Mais… ma mère ne vous a pas dit…

— Je n'ai vu ta mère qu'au déjeuner… tu étais là… tu sais qu'on n'a pas parlé d'hier…

— Eh bien… j'ai un peu gaffé tout de même!… d'abord à propos de Henri IV…

— A propos de Henri IV?… — questionna M. de Bray étonné.

— Oui… parce que… quand on regardait son portrait… j'ai dit qu'il avait pas une bobine de protestant… alors, vous comprenez… à cause des Liron… ça n'a pas fait très bon effet…

— Enfin!… — dit l'oncle Marc — si tu n'as fait que ça!…

— Si!… j'ai encore fait autre chose… mais c'est la faute de ma mère… elle m'a appelée pour me dire de parler… de parler, même si j'avais rien à dire… alors… aussitôt que j'ai trouvé quelque chose… vous pensez si j'ai sauté dessus…

— Voyons la deuxième gaffe?… — demanda l'oncle Marc très intéressé.

— C'est pas précisément une gaffe… mais je me suis mise en colère… et j'ai dit des choses que j'aurais pas dû dire… ça est venu à propos de Napoléon…

— Oh!… — fit M. de Bray effaré — si on a attaqué Napoléon…

— Oui… tu sais bien que c'est ça qui me fait le plus grimper…

— Tu n'as pas été convenable?…

— Si… c'est-à-dire… si on veut…

Et elle déclara, après un silence :

— Dans tous les cas… je l'ai toujours été plus que le maître de la maison… convenable!…

— Comment?… — demanda le marquis, étonné — mais M. de Barfleur est la correction même…

— Pas avec moi… toujours!…

— Qu'est-ce qu'il t'a fait?…

Devenue toute rouge au souvenir de la veille, Chiffon répondit, hérissée encore :

— Il m'a tutoyée!… si tu trouves ça convenable?…

— Tutoyée?… — fit Marc, mécontent — comment ça… tutoyée?…

— Dame!… comme on tutoie!… c'est arrivé en valsant… il m'a emmenée dans la galerie… sous prétexte qu'il y avait plus de place… là, qu'est-ce qu'il y a donc eu?… ah! oui!… il a commencé à me dire que madame de Liron était rondouillarde… c'est-à-dire… non… je confonds… c'est moi qui ai dit ça… lui, il me répétait que j'étais jolie… qu'il n'y avait que moi de jolie…

Comme elle s'arrêtait, l'oncle Marc questionna inquiet :

— Et puis?…

— Et puis… tout à coup… pan!… il s'est penché… et il m'a dit…

Imitant la voix concentrée et «de circonstance» qu'avait prise à cet instant le petit Barfleur, elle murmura :

— Je t'aime!!!…

L'intonation était si drôle que, malgré son mécontentement, l'oncle Marc se mit à rire.

Coryse agacée demanda, se tournant vers lui et vers son beau-père :

— Vous trouvez ça bien… vous?…

Toujours conciliant, M. de Bray qui voulait arranger les choses, répondit d'une voix douce :

— Les Anglais tutoient Dieu!…

Chiffon répliqua délibérément :

— Parce que c'est des mufles!…

— Allons, bon!… — fit le marquis, contrarié du peu de succès de son objection — tu as vraiment une façon de parler…

— Il faut me pardonner… ça m'est instinctif…

Et après un instant de réflexion, elle demanda :

— Est-ce que ça va durer encore longtemps, cette plaisanterie-là?…

— Quelle plaisanterie?…

— Ben… le petit Barfleur?… c'est pas que je le fasse à la pose… non!… mais enfin… je ne suis pas flattée qu'on croie que je peux épouserDeux liards de beurre!…

Le marquis murmura timidement :

— Il est gentil!…

— Gentil… — dit la petite fâchée — gentil?… mais, c'est un grotesque!… et l'air mal portant!… et habillé ridiculement!… et parfumé!… oui, il se parfume… et à l'héliotrope blanc, encore!… c'est complet!…

— Mon Dieu!… il est des circonstances où un homme peut se parfumer légèrement sans que…

— Non!… — cria Chiffon qui se montait peu à peu — un homme n'a le droit de sentir que le tabac!…

Et, s'adressant à l'oncle Marc :

— Ça te fait rire!… tu trouves ça drôle?… d'abord, toi… tu deviens méchant comme tout pour moi… oui, méchant!… il y a déjà longtemps que ça a commencé… mais depuis quelques jours ça augmente… Tiens!… c'est depuis le soir où cet affreux petit Barfleur a dîné à la maison…

Comme le vicomte voulait protester, elle reprit très énervée :

— Oh! je ne dis pas que tu n'es pas bon pour moi!… pour ce qui est, par exemple, des cadeaux… tu m'as donné une robe… une très belle… c'est même elle que je mettrai ce soir… parce qu'elle est bien plus chic que celle de papa… oui… tu me donnes des choses… mais pour ce qui est de m'aimer… c'est plus ça!…

— Mais si…

— Mais non!… et d'abord… si tu m'aimais bien… est-ce que tu voudrais me voir épouser un singe comme le petit Barfleur… voyons?…

— Mais je ne dis rien pour te…

— Tu ne dis rien pour… mais tu ne dis rien contre, non plus?… et je n'en veux pas, du singe!… ni de lui ni d'un autre, d'ailleurs!…

Elle marcha sur l'oncle Marc, et continua amèrement :

— C'est ta faute, d'abord… si on me tourmente… si on veut m'épouser… oui!… c'est la faute de ton sale argent!… sans lui… on me laisserait bien tranquille dans mon coin… comme avant…

Et cachant son visage dans ses mains, elle se mit à sangloter éperdument.

— Laisse-la!… — dit Marc à M. de Bray, qui s'approchait de la petite et voulait lui parler — elle a mal aux nerfs… allons-nous-en… et laissons-la pleurer… ça lui fera du bien…

Au moment de sortir de la bibliothèque, le marquis se retourna et regardant Chiffon qui pleurait toujours, il murmura :

— Elle n'avait jamais eu de nerfs, cette enfant-là!… ça n'est pas naturel, tout ça!… elle aimerait quelqu'un que je n'en serais pas surpris?…

— Tu es fou!… — s'écria Marc avec une sorte d'effarement — qui pourrait-elle aimer?…

Et, anxieux :

— Ce n'est pas Trêne, au moins?… ce bellâtre qui battra sa femme et jouera sa dot… ni Bernay?… elle exècre les cafards… ni Liron?… un imbécile!…

Comme son frère ne disait rien, il lui cria violemment :

— Alors?… qui?… qui?… qui?…

Sans s'émouvoir, M. de Bray répondit :

— Mais… comment veux-tu que je le sache?…


Back to IndexNext