II
C'était par une splendide journée de mai, vers une heure de l'après-midi.
Peu de personnes étaient dehors, ou du moins les passants étaient rares dans la rue de Grenelle-Saint-Germain. Dans cette rue, et du côté de l'ombre, une jeune fille marchait lentement, escortée par sa femme de chambre.
Personne n'eût passé auprès d'elle sans la remarquer; et cependant l'on ne saurait dire qu'elle fût précisément jolie. Mais elle était grande, d'une taille gracieuse; elle avait un teint admirable. Ses traits, il est vrai, manquaient de régularité: sa bouche n'était pas assez petite; mais, quand elle riait, ses lèvres fraîcheslaissaient voir deux rangées de dents blanches et brillantes; et l'on oubliait que son profil n'était pas classique lorsqu'on apercevait ses yeux: ils avaient la nuance indécise et changeante des lacs abrités par des montagnes, et, quand leurs longs cils s'abaissaient tout à coup en les assombrissant, ils semblaient en avoir aussi la profondeur.
Ceux qui n'auraient pas eu le regard assez prompt pour découvrir le charme réel du visage seraient du moins restés séduits par l'ensemble: par les beaux cheveux blonds, peu abondants, mais d'une finesse extraordinaire; par les petits pieds se posant sur le trottoir d'une façon mutine et décidée; enfin par la toilette, une robe de batiste bleu pâle, à volants étroits garnis de guipure, et un chapeau de grosse paille blanche orné d'un bouquet de cerises.
Cette jeune fille était Gabrielle Duriez, la filleule de madame de Saint-Villiers; elle allait voir sa marraine; la marquise, qui se trouvait un peu souffrante, l'avait fait demander.
Madame de Saint-Villiers ne pouvait rester plusieurs jours sans voir Gabrielle. Elle avait perdu ses propres enfants, un fils et une fille, presque au berceau; son petit-neveu lui donnait plus de chagrin que de satisfaction: l'amour maternel dont son cœur était pleins'était donc reporté (chose singulière chez cette altière vieille femme) sur la petite plébéienne qu'elle avait tenue dans ses bras à l'église et présentée au baptême. Nul doute qu'en agissant ainsi, en prenant le bébé des mains de sa nourrice, tandis que le prêtre étendait le bras d'un air grave et que dans l'assemblée on chuchotait le nom de la marquise, madame de Saint-Villiers ne pensât faire preuve d'une condescendance exemplaire. Elle ne se doutait certainement pas que cet acte si simple contenait la promesse des moments les plus doux de ses dernières années.
Ne pouvant faire moins que de s'intéresser un peu à sa filleule, la marquise avait tout d'abord pris soin qu'on la lui amenât quelquefois; elle avait même poussé l'abnégation jusqu'à lui rendre visite dans cet intérieur de bourgeois parvenus qui lui déplaisait si fort. Peu à peu elle s'était attachée à l'enfant; elle avait fini par diriger tout à fait son éducation, et les parents étaient trop fiers d'une si haute amitié pour jamais trouver indiscrète l'intervention de la marquise.
Depuis sa sortie du couvent, Gabrielle était aussi souvent rue de Grenelle-Saint-Germain que rue des Petites-Écuries où demeurait M. Duriez. Madame de Saint-Villiers, dont le rêve le plus cher était alors de marier sa filleule à son neveu René, cherchait à fairerencontrer quelquefois les deux jeunes gens dans sa maison; mais le comte de Laverdie ne venait pas trop souvent voir sa tante. Cependant, durant l'hiver, un bal avait mis Gabrielle et René en présence. Le résultat de cette soirée n'avait pas été celui que la vieille dame en espérait, et elle commençait à se décourager un peu, quand tout à coup, un beau matin de mai, le jeune homme tomba chez elle comme la foudre.
—Madame, s'écria-t-il, ma tante, je viens avant tout vous demander pardon! J'ai perdu mes parents; vous n'avez pas de fils... C'était à moi à faire le bonheur de votre vieillesse. Au lieu de cela, je n'ai vécu que pour mes plaisirs, comme un misérable égoïste que j'étais. J'ai laissé une étrangère remplir ma place auprès de vous. Eh bien, je ne songe pas à l'en éloigner, mais je veux du moins partager cette place avec elle... Unissez-nous, nous serons deux pour vous aimer!
La vieille marquise pleura d'émotion et serra son neveu sur son cœur. Il est certain que si, dans cet instant, René avait une seule pensée qui ne se rapportât pas à lui-même, cette pensée était pour sa tante et non pas pour Gabrielle.
Ce fut là un jour bien heureux pour madame de Saint-Villiers. Son cher enfant prodigue était enfin deretour! René se tenait auprès d'elle, non plus railleur et impatient comme autrefois, mais affectueux et grave. Elle croyait lire dans le regard sérieux du jeune homme une foule de bonnes résolutions qui la remplissaient de joie. Elle se disait qu'il était digne de Gabrielle. Elle voyait tout un avenir de bonheur s'ouvrir pour ces deux êtres qu'elle aimait tant; et cet avenir, elle l'avait préparé, c'était son ouvrage. Et puis, désormais, sa filleule allait lui appartenir entièrement: elle n'aurait plus à descendre pour la rencontrer puisqu'elle l'aurait élevée jusqu'à elle. On éloignerait peu à peu la petite comtesse de ce milieu bourgeois où elle se trouvait déplacée. Comme elle porterait bien son titre, elle que la nature avait déjà faite noble par les qualités de son cœur et toute la grâce de sa personne!
C'est ainsi que songeait la vieille dame, et elle ne se rappelait pas avoir traversé dans sa longue vie un moment de félicité plus complète. Elle promit à son neveu de le présenter bientôt chez les parents de Gabrielle.—Surtout, lui dit-elle, faites connaître sans tarder quelles sont vos intentions, et ne donnez à vos fiançailles que la durée strictement nécessaire. Voyez-vous, mon cher René, je ne voudrais pas blesser ces braves gens; mais enfin il faut leur faire comprendreque l'on n'épouse pas la famille. Et puis, moi, je me sens mal à l'aise dans cette maison-là; je périrais d'ennui s'il me fallait la fréquenter longtemps d'une façon régulière... Et je ne veux pas mourir, entendez-vous bien, avant de vous avoir vus mariés et heureux.
René promit avec empressement de suivre le conseil de sa tante et partit en la laissant attendrie et enchantée.
Le lendemain, la marquise eut la migraine et fit prier sa filleule de venir passer quelques heures auprès d'elle.
Ce n'était pas un hôtel particulier que madame de Saint-Villiers habitait rue de Grenelle-Saint-Germain; elle occupait le second étage d'une maison fort ancienne et fort belle. Quelque famille princière a dû faire bâtir autrefois cette résidence; aujourd'hui que le luxe des vastes habitations n'est plus, à Paris, que le privilège d'un bien petit nombre, la maison est divisée en appartements.
Lorsque, en entrant, on a franchi la porte cochère et pénétré dans la cour, qui est très grande, on voit à droite quelques marches de pierre et une galerie élevée formée par des arcades; en face des marches, sous cette galerie, s'ouvre une porte qui laisse apercevoir un immense vestibule un peu sombre et lespremiers degrés d'un escalier de marbre. C'est par cet escalier que l'on monte aux appartements du premier et du second étage. A gauche, la cour est fermée par un mur très haut, couvert de lierre, que dominent les étages supérieurs des maisons voisines. Au fond, deux lourdes arches donnent accès sur des jardins: on entrevoit des allées sablées et la verdure claire des pelouses.
A l'heure où Gabrielle arriva chez sa marraine, la cour était inondée de soleil; mais déjà une bande étroite d'ombre s'étendait le long des arcades; au delà, on pressentait la fraîcheur délicieuse du grand vestibule.
—A présent, Mélanie, dit la jeune fille, vous pouvez retourner, je monterai toute seule.
La femme de chambre parut hésiter.
—Madame n'aimerait pas... commença-t-elle.
—Allons donc! fit Gabrielle avec un petit mouvement d'impatience; puis elle ajouta aussitôt d'un ton plus gracieux:—N'oubliez pas que c'est à cinq heures qu'il faudra venir me chercher.
Mélanie s'éloigna, mais Gabrielle ne monta pas tout de suite.
C'était un plaisir qu'elle s'était promis, par un beau jour ensoleillé comme celui-là, de rester un peu sousla galerie de cette vieille maison superbe, à rêver. Elle vint s'accouder à la balustrade de pierre et promena ses regards autour d'elle avec une joie naïve de se sentir toute seule.
—Pourquoi ne fait-on plus les maisons comme cela? se dit-elle. Je crois vraiment que les choses ont leur noblesse aussi. Comme c'est singulier! Qu'est-ce qui nous manque donc, à nous autres bourgeois? Est-ce le goût? Mais presque tous les hommes de talent ou de génie étaient des enfants du peuple... Ah! bah! ce sont des préjugés... On faisait des jolies maisons autrefois, aujourd'hui elles ressemblent toutes à des casernes: c'est une affaire d'époque, la noblesse n'y est pour rien.
L'imagination de Gabrielle donna pourtant le démenti à ce beau raisonnement. Tout en considérant la courbe majestueuse de l'escalier de marbre, la jeune fille s'amusa à y faire monter et descendre par la pensée, non pas de bons bourgeois à redingote noire ou marron, mais des marquis à talons rouges, l'épée au côté, des duchesses à paniers, à mouches et à poudre, tels qu'il avait dû en passer par là, un siècle auparavant. Un jour, non sans quelque hésitation, on avait permis à Gabrielle de lire: «Sur les trois marches de marbre rose», et le délicieuxrêve de Musset passait de nouveau, rapide et vivant dans sa petite tête.
Tout à coup la foule brillante, parée, bigarrée, disparut, et il ne resta plus sur les degrés qui se perdaient dans l'ombre qu'un jeune seigneur de haute mine; il descendait lentement et souriait à la jeune fille. C'était toujours l'imagination de celle-ci, bien entendu, qui évoquait une nouvelle apparition; mais ce qu'il y avait de particulier, c'est que le jeune seigneur ressemblait trait pour trait au comte de Laverdie.
La petite bande d'ombre s'élargissait peu à peu sur le sable de la cour. Gabrielle la regardait machinalement s'étendre et ne songeait pas encore à monter chez sa marraine. C'est qu'un souvenir lui était revenu, et quand ce souvenir-là lui passait par la mémoire, il fallait absolument qu'elle y pensât tout au long... Il fallait qu'elle revît ce bal de madame de Saint-Villiers, depuis l'instant où elle y était entrée, joyeuse et éblouie, jusqu'au moment où elle était remontée en voiture, toute frémissante sous la fourrure blanche de sa pelisse. Il fallait qu'elle dansât de nouveau cette valse charmante où René de Laverdie avait été son cavalier, et qu'elle entendît encore une fois les propos délicats et spirituels qu'il lui avait tenus. Il fallaitenfin, quoi qu'elle fît d'ailleurs pour s'en défendre, qu'elle retrouvât le regard du jeune homme plein d'une respectueuse admiration, et qu'elle se répétât les paroles qu'il lui avait dites après le cotillon:
—Ma tante ne fera plus danser d'ici la mi-carême: six semaines!... Combien ce temps va me paraître long!
Hélas! elle était arrivée, cette mi-carême si impatiemment attendue. Le second bal de la marquise avait été plus brillant encore que le premier, et jamais Gabrielle n'avait porté une plus jolie toilette... Mais René n'avait point paru: il était alors à Nice pour les courses. La petite filleule de madame de Saint-Villiers avait eu beaucoup de succès, même parmi les aristocratiques beautés qui se trouvaient chez sa marraine; elle avait paru s'amuser de bon cœur, et chacun avait souri à son gracieux visage tout animé par le plaisir... L'adresse instinctive de la femme était pourtant déjà dans cette gaieté d'enfant: Gabrielle avait ri pour ne pas fondre en larmes. Puis, rentrée dans sa chambre, elle avait essayé de se tromper elle-même, et s'accoudant devant sa glace, elle avait adressé à son image une gentille grimace mutine; mais comme elle continuait à se regarder, elle avait vu soudain ses grands yeux devenir tout humides.
Si charmant et spirituel que fût René de Laverdie, ce n'était pas pendant un tour de valse, ni même à travers les figures multipliées d'un cotillon, qu'il eût pu faire sur un jeune cœur une impression aussi profonde. Comme il n'allait pas chez sa tante plus souvent qu'il ne le croyait rigoureusement nécessaire, Gabrielle ne l'avait jamais rencontré avant le soir du bal; mais en réalité elle le connaissait depuis bien longtemps. Que de fois madame de Saint-Villiers n'avait-elle pas parlé de son neveu à sa filleule! Et, comme on peut le penser, ce n'était pas des fredaines de celui-ci qu'elle entretenait la jeune fille. Trop heureuse était-elle que l'innocence de Gabrielle lui imposât cette discrétion! Elle oubliait elle-même alors ce que la conduite de René pouvait avoir d'irrégulier; elle ne se souvenait et ne parlait que de son bon cœur, de son esprit, de ses talents; elle s'étendait même volontiers sur ses qualités extérieures, sur la noblesse et la fierté de ses traits, sur sa grâce à manier un cheval... Il y avait, dans le petit salon de la marquise, un excellent portrait de son neveu, et Gabrielle l'avait si souvent regardé qu'elle eût pu le refaire de mémoire si elle avait su peindre. Elle eût également bien tracé le plan de l'appartement du comte et fait l'inventaire de ses richesses artistiques, tant elle les avait entendu souventdécrire. Madame de Saint-Villiers ne tarissait pas sur ce dernier chapitre, car elle trouvait dans le goût passionné, mais éclairé de René pour ces choses l'excuse, ou du moins le contrepoids, de toutes les fautes du jeune homme.
Songeait-elle, pendant le cours de ces longues causeries, à leur effet probable sur l'imagination vive et le cœur ardent de Gabrielle? Non, sans doute. Il y avait si longtemps que la marquise avait eu seize ans! Elle se laissait aller à toute la faiblesse de son affection maternelle, et se consolait ainsi du peu de retour que rencontrait cette affection et des autres sujets de chagrin que la légèreté de son neveu lui fournissait perpétuellement.
Voilà pourquoi Gabrielle Duriez, en regardant l'escalier de marbre, pensait à une foule de choses qui n'y avait aucun rapport, tandis qu'il eût été si simple de monter bien vite pour retrouver en haut madame de Saint-Villiers qui l'attendait.
La jeune fille était encore au plus profond de sa rêverie, lorsqu'elle en fut tirée par le bruit d'une porte que l'on fermait avec fracas; aussitôt des pas se firent entendre au-dessus d'elle: quelqu'un descendait de chez sa marraine.
Gabrielle, ennuyée d'être aperçue toute seule, maisne voyant pas de retraite possible, s'avança bravement vers l'escalier; elle en gravit les premières marches, levant la tête pour voir la personne qui descendait. Elle ne l'eut pas plus tôt reconnue qu'elle se sentit devenir toute pâle; les marches lui semblèrent tout à coup si hautes qu'elle dut faire un grand effort pour continuer à monter. C'était René de Laverdie qui venait au-devant d'elle. Il paraissait préoccupé, jeta de son côté un regard distrait, et, voyant une femme, leva son chapeau.
—Eh bien, mignonne, pourquoi donc vient-on si tard aujourd'hui? dit la marquise en embrassant sa filleule. Il y avait ici quelqu'un à qui je voulais donner la surprise de vous voir; mais vous avez trop tardé, et comme il ne me convenait pas de lui dire... Mais qu'a donc ce chapeau, fillette? ne pouvez-vous le retirer toute seule?
—Il y a un nœud au ruban, dit la petite; et elle resta un temps infini les bras en l'air, pour cacher qu'elle avait rougi.
—Oui, poursuivit madame de Saint-Villiers, il s'en est fallu de cinq minutes. Mais ce mauvais sujet de René est toujours si pressé quand il vient voir sa vieille tante!
Cependant la marquise avait en parlant une expressiontriomphante qui n'échappa pas à Gabrielle. Cette expression reparut pendant l'après-midi sur le visage de la vieille dame toutes les fois qu'elle nomma son neveu; elle avait en même temps dans les yeux une sorte de malice joyeuse et attendrie, et fixait sur Gabrielle de longs regards affectueux, qui, à plusieurs reprises, se voilèrent de larmes.
Tout cela mit la jeune fille mal à l'aise.
En voyant le comte de Laverdie passer à côté d'elle sans la reconnaître, Gabrielle avait éprouvé une douleur aiguë. Surprise de sa propre émotion, elle avait senti du même coup sa fierté se révolter, et elle s'était juré qu'elle oublierait le jeune homme. C'était encore facile: elle ne s'était jamais avoué qu'elle l'aimait. D'ailleurs était-ce bien de l'amour? Ce petit cœur de dix-huit ans, rêveur, enthousiaste et tendre, portait avec soi son idéal, comme tant d'autres. Les paroles un peu indiscrètes de la marquise, un portrait aux grands yeux mélancoliques et fiers, avaient commencé de donner à cet idéal une physionomie distincte; la vue de René, l'empressement du jeune homme auprès de Gabrielle, au bal, avaient fait le reste.
Mais la rencontre de l'escalier avait éclairé la jeune fille.—Que je suis folle! s'était-elle dit. Je pensais à lui, et, après tout, je ne le connais pas. Il me connaîtencore bien moins. Il m'a adressé quelques mots aimables, mais il en a dit sans doute autant à chacune de ses danseuses. Allons, n'y pensons plus, et soyons bien gaie pour distraire cette pauvre marraine qui est souffrante.
Il arriva que cette pauvre marraine était elle-même si gaie que les bonnes résolutions de Gabrielle se trouvèrent toutes déconcertées. La marquise, à cent lieues de se figurer l'état d'esprit de sa filleule, alla, dans sa joie, jusqu'à laisser échapper quelques petites allusions qui troublèrent fort la pauvre enfant.
Celle-ci, heureusement, avait une contenance. Elle tenait entre ses mains un grand ouvrage de tapisserie qu'avait entrepris madame de Saint-Villiers, mais dont il était convenu que Gabrielle ferait le travail au petit point.—Mes pauvres yeux, disait la marquise, ne sont plus assez jeunes pour cela; je broderai le fond et la guirlande, et je vous laisserai, mignonne, le berger et ses moutons, qui sont plutôt votre affaire que la mienne.
Gabrielle n'aimait pas beaucoup le travail à l'aiguille; elle lui préférait la musique ou les livres, et, à la campagne, les exercices en plein air, le soin de ses fleurs, les longues courses à travers champs. Sa marraine, du reste, ne l'ignorait pas. Mais madame deSaint-Villiers était de la vieille école: elle trouvait ridicule qu'une femme étudiât beaucoup, et encore plus qu'elle restât longtemps hors de la maison; elle serait revenue avec plaisir au temps où les grandes dames filaient de leurs belles mains. Aussi ne perdait-elle pas l'occasion de donner à ce sujet quelque leçon à sa filleule. Elle avait toujours l'air cependant de lui demander un service, sachant bien que de cette façon le travail semblerait facile à la jeune fille.
L'après-midi dont il s'agit, Gabrielle avança énormément le pouf de sa marraine; ce fut la marquise qui, surprise de son ardeur, dut enfin lui enlever l'ouvrage des mains.
—Je n'oserai plus vous demander de travailler pour moi, dit la vieille dame en la grondant doucement. Si vous gâtiez vos beaux yeux, je ne me le pardonnerais jamais. Voyez un peu, ils sont déjà tout rouges! Où avais-je donc la tête pour vous laisser vous acharner ainsi après cette tapisserie.
—Bon! répondit Gabrielle en riant, ils sont verts, ce sont des yeux de chat. Et puis, ils ne sont pas fatigués du tout, c'est parce que je les ai frottés.
Le fait est que les yeux de Gabrielle étaient très rouges.
—Laissez donc, dit sa marraine en l'embrassant, cesgrands yeux-là feront bien des choses pour lesquelles ils ne demanderont même pas votre permission... Et ce sera bien fait, puisque vous les traitez si mal.
Gabrielle courut au piano et joua pendant un moment. Puis elle revint s'asseoir sur un tabouret auprès de la chaise longue de sa marraine. On causa, et la jeune fille oublia pour de bon ses petits chagrins en écoutant la marquise. Celle-ci avait beaucoup d'esprit, beaucoup de cœur, elle avait vécu très longtemps: sa conversation ne pouvait manquer d'être charmante. Mais elle avait aussi une foule de préjugés et des vues étroites, qui tenaient à l'éducation exclusive qu'elle avait reçue. Gabrielle, qui était née avec un esprit juste et large, éprouvait parfois des étonnements profonds en entendant la vieille marquise prononcer sans appel, sur les hommes comme sur les choses, des jugements pleins de partialité. Elle ne protestait que par son silence, car elle se défiait de sa propre jeunesse et de son inexpérience; de plus, elle aimait tendrement sa marraine et elle eût craint de la blesser. Mais, après une heure passée ainsi, elle restait rêveuse pour des jours. Le double milieu si contradictoire dans lequel elle avait été élevée devait donner beaucoup à réfléchir à cette enfant intelligente. Ce qu'il y a de particulier, c'est que des deux côtéselle ne voyait que des extrêmes; pas de terrain neutre sur lequel elle pût s'arrêter, se reposer un moment. Au faubourg Saint-Germain, elle trouvait chez madame de Saint-Villiers les défauts comme les qualités de l'ancienne noblesse poussés à l'exagération: orgueil de la race et du nom, mépris du travail, prétentions à tous les privilèges, mais aussi honneur, délicatesse, générosité: ceci surtout dominant jusqu'à être mis à la place même de la justice. Retournant dans sa famille, elle y rencontrait le règne de l'argent, mais aussi le culte du travail; plus de logique et moins d'orgueil, mais une immense vanité.
Et Gabrielle elle-même, qu'était-elle, au milieu de tout cela? Que serait-elle, plutôt? Elle commençait seulement à penser à ces choses. Quelle influence prévaudrait sur elle, et quelle voie devait-elle choisir?
Pour le moment, toujours assise sur son petit tabouret, elle prêtait l'oreille d'un air grave à une histoire du temps de Charles X, que lui racontait sa marraine. Le récit de cette histoire devait avoir une conséquence fâcheuse, et voici comment:
Aussi longtemps que Gabrielle avait brodé, fait de la musique ou causé, il lui avait été relativement facile de tenir certaine promesse qu'elle s'était faiteen entrant, à savoir qu'elle ne lèverait pas les yeux sur un portrait suspendu en face de la cheminée, et qu'elle se reprochait d'avoir déjà regardé trop souvent. Tout avait bien été jusqu'au moment où madame de Saint-Villiers commença cette malencontreuse histoire du temps de Charles X. Elle était si longue, cette histoire! Gabrielle croyait même ne pas l'entendre pour la première fois. Oui, à la description de certain cavalier, elle se rappelait fort bien l'avoir écoutée auparavant.
—C'était le plus bel homme de la cour, disait la marquise, grand, bien fait, un visage noble et plein d'expression, des yeux...
Gabrielle leva les siens vers le portrait.
Vraiment, il aurait mieux valu qu'elle le regardât au commencement de l'après-midi, lorsqu'il était en pleine lumière; maintenant, à travers ce demi-jour qui tombait des lourds rideaux et qui l'idéalisait, il était cent fois plus dangereux. Gabrielle le sentit à l'émotion qui la troubla tout à coup. Mais au même instant, un domestique entra, apportant des lettres, et elle se hâta de détourner les yeux du tableau.
—Tenez, dit sa marraine, voilà un joli monogramme pour votre collection. Découpez-le, vous pourrez l'emporter.
Et elle lui montrait sur un des billets qu'elle venait de décacheter un écusson surmonté d'une couronne de comte et entouré d'une devise; le papier venait de chez Stern: c'était une petite merveille de gravure.
—Oh! je vous remercie, il est admirable. Voulez-vous m'expliquer les armes?
—Volontiers, répondit la marquise.
Et lorsqu'elle eut fini:
—Que diriez-vous, petite, d'une couronne comme celle-là?
—A moi? fit Gabrielle dont les joues s'empourprèrent. Puis elle ajouta vivement avec un éclat de rire:
—Vous savez bien, madame, que je suis républicaine.
—Chut! s'écria la marquise. Oh! la vilaine enfant! Est-ce qu'on dit de gros mots comme cela dans ma maison?
Gabrielle riait toujours. Elle n'avait pas d'autre phrase lorsqu'elle voulait taquiner la marquise. Celle-ci ne s'en fâchait pas, le prenant comme une plaisanterie, mais elle feignait une indignation terrible; on riait et l'on s'embrassait.
Cependant la pendule avait sonné cinq heures. On vint avertir mademoiselle que sa femme de chambreétait là. Comme la jeune fille mettait ses gants, madame de Saint-Villiers lui dit:
—A propos, quand partez-vous pour la campagne?
—Dans quinze jours ou trois semaines.
—Et vous allez toujours à Montretout?
—Toujours; mais nous passerons le mois d'août à Trouville.
—Encore à Trouville cette année! Cet endroit devient bien vulgaire.
—Je ne sais pas. C'est près de Paris, et, de cette façon, papa n'a pas besoin d'abandonner complètement ses affaires.
—Ah! oui, ses affaires, dit la marquise avec une emphase un peu dédaigneuse; j'oubliais...
—Nous vous verrons à Montretout, n'est-ce pas, chère marraine?
—Certainement... Et même... écoutez: voilà pourquoi je vous en parlais. J'y mènerai mon neveu René... après en avoir toutefois demandé la permission à vos parents. Il désire vivement leur être présenté. Il serait singulier, avec l'amitié qui nous unit, que mon fils, pour ainsi dire, ne connût pas votre famille, et vous-même, toute belle. Je ne sais comment ceci ne s'est pas fait depuis longtemps. Enfin, l'hiver est fini, vous ne recevez plus; nous attendrons que vous soyezà la campagne. C'est une promenade délicieuse, d'ici à Montretout, par le bois.
Gabrielle tendit son front à la marquise, qui l'embrassa avec tendresse; puis elle partit.