V

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Émile Duriez se coucha ce soir-là enchanté de lui-même, s'applaudissant de sa finesse, bénissant le prestige du courage militaire dans un cœur féminin. Il avait remarqué l'émotion de sa sœur, et l'attribuait sans peine à l'effet de son récit, lequel, du reste, en était digne.

Ernest Arnaud était un homme à l'esprit médiocre et au cœur léger; mais, comme soldat, sa valeur fût devenue légendaire au temps de Charlemagne, et plus tard, le chevalier sans peur et sans reproche lui aurait serré la main avec admiration. A notre époque même, où les progrès de l'art de la guerre ont laissé si peu de place au courage personnel, il s'était fait remarquer; d'autant plus qu'il joignait à cette ardeur un coup d'œil prompt et sûr, de la résolution, et une véritableintelligence du métier d'officier. C'était du reste un agréable compagnon, d'une amitié facile et cependant fidèle, et d'une gaieté à mettre en train tout le régiment: il était très aimé parmi ses frères d'armes.

Il arriva chez madame Duriez en grande tenue, comme celle-ci l'avait souhaité, et irrésistible avec sa fière mine, sa vivacité de bon ton, ses yeux brillants de jeunesse et de belle humeur. Il fut accueilli comme un ancien ami. Rien, par exemple, ne lui causa plus d'étonnement et ne l'amusa autant que les protestations de reconnaissance maternelle dont il fut accablé dès qu'il entra. Il s'en défendit de son mieux, et mordit sa moustache pour ne pas éclater de rire en rencontrant le regard d'Émile.

La soirée passa comme par enchantement. Au dîner, on ne s'aperçut de la présence d'un étranger que par l'animation et l'intérêt de la conversation. Arnaud remplaçait l'esprit par la verve; il contait bien, et les anecdotes ne lui manquaient pas: au besoin il en eût inventé. D'ailleurs, il était lui-même sous le charme: dès qu'il avait vu mademoiselle Duriez, il avait désiré lui plaire. Or, quand le capitaine Arnaud voulait gagner un cœur, il mettait à en faire la conquête autant de feu qu'à l'attaque d'une redoute; les succès qu'il avait obtenus jusqu'alors, dans le domaine du sentimentcomme sur les champs de bataille, n'étaient pas destinés à lui faire changer de système.

De la salle à manger on passa au jardin, et de là dans la salle de billard. Tout le monde joua, même madame Duriez, qui poussait les billes avec une gravité et une maladresse incroyables. Arnaud lui donna des conseils.

Quand on fut remonté au salon, Émile proposa de faire de la musique; il pria sa sœur de chanter quelque chose. Gabrielle avait une jolie voix, mais elle répondit qu'il lui était difficile de s'accompagner elle-même.

—Qu'à cela ne tienne, dit son frère, je suis à ton service.

La jeune fille fit une petite moue.

—J'ai appris du nouveau pendant ton absence, et tes doigts ont dû se rouiller au régiment. J'ai peur que cela ne marche pas très bien.

—Bah! tu verras, essayons toujours.

Ils essayèrent en effet, mais cela ne marcha pas du tout; Émile s'embrouilla tristement en accompagnant l'air desBijoux.

Il fallut y renoncer.

Comme le jeune homme quittait le piano d'un air contrarié, son ami s'en approcha.

—Je ne puis, dit-il, perdre le plaisir d'entendrechanter mademoiselle sans faire de mon côté quelque tentative. Je n'ai pas de fameux doigts non plus, mais enfin, si vous voulez bien me permettre...

Il s'assit sur le tabouret, et accompagna tous les airs que l'on demanda à la jeune fille de façon à prouver qu'il était musicien. On le pressa naturellement de jouer quelque morceau; il le fit, et montra un talent qui, pour n'avoir rien de remarquable, ne surprenait pas moins chez un officier de cavalerie.

Madame Duriez, tout émerveillée, admirait qu'avec un sabre et des éperons on pût faire courir sur le clavier des doigts presque aussi légers que ceux d'une femme.

Émile était maintenant enchanté de sa maladresse et de ses fausses notes. Il ne mettait pas sa vanité dans les arts d'agrément, qu'il avait tous cultivés avec des résultats en général aussi satisfaisants que pour la musique. Ce qu'il avait désiré, c'était de faire entendre à son ami, dont il connaissait bien les goûts, la voix juste et fraîche de sa sœur. Mais ce petit incident se terminait d'une manière propre à combler son espérance. Les morceaux à quatre mains, et les duos avaient en effet succédé aux soli de Gabrielle et aux valses d'Ernest Arnaud. Les jeunes musiciens déchiffraient ensemble, riant aux mêmes endroits lorsqu'il leur arrivait de se tromper, et s'avertissant d'un regard ou d'un mot auxapproches d'un passage difficile. On voyait le charmant profil de Gabrielle se tourner quelquefois à gauche, tantôt grave, avec un coup d'œil sérieux pour commander l'attention, tantôt rieur, le coin de la lèvre relevé malicieusement sur les dents brillantes.

Le capitaine quitta le piano tout ému et tout ébloui.

—Déjà minuit! s'écria-t-il en entendant sonner la pendule. Avec quelle rapidité passent les bons moments! Voilà une soirée qui m'a semblé bien courte.

—Il ne tient qu'à vous d'en avoir souvent de semblables, si toutefois vous êtes sincère, dit M. Duriez. Vous nous ferez plaisir de considérer comme vôtres notre famille et notre maison.

Le jeune homme remercia et resta encore un instant, tandis que son ordonnance, qui jouait aux cartes dans la cuisine, recevait l'ordre de sortir les chevaux.

Quelques minutes après, Ernest Arnaud traversait au grand trot allongé les beaux bois de Ville-d'Avray éclairés par la lune. En sa qualité de chasseur à cheval, il n'était pas fort porté à la rêverie; il ne goûtait que médiocrement le charme de la solitude au sein des paysages mélancoliques, et il eût cru faire trop d'honneur aux étoiles en leur comparant les yeux de mademoiselle Duriez. Il ne ralentit donc pas une seule foisson allure avant d'avoir atteint Versailles; il ne poussa aucun soupir et ne leva pas les yeux vers l'astre des nuits; mais il songea que Gabrielle était la jeune fille la plus naturelle et la plus jolie qu'il eût encore rencontrée, qu'elle était aussi la plus spirituelle et sans doute la meilleure, et que si le capitaine Arnaud se mariait jamais, il n'épouserait nulle autre qu'elle.

—Qui aurait cru, se disait-il en riant, que ce gros Émile, l'homme le plus lourd de toute la cavalerie légère, pouvait avoir à la maison une si délicieuse petite sœur?

—Elle n'est certainement pas coquette, pensait-il encore: c'était donc sans qu'elle y songeât que ses regards se tournaient ainsi vers moi, si tristes quand je racontais nos dangers, et si brillants au récit de quelque amusante aventure. Vive Dieu! comme elle est charmante quand elle rit!... Un vrai petit oiseau, tant elle semble douce et joyeuse... Et du reste elle en a la voix.

La gaieté gracieuse, entraînante de Gabrielle, avait fait une grande impression sur l'insouciant officier, qui portait cette devise: «Qu'importe!» gravée à la poignée de son sabre.

Cette gaieté pouvait devenir un peu folle quand la jeune fille se laissait aller à toute la vivacité de sanature. C'était un trait de caractère contre lequel ses parents avaient dû la mettre en garde, et qui faisait parfois, non sans quelque raison, frissonner madame Duriez. Gabrielle avait eu de la peine à comprendre que, dans le monde, les paroles, les mouvements ne doivent point être spontanés; elle avait été terrifiée d'apprendre qu'on pourrait la croire étourdie ou coquette. Ce dernier adjectif, dont elle ne saisissait pas la portée, ne faisait naître dans son esprit que l'idée de toilettes extravagantes ou recherchées; mais, tel qu'elle l'entendait, elle ne souhaitait pas qu'on le lui appliquât. Elle n'était pas timide, mais naturellement réservée, et, tout enfant, possédait déjà à un haut degré le sentiment de la dignité féminine: ces dernières dispositions venaient en aide aux efforts qu'elle devait faire pour tenir en bride son esprit prompt et fantasque. Elle y réussissait généralement; en entrant dans un salon, elle savait adopter cette impassibilité souriante, uniforme moral des femmes bien élevées; mais cela lui avait semblé tout d'abord un peu dur.—Les messieurs, disait-elle après son premier bal, nous laissent la variété des toilettes, les fleurs et les rubans; mais ce vilain habit noir, qu'ils semblent modestement garder pour eux, ils le font prendre à nos pauvres âmes.

Aussi, Gabrielle Duriez n'aimait pas le monde. Ce qu'elle aimait, c'était la maison de ses parents qu'elle pouvait parcourir en chantant depuis le haut jusqu'en bas. Elle ne savait pas, du reste, ce que c'est qu'un appartement parisien, car M. Duriez avait tout un hôtel, dont une partie était occupée par ses bureaux, rue des Petites-Écuries. A la campagne, elle était plus libre encore, bien que Montretout fût loin d'être pour elle un séjour idéal; quant aux endroits de bains, tels que Biarritz ou Trouville, elle les avait en profonde horreur. Cependant, partout où se trouvait sa famille, elle y était heureuse; là, en dépit des gronderies maternelles, qui ne l'effrayaient guère, et des taquineries d'Émile, qui la fâchaient et la ravissaient, elle pouvait rire de tout son cœur, et donner libre cours à l'ardeur de ses idées et à la tendresse de ses sentiments. Elle pouvait dire sans crainte tout ce qui lui passait par la tête: c'était le poème charmant de la jeunesse, de l'enthousiasme et de la bonté, mais ceci, Gabrielle ne s'en doutait pas.

Cette année-ci pourtant, depuis qu'elle avait quitté Paris, un changement avait paru se produire dans le caractère de la jeune fille. Elle était moins animée, ne tourmentait pas sa mère pour que celle-ci la laissât galoper dans les bois avec Émile, et n'essayait pasd'entreprendre tout l'ouvrage du jardinier; elle ne ramenait pas trop de mendiants à la maison, et ne collait plus son joli minois contre les vitres des bibliothèques en poussant de terribles soupirs qui semblaient devoir les briser. Au contraire, événement véritablement remarquable! il lui arriva quelquefois, ayant dans les mains un livre nouveau, de l'y oublier, et de rester des quarts d'heure entiers avant d'en tourner un feuillet.

—Gabrielle me rend bien heureuse, dit confidentiellement madame Duriez à son mari; elle devient tout à fait raisonnable et posée. Je crois que je suis parvenue à mettre un peu de plomb dans cette petite tête folle.

—Du plomb, est-ce tellement nécessaire, à dix-huit ans? Elle a été bien tranquille dernièrement, c'est vrai. Ne serait-elle pas malade?

—Malade, quelle idée! Ah! si elle commence à m'écouter, monsieur Duriez, il est certain que ce n'est pas votre faute: vous êtes pour cette enfant d'une faiblesse déplorable; vous riez le premier lorsque je la reprends.

Le coupable courba le front et ne répondit pas, mais le lendemain il observa sa fille: en voyant ses joues roses et l'expression heureuse de ses beauxyeux, il ne put conserver la moindre inquiétude.

Hélas! les grains de plomb dont madame Duriez constatait le poids avec tant de satisfaction étaient des fusées d'artifice, qui partirent en pétillant à la première étincelle.

Les visites de la marquise et de son neveu avaient dissipé l'impression un peu triste que Gabrielle avait gardée de certaine rencontre sur un escalier de la rue de Grenelle-Saint-Germain. La jeune fille (pour employer une expression juste sinon élégante) sentait quelque chose dans l'air; et ce quelque chose ne l'inquiétait pas, au contraire, elle le respirait avec une curiosité joyeuse. D'ailleurs, elle ne s'abandonnait pas volontiers aux sentiments vagues, à la mélancolie, qu'elle trouvait parfaitement ridicules. Toute candide, toute jeune qu'elle fût, elle se rendait bien compte de ce qui se passait dans son cœur; seulement elle ne jugeait pas à propos d'y regarder de trop près.

La gaieté franche et sympathique d'Ernest Arnaud mit de nouveau au dehors tout l'entrain qui était en elle. La familiarité cordiale avec laquelle ses parents et son frère traitèrent le jeune capitaine fit qu'elle ne put elle-même voir dans celui-ci un étranger. Elle s'étonna ensuite de lui avoir parlé dès le premier moment sans plus d'embarras qu'à Émile. Dieumerci, elle n'était pas assez fine logicienne pour savoir qu'aux yeux d'une femme qui aime il n'existe qu'un seul homme, celui dont l'image est gravée au fond de son âme.

Elle fut, pendant toute la soirée, étincelante d'esprit, d'espièglerie mutine; elle s'amusa de tout: des saillies de leur hôte, de ses propres fautes au billard, surtout de leur concert improvisé. Le cœur du pauvre capitaine fondait à ce rayonnement; Émile entonnait intérieurement un chant d'actions de grâces; M. Duriez était heureux de retrouver sa fille comme il aimait à la voir.

Quant à madame Duriez, elle gardait le secret de ses réflexions particulières, se réservant de les communiquer plus tard à celle qui en était l'objet.

En effet, le lendemain matin, à peine se trouva-t-elle seule avec elle, après le départ des deux hommes pour leurs affaires, qu'elle fit entendre à Gabrielle le plus long sermon dont celle-ci eût encore eu à remercier l'éloquence maternelle. Sans aucun doute, dans ce discours, tout n'était pas exagéré; mais, tel qu'il était, il contenait assez d'hyperboles pour couvrir la pauvre enfant de confusion et lui laisser l'idée pénible qu'elle s'était conduite avec la plus grande inconséquence. Ce qui portait madame Duriez à s'exprimeravec tant de chaleur, c'est qu'elle n'avait pas deviné sa fille et tremblait à l'idée qu'Arnaud avait pu lui plaire. La désolation de la petite était profonde, quand tout à coup la main même qui la blessait lui apporta le baume le plus propre à la guérir. Sa mère se mit à parler de madame de Saint-Villiers:

—Tu ne saurais croire combien je me félicite que ta marraine n'ait pas été là! Une personne d'une si haute distinction!... Qu'aurait-elle pensé?

De la marquise, madame Duriez passa au comte, par une transition qui semblait naturelle; elle dit quelques mots sans trop cacher son jeu, car elle n'eût point été fâchée que Gabrielle comprît. Dès lors, elle put continuer sans être interrompue ses remontrances et ses explications; les regards suppliants et consternés de Gabrielle s'éclairèrent si vivement que la jeune fille eut à peine le temps d'abaisser ses longues paupières pour les cacher.

Quoi! pensa-t-elle, les choses en sont là! Maman y pense et la marquise en a parlé!... C'est donc bien vrai? Il pourrait songer à moi?.. mon Dieu!...

—Chère maman, dit-elle en contenant son émotion, je te comprends très bien, je t'assure. Tu n'auras plus jamais à te plaindre de moi; je vais être si tranquille et si raisonnable que tu en seras étonnée.Et puis, si par hasard tu m'entends encore causer à tort et à travers, tu n'auras qu'à me faire un petit signe... comme cela, vois-tu? et je me tairai tout de suite, fussé-je au milieu d'un mot!...

Mais cette idée de rester la bouche béante sur un clin d'œil de sa mère parut tout à coup si plaisante à Gabrielle, qu'elle ne put tenir son sérieux, et se mit à rire à la fin de sa phrase.

—Cela n'a pas de bon sens! dit la pauvre madame Duriez, qui sourit malgré elle. Voyons, Gabrielle, tu as dix-huit ans...

A ce moment, on frappa à la porte.

—Pardon, madame, dit un valet de chambre, c'est la cuisinière qui attend les ordres de madame.

—Ah! bien, fit madame Duriez, qu'elle monte.

—Va, mère chérie, je te promets que je n'oublierai pas un mot de ce que tu m'as dit.

Et Gabrielle, après avoir embrassé sa mère courut au jardin, où elle eut la satisfaction de découvrir que sa monstrueuse rose Paul-Néron, la gloire de son parterre, avait enfin consenti à s'épanouir dans toute sa beauté.

Quelques semaines se passèrent, pendant lesquelles on vit plusieurs fois à Montretout madame de Saint-Villiers et son neveu, tantôt ensemble, tantôt séparément.A la suite d'une promenade au Bois, il arrivait à René de traverser le pont de Boulogne et de venir causer un moment avec madame Duriez et sa fille. Pourtant ses visites conservaient toujours un caractère officiel et cérémonieux.

Le capitaine Arnaud, au contraire, avait pris à la lettre l'invitation de M. Duriez de se considérer comme de la famille. Il commença par inventer mille prétextes pour se présenter chez ses nouveaux amis aussi souvent que possible, ce qui était toujours bien moins qu'il ne l'eût désiré. Émile aurait pu être touché de l'amitié extraordinaire que son ancien supérieur lui témoigna tout à coup, s'il n'avait su parfaitement à quoi s'en tenir sur ce point. Quand sa présence chez les Duriez fut devenue si naturelle qu'on s'étonnait de ne pas l'y voir, Arnaud renonça à en donner chaque fois une explication qui lui coûtait bien de la peine; imaginer... D'ailleurs, on recevait beaucoup dans cette maison hospitalière; on donna quelques fêtes. Le comte de Laverdie et le capitaine Arnaud n'étaient pas les seuls qui, pour une raison ou pour une autre, songeassent à obtenir la main de mademoiselle Duriez mais il est certain que, parmi les nombreux rivaux, nul n'était plus amoureux que celui-ci ni plus noble que celui-là.

Madame Duriez, inébranlable dans sa préférence qu'inspirait l'ambition, voyait avec une joie intense le moment s'approcher où sa fille serait comtesse de Laverdie et nièce de la marquise de Saint-Villiers.

Si Gabrielle et René n'étaient pas encore officiellement fiancés, c'était seulement parce que la vieille marquise redoutait les unions trop précipitées; elle voulait laisser à ses deux enfants le temps de se connaître un peu, car elle ne doutait pas qu'ils ne s'en aimassent davantage. Des trois, elle était la plus tendre et la plus romanesque; Gabrielle avait cependant le cœur bien ardent et l'imagination bien vive, mais, elle, n'avait-elle pas dix-huit ans? et n'était-ce pas son propre bonheur qui la faisait ainsi rêver?

Depuis la première soirée qu'Ernest Arnaud avait passée à Montretout, madame Duriez ne s'était plus trouvée dans le cas d'avoir à réprimer la vivacité parfois étourdie de sa fille. Celle-ci, en effet, était peu à peu tombée dans une disposition tout autre, qui, chez cette nature décidée, n'était pas de la mélancolie, mais bien réellement de la tristesse. On ne le remarquait pas autour d'elle; car la seule personne qui aurait pu s'en apercevoir, c'est-à-dire sa mère, s'applaudissait de cette tranquillité, dans laquelle elle voyait le bon résultat de ses observations.

Gabrielle était malheureuse et le devenait chaque jour davantage. Elle savait maintenant que le comte de Laverdie recherchait sa main, mais elle avait cessé de s'en réjouir.

Tout d'abord, lorsqu'elle l'avait appris, elle s'était dit que naturellement le jeune homme l'aimait, puisqu'il souhaitait de l'épouser. Ses manières vis-à-vis d'elle étaient graves et froides, il est vrai; il parlait à peine; mais cette réserve excessive était sans doute dictée par quelque loi du monde ignorée de la jeune fille. Pourtant, elle songeait à leur première rencontre, à cette vive sympathie qui était née entre eux dès qu'ils s'étaient parlé; ils l'avaient ressentie également, elle en était certaine, et ils se l'étaient exprimée, sans cependant avoir prononcé un seul mot différent des banalités de bon goût qui se débitent pendant un bal... Que s'était-il donc passé? et pourquoi ce délicieux moment n'était-il jamais revenu?

A mesure que le temps s'écoula et que les visites de M. de Laverdie se multiplièrent, Gabrielle sentit un doute singulier envahir son cœur et le glacer.

—Serait-il possible, se demanda-t-elle, qu'on pût songer à faire d'une jeune fille sa femme et que cependant on ne l'aimât pas?... Mon père racontait l'autre jour l'histoire d'un homme qui s'est mariépour devenir riche; sa femme avait une dot immense, mais elle était laide et méchante; elle l'a rendu si malheureux qu'il s'est tiré un coup de revolver; il ne s'est pas tué cependant, et je ne sais plus comment tout cela finissait... Il arrive quelquefois des horreurs pareilles. Mais il arrive aussi qu'on fait des faux, qu'on vole et qu'on empoisonne... Et quel rapport ont ces abominations avec le cher petit monde où je vis, avec mes bons parents, avec ma spirituelle marraine, avec René de Laverdie?...

Quel intérêt le comte aurait-il à m'épouser s'il n'avait pas un peu d'affection pour moi, lui qui est noble, qui est riche, qui est si plein de goût, d'intelligence et d'esprit? Il a un caractère très profond, il est franc, bon, généreux; cela est facile à voir, car il porte toutes ces qualités sur son visage... Et puis, je le sais bien, car sa tante me l'a répété souvent. Quand il parle, tout ce qu'il dit est très simple, et cependant c'est toujours original; il semble que chacune de ses paroles vous donne une idée nouvelle. Pourquoi voudrait-il m'épouser, moi qui suis si sotte, qui n'ai même jamais rien lu de tout ce qui l'intéresse?... (Mais cela, par exemple, c'est bien parce qu'on ne me le permet pas)... Il a vu sans doute que cette petite Gabrielle Duriez a un très grand cœur pour aimertout ce qui est supérieur, juste, beau, et qu'alors elle le comprendrait, lui, et l'aimerait... oh! l'aimerait!...

Et il s'est dit: «Ce sera ma petite femme: puisque j'ai tout, noblesse, esprit et beauté, il est digne de moi de partager avec quelqu'un qui n'a rien de tout cela.»

De tels raisonnements, que Gabrielle se refaisait cent fois dans une même journée, parvenaient quelquefois à la consoler du désappointement et du malaise où la plongeait la conduite de M. de Laverdie. Cependant, devant l'évidence, ces raisonnements perdirent à la fin toute force de persuasion.

Comment conserver l'illusion que celui qui serait dans peu son fiancé, puis son mari, désirât découvrir ou amener entre elle et lui la moindre communion, soit d'idées, soit de sentiments? Il ne s'adressait à elle que rarement et ne paraissait jamais se soucier de savoir ce qu'elle pensait sur les choses les plus sérieuses comme sur les plus insignifiantes. Il s'appliquait à plaire à madame Duriez, ce qui lui était aisé, causait longuement avec son mari, et se montrait presque disposé à traiter Émile en camarade; cependant il conservait, dans ses rapports avec ce dernier, une certaine hauteur qui, si légèrement qu'elle se fît sentir, n'en irritait pas moins jusqu'à la fureur un jeune homme vaniteux et jaloux.

Six semaines peut-être s'étaient écoulées depuis le jour où Gabrielle avait guetté de sa fenêtre, avec un cœur doucement ému, la voiture de sa marraine qui descendait de Montretout. Elle était de nouveau à la même place et dans la même attitude, mais à une autre heure, et agitée par des pensées bien différentes.

C'était le soir, un peu avant minuit. Quelques personnes avaient dîné chez ses parents, le capitaine Arnaud, entre autres, puis la marquise avec son neveu. Ces deux derniers venaient de se retirer. René avait traité la jeune fille avec une courtoisie plus raffinée et plus glaciale encore que de coutume; une fois, elle avait rencontré son regard fixé sur elle, et ce regard lui avait paru presque ironique; il est vrai que le comte, comme s'il en avait eu conscience, s'était hâté de lui adresser la parole sur un ton gracieux et enjoué; mais, depuis cet instant, le poids qui pesait sur le cœur de Gabrielle devint si lourd qu'elle se demanda si la force n'allait pas lui manquer pour le porter.

Dès qu'elle eut embrassé sa marraine au bas du perron et répondu à l'inclination profonde de René, Gabrielle, sans rentrer au salon, monta comme une flèche jusqu'à sa chambre. Il faisait très chaud; la nuit était magnifique; on avait laissé les deux croiséesouvertes. Elle s'assit dans l'embrasure de l'une d'elles et se mit à regarder dans la direction du pont.

Elle le trouva vite dans l'obscurité, grâce aux becs de gaz espacés sur les deux trottoirs; il paraissait vide. Bientôt l'omnibus d'Auteuil le traversa lentement, avec un roulement sourd que la jeune fille écouta jusqu'à ce qu'elle ne pût distinguer si elle l'entendait encore ou si c'était son oreille qui en conservait le son affaibli. Une minute après, elle vit paraître deux lumières qui s'avançaient dans la même direction; à la clarté d'un bec de gaz, elle reconnut un landau resté ouvert à cause de la douceur de la soirée: c'était celui de madame de Saint-Villiers. Une petite étoile rougeâtre semblait voltiger au-dessus et marcher avec lui.—Ah! pensa Gabrielle, c'est le cigare de M. de Laverdie; la marquise est toujours contente lorsque la nuit permet à son neveu de fumer dehors à côté d'elle.

Le landau passa plus vite que l'omnibus; il faisait aussi moins de bruit; les pas des chevaux s'amortirent sur le sable aussitôt que le pont fut franchi.

Gabrielle continua à tenir ses yeux fixés sur la masse noire du bois de Boulogne, au-dessus de laquelle l'atmosphère de Paris s'élevait rose comme une vapeur de fournaise. Elle regarda longtemps, longtemps, puistout à coup se retourna... L'idée lui était venue de voir quel aspect prenait, par une belle nuit, cet espace entre les deux collines, cette échancrure ouverte sur l'infini du ciel, par où il lui semblait autrefois que ses rêves arrivaient en flottant jusqu'à elle. L'espace était tout à fait sombre, les étoiles ne brillaient point si bas. Gabrielle prit sa tête entre ses mains et se mit à sangloter.

—Oh! mon Dieu, murmura-t-elle, c'est tout, c'est tout?... Folle que j'étais d'avoir pensé que l'on pourrait m'aimer!... Mais alors, pourquoi donc est-ce qu'il veut m'épouser?... Oh! si cela m'est possible, je ne me marierai jamais!


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