VII
Dans la même semaine, les Duriez donnaient une grande fête.
Les meilleurs musiciens, les rafraîchissements les plus exquis, les décorations les plus nouvelles et les plus dispendieuses, étaient ordonnés pour cette soirée. Toutes les pièces du rez-de-chaussée étaient transformées en salles de bal; le jardin devait être illuminé, et un feu d'artifice tiré à minuit. Des appartements étaient préparés pour quelques-uns des invités venus de loin. Madame de Saint-Villiers, qui n'avait pas encore quitté Paris, et pour cause, bien que juillet fût commencé, avait promis de s'installer à Montretout avec sa femme de chambre dès l'après-midi du grand jour.
Elle fut fidèle à sa parole et elle arriva vers trois heures.
Après avoir donné son avis sur quelques questions importantes, elle laissa madame Duriez dans tout le feu de ses préparatifs, et elle suivit volontiers Gabrielle tout au fond du jardin, dans le bosquet aux roses; le bruit des marteaux des tapissiers ne parvenait pas jusque-là.
Ce fut alors, dans cette charmante solitude où Gabrielle avait si souvent rêvé et pleuré si amèrement, que la vieille dame entretint pour la première fois sa filleule de l'union qu'elle projetait entre elle et son neveu et dont l'idée lui était chère. Elle avait voulu, avant personne d'autre, en parler à la jeune fille; elle devinait bien l'amour de celle-ci, et se réjouissait de voir s'ouvrir ce tendre cœur.
Elle fut un peu désappointée.
Et cependant ce n'était pas sans émotion que Gabrielle écoutait des paroles qui l'eussent inondée de joie quelques jours auparavant. Elle souriait d'un air un peu mélancolique, regardait le gai soleil qui se jouait entre les branches, et, tout en suivant le vol des insectes dans ses rayons, se demandait si quelque chose avait changé, si ce n'était pas un mauvais rêve qu'elle avait fait, si elle n'allait pas être heureuse.—Toutà coup, le sable de l'allée cria sous un pas bien connu; la marquise s'interrompit, et d'un petit air mystérieux et triomphant:—Le voilà! murmura-t-elle.
En effet, René venait d'apparaître de l'autre côté du buisson de roses. Il portait sur sa physionomie un air ému, anxieux, humble presque, que Gabrielle ne lui avait jamais vu. Encore trop loin pour parler, il adressa à la jeune fille un long regard, qui troubla profondément celle-ci.—Allons, pensa-t-elle, l'épreuve sera plus douloureuse encore que je ne le croyais: au commencement du moins il m'avait épargné cette odieuse comédie.
L'attendrissement qui l'avait gagnée lorsqu'elle écoutait sa marraine fit aussitôt place dans son cœur à un mouvement d'indignation et de fierté, qu'elle prit pour de la force.
M. de Laverdie salua avec gaieté. Il venait seulement voir comment se trouvaient ces dames et si sa tante était arrivée; il était attendu et devait repartir, mais il reviendrait le soir dès neuf heures.
—Vous voyez, fit-il en riant, j'ai trouvé mon chemin tout seul jusqu'ici. Madame Duriez a déclaré qu'elle ne me prêterait pas un domestique; ils sont trop occupés. Mais j'ai reconnu les allées, et je me souvenais de ce massif de roses.
En disant ces mots, il regarda Gabrielle; elle rougit, mais ne leva pas la tête; elle avait pris l'ombrelle de sa marraine et s'occupait d'arranger les plis de la dentelle: cependant elle dut cesser parce que sa main tremblait.
Après avoir causé pendant un instant, madame de Saint-Villiers se leva, comme pour examiner une fleur de plus près; elle fit ensuite quelques pas, parlant toujours; puis, dès qu'elle eut tourné le tronc d'un gros arbre, elle prit tout à coup la fuite, enchantée de sa malice et riant à l'idée du tête-à-tête où elle laissait ses deux enfants.
Gabrielle, qui tenait ses yeux baissés, n'avait pas vu la marquise s'éloigner. Lorsqu'elle s'aperçut enfin qu'elle était seule avec M. de Laverdie, sa consternation et son embarras furent extrêmes; elle n'osa pourtant pas quitter le bosquet sur-le-champ.
Elle espéra d'abord que le jeune homme allait parler, continuer la conversation; mais il ne dit rien, et, à l'expression que prit son visage, elle commença au contraire à craindre qu'il n'ouvrît la bouche.
Elle eût donné tout au monde pour trouver quelques mots à dire, mais rien ne lui venait à l'esprit; un flot brûlant lui montait aux joues; n'y pouvant plus tenir, elle traversa l'allée et se réfugia vers ses roses.
René paraissait cependant aussi troublé qu'elle-même. Comme elle se penchait vers les fleurs, il dit enfin d'une voix timide et presque suppliante:
—Ne m'en donneriez-vous pas une aujourd'hui?... de vous-même?... La première, ma tante vous l'avait demandée.
—Elles ne sont plus à moi, dit la jeune fille: je les ai toutes sacrifiées pour les salons, ce soir.
Et elle ajouta précipitamment:
—Et ma marraine est au soleil, là-bas, tandis que je garde son ombrelle!... Suis-je étourdie!
Elle s'en alla presque en courant; les larmes, malgré tous ses efforts, jaillissaient de ses yeux.
René était devenu extrêmement pâle; il resta un moment à la même place, debout, comme pétrifié; puis il rentra dans le bosquet, s'assit et laissa tomber son front dans ses mains. Il réfléchit ainsi pendant quelques minutes, et, très calme, traversa ensuite tout le jardin, où il ne rencontra personne. Il arriva dans la cour de devant; aucun valet ne se trouvant là pour lui donner son cheval, il le détacha lui-même et se mit en selle.
—Mon Dieu, s'écria madame Duriez par une fenêtre, allez-vous jamais nous excuser, monsieur le comte? C'est une horreur de vous laisser partirainsi! Nous nous conduisons comme des sauvages.
—N'en parlez pas, madame, répondit René en se découvrant. C'est moi qui étais indiscret. Les préparatifs d'une fête, comme les coulisses d'un théâtre, ne sont pas pour les yeux des profanes.
—Indiscret, vous? mais pas du tout, je vous assure. Vous viendrez de bonne heure, ce soir, n'est-ce pas? Je n'ose pas vous prier de rester...
—Je ne le pourrais pas, quoique ce fût un vrai plaisir... J'aurais tâché de me rendre utile. Mais il faut que je m'en aille. Au revoir, madame.
—A ce soir, cher comte. Encore une fois pardon. Y a-t-il seulement un portier pour vous ouvrir la grille?
A peine René fut-il dehors, qu'il mit son cheval à un furieux galop. Il gagna en une demi-heure le faubourg Saint-Honoré. Heureusement on était à ce moment de l'année pendant lequel on dit qu'il n'y a personne à Paris; cette course extraordinaire ne fut donc guère remarquée, et ceux qui suivirent le cavalier des yeux, non sans inquiétude, ne connaissaient pas le comte de Laverdie.
L'intention du jeune homme n'était pas alors de retourner à Montretout dans la soirée; mais il est probable que, de quatre heures à dix, il fit de nouvelles réflexions; car, précisément à ce dernier moment,M. Duriez lui serrait la main sur la plus haute marche du perron chargé de fleurs.
Ce n'était pas en vain que madame Duriez s'était donné autant de mal pendant toute la journée. La maison et le jardin présentaient un aspect charmant. On aurait dit, du reste, que ces deux parties de la propriété avaient changé de rôle et de décoration, tant la maison était pleine de verdure et le jardin de lumières.
Il y avait déjà beaucoup de monde et l'on dansait quand le comte arriva; une des premières personnes qu'il vit fut Gabrielle. Elle était dans un quadrille, à côté d'un grand et beau garçon que René connaissait bien: c'était un officier de cavalerie qu'il avait souvent rencontré chez les Duriez depuis quelques semaines. Arnauld était en grand uniforme, et plus animé, plus brillant que jamais. Gabrielle était en bleu pâle, couleur qu'elle aimait beaucoup sans se douter qu'elle lui allât si bien; elle avait dans les cheveux des roses blanches naturelles. Ce soir-là, on ne pouvait lui reprocher une gaieté trop vive; elle paraissait pourtant heureuse et gardait sur les lèvres un beau sourire un peu rêveur.
René s'était retiré dans l'embrasure d'une croisée ouverte, et la contemplait sans pouvoir détourner un instantses regards. Il venait de se rappeler un autre bal où il avait vu pour la première fois ces fleurs blanches dans ces cheveux blonds et ces grands yeux limpides, profonds, joyeux. Il resta là très longtemps, à demi caché par les larges feuilles d'un palmier; en valsant, elle passa plusieurs fois près de lui sans l'apercevoir. Il remarqua qu'elle dansa deux fois avec le capitaine Arnauld et que celui-ci n'invita personne d'autre.
Cependant madame de Saint-Villiers, fort inquiète, cherchait son neveu de tous côtés.
—Mais il est là! disait M. Duriez. Je lui ai parlé il n'y a pas une heure.
—C'est moi que vous demandez? fit tout à coup René sortant de sa cachette et plus pâle qu'un mort.
—Si c'est vous?... s'écria la marquise presque avec colère. Mais elle s'arrêta, frappée par l'expression singulière du visage de son neveu.—Bon Dieu! mon cher enfant, reprit-elle avec effroi, qu'avez-vous? que vous arrive-t-il?
—Je suis un peu souffrant, répondit René.
—Souffrant? Vous étiez si gai cette après-midi!
—Oui... c'est une chute, presque rien... Mon cheval s'est effrayé en rentrant dans ma cour.
—Et vous êtes tombé!... mais c'est affreux!
—Tombé, non... pas précisément; j'ai sauté à terre,mon pied a un peu tourné... Enfin, je vous donne ma parole que ce n'est rien; seulement, j'aimerais mieux ne pas danser, je crains d'être trop disgracieux. Voyons, chère tante, prenez mon bras et n'ayez pas l'air aussi épouvanté ou l'on va faire cercle autour de nous.
Ils commencèrent lentement à marcher à travers les salons; madame de Saint-Villiers ne pouvait contenir la vivacité de son désappointement.
—Comment avez-vous fait? disait-elle. Vous êtes bon cavalier cependant. Fallait-il que cela arrivât aujourd'hui! Ne pourriez-vous pas vous tirer d'un quadrille? Avec mademoiselle Duriez, c'est ce que je veux dire.
—Eh bien, oui... un quadrille, j'essayerai. Mais elle doit maintenant être engagée pour plus de danses qu'elle n'en pourra donner.
—Nous allons voir.
Gabrielle se trouvait au milieu d'un groupe de jeunes femmes dans une des portes ouvrant sur la terrasse. Elle sentit venir plutôt qu'elle n'aperçut la marquise et M. de Laverdie.
—Chère petite, dit la vieille dame, je vous amène un coupable, mais un coupable écloppé et repentant: il avait une entorse et ne l'a plus sentie quand il avu remuer vos petits pieds. J'intercède pour que vous lui accordiez un quadrille.
—Oh! balbutia la jeune fille, comme je suis fâchée!... Vous vous êtes fait très mal? Mon Dieu, mais je n'ai plus de quadrilles, je crois. Elle ne savait pas trop que faire. Elle se demandait en même temps si la blessure de René était réelle, et quel serait le chagrin de sa marraine au cas où elle refuserait de danser avec lui; elle souffrait encore cruellement de sa propre dureté de l'après-midi.
—Je ne peux pas le prochain, dit-elle, mais je crois que le suivant... oui, le suivant.
—Très bien, c'est convenu, répondit madame de Saint-Villiers, qui voyait son neveu devenir plus blême encore et qui se hâta de l'entraîner vers un sofa.—Mettez-vous là, lui dit-elle, vous ne paraissez vraiment pas à votre aise. C'est encore la faute d'une de vos vilaines bêtes; je vous ai souvent dit que vous montiez des chevaux trop vifs.
Ce n'était pas une douleur physique qui altérait ainsi le visage de René; ses souffrances morales mêmes, s'il en avait, étaient alors dominées par une colère farouche.—Je danserai le prochain quadrille, se dit-il. Pourtant, au lieu de chercher laquelle il inviterait de toutes les charmantes danseuses que ses yeux pouvaientapercevoir, il suivait du regard avec obstination l'uniforme éclatant d'Ernest Arnauld, qui semblait apparaître à la fois dans toutes les parties du bal, tant se montrait infatigable l'entrain du jeune officier.
Tout près du comte se trouvait assise une jeune femme qui se donnait beaucoup de peine pour attirer l'attention de celui-ci en riant et en causant très haut. La joie de cette dame fut au comble lorsqu'au premier coup d'archet M. de Laverdie vint lui demander de l'accepter pour cavalier: René pourtant eût été bien embarrassé s'il lui eût fallu dire dans quelle langue elle avait parlé. Comme il tâchait de découvrir une place libre à travers les salons encombrés, madame Duriez l'aborda.
—Je cherche quelques couples de bonne volonté, dit-elle, pour former un quadrille sur la terrasse; je suis persuadée qu'on y sera très bien. Ne pourriez-vous organiser cela, monsieur le comte?
—Volontiers, madame, dit René, qui dissimulait mal une légère grimace chaque fois que l'excellente personne lui rappelait ainsi son titre.
Il eut bientôt réuni trois autres jeunes couples, qui se déclarèrent ravis de danser au grand air. Au milieu de la chaîne anglaise, ils furent troublés par l'arrivée du capitaine Arnauld, que madame Duriez avait présenté,fort contre son gré, du reste, à une jeune personne timide et ne sachant pas valser; il avait sollicité de cette demoiselle l'honneur d'un quadrille et l'amenait pour prendre part à celui de la terrasse.
—Nous sommes assez nombreux, monsieur, lui dit René d'un ton fort sec.
—Êtes-vous maître des cérémonies, monsieur? répondit l'officier blessé et surpris.
—Monsieur, reprit René, la maîtresse de la maison m'a prié d'organiser ce quadrille. Nous sommes déjà quatre couples; vous voyez bien que vous seriez de trop.
Ces mots, et surtout la façon dont ils furent prononcés choquèrent Arnauld au dernier point. Cherchant ce qu'il devait répondre, n'osant pourtant faire un esclandre, il restait avec sa danseuse au beau milieu du quadrille interrompu: c'était le moment de la seconde figure et l'on se remit en mouvement.
—Mais retirez-vous donc, monsieur! s'écria René en passant près de lui.
Arnauld s'éloigna, et, se penchant avec un sourire vers la jeune fille qu'il avait à son bras:
—Faisons un tour de jardin, dit-il. Si vous voulez bien me promettre le premier lanciers, je vous réponds que vous aurez la meilleure place.
A peine le quadrille fut-il terminé, et les dames installées au buffet que M. de Laverdie trouva moyen de s'esquiver; à la première porte il rencontra Arnauld.
—Je vous cherchais, monsieur, dit celui-ci.
—Je m'en doutais, répliqua René.
—Alors vous savez aussi dans quel but, monsieur. Le ton dont vous m'avez parlé m'a singulièrement déplu.
René, qui avait aussitôt sorti de son portefeuille une carte, la remit au capitaine, en s'arrangeant de façon que personne autour d'eux ne remarquât son mouvement.
On ne se douta pas en effet dans cette gaie réunion de la provocation qui venait d'être faite et acceptée. La fête ne fut marquée par aucun autre incident fâcheux, et elle se prolongea fort tard, à la satisfaction de tous ceux qui restèrent jusqu'au dernier moment.