XII

XII

Gabrielle Duriez n'était pas mariée. Gabrielle Duriez aimait René, elle avait foi en lui, et elle l'attendait.

Ces deux années avaient été tristes pour elle.

Lorsque René était parti pour l'Amérique chercher du travail; lorsqu'il avait renoncé à sa vie de molle élégance, à son titre; lorsqu'il avait vendu, pour payer ses dettes, ses précieuses collections, elle avait appris tout cela par son père. Le brave homme, devant les larmes de sa fille, laissa échapper le secret de sa conversation avec le jeune comte. En voyant le regard ardent, enthousiaste, avec lequel elle accueillit cette confidence; en la voyant mettre les deux mains sur son cœur et baisser les yeux d'un air recueilli, comme si elle prêtait intérieurement, à elle-mêmeet à Dieu, un serment solennel, le pauvre père se troubla et se dit qu'il avait tout perdu. Il aurait dû remettre, sans autre explication, le billet de René; ce qu'il avait de mieux à faire, après tout, eût été de ne pas s'en charger. Un comte qui vendait son mobilier et partait pour l'Amérique après s'être vu refuser la main d'une riche héritière, comme il était facile de le faire passer pour le dernier des mauvais sujets! et le cœur de Gabrielle eût été guéri d'un seul coup. C'était un remède un peu violent, la cautérisation brutale au fer rouge, mais aussi comme l'effet en eût été prompt et certain.

Jamais M. Duriez n'aurait osé avouer à sa femme la maladresse qu'il avait commise. Il frémissait à l'idée que sa fille prononcerait un jour ou l'autre quelque parole qui pût le trahir. Il l'épia d'abord avec inquiétude, pâlissant quand il lui arrivait de la trouver seule avec sa mère; au bout d'un mois, il devint plus tranquille: le nom de René n'était pas venu une seule fois sur les lèvres de Gabrielle.

Pendant l'hiver qui suivit, les Duriez allèrent beaucoup dans le monde; plusieurs partis se présentèrent pour la jeune fille; elle les refusa tous sans hésiter. Ses parents ne s'en étonnèrent pas: aucun ne répondait précisément à leurs vues ambitieuses.

L'été venu, il fut décidé qu'on voyagerait. En Suisse, à Lucerne, dans les beaux salons de l'Hôtel National, on fit la connaissance d'un prince autrichien, qui parut immédiatement disposé à mettre son cœur, sa couronne et sa fortune (car il était riche) aux pieds de mademoiselle Duriez. Madame Duriez triomphait. Un soir, elle accourut toute rayonnante dans la chambre à coucher de sa fille.

—Ma chérie, lui dit-elle, embrasse-moi. Le prince a demandé ta main.

—Ah! chère maman, fit la jeune fille, je vais t'embrasser pour avoir dit non.

—Comment, non? s'écria madame Duriez abasourdie.

Gabrielle défaisait devant la glace ses beaux cheveux blonds, fins et légers comme de la soie. Elle se mit à rire tout en continuant à se regarder.

—Pourquoi as-tu renvoyé ma femme de chambre allemande? demanda-t-elle à sa mère.

—Parce qu'elle n'avait pas l'ombre de goût; elle travaillait mal et te coiffait en dépit du bon sens. As-tu besoin qu'on t'aide? Je vais t'envoyer la mienne.

—Ce n'est pas cela que je veux dire; mais j'ai oublié tout mon allemand. Quelle langue veux-tu que je parle si je deviens princesse?

—Quelle est cette plaisanterie? dit madame Duriez. Tu parleras français naturellement.

Gabrielle rit un peu plus fort.

—Allons, maman, fit-elle, ce n'est pas sérieux? Tu ne veux pas que j'épouse un homme qui me dirait: Che fous atore!

Le prince, pourtant, ne se tint pas vite pour battu. Il suivit la famille Duriez à Paris, où il s'installa dans l'intention d'y passer l'hiver. Il se fit recevoir dans les sociétés où il croyait devoir rencontrer Gabrielle; cela lui était facile, car la présence de ce noble étranger honorait un salon. Il se donnait toutes les peines du monde pour plaire à la jeune fille, dont il était sincèrement et sérieusement épris. C'était un homme d'un extérieur passable, d'un esprit nul, d'un caractère triste, et qui obsédait parfaitement Gabrielle.

—C'est trop fort! disait-elle quelquefois. Il m'a gâté le Righi et la chapelle de Guillaume Tell, et il faut encore qu'il m'empêche de danser... Il a donc juré d'empoisonner tous mes plaisirs?

Gabrielle ne se moquait de ses prétendants que lorsqu'elle commençait à les craindre: or jamais elle n'en avait eu de plus redoutable que le prince. M. et madame Duriez étaient désespérés de l'étrange obstination de leur fille; sous les plaisanteries auxquelleselle avait recours pour se défendre, ils devinaient une fermeté de résolution qui les épouvantait. Un jour, madame Duriez ne put retenir ses larmes, et M. Duriez supplia sa fille, presque à genoux, d'expliquer enfin sa conduite.

—Je ne m'y suis jamais refusée, dit celle-ci très émue. Cette explication est si simple que je la croyais inutile. Je n'épouserai, mes chers parents, qu'un homme que j'aimerai.

Cette réponse, bien qu'assez naturelle, eut pour effet de transformer en colère la douleur de madame Duriez. Elle s'emporta comme jamais cela ne lui était arrivé et traita Gabrielle de fille romanesque et de folle; celle-ci sentit aussitôt se sécher dans ses yeux les larmes que l'attendrissement y avait fait monter.

Sur ces entrefaites, Émile parut. Il ne lui fallut pas longtemps pour être au courant de ce qui se passait.

—Sais-tu ce que tu me ferais supposer? dit-il à sa sœur, croyant probablement lancer un trait spirituel et sans conséquence. Eh bien, que tu penses encore à ce joli drôle, le comte de Laverdie.

M. Duriez tressaillit et regarda sa fille. Elle était devenue plus blanche que de la cire et levait lesdeux mains d'un geste machinal, comme pour repousser le mot affreux qui venait la frapper en plein cœur.

—Elle peut penser à lui, s'écria vivement madame Duriez. Jamais elle ne l'épousera tant que son père et moi serons de ce monde!

Émile se précipita vers sa sœur et mit ses deux bras autour d'elle; il était temps, elle venait de s'évanouir. Ce ne fut pas sans peine qu'on parvint à lui faire reprendre connaissance au bout d'une demi-heure. Ses parents, doublement inquiets et affligés, l'entourèrent des plus tendres soins. On évita toute allusion à la cause de sa défaillance; pendant plusieurs jours on ne la contraignit pas de se rendre à des bals où le prince était invité. Mais la pauvre enfant commença à se sentir bien seule et bien malheureuse et à regarder vers l'avenir avec angoisse.

Tandis qu'elle se demandait, le cœur serré, ce que René était devenu, et pourquoi son absence et son silence se prolongeaient aussi longtemps, madame de Saint-Villiers, qui avait reçu la visite d'Alphonse, cherchait de quelle façon elle allait s'y prendre pour se rapprocher de la famille Duriez.

La vieille marquise n'avait jamais, ni dans sonamour, ni dans sa pensée, séparé René de Gabrielle. Sa filleule et son neveu!... Dieu! la certitude qu'elle allait les revoir et les presser ensemble sur son cœur: y avait-il encore un sentiment de rigueur ou d'orgueil qui pût tenir contre cela?

Elle reçut de René une lettre qu'elle baigna de larmes de joie. Elle y vit une reconnaissance profonde pour sa bonté; elle y retrouva toute la tendresse et toute la grâce de l'enfant sensible et charmant, et, en même temps, elle y découvrit ce qu'elle n'avait pas connu dans son neveu, l'énergie et la force de l'homme fait. Elle se sentit comme dominée par la révélation de ce beau caractère.—Ah! s'écria-t-elle, avec un mouvement de fierté passionnée, il peut renier son nom, il ne démentira pas le sang de sa race!

René appartenait à la noble race de ceux qui s'inclinent devant la puissance de la vérité et celle de l'amour.

Madame de Saint-Villiers lui écrivit à son tour. Probablement qu'elle lui révéla cette fameuse condition dont elle avait parlé au vicomte de Linières. Le fait est qu'après la réponse de René, la réconciliation était complète, et le retour du jeune homme fixé aux premiers jours du mois de juillet.

Cependant madame de Saint-Villiers n'avait pas encore revu la famille de sa filleule. Il lui en coûtait beaucoup de faire les premières avances à ces bourgeois. Ah! s'il n'y avait eu que Gabrielle toute seule! Mon Dieu! combien le cas était embarrassant. Il n'entrait pourtant pas dans sa pensée qu'elle ne dût être accueillie avec gratitude et avec joie.

Un jour, elle fit atteler pour se rendre rue des Petites-Écuries, et, quand le valet de pied eut refermé la portière et relevé le marchepied, elle lui cria: Au Bois! Une autre fois, elle commença une lettre à madame Duriez, et, après avoir tracé ce mot «Madame» et réfléchi pendant un instant, elle écrivit à sa couturière d'avoir à passer chez elle, le lendemain avant midi, et d'apporter des échantillons de velours pour un manteau.

Il arriva cependant un matin que la marquise n'y tint plus. Ce matin-là, elle courut à son secrétaire, prit une plume et une feuille de papier à lettres, sourit au portrait de René qu'elle avait remis elle-même à sa place, et écrivit rapidement ce qui suit:

«Ma belle et chère filleule,

»Refuserez-vous de venir embrasser votre vieille marraine qui s'est aperçue qu'elle ne peut plus vivre sansvous voir? Je vous attendrai demain dans l'après-midi, Dieu sait avec quelle impatience! Arrivez tôt, ma chère enfant, j'ai une foule de choses à vous dire depuis tantôt deux ans que je n'ai pu causer avec vous.

»Je vous envoie les baisers que j'aurais voulu vous donner pendant tout ce temps.

»A demain.»

Le lendemain, vers une heure, Gabrielle entrait sous la voûte bien connue de la vieille maison, rue de Grenelle-Saint-Germain. Elle traversa lentement la cour, pénétra sous la galerie et arriva au pied de l'escalier de marbre. Son cœur était si plein d'espoir qu'elle avait le loisir de songer au passé; elle s'arrêta un instant avant de monter, ainsi qu'elle avait fait, deux ans auparavant, lors de sa dernière visite.

Elle avait changé depuis. Ce n'était plus l'enfant rieuse, coquettement vêtue de bleu pâle et la tête pleine de poétiques visions: c'était une jeune fille ardente et sérieuse, qui savait qui elle aimait, et qui songeait à être digne du grand sacrifice fait pour elle. Sa mise, d'une simplicité gracieuse et sévère, répondait à la tournure plus grave de ses idées, et faisait ressortir la finesse délicieuse de ses traits et la profondeur de ses yeux admirables.

Elle sourit en commençant de gravir l'escalier, parce qu'elle se souvenait que, sur ces mêmes marches, le comte de Laverdie l'avait une fois croisée sans la reconnaître.

Une minute après, elle était pressée entre les bras de sa marraine.

Elles s'embrassèrent longuement, d'un mouvement ému et presque solennel. Puis la vieille dame essuya ses larmes, écarta de son sein la jeune fille, et la contempla avec admiration en la maintenant un instant à la longueur du bras.

—Ah! petite fille, lui dit-elle, que vous êtes jolie et que vous êtes bonne, et que mon René est donc heureux!

Ces quelques mots et l'accent dont ils furent dits déterminèrent l'explosion des sentiments de toute nature qui gonflaient le cœur de Gabrielle; elle éclata en sanglots violents. La marquise, à peine moins troublée qu'elle, s'efforça de la calmer. Quand toutes deux furent un peu remises, madame de Saint-Villiers commença son récit. Il lui fallait apprendre à Gabrielle tout ce qu'elle savait sur le séjour de René en Amérique, puis le voyage d'Alphonse et la scène du duel; enfin elle parla des dernières lettres de son neveu. Elle cacha tout ce qu'elle-même avait souffert,souffrait encore de l'abaissement volontaire d'un comte de Laverdie. C'était sans doute l'effet d'un tact exquis: elle ne voulait ni attrister ni blesser Gabrielle; mais elle pensait d'ailleurs qu'elle ne pourrait être comprise. Elle était mieux que cela pourtant, elle était devinée. L'âme fine de Gabrielle saisissait à merveille ce que les mots ne disaient point; mais il n'y avait en elle aucun étonnement, aucune révolte contre ce qui, pour elle, cependant, devait être l'injustice d'un orgueilleux préjugé. Cette enfant savait la puissance de certaines idées sur les hommes, et elle était capable d'estimer la sincérité partout. Seulement elle se disait que René devait être très supérieur et très grand, et elle sentait son cœur déborder d'un amour infini.

Lorsque la jeune fille se disposa à partir, madame de Saint-Villiers annonça l'intention de la reconduire dans sa voiture. Elle fut très surprise de voir sa filleule rougir d'un air embarrassé et de l'entendre décliner cette offre sous prétexte que sa femme de chambre avait dû l'attendre.

—Vous renverrez votre femme de chambre, ma chère, dit la marquise avec quelque impatience.

Gabrielle rougit plus encore.

—Ah çà! que se passe-t-il? fit la vieille dame toutà fait intriguée. Craindriez-vous, par hasard, que je ne fusse mal reçue chez vous?

—Ah! madame... dit la jeune fille. Elle baissa les yeux et se tut.

Il y eut un instant de silence. La rougeur de Gabrielle avait disparu pour faire place à une grande pâleur. Elle n'osait regarder sa marraine, dont la physionomie, effectivement, lui eût paru peu rassurante. Madame de Saint-Villiers avait redressé sa tête aristocratique et fière, que de magnifiques cheveux blancs couronnaient comme un diadème; un incroyable dédain courbait l'arc de ses lèvres, et de ses prunelles jaillissait un feu qui semblait capable d'anéantir, eussent-ils été présents, les misérables objets de ce mépris souverain.

Madame de Saint-Villiers se souvint-elle tout à coup des secrètes douleurs des deux dernières années? Eut-elle pitié de la douce créature debout devant elle, dont la tristesse et la pâleur étaient touchantes comme une prière? On peut supposer l'un et l'autre, car subitement l'éclat de son regard s'éteignit, sa bouche se détendit dans un sourire; elle s'approcha de Gabrielle et lui prit la main.

—Chère petite, consolez-vous, lui dit-elle. Je gagnerai l'amitié de vos parents; j'obtiendrai leur consentementà votre mariage. Je crois en avoir le moyen, ajouta-t-elle avec finesse. Et si j'échoue, eh bien... je vous enlèverai, vous verrez.

Gabrielle leva les yeux; elle parut chercher un instant des mots dignes de son admiration et de sa reconnaissance, et, n'en trouvant sans doute aucun assez profond, elle s'agenouilla devant la marquise.

Lorsqu'elle rentra chez ses parents, tous les deux se trouvaient absents. Elle ne songea pas à se plaindre d'un moment de solitude, et passa le reste de l'après-midi au milieu des rêves les plus enchanteurs. Deux ans d'attente et d'anxiété étaient amplement rachetés par le bonheur qu'elle éprouvait, et d'ailleurs elle oubliait ses luttes et ses larmes dans la pensée que René avait, lui aussi, beaucoup souffert.

Dans la soirée, elle attendit que son frère eût quitté la maison, comme c'était l'habitude de celui-ci après le dîner, puis elle pria ses parents de vouloir bien lui prêter un moment d'attention.

M. et madame Duriez étaient tout prêts à l'écouter, car ils n'ignoraient pas que leur fille avait ce jour même rendu visite à la marquise de Saint-Villiers. Ils échangèrent un coup d'œil pour s'encourager l'un l'autre à rester fermes, ou plutôt M. Duriez subit lecoup d'œil redoutable de sa femme, puis ils donnèrent la parole à la jeune fille.

—Madame de Saint-Villiers a désiré me revoir, dit celle-ci, parce qu'elle s'est réconciliée avec son neveu...

Elle hésita, espérant une question, un mot; ne rencontrant qu'un silence glacial, elle continua d'une voix basse, rapide et décidée:

—Elle sait bien que le sort de René et le mien ne peuvent pas être séparés.

—Pas être séparés! répéta madame Duriez avec explosion. Mais ils n'ont jamais été réunis, que je sache.

—Ah! chère maman, mon père vous dira que depuis deux ans M. Laverdie travaille courageusement à conquérir ma main, et à effacer jusqu'aux moindres traces d'une jeunesse un peu légère.

Madame Duriez se tourna lentement et majestueusement vers son mari; son visage un peu gras, régulier de traits, assez beau, était soudain devenu tout blanc; des larmes de colère brillaient dans ses yeux.

—Vous saviez cela, monsieur Duriez? dit-elle en appuyant sur chaque syllabe avec une énergie de fâcheux augure.

Quant à lui, il aurait voulu rentrer sous terre.

—J'ai cru, balbutia-t-il, que Gabrielle oublierait...

Madame Duriez était stupéfaite: était-il possible que pendant deux années son mari lui eût caché quelque chose! Elle le regarda, puis sa fille. Celle-ci, sentant que son père lui était favorable, mais voyant combien il avait besoin d'être soutenu dans ces bonnes dispositions, s'était glissée jusqu'à lui; elle s'était emparée d'une de ses mains qu'elle serrait en guise d'encouragement, tout en levant vers sa mère son beau regard plein de supplication.

—Mais c'est donc un complot! s'écria madame Duriez.

—Ma chère amie, je te jure...

Elle l'interrompit avec fureur.

—Comment! mais c'est un véritable aventurier que ce Laverdie! N'est-il pas assez prouvé qu'il n'en voulait qu'aux millions de votre fille?

Si madame Duriez ne s'était point tant hâtée à se mettre en colère, il est probable que la scène eût tourné tout différemment. M. Duriez était fort éloigné de prendre le parti de sa fille, et encore plus de secouer l'ascendant de sa femme. Mais il était honnête et juste, bien que faible. Il savait combien l'accusationde bassesse portée contre le comte était mal fondée, puisque deux ans auparavant, dans leur dernière entrevue, rue des Petites-Écuries, il eût suffi à M. de Laverdie de dire un seul mot pour obtenir cette énorme dot, toujours mise en avant. Il protesta donc avec force. Gabrielle l'en remercia par ses caresses; et madame Duriez, que confondait cette révolte inattendue, crut son mari beaucoup plus décidé qu'il ne l'était à favoriser les désirs de leur fille.

Un peu de lumière jaillit de cette conversation. La délicatesse, l'amour sincère et fidèle de René furent tellement mis en évidence que madame Duriez se vit positivement à bout d'arguments. Gabrielle ayant parlé d'abandonner sa dot et d'aller, après son mariage, défricher aussi les forêts de l'Amérique, la pauvre femme se prit à trembler à l'idée de perdre sa fille. Elle saisit entre ses bras la petite enthousiaste; elle l'embrassa à plusieurs reprises.

—Mon Dieu, soupira-t-elle, et j'avais rêvé de faire une princesse de cette enfant!

Un sourire fugitif effleura les lèvres de Gabrielle, mais elle ne répondit rien.

L'avenir réservait à madame Duriez une consolation suprême. Madame de Saint-Villiers vint la voir et lui tendre la main. Elle eut la joie de faire attendre dansson salon l'orgueilleuse marquise; elle lui vendit cher ses bonnes grâces.

—Mon Dieu, dit-elle, oui: nous marierons nos deux enfants puisqu'ils s'aiment. C'est une assez singulière raison, vu l'époque où nous sommes. Ah! bien, s'il suffisait seulement de dire: je vous aime!... Généralement il n'en est pas ainsi, l'on demande autre chose. C'est assez naturel, en effet, qu'au contrat chacun apporte sa part.

Évidemment le mariage faisait à madame Duriez l'effet d'un pique-nique.

—Ce qu'il y a d'extraordinaire, poursuivit-elle, c'est que c'est justement parce qu'ils se sont aimés qu'ils ne sont pas encore mariés. Voilà ce qui me dépasse absolument. Il est vrai que je ne suis pas romanesque; non, je ne m'en suis jamais piquée, grâce au ciel! Quand j'ai épousé M. Duriez, ce n'est pas que je l'aimais, car je ne l'avais pas vu trois fois. Mes parents ont arrangé cette affaire; ils se sont assurés qu'il était honnête homme et que nos fortunes se trouvaient égales. Je me suis fiée à eux, et je n'ai pas eu lieu de m'en repentir. M. Duriez en dirait autant de son côté, je crois. Là, enfin, voyons, si ces deux enfants ne s'étaient pas mis tout à coup dans la tête de s'aimer, ma fille serait comtesse de Laverdie àl'heure qu'il est; le mariage se serait fait tout tranquillement, et depuis deux ans ils seraient heureux. N'êtes-vous pas de mon avis, madame la marquise?

La marquise inclina gravement la tête. Elle s'était attendue à ce que madame Duriez ferait tout pour la blesser et la forcer à rompre définitivement; mais les moyens employés par celle-ci manquaient leur effet à cause de leur grossièreté même. On éprouvait plus de dégoût que de colère à voir cette femme, jadis si platement obséquieuse, poser le masque et laisser éclater ses sentiments vulgaires. Le langage et le ton de la voix s'accordaient du reste avec les paroles.

—Madame, dit la marquise au moment de se lever pour partir, vous avez fait tout à l'heure une remarque dont j'ai admiré la justesse, et dont la forme, tout à fait concise, m'a charmée: dans un contrat, disiez-vous, chacun doit apporter sa part. Mademoiselle votre fille possède, n'est-ce pas? une dot de plusieurs millions...

Ces deux mots passèrent entre les lèvres de madame de Saint-Villiers nettement, tranquillement, sans intonation ironique.

—Quinze cent mille francs de dot, et une fortune de quatre millions en perspective, dit madame Duriez.

Cette fois chaque syllabe retentit avec un accent de clairon.

—Voici ce que je donne à mon neveu, reprit madame de Saint-Villiers.

Elle était admirablement digne, cette vieille dame, dans son geste plein de simplicité; elle tendit un papier plié à madame Duriez.

Celle-ci le prit et le considéra avec une expression effarée.

C'était le fac-similé du testament par lequel le marquis Hubert de Saint-Villiers léguait au fils de son petit-neveu René de Laverdie, au cas où celui-ci se mariât et eût un fils, le marquisat de Saint-Villiers avec le titre attaché au domaine. A cette pièce en était jointe une autre par laquelle le comte René de Laverdie, seul héritier de ce nom, se désistait, dès son vivant, de son titre en faveur de son fils aîné.

Voilà quelles étaient les conditions que la marquise avait imposées à son neveu pour prix de sa réconciliation avec lui. S'il n'avait pas consenti à laisser revivre les noms et les titres si chers au cœur de la vieille dame, elle fût morte en le maudissant. Or il n'avait pas hésité. Il respectait ces titres, il vénérait ses ancêtres, et surtout il chérissait sa tante. Son but, à lui, était atteint: il avait affranchi son esprit et saraison; il avait réparé ses fautes et prouvé son amour. D'ailleurs il ne se croyait pas en droit d'enlever à son fils, s'il en avait un, l'héritage de noblesse qui devait lui appartenir; il se promettait de faire de ce fils un homme: peu lui importait ensuite qu'il fût un comte et un marquis.

Cependant madame Duriez reconduisait madame de Saint-Villiers.

—Chère marquise, lui disait-elle, quel homme remarquable que votre neveu! Quel courage! Quel caractère splendide! Nous serons fiers, croyez-le bien, de lui donner notre Gabrielle. Il revient dans quelques jours, n'est-ce pas? Quand je pense que voilà bientôt deux ans qu'il est parti... Dieu! que ce temps nous a semblé long!

Madame de Saint-Villiers se sauvait positivement; elle ouvrait les portes elle-même. Au vestibule, elle se trompa et se précipita dans une serre; la maîtresse du logis voulut absolument la retenir pour lui montrer des plantes rares.

Par bonheur, M. Duriez, quittant les bureaux, pénétrait dans la maison d'habitation. Il aperçut ces dames au milieu des palmiers et s'empressa de venir les rejoindre. Comme, dans sa bonhomie, il ne manquait ni de délicatesse ni de tact, sa présence fut loind'être mal venue. Il regardait sa femme à la dérobée avec un grand étonnement; c'est qu'il ne comprenait rien au changement qu'il remarquait en elle, à son air radieux, à ses manières empressées auprès de la marquise.—Tant mieux, pensa-t-il, je vais pouvoir me réjouir du bonheur de Gabrielle.—Le matin même, il avait reçu, par un de ses correspondants, des nouvelles de M. Laverdie: on rendait à l'intelligence et au caractère de ce jeune homme un témoignage des plus flatteurs. René avait pris son rôle au sérieux, paraît-il; il était tout tranquillement sur le chemin de faire fortune.

Enfin la marquise put prendre congé.

M. Duriez l'accompagna à travers la cour jusqu'à sa voiture. Elle lui dit adieu et lui serra la main avec une véritable effusion. Pour la première fois de sa vie, elle se demanda si tous les honnêtes gens n'étaient pas égaux; mais, après secondes réflexions, cette idée lui parut monstrueuse.

—J'ai assuré, se dit-elle alors, le bonheur de mes deux enfants, des deux seuls êtres qui me restent à aimer; j'ai sauvé le nom de Saint-Villiers et celui de Laverdie: je puis maintenant mourir en paix. Mais combien il m'en a coûté, grand Dieu!


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