Keinec et Boishardy gravirent lestement les marches de l'escalier sombre et tortueux qui conduisait au logement de Pinard. Keinec avait hâte de rejoindre Yvonne; Boishardy était impatient de se trouver en face du prisonnier qu'avait fait le jeune chouan. Une faible clarté, brillant sur le palier du deuxième étage, vint activer leurs pas, et bientôt ils eurent atteint la porte d'entrée du misérable logis.
Au pied de cette porte, accroupie sur la dernière marche de l'escalier, ils aperçurent, à la lueur s'échappant d'une petite lampe posée sur le carreau, Yvonne, dormant doucement la tête appuyée contre la muraille, et les mains jointes comme si le sommeil fût venu la surprendre dans la prière. La jeune fille avait cédé à la fatigue morale aussi bien qu'à l'épuisement physique, et elle s'était endormie. La pauvre enfant n'avait pas voulu rester dans la même pièce que Diégo, bien que celui-ci fut incapable d'essayer un seul mouvement.
Keinec avait solidement attaché l'Italien au pied du lit de Pinard; et comme il n'avait pas pris la précaution de bander la blessure que son poignard avait faite en traversant la main du misérable, le sang avait continué à couler avec violence, et Diégo avait senti ses forces diminuer d'heure en heure. Une épouvantable crainte s'était emparée de lui. Une pensée horrible le torturait. Cette pensée était que, peut-être, Keinec voulait le laisser mourir lentement d'épuisement et de faim. Il voyait, comme dans un rêve fantastique, défiler devant lui toutes les effrayantes angoisses de l'homme condamné à une semblable mort. Bâillonné étroitement, il ne pouvait articuler un son, et tout espoir d'être secouru était bien perdu pour lui. Cependant, de temps à autre, semblable au noyé qui se raccroche à une branche frêle et délicate, et croit trouver un moyen de salut, Diégo se reprenait à songer à Pinard.
—Il est libre, pensait-il; il rentrera à Nantes ce soir; il viendra ici et il me délivrera.
Puis une autre réflexion venait anéantir cette suprême espérance.
—Carrier le fera disparaître. Il sera arrêté et noyé ce soir peut-être; et c'est de moi qu'est née cette inspiration! Oh! tous mes plans détruits, tout mon avenir brisé par un hasard fatal. Maudite soit cette passion inspirée par Yvonne! Maudite soit la pensée qui m'est venue de me servir d'elle! Qu'avais-je donc besoin de rentrer dans cette maison? Y a-t-il donc un Dieu pour guider ainsi nos pas en dépit de nous-mêmes? Un Dieu! reprit-il en frémissant; un Dieu! Oh! non! non! Je ne veux pas y croire! Un Dieu! une justice! une autre vie! Je souffrirais trop! Cela n'est pas! cela n'est pas!
Et l'œil de l'ancien bandit calabrais, se relevant vers le ciel, semblait lui jeter un regard de menace et de défi. Le marquis de Loc-Ronan commençait à être vengé des supplices que lui avait infligés son bourreau.
Bientôt, à l'épuisement causé par la perte du sang, se joignirent les hallucinations provoquées par la fièvre. Diégo vit alors passer sous ses yeux, qui se fermaient en vain pour ne pas regarder, le panorama de sa vie antérieure, et le cortège de ses victimes.
A chaque crime, à chaque meurtre commis dans les Abruzzes, l'Italien poussait un blasphème nouveau espérant conjurer ces apparitions sinistres; mais la justice divine, niée par cette âme dépravée, semblait s'acharner à une juste vengeance. Diégo ne se vit délivré de cette sorte de revue rétrospective que pour retomber dans les angoisses du présent. Ce fut en ce moment qu'un bruit extérieur le fit tressaillir. L'espérance et la crainte se succédèrent dans sa pensée, et son esprit tendu passa, en quelques secondes, par toutes les nuances énervantes de l'inquiétude et de l'anxiété.
—Est-ce Pinard? se disait-il. Est-ce l'homme qui m'a blessé? est-ce la délivrance? est-ce la mort?
Cependant Yvonne aussi avait entendu le bruit qui avait ému l'Italien. Elle se redressa vivement, et vit devant elle Keinec et Boishardy. La jeune fille tendit la main à son sauveur, tandis que le chef royaliste la contemplait en souriant avec bonté.
—C'est-elle, n'est-ce pas, Keinec? demanda-t-il en désignant Yvonne.
—Oui, monsieur le comte, répondit le jeune homme.
Et se tournant vers Yvonne, il ajouta:
—C'est M. de Boishardy. Sans lui et sans Marcof, je ne te sauvais pas. Ils ont fait plus que moi, car, sans leur secours, je ne serais pas à Nantes, et tu serais la victime de ce misérable.
La jeune fille voulut s'incliner sur la main du chef; mais le gentilhomme, l'attirant doucement à lui, déposa un baiser sur son front pâli.
—Pauvre enfant! murmura-t-il, vous avez bien souffert!
—Hélas! monseigneur, j'ai été folle!
—Oh! les monstres! fit Boishardy avec une colère sourde. Enfin, mon enfant, vous êtes sauvée maintenant, et désormais vous aurez de braves cœurs pour vous défendre. Keinec et Jahoua seront les premiers; mais je viendrai ensuite si vous le voulez bien. Pauvre Jahoua! il doit maudire deux fois sa blessure qui l'a contraint à rester au placis.
En entendant prononcer le nom du fermier, Yvonne rougit subitement, et Keinec sentit les mains de la jeune fille frissonner dans les siennes. Une émotion terrible agita le brave gars. Ses yeux se voilèrent et il devint d'une pâleur extrême.
—Elle l'aime toujours! pensa-t-il.
Puis une révolution subite sembla s'accomplir dans son âme, et une douceur ineffable remplaça peu à peu l'expression de haine qui avait envahi ses traits.
—Elle l'aime! se dit-il encore. Il faut qu'elle soit heureuse! Mon Dieu! permettez que je sois tué cette nuit!
Boishardy se mordait les lèvres. Le gentilhomme avait compris ce qui se passait dans l'âme des deux jeunes gens, et il se repentait du mot imprudent qu'il venait de prononcer. Aussi, voulant écarter le nuage sombre qu'il remarquait sur le front de Keinec, s'empressa-t-il de changer le sujet de la conversation.
—Où est ton prisonnier? lui demanda-t-il brusquement.
—En haut, répondit le jeune homme.
—Montons alors, et hâtons-nous!
Yvonne les suivit. La pauvre enfant, elle aussi, s'était aperçue des sentiments qui se peignaient sur le visage de son sauveur, et elle sentait le trouble et la crainte entrer de nouveau dans son âme.
Pendant les quelques heures qu'ils étaient demeurés ensemble, Keinec avait raconté une majeure partie des événements qui s'étaient succédé depuis la nuit fatale où Raphael avait enlevé la jolie Bretonne. Seulement, par un sentiment d'une délicatesse exquise, il ne lui avait pas fait part du serment échangé entre lui et Jahoua, lors de la fuite de Diégo, ce serment, qui avait pour but d'abandonner l'amour d'Yvonne à celui qui parviendrait le premier à retrouver la jeune fille et qui l'arracherait aux griffes de ses ravisseurs.
Yvonne, ignorant cette circonstance et connaissant le caractère impétueux de Keinec, s'était donc sentie saisie par une terreur vague en remarquant l'altération des traits du jeune homme, et, à cette terreur, venait encore se joindre un autre sentiment. La pauvre enfant aimait toujours Jahoua; elle venait d'entendre dire à Boishardy que son fiancé était blessé, et elle avait compris que, lui aussi, était demeuré fidèle. Elle voulait savoir et elle n'osait interroger. Son regard, en rencontrant celui de Keinec, arrêta subitement sur ses lèvres les questions prêtes à s'en échapper. Elle baissa la tête et comprima un soupir. Keinec alors se rapprocha d'Yvonne. Un violent combat avait lieu dans l'âme du Breton. Enfin, il passa la main sur son front et leva les yeux vers le ciel avec une expression de résignation infinie.
Boishardy pénétrait dans le logement de Pinard. Keinec retint Yvonne prête à le suivre, et se penchant vers son oreille:
—Jahoua sera guéri lors de notre arrivée, dit-il à voix basse, et il t'aime plus que jamais!
Yvonne poussa un cri, ses yeux rayonnèrent d'un suprême éclat de joie, et, saisissant la main du jeune homme, elle la porta à ses lèvres avant que celui-ci eût pu deviner son intention et arrêter ce mouvement.
—Sois béni! murmura-t-elle; tu es bon comme le Dieu de clémence!
—Qu'y a-t-il? fit Boishardy en se retournant.
—Rien! répondit Keinec. Entrons maintenant et hâtons-nous! Marcof est peut-être en péril et j'ai besoin de me trouver en face d'hommes à combattre, de périls à braver, d'ennemis à frapper!
Le jeune homme prononça ces derniers mots avec un tel élan de férocité sauvage, qu'Yvonne frissonna de tout son être. Boishardy comprit encore ce qui se passait dans le cœur du pauvre gars.
—Ton cœur est aussi grand par la bonté que par le courage, dit-il. Viens! ne pensons plus qu'à notre mission.
—Ce n'est pas de la bonté, répondit Keinec en pressant la main que le gentilhomme lui tendait affectueusement, c'est encore de l'amour!
Yvonne demeura dans la première pièce et les deux hommes passèrent dans celle où était attaché Diégo.
Tandis que Boishardy reconnaissait l'infâme beau-frère du marquis de Loc-Ronan sous le costume de l'envoyé du Comité de salut public, Marcof et Carfor pénétraient dans la maison du citoyen proconsul. En passant devant le poste de la compagnie Marat, le marin se contenta de serrer davantage, en signe d'avertissement, le bras de l'ex-berger passé sous le sien. Le sans-culotte comprit à merveille. Les sentinelles, reconnaissant Pinard, lui livrèrent passage sans difficulté. La compagnie Marat savait que son lieutenant était attendu chez Carrier. Pinard marcha donc droit au cabinet du représentant.
Carrier était alors chez Angélique, dont l'appartement était situé à l'étage supérieur. Lorsqu'on vint lui annoncer le retour de Pinard, il lâcha un juron énergique exprimant à moitié ce qui se passait en lui. Cependant faisant contre fortune bon cœur (au fond il craignait son lieutenant), il se hâta de descendre et pénétra dans son cabinet avec de grandes démonstrations de joie.
Pinard, sous l'étreinte de Marcof, joua son rôle à merveille. Il savait que la moindre hésitation de sa part, le plus léger signe surpris, la plus simple parole empreinte de trahison eussent été le signal d'une mort immédiate. Il présenta Marcof comme l'un des braves patriotes annoncés dans sa lettre du matin.
—C'est lui qui t'a aidé à fuir? demanda Carrier.
—Oui, répondit le marin en s'avançant.
—Tu as donc séjourné parmi les brigands.
—Comme tu le dis.
—Longtemps?
—Trois mois.
—Où cela?
—Un peu partout, dans les environs de Nantes.
—Quoi! ont-ils de leurs bandes si proches de la ville?
—Mais oui. Les gueux sont assez hardis. La preuve en est qu'ils ont osé pénétrer ici la nuit dernière.
—Qui les commandait?
—Boishardy.
—Tu sais que Pinard m'a promis de me mettre à même, dans quelques heures, de m'emparer de ces brigands d'aristocrates.
—Oh! je te le promets aussi, moi. Je te jure de te mettre face à face avec eux!
—Mais Pinard m'annonçait deux hommes. Pourquoi es-tu seul?
—Mon compagnon est au Bouffay.
—Il devait venir avec toi.
—Il n'a pas voulu.
—Pourquoi?
—Parce qu'il a ses raisons. Que t'importe? Pourvu que nous nous battions c'est tout ce qu'il te faut; et nous nous battrons parfaitement. Si tu en doutes, demande à Pinard; il sait ce que nous pouvons faire....
Tout en parlant ainsi, Marcof s'était peu à peu rapproché du proconsul. Sa main droite jouait avec le manche de son poignard. Une pensée rapide venait de traverser son cerveau. Carrier était là, en face de lui, à portée de son bras terrible. Marcof fit encore un mouvement, mais il s'arrêta.
Une hésitation effrayante se lisait sur sa physionomie expressive. En une seconde, toute la honte de l'action qu'il allait commettre se révéla à lui. Lui, l'homme de guerre, le soldat, le marin, lui habitué à frapper ses ennemis en face, lui Marcof enfin, lever son bras armé sur un être sans défense, tuer dans l'ombre comme un bandit, assassiner un homme, quel qu'il fût, qui se livrait à ses coups sans défiance, n'était-ce pas l'action d'un lâche qu'il allait accomplir? Marcof recula.
Carrier ne se doutait pas du danger momentané qu'il venait de courir. Pinard, profitant du moment d'hésitation du marin, s'était avancé peu à peu vers la porte, lorsque Marcof releva brusquement la tête. Du geste il rappela près de lui le sans-culotte.
—Écoute, lui dit-il. A toi à parler au citoyen Carrier. Raconte-lui ce que je veux faire et ce que je demande.
—Ah! tu demandes quelque chose? interrompit le proconsul.
—Oui.
—Si c'est de l'argent, je t'avertis que la République est pauvre.
—Je ne veux pas d'argent.
—Que veux-tu donc?
—Pinard va te le dire.
—Parle, alors.
—Il veut, répondit Carfor, il veut avoir le droit de fouiller dans les prisons et de disposer de deux hommes.
—C'est une vengeance, n'est-ce pas? demanda le proconsul dont les regards s'éclaircirent.
—Peut-être, répondit le marin.
—Tu crains qu'ils n'échappent, et tu veux les tuer toi-même.
—Je crois que tu as deviné.
—Eh bien! laisse-les où ils sont, alors; ils souffriront davantage.
—Non; je veux les avoir entre les mains.
—Tu y tiens donc bien?
—Beaucoup.
—Eh bien, cela pourra se faire.
—Ce soir?
—Je n'y vois pas d'inconvénient.
—Donne l'ordre alors de nous laisser passer. On nous a refusé l'entrée des prisons.
—Écris-le, je vais signer.
Et Carrier désigna du geste le bureau sur lequel se trouvaient papier, plumes et encre. Marcof se dirigea vers le meuble, attira un siège, prit place, et posa la main sur une feuille ornée de l'en-tête républicain. Pinard étouffa un soupir de joie. Son œil vitreux s'éclaircit brusquement, et il fit un pas en arrière. Marcof lui tournait le dos, et Carrier placé entre eux assurait encore sa retraite. Alors le lieutenant de la compagnie Marat s'avança silencieusement vers la porte; profitant du moment de liberté que lui avait imprudemment laissé le marin, il allait fuir, il allait s'élancer au dehors. Déjà il étendait la main pour saisir le bouton de la porte. Une seconde encore et c'en était fait de Marcof; car la liberté de Pinard c'était la mort immédiate du frère de Philippe de Loc-Ronan.
Marcof avait pris une plume et allait la tremper dans l'encrier; l'accomplissement de cet acte si simple allait peut-être lui coûter la vie.... Par bonheur, le tapis ne couvrait pas toute l'étendue du plancher de la pièce; un craquement d'une feuille du parquet sur lequel Carfor posa le pied, cependant avec une précaution extrême, rappela le marin à la situation présente. D'un seul bond il fut debout, et sa main saisit la crosse d'un pistolet. Pinard vit le geste, le comprit à merveille, et revint sur ses pas en affectant une tranquillité d'esprit qui était loin de son âme. Carrier n'avait rien vu, rien deviné; il songeait à Fougueray qui manquait l'heure du rendez-vous, et dont il cherchait à s'expliquer l'absence.
—Eh bien? fit-il en voyant Marcof se lever.
—Je ne sais pas écrire, dit le marin. Que Pinard prenne la plume.
Et, s'approchant du sans-culotte, il lui passa familièrement la main sur l'épaule gauche, et appuya son doigt légèrement sur la naissance du cou. Pinard devint pâle comme un linceul, tout son corps frissonna convulsivement, et il se précipita vers le fauteuil placé devant le bureau.
—Je suis prêt! dit-il en attirant fiévreusement à lui la feuille de papier que Marcof avait repoussée. Que faut-il écrire?
—L'ordre de nous laisser entrer dans les prisons sur l'heure.
Pinard traça rapidement quelques lignes et passa l'ordre préparé et la plume au citoyen représentant. Carrier prit l'un et l'autre et se pencha pour signer. Mais relevant la tête.
—A propos, dit-il en s'adressant à Marcof qui avait repris le bras de Pinard; à propos, citoyen, quels sont les noms de ceux que tu veux avoir?
—Qu'est-ce que cela te fait? répondit le marin, que toutes ces lenteurs commençaient singulièrement à impatienter.
—Cela fait beaucoup, attendu qu'il y a certain prisonnier que je ne dois et ne puis livrer. Le bien de la République avant tout.
—Oh! ceux-là n'intéressent guère le salut de la République! Il s'agit d'un ci-devant domestique d'un ci-devant noble.
—Un domestique seul?
—Non; lui et son compagnon.
—Et comment les nommes-tu?
—Je ne sais pas sous quel nom le dernier a été écroué; mais le premier se nomme Jocelyn.
—Jocelyn! reprit Carrier en se redressant et en lâchant la plume.
—Eh bien oui, Jocelyn! dit Marcof étonné de l'accent avec lequel le proconsul venait de répéter le nom du vieux serviteur.
—Oh! oh! fit Carrier, cela demande réflexion alors.
—Pourquoi?
—Parce qu'il me plaît de réfléchir.
—Mais il ne me plaît pas d'attendre, à moi! s'écria Marcof qui sentait qu'il allait bientôt ne plus être maître de lui-même.
—Plaît-il? fit Carrier en relevant le front avec insolence.
En ce moment la porte s'ouvrit doucement.
—Qu'est-ce? demanda Carrier à une sorte de valet qui parut timidement sur le seuil.
—Citoyen, répondit le pauvre diable, c'est le souper.
—Eh bien, le souper?
—Il est prêt....
—A table, alors! s'écria le proconsul avec une joie manifeste; à table!
—Et cet ordre? signe-le donc! dit Marcof en se contenant à peine.
—Quel ordre?
—Tonnerre! celui que je te demande, et qu'il faut que tu me donnes.
—Après souper, citoyen!...
—Cependant....
—Allons, à table! Tu m'as tout l'air d'un bon patriote. Soupons ensemble, et ensuite tu prendras tous les aristocrates que tu voudras. Ce sera de la besogne toute faite. Viens donc, les amis nous attendent.
Marcof dévora son impatience. Il sentait, à n'en pas douter, qu'un éclat perdrait non seulement lui, mais encore Philippe. Carrier l'avait pris par le bras et s'efforçait de l'entraîner.
Le marin n'hésita plus. Se dégageant doucement, il saisit la main de Pinard qu'il voulait avoir toujours à sa portée; et s'adressant à Carrier:
—Eh bien! répondit-il, soupons ensemble et nous verrons si tu sais boire!
Puis se penchant à l'oreille de Pinard, tandis que le proconsul ouvrait la porte communiquant avec le salon:
—Garde à toi! murmura-t-il; nous mourrons ensemble si je dois mourir! Il faut griser Carrier, et lui faire signer ce que je voudrai qu'il signe.
Une inspiration subite venait de traverser l'esprit du brave marin; sa pensée courait rapidement vers un plus vaste horizon; il espérait pouvoir sauver d'autres victimes encore. C'était cette inspiration généreuse qui lui avait donné la force de dominer sa nature violente et impétueuse.
Carrier, lui, avait accueilli avec une joie réelle l'annonce du souper qui le dispensait et de signer immédiatement l'ordre demandé et de donner une explication de son refus.
—Dès que Fougueray sera arrivé, se disait-il, je saurai à quoi m'en tenir. Alors j'agirai en conséquence et je ferai envoyer ce drôle au dépôt. Si Fougueray a voulu se jouer de moi, au contraire, en pensant me dérober un ordre qui lui permette d'agir avant l'heure convenue, il se trahira en se trouvant chez moi en face de son complice. D'ailleurs, j'ai tout à gagner en attendant et rien à perdre.
Quant à Pinard, lui aussi se réjouissait de ce retard, car il se disait de son côté qu'il était impossible qu'au milieu du tumulte ordinaire présidant à toutes les orgies du proconsul, il ne trouvât moyen de se débarrasser de Marcof et de se venger de son ennemi. Tous trois étaient donc entrés dans le salon, chacun ayant, comme on le voit, des pensées bien différentes.
Ce salon, dans lequel ils venaient de pénétrer, était une vaste pièce, aux proportions élégantes, splendidement éclairée, et envahie, comme cela était la coutume chaque soir, par nue foule nombreuse et peu choisie. Rien n'était plus étrange, plus incroyable, plus pittoresquement hideux que la vue de cette société bizarre qui formait la cour du proconsul. On y voyait des généraux républicains, des officiers supérieurs de la garnison de Nantes en sabots et en épaulettes de laine, suivant l'usage de l'époque; des membres du département en carmagnoles, la tête coiffée du bonnet phrygien, les bras nus, les manches déchirées; des juges au tribunal révolutionnaire, sans gilet et sans cravate; des sans-culottes de la compagnie Marat, aux vêtements sales, graisseux, maculés de taches de sang; des fournisseurs, des habitués des clubs, des orateurs patriotes aux allures grossières, aux propos ignobles; des femmes sans nom aux yeux ardents, aux regards éhontés.
Les uns jouaient, les autres hurlaient, presque tous fumaient la pipe à la bouche, se prélassant sur des sièges soyeux que le sybaritisme du citoyen représentant avait fait mettre en réquisition dans les somptueux hôtels des ex-grands seigneurs. Des blasphèmes effrayants retentissaient dans tous les coins du salon, non qu'ils fussent l'expression de violentes disputes, mais c'étaient tout simplement les fleurs dont on ornait le langage.
Marcof, l'intrépide corsaire, le voyageur infatigable qui avait tour à tour visité les tavernes anglaises, les musicos de la Hollande, tous les lieux de débauche qui sont l'apanage des villes maritimes, Marcof n'avait jamais contemplé un ensemble plus hideux, plus repoussant, plus dégradant pour l'espèce humaine.
Après s'être esquivé des empressements dont lui et Pinard étaient l'objet, il avait entraîné son compagnon dans un angle de la pièce, et, quoique Carrier fût venu l'y retrouver, absorbé qu'il était par ce qu'il voyait et ce qu'il entendait, à peine écoutait-il le citoyen représentant. Enfin la présence d'esprit lui revint. Il comprit que rester en arrière des autres serait se mettre mal dans la pensée du proconsul. Sans quitter Carfor, il se jeta dans le tourbillon à l'annonce que le souper était servi, et tous passèrent pêle-mêle dans la salle à manger.
Carrier prit place au centre de la table. Marcof s'assit en face de lui, et Carfor se laissa tomber sur un siège à côté de celui que l'on pouvait, à bon droit, nommer son maître. Deux places seules demeurèrent vides: l'une à la gauche de Carrier, l'autre à la droite de Marcof.
La table était servie avec une profusion qui contrastait outrageusement avec l'état de famine dans lequel était plongée la ville entière; mais Carrier était sensuel, mais Carrier était maître absolu, mais Carrier ne reculait devant aucun crime, aucune infamie pour assouvir ses passions, ses goûts ou ses moindres désirs, et peu lui importait qu'une partie de la population mourût de faim et de misère, pourvu qu'il ne manquât de rien. D'ailleurs plus la mortalité serait grande et plus vite sa mission serait accomplie, puisque la seule qu'il se fût donnée était de tuer, de tuer toujours.
Le placement des convives excita bien par-ci par-là quelques querelles, beaucoup de blasphèmes et pas mal de gourmades, mais ces gentillesses étaient l'assaisonnement ordinaire des soupers et avaient l'avantage d'amuser singulièrement le proconsul. Enfin, tous s'assirent et le calme se rétablit presque.
—Servez! dit alors Carrier d'une voix de maître, et prévenez les citoyennes que nous les attendons!
Les valets, ou pour nous servir du style de l'époque, «les officieux», s'empressèrent d'obéir.
—Où donc est le citoyen délégué? demanda Grandmaison, placé sur le même rang que Marcof et presque an face de Carrier.
—Fougueray? répondit le représentant. Je ne sais ce qu'il fait; il devrait être ici.
Au nom de Fougueray, Marcof avait tressailli.
—Fougueray! répéta-t-il.
—Un délégué du Comité de salut public de Paris, dit Goullin.
—Est-ce que tu l'as vu, Pinard? dit le marin en baissant la voix et en touchant, ainsi qu'il l'avait déjà fait dans le cabinet de Carrier, le sans-culotte entre les deux épaules.
Pinard se courba sous la faible pression, et lança à son voisin un regard suppliant.
—Oui, répondit-il.
—Est-ce donc le Fougueray que Brutus devait envoyer chercher? Est-ce le comte de Fougueray avec lequel tu étais en relation politique? Réponds nettement, réponds vite!
—C'est lui! dit précipitamment Carfor; c'est le même! Ne me touche pas, je t'en conjure! Je souffre trop!
Marcof laissa échapper de ses lèvres un sifflement de joie.
—Ah! se dit-il, c'est décidément Dieu qui m'a conduit à Nantes!
En ce moment la porte du fond s'ouvrit, et deux femmes rayonnantes de beauté et de parure firent leur entrée dans la salle. Tous les regards se tournèrent vers elles, et des applaudissements les accueillirent de toutes parts. Ces deux femmes étaient Angélique Caron et Hermosa.
La situation se compliquait singulièrement pour Marcof. Le marin reconnut sur-le-champ Hermosa, et comprit que la seconde qui allait suivre devait décider de son sort et du succès de la soirée.
Sur un double signe de Carrier, Angélique accourut prendre place à ses côtés, et l'Italienne se dirigea fièrement vers le siège resté vide à la droite de Marcof. Hermosa, occupée de répondre aux propos qu'on lui adressait sur son passage, n'avait pas pu voir encore celui qui allait être son voisin de table. Cependant elle approchait lentement. Le moment devenait horriblement critique.
Marcof, résolu à tout, la main droite appuyée sur la crosse de son pistolet, se tourna complètement vers Pinard, avec lequel il parut engagé dans une conversation des plus intéressantes. Il entendit, sans bouger, le murmure soyeux de la jupe qui frôlait sa chaise; il sentit Hermosa prendre place et s'installer à son côté.
Alors, tout en paraissant jouer négligemment avec l'arme meurtrière qu'il avait saisie, il la tira de sa ceinture, appuya la main droite sur la table, et la tenant de façon à ce que le canon menaçant fût dirigé vers Hermosa, il se retourna lentement. Une résolution terrible se lisait sur son front, et ses yeux étincelèrent de menaces.
Le geste de Marcof avait attiré tout d'abord l'attention de sa voisine, qui se pencha en avant pour essayer de distinguer les traits de l'homme à côté duquel elle se trouvait. Alors Marcof releva brusquement la tête, et ils se trouvèrent subitement tous deux face à face.
Hermosa pâlit affreusement. Du premier coup d'œil elle reconnut le frère du marquis de Loc-Ronan, le chouan qui, deux ans auparavant, l'avait interrogée dans la forêt de Plogastel, l'homme auquel enfin elle avait voué une mortelle haine.
La situation était tellement tendue, que le moindre incident pouvait en rompre l'équilibre, et transformer le souper en une scène sanglante. Marcof se taisait, mais ses yeux parlaient pour lui. Hermosa y lut si nettement l'arrêt de sa mort à la plus légère imprudence, qu'elle refoula au fond de sa poitrine le cri prêt à jaillir de sa gorge.
Les autres convives, heureusement, étaient trop occupés à vider les bouteilles et à fêter les mets qui encombraient la table, pour prêter attention à ce qui se passait sur le visage d'Hermosa.
—Eh! citoyen, cria tout à coup Carrier en s'adressant à Marcof; eh! citoyen, comment te nommes-tu? Cet aristocrate de Pinard a oublié de m'annoncer ton nom!
—On m'appelle le tueur de hyènes, répondit Marcof.
—Le tueur de hyènes?
—Oui.
—Où diable as-tu pris ce nom-là?
—Je ne l'ai pas pris, on me l'a donné.
—Où cela?
—En Afrique!
—Tu as donc tué des hyènes?
—Pardieu! sans compter celles que je tuerai encore.
—Est-ce que tu es marin?
—Mais oui.
—Et maintenant tu restes à terre pour faire la chasse aux aristocrates?
—Tu l'as deviné.
—Bravo! à ta santé!
—A la tienne et à celle de la citoyenne! répondit Marcof en élevant son verre de la main gauche, tandis que de la droite il enlaçait Hermosa et l'attirait à lui comme pour l'embrasser, mouvement fort ordinaire à la table du proconsul.
Hermosa plia sous l'étreinte du marin.
—Un mot et tu es morte! lui glissa Marcof à l'oreille, en effleurant de ses lèvres le cou de la courtisane, afin de motiver son action.
—Hermosa! hurla Carrier, si tu m'es infidèle, je te fais déporter ce soir!
—Tiens! tu es jaloux? riposta Marcof; vilain défaut, citoyen, et qui sent l'aristocrate. Liberté, égalité, c'est ma devise! Donc, si tu es libre d'embrasser la citoyenne, je sois libre aussi de le faire, et nous sommes égaux tous deux devant son amour. Bois donc! et vive la nation!
—Vive la nation! hurla l'assemblée tout entière.
—Bravo le tueur de hyènes!
—Vive la liberté!
—Vive l'égalité! cria-t-on de toutes parts.
Marcof grandissait en popularité. Carrier lui-même, habitué à voir tout plier devant lui, trouvait amusante la franchise du marin. Néron aussi avait ses bons jours.
—Dis donc, citoyen, reprit-il en ricanant, est-ce que c'est en Afrique que tu as pris l'habitude de souper avec un pistolet à côté de ton assiette?
—Justement.
—Mais ce n'est pas d'usage ici.
—Et la liberté donc? D'ailleurs, demande à Pinard pourquoi je ne quitte jamais mes armes. Il te le dira, lui. Allons, Pinard, qu'est-ce que tu as? Tu ne dis rien! Tu ne parles pas! Est-ce que ton séjour parmi les aristocrates t'a rendu muet?
Et Marcof, passant encore son bras autour du cou du misérable, appuya le doigt sur la place qu'il avait déjà touchée deux fois. Carfor se redressa comme s'il venait d'être mordu par un serpent.
—Parle donc! répéta Marcof.
—Qu'ai-je à dire? s'écria le sans-culotte avec une volubilité fiévreuse, tandis que le sang envahissait subitement son visage et tendait les veines de son cou; qu'ai-je à dire, si ce n'est que tu es le meilleur des patriotes que j'aie jamais connus. Vive le tueur de hyènes!
Pinard s'arrêta. Ses traits crispés exprimaient une douleur effrayante. Mais l'orgie montait rapidement à son comble; les paroles s'entre-croisaient de tous côtés. Personne, pas même Carrier, ne fit attention à l'expression de la physionomie de Pinard. On entendit seulement qu'il vantait le patriotisme de son voisin, et comme celui de Pinard avait une grande réputation, on chanta les louanges du nouveau venu. Le lieutenant de la compagnie Marat se pencha vers Marcof, et, le regard plus suppliant que jamais, il murmura à voix basse:
—Par pitié, je ne pourrais en endurer davantage. J'aimerais mieux mourir!
—Tu souffres donc?
—Comme un damné.
—Alors, songe à ceux que tu as fait souffrir!
—Oh! pensa Carfor, dussé-je être tué cette nuit par toi, tu ne sortiras pas vivant de cette maison.
Un tumulte étourdissant régnait dans la salle. On était à peine à la moitié du souper, et presque tous les convives étaient ivres. Carrier prodiguait ses caresses à Angélique Caron. Chacun criait, jurait, blasphémait, sans s'occuper de son voisin. Marcof alors se pencha vers Hermosa, à laquelle il n'avait encore adressé la parole que pour lui donner l'avertissement que nous connaissons.
—Tu m'as donc reconnu? demanda-t-il d'une voix railleuse.
—Oui, répondit sourdement la courtisane.
—Et cela t'étonne de me rencontrer ici?
—Qu'y viens-tu faire?
—Es-tu vraiment curieuse de le savoir?
—Peut-être.
—Allons! ne joue pas la comédie en prenant des airs de reine. Je te connais trop pour que tu te donnes cette peine. Cordieu! maîtresse de Carrier, c'est une belle fin, et j'ai dans l'idée que ce sera là ton dernier amour.
—Comme ce souper sera ton dernier repas.
—Je ne crois pas.
—Moi, je l'espère; tu vois que je suis franche.
—A merveille; seulement, n'oublie pas que si je tombe, tu tomberas avant moi! Cependant, il te reste un moyen de t'échapper de mes mains.
—Lequel?
—Celui de continuer à être franche.
—A quel propos?
—A propos des questions que je vais t'adresser.
—Des questions, à moi?
—Sans doute.
—Je ne comprends pas.
—Tu vas comprendre. Oh! ne t'alarme pas. Personne ne nous entend, et au milieu de ce bruit épouvantable nous pouvons causer ensemble; seulement, ne t'étonne pas de ce que je me tiens à demi penché vers ce cher Pinard; c'est un ami que j'aime tant, que je veux toujours avoir un œil sur lui; et puis, quand il entendrait notre conversation, il n'en abusera pas, je m'en porte garant. Dis-moi, ma belle, lorsqu'il y a un peu plus de deux années tu tombas entre mes mains, tu te rappelles, sans doute?
—Oui. Après?
—Un peu de patience. Cette même nuit, je trouvai dans l'abbaye de Plogastel un homme mourant. Cet homme se nommait le chevalier de Tessy, et passait pour ton frère....
—C'était mon frère, interrompit Hermosa.
—Vraiment?
—Certes!
—Eh bien! cela est fâcheux pour la famille, car j'ai reconnu dans celui qui se donnait ce titre un ancien bandit que j'avais vu dans les Calabres.
—Impossible!
—Bah! Il l'a avoué lui-même.
—Tu mens! dit Hermosa avec rage, car elle crut que le marin était plus instruit encore qu'il ne le paraissait. Tu mens! Aussi bien, dis ce que tu voudras, je ne répondrai plus.
—Tu ne répondras plus?
Hermosa garda le silence.
—Allons, continua Marcof, il faut que je te raconte une petite histoire. Tu vois ce digne Pinard qui est là, assis près de moi. Cette nuit, nous étions ensemble à quelques lieues de Nantes. J'avais à lui parler d'affaires, et j'étais venu le chercher hier. Eh bien! lui aussi ne voulait pas parler. Sais-tu ce que j'ai fait? Le moyen est des plus simples, mais il est infaillible. J'ai fait chauffer à blanc une petite plaque de tôle et je l'ai appliquée sur l'épaule droite du citoyen. La chair a crié, la plaque s'est enfoncée, et lorsque je l'ai enlevée, elle emportait avec elle la peau et laissait l'épaule à vif. Alors j'ai fait scier une étrille d'écurie et j'en ai appliqué un morceau du côté des piquants, bien entendu, sur la brûlure. Puis, j'ai fait attacher solidement l'étrille sur la plaie. En posant seulement le doigt dessus, je fais de Pinard tout ce que je veux; en ce moment, je n'ai qu'un geste à accomplir pour le voir tomber à genoux et demander grâce!
—Que m'importe! dit Hermosa; me crois-tu en ton pouvoir?
—Je ne dis pas cela précisément; mais ce qui est incontestable, c'est que je puis te brûler la cervelle avec ce pistolet.
—Tu ne le ferais pas!
—Pourquoi donc?
—Parce que ce serait assurer ta mort.
—On ne tue pas Marcof comme cela. J'ai encore un poignard et un autre pistolet; c'est plus qu'il n'en faut pour profiter de la surprise que causera ta mort.
—Mais que me veux-tu donc? dit la courtisane dominée complètement par son interlocuteur dont elle connaissait l'audace à toute épreuve.
—Je veux que tu répondes à mes questions.
—Encore?
—Toujours! Regarde! le canon de cette arme est à deux pouces de ta poitrine; personne ne peut te sauver. Veux-tu répondre?
—Mais....
—Veux-tu répondre, oui ou non?
—Eh bien!... oui!
—Franchement?
—Franchement.
—Ce Raphaël était-il ton frère?
—Non!
—Avait-il donc volé le titre qu'il portait?
—Oui!
—Tout à l'heure, Carrier t'a appelée Hermosa. Est-ce ton nom?
—Oui.
—Tu ne te nommes donc plus Marie-Augustine?
—Non!
—Mais qui es-tu?
—Qui je suis?
—Oui.
—La marquise de Loc-Ronan!
—Mensonge!
—Tu sais bien que je ne mens pas!
—Je veux connaître le mystère qui t'environne, s'écria Marcof avec violence. Je le veux! Parle!... parle! ou tu es morte!
—Qui donc va mourir? répondit Carrier qui depuis un moment prêtait une attention singulière à ce qui se passait en face de lui et remarquait enfin la contenance d'Hermosa.
Marcof, entraîné par la violence de son caractère, avait abandonné toute prudence.
Il n'était plus temps de reculer. Il se leva brusquement, et appuyant le canon de son pistolet sur le front de la courtisane:
—Réponds! s'écria-t-il.
Hermosa poussa un cri d'horreur. Carrier, épouvanté, se leva avec précipitation. Tous les convives, surpris, hésitèrent un moment; mais ce moment eut à peine la durée d'un éclair.
Pinard venait de profiter de la faute commise par son voisin; saisissant l'instant où Marcof se levait, il avait arraché le second pistolet qui pendait à la ceinture du marin.
—C'est toi qui vas mourir! hurla-t-il d'une voix triomphante.
Marcof fit un bond en arrière au moment où Carfor pressait la détente, et la balle, dirigée par la main de Dieu, effleura la poitrine du marin et brisa le crâne de la courtisane. Le corps inanimé d'Hermosa s'affaissa sur la table qu'il inonda de sang. Un cri d'épouvante répondit à la détonation. Marcof comprit qu'il était perdu.
Rassemblant toutes ses forces, il saisit le bord de la table, roidit ses nerfs d'acier et renversa le meuble sur les convives qui lui faisaient face. Les flambeaux glissèrent, les bougies s'éteignirent et l'obscurité remplaça subitement l'éclat des lumières. Alors le marin, son poignard à la main, s'élança, abattant et renversant tout ce qui lui faisait obstacle.
Il gagna rapidement la porte au milieu des cris et du pêle-mêle. Dans l'escalier il rencontra quelques sans-culottes qui accouraient. Une fenêtre s'ouvrait en face de lui; Marcof n'hésita pas un moment, il la franchit et sauta en dehors. Il était tombé devant le poste même de la compagnie Marat. La sentinelle croisa la baïonnette sur lui. Le marin se releva vivement et prit la fuite. Une balle siffla à ses oreilles et hâta encore sa course.
Par bonheur, Marcof avait pris la direction du Bouffay. Arrivé sur la place, il se précipita vers l'échafaud. Boishardy et Keinec l'y attendaient.
—Perdu! s'écria Marcof avec désespoir; tout est perdu par ma faute!
—Non! répondit Boishardy, tout est sauvé; nous pouvons pénétrer dans la prison!
—Comment cela? Il est neuf heures à peine.
—J'ai un blanc-seing de Carrier!
—Un blanc-seing de Carrier?
—Le voici; je l'ai rempli. Venez! je vous expliquerai tout plus tard. J'ai trouvé ce papier dans la poche du prisonnier fait tantôt par Keinec; venez, hâtons-nous!
La prison était voisine; les trois hommes y furent en quelques secondes. Boishardy s'avança le premier.
—Ordre de Carrier! dit-il en présentant la feuille tout ouverte à l'officier de service. Celui-ci la prit, puis la mettant dans le tiroir de la petite table devant laquelle il était assis:
—Passez, citoyens, dit-il.
—Tu vois ce qu'il nous faut? répondit Boishardy.
—Oui; mais ce n'est pas mon affaire. Entrez et adressez-vous aux geôliers.
Boishardy, Marcof et Keinec pénétrèrent dans la prison. Marcof laissait agir son ami. Celui-ci alla droit au bureau du directeur de l'entrepôt, comme disaient les sans-culottes. L'officier les avait fait accompagner par un grenadier chargé d'appuyer leur demande. Il avait gardé par devers lui l'ordre en blanc rempli par Boishardy, selon l'usage, afin de mettre sa responsabilité à couvert.
Boishardy formula le but de sa mission. Il venait chercher, au nom du citoyen représentant, deux prisonniers: le ci-devant marquis de Loc-Ronan et le citoyen Jocelyn, ci-devant valet de chambre. Le grenadier appuya la demande, comme il en avait l'ordre de son chef.
—Jocelyn... et Loc-Ronan... répéta l'inspecteur; mais ils sont exécutés depuis longtemps.
—Impossible, répondit Marcof; Pinard m'a affirmé le contraire.
—Quand cela?
—Aujourd'hui même.
—Peut-être a-t-il raison.... En tous cas, ils ont été incarcérés dans la salle numéro 7; s'ils vivent, ils y sont encore.
—Et où est cette salle?
—Au fond de la deuxième cour, escalier H, troisième étage; voici l'ordre pour le geôlier de service.... Veux-tu que je te fasse accompagner?
—Inutile, répondit Boishardy, nous trouverons bien.
Au moment où Marcof et ses compagnons gravissaient l'escalier indiqué, un roulement de tambour, appelant aux armes les hommes du poste de garde, retentit dans la première cour.
Ils s'élancèrent plus rapides que la pensée. A la faible lueur d'une lanterne fumeuse qui éclairait le corridor, ils distinguèrent deux portes se faisant face. L'une d'elles portait le numéro 7. L'autre était surmontée de cette inscription tracée en lettres noires:
CHAMBRE DU SURVEILLANT
Boishardy heurta violemment à cette dernière. Elle s'ouvrit aussitôt et Piétro parut sur le seuil. Il tenait à la main une petite lampe.
—Que veux-tu, citoyen? demanda-t-il.
—Le prisonnier Loc-Ronan et le prisonnier Jocelyn.
—Le citoyen Loc-Ronan? répéta le geôlier.
—Eh oui, tonnerre! s'écria Marcof en avançant.
La figure du marin se trouvait alors en lumière. Piétro poussa une exclamation joyeuse.
—Marcof! s'écria-t-il.
—Tais-toi! répondit le marin en tirant son poignard.
—Ne me reconnais-tu pas? Mais regarde-moi donc! disait le geôlier tremblant de joie. Quoi! tu ne veux pas reconnaître Piétro le Calabrais?
—Piétro?
—Lui-même.
—Eh bien, si tu m'aimes toujours, mon garçon, rends-moi un dernier service.... Fais sortir tout de suite MM. de Loc-Ronan et Jocelyn.
—Le marquis?
—Oui.
—Ils ne sont plus dans la salle commune.
—Où sont-ils?
—Là, dans ma chambre. J'ai su que cet homme était ton frère, et je voulais le sauver.
—Brave garçon! s'écria Marcof dont les larmes sillonnaient le visage.
—Ainsi Philippe est là? demanda Boishardy.
—Oui, messieurs, répondit le marquis de Loc-Ronan qui venait de pousser la porte et se précipitait dans les bras de ses amis.
Keinec, pendant ce temps, pénétra dans la chambre et s'approcha vivement de la fenêtre donnant sur la cour. Il aperçut des sans-culottes portant des torches, et il reconnut Carfor parmi eux.
—Nous sommes cernés! s'écria-t-il.
—Allons... dit Boishardy, il ne nous reste plus qu'à mourir.
—Mais au moins nous mourrons ensemble, répondit Philippe. Une arme! Donnez-moi une arme! Nous sommes quatre!...
—Vous m'oubliez donc, monseigneur? fit une voix émue.
Le vieux Jocelyn s'avançait à son tour.
—Tiens, dit Marcof, prends ce poignard.
—Ils montent, cria Keinec.
—Essayons toujours de vaincre, répondit Marcof.
—Non, non, fuyons, interrompit Piétro. Venez, venez, suivez-moi. Que l'un de vous seulement éteigne la lanterne.
Keinec brisa la lampe. Piétro alors saisit la main de Marcof et l'entraîna dans l'obscurité. Leurs compagnons les suivirent. On entendait les pas des sans-culottes qui gravissaient hâtivement l'escalier. L'obscurité pouvait encore protéger Piétro et ceux qu'il dirigeait; mais cette obscurité allait cesser, car déjà la lueur des torches apparaissait à l'entrée du corridor.
Piétro venait d'atteindre l'extrémité opposée. Il poussa une porte tout ouverte, et pénétra dans une petite pièce dans laquelle brûlait une bougie enfermée dans une lanterne sourde. Tous se précipitèrent. Piétro referma la porte et poussa deux verrous intérieurs.
—La porte est doublée de fer, dit-il; pendant qu'ils l'abattront, nous aurons le temps de fuir.
—Par où? demanda Boishardy.
Piétro désigna les fenêtres. Il y en avait trois toutes garnies de barreaux de fer.
—Nous n'aurons pas le temps de scier les barreaux, fit observer Marcof.
—Ils le sont, répondit le geôlier. Détachez-les vite.
Keinec, Boishardy et Jocelyn s'élancèrent. Effectivement, les barreaux des trois fenêtres, sciés habilement, aux deux extrémités, n'offrirent aucune résistance. Pendant ce temps, Piétro, ouvrant un coffre, en tirait trois cordes à nœuds.
—Attachez cela, dit-il; j'ai ménagé un barreau exprès. Comme il n'y a pas de prisonniers dans cette aile, on ne pose plus de sentinelle au dehors de ce côté.
—Mais, dit Marcof, tu avais donc tout préparé?
—Sans doute. Puisque cet homme était ton frère, je devais le sauver.
—Oui, ajouta Philippe, ce pauvre garçon m'avait promis de fuir avec nous.
—Les cordes sont attachées, cria Keinec.
En ce moment, un bruit épouvantable éclata dans le corridor, et la porte trembla sous les coups de la hache.
—Partez! fit Piétro.
—Philippe, Jocelyn et toi, d'abord, répondit Marcof.
—Mais....
—Il y va de la vie. Partez, tonnerre! ou nous périrons tous.
L'hésitation n'était pas possible; la porte commençait à se fendre. Philippe enjamba une fenêtre. Piétro s'élança sur l'autre, et Marcof aida Jocelyn à escalader la troisième. Tous trois disparurent.
—A nous! fit M. de Boishardy. Dépêchons!
Il était temps en effet. La porte volait en éclats, les fers des piques la traversaient. Les plaques de tôle offraient seules encore une minime résistance. Pinard, l'œil en feu, l'écume aux lèvres, excitait les sans-culottes. Boishardy et Keinec étaient déjà au dehors; leur tête passait encore au-dessus de l'appui de la fenêtre.
—Venez donc! cria le gentilhomme à Marcof qui restait immobile.
Tout à coup la porte tomba, renversée dans l'intérieur. Marcof venait de saisir la corde à nœuds.
—Vite! cria-t-il à ses compagnons qui se laissèrent glisser rapidement.
—Coupez les cordes, hurla Pinard en se précipitant vers la fenêtre sur laquelle venait de monter le marin. Coupez-les....
Il ne put achever. Une balle lui fracassait la mâchoire. Marcof laissa tomber son pistolet désarmé, et se laissant glisser rapidement, il acheva de descendre. Philippe le reçut dans ses bras.
—En avant, dit Boishardy; du silence, et suivez-moi tous!...
—Où est Keinec? demanda Marcof.
—Il est parti en éclaireur, répondit Philippe.
—Silence! ordonna Boishardy; on se bat à l'une des portes de la ville.
Keinec accourait.
—Fleur-de-Chêne vient d'attaquer, dit-il vivement.
—Alors, nous sommes sauvés; en avant!
Et tous, suivant les pas du gentilhomme soldat, s'élancèrent dans la direction de l'Erdre.
—Comment Fleur-de-Chêne est-il déjà à Nantes? demanda Marcof sans ralentir la marche.
—Keinec lui a porté l'ordre de s'approcher de la ville. Tout s'est fait pendant votre absence. Seulement, Fleur-de-Chêne a attaqué trop tôt.
—Qu'importe! qu'il tienne jusqu'à notre arrivée, et nous passerons.
—Oh! il tiendra. Il a dû surprendre la garde; il avait le mot de passe.
—Qui le lui avait donc donné?
—Moi.
—Vous, Boishardy?
—Sans doute. J'ai fait de la besogne de mon côté. Savez-vous quel était l'homme que j'ai trouvé chez Pinard?
—Non.
—C'était le comte de Fougueray.
—Le comte de Fougueray?
—Eh oui, morbleu! le comte de Fougueray. C'est sur lui que j'ai trouvé le blanc-seing de Carrier, qui nous a servi à pénétrer dans la prison. C'est lui qui m'a donné le mot de passe que j'ai transmis à Fleur-de-Chêne, et grâce auquel Keinec a pu sortir de la ville et conduire Yvonne près de nos gars. J'ai su le faire parler. Cela a été long, mais enfin j'en suis venu à bout.
—Et qu'est-il devenu?
—Il est mort.
—Mort?
—Les souffrances l'ont tué.
—Tonnerre! Je ne saurai donc jamais la vérité? Je ne saurai donc jamais ce qu'était réellement ce bandit?
—Si fait, dit Piétro qui n'avait pas quitté Marcof, et venait d'entendre cette courte conversation. Je te la dirai, moi, car je sais tout.
—Tu connaissais cet homme? s'écria le marin avec étonnement.
—Cet homme se nommait Diégo, celui dont tu as détruit la bande dans les Abruzzes, la nuit même où tu nous as quittés. Rappelle-toi les deux voyageurs assassinés, la jeune fille sauvée par toi, et tu devineras la vérité.
—Oh! je comprends....
—Attention! interrompit Boishardy, nous voici en présence de l'ennemi!
Ils venaient en effet d'arriver près de la porte de la ville d'où partait la fusillade. Un violent combat s'y livrait. Les soldats républicains, surpris dans le sommeil par la bande de Fleur-de-Chêne, opposaient néanmoins une vive résistance.
Ils attendaient du secours de la ville. Ce secours arrivait. Goullin, à la tête des sans-culottes, déboucha sur la petite place au moment même où Boishardy et ses compagnons s'élançaient vers les leurs.
Le tambour battant la charge annonçait en même temps la rapide arrivée d'un nouveau renfort. Marcof et Boishardy comprirent que la lutte allait devenir impossible, et qu'il fallait forcer le passage coûte que coûte. Le marin fit entendre le cri de ralliement des chouans.
Aussitôt Fleur-de-Chêne arrêta l'élan de ses hommes. Les soldats de garde, décimés, se replièrent sur les sans-culottes. Un passage était libre. Boishardy en profita habilement.
—Fuyez! cria Marcof. Je reste avec Fleur-de-Chêne pour protéger la retraite.
—Non pas, partez tous! je réponds du reste! répondit le chouan qui venait de pousser un cri de joie en reconnaissant ses chefs.
Boishardy et Keinec saisirent Marcof et l'entraînèrent malgré lui. En ce moment le combat recommença. Fleur-de-Chêne soutint bravement le choc. Il avait deux cents hommes avec lui, et il avait choisi les meilleurs soldats et les gars les plus déterminés du placis.
Les sans-culottes reculèrent; mais les soldats républicains les soutinrent. Alors une tuerie épouvantable ensanglanta la porte de la ville. Après une heure d'efforts surhumains, Fleur-de-Chêne, blessé, donna l'ordre de la retraite. Il avait perdu un quart de son monde.
Les chouans, à un signal donné, se dispersèrent tout à coup, et, mettant l'obscurité à profit, s'élancèrent dans la campagne. L'officier bleu qui avait pris le commandement des troupes, n'osa pas les poursuivre. Il craignait d'aventurer ses hommes, connaissant par expérience les ruses royalistes. Pendant ce temps, Pinard était transporté sans connaissance dans la maison du proconsul.
Quant à Marcof, à Boishardy, à Philippe, à Yvonne et à leurs compagnons, ils avaient atteint Saint-Étienne. La mission du marin était accomplie; il avait sauvé son frère. Seul Keinec était triste et sombre.
A l'extrémité sud-ouest de l'Europe, au plein sud de la péninsule espagnole, et à l'entrée de ce canal étroit creusé entre les deux vieux continents par quelque bouleversement gigantesque, par quelque cataclysme effroyable, et qui du lac méditerranéen a fait une mer tributaire du vaste Océan, se creuse dans les terres, en découpures capricieuses, une énorme baie, profonde et sûre, fréquentée dès l'enfance de la navigation par les nombreux navires de toutes les nations maritimes. Cette baie est celle d'Algésiras, dont les deux bras, s'élançant à droite et à gauche dans les eaux bleuâtres qui les baignent, semblent s'efforcer de tendre à l'Afrique une main amie, que celle-ci refuse de prendre en s'éloignant.
Par un phénomène bizarre, et qui prouve jusqu'à l'évidence que jadis les deux continents ont été violemment désunis, tout ce qui est saillie dans l'un est creux dans l'autre. De Ceuta au Spartel, du cap Trafalgar à la pointe d'Europe, on dirait une vaste langue de terre découpée par le milieu à l'aide d'un seul coup d'un emporte-pièce: ici un promontoire, en face une baie; à droite et à gauche, les deux versants opposés d'une montagne tranchée par son centre en deux parties égales. De sorte que si, par un effort titanesque, un rapprochement subit avait lieu, creux et saillies rentreraient les uns dans les autres pour ne former qu'un même tout, exactement comme la chose se pratique dans ces jeux de casse-tête chinois qui font la joie et le désespoir de l'enfance. Néanmoins, l'Afrique semble se renfermer dans son impassibilité orientale et se recule devant les démonstrations amicales que lui font les deux bras étendues de sa vieille sœur l'Europe. Ces deux bras, ces deux points extrêmes, sont Gibraltar et Tarifa.
Gibraltar, avec sa montagne aride descendant à pic dans la mer, comme s'enfonce en face d'elle la montagne des Singes, qui lui sert de pendant sur la terre africaine, Gibraltar, avec ses maisons anglaises, ses jardins impossibles, sa fumée de charbon de terre, ses sentinelles aux habits rouges, abritées des ardeurs du ciel sous de petits toits en paille; Gibraltar, avec ses canons qui percent le roc et montrent leurs gueules menaçantes comme des milliers de têtes d'épingles enfoncées dans une grosse pelotte de soie brune.
Tarifa avec ses maisons mauresques, ses habitudes arabes, ses femmes enveloppées dans leur «haich» savamment drapé, qui leur couvre la figure et ne laisse passer que l'éclair d'un grand œil noir frangé de cils d'ébène; Tarifa, enfin, avec ses balcons espagnols aux verts feuillages, et ses rues désertes à l'heure du soleil.
Au centre du golfe, assises sur la terre du Cid, on voit, à droite, San-Roque, à gauche, Algésiras, toutes deux véritables villes espagnoles, toutes deux filles non dégénérées de la poétique Andalousie. Puis pour horizon les montagnes qui entourent Grenade. Sur la tête un soleil sans nuage. Sous les pieds une mer calme et azurée. Gibraltar est un diamant maritime de l'Europe, et, suivant leur habitude, les Anglais l'ont fait monter pour le passer à leur doigt. Ils ont dédaigné les autres points du golfe dont la position topographique, pour être tout aussi pittoresque, est bien moins défendue par la nature. Mais ces considérations, dont le développement nous entraînerait trop loin, ne sont pas du ressort du roman. Contentons-nous de dire au lecteur que, sans plus ample peinture, nous le conduisons dans la baie que nous venons de nommer. Treize mois se sont écoulés depuis le moment où nous avons interrompu notre récit. C'est au mois de janvier 1794 que nous allons le reprendre.
Il est dix heures du matin; l'air est tiède et le soleil rayonnant. Une forte brise de l'est souffle dans le détroit et augmente la force du courant qui porte la Méditerranée vers l'Océan. Un navire vient de doubler le rocher de Gibraltar et se dirige vers le centre du golfe. Ce navire est le lougrele Jean-Louis.
A l'avant, le vieux Bervic est appuyé sur les bastingages et contemple avec indifférence le riche paysage qui se déroule sous ses regards blasés. Un groupe de cinq personnes est à l'arrière. C'est d'abord Marcof, puis Keinec, Jahoua et Piétro. Ils entourent un siège sur lequel est assise une femme aux traits amaigris, aux longs cheveux blonds, à l'expression mélancolique.
Cette femme peut avoir quarante ans. Toute sa personne est empreinte d'un cachet indéfinissable de distinction et de noblesse. Sa bouche souriante, son front pur, ses yeux aux doux rayonnements, aux regards bienveillants, indiquent l'ineffable bonté de l'ange qui a souffert et qui pardonne à ses bourreaux. Elle écoute avec une anxiété visible les paroles de Marcof, qui semble terminer un long récit.
—Après? demanda-t-elle en voyant le marin s'interrompre.
—Après?
—Oui.
—Piétro vous donnera plus de détails, mademoiselle. Qu'il complète mes révélations.
L'inconnue se tourna alors vers l'Italien.
—Vous avez entendu, mon ami. Voulez-vous avoir la bonté de parler à votre tour? Surtout n'omettez rien; racontez les plus légers détails. Vous devez penser à quel point ce récit m'intéresse. Ne vous inquiétez pas de mes larmes, si elles coulent encore. Il faut bien que je sache tout.
Piétro interrogea Marcof du regard.
—Parle! répondit le marin.
L'Italien s'inclina respectueusement devant son interlocutrice et commença:
—Ce que je vais vous dire, mademoiselle, je l'ai déjà raconté à Marcof, et je le tiens de la bouche même de Cavaccioli, l'ami de Diégo. Voici ce qui s'est passé après que Marcof vous eut arrachée à une mort certaine. Diégo et Raphaël avaient emporté la cassette contenant les papiers de vos deux frères. Il paraît que dans ces papiers ils découvrirent un secret de famille.
—Secret que je puis vous révéler maintenant, interrompit l'inconnue, car ce secret n'en est plus un. Il faut que vous sachiez, messieurs, qu'en 1768 mon père fut exilé de France par ordre du roi Louis XV. Il avait eu le malheur de déplaire à madame Du Barry, et de s'être déclaré le partisan zélé de M. de Choiseul et des parlements. Libre de choisir le lieu de son exil, il adopta l'Italie, et vint avec sa famille s'installer à Rome. Nous étions trois enfants. L'aîné, mon frère, qui devait un jour hériter du nom et des armes de la famille, était alors le vicomte de Fougueray. Le second se nommait le chevalier de Tessy; et moi enfin, Marie-Augustine de Fougueray. Les premières années de notre séjour dans la capitale du monde chrétien se passèrent calmes et heureuses. Mon père avait fait réaliser une grande partie de sa fortune. Il ne possédait plus en France qu'une petite terre située dans la basse Normandie. Nous vivions grandement à Rome. Enfin le malheur s'abattit sur nous. Nous perdîmes notre père. Mon frère aîné sollicita du roi notre rentrée en France et il l'obtint. Nous résolûmes de quitter l'Italie. Nous étions alors en 1774.
La pauvre femme s'arrêta comme dominée par l'émotion, puis elle reprit:
—Il y avait douze années que j'avais quitté la France. Notre nom n'était pas oublié; mais il n'en devait pas être de même de nos personnes. Nous étions enfants lors du départ de notre père, et nous allions revenir personnages d'importance. Qui nous reconnaîtrait? Nous n'avions plus de proches parents. Qui nous attendrait, qui nous recevrait avec joie? Nous n'avions pas d'amis, nous étions bien seuls tous trois. Aussi n'étions-nous pas pressés de revoir la patrie. Mon frère aîné, le comte de Fougueray, nous proposa de visiter la partie de l'Italie que nous ne connaissions pas encore. J'avais un vif désir de parcourir les Calabres. Nous partîmes. Hélas! qui nous ayant vus joyeux au départ aurait pu supposer les malheurs sans nombre qui furent les suites de ce voyage? Mes deux frères tués sous mes yeux! Et moi!... moi!... Oh! que serais-je devenue sans la miséricordieuse intervention de celui qui m'a défendue au péril de ses jours! Marcof! comment vous exprimer jamais ce que je vous dois de reconnaissance?
—En aimant ceux près desquels je vous conduis, répondit le marin, qui d'un geste désignait la terre.
—Sommes-nous donc si près du port?
—Voici Algésiras, et bientôt des mains amies vont serrer les vôtres. Il y a entre vous et eux la fraternité du malheur, car vous avez tous souffert les tortures imposées par les mêmes bourreaux.
—Mais comment se fait-il que ces hommes aient eu l'audace de commettre une telle infamie?
—Vous allez le savoir en écoutant Piétro. Continue, mon ami.
Piétro reprit:
—La cassette que Diégo et Raphaël avaient emportée contenait probablement la relation exacte de tout ce que vous venez de dire, mademoiselle.
—Sans doute. Le chevalier avait l'habitude de tenir par écrit un compte régulier des moindres actions de sa vie. Il nommait cela son journal. Hélas! je prévois que ce soin puéril est devenu la source d'une partie des malheurs qui sont arrivés.
—Vous ne vous trompez pas. Ces deux hommes, sachant bien que personne en France ne vous connaissait, et croyant sans doute trouver dans le nom de Fougueray une source intarissable de fortune, prirent la résolution de remplacer vos deux frères. Ils avaient en leur puissance tous vos papiers de famille. Ils étaient à peu près du même âge que les deux gentilshommes assassinés. Ils ne manquaient ni d'esprit ni d'intelligence; lors même qu'ils vous eussent rencontrée, ils vous eussent accusée d'imposture. Je dois vous dire maintenant que Diégo avait ramassé dans les boues de Naples une femme dont il avait fait sa maîtresse. Cette créature, belle comme une madone du Titien, avait seize ans à peine à l'époque dont vous parlez. Mais son artifice et sa perfidie avaient devancé l'âge pour en faire une courtisane éhontée et dangereuse. A elle revint le rôle de la jeune fille. Hermosa se fit appeler Marie-Augustine de Fougueray. Ce fut sous ces noms volés qu'ils s'embarquèrent à Messine. C'est là tout ce que Cavaccioli en avait su.
—Le reste est facile à comprendre, reprit Marcof. Une fois à Paris, les bandits dissipèrent promptement leur fortune. Ils se souvinrent alors de la beauté d'Hermosa. Le marquis de Loc-Ronan fut la première proie qui tomba dans leurs filets.
—Et ces monstres sont morts? demanda Marie-Augustine.
—Oui, mademoiselle. Le premier, Raphaël, fut empoisonné par ses deux complices. Hermosa, elle, tomba frappée par une balle qui m'était destinée, et Diégo fut tué par M. de Boishardy, dont je vous ai souvent parlé.
—Justice du ciel! murmura mademoiselle de Fougueray, tes décrets sont inévitables.
Il y eut un moment de silence. Marie-Augustine semblait absorbée dans de sombres réflexions. Enfin, elle fit un effort pour s'arracher aux pensées qui assombrissaient son doux visage, et s'adressant à Marcof:
—Ainsi, dans quelques heures, je vais connaître le marquis de Loc-Ronan? demanda-t-elle, tandis que son regard errait sur la côte voisine.