XIII

XIIILA MÈRE ET LE FILSLE château de Ferneuse, d’aspect plus ancien que celui de Valcor, n’ayant pas été, comme l’autre, entièrement reconstruit sous Louis XIII, est plus modeste aussi, et commande des terres moins considérables. Les chasses ont été louées depuis la mort du comte Stanislas, car Hervé—et pour cause—n’a pas hérité de ses goûts.Ce jeune homme studieux et pensif ne manque pourtant pas d’énergie physique. Mais, jusqu’au drame qui s’ouvrait et allait le forcer d’en faire preuve, il ignorait lui-même les ressources de sa nature sous ce rapport. Sa vie, d’avance, était vouée à un double idéal, qu’il espérait ne pas séparer: un sentiment et une pensée, un grand amour et une espèce d’apostolat philosophique.Son amour, c’était Micheline. Son rêve intellectuel,c’était de réconcilier la science avec la religion.Il avait pris pour devise ce mot de Pascal: «Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science y ramène.» Hervé de Ferneuse s’appuyait sur cette donnée de la physique moderne que l’univers tout entier est une illusion de nos sens. Les savants ne prouvent-ils pas que la lumière, par exemple, n’existe point, qu’elle est seulement une vibration de notre nerf optique, provoquée par des ondes de l’éther, et que le même effet peut être produit par d’autres causes—un choc nous faisant, suivant l’expression populaire, voir trente-six chandelles, c’est-à-dire amenant de véritables impressions lumineuses sur la rétine. «Quand il sera bien prouvé,» affirmait le jeune penseur, «que toutes les notions possédées par nous sur les choses sont de simples interprétations du fini, pourquoi les opposerait-on encore à nos interprétations de l’infini? Les premières s’appuient sur nos sens physiques, c’est-à-dire sur notre corps. Les secondes sur nos sens psychiques, c’est-à-dire sur notre âme. Pourquoi récuser la voix immortelle qui est en nous, au nom du langage que nous parle l’univers extérieur, puisque ce langage n’est pas moins mystérieux que l’autre, ni moins forcé d’emprunter le truchement de nos facultés, et, en somme, de nos besoins.—«Oui, mère, de nos besoins,» expliquait Hervé à la comtesse de Ferneuse. «Nos observations scientifiques ne portent que sur des impressions agréables, ou, du moins, tolérables, de notreêtre. Elles rentrent toutes dans nos conditions de vie. La lumière, la chaleur, le son, l’électricité, l’attraction, sont inséparables de nos nécessités d’existence matérielle. Mais la morale, l’idéal, la foi, sont inséparables de nos nécessités d’existence spirituelle. Je trouverai la démonstration qui mettra d’accord les unes et les autres de ces forces. Je la trouverai ici, dans ce laboratoire, grâce à ces instruments.»Il désignait des appareils délicats, des enregistreurs aux fibres plus sensibles que des nerfs, aux organes plus impressionnables que de la chair vive, dont un reflet de lumière ou un courant électrique suffit à transformer les propriétés. Il entreprenait des explications, esquissait des théories.—«Grâce, mon cher enfant!» suppliait Gaétane, avec un sourire, non pas humble, mais fier. Car elle trouvait plus d’orgueil à voir son fils planer si haut que de confusion à ne pouvoir l’y suivre. Elle ajoutait, non sans une douce malice:—«Je suis au but où tu veux nous mener tous, puisque je suis une chrétienne. Ne me fais pas faire le chemin à rebours, par la science, pour revenir ensuite sur mes pas.—La science est belle aussi, allez, mère!» s’écriait-il, les yeux illuminés.—«Je ne suis qu’une ignorante,» soupirait-elle.—«Vous êtes une sainte.»Gaétane se sentait toujours pâlir à ce mot qu’aimait à répéter son fils—le fils de l’amour coupable, l’enfant qui avait dans les veines le sang d’un homme et portait le nom d’un autre.Si jamais Hervé avait pu remarquer ce trouble, il l’eût attribué à l’émotion d’une âme trop pure pour n’être pas modeste, et qu’offusquait un éloge démesuré. Comment eût-il soupçonné l’existence d’un secret de passion chez cette mère admirable, à côté de laquelle il avait grandi dans une intimité de toutes les minutes, sans surprendre en elle une seule pensée qui ne l’eût pas lui-même pour objet? Au lointain de ses souvenirs d’enfant, il se la rappelait dans un autre rôle que ce rôle d’éducatrice et d’amie incomparable,—oui, en effet,—mais c’était pour l’évoquer, si dévouée, si patiente, auprès de l’aveugle taciturne qu’il appelait «mon père». Que devint-il lorsque, le soir de la fête au château de Valcor, il vit sa mère subir un traitement indigne, se laisser chasser sans étonnement ni protestation, et que, malgré lui, un doute abominable lui assaillit le cœur? Doute bientôt évanoui, du reste, en ce cœur débordant de piété filiale, mais que remplacèrent l’angoisse de l’énigme et l’inquiétude pour son amour menacé.Pendant les jours qui suivirent, Hervé s’interdit de questionner la comtesse. Il attendait une explication. La patience lui semblait moins difficile depuis son entretien avec Micheline, sur la falaise. L’ivresse d’une certitude passionnée le soulevait au-dessus des circonstances. L’image de la jeune fille, debout contre les balustres de la terrasse, le regard des doux yeux sombres, la voix qu’elle avait, les mots prononcés par ses lèvres, s’interposaient entre lui et les choses quand il essayait de réfléchir. Comment croire, d’ailleurs,à une brouille définitive entre Valcor et Ferneuse? Le malentendu se dissiperait vite. Sa mère allait certainement recevoir les excuses de la marquise.Gaétane les reçut, en effet, dans une lettre. Dès qu’elle en eut pris connaissance, elle envoya chercher son fils.Le laboratoire du jeune comte de Ferneuse occupait un pavillon spécial, assez distant de l’habitation. Des nécessités d’aménagement, la présence de substances dangereuses, l’isolement nécessaire aux expériences, commandaient cette retraite.Lorsqu’un domestique vint le prévenir que Mmela comtesse demandait à lui parler, Hervé donna quelques indications à son préparateur, un garçon du pays, dévoré du désir de s’instruire et trop pauvre pour faire des études. Puis le jeune savant lava ses doigts maculés d’acides, échangea contre un veston sa blouse de travail, et se rendit à la maison.Le cœur lui battait quand il pénétra dans la petite pièce intime, au premier étage, où sa mère aimait à se tenir: un boudoir Louis XVI, malgré le style moyen âge de la profonde croisée, dont on n’avait pas changé l’architecture. Sur les tables, sur la cheminée, aux murs, dans des cadres de toute dimension, des portraits de lui, à tous les âges. Plusieurs, au pastel ou à l’aquarelle, étaient l’œuvre de sa mère. L’art avait charmé de ses joies fines la noble femme qui se trouvait là.Hervé la vit assise au fond d’une bergère, dans l’embrasure si vaste que c’était commeune cellule plus retirée prolongeant la paisible chambre. Ce coin de prédilection contenait, outre la bergère, une banquette garnie de coussins, une petite table en marqueterie, ornée de cuivres aux ciselures délicates, et portant quelques très précieux et uniques bibelots. La fenêtre au triple vitrail, en partie ouverte, encadrait une perspective de libre espace et de vivantes verdures. Et celle qui songeait là, en attendant son fils, avait l’âme et la beauté en harmonie avec ces choses.—«Mère ...» dit Hervé, ému, en lui baisant la main.Il s’assit sur la banquette, tout proche d’elle.Immédiatement, il remarqua un papier qu’elle avait sur les genoux. Ses yeux s’élargirent, s’y fixèrent.—«Lis,» dit-elle, en le lui tendant.Gaétane le vit qui souriait, tandis que son regard courait d’une ligne à l’autre. Elle, au contraire, s’assombrit et soupira. L’illusion de son enfant ... Pourquoi lui fallait-il la détruire?Le jeune homme relevait une figure brillante.—«Pauvre marquise!» dit-il en riant. «Elle est un peu folle. Ne le croyez-vous pas? Qu’est-ce que cela signifie, cette crise de somnambulisme qu’elle prétend avoir eue? Je crois tout simplement à une crise de rage envieuse. Vous étiez si belle, ma mère, dans votre toilette de soirée! Ne vous ayant presque jamais vue habillée ainsi, j’étais, moi, votre fils, jaloux de vous.—Comment, jaloux?—Oui ... Mais je ne peux pas vous expliquer, cela vous offenserait.—Peux-tu donc avoir un sentiment qui m’offense, Hervé?—Non, non ... Mais que sais-je? Ah! pardonnez-moi. Vous étiez trop femme ... trop ...»Il rougit, cacha d’un geste enfantin son visage contre l’épaule de sa mère. Le mot qu’il ne pouvait prononcer, le mot de «trop désirable», lui semblait sacrilège. Il balbutia:—«Mère, je veux que vous soyez admirée seulement par votre fils, avec tout le respect de votre fils ...»Elle devina ce qu’il avait souffert, lui, le jeune sauvage de Ferneuse, dans cette cohue mondaine, à voir la façon dont les hommes s’empressaient autour d’elle, à surprendre les regards des plus audacieux. Elle entrevit l’horreur de la révélation qu’elle aurait à lui faire tôt ou tard sur sa naissance. Une lâcheté la prit. «Est-ce bien mon devoir de tout lui dire? Ah! je dois lui épargner, tant que ce sera possible, une si désenchantante vérité.»Ses doigts glissèrent sur la chère tête blonde, sur la grosse mèche compacte, qu’une ondulation naturelle relevait au-dessus du front blanc.—«Enfant tyrannique!» dit-elle en plaisanterie caressante. «Heureusement pour toi, mon âme est plus vieille que mon visage! Ne voudrais-tu pas me voir avec des cheveux blancs?»Il protesta, se rassit, puis, se mettant à rire:—«C’est elle,» fit-il, en désignant la lettre jetée sur la table, «c’est madame de Valcor qui les verrait volontiers, sur votre tête, les cheveux blancs. Mais enfin, puisqu’elle exprime tant de regret pour son inconcevable injure, puisquenul étranger n’en a été témoin, puisqu’elle la met sur le compte de son état nerveux, qui l’empêche, encore aujourd’hui, de vous apporter elle-même ses excuses ... je pense, ma chère maman, que vous ne lui tiendrez pas rigueur.—Je n’en veux nullement à Laurence,» prononça la comtesse ...L’accent de cette phrase inquiéta Hervé. Il n’en voulut rien faire paraître.—«J’étais sûr, ma mère, que vous étiez touchée par la raison qu’elle invoque, en sollicitant l’oubli de cette scène pénible, «Le bonheur de nos enfants», murmura-t-il, en regardant le papier où se trouvaient ces mots, tandis que, de nouveau, une rougeur, vive comme celle d’une femme, couvrait son visage au teint si clair.—«Ton bonheur, celui de Micheline ... Il ne dépend pas de madame de Valcor, hélas!» dit Gaétane.—«Et de qui donc?» s’écria Hervé en tressaillant.—«De toi, sans doute, mon fils,» dit la mère avec une intonation presque solennelle.—«Oh! alors, pourquoi dis-tu «hélas»? Tu ne peux rien m’apprendre qui me donne plus de confiance et plus d’espoir. S’il y a un obstacle et que je puisse le renverser ... c’est comme s’il n’existait pas.»Elle le contemplait, ravie de son ardeur, de sa force juvénile. Mais un mensonge, une légende quelconque, serait-ce le ressort suffisant pour mettre en jeu de telles énergies? Une impulsion de vérité plus forte que sa pudeur maternelle faisait éclater son cœur en elle-même,l’ouvrait à cet enfant loyal. Cependant, elle s’en défendait.—«Mère, mère, parle ...» suppliait-il. «Quel secret terrible me caches-tu donc? Pourquoi me regardes-tu ainsi?—Hervé, mon cher enfant ...» Elle s’arrêta, tellement étranglée d’angoisse qu’il ne reconnaissait plus sa voix quand elle reprit: «Écoute-moi bien. Le secret que tu me demandes, je n’en détiens pas le dernier mot. La marquise Laurence l’ignore plus encore que moi-même. Son acte insensé de l’autre soir, qu’elle met sur le compte de sa maladie nerveuse, a surgi de je ne sais quelle redoutable lumière entrevue. Mais quelqu’un, et quelqu’un qui sait, a dû se jouer d’elle comme de moi. Sans doute on lui a donné une explication, qu’elle ne peut me communiquer, tandis qu’on m’en donnait une autre, dont je ne saurais m’ouvrir à elle ...—Une explication?... Qui vous a donné une explication, mère?—Le marquis de Valcor.—Et cette explication ne vous suffit pas? Le marquis est homme d’honneur.—Le marquis serait un homme d’honneur, s’il vivait.—Que dites-vous?—Que le père de Micheline n’est peut-être pas Renaud, marquis de Valcor.—Et qui serait-il?» demanda Hervé, abasourdi à un tel point qu’il ne s’étonnait même pas encore.—«Un inconnu,» prononça Gaétane, dont l’accent fit passer aux veines de son fils un frissonde mystère et d’effroi, «Tu m’entends?» reprit-elle, et ses yeux transparents exprimaient la même horreur qui glaçait maintenant le jeune homme. «Un inconnu ... un être dont nous ne savons rien, sinon qu’il est là, dans la vie, dans la puissance et la richesse, dans la lumière du ciel, sous l’apparence d’un autre ... Et cet autre ...»Sa voix se brisa. Ses yeux se fermèrent. Un tremblement l’agita.—«Maman, revenez à vous. Achevez. Vous me mettez en face d’un abîme ... Vos paroles m’épouvantent ...»Elle rassembla toute sa force.—«Mais, j’y suis plongée, moi aussi, dans l’épouvante. Tu ne peux pas épouser la fille de cet homme, avant que je sache ...»Hervé eut un léger haut-le-corps. Un certain sang-froid reparut sur ses traits.—«Mère! vous me jetez dans un bien sombre cauchemar. J’en sais trop peu pour rien présumer sur le fond ou sur l’opportunité d’une telle confidence. Mais soyez certaine de ceci: quel que soit le père de Micheline, fût-ce un bandit, dût-il être dépouillé honteusement de tout ce qu’il détient, titre, fortune, honneur, cela ne changera rien à mon amour, rien à ma résolution d’épouser celle qui est ma fiancée devant Dieu.»Mmede Ferneuse garda le silence. Hervé crut comprendre le regard angoissé qu’elle fixait sur lui.—«Vous m’objecterez l’hérédité,» reprit-il vivement. «Cette science-là est aussi incertaineque les autres. Nous prenons pour des lois ses manifestations apparentes, pleines d’imprévu, de contradictions. Micheline est une créature d’élite, quel que soit le sang qui coule dans ses veines. L’atavisme, qui nous donne parfois l’âme d’un aïeul lointain, nous garantit contre les hasards de l’immédiate hérédité.»Un pâle et tendre sourire détendit les lèvres de Gaétane.—«Ah! mère,» dit Hervé plus doucement, vous songez: «Il aime et n’admettra jamais rien qui diminuerait celle qu’il aime.» «Eh bien! vous avez raison. J’aime Micheline. Les plus effroyables révélations ne me sépareront pas d’elle, ne me feront pas douter qu’elle ne soit digne d’être adorée comme je l’adore.»—«Les plus effroyables révélations,» répéta la comtesse, «Plût au ciel que mes soupçons fussent assez fondés pour prendre une telle forme. Si je pouvais te déclarer à coup sûr que Micheline n’est pas la fille du véritable marquis de Valcor, je ne t’imposerais aucune épreuve avant de consentir à ton mariage.»L’agitation d’Hervé tomba sous ces paroles. Une ombre de dureté voila ce visage que Gaétane avait toujours vu si affectueux et si ouvert.—«Je comprends moins que jamais,» reprit-il—et l’amertume de sa voix s’accordait avec le changement de sa physionomie.—«Vous me parlez par énigmes, ma mère. Sans doute avez-vous vos raisons. Vous m’aimez trop pour me torturer sans but et sans cause.»Elle se dressa, devenue couleur de cendre,soulevée comme dans la secousse d’un sanglot.Il fit un geste, pour la prier de l’écouter jusqu’au bout, et poursuivit:—«Mais j’ai saisi un mot bien clair. Vous m’avez parlé d’une épreuve que vous m’imposeriez, d’une condition à mon mariage avec Micheline. Pour toutes les épreuves, je suis prêt. Daignez m’indiquer nettement ce que vous attendez de moi.»Mmede Ferneuse demeura un moment dans une perplexité indicible. Son fils doutait, son fils souffrait ... Son fils se retirait d’elle. Comment le rappeler et l’apaiser? La vérité ne vaudrait-elle pas mieux que le silence? Si elle lui apprenait tout ... Tout?... Mais quoi? grand Dieu!... Sa faute à elle-même n’était pas le plus terrible à dévoiler devant cette jeune âme. Fallait-il donc lui dire: «Celle dont tu veux faire ta femme est peut-être ta sœur, ou bien elle est la fille de l’homme qui a supprimé ton véritable père, qui, sans doute, l’a tué de sa main.» Alternative atroce! Non, cette mère ne pouvait pas en déchirer son fils. Elle lui dit:—«Voici ce que je te demande de faire. Tu comprendras plus tard. Sache seulement aujourd’hui que notre avenir,—le tien comme le mien, celui de ton amour, et aussi celui de mon cœur, qui n’espère plus que l’apaisement,—dépend du succès de ce que tu vas entreprendre.—Je vous écoute, ma mère.—Tu vas partir pour l’Amérique.—Laisser mes travaux!... Quitter ma fiancée!...» Il ajouta plus faiblement: «Vous quitter!...»Elle sentait à chaque phrase diminuer la confiance de son enfant. «C’est mon châtiment,» se dit cette victime de l’amour, que l’amour brûlait encore en un enfer de chaudes ténèbres, où flottaient des souvenirs et des souffles de vengeance.—«Oui, mon Hervé, mon enfant précieux. Il faut que tu te résignes à ce sacrifice, et cela, sans chercher à en mesurer la nécessité ni les conséquences, simplement parce que je te le demande, simplement par une foi aveugle dans ta mère infortunée.»Il fut remué par le chevrotement de douleur.—«O ma pauvre mère! à quel chagrin affreux êtes-vous donc en proie? Ne voulez-vous pas me le dire?... Quelle force vous me donneriez!»Une suprême hésitation passa sur le visage, maintenant décomposé de souffrance, de Gaétane. Puis, comme terrifiée de sa propre faiblesse.—«Tais-toi, tais-toi! Tu es le seul objet de mon souci. Écoute. Ce que tu dois aller chercher là-bas, en Amérique, c’est une preuve ...—Une preuve?... de quoi?—D’un crime qu’aurait commis celui qu’on nomme le marquis de Valcor.—Un crime!... Oh! ma mère!...—Ce mot-là te trouble, malgré tout.—Il m’affole. Mais il ne change rien à mes sentiments pour Micheline ... Elle ... elle!... que Dieu la préserve! Il ne faut pas qu’elle sache!...—Elle ne saura pas. Cette noire action dont son père se serait rendu coupable n’est pas ce qui te séparerait d’elle irrémédiablement.—Si une telle action est l’origine de leur fortune, je n’en accepterai pas une parcelle,» s’écria Hervé, «Que Micheline devienne ma femme, et je l’emmènerai bien loin, hors d’une atmosphère d’intrigue et de mensonge.»La dure parole atteignit sa mère. Cette atmosphère, elle la créait autour de lui. Et il souffrait trop pour ne pas l’en rendre responsable. C’était l’expiation. Elle se résigna.—«Garderas-tu, mon fils, assez de foi en moi pour accepter la mission dont je vais te charger?—Je l’exécuterai fidèlement, ma mère.»La question dictait une autre réponse. Mais Mmede Ferneuse n’insista pas.—«Voilà,» dit-elle. «Renaud de Valcor a des raisons pour croire que moi,—moi seule au monde,—j’ai des doutes sur sa véritable personnalité. Il possède, à ce qu’il prétend, un témoignage qui anéantirait ces doutes. Un objet,—un souvenir sacré.—Cet objet, il l’aurait laissé de l’autre côté de l’Atlantique, en lieu sûr. Son intention est de le faire revenir pour le mettre sous mes yeux.—Quelle sorte de témoignage?» demanda Hervé. «Un document écrit?—Non.»Gaétane fit une pause, puis ajouta:—«Un anneau.—Une bague?—Oui.—Où se trouve-t-elle, cette bague? Vous avez dit: «En lieu sûr.»—C’est l’expression dont s’est servi Valcor.—Et cela signifie?—Pour moi,» dit la comtesse, «ce mot qui m’a frappée, ce mot qui coïncidait avec d’autres indices, aurait un sens affreux.—Quel sens? Quel serait donc ce lieu sûr?—Une fosse mortuaire.»Hervé se tut et regarda profondément la comtesse.—«Tu devines?...» reprit celle-ci. «La bague serait restée au doigt de l’homme dont celui-ci aurait pris la place.—Du marquis de Valcor?—Oui.—Qu’était-ce que cette bague?—Un bijou de famille.—Le meurtrier, l’imposteur, aurait eu soin de la prendre.—Peut-être pas. L’anneau était simple et uni comme une alliance. Mais il y avait quelque chose de gravé à l’intérieur,—détail caractéristique, certainement ignoré même de l’ami le plus intime.—Ma mère! ma mère!» s’écria Hervé dans une agitation étrange, «quelle était cette inscription?—Tu le sauras,» murmura-t-elle, «si tu retrouves l’anneau.»Une lueur déchirante traversa le cœur du fils. Eh quoi! sa mère connaissait le secret d’un homme,—secret qu’il n’eût pas révélé à son meilleur ami!... La devise d’une bague ... Une devise d’amour!... Et quel désir n’avait-elle pas de recouvrer ce gage!... Eh bien, il le lui rapporterait, dût-il risquer mille fois sa vie. Sansdoute, elle n’osait pas lui dire qu’il y allait de son honneur.Gaétane vit une fièvre soudaine enflammer les yeux du jeune homme, tandis que lui, il découvrait sur ses traits altérés, dans son regard éperdu, quelques traces des angoisses passionnées auxquelles tout à l’heure encore, il la supposait inaccessible.—«Ma mère,» s’écria-t-il avec une sombre énergie, «comptez sur moi pour conquérir, s’il existe encore, ce bijou d’une si singulière importance ...»Elle l’interrompit:—«Ne te méprends pas. Le bijou n’a d’importance que par l’endroit sinistre où je suppose qu’il gît. Si le marquis n’a qu’à le faire prendre dans un coffre-fort, mes pressentiments ...—Le faire prendre?... Par qui?—Valcor envoie tout exprès un émissaire en Amérique.—C’est donc par cet émissaire que je saisirai le fil à suivre,» dit Hervé. «Car enfin, malgré toute mon ardeur à exécuter vos volontés, ma mère, je ne puis fouiller le sol d’un continent pour y découvrir une bague avec la poussière d’un cadavre.—Sans une pareille circonstance, je ne t’en eusse pas chargé, mon fils. Mais, sachant que monsieur de Valcor était en mesure de retrouver la bague, j’ai encore, grâce au hasard, appris quel individu il employait à la chercher.—Qui est-ce?—Un homme dont le choix fortifie mes soupçons, me confirme dans l’idée qu’il s’agitd’une entreprise obscure. Si le marquis devait simplement se faire expédier un objet précieux, n’a-t-il pas dans ses établissements boliviens, parmi ses correspondants ou ses employés, assez de gens sûrs pour se conformer à ses ordres. Or, sais-tu qui va partir avec ses instructions secrètes pour cette Valcorie à demi sauvage, où des forfaits peuvent s’accomplir sans que la société civilisée en prenne souci? Un être presque sauvage lui-même, un révolté contre l’ordre établi, un garçon sans peur et sans scrupules, Mathias Gaël, le contrebandier.—Mathias Gaël?...»Hervé répéta les syllabes, comme si ce nom ne lui disait pas grand’chose. A présent, il écoutait les explications de sa mère avec cette expression d’intense lucidité qu’il avait en réunissant les données d’une expérience. L’observateur et le savant reparaissaient en lui. Aux prises avec un problème, il laissait son alerte intelligence maîtriser le trouble de son cœur et se tendre vers le but. A le voir plus attentif et plus calme, la comtesse oubliait un peu, elle aussi, l’inquiétude de son rôle incertain, la cruelle confusion des réticences qui la rendait suspecte à son enfant, sa terreur d’être trop maladroite ou trop habile, de le bouleverser par une apparence d’aveu ou par une apparence de mensonge. Plus à l’aise sur le domaine des faits exacts, elle présentait nettement à Hervé ce qu’elle attendait de lui.Depuis la veille, elle savait que Mathias Gaël partait pour l’Amérique. Le mystère de ce départ, la réputation hasardeuse du messager, l’état d’espritde celui qui l’envoyait, commentaient de façon singulière l’engagement pris par Renaud de lui restituer la bague,—dont il s’avouait incapable de citer l’inscription. Ce n’était pas celui-ci qui avait renseigné Mmede Ferneuse. Hantée par l’étrange histoire qu’il lui avait racontée sur la naissance de Micheline, Gaétane, avec le prétexte de visites de charité, était descendue au bord de la mer, parmi les pauvres maisons des pêcheurs, et elle avait trouvé le moyen de passer un long moment dans la demeure des Gaël.Ceux-ci n’acceptaient pas l’aumône et ne répondaient pas aux questions trop bienveillantes. Aussi la comtesse se présenta-t-elle autrement. Elle entra pour demander si Bertrande, l’habile dentellière, parviendrait à réparer une écharpe en venise ancien dont elle avait eu soin de se charger.—«J’ai voulu venir moi-même,» dit-elle. «Ma femme de chambre n’aurait pu juger de votre capacité, mademoiselle Bertrande. Je vous serai très obligée d’exécuter un fragment de dessin en ma présence. On peut être une dentellière hors ligne telle que vous, dans le genre où vous travaillez, sans avoir le tour de main pour ces vieux modèles. Et j’aimerais mieux garder cette dentelle en lambeaux que de la laisser toucher par quelqu’un qui m’y ferait des fautes de style.—Si vous voulez me la confier une heure, madame, je vais essayer,» dit Bertrande.Sous la feinte modestie de la jeune fille, une fierté brilla. Et la dignité de son art la renditplus pareille que jamais à la jeune châtelaine de Valcor.Mmede Ferneuse étudiait avec stupeur cette ressemblance. Depuis longtemps elle n’avait pas eu l’occasion de la constater. Les années récentes l’avaient accrue. Et l’explication qu’on lui en avait donnée la rendait plus impressionnante. «Comment nier que ces jeunes filles ne soient deux sœurs? Après tout, le récit de Valcor est vraisemblable. Un tel lien ne doit exister entre elles que par la mère. Car, si Renaud était le père de Micheline, il ne pourrait être aussi celui de Bertrande, née au moment où ce fondateur, vrai ou suspect, de la Valcorie, jetait les bases de ses possessions d’Amérique.»Gaétane méditait la déconcertante énigme, tandis que Bertrande travaillait, et que la vieille Mathurine faisait, avec une bonne grâce un peu brusque et hautaine, les honneurs du logis à leur visiteuse. Dans sa rudesse, l’aïeule ne laissait pas que d’être flattée par la démarche de la noble dame. Elle lui offrit du cidre, du lait et du pain bis. Gaétane trempa ses lèvres dans la tasse de lait et grignota un peu de l’épaisse tranche grisâtre, qui avait un goût de terre et de genêt, comme une parcelle de la lande âpre et fraîche. Cependant, elle observait tout. Elle tâchait de savoir. Elle épiait le moindre indice. Même, elle allait s’informer de l’Innocente, lorsque celle-ci, curieuse comme tous les instinctifs, survint pour voir qui était là. Car sa fine oreille percevait une voix étrangère, et, d’ailleurs, Bertrande s’était interrompue de chanter en travaillant. Mais, ni de l’aïeule, ni de la folle, nide la jeune fille, Mmede Ferneuse ne tira rien qui pût contredire ou confirmer sa préoccupation. Si cette demeure contenait un secret, il était bien gardé!La visiteuse allait donc partir, après avoir accordé le plus vif éloge à l’ouvrage parfait de Bertrande, lorsqu’une ombre, haute et nette, se dressa au seuil de la maison.—«Eh bien, ça y est, les femmes! Vous n’aurez plus peur de mes farces. Je pars en Valcorie, pour le pays de Cocagne, et avec de la galette en poche,» dit une joyeuse voix d’homme, tandis qu’une tape sur le côté de la veste rendait un son mat, comme à la rencontre d’un portefeuille bien rempli.—«Tu ferais mieux, Mathias, de tenir ta langue et d’ôter ton béret, par respect pour madame la comtesse,» dit vivement Mathurine.—«Madame la comtesse?...» balbutia le marin tout interdit.Il entra. Ses yeux, éblouis par l’espace, eurent vite fait de s’adapter au demi-jour de la salle. Et il demeurait muet, tournant sa coiffure entre ses doigts, devant l’apparition élégante, dont il ne cessait pas de s’étonner.«Le voilà donc, ce Mathias,» pensait Gaétane.Avec un sentiment bizarre, une curiosité aiguë, elle regardait cet homme, qu’on lui avait dit être le père de celle que son fils épouserait malgré tout. Point déplaisant à voir, ce souple et hardi marin, avec son masque brun, percé de deux yeux vifs et pâles, son grand corps sec, aux épaules larges, que l’on devinait d’une agilitéféline, d’une résistance d’acier. La gaucherie de son attitude marquait de l’embarras, mais sans aucune bassesse. Il avait, dans les gestes, l’aisance noble que donne la justesse indispensable aux exercices périlleux.—«Ainsi, vous allez en Valcorie?» lui demanda Mmede Ferneuse.La vieille Mathurine intervint rapidement.—«En Valcorie, madame la comtesse. Il veut dire au château de Valcor. C’est notre façon de parler, quand nous voulons rire.»Personne, cependant, n’avait l’air disposé à rire, dans cette famille, sur laquelle pesaient des tristesses cachées, et où les faces graves portaient l’empreinte pensive qui, chez les gens de mer, est comme le reflet de l’infini.—«Vous êtes bien sûre qu’il s’agit du château de Valcor?» poursuivit Gaétane. «J’aurais pensé pourtant que Mathias, qui a tant de raisons pour être dévoué au marquis, recevrait de lui certaine mission.»Elle avait intentionnellement appuyé sur les mots que Mathurine et son fils pouvaient comprendre, si l’histoire était vraie de la violence faite à l’Innocente par Mathias et de l’intervention généreuse de Valcor.Tous deux tressaillirent quand elle souligna d’une intonation voulue «tant de raisons pour être dévoué au marquis.»Elle ajouta, par un prompt rapprochement d’idées entre sa dernière conversation avec Renaud et ce projet de départ, que la mère du marin niait inutilement:—«Oui, qui chargerait-il, si ce n’est vous,mon ami, de découvrir et de lui rapporter le fameux anneau?...»Elle n’acheva pas, recula, saisie, devant un mouvement si farouche de Mathias, qu’elle se crut menacée.—«Madame la comtesse,» dit-il, en désignant Bertrande et la folle, «il y a ici des oreilles de trop. Si vous avez des choses comme ça à me dire, sortons.»Joignant l’action à ses brusques paroles, il quitta la pièce, traversa en trois pas le jardinet, se trouva sur le sentier. La comtesse le suivit. Mais elle pensa d’abord qu’il la fuyait, car il ne s’arrêtait pas, gravissant la côte. Il évitait simplement les maisons voisines, et voulait quitter l’étroit chemin, où deux personnes, ne pouvant marcher de front, devaient forcément élever la voix pour causer ensemble. Atteignant la route d’en haut, il la franchit encore, car il y aperçut la petite charrette anglaise dans laquelle Mmede Ferneuse était venue, et le groom debout, près du cob. Mathias, de son pas rapide, pénétra dans la lande. Alors seulement, il devint tout à coup immobile, sans tourner la tête, semblant consentir à ce qu’on le rejoignît, mais n’y tenant pas, dans une indifférence fière.«Quelles gens, ces Gaël!» se dit la comtesse.Leur rude orgueil ne déplaisait pas à son âme altière. Conciliante, elle rejoignit Mathias.—«Ne craignez rien,» dit-elle avec une persuasive douceur, «vos secrets sont en sûreté avec moi.—Je n’ai pas de secrets.—Soit. Ceux du marquis, alors.—De ceux-là, je n’ai pas à parler.»Il croisa les bras, serra les lèvres, dont on voyait le pli volontaire, car Mathias ne portait pas de moustaches, mais un collier de barbe noire et frisée. Dans le plein jour de l’espace, Mmede Ferneuse détailla mieux sa physionomie. Micheline et Bertrande lui ressemblaient. Cela ne faisait pas de doute. Celle-ci d’ailleurs plus que l’autre, bien qu’elle fût seulement sa nièce. Mais elle avait les mêmes prunelles, d’un bleu clair et lustré.En ce moment, il les fixait, ces prunelles au dur scintillement, sur celles de la comtesse, avec un air de résolution et de défi. Elle ne s’intimida pas. Pendant une seconde même, une velléité presque irrésistible d’interroger cet homme, de lui arracher la vérité sur la naissance de Micheline, fit battre le cœur et trembler la bouche de Gaétane. Mais non. Cela était aussi impossible que puéril. Impossible, car la confidence était comme n’existant pas. Le marquis n’avait pas plus le droit de la lui faire qu’elle de paraître l’avoir reçue. Ce marin, ce rustre, s’était fié à la parole d’un gentilhomme, et ne pouvait apprécier les circonstances exceptionnelles où celui-ci s’était cru permis de la rompre. Puéril, parce que Mathias protesterait sans doute, et que ses protestations ne prouveraient rien, pas plus d’ailleurs que ses affirmations.Quelles connivences réelles y avait-il au fond de cette intrigue, entre le contrebandier et le marquis? Duquel des deux Mllede Valcor était-elle la fille, en admettant la naissance clandestine,l’abandon, la mort d’une des enfants, soit dans le berceau de dentelles, soit au pied de la meule, dans la prairie nocturne? Comment savoir? Celui-ci même, père de la vivante, ne savait pas laquelle des deux avait survécu, à ce qu’affirmait Valcor. L’interroger, c’était donc risquer en pure perte une dangereuse indiscrétion. C’était se mettre à sa merci en lui laissant deviner quels liens l’unissaient peut-être à la radieuse héritière, à la fiancée du comte de Ferneuse. La mère d’Hervé frissonna de répugnance, plutôt d’ailleurs par aversion pour tant de mensonges, que par mépris du sang plébéien, impétueux et sain, après tout, aux veines de ce Breton de vieille souche. Elle lui dit, le regardant bien en face, comme il la regardait lui-même, et avec une force morale équivalente à cette brutale volonté:—«Pour cacher si bien ce qu’on vous confie, Mathias, il faudrait ne point frémir à la moindre parole, comme lorsque j’ai mentionné cet anneau, que vous devez chercher si loin, dans une cachette si étrange.»Le visage basané du marin ne pouvait changer de couleur, mais Gaétane vit passer sur le blanc des yeux un rouge éclair, comme par l’afflux du sang. Les paupières battirent. Elle entendit crisser les dents.—«Femme!» s’écria le contrebandier avec une sourde violence, «ne me tentez pas! Les ennemis du marquis de Valcor sont les miens. Les langues qui pourraient raconter ses secrets, si elle ne savent pas se taire, ne parleront pas longtemps.»La comtesse de Ferneuse eut un énigmatique sourire. «J’avais donc deviné juste,» se dit-elle.Elle ne trembla pas. L’homme singulier qui, en somme, la menaçait de mort, n’avait rien de vil ni d’insolent. Même en appelant «femme» celle que tout le pays nommait respectueusement «Madame la comtesse», il gardait une autorité mâle, une sorte de solennité rustique, redoutable, mais non outrageante. Dans cette lande égalitaire, où le vent de l’Océan maintenait toute plante au même niveau, ces deux êtres si différents d’origine, l’humble marin et la grande dame, se sentaient comme nivelés aussi par un souffle tragique. Leurs destins se mêlaient sous la passion et le mystère. Gaétane s’exalta, dans l’espace vif et l’âpre sentiment de la lutte. Mais son exaltation fut tout intérieure. Son visage gardait sa grâce calme, tandis qu’elle répondait:—«Je ne suis pas l’ennemie du marquis Renaud de Valcor. Et quant à son secret, je compte sur vous, Mathias Gaël, pour le faire surgir hors de la tombe.»Sur ces mots, elle se détourna tranquillement pour regagner sa voiture.Le contrebandier, stupéfait, la regarda s’éloigner. Il ne bougea pas. Ses yeux seuls la suivirent. Un étonnement prodigieux le clouait au sol.Toute cette rencontre avec Mathias, Mmede Ferneuse la racontait à Hervé. Nul détail que le jeune homme ne dût entendre. Et lui-même vibrait à ce récit. Là, en effet, se trouvait la clef de quelque dramatique mystère. Ce gaillard audacieux,attaché au marquis par on ne sait quel lien d’intérêt ou de crime, ne partait pas pour remplir une mission banale. Celui qui parviendrait à le suivre pourrait bien être conduit dans des endroits singuliers et contempler des spectacles inattendus.—«Celui-là, Hervé, j’ai pensé que ce serait toi,» dit la comtesse.—«Moi, ma mère!... Un rôle de mouchard!»Il avait bondi. Elle l’apaisa, une main sur la sienne.—«Non, mon fils, je ne te proposerai jamais une entreprise indigne d’un Ferneuse. D’ailleurs, comment t’y prendrais-tu pour épier personnellement un individu qui doit connaître ta physionomie? Certes, il y a autre chose à faire. Je te vois là-bas, non pas en espion, mais en justicier. N’agis pas par la ruse, mais en guerre ouverte.—Comment cela? Vais-je me colleter avec ce rustre? D’ailleurs, ne se laisserait-il pas tuer plutôt que de trahir celui qui l’emploie?—Hervé, tu es un savant. Tu as des moyens d’investigation que d’autres ignorent.—Pour les secrets de la Nature, pas pour ceux des cœurs, hélas!» prononça-t-il avec une amertume dont le sens n’échappa point à sa mère.—«Je te crois,» dit-elle vivement. «Car tu ne te méfierais pas du mien.—Me méfier! Ne prononcez pas ce mot, ma mère. Je suis prêt à vous obéir aveuglément sans même vous demander vos raisons secrètes.—Crois-moi,» déclara-t-elle avec force, «mes raisons secrètes sont ton bonheur, mais elles sont aussi ton devoir.»L’accent de ces paroles retentit à fond dans la conscience de son fils. Il la sentit ardemment sincère. Et il se taisait, la regardant, réfléchissant. Son bonheur, c’était Micheline. Son devoir ... un devoir évidemment plus haut que l’immédiate obéissance filiale, comment donc sa mère pouvait-elle l’entendre? A quelle distance n’était-il pas de supposer qu’elle employait l’enfant à venger le père, et que, s’il retrouvait là-bas les traces d’une existence criminellement anéantie, c’est à cette existence-là qu’il devait la sienne! Une telle pensée ne l’effleura pas. Et pourtant une ferveur croissante l’animait pour cette tâche qu’il pressentait sacrée. Mmede Ferneuse avait réellement suggestionné son fils. Sa sourde fièvre, son vouloir intense, la solennité de ses accents, toute cette puissance féminine et maternelle émanant de son âme passionnée, dominait, entraînait le jeune homme. Une espèce d’enthousiasme le gagnait.Il s’inclina, baisa la main de la comtesse.—«Vous me posez un étrange problème, ma mère. Mais je jure de faire tout ce qui dépendra de moi pour vous en apporter la solution. D’ailleurs, j’envisage ici, comme vous me le dites, un devoir, non pas peut-être avec tout le sens que vous donnez à ce mot, et que j’ignore, mais en ce qui concerne mon amour. Cet amour s’adresse à une créature adorable, que je sais au-dessus de tout mal. Si elle vit dans une atmosphère d’imposture, je dois l’en arracher avant dela faire mienne. Je dois la sauver d’une complicité qu’elle rejetterait avec horreur. Je dois la garantir des catastrophes qui ne manqueront pas d’atteindre les coupables.—C’est bien, mon Hervé,» s’écria Mmede Ferneuse. «Alors, tu partiras pour l’Amérique?—Je partirai.—Ne perds pas un moment,» fit Gaétane, soucieuse. «L’important est de toujours rester sur la trace de Mathias. Qui sait s’il n’a pas quitté le pays depuis hier? Suppose qu’il ait gagné par mer, avec son bateau, un port d’embarquement, qu’il soit allé au loin prendre passage sur un navire étranger ...»La physionomie délicate et pensive du jeune comte de Ferneuse s’obscurcit.—«Ah! mère, comme vous prévoyez vite!... Je n’ai pas votre subtilité. Le peu de science que je possède me sera inutile pour la tâche que j’entreprends!»Il se leva, secouant une insidieuse lâcheté.Quelle tristesse de laisser ses expériences! Des vérités près d’éclore allaient peut-être s’ensevelir de nouveau pour longtemps sous la poussière de son laboratoire fermé. Et Micheline ... Il devrait s’éloigner d’elle, sans même qu’elle pût le suivre par la pensée, dans le mystère de son scabreux voyage.—«Tu pourras faire tes adieux officiels à Valcor,» observa sa mère. «Après cette lettre de Laurence, qui clôt l’incident du bal, nous n’avons pas à leur tenir rigueur. La marquise, en parlant du «bonheur de nos enfants», t’admet clairement comme son futur gendre.—Je ne suis pas de votre avis, mère. Je n’irai pas à Valcor avant mon départ.—Pourquoi?—Parce que je me voue, aujourd’hui, à une œuvre de justice, ou, jusqu’à nouvel ordre, de suspicion, contre le maître de cette demeure. Et que je ne puis y entrer pour lui serrer la main.—Mais Micheline?—Vous l’informerez que je m’absente momentanément pour aller recueillir des documentations scientifiques. Micheline aura confiance en moi. Elle sera patiente. C’est une âme forte.—Je ne puis que t’approuver, mon enfant,» dit Gaétane. Elle ajouta:—«Moi-même, d’ici à ton retour, j’aurai peu de rapports avec cette maison. La façon dont j’y fus traitée reste un prétexte suffisant à quelque froideur. Surtout quand l’immédiate influence de votre amour, à vous deux, enfants, n’agira pas pour effacer l’impression pénible. Je quitterai aussi sans doute Ferneuse. J’irai à Paris. J’attendrai.»Ce «j’attendrai» vibra aux cordes profondes de la voix et de l’âme. Hervé comprit que l’existence de sa mère allait se concentrer dans cette attente. Le mot le jeta en avant comme un aiguillon et un signal. Il offrit son front au baiser de la comtesse et sortit de la chambre.

XIIILA MÈRE ET LE FILSLE château de Ferneuse, d’aspect plus ancien que celui de Valcor, n’ayant pas été, comme l’autre, entièrement reconstruit sous Louis XIII, est plus modeste aussi, et commande des terres moins considérables. Les chasses ont été louées depuis la mort du comte Stanislas, car Hervé—et pour cause—n’a pas hérité de ses goûts.Ce jeune homme studieux et pensif ne manque pourtant pas d’énergie physique. Mais, jusqu’au drame qui s’ouvrait et allait le forcer d’en faire preuve, il ignorait lui-même les ressources de sa nature sous ce rapport. Sa vie, d’avance, était vouée à un double idéal, qu’il espérait ne pas séparer: un sentiment et une pensée, un grand amour et une espèce d’apostolat philosophique.Son amour, c’était Micheline. Son rêve intellectuel,c’était de réconcilier la science avec la religion.Il avait pris pour devise ce mot de Pascal: «Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science y ramène.» Hervé de Ferneuse s’appuyait sur cette donnée de la physique moderne que l’univers tout entier est une illusion de nos sens. Les savants ne prouvent-ils pas que la lumière, par exemple, n’existe point, qu’elle est seulement une vibration de notre nerf optique, provoquée par des ondes de l’éther, et que le même effet peut être produit par d’autres causes—un choc nous faisant, suivant l’expression populaire, voir trente-six chandelles, c’est-à-dire amenant de véritables impressions lumineuses sur la rétine. «Quand il sera bien prouvé,» affirmait le jeune penseur, «que toutes les notions possédées par nous sur les choses sont de simples interprétations du fini, pourquoi les opposerait-on encore à nos interprétations de l’infini? Les premières s’appuient sur nos sens physiques, c’est-à-dire sur notre corps. Les secondes sur nos sens psychiques, c’est-à-dire sur notre âme. Pourquoi récuser la voix immortelle qui est en nous, au nom du langage que nous parle l’univers extérieur, puisque ce langage n’est pas moins mystérieux que l’autre, ni moins forcé d’emprunter le truchement de nos facultés, et, en somme, de nos besoins.—«Oui, mère, de nos besoins,» expliquait Hervé à la comtesse de Ferneuse. «Nos observations scientifiques ne portent que sur des impressions agréables, ou, du moins, tolérables, de notreêtre. Elles rentrent toutes dans nos conditions de vie. La lumière, la chaleur, le son, l’électricité, l’attraction, sont inséparables de nos nécessités d’existence matérielle. Mais la morale, l’idéal, la foi, sont inséparables de nos nécessités d’existence spirituelle. Je trouverai la démonstration qui mettra d’accord les unes et les autres de ces forces. Je la trouverai ici, dans ce laboratoire, grâce à ces instruments.»Il désignait des appareils délicats, des enregistreurs aux fibres plus sensibles que des nerfs, aux organes plus impressionnables que de la chair vive, dont un reflet de lumière ou un courant électrique suffit à transformer les propriétés. Il entreprenait des explications, esquissait des théories.—«Grâce, mon cher enfant!» suppliait Gaétane, avec un sourire, non pas humble, mais fier. Car elle trouvait plus d’orgueil à voir son fils planer si haut que de confusion à ne pouvoir l’y suivre. Elle ajoutait, non sans une douce malice:—«Je suis au but où tu veux nous mener tous, puisque je suis une chrétienne. Ne me fais pas faire le chemin à rebours, par la science, pour revenir ensuite sur mes pas.—La science est belle aussi, allez, mère!» s’écriait-il, les yeux illuminés.—«Je ne suis qu’une ignorante,» soupirait-elle.—«Vous êtes une sainte.»Gaétane se sentait toujours pâlir à ce mot qu’aimait à répéter son fils—le fils de l’amour coupable, l’enfant qui avait dans les veines le sang d’un homme et portait le nom d’un autre.Si jamais Hervé avait pu remarquer ce trouble, il l’eût attribué à l’émotion d’une âme trop pure pour n’être pas modeste, et qu’offusquait un éloge démesuré. Comment eût-il soupçonné l’existence d’un secret de passion chez cette mère admirable, à côté de laquelle il avait grandi dans une intimité de toutes les minutes, sans surprendre en elle une seule pensée qui ne l’eût pas lui-même pour objet? Au lointain de ses souvenirs d’enfant, il se la rappelait dans un autre rôle que ce rôle d’éducatrice et d’amie incomparable,—oui, en effet,—mais c’était pour l’évoquer, si dévouée, si patiente, auprès de l’aveugle taciturne qu’il appelait «mon père». Que devint-il lorsque, le soir de la fête au château de Valcor, il vit sa mère subir un traitement indigne, se laisser chasser sans étonnement ni protestation, et que, malgré lui, un doute abominable lui assaillit le cœur? Doute bientôt évanoui, du reste, en ce cœur débordant de piété filiale, mais que remplacèrent l’angoisse de l’énigme et l’inquiétude pour son amour menacé.Pendant les jours qui suivirent, Hervé s’interdit de questionner la comtesse. Il attendait une explication. La patience lui semblait moins difficile depuis son entretien avec Micheline, sur la falaise. L’ivresse d’une certitude passionnée le soulevait au-dessus des circonstances. L’image de la jeune fille, debout contre les balustres de la terrasse, le regard des doux yeux sombres, la voix qu’elle avait, les mots prononcés par ses lèvres, s’interposaient entre lui et les choses quand il essayait de réfléchir. Comment croire, d’ailleurs,à une brouille définitive entre Valcor et Ferneuse? Le malentendu se dissiperait vite. Sa mère allait certainement recevoir les excuses de la marquise.Gaétane les reçut, en effet, dans une lettre. Dès qu’elle en eut pris connaissance, elle envoya chercher son fils.Le laboratoire du jeune comte de Ferneuse occupait un pavillon spécial, assez distant de l’habitation. Des nécessités d’aménagement, la présence de substances dangereuses, l’isolement nécessaire aux expériences, commandaient cette retraite.Lorsqu’un domestique vint le prévenir que Mmela comtesse demandait à lui parler, Hervé donna quelques indications à son préparateur, un garçon du pays, dévoré du désir de s’instruire et trop pauvre pour faire des études. Puis le jeune savant lava ses doigts maculés d’acides, échangea contre un veston sa blouse de travail, et se rendit à la maison.Le cœur lui battait quand il pénétra dans la petite pièce intime, au premier étage, où sa mère aimait à se tenir: un boudoir Louis XVI, malgré le style moyen âge de la profonde croisée, dont on n’avait pas changé l’architecture. Sur les tables, sur la cheminée, aux murs, dans des cadres de toute dimension, des portraits de lui, à tous les âges. Plusieurs, au pastel ou à l’aquarelle, étaient l’œuvre de sa mère. L’art avait charmé de ses joies fines la noble femme qui se trouvait là.Hervé la vit assise au fond d’une bergère, dans l’embrasure si vaste que c’était commeune cellule plus retirée prolongeant la paisible chambre. Ce coin de prédilection contenait, outre la bergère, une banquette garnie de coussins, une petite table en marqueterie, ornée de cuivres aux ciselures délicates, et portant quelques très précieux et uniques bibelots. La fenêtre au triple vitrail, en partie ouverte, encadrait une perspective de libre espace et de vivantes verdures. Et celle qui songeait là, en attendant son fils, avait l’âme et la beauté en harmonie avec ces choses.—«Mère ...» dit Hervé, ému, en lui baisant la main.Il s’assit sur la banquette, tout proche d’elle.Immédiatement, il remarqua un papier qu’elle avait sur les genoux. Ses yeux s’élargirent, s’y fixèrent.—«Lis,» dit-elle, en le lui tendant.Gaétane le vit qui souriait, tandis que son regard courait d’une ligne à l’autre. Elle, au contraire, s’assombrit et soupira. L’illusion de son enfant ... Pourquoi lui fallait-il la détruire?Le jeune homme relevait une figure brillante.—«Pauvre marquise!» dit-il en riant. «Elle est un peu folle. Ne le croyez-vous pas? Qu’est-ce que cela signifie, cette crise de somnambulisme qu’elle prétend avoir eue? Je crois tout simplement à une crise de rage envieuse. Vous étiez si belle, ma mère, dans votre toilette de soirée! Ne vous ayant presque jamais vue habillée ainsi, j’étais, moi, votre fils, jaloux de vous.—Comment, jaloux?—Oui ... Mais je ne peux pas vous expliquer, cela vous offenserait.—Peux-tu donc avoir un sentiment qui m’offense, Hervé?—Non, non ... Mais que sais-je? Ah! pardonnez-moi. Vous étiez trop femme ... trop ...»Il rougit, cacha d’un geste enfantin son visage contre l’épaule de sa mère. Le mot qu’il ne pouvait prononcer, le mot de «trop désirable», lui semblait sacrilège. Il balbutia:—«Mère, je veux que vous soyez admirée seulement par votre fils, avec tout le respect de votre fils ...»Elle devina ce qu’il avait souffert, lui, le jeune sauvage de Ferneuse, dans cette cohue mondaine, à voir la façon dont les hommes s’empressaient autour d’elle, à surprendre les regards des plus audacieux. Elle entrevit l’horreur de la révélation qu’elle aurait à lui faire tôt ou tard sur sa naissance. Une lâcheté la prit. «Est-ce bien mon devoir de tout lui dire? Ah! je dois lui épargner, tant que ce sera possible, une si désenchantante vérité.»Ses doigts glissèrent sur la chère tête blonde, sur la grosse mèche compacte, qu’une ondulation naturelle relevait au-dessus du front blanc.—«Enfant tyrannique!» dit-elle en plaisanterie caressante. «Heureusement pour toi, mon âme est plus vieille que mon visage! Ne voudrais-tu pas me voir avec des cheveux blancs?»Il protesta, se rassit, puis, se mettant à rire:—«C’est elle,» fit-il, en désignant la lettre jetée sur la table, «c’est madame de Valcor qui les verrait volontiers, sur votre tête, les cheveux blancs. Mais enfin, puisqu’elle exprime tant de regret pour son inconcevable injure, puisquenul étranger n’en a été témoin, puisqu’elle la met sur le compte de son état nerveux, qui l’empêche, encore aujourd’hui, de vous apporter elle-même ses excuses ... je pense, ma chère maman, que vous ne lui tiendrez pas rigueur.—Je n’en veux nullement à Laurence,» prononça la comtesse ...L’accent de cette phrase inquiéta Hervé. Il n’en voulut rien faire paraître.—«J’étais sûr, ma mère, que vous étiez touchée par la raison qu’elle invoque, en sollicitant l’oubli de cette scène pénible, «Le bonheur de nos enfants», murmura-t-il, en regardant le papier où se trouvaient ces mots, tandis que, de nouveau, une rougeur, vive comme celle d’une femme, couvrait son visage au teint si clair.—«Ton bonheur, celui de Micheline ... Il ne dépend pas de madame de Valcor, hélas!» dit Gaétane.—«Et de qui donc?» s’écria Hervé en tressaillant.—«De toi, sans doute, mon fils,» dit la mère avec une intonation presque solennelle.—«Oh! alors, pourquoi dis-tu «hélas»? Tu ne peux rien m’apprendre qui me donne plus de confiance et plus d’espoir. S’il y a un obstacle et que je puisse le renverser ... c’est comme s’il n’existait pas.»Elle le contemplait, ravie de son ardeur, de sa force juvénile. Mais un mensonge, une légende quelconque, serait-ce le ressort suffisant pour mettre en jeu de telles énergies? Une impulsion de vérité plus forte que sa pudeur maternelle faisait éclater son cœur en elle-même,l’ouvrait à cet enfant loyal. Cependant, elle s’en défendait.—«Mère, mère, parle ...» suppliait-il. «Quel secret terrible me caches-tu donc? Pourquoi me regardes-tu ainsi?—Hervé, mon cher enfant ...» Elle s’arrêta, tellement étranglée d’angoisse qu’il ne reconnaissait plus sa voix quand elle reprit: «Écoute-moi bien. Le secret que tu me demandes, je n’en détiens pas le dernier mot. La marquise Laurence l’ignore plus encore que moi-même. Son acte insensé de l’autre soir, qu’elle met sur le compte de sa maladie nerveuse, a surgi de je ne sais quelle redoutable lumière entrevue. Mais quelqu’un, et quelqu’un qui sait, a dû se jouer d’elle comme de moi. Sans doute on lui a donné une explication, qu’elle ne peut me communiquer, tandis qu’on m’en donnait une autre, dont je ne saurais m’ouvrir à elle ...—Une explication?... Qui vous a donné une explication, mère?—Le marquis de Valcor.—Et cette explication ne vous suffit pas? Le marquis est homme d’honneur.—Le marquis serait un homme d’honneur, s’il vivait.—Que dites-vous?—Que le père de Micheline n’est peut-être pas Renaud, marquis de Valcor.—Et qui serait-il?» demanda Hervé, abasourdi à un tel point qu’il ne s’étonnait même pas encore.—«Un inconnu,» prononça Gaétane, dont l’accent fit passer aux veines de son fils un frissonde mystère et d’effroi, «Tu m’entends?» reprit-elle, et ses yeux transparents exprimaient la même horreur qui glaçait maintenant le jeune homme. «Un inconnu ... un être dont nous ne savons rien, sinon qu’il est là, dans la vie, dans la puissance et la richesse, dans la lumière du ciel, sous l’apparence d’un autre ... Et cet autre ...»Sa voix se brisa. Ses yeux se fermèrent. Un tremblement l’agita.—«Maman, revenez à vous. Achevez. Vous me mettez en face d’un abîme ... Vos paroles m’épouvantent ...»Elle rassembla toute sa force.—«Mais, j’y suis plongée, moi aussi, dans l’épouvante. Tu ne peux pas épouser la fille de cet homme, avant que je sache ...»Hervé eut un léger haut-le-corps. Un certain sang-froid reparut sur ses traits.—«Mère! vous me jetez dans un bien sombre cauchemar. J’en sais trop peu pour rien présumer sur le fond ou sur l’opportunité d’une telle confidence. Mais soyez certaine de ceci: quel que soit le père de Micheline, fût-ce un bandit, dût-il être dépouillé honteusement de tout ce qu’il détient, titre, fortune, honneur, cela ne changera rien à mon amour, rien à ma résolution d’épouser celle qui est ma fiancée devant Dieu.»Mmede Ferneuse garda le silence. Hervé crut comprendre le regard angoissé qu’elle fixait sur lui.—«Vous m’objecterez l’hérédité,» reprit-il vivement. «Cette science-là est aussi incertaineque les autres. Nous prenons pour des lois ses manifestations apparentes, pleines d’imprévu, de contradictions. Micheline est une créature d’élite, quel que soit le sang qui coule dans ses veines. L’atavisme, qui nous donne parfois l’âme d’un aïeul lointain, nous garantit contre les hasards de l’immédiate hérédité.»Un pâle et tendre sourire détendit les lèvres de Gaétane.—«Ah! mère,» dit Hervé plus doucement, vous songez: «Il aime et n’admettra jamais rien qui diminuerait celle qu’il aime.» «Eh bien! vous avez raison. J’aime Micheline. Les plus effroyables révélations ne me sépareront pas d’elle, ne me feront pas douter qu’elle ne soit digne d’être adorée comme je l’adore.»—«Les plus effroyables révélations,» répéta la comtesse, «Plût au ciel que mes soupçons fussent assez fondés pour prendre une telle forme. Si je pouvais te déclarer à coup sûr que Micheline n’est pas la fille du véritable marquis de Valcor, je ne t’imposerais aucune épreuve avant de consentir à ton mariage.»L’agitation d’Hervé tomba sous ces paroles. Une ombre de dureté voila ce visage que Gaétane avait toujours vu si affectueux et si ouvert.—«Je comprends moins que jamais,» reprit-il—et l’amertume de sa voix s’accordait avec le changement de sa physionomie.—«Vous me parlez par énigmes, ma mère. Sans doute avez-vous vos raisons. Vous m’aimez trop pour me torturer sans but et sans cause.»Elle se dressa, devenue couleur de cendre,soulevée comme dans la secousse d’un sanglot.Il fit un geste, pour la prier de l’écouter jusqu’au bout, et poursuivit:—«Mais j’ai saisi un mot bien clair. Vous m’avez parlé d’une épreuve que vous m’imposeriez, d’une condition à mon mariage avec Micheline. Pour toutes les épreuves, je suis prêt. Daignez m’indiquer nettement ce que vous attendez de moi.»Mmede Ferneuse demeura un moment dans une perplexité indicible. Son fils doutait, son fils souffrait ... Son fils se retirait d’elle. Comment le rappeler et l’apaiser? La vérité ne vaudrait-elle pas mieux que le silence? Si elle lui apprenait tout ... Tout?... Mais quoi? grand Dieu!... Sa faute à elle-même n’était pas le plus terrible à dévoiler devant cette jeune âme. Fallait-il donc lui dire: «Celle dont tu veux faire ta femme est peut-être ta sœur, ou bien elle est la fille de l’homme qui a supprimé ton véritable père, qui, sans doute, l’a tué de sa main.» Alternative atroce! Non, cette mère ne pouvait pas en déchirer son fils. Elle lui dit:—«Voici ce que je te demande de faire. Tu comprendras plus tard. Sache seulement aujourd’hui que notre avenir,—le tien comme le mien, celui de ton amour, et aussi celui de mon cœur, qui n’espère plus que l’apaisement,—dépend du succès de ce que tu vas entreprendre.—Je vous écoute, ma mère.—Tu vas partir pour l’Amérique.—Laisser mes travaux!... Quitter ma fiancée!...» Il ajouta plus faiblement: «Vous quitter!...»Elle sentait à chaque phrase diminuer la confiance de son enfant. «C’est mon châtiment,» se dit cette victime de l’amour, que l’amour brûlait encore en un enfer de chaudes ténèbres, où flottaient des souvenirs et des souffles de vengeance.—«Oui, mon Hervé, mon enfant précieux. Il faut que tu te résignes à ce sacrifice, et cela, sans chercher à en mesurer la nécessité ni les conséquences, simplement parce que je te le demande, simplement par une foi aveugle dans ta mère infortunée.»Il fut remué par le chevrotement de douleur.—«O ma pauvre mère! à quel chagrin affreux êtes-vous donc en proie? Ne voulez-vous pas me le dire?... Quelle force vous me donneriez!»Une suprême hésitation passa sur le visage, maintenant décomposé de souffrance, de Gaétane. Puis, comme terrifiée de sa propre faiblesse.—«Tais-toi, tais-toi! Tu es le seul objet de mon souci. Écoute. Ce que tu dois aller chercher là-bas, en Amérique, c’est une preuve ...—Une preuve?... de quoi?—D’un crime qu’aurait commis celui qu’on nomme le marquis de Valcor.—Un crime!... Oh! ma mère!...—Ce mot-là te trouble, malgré tout.—Il m’affole. Mais il ne change rien à mes sentiments pour Micheline ... Elle ... elle!... que Dieu la préserve! Il ne faut pas qu’elle sache!...—Elle ne saura pas. Cette noire action dont son père se serait rendu coupable n’est pas ce qui te séparerait d’elle irrémédiablement.—Si une telle action est l’origine de leur fortune, je n’en accepterai pas une parcelle,» s’écria Hervé, «Que Micheline devienne ma femme, et je l’emmènerai bien loin, hors d’une atmosphère d’intrigue et de mensonge.»La dure parole atteignit sa mère. Cette atmosphère, elle la créait autour de lui. Et il souffrait trop pour ne pas l’en rendre responsable. C’était l’expiation. Elle se résigna.—«Garderas-tu, mon fils, assez de foi en moi pour accepter la mission dont je vais te charger?—Je l’exécuterai fidèlement, ma mère.»La question dictait une autre réponse. Mais Mmede Ferneuse n’insista pas.—«Voilà,» dit-elle. «Renaud de Valcor a des raisons pour croire que moi,—moi seule au monde,—j’ai des doutes sur sa véritable personnalité. Il possède, à ce qu’il prétend, un témoignage qui anéantirait ces doutes. Un objet,—un souvenir sacré.—Cet objet, il l’aurait laissé de l’autre côté de l’Atlantique, en lieu sûr. Son intention est de le faire revenir pour le mettre sous mes yeux.—Quelle sorte de témoignage?» demanda Hervé. «Un document écrit?—Non.»Gaétane fit une pause, puis ajouta:—«Un anneau.—Une bague?—Oui.—Où se trouve-t-elle, cette bague? Vous avez dit: «En lieu sûr.»—C’est l’expression dont s’est servi Valcor.—Et cela signifie?—Pour moi,» dit la comtesse, «ce mot qui m’a frappée, ce mot qui coïncidait avec d’autres indices, aurait un sens affreux.—Quel sens? Quel serait donc ce lieu sûr?—Une fosse mortuaire.»Hervé se tut et regarda profondément la comtesse.—«Tu devines?...» reprit celle-ci. «La bague serait restée au doigt de l’homme dont celui-ci aurait pris la place.—Du marquis de Valcor?—Oui.—Qu’était-ce que cette bague?—Un bijou de famille.—Le meurtrier, l’imposteur, aurait eu soin de la prendre.—Peut-être pas. L’anneau était simple et uni comme une alliance. Mais il y avait quelque chose de gravé à l’intérieur,—détail caractéristique, certainement ignoré même de l’ami le plus intime.—Ma mère! ma mère!» s’écria Hervé dans une agitation étrange, «quelle était cette inscription?—Tu le sauras,» murmura-t-elle, «si tu retrouves l’anneau.»Une lueur déchirante traversa le cœur du fils. Eh quoi! sa mère connaissait le secret d’un homme,—secret qu’il n’eût pas révélé à son meilleur ami!... La devise d’une bague ... Une devise d’amour!... Et quel désir n’avait-elle pas de recouvrer ce gage!... Eh bien, il le lui rapporterait, dût-il risquer mille fois sa vie. Sansdoute, elle n’osait pas lui dire qu’il y allait de son honneur.Gaétane vit une fièvre soudaine enflammer les yeux du jeune homme, tandis que lui, il découvrait sur ses traits altérés, dans son regard éperdu, quelques traces des angoisses passionnées auxquelles tout à l’heure encore, il la supposait inaccessible.—«Ma mère,» s’écria-t-il avec une sombre énergie, «comptez sur moi pour conquérir, s’il existe encore, ce bijou d’une si singulière importance ...»Elle l’interrompit:—«Ne te méprends pas. Le bijou n’a d’importance que par l’endroit sinistre où je suppose qu’il gît. Si le marquis n’a qu’à le faire prendre dans un coffre-fort, mes pressentiments ...—Le faire prendre?... Par qui?—Valcor envoie tout exprès un émissaire en Amérique.—C’est donc par cet émissaire que je saisirai le fil à suivre,» dit Hervé. «Car enfin, malgré toute mon ardeur à exécuter vos volontés, ma mère, je ne puis fouiller le sol d’un continent pour y découvrir une bague avec la poussière d’un cadavre.—Sans une pareille circonstance, je ne t’en eusse pas chargé, mon fils. Mais, sachant que monsieur de Valcor était en mesure de retrouver la bague, j’ai encore, grâce au hasard, appris quel individu il employait à la chercher.—Qui est-ce?—Un homme dont le choix fortifie mes soupçons, me confirme dans l’idée qu’il s’agitd’une entreprise obscure. Si le marquis devait simplement se faire expédier un objet précieux, n’a-t-il pas dans ses établissements boliviens, parmi ses correspondants ou ses employés, assez de gens sûrs pour se conformer à ses ordres. Or, sais-tu qui va partir avec ses instructions secrètes pour cette Valcorie à demi sauvage, où des forfaits peuvent s’accomplir sans que la société civilisée en prenne souci? Un être presque sauvage lui-même, un révolté contre l’ordre établi, un garçon sans peur et sans scrupules, Mathias Gaël, le contrebandier.—Mathias Gaël?...»Hervé répéta les syllabes, comme si ce nom ne lui disait pas grand’chose. A présent, il écoutait les explications de sa mère avec cette expression d’intense lucidité qu’il avait en réunissant les données d’une expérience. L’observateur et le savant reparaissaient en lui. Aux prises avec un problème, il laissait son alerte intelligence maîtriser le trouble de son cœur et se tendre vers le but. A le voir plus attentif et plus calme, la comtesse oubliait un peu, elle aussi, l’inquiétude de son rôle incertain, la cruelle confusion des réticences qui la rendait suspecte à son enfant, sa terreur d’être trop maladroite ou trop habile, de le bouleverser par une apparence d’aveu ou par une apparence de mensonge. Plus à l’aise sur le domaine des faits exacts, elle présentait nettement à Hervé ce qu’elle attendait de lui.Depuis la veille, elle savait que Mathias Gaël partait pour l’Amérique. Le mystère de ce départ, la réputation hasardeuse du messager, l’état d’espritde celui qui l’envoyait, commentaient de façon singulière l’engagement pris par Renaud de lui restituer la bague,—dont il s’avouait incapable de citer l’inscription. Ce n’était pas celui-ci qui avait renseigné Mmede Ferneuse. Hantée par l’étrange histoire qu’il lui avait racontée sur la naissance de Micheline, Gaétane, avec le prétexte de visites de charité, était descendue au bord de la mer, parmi les pauvres maisons des pêcheurs, et elle avait trouvé le moyen de passer un long moment dans la demeure des Gaël.Ceux-ci n’acceptaient pas l’aumône et ne répondaient pas aux questions trop bienveillantes. Aussi la comtesse se présenta-t-elle autrement. Elle entra pour demander si Bertrande, l’habile dentellière, parviendrait à réparer une écharpe en venise ancien dont elle avait eu soin de se charger.—«J’ai voulu venir moi-même,» dit-elle. «Ma femme de chambre n’aurait pu juger de votre capacité, mademoiselle Bertrande. Je vous serai très obligée d’exécuter un fragment de dessin en ma présence. On peut être une dentellière hors ligne telle que vous, dans le genre où vous travaillez, sans avoir le tour de main pour ces vieux modèles. Et j’aimerais mieux garder cette dentelle en lambeaux que de la laisser toucher par quelqu’un qui m’y ferait des fautes de style.—Si vous voulez me la confier une heure, madame, je vais essayer,» dit Bertrande.Sous la feinte modestie de la jeune fille, une fierté brilla. Et la dignité de son art la renditplus pareille que jamais à la jeune châtelaine de Valcor.Mmede Ferneuse étudiait avec stupeur cette ressemblance. Depuis longtemps elle n’avait pas eu l’occasion de la constater. Les années récentes l’avaient accrue. Et l’explication qu’on lui en avait donnée la rendait plus impressionnante. «Comment nier que ces jeunes filles ne soient deux sœurs? Après tout, le récit de Valcor est vraisemblable. Un tel lien ne doit exister entre elles que par la mère. Car, si Renaud était le père de Micheline, il ne pourrait être aussi celui de Bertrande, née au moment où ce fondateur, vrai ou suspect, de la Valcorie, jetait les bases de ses possessions d’Amérique.»Gaétane méditait la déconcertante énigme, tandis que Bertrande travaillait, et que la vieille Mathurine faisait, avec une bonne grâce un peu brusque et hautaine, les honneurs du logis à leur visiteuse. Dans sa rudesse, l’aïeule ne laissait pas que d’être flattée par la démarche de la noble dame. Elle lui offrit du cidre, du lait et du pain bis. Gaétane trempa ses lèvres dans la tasse de lait et grignota un peu de l’épaisse tranche grisâtre, qui avait un goût de terre et de genêt, comme une parcelle de la lande âpre et fraîche. Cependant, elle observait tout. Elle tâchait de savoir. Elle épiait le moindre indice. Même, elle allait s’informer de l’Innocente, lorsque celle-ci, curieuse comme tous les instinctifs, survint pour voir qui était là. Car sa fine oreille percevait une voix étrangère, et, d’ailleurs, Bertrande s’était interrompue de chanter en travaillant. Mais, ni de l’aïeule, ni de la folle, nide la jeune fille, Mmede Ferneuse ne tira rien qui pût contredire ou confirmer sa préoccupation. Si cette demeure contenait un secret, il était bien gardé!La visiteuse allait donc partir, après avoir accordé le plus vif éloge à l’ouvrage parfait de Bertrande, lorsqu’une ombre, haute et nette, se dressa au seuil de la maison.—«Eh bien, ça y est, les femmes! Vous n’aurez plus peur de mes farces. Je pars en Valcorie, pour le pays de Cocagne, et avec de la galette en poche,» dit une joyeuse voix d’homme, tandis qu’une tape sur le côté de la veste rendait un son mat, comme à la rencontre d’un portefeuille bien rempli.—«Tu ferais mieux, Mathias, de tenir ta langue et d’ôter ton béret, par respect pour madame la comtesse,» dit vivement Mathurine.—«Madame la comtesse?...» balbutia le marin tout interdit.Il entra. Ses yeux, éblouis par l’espace, eurent vite fait de s’adapter au demi-jour de la salle. Et il demeurait muet, tournant sa coiffure entre ses doigts, devant l’apparition élégante, dont il ne cessait pas de s’étonner.«Le voilà donc, ce Mathias,» pensait Gaétane.Avec un sentiment bizarre, une curiosité aiguë, elle regardait cet homme, qu’on lui avait dit être le père de celle que son fils épouserait malgré tout. Point déplaisant à voir, ce souple et hardi marin, avec son masque brun, percé de deux yeux vifs et pâles, son grand corps sec, aux épaules larges, que l’on devinait d’une agilitéféline, d’une résistance d’acier. La gaucherie de son attitude marquait de l’embarras, mais sans aucune bassesse. Il avait, dans les gestes, l’aisance noble que donne la justesse indispensable aux exercices périlleux.—«Ainsi, vous allez en Valcorie?» lui demanda Mmede Ferneuse.La vieille Mathurine intervint rapidement.—«En Valcorie, madame la comtesse. Il veut dire au château de Valcor. C’est notre façon de parler, quand nous voulons rire.»Personne, cependant, n’avait l’air disposé à rire, dans cette famille, sur laquelle pesaient des tristesses cachées, et où les faces graves portaient l’empreinte pensive qui, chez les gens de mer, est comme le reflet de l’infini.—«Vous êtes bien sûre qu’il s’agit du château de Valcor?» poursuivit Gaétane. «J’aurais pensé pourtant que Mathias, qui a tant de raisons pour être dévoué au marquis, recevrait de lui certaine mission.»Elle avait intentionnellement appuyé sur les mots que Mathurine et son fils pouvaient comprendre, si l’histoire était vraie de la violence faite à l’Innocente par Mathias et de l’intervention généreuse de Valcor.Tous deux tressaillirent quand elle souligna d’une intonation voulue «tant de raisons pour être dévoué au marquis.»Elle ajouta, par un prompt rapprochement d’idées entre sa dernière conversation avec Renaud et ce projet de départ, que la mère du marin niait inutilement:—«Oui, qui chargerait-il, si ce n’est vous,mon ami, de découvrir et de lui rapporter le fameux anneau?...»Elle n’acheva pas, recula, saisie, devant un mouvement si farouche de Mathias, qu’elle se crut menacée.—«Madame la comtesse,» dit-il, en désignant Bertrande et la folle, «il y a ici des oreilles de trop. Si vous avez des choses comme ça à me dire, sortons.»Joignant l’action à ses brusques paroles, il quitta la pièce, traversa en trois pas le jardinet, se trouva sur le sentier. La comtesse le suivit. Mais elle pensa d’abord qu’il la fuyait, car il ne s’arrêtait pas, gravissant la côte. Il évitait simplement les maisons voisines, et voulait quitter l’étroit chemin, où deux personnes, ne pouvant marcher de front, devaient forcément élever la voix pour causer ensemble. Atteignant la route d’en haut, il la franchit encore, car il y aperçut la petite charrette anglaise dans laquelle Mmede Ferneuse était venue, et le groom debout, près du cob. Mathias, de son pas rapide, pénétra dans la lande. Alors seulement, il devint tout à coup immobile, sans tourner la tête, semblant consentir à ce qu’on le rejoignît, mais n’y tenant pas, dans une indifférence fière.«Quelles gens, ces Gaël!» se dit la comtesse.Leur rude orgueil ne déplaisait pas à son âme altière. Conciliante, elle rejoignit Mathias.—«Ne craignez rien,» dit-elle avec une persuasive douceur, «vos secrets sont en sûreté avec moi.—Je n’ai pas de secrets.—Soit. Ceux du marquis, alors.—De ceux-là, je n’ai pas à parler.»Il croisa les bras, serra les lèvres, dont on voyait le pli volontaire, car Mathias ne portait pas de moustaches, mais un collier de barbe noire et frisée. Dans le plein jour de l’espace, Mmede Ferneuse détailla mieux sa physionomie. Micheline et Bertrande lui ressemblaient. Cela ne faisait pas de doute. Celle-ci d’ailleurs plus que l’autre, bien qu’elle fût seulement sa nièce. Mais elle avait les mêmes prunelles, d’un bleu clair et lustré.En ce moment, il les fixait, ces prunelles au dur scintillement, sur celles de la comtesse, avec un air de résolution et de défi. Elle ne s’intimida pas. Pendant une seconde même, une velléité presque irrésistible d’interroger cet homme, de lui arracher la vérité sur la naissance de Micheline, fit battre le cœur et trembler la bouche de Gaétane. Mais non. Cela était aussi impossible que puéril. Impossible, car la confidence était comme n’existant pas. Le marquis n’avait pas plus le droit de la lui faire qu’elle de paraître l’avoir reçue. Ce marin, ce rustre, s’était fié à la parole d’un gentilhomme, et ne pouvait apprécier les circonstances exceptionnelles où celui-ci s’était cru permis de la rompre. Puéril, parce que Mathias protesterait sans doute, et que ses protestations ne prouveraient rien, pas plus d’ailleurs que ses affirmations.Quelles connivences réelles y avait-il au fond de cette intrigue, entre le contrebandier et le marquis? Duquel des deux Mllede Valcor était-elle la fille, en admettant la naissance clandestine,l’abandon, la mort d’une des enfants, soit dans le berceau de dentelles, soit au pied de la meule, dans la prairie nocturne? Comment savoir? Celui-ci même, père de la vivante, ne savait pas laquelle des deux avait survécu, à ce qu’affirmait Valcor. L’interroger, c’était donc risquer en pure perte une dangereuse indiscrétion. C’était se mettre à sa merci en lui laissant deviner quels liens l’unissaient peut-être à la radieuse héritière, à la fiancée du comte de Ferneuse. La mère d’Hervé frissonna de répugnance, plutôt d’ailleurs par aversion pour tant de mensonges, que par mépris du sang plébéien, impétueux et sain, après tout, aux veines de ce Breton de vieille souche. Elle lui dit, le regardant bien en face, comme il la regardait lui-même, et avec une force morale équivalente à cette brutale volonté:—«Pour cacher si bien ce qu’on vous confie, Mathias, il faudrait ne point frémir à la moindre parole, comme lorsque j’ai mentionné cet anneau, que vous devez chercher si loin, dans une cachette si étrange.»Le visage basané du marin ne pouvait changer de couleur, mais Gaétane vit passer sur le blanc des yeux un rouge éclair, comme par l’afflux du sang. Les paupières battirent. Elle entendit crisser les dents.—«Femme!» s’écria le contrebandier avec une sourde violence, «ne me tentez pas! Les ennemis du marquis de Valcor sont les miens. Les langues qui pourraient raconter ses secrets, si elle ne savent pas se taire, ne parleront pas longtemps.»La comtesse de Ferneuse eut un énigmatique sourire. «J’avais donc deviné juste,» se dit-elle.Elle ne trembla pas. L’homme singulier qui, en somme, la menaçait de mort, n’avait rien de vil ni d’insolent. Même en appelant «femme» celle que tout le pays nommait respectueusement «Madame la comtesse», il gardait une autorité mâle, une sorte de solennité rustique, redoutable, mais non outrageante. Dans cette lande égalitaire, où le vent de l’Océan maintenait toute plante au même niveau, ces deux êtres si différents d’origine, l’humble marin et la grande dame, se sentaient comme nivelés aussi par un souffle tragique. Leurs destins se mêlaient sous la passion et le mystère. Gaétane s’exalta, dans l’espace vif et l’âpre sentiment de la lutte. Mais son exaltation fut tout intérieure. Son visage gardait sa grâce calme, tandis qu’elle répondait:—«Je ne suis pas l’ennemie du marquis Renaud de Valcor. Et quant à son secret, je compte sur vous, Mathias Gaël, pour le faire surgir hors de la tombe.»Sur ces mots, elle se détourna tranquillement pour regagner sa voiture.Le contrebandier, stupéfait, la regarda s’éloigner. Il ne bougea pas. Ses yeux seuls la suivirent. Un étonnement prodigieux le clouait au sol.Toute cette rencontre avec Mathias, Mmede Ferneuse la racontait à Hervé. Nul détail que le jeune homme ne dût entendre. Et lui-même vibrait à ce récit. Là, en effet, se trouvait la clef de quelque dramatique mystère. Ce gaillard audacieux,attaché au marquis par on ne sait quel lien d’intérêt ou de crime, ne partait pas pour remplir une mission banale. Celui qui parviendrait à le suivre pourrait bien être conduit dans des endroits singuliers et contempler des spectacles inattendus.—«Celui-là, Hervé, j’ai pensé que ce serait toi,» dit la comtesse.—«Moi, ma mère!... Un rôle de mouchard!»Il avait bondi. Elle l’apaisa, une main sur la sienne.—«Non, mon fils, je ne te proposerai jamais une entreprise indigne d’un Ferneuse. D’ailleurs, comment t’y prendrais-tu pour épier personnellement un individu qui doit connaître ta physionomie? Certes, il y a autre chose à faire. Je te vois là-bas, non pas en espion, mais en justicier. N’agis pas par la ruse, mais en guerre ouverte.—Comment cela? Vais-je me colleter avec ce rustre? D’ailleurs, ne se laisserait-il pas tuer plutôt que de trahir celui qui l’emploie?—Hervé, tu es un savant. Tu as des moyens d’investigation que d’autres ignorent.—Pour les secrets de la Nature, pas pour ceux des cœurs, hélas!» prononça-t-il avec une amertume dont le sens n’échappa point à sa mère.—«Je te crois,» dit-elle vivement. «Car tu ne te méfierais pas du mien.—Me méfier! Ne prononcez pas ce mot, ma mère. Je suis prêt à vous obéir aveuglément sans même vous demander vos raisons secrètes.—Crois-moi,» déclara-t-elle avec force, «mes raisons secrètes sont ton bonheur, mais elles sont aussi ton devoir.»L’accent de ces paroles retentit à fond dans la conscience de son fils. Il la sentit ardemment sincère. Et il se taisait, la regardant, réfléchissant. Son bonheur, c’était Micheline. Son devoir ... un devoir évidemment plus haut que l’immédiate obéissance filiale, comment donc sa mère pouvait-elle l’entendre? A quelle distance n’était-il pas de supposer qu’elle employait l’enfant à venger le père, et que, s’il retrouvait là-bas les traces d’une existence criminellement anéantie, c’est à cette existence-là qu’il devait la sienne! Une telle pensée ne l’effleura pas. Et pourtant une ferveur croissante l’animait pour cette tâche qu’il pressentait sacrée. Mmede Ferneuse avait réellement suggestionné son fils. Sa sourde fièvre, son vouloir intense, la solennité de ses accents, toute cette puissance féminine et maternelle émanant de son âme passionnée, dominait, entraînait le jeune homme. Une espèce d’enthousiasme le gagnait.Il s’inclina, baisa la main de la comtesse.—«Vous me posez un étrange problème, ma mère. Mais je jure de faire tout ce qui dépendra de moi pour vous en apporter la solution. D’ailleurs, j’envisage ici, comme vous me le dites, un devoir, non pas peut-être avec tout le sens que vous donnez à ce mot, et que j’ignore, mais en ce qui concerne mon amour. Cet amour s’adresse à une créature adorable, que je sais au-dessus de tout mal. Si elle vit dans une atmosphère d’imposture, je dois l’en arracher avant dela faire mienne. Je dois la sauver d’une complicité qu’elle rejetterait avec horreur. Je dois la garantir des catastrophes qui ne manqueront pas d’atteindre les coupables.—C’est bien, mon Hervé,» s’écria Mmede Ferneuse. «Alors, tu partiras pour l’Amérique?—Je partirai.—Ne perds pas un moment,» fit Gaétane, soucieuse. «L’important est de toujours rester sur la trace de Mathias. Qui sait s’il n’a pas quitté le pays depuis hier? Suppose qu’il ait gagné par mer, avec son bateau, un port d’embarquement, qu’il soit allé au loin prendre passage sur un navire étranger ...»La physionomie délicate et pensive du jeune comte de Ferneuse s’obscurcit.—«Ah! mère, comme vous prévoyez vite!... Je n’ai pas votre subtilité. Le peu de science que je possède me sera inutile pour la tâche que j’entreprends!»Il se leva, secouant une insidieuse lâcheté.Quelle tristesse de laisser ses expériences! Des vérités près d’éclore allaient peut-être s’ensevelir de nouveau pour longtemps sous la poussière de son laboratoire fermé. Et Micheline ... Il devrait s’éloigner d’elle, sans même qu’elle pût le suivre par la pensée, dans le mystère de son scabreux voyage.—«Tu pourras faire tes adieux officiels à Valcor,» observa sa mère. «Après cette lettre de Laurence, qui clôt l’incident du bal, nous n’avons pas à leur tenir rigueur. La marquise, en parlant du «bonheur de nos enfants», t’admet clairement comme son futur gendre.—Je ne suis pas de votre avis, mère. Je n’irai pas à Valcor avant mon départ.—Pourquoi?—Parce que je me voue, aujourd’hui, à une œuvre de justice, ou, jusqu’à nouvel ordre, de suspicion, contre le maître de cette demeure. Et que je ne puis y entrer pour lui serrer la main.—Mais Micheline?—Vous l’informerez que je m’absente momentanément pour aller recueillir des documentations scientifiques. Micheline aura confiance en moi. Elle sera patiente. C’est une âme forte.—Je ne puis que t’approuver, mon enfant,» dit Gaétane. Elle ajouta:—«Moi-même, d’ici à ton retour, j’aurai peu de rapports avec cette maison. La façon dont j’y fus traitée reste un prétexte suffisant à quelque froideur. Surtout quand l’immédiate influence de votre amour, à vous deux, enfants, n’agira pas pour effacer l’impression pénible. Je quitterai aussi sans doute Ferneuse. J’irai à Paris. J’attendrai.»Ce «j’attendrai» vibra aux cordes profondes de la voix et de l’âme. Hervé comprit que l’existence de sa mère allait se concentrer dans cette attente. Le mot le jeta en avant comme un aiguillon et un signal. Il offrit son front au baiser de la comtesse et sortit de la chambre.

LA MÈRE ET LE FILS

LE château de Ferneuse, d’aspect plus ancien que celui de Valcor, n’ayant pas été, comme l’autre, entièrement reconstruit sous Louis XIII, est plus modeste aussi, et commande des terres moins considérables. Les chasses ont été louées depuis la mort du comte Stanislas, car Hervé—et pour cause—n’a pas hérité de ses goûts.

Ce jeune homme studieux et pensif ne manque pourtant pas d’énergie physique. Mais, jusqu’au drame qui s’ouvrait et allait le forcer d’en faire preuve, il ignorait lui-même les ressources de sa nature sous ce rapport. Sa vie, d’avance, était vouée à un double idéal, qu’il espérait ne pas séparer: un sentiment et une pensée, un grand amour et une espèce d’apostolat philosophique.

Son amour, c’était Micheline. Son rêve intellectuel,c’était de réconcilier la science avec la religion.

Il avait pris pour devise ce mot de Pascal: «Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science y ramène.» Hervé de Ferneuse s’appuyait sur cette donnée de la physique moderne que l’univers tout entier est une illusion de nos sens. Les savants ne prouvent-ils pas que la lumière, par exemple, n’existe point, qu’elle est seulement une vibration de notre nerf optique, provoquée par des ondes de l’éther, et que le même effet peut être produit par d’autres causes—un choc nous faisant, suivant l’expression populaire, voir trente-six chandelles, c’est-à-dire amenant de véritables impressions lumineuses sur la rétine. «Quand il sera bien prouvé,» affirmait le jeune penseur, «que toutes les notions possédées par nous sur les choses sont de simples interprétations du fini, pourquoi les opposerait-on encore à nos interprétations de l’infini? Les premières s’appuient sur nos sens physiques, c’est-à-dire sur notre corps. Les secondes sur nos sens psychiques, c’est-à-dire sur notre âme. Pourquoi récuser la voix immortelle qui est en nous, au nom du langage que nous parle l’univers extérieur, puisque ce langage n’est pas moins mystérieux que l’autre, ni moins forcé d’emprunter le truchement de nos facultés, et, en somme, de nos besoins.

—«Oui, mère, de nos besoins,» expliquait Hervé à la comtesse de Ferneuse. «Nos observations scientifiques ne portent que sur des impressions agréables, ou, du moins, tolérables, de notreêtre. Elles rentrent toutes dans nos conditions de vie. La lumière, la chaleur, le son, l’électricité, l’attraction, sont inséparables de nos nécessités d’existence matérielle. Mais la morale, l’idéal, la foi, sont inséparables de nos nécessités d’existence spirituelle. Je trouverai la démonstration qui mettra d’accord les unes et les autres de ces forces. Je la trouverai ici, dans ce laboratoire, grâce à ces instruments.»

Il désignait des appareils délicats, des enregistreurs aux fibres plus sensibles que des nerfs, aux organes plus impressionnables que de la chair vive, dont un reflet de lumière ou un courant électrique suffit à transformer les propriétés. Il entreprenait des explications, esquissait des théories.

—«Grâce, mon cher enfant!» suppliait Gaétane, avec un sourire, non pas humble, mais fier. Car elle trouvait plus d’orgueil à voir son fils planer si haut que de confusion à ne pouvoir l’y suivre. Elle ajoutait, non sans une douce malice:—«Je suis au but où tu veux nous mener tous, puisque je suis une chrétienne. Ne me fais pas faire le chemin à rebours, par la science, pour revenir ensuite sur mes pas.

—La science est belle aussi, allez, mère!» s’écriait-il, les yeux illuminés.

—«Je ne suis qu’une ignorante,» soupirait-elle.

—«Vous êtes une sainte.»

Gaétane se sentait toujours pâlir à ce mot qu’aimait à répéter son fils—le fils de l’amour coupable, l’enfant qui avait dans les veines le sang d’un homme et portait le nom d’un autre.

Si jamais Hervé avait pu remarquer ce trouble, il l’eût attribué à l’émotion d’une âme trop pure pour n’être pas modeste, et qu’offusquait un éloge démesuré. Comment eût-il soupçonné l’existence d’un secret de passion chez cette mère admirable, à côté de laquelle il avait grandi dans une intimité de toutes les minutes, sans surprendre en elle une seule pensée qui ne l’eût pas lui-même pour objet? Au lointain de ses souvenirs d’enfant, il se la rappelait dans un autre rôle que ce rôle d’éducatrice et d’amie incomparable,—oui, en effet,—mais c’était pour l’évoquer, si dévouée, si patiente, auprès de l’aveugle taciturne qu’il appelait «mon père». Que devint-il lorsque, le soir de la fête au château de Valcor, il vit sa mère subir un traitement indigne, se laisser chasser sans étonnement ni protestation, et que, malgré lui, un doute abominable lui assaillit le cœur? Doute bientôt évanoui, du reste, en ce cœur débordant de piété filiale, mais que remplacèrent l’angoisse de l’énigme et l’inquiétude pour son amour menacé.

Pendant les jours qui suivirent, Hervé s’interdit de questionner la comtesse. Il attendait une explication. La patience lui semblait moins difficile depuis son entretien avec Micheline, sur la falaise. L’ivresse d’une certitude passionnée le soulevait au-dessus des circonstances. L’image de la jeune fille, debout contre les balustres de la terrasse, le regard des doux yeux sombres, la voix qu’elle avait, les mots prononcés par ses lèvres, s’interposaient entre lui et les choses quand il essayait de réfléchir. Comment croire, d’ailleurs,à une brouille définitive entre Valcor et Ferneuse? Le malentendu se dissiperait vite. Sa mère allait certainement recevoir les excuses de la marquise.

Gaétane les reçut, en effet, dans une lettre. Dès qu’elle en eut pris connaissance, elle envoya chercher son fils.

Le laboratoire du jeune comte de Ferneuse occupait un pavillon spécial, assez distant de l’habitation. Des nécessités d’aménagement, la présence de substances dangereuses, l’isolement nécessaire aux expériences, commandaient cette retraite.

Lorsqu’un domestique vint le prévenir que Mmela comtesse demandait à lui parler, Hervé donna quelques indications à son préparateur, un garçon du pays, dévoré du désir de s’instruire et trop pauvre pour faire des études. Puis le jeune savant lava ses doigts maculés d’acides, échangea contre un veston sa blouse de travail, et se rendit à la maison.

Le cœur lui battait quand il pénétra dans la petite pièce intime, au premier étage, où sa mère aimait à se tenir: un boudoir Louis XVI, malgré le style moyen âge de la profonde croisée, dont on n’avait pas changé l’architecture. Sur les tables, sur la cheminée, aux murs, dans des cadres de toute dimension, des portraits de lui, à tous les âges. Plusieurs, au pastel ou à l’aquarelle, étaient l’œuvre de sa mère. L’art avait charmé de ses joies fines la noble femme qui se trouvait là.

Hervé la vit assise au fond d’une bergère, dans l’embrasure si vaste que c’était commeune cellule plus retirée prolongeant la paisible chambre. Ce coin de prédilection contenait, outre la bergère, une banquette garnie de coussins, une petite table en marqueterie, ornée de cuivres aux ciselures délicates, et portant quelques très précieux et uniques bibelots. La fenêtre au triple vitrail, en partie ouverte, encadrait une perspective de libre espace et de vivantes verdures. Et celle qui songeait là, en attendant son fils, avait l’âme et la beauté en harmonie avec ces choses.

—«Mère ...» dit Hervé, ému, en lui baisant la main.

Il s’assit sur la banquette, tout proche d’elle.

Immédiatement, il remarqua un papier qu’elle avait sur les genoux. Ses yeux s’élargirent, s’y fixèrent.

—«Lis,» dit-elle, en le lui tendant.

Gaétane le vit qui souriait, tandis que son regard courait d’une ligne à l’autre. Elle, au contraire, s’assombrit et soupira. L’illusion de son enfant ... Pourquoi lui fallait-il la détruire?

Le jeune homme relevait une figure brillante.

—«Pauvre marquise!» dit-il en riant. «Elle est un peu folle. Ne le croyez-vous pas? Qu’est-ce que cela signifie, cette crise de somnambulisme qu’elle prétend avoir eue? Je crois tout simplement à une crise de rage envieuse. Vous étiez si belle, ma mère, dans votre toilette de soirée! Ne vous ayant presque jamais vue habillée ainsi, j’étais, moi, votre fils, jaloux de vous.

—Comment, jaloux?

—Oui ... Mais je ne peux pas vous expliquer, cela vous offenserait.

—Peux-tu donc avoir un sentiment qui m’offense, Hervé?

—Non, non ... Mais que sais-je? Ah! pardonnez-moi. Vous étiez trop femme ... trop ...»

Il rougit, cacha d’un geste enfantin son visage contre l’épaule de sa mère. Le mot qu’il ne pouvait prononcer, le mot de «trop désirable», lui semblait sacrilège. Il balbutia:

—«Mère, je veux que vous soyez admirée seulement par votre fils, avec tout le respect de votre fils ...»

Elle devina ce qu’il avait souffert, lui, le jeune sauvage de Ferneuse, dans cette cohue mondaine, à voir la façon dont les hommes s’empressaient autour d’elle, à surprendre les regards des plus audacieux. Elle entrevit l’horreur de la révélation qu’elle aurait à lui faire tôt ou tard sur sa naissance. Une lâcheté la prit. «Est-ce bien mon devoir de tout lui dire? Ah! je dois lui épargner, tant que ce sera possible, une si désenchantante vérité.»

Ses doigts glissèrent sur la chère tête blonde, sur la grosse mèche compacte, qu’une ondulation naturelle relevait au-dessus du front blanc.

—«Enfant tyrannique!» dit-elle en plaisanterie caressante. «Heureusement pour toi, mon âme est plus vieille que mon visage! Ne voudrais-tu pas me voir avec des cheveux blancs?»

Il protesta, se rassit, puis, se mettant à rire:

—«C’est elle,» fit-il, en désignant la lettre jetée sur la table, «c’est madame de Valcor qui les verrait volontiers, sur votre tête, les cheveux blancs. Mais enfin, puisqu’elle exprime tant de regret pour son inconcevable injure, puisquenul étranger n’en a été témoin, puisqu’elle la met sur le compte de son état nerveux, qui l’empêche, encore aujourd’hui, de vous apporter elle-même ses excuses ... je pense, ma chère maman, que vous ne lui tiendrez pas rigueur.

—Je n’en veux nullement à Laurence,» prononça la comtesse ...

L’accent de cette phrase inquiéta Hervé. Il n’en voulut rien faire paraître.

—«J’étais sûr, ma mère, que vous étiez touchée par la raison qu’elle invoque, en sollicitant l’oubli de cette scène pénible, «Le bonheur de nos enfants», murmura-t-il, en regardant le papier où se trouvaient ces mots, tandis que, de nouveau, une rougeur, vive comme celle d’une femme, couvrait son visage au teint si clair.

—«Ton bonheur, celui de Micheline ... Il ne dépend pas de madame de Valcor, hélas!» dit Gaétane.

—«Et de qui donc?» s’écria Hervé en tressaillant.

—«De toi, sans doute, mon fils,» dit la mère avec une intonation presque solennelle.

—«Oh! alors, pourquoi dis-tu «hélas»? Tu ne peux rien m’apprendre qui me donne plus de confiance et plus d’espoir. S’il y a un obstacle et que je puisse le renverser ... c’est comme s’il n’existait pas.»

Elle le contemplait, ravie de son ardeur, de sa force juvénile. Mais un mensonge, une légende quelconque, serait-ce le ressort suffisant pour mettre en jeu de telles énergies? Une impulsion de vérité plus forte que sa pudeur maternelle faisait éclater son cœur en elle-même,l’ouvrait à cet enfant loyal. Cependant, elle s’en défendait.

—«Mère, mère, parle ...» suppliait-il. «Quel secret terrible me caches-tu donc? Pourquoi me regardes-tu ainsi?

—Hervé, mon cher enfant ...» Elle s’arrêta, tellement étranglée d’angoisse qu’il ne reconnaissait plus sa voix quand elle reprit: «Écoute-moi bien. Le secret que tu me demandes, je n’en détiens pas le dernier mot. La marquise Laurence l’ignore plus encore que moi-même. Son acte insensé de l’autre soir, qu’elle met sur le compte de sa maladie nerveuse, a surgi de je ne sais quelle redoutable lumière entrevue. Mais quelqu’un, et quelqu’un qui sait, a dû se jouer d’elle comme de moi. Sans doute on lui a donné une explication, qu’elle ne peut me communiquer, tandis qu’on m’en donnait une autre, dont je ne saurais m’ouvrir à elle ...

—Une explication?... Qui vous a donné une explication, mère?

—Le marquis de Valcor.

—Et cette explication ne vous suffit pas? Le marquis est homme d’honneur.

—Le marquis serait un homme d’honneur, s’il vivait.

—Que dites-vous?

—Que le père de Micheline n’est peut-être pas Renaud, marquis de Valcor.

—Et qui serait-il?» demanda Hervé, abasourdi à un tel point qu’il ne s’étonnait même pas encore.

—«Un inconnu,» prononça Gaétane, dont l’accent fit passer aux veines de son fils un frissonde mystère et d’effroi, «Tu m’entends?» reprit-elle, et ses yeux transparents exprimaient la même horreur qui glaçait maintenant le jeune homme. «Un inconnu ... un être dont nous ne savons rien, sinon qu’il est là, dans la vie, dans la puissance et la richesse, dans la lumière du ciel, sous l’apparence d’un autre ... Et cet autre ...»

Sa voix se brisa. Ses yeux se fermèrent. Un tremblement l’agita.

—«Maman, revenez à vous. Achevez. Vous me mettez en face d’un abîme ... Vos paroles m’épouvantent ...»

Elle rassembla toute sa force.

—«Mais, j’y suis plongée, moi aussi, dans l’épouvante. Tu ne peux pas épouser la fille de cet homme, avant que je sache ...»

Hervé eut un léger haut-le-corps. Un certain sang-froid reparut sur ses traits.

—«Mère! vous me jetez dans un bien sombre cauchemar. J’en sais trop peu pour rien présumer sur le fond ou sur l’opportunité d’une telle confidence. Mais soyez certaine de ceci: quel que soit le père de Micheline, fût-ce un bandit, dût-il être dépouillé honteusement de tout ce qu’il détient, titre, fortune, honneur, cela ne changera rien à mon amour, rien à ma résolution d’épouser celle qui est ma fiancée devant Dieu.»

Mmede Ferneuse garda le silence. Hervé crut comprendre le regard angoissé qu’elle fixait sur lui.

—«Vous m’objecterez l’hérédité,» reprit-il vivement. «Cette science-là est aussi incertaineque les autres. Nous prenons pour des lois ses manifestations apparentes, pleines d’imprévu, de contradictions. Micheline est une créature d’élite, quel que soit le sang qui coule dans ses veines. L’atavisme, qui nous donne parfois l’âme d’un aïeul lointain, nous garantit contre les hasards de l’immédiate hérédité.»

Un pâle et tendre sourire détendit les lèvres de Gaétane.

—«Ah! mère,» dit Hervé plus doucement, vous songez: «Il aime et n’admettra jamais rien qui diminuerait celle qu’il aime.» «Eh bien! vous avez raison. J’aime Micheline. Les plus effroyables révélations ne me sépareront pas d’elle, ne me feront pas douter qu’elle ne soit digne d’être adorée comme je l’adore.»

—«Les plus effroyables révélations,» répéta la comtesse, «Plût au ciel que mes soupçons fussent assez fondés pour prendre une telle forme. Si je pouvais te déclarer à coup sûr que Micheline n’est pas la fille du véritable marquis de Valcor, je ne t’imposerais aucune épreuve avant de consentir à ton mariage.»

L’agitation d’Hervé tomba sous ces paroles. Une ombre de dureté voila ce visage que Gaétane avait toujours vu si affectueux et si ouvert.

—«Je comprends moins que jamais,» reprit-il—et l’amertume de sa voix s’accordait avec le changement de sa physionomie.—«Vous me parlez par énigmes, ma mère. Sans doute avez-vous vos raisons. Vous m’aimez trop pour me torturer sans but et sans cause.»

Elle se dressa, devenue couleur de cendre,soulevée comme dans la secousse d’un sanglot.

Il fit un geste, pour la prier de l’écouter jusqu’au bout, et poursuivit:

—«Mais j’ai saisi un mot bien clair. Vous m’avez parlé d’une épreuve que vous m’imposeriez, d’une condition à mon mariage avec Micheline. Pour toutes les épreuves, je suis prêt. Daignez m’indiquer nettement ce que vous attendez de moi.»

Mmede Ferneuse demeura un moment dans une perplexité indicible. Son fils doutait, son fils souffrait ... Son fils se retirait d’elle. Comment le rappeler et l’apaiser? La vérité ne vaudrait-elle pas mieux que le silence? Si elle lui apprenait tout ... Tout?... Mais quoi? grand Dieu!... Sa faute à elle-même n’était pas le plus terrible à dévoiler devant cette jeune âme. Fallait-il donc lui dire: «Celle dont tu veux faire ta femme est peut-être ta sœur, ou bien elle est la fille de l’homme qui a supprimé ton véritable père, qui, sans doute, l’a tué de sa main.» Alternative atroce! Non, cette mère ne pouvait pas en déchirer son fils. Elle lui dit:

—«Voici ce que je te demande de faire. Tu comprendras plus tard. Sache seulement aujourd’hui que notre avenir,—le tien comme le mien, celui de ton amour, et aussi celui de mon cœur, qui n’espère plus que l’apaisement,—dépend du succès de ce que tu vas entreprendre.

—Je vous écoute, ma mère.

—Tu vas partir pour l’Amérique.

—Laisser mes travaux!... Quitter ma fiancée!...» Il ajouta plus faiblement: «Vous quitter!...»

Elle sentait à chaque phrase diminuer la confiance de son enfant. «C’est mon châtiment,» se dit cette victime de l’amour, que l’amour brûlait encore en un enfer de chaudes ténèbres, où flottaient des souvenirs et des souffles de vengeance.

—«Oui, mon Hervé, mon enfant précieux. Il faut que tu te résignes à ce sacrifice, et cela, sans chercher à en mesurer la nécessité ni les conséquences, simplement parce que je te le demande, simplement par une foi aveugle dans ta mère infortunée.»

Il fut remué par le chevrotement de douleur.

—«O ma pauvre mère! à quel chagrin affreux êtes-vous donc en proie? Ne voulez-vous pas me le dire?... Quelle force vous me donneriez!»

Une suprême hésitation passa sur le visage, maintenant décomposé de souffrance, de Gaétane. Puis, comme terrifiée de sa propre faiblesse.

—«Tais-toi, tais-toi! Tu es le seul objet de mon souci. Écoute. Ce que tu dois aller chercher là-bas, en Amérique, c’est une preuve ...

—Une preuve?... de quoi?

—D’un crime qu’aurait commis celui qu’on nomme le marquis de Valcor.

—Un crime!... Oh! ma mère!...

—Ce mot-là te trouble, malgré tout.

—Il m’affole. Mais il ne change rien à mes sentiments pour Micheline ... Elle ... elle!... que Dieu la préserve! Il ne faut pas qu’elle sache!...

—Elle ne saura pas. Cette noire action dont son père se serait rendu coupable n’est pas ce qui te séparerait d’elle irrémédiablement.

—Si une telle action est l’origine de leur fortune, je n’en accepterai pas une parcelle,» s’écria Hervé, «Que Micheline devienne ma femme, et je l’emmènerai bien loin, hors d’une atmosphère d’intrigue et de mensonge.»

La dure parole atteignit sa mère. Cette atmosphère, elle la créait autour de lui. Et il souffrait trop pour ne pas l’en rendre responsable. C’était l’expiation. Elle se résigna.

—«Garderas-tu, mon fils, assez de foi en moi pour accepter la mission dont je vais te charger?

—Je l’exécuterai fidèlement, ma mère.»

La question dictait une autre réponse. Mais Mmede Ferneuse n’insista pas.

—«Voilà,» dit-elle. «Renaud de Valcor a des raisons pour croire que moi,—moi seule au monde,—j’ai des doutes sur sa véritable personnalité. Il possède, à ce qu’il prétend, un témoignage qui anéantirait ces doutes. Un objet,—un souvenir sacré.—Cet objet, il l’aurait laissé de l’autre côté de l’Atlantique, en lieu sûr. Son intention est de le faire revenir pour le mettre sous mes yeux.

—Quelle sorte de témoignage?» demanda Hervé. «Un document écrit?

—Non.»

Gaétane fit une pause, puis ajouta:

—«Un anneau.

—Une bague?

—Oui.

—Où se trouve-t-elle, cette bague? Vous avez dit: «En lieu sûr.»

—C’est l’expression dont s’est servi Valcor.

—Et cela signifie?

—Pour moi,» dit la comtesse, «ce mot qui m’a frappée, ce mot qui coïncidait avec d’autres indices, aurait un sens affreux.

—Quel sens? Quel serait donc ce lieu sûr?

—Une fosse mortuaire.»

Hervé se tut et regarda profondément la comtesse.

—«Tu devines?...» reprit celle-ci. «La bague serait restée au doigt de l’homme dont celui-ci aurait pris la place.

—Du marquis de Valcor?

—Oui.

—Qu’était-ce que cette bague?

—Un bijou de famille.

—Le meurtrier, l’imposteur, aurait eu soin de la prendre.

—Peut-être pas. L’anneau était simple et uni comme une alliance. Mais il y avait quelque chose de gravé à l’intérieur,—détail caractéristique, certainement ignoré même de l’ami le plus intime.

—Ma mère! ma mère!» s’écria Hervé dans une agitation étrange, «quelle était cette inscription?

—Tu le sauras,» murmura-t-elle, «si tu retrouves l’anneau.»

Une lueur déchirante traversa le cœur du fils. Eh quoi! sa mère connaissait le secret d’un homme,—secret qu’il n’eût pas révélé à son meilleur ami!... La devise d’une bague ... Une devise d’amour!... Et quel désir n’avait-elle pas de recouvrer ce gage!... Eh bien, il le lui rapporterait, dût-il risquer mille fois sa vie. Sansdoute, elle n’osait pas lui dire qu’il y allait de son honneur.

Gaétane vit une fièvre soudaine enflammer les yeux du jeune homme, tandis que lui, il découvrait sur ses traits altérés, dans son regard éperdu, quelques traces des angoisses passionnées auxquelles tout à l’heure encore, il la supposait inaccessible.

—«Ma mère,» s’écria-t-il avec une sombre énergie, «comptez sur moi pour conquérir, s’il existe encore, ce bijou d’une si singulière importance ...»

Elle l’interrompit:

—«Ne te méprends pas. Le bijou n’a d’importance que par l’endroit sinistre où je suppose qu’il gît. Si le marquis n’a qu’à le faire prendre dans un coffre-fort, mes pressentiments ...

—Le faire prendre?... Par qui?

—Valcor envoie tout exprès un émissaire en Amérique.

—C’est donc par cet émissaire que je saisirai le fil à suivre,» dit Hervé. «Car enfin, malgré toute mon ardeur à exécuter vos volontés, ma mère, je ne puis fouiller le sol d’un continent pour y découvrir une bague avec la poussière d’un cadavre.

—Sans une pareille circonstance, je ne t’en eusse pas chargé, mon fils. Mais, sachant que monsieur de Valcor était en mesure de retrouver la bague, j’ai encore, grâce au hasard, appris quel individu il employait à la chercher.

—Qui est-ce?

—Un homme dont le choix fortifie mes soupçons, me confirme dans l’idée qu’il s’agitd’une entreprise obscure. Si le marquis devait simplement se faire expédier un objet précieux, n’a-t-il pas dans ses établissements boliviens, parmi ses correspondants ou ses employés, assez de gens sûrs pour se conformer à ses ordres. Or, sais-tu qui va partir avec ses instructions secrètes pour cette Valcorie à demi sauvage, où des forfaits peuvent s’accomplir sans que la société civilisée en prenne souci? Un être presque sauvage lui-même, un révolté contre l’ordre établi, un garçon sans peur et sans scrupules, Mathias Gaël, le contrebandier.

—Mathias Gaël?...»

Hervé répéta les syllabes, comme si ce nom ne lui disait pas grand’chose. A présent, il écoutait les explications de sa mère avec cette expression d’intense lucidité qu’il avait en réunissant les données d’une expérience. L’observateur et le savant reparaissaient en lui. Aux prises avec un problème, il laissait son alerte intelligence maîtriser le trouble de son cœur et se tendre vers le but. A le voir plus attentif et plus calme, la comtesse oubliait un peu, elle aussi, l’inquiétude de son rôle incertain, la cruelle confusion des réticences qui la rendait suspecte à son enfant, sa terreur d’être trop maladroite ou trop habile, de le bouleverser par une apparence d’aveu ou par une apparence de mensonge. Plus à l’aise sur le domaine des faits exacts, elle présentait nettement à Hervé ce qu’elle attendait de lui.

Depuis la veille, elle savait que Mathias Gaël partait pour l’Amérique. Le mystère de ce départ, la réputation hasardeuse du messager, l’état d’espritde celui qui l’envoyait, commentaient de façon singulière l’engagement pris par Renaud de lui restituer la bague,—dont il s’avouait incapable de citer l’inscription. Ce n’était pas celui-ci qui avait renseigné Mmede Ferneuse. Hantée par l’étrange histoire qu’il lui avait racontée sur la naissance de Micheline, Gaétane, avec le prétexte de visites de charité, était descendue au bord de la mer, parmi les pauvres maisons des pêcheurs, et elle avait trouvé le moyen de passer un long moment dans la demeure des Gaël.

Ceux-ci n’acceptaient pas l’aumône et ne répondaient pas aux questions trop bienveillantes. Aussi la comtesse se présenta-t-elle autrement. Elle entra pour demander si Bertrande, l’habile dentellière, parviendrait à réparer une écharpe en venise ancien dont elle avait eu soin de se charger.

—«J’ai voulu venir moi-même,» dit-elle. «Ma femme de chambre n’aurait pu juger de votre capacité, mademoiselle Bertrande. Je vous serai très obligée d’exécuter un fragment de dessin en ma présence. On peut être une dentellière hors ligne telle que vous, dans le genre où vous travaillez, sans avoir le tour de main pour ces vieux modèles. Et j’aimerais mieux garder cette dentelle en lambeaux que de la laisser toucher par quelqu’un qui m’y ferait des fautes de style.

—Si vous voulez me la confier une heure, madame, je vais essayer,» dit Bertrande.

Sous la feinte modestie de la jeune fille, une fierté brilla. Et la dignité de son art la renditplus pareille que jamais à la jeune châtelaine de Valcor.

Mmede Ferneuse étudiait avec stupeur cette ressemblance. Depuis longtemps elle n’avait pas eu l’occasion de la constater. Les années récentes l’avaient accrue. Et l’explication qu’on lui en avait donnée la rendait plus impressionnante. «Comment nier que ces jeunes filles ne soient deux sœurs? Après tout, le récit de Valcor est vraisemblable. Un tel lien ne doit exister entre elles que par la mère. Car, si Renaud était le père de Micheline, il ne pourrait être aussi celui de Bertrande, née au moment où ce fondateur, vrai ou suspect, de la Valcorie, jetait les bases de ses possessions d’Amérique.»

Gaétane méditait la déconcertante énigme, tandis que Bertrande travaillait, et que la vieille Mathurine faisait, avec une bonne grâce un peu brusque et hautaine, les honneurs du logis à leur visiteuse. Dans sa rudesse, l’aïeule ne laissait pas que d’être flattée par la démarche de la noble dame. Elle lui offrit du cidre, du lait et du pain bis. Gaétane trempa ses lèvres dans la tasse de lait et grignota un peu de l’épaisse tranche grisâtre, qui avait un goût de terre et de genêt, comme une parcelle de la lande âpre et fraîche. Cependant, elle observait tout. Elle tâchait de savoir. Elle épiait le moindre indice. Même, elle allait s’informer de l’Innocente, lorsque celle-ci, curieuse comme tous les instinctifs, survint pour voir qui était là. Car sa fine oreille percevait une voix étrangère, et, d’ailleurs, Bertrande s’était interrompue de chanter en travaillant. Mais, ni de l’aïeule, ni de la folle, nide la jeune fille, Mmede Ferneuse ne tira rien qui pût contredire ou confirmer sa préoccupation. Si cette demeure contenait un secret, il était bien gardé!

La visiteuse allait donc partir, après avoir accordé le plus vif éloge à l’ouvrage parfait de Bertrande, lorsqu’une ombre, haute et nette, se dressa au seuil de la maison.

—«Eh bien, ça y est, les femmes! Vous n’aurez plus peur de mes farces. Je pars en Valcorie, pour le pays de Cocagne, et avec de la galette en poche,» dit une joyeuse voix d’homme, tandis qu’une tape sur le côté de la veste rendait un son mat, comme à la rencontre d’un portefeuille bien rempli.

—«Tu ferais mieux, Mathias, de tenir ta langue et d’ôter ton béret, par respect pour madame la comtesse,» dit vivement Mathurine.

—«Madame la comtesse?...» balbutia le marin tout interdit.

Il entra. Ses yeux, éblouis par l’espace, eurent vite fait de s’adapter au demi-jour de la salle. Et il demeurait muet, tournant sa coiffure entre ses doigts, devant l’apparition élégante, dont il ne cessait pas de s’étonner.

«Le voilà donc, ce Mathias,» pensait Gaétane.

Avec un sentiment bizarre, une curiosité aiguë, elle regardait cet homme, qu’on lui avait dit être le père de celle que son fils épouserait malgré tout. Point déplaisant à voir, ce souple et hardi marin, avec son masque brun, percé de deux yeux vifs et pâles, son grand corps sec, aux épaules larges, que l’on devinait d’une agilitéféline, d’une résistance d’acier. La gaucherie de son attitude marquait de l’embarras, mais sans aucune bassesse. Il avait, dans les gestes, l’aisance noble que donne la justesse indispensable aux exercices périlleux.

—«Ainsi, vous allez en Valcorie?» lui demanda Mmede Ferneuse.

La vieille Mathurine intervint rapidement.

—«En Valcorie, madame la comtesse. Il veut dire au château de Valcor. C’est notre façon de parler, quand nous voulons rire.»

Personne, cependant, n’avait l’air disposé à rire, dans cette famille, sur laquelle pesaient des tristesses cachées, et où les faces graves portaient l’empreinte pensive qui, chez les gens de mer, est comme le reflet de l’infini.

—«Vous êtes bien sûre qu’il s’agit du château de Valcor?» poursuivit Gaétane. «J’aurais pensé pourtant que Mathias, qui a tant de raisons pour être dévoué au marquis, recevrait de lui certaine mission.»

Elle avait intentionnellement appuyé sur les mots que Mathurine et son fils pouvaient comprendre, si l’histoire était vraie de la violence faite à l’Innocente par Mathias et de l’intervention généreuse de Valcor.

Tous deux tressaillirent quand elle souligna d’une intonation voulue «tant de raisons pour être dévoué au marquis.»

Elle ajouta, par un prompt rapprochement d’idées entre sa dernière conversation avec Renaud et ce projet de départ, que la mère du marin niait inutilement:

—«Oui, qui chargerait-il, si ce n’est vous,mon ami, de découvrir et de lui rapporter le fameux anneau?...»

Elle n’acheva pas, recula, saisie, devant un mouvement si farouche de Mathias, qu’elle se crut menacée.

—«Madame la comtesse,» dit-il, en désignant Bertrande et la folle, «il y a ici des oreilles de trop. Si vous avez des choses comme ça à me dire, sortons.»

Joignant l’action à ses brusques paroles, il quitta la pièce, traversa en trois pas le jardinet, se trouva sur le sentier. La comtesse le suivit. Mais elle pensa d’abord qu’il la fuyait, car il ne s’arrêtait pas, gravissant la côte. Il évitait simplement les maisons voisines, et voulait quitter l’étroit chemin, où deux personnes, ne pouvant marcher de front, devaient forcément élever la voix pour causer ensemble. Atteignant la route d’en haut, il la franchit encore, car il y aperçut la petite charrette anglaise dans laquelle Mmede Ferneuse était venue, et le groom debout, près du cob. Mathias, de son pas rapide, pénétra dans la lande. Alors seulement, il devint tout à coup immobile, sans tourner la tête, semblant consentir à ce qu’on le rejoignît, mais n’y tenant pas, dans une indifférence fière.

«Quelles gens, ces Gaël!» se dit la comtesse.

Leur rude orgueil ne déplaisait pas à son âme altière. Conciliante, elle rejoignit Mathias.

—«Ne craignez rien,» dit-elle avec une persuasive douceur, «vos secrets sont en sûreté avec moi.

—Je n’ai pas de secrets.

—Soit. Ceux du marquis, alors.

—De ceux-là, je n’ai pas à parler.»

Il croisa les bras, serra les lèvres, dont on voyait le pli volontaire, car Mathias ne portait pas de moustaches, mais un collier de barbe noire et frisée. Dans le plein jour de l’espace, Mmede Ferneuse détailla mieux sa physionomie. Micheline et Bertrande lui ressemblaient. Cela ne faisait pas de doute. Celle-ci d’ailleurs plus que l’autre, bien qu’elle fût seulement sa nièce. Mais elle avait les mêmes prunelles, d’un bleu clair et lustré.

En ce moment, il les fixait, ces prunelles au dur scintillement, sur celles de la comtesse, avec un air de résolution et de défi. Elle ne s’intimida pas. Pendant une seconde même, une velléité presque irrésistible d’interroger cet homme, de lui arracher la vérité sur la naissance de Micheline, fit battre le cœur et trembler la bouche de Gaétane. Mais non. Cela était aussi impossible que puéril. Impossible, car la confidence était comme n’existant pas. Le marquis n’avait pas plus le droit de la lui faire qu’elle de paraître l’avoir reçue. Ce marin, ce rustre, s’était fié à la parole d’un gentilhomme, et ne pouvait apprécier les circonstances exceptionnelles où celui-ci s’était cru permis de la rompre. Puéril, parce que Mathias protesterait sans doute, et que ses protestations ne prouveraient rien, pas plus d’ailleurs que ses affirmations.

Quelles connivences réelles y avait-il au fond de cette intrigue, entre le contrebandier et le marquis? Duquel des deux Mllede Valcor était-elle la fille, en admettant la naissance clandestine,l’abandon, la mort d’une des enfants, soit dans le berceau de dentelles, soit au pied de la meule, dans la prairie nocturne? Comment savoir? Celui-ci même, père de la vivante, ne savait pas laquelle des deux avait survécu, à ce qu’affirmait Valcor. L’interroger, c’était donc risquer en pure perte une dangereuse indiscrétion. C’était se mettre à sa merci en lui laissant deviner quels liens l’unissaient peut-être à la radieuse héritière, à la fiancée du comte de Ferneuse. La mère d’Hervé frissonna de répugnance, plutôt d’ailleurs par aversion pour tant de mensonges, que par mépris du sang plébéien, impétueux et sain, après tout, aux veines de ce Breton de vieille souche. Elle lui dit, le regardant bien en face, comme il la regardait lui-même, et avec une force morale équivalente à cette brutale volonté:

—«Pour cacher si bien ce qu’on vous confie, Mathias, il faudrait ne point frémir à la moindre parole, comme lorsque j’ai mentionné cet anneau, que vous devez chercher si loin, dans une cachette si étrange.»

Le visage basané du marin ne pouvait changer de couleur, mais Gaétane vit passer sur le blanc des yeux un rouge éclair, comme par l’afflux du sang. Les paupières battirent. Elle entendit crisser les dents.

—«Femme!» s’écria le contrebandier avec une sourde violence, «ne me tentez pas! Les ennemis du marquis de Valcor sont les miens. Les langues qui pourraient raconter ses secrets, si elle ne savent pas se taire, ne parleront pas longtemps.»

La comtesse de Ferneuse eut un énigmatique sourire. «J’avais donc deviné juste,» se dit-elle.

Elle ne trembla pas. L’homme singulier qui, en somme, la menaçait de mort, n’avait rien de vil ni d’insolent. Même en appelant «femme» celle que tout le pays nommait respectueusement «Madame la comtesse», il gardait une autorité mâle, une sorte de solennité rustique, redoutable, mais non outrageante. Dans cette lande égalitaire, où le vent de l’Océan maintenait toute plante au même niveau, ces deux êtres si différents d’origine, l’humble marin et la grande dame, se sentaient comme nivelés aussi par un souffle tragique. Leurs destins se mêlaient sous la passion et le mystère. Gaétane s’exalta, dans l’espace vif et l’âpre sentiment de la lutte. Mais son exaltation fut tout intérieure. Son visage gardait sa grâce calme, tandis qu’elle répondait:

—«Je ne suis pas l’ennemie du marquis Renaud de Valcor. Et quant à son secret, je compte sur vous, Mathias Gaël, pour le faire surgir hors de la tombe.»

Sur ces mots, elle se détourna tranquillement pour regagner sa voiture.

Le contrebandier, stupéfait, la regarda s’éloigner. Il ne bougea pas. Ses yeux seuls la suivirent. Un étonnement prodigieux le clouait au sol.

Toute cette rencontre avec Mathias, Mmede Ferneuse la racontait à Hervé. Nul détail que le jeune homme ne dût entendre. Et lui-même vibrait à ce récit. Là, en effet, se trouvait la clef de quelque dramatique mystère. Ce gaillard audacieux,attaché au marquis par on ne sait quel lien d’intérêt ou de crime, ne partait pas pour remplir une mission banale. Celui qui parviendrait à le suivre pourrait bien être conduit dans des endroits singuliers et contempler des spectacles inattendus.

—«Celui-là, Hervé, j’ai pensé que ce serait toi,» dit la comtesse.

—«Moi, ma mère!... Un rôle de mouchard!»

Il avait bondi. Elle l’apaisa, une main sur la sienne.

—«Non, mon fils, je ne te proposerai jamais une entreprise indigne d’un Ferneuse. D’ailleurs, comment t’y prendrais-tu pour épier personnellement un individu qui doit connaître ta physionomie? Certes, il y a autre chose à faire. Je te vois là-bas, non pas en espion, mais en justicier. N’agis pas par la ruse, mais en guerre ouverte.

—Comment cela? Vais-je me colleter avec ce rustre? D’ailleurs, ne se laisserait-il pas tuer plutôt que de trahir celui qui l’emploie?

—Hervé, tu es un savant. Tu as des moyens d’investigation que d’autres ignorent.

—Pour les secrets de la Nature, pas pour ceux des cœurs, hélas!» prononça-t-il avec une amertume dont le sens n’échappa point à sa mère.

—«Je te crois,» dit-elle vivement. «Car tu ne te méfierais pas du mien.

—Me méfier! Ne prononcez pas ce mot, ma mère. Je suis prêt à vous obéir aveuglément sans même vous demander vos raisons secrètes.

—Crois-moi,» déclara-t-elle avec force, «mes raisons secrètes sont ton bonheur, mais elles sont aussi ton devoir.»

L’accent de ces paroles retentit à fond dans la conscience de son fils. Il la sentit ardemment sincère. Et il se taisait, la regardant, réfléchissant. Son bonheur, c’était Micheline. Son devoir ... un devoir évidemment plus haut que l’immédiate obéissance filiale, comment donc sa mère pouvait-elle l’entendre? A quelle distance n’était-il pas de supposer qu’elle employait l’enfant à venger le père, et que, s’il retrouvait là-bas les traces d’une existence criminellement anéantie, c’est à cette existence-là qu’il devait la sienne! Une telle pensée ne l’effleura pas. Et pourtant une ferveur croissante l’animait pour cette tâche qu’il pressentait sacrée. Mmede Ferneuse avait réellement suggestionné son fils. Sa sourde fièvre, son vouloir intense, la solennité de ses accents, toute cette puissance féminine et maternelle émanant de son âme passionnée, dominait, entraînait le jeune homme. Une espèce d’enthousiasme le gagnait.

Il s’inclina, baisa la main de la comtesse.

—«Vous me posez un étrange problème, ma mère. Mais je jure de faire tout ce qui dépendra de moi pour vous en apporter la solution. D’ailleurs, j’envisage ici, comme vous me le dites, un devoir, non pas peut-être avec tout le sens que vous donnez à ce mot, et que j’ignore, mais en ce qui concerne mon amour. Cet amour s’adresse à une créature adorable, que je sais au-dessus de tout mal. Si elle vit dans une atmosphère d’imposture, je dois l’en arracher avant dela faire mienne. Je dois la sauver d’une complicité qu’elle rejetterait avec horreur. Je dois la garantir des catastrophes qui ne manqueront pas d’atteindre les coupables.

—C’est bien, mon Hervé,» s’écria Mmede Ferneuse. «Alors, tu partiras pour l’Amérique?

—Je partirai.

—Ne perds pas un moment,» fit Gaétane, soucieuse. «L’important est de toujours rester sur la trace de Mathias. Qui sait s’il n’a pas quitté le pays depuis hier? Suppose qu’il ait gagné par mer, avec son bateau, un port d’embarquement, qu’il soit allé au loin prendre passage sur un navire étranger ...»

La physionomie délicate et pensive du jeune comte de Ferneuse s’obscurcit.

—«Ah! mère, comme vous prévoyez vite!... Je n’ai pas votre subtilité. Le peu de science que je possède me sera inutile pour la tâche que j’entreprends!»

Il se leva, secouant une insidieuse lâcheté.

Quelle tristesse de laisser ses expériences! Des vérités près d’éclore allaient peut-être s’ensevelir de nouveau pour longtemps sous la poussière de son laboratoire fermé. Et Micheline ... Il devrait s’éloigner d’elle, sans même qu’elle pût le suivre par la pensée, dans le mystère de son scabreux voyage.

—«Tu pourras faire tes adieux officiels à Valcor,» observa sa mère. «Après cette lettre de Laurence, qui clôt l’incident du bal, nous n’avons pas à leur tenir rigueur. La marquise, en parlant du «bonheur de nos enfants», t’admet clairement comme son futur gendre.

—Je ne suis pas de votre avis, mère. Je n’irai pas à Valcor avant mon départ.

—Pourquoi?

—Parce que je me voue, aujourd’hui, à une œuvre de justice, ou, jusqu’à nouvel ordre, de suspicion, contre le maître de cette demeure. Et que je ne puis y entrer pour lui serrer la main.

—Mais Micheline?

—Vous l’informerez que je m’absente momentanément pour aller recueillir des documentations scientifiques. Micheline aura confiance en moi. Elle sera patiente. C’est une âme forte.

—Je ne puis que t’approuver, mon enfant,» dit Gaétane. Elle ajouta:—«Moi-même, d’ici à ton retour, j’aurai peu de rapports avec cette maison. La façon dont j’y fus traitée reste un prétexte suffisant à quelque froideur. Surtout quand l’immédiate influence de votre amour, à vous deux, enfants, n’agira pas pour effacer l’impression pénible. Je quitterai aussi sans doute Ferneuse. J’irai à Paris. J’attendrai.»

Ce «j’attendrai» vibra aux cordes profondes de la voix et de l’âme. Hervé comprit que l’existence de sa mère allait se concentrer dans cette attente. Le mot le jeta en avant comme un aiguillon et un signal. Il offrit son front au baiser de la comtesse et sortit de la chambre.


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