XVIHOSTILITÉSDÈS le soir même de la visite faite à M. de Plesguen par Renaud, José Escaldas revint rue de Verneuil, anxieux de savoir si son nom avait été prononcé au cours de l’entrevue.—«Il n’a pas été question de vous,» lui affirma le vieux gentilhomme.La pâleur et la tristesse de Marc frappèrent le Bolivien.—«Vous a-t-il donc menacé?» demanda-t-il.—Pis que cela.—Et quoi donc?» fit le métis, inquiet.—«Il m’a rejeté au plus profond de mes angoisses et de mes doutes. Si vous aviez entendu ce qu’il m’a dit, les souvenirs d’enfance connus de lui seul et de moi, qu’il a précisés de la façon la plus minutieuse! Si vous l’aviez vu!...»Sur ce mot, M. de Plesguen regardait son interlocuteuret comparait mentalement la vulgarité, la visible bassesse d’âme de celui-ci,—qu’il acceptait pour allié,—avec l’élégance morale, la dignité si ferme, si douce, de celui-là,—que, tout à l’heure, il offensait et rejetait. Quel contraste!—«Le prodigieux comédien vous a roulé?» dit Escaldas.—«Comédien ...» répéta Marc. «C’est le mot de ma fille.—Sérieusement,» s’écria le Bolivien, «est-ce que ce diable incarné vous a repris? Vous savez que je suis sûr, maintenant ...—écoutez bien—sûr de vous faire gagner votre procès.—Mais si je le gagne, grâce à d’extraordinaires apparences, et qu’au fond je garde la conviction ...»Escaldas bondit.—«Mais vous êtes fou, mon cher monsieur! Vous êtes fou!... Comment pouvez-vous supposer que les apparences suffiraient à faire déposséder un pareil personnage de son état civil, de son titre, de ses biens? Ce n’est pas une apparence qu’il faudra, ce n’est pas une présomption, ce n’est pas même une preuve: ce sont vingt preuves! Et je les aurai!» conclut-il triomphalement.José ajouta:—«Je viens de recevoir une dépêche. Savez-vous qui fait route vers la France à l’heure actuelle? Qui sera ici dans deux ou trois semaines?—Non,» dit Plesguen.—«Rafaël Pabro, le vieil employé de la maisonRosalez, cette banque de La Paz, où se sont présentés jadis le véritable Renaud de Valcor et son sosie. Ce bonhomme est le seul être, à ma connaissance, qui ait vu l’un et l’autre, qui puisse témoigner de leur fabuleuse ressemblance. Je l’ai décidé à faire le voyage.—Nous apporte-t-il la lettre où Renaud présentait aux banquiers cet autre lui-même?—Non. Nous en avons la photographie. Pour l’authenticité de l’original, mieux vaut qu’il reste là-bas, dans les archives de la maison. Les directeurs actuels, gens dont la bonne foi ne saurait être mise en doute, le produiront quand ils en seront requis par la justice. D’ailleurs, Pabro n’en avait pas la garde. Il aurait dû voler ce document, qui, produit de la sorte, ne manquerait pas d’être récusé comme faux. Ne comprenez-vous pas?—Si,» dit Marc.Et il murmura rêveusement:—«C’est pourtant bizarre, en effet, la présence auprès de Renaud, à cette époque, d’un compagnon qui aurait eu toute sa confiance, qui lui aurait ressemblé comme un frère, et dont il ne resterait aucune trace. Qui serait cet individu? Dans quel néant aurait-il glissé?—Un des deux a supprimé l’autre,» dit Escaldas.—«Mais d’où venait cet inconnu?»José haussa les épaules.—«Cela se découvrira au procès.»En prononçant ce mot de procès, le métis coula un regard en dessous vers M. de Plesguen. Celui-ci le relèverait-il, protesterait-il? Ébranlé parsa conversation de l’après-midi avec Valcor, le sentimental incorrigible n’abandonnait-il pas la lutte?Marc ne dit rien. Tout à l’heure, sa fille lui avait arraché le serment qu’il irait jusqu’au bout. Il traînerait, sur ces chemins de dénonciations, de procédure, de scandale, son âme récalcitrante. Rien, pensait-il, n’apaiserait en lui la nausée de ce qu’il allait faire—pas même la victoire, parce que la victoire ne bâillonnerait pas en lui la voix des protestations secrètes.Cependant le marquis de Valcor, en présence de l’attaque imminente, commençait à combiner ses mesures défensives.Il ne lui avait pas fallu longtemps pour deviner que José Escaldas était dans l’affaire. Toutefois, il ne se doutait pas que le Bolivien en fût le promoteur. Celui-ci avait patiemment dissimulé les impressions recueillies dans son dernier voyage en Amérique, la sourde enquête conduite là-bas, les documents vrais ou faux dont l’ensemble formait une machine de guerre étonnamment bien ajustée.Valcor ne le soupçonna que sur sa brusque disparition, et aussi parce qu’il était certain de sa haine.Cette haine, il l’avait à la fois ménagée et dédaignée, n’ayant jamais eu l’air de s’en apercevoir, même à l’époque lointaine où, ravisseur de la jolie Vamahiré, il avait surpris, dans les yeux noirs du Bolivien, des regards qui glaçaient pour une seconde le sang chaud et audacieux de ses veines. Mais il avait cru limer les ongles etles crocs de la bête fauve en l’asservissant par l’abondance de la pâture. Grâce à lui, le métis menait une vie opulente et oisive. Et Renaud s’était bien gardé de jamais lui mettre aux mains, fût-ce pour l’acheter définitivement, un capital qui lui eût assuré l’indépendance. En outre, il avait pris soin de faire entendre qu’il ne lui laissait rien par testament. L’intérêt de l’homme garantissait donc sa propre sécurité. Jamais, à son esprit, ne s’était présentée cette conception que les deux choses pussent un jour cesser de marcher ensemble, et que la cupidité du métis pût s’accorder avec la rancune.«Ce sournois de Marc lui aura fait briller aux yeux l’espoir de quelque prime énorme,» pensa Renaud. «Que vaudrait une surenchère pour prévenir un éclat? Rien,» conclut-il promptement, avec une logique foudroyante appuyée sur la connaissance des hommes. «Si ce misérable n’a que l’intention de me faire chanter, il viendra de lui-même proposer son prix. S’il poursuit une vengeance, je l’y déterminerais d’autant plus fortement que j’aurais l’air de le craindre. Laissons ce demi-Peau-Rouge dans le mépris où je le tiens depuis vingt ans. Par Dieu! j’en briserai bien d’autres que cette vermine, si l’on ose toucher au nom que je porte!»Quant au prince de Villingen, la pensée du marquis ne se porta pas de son côté un seul instant. Gilbert avait quitté le château de Valcor avec les grâces les plus courtoises, après les deux semaines pour lesquelles il avait accepté une invitation. Renaud ignorait que le jeune homme fût resté à Brest, et encore bien plus qu’il s’attardâtdans un si proche voisinage pour séduire Bertrande Gaël. Les phases de cette séduction, conduite avec une infaillible maîtrise amoureuse, demeuraient le secret du jeune viveur et de sa naïve conquête. Quand au dénouement de la déloyale idylle,—la fuite de Bertrande,—M. de Valcor n’avait pu en être informé. Lui-même était parti pour la capitale avant que la vieille Mathurine, atterrée par la disparition de sa petite-fille, eût assez complètement perdu l’espoir de la voir revenir pour se résoudre à révéler cette honte,—fût-ce à leur protecteur.Grâce au bavardage de la petite bergère rencontrée par la fugitive dans la lande, le bruit courait que la jolie fille aux Gaël était retournée dans son couvent. «Trop fiérote pour épouser un gars decheuxnous,» disait-on. «Elle aime mieux porter la cornette, sous laquelle on ne distingue pas une duchesse d’une sardinière. C’est le démon de l’orgueil qui fait cadeau de cette âme-là au bon Dieu.»L’aïeule en avait eu d’abord la conviction. De bonne foi, elle avait confirmé les on-dit. Mais, inquiète cependant et révoltée de ce départ sans adieu, elle prit une plume, et, de sa grosse écriture appliquée, avec beaucoup d’efforts, elle écrivit à la supérieure des Géraldines de Quimper. La réponse arriva par retour du courrier. Bertrande n’avait pas reparu au couvent.La malheureuse!... Où était-elle?...Sans doute, entraînée par sa marotte de faire fortune à Paris comme dentellière, elle avait couru au piège brillant de la redoutable ville, ainsi qu’une mouette qui va se briser contre lecristal dur et éblouissant d’un phare. Comment la retrouver dans ce gouffre? Par quel moyen la ramener?Mathurine songea tout de suite à prévenir le marquis de Valcor, si bon pour eux tous, et qui s’intéressait particulièrement à la petite. Il connaissait Paris. Il y avait des amis. Si elle avait su que l’un d’eux ... Mais l’aïeule n’imaginait pas, dans les pires de ses transes, que sa petite-fille fût partie avec un galant. Jamais elle n’avait rencontré Gilbert. Jamais le nom du prince n’était venu jusqu’à ses oreilles. Le ravisseur avait été prudent. On ne l’avait pas rencontré avec la jeune fille. Nul ne put dire à la mère Gaël que Bertrande «fréquentait» quelqu’un.La difficulté matérielle, pour ses vieilles jambes, d’aller jusqu’au château de Valcor, retardait moins que la difficulté morale une démarche qui semblait le suprême recours de l’infortunée grand’mère. Le marquis n’était pas facilement accessible dans cette immense demeure. Il ne s’y trouvait pas seul. Ces dames, à cause de la ressemblance gênante des deux jeunes filles, n’encourageaient pas les visites. Comment leur expliquer que celle-ci?... Implorer «Monsieur Renaud» pour qu’il fît rechercher la brebis perdue, soit! Mais s’exposer au mépris de la marquise et de MlleMicheline, à leurs commentaires, à leurs reproches, à leur indignation,—toujours à cause de cette fâcheuse ressemblance, qui compromettait un peu la noble héritière,—cela, non. L’altière paysanne ne pouvait s’y résoudre.Lorsque, enfin, le désespoir qui la minait eut raison de ses résistances physiques et de sesfiers scrupules, lorsque, partie à pied pour ne pas emprunter une carriole du pays, pour ne pas faire jaser, Mathurine Gaël, à demi morte de fatigue et de chagrin, sa haute taille courbée pour la première fois de sa vie, se présenta au château de Valcor, on lui apprit que monsieur le marquis était absent depuis la veille.—«Ah! mon Dieu! et où est-il?»Le valet lui rit au nez.—«Est-ce possible qu’il ne vous l’ait pas dit, ma bonne femme!»Elle insista.—«Nous ne savons pas.—Et quand reviendra-t-il?—Laissez-nous votre carte. On vous enverra une dépêche,» ricana le domestique farceur.La vieille paysanne, qui avait remonté l’avenue jusqu’au perron principal du château, leva les yeux sur les architectures imposantes. Elle entrevit, dans le vestibule, des reflets de marbre et des luisances de bronze, avec les pâles perspectives des tapisseries claires. Elle crut défaillir sur ce seuil, sur les pierres de ces marches. Oui, sur ces marches, que, cependant ...Une force inconnue la redressa. Quelque chose de douloureux et de terrible passa dans ses prunelles pâles.—«Valcor ...» murmura-t-elle. «La valetaille se rirait de moi ici!...»Le domestique ne saisit pas les mots. Mais l’expression de cette étrange vieille lui en imposa:—«Voulez-vous voir madame la marquise?» demanda-t-il plus poliment.Elle ne lui répondit pas, tourna les talons, descendit les degrés, et s’éloigna dans l’avenue, droite et muette, comme si sa vieille âme n’eût pas fléchi ni crié en elle-même sous le fardeau effroyable de la vie, comme si son vieux corps n’eût pas été plus cassant, plus usé, qu’un arbre creux jusqu’à l’écorce.Toutefois, quand elle se crut assez loin pour ne plus sentir sur ses épaules le regard insolent du domestique, elle s’arrêta au bord de l’allée et se laissa glisser sur l’herbe.Elle resta là, se demandant si elle pourrait se relever jamais, regardant, à travers la percée lointaine des feuillages, la façade lumineuse, l’impassible façade du château, et se rappelant ...Le même jour, et à peu près vers la même heure, M. de Valcor suivait lentement la rue de Verneuil, après sa visite à Marc et à Françoise. En les quittant, il rentra chez lui, dans l’hôtel de Servon-Tanis, héritage de sa femme,—une demeure de fort grand air, du moins quand on en avait franchi la porte extérieure, qui donnait sur la rue du Bac.Cette porte, en retrait dans un enfoncement semi-circulaire, se dressait, énorme et massive, entre des communs bas et sans architecture. Et l’ensemble formait comme une barrière assez rébarbative entre le populeux mouvement de cette rue commerciale, passante, bruyante, et la noble tranquillité de la maison ancienne, au fond de sa vaste cour silencieuse.Lorsque le marquis de Valcor épousa Laurencede Servon-Tanis, il fit restaurer et meubler suivant le style cette habitation, construite sous Louis XIV, mais que les malheurs de la famille, au moment de la Révolution, laissèrent dans un état qui, peu à peu, s’en allait à la ruine.C’était maintenant une admirable demeure, où le confort moderne se déguisait sous les élégances surannées. Résidence d’hiver, digne pendant de la résidence d’été qu’était le merveilleux château de Valcor.Lorsque Renaud y rentra, il eut la satisfaction de trouver aux pièces occupées par lui momentanément un air habité, que les concierges, et son fidèle Firmin, amené de Bretagne, avaient eu l’art de leur donner aussitôt.Le premier soin du marquis fut de se rendre dans son cabinet de travail, de s’asseoir devant son bureau et d’attirer à lui l’appareil mobile du téléphone.—«Allô! allô!... mademoiselle ...»Il réclama un numéro que les gens de son monde eussent été bien surpris d’entendre résonner dans ce lieu aristocratique, et sur des lèvres volontiers dédaigneuses,—celui du journal l’Aube rouge, une petite feuille à tapage, dont la politique, férocement socialiste et anticléricale, servait de paravent à mille violences contre les personnes, et à un système de terreur extrêmement productif.Voltaire prétendait qu’accusé d’avoir volé les tours de Notre-Dame, il jugerait plus prudent de fuir tout d’abord que d’essayer de se disculper. La même sagesse conduisait bien des gens, menacés de diffamation par l’Aube rouge, à transigeravec elle moyennant finances, plutôt qu’à la traduire en justice. Ceux qui prenaient ce dernier parti gagnaient généralement leur procès, cela est vrai, mais ils restaient plus ou moins déshonorés,—pour deux raisons: la première étant ce phénomène, d’ordre physique, que la fumée ne se produit pas sans feu; la seconde, cet autre phénomène, d’ordre moral, que les calomnies étalées au cours de leur procès, ayant fait beaucoup de bruit, et le jugement fort peu, le public oubliait celui-ci pour ne se souvenir que de celles-là, ne sachant plus qui avait gagné, mais sachant parfaitement qui restait sali.L’Aube rouge, la première, avait annoncé «le Scandale de Valcor.»—«Allô, allô ... Votre directeur est-il là?—De la part de qui?—Marquis de Valcor.—Je vais le prévenir. Si monsieur le marquis veut rester à l’appareil.»Une demi-minute ne s’était pas écoulée qu’une vibration du récepteur annonça l’approche de quelqu’un à l’autre extrémité de la ligne.—«Allô ... Ai-je l’honneur de m’adresser au marquis de Valcor?—Qui parle?—Le directeur de l’Aube rouge.—Ah! très bien. Enchanté de faire votre connaissance,» reprit la voix sardonique de Renaud. «Dites-moi ... Vous avez annoncé à vos lecteurs un scandale dont mon nom ferait les frais ...—Mais ...»La réponse, d’abord hésitante, comme si leton du marquis eût déconcerté l’interlocuteur, s’affirma ensuite assez rogue:—«Certainement. Nous devons la vérité au public. Or, on nous a communiqué des documents qui sont de nature à montrer que la morgue aristocratique ne sied pas à tous ceux qui arborent des blasons vieux de quinze siècles. Nous avons vu des pièces fort compromettantes pour une personnalité ...»Il cherchait un mot.—«Pour moi,» interrompit tranquillement de Valcor.—«Parfaitement, monsieur le marquis. Pour vous. Mais, vous savez, qui n’entend qu’une cloche ... Il n’est pas dit que, si vous aviez de bons arguments à nous donner ... Notre devoir est d’enregistrer le pour comme le contre. Même s’il s’agit d’adversaires politiques. La presse est un miroir.—Fidèle,» souligna ironiquement Renaud.Le récepteur du téléphone ne trahit pas l’effet produit par cet adjectif. M. de Valcor reprit:—«Vous me demandez de bons arguments. Vous savez bien, mon cher directeur,»—et l’intonation se fit très significative,—«que j’en possède une multitude de ceux que vous appréciez le plus. Je les tiens à votre disposition.—Mais, monsieur ...—Je serai aussi persuasif que vous pouvez le souhaiter ... Je ne regarderai à aucun effort d’éloquence pour vous convaincre ...—Je ne demande qu’à être convaincu, marquis,» dit la voix, qui s’adoucissait.—«Eh bien, voulez-vous prendre la peine de venir me trouver, pour que nous arrêtions ce que, dès demain?...—Il est bien tard pour le numéro de demain. Mais je puis annoncer en dernière heure qu’un coup de théâtre inattendu fait entrer dans une nouvelle phase un scandale qui retombera sur ses promoteurs ... Ou bien que le marquis de Valcor va donner un éclatant démenti ... Ou bien ...—Mais non, mais non ...» interposa Renaud, avec un flegme dont il s’amusait lui-même. «Je souhaite, en attendant mieux, que vous enregistriez, en dernière heure, quelque chose comme ceci: «Nous recevons les plus piquantes révélations sur l’intrigue abominable où va sombrer le nom de Valcor avec celui de Plesguen, et aussi un autre, plus ancien et illustre entre tous, celui de Servon-Tanis. Tout l’armorial français va être éclaboussé par cette boue. On entrevoit, dans cette affaire, des dessous d’une invraisemblable ignominie. C’est le cas ou jamais de dire, en parlant de cette classe abâtardie, usée, dégradée, qu’est la noblesse: «Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark.»Ici Renaud se reprit:—«Non, supprimez «de Danemark», vos lecteurs ignorent sans douteHamlet.»Le directeur de l’Aube rougene releva pas cette raillerie. Sa stupéfaction l’y laissa insensible.—«Comment, monsieur le marquis, vous voulez?...—Que vous me traîniez dans la fange, moi ettoute ma caste,» acheva Valcor en riant. «J’ai soif de diffamation et d’outrage.—Mais encore faut-il que je comprenne votre but,» reprit le journaliste, devenu revêche. «Comptez-vous envoyer vos témoins à l’offenseur?... me faire un procès?—Rien de tout cela. Je ne relèverai aucune des injures de votre journal. Sinon pour vous en marquer ma reconnaissance, aux conditions que vous y mettrez.»Un silence suivit.—«Allô?...» fit M. de Valcor.—«Il faut que j’aie un entretien avec vous,» dit le directeur de l’Aube rouge.—«Je le crois indispensable,» riposta le marquis.—«Tout de suite?—Si vous voulez.—Dois-je vous attendre?—Je préfère ne pas être vu dans vos bureaux.—Je vais donc me rendre rue du Bac.—Vous me trouverez chez moi.»Étant donnés les arguments annoncés par le marquis et devinés par le journaliste,—arguments de valeur,—c’est le cas de le dire, exprimés dans le style bref de billets à ordre, dont le signataire ne discuta pas le montant,—la conversation fut vite menée à bonne fin.On arrêta ceci: l’Aube rougeattaquerait à fond le marquis de Valcor, couverte d’ailleurs par la famille même de celui-ci. En effet, le journal ne prendrait pas à son compte les accusations, mais annoncerait qu’un procès allait s’ouvrir, intentépar M. de Plesguen, et basé sur les preuves que possédait ce gentilhomme de la fausse personnalité de son soi-disant cousin. Renaud de Valcor, explorateur célèbre, propriétaire des plus grandes plantations de caoutchouc du monde, millionnaire authentique, conseiller général de son département, mari d’une Servon-Tanis, n’était qu’un audacieux aventurier, un bandit sorti des bas-fonds sociaux, portant son titre, occupant sa situation sociale, grâce à la plus formidable imposture. Et voilà ce que Marc de Plesguen, seul légitime héritier du marquisat de Valcor, allait faire éclater devant les tribunaux, pour le scandale et l’émotion de l’univers.Le directeur de l’Aube rougeécoutait cette nouvelle, qu’il allait, lui le premier, proclamer à grand fracas, et non plus insinuer «sous toutes réserves». Il examinait, sans arriver à le comprendre, l’homme qui lui débitait ces choses avec une tranquille ironie, et il subissait son prestige. Courbant l’échine, voilant de respect son regard effronté, amollissant onctueusement sa voix, le socialiste de l’Aube rougetraitait de «monsieur le marquis», aussi bien en paroles que dans son involontaire aplatissement intérieur, l’être hautain qui débitait sur lui-même des abominations avec un air de dire: «Si vous vous avisiez de me croire, mon garçon, vous auriez affaire à moi.»—«Ce monsieur de Plesguen est donc fou?» demanda enfin le journaliste, et avec un tel accent de sincérité que Renaud éclata de rire.—«Il doit être dans le vrai, puisque l’Auberougeva déclarer qu’il fait une œuvre d’épuration et de justice.»Le directeur cligna de l’œil avec finesse, eut un sourire et un mouvement d’épaules, puis finit par murmurer:—«Vous êtes rudement fort, monsieur le marquis.»C’était sa persuasion, à cet homme de plume. Mais, au fond, il ne savait pas dans quel sens, au juste, agissait une force qu’il sentait si bien.Peu lui importait, d’ailleurs, ce que M. de Valcor se garda bien de lui expliquer. Comme directeur, il marchait de confiance. Magnifiquement rétribué pour entreprendre une campagne tout à fait «dans la ligne» de son journal,—une campagne, où, quel qu’en fût le résultat, s’effriterait toujours un peu de cette façade encore brillante restée à l’aristocratie, il s’y engageait d’un cœur et d’un pied légers. Qu’un Valcor ou un Plesguen jonchât finalement le carreau, il «s’en battait l’œil», suivant sa propre expression. Seulement personne autant que le marquis ne lui avait donné l’impression d’appartenir à une classe supérieure. Il le trouvait «épatant». Alors, tout en allant contre, il parierait désormais pour,—certain que s’il y avait un Valcor en chair et en os, c’était bien celui-là.Renaud ne lui en demandait point tant. Jugeant nécessaire d’être vilipendé par l’Aube rouge, il payait pour cela, sans se soucier autrement des sentiments qu’il inspirait à l’ouvrier de cette malpropre besogne. Aussitôt cette mesure prise, il en combina d’autres. Mais il n’eutpas le loisir d’en avancer beaucoup l’exécution avant que la première portât ses fruits. Deux ou trois articles de l’Aube rougedéchaînèrent des mouvements d’opinion d’une impétuosité singulière. Immédiatement, le public envisagea la question sous un autre angle qu’une simple querelle de famille. Le jet de bave lancé par le journal anarchiste atteignit bien tout ce qu’il visait. Une caste, un parti, dans son entier, jusqu’au moindre de ses membres, se sentit couvert d’éclaboussures.Les feuilles réactionnaires eurent des ripostes foudroyantes. Que cherchait l’Aube rouge? A salir ce qu’il y avait de meilleur dans la noblesse de France,—non pas seulement la pureté de la race et l’ancienneté du nom, mais ce rajeunissement d’énergie, cette adaptation des qualités héréditaires aux nécessités modernes, qui montraient dans un Renaud de Valcor le véritable chevalier duxxesiècle. Que représentait cet homme, sinon le type accompli de ce que promettait l’union du passé avec l’avenir? Un grand nom légué par les siècles, une grande œuvre qui s’offrait aux siècles futurs. Cet explorateur, qui avait risqué sa vie dans une entreprise civilisatrice, ce savant, qui organisait une industrie agricole si utile au progrès actuel, on l’attaquait!... Et pourquoi? Parce qu’il commettait le crime de porter un nom qui avait retenti aux Croisades, qui avait vibré glorieusement sur tous les champs de bataille de notre histoire. La thèse prêtait à des variations brillantes. Elles y passèrent toutes. Les répliques ne manquèrent pas,—aussi bien dans l’Auberougeque dans les journaux de la même nuance.Avant que les tribunaux eussent à se prononcer sur l’affaire Valcor, on disproportionnait d’avance leur jugement, dans cette compétition d’intérêts privés. On mettait leur conscience presque en face d’une question politique et sociale. L’énigme, en elle-même suffisait à passionner l’opinion. Les animosités politiques, que le moindre prétexte déchaîne en France, la généralisèrent. Croire que Renaud était le véritable marquis de Valcor, héros moderne paré de l’illustration séculaire, c’était faire acte de traditionaliste, d’homme bien pensant, de réactionnaire, pour tout dire. Déclarer qu’un imposteur avait pu jouer à s’y méprendre ce rôle magnifique, et, tout bandit qu’il était, apporter un lustre d’énergie à l’antique lignée défaillante, proclamer cette ancienne famille doublement avilie, par la parade d’un saltimbanque génial et par l’ignoble cupidité d’un Plesguen, c’était se montrer bien de son temps, au-dessus des préjugés d’Ancien Régime, adversaire résolu de l’obscurantisme, des prétentions de castes, et même de ce que l’Aube rougeappelait irrévérencieusement «la calotte».Oui, l’anticléricalisme aussi s’infiltra dans cette chicane d’héritage, parce que, dès la première heure, le petit clergé breton avait pris parti pour le bienfaiteur de la province. M. de Valcor n’eût pas mérité ce titre, dans la catholique Bretagne, s’il n’eût choisi les gens d’Église comme les premiers objets et les intermédiaires indispensables de ses largesses. Des chapelles reconstruites, des calvaires relevés, des pèlerinagesremis en faveur, des congrégations dotées d’établissements charitables, telles étaient les œuvres journalières de sa générosité, inépuisable comme sa fortune. Dès qu’on apprit les attaques dirigées contre cette providence du pays, ce fut un tollé dans le Finistère, et même au delà. Les curés, au prêche, dénoncèrent les machinations de Satan et le damnable esprit du siècle, qui ne respectait rien, qui démolissait les tabernacles vivants, réceptacles des antiques vertus et forteresses de la foi.Renaud de Valcor avait pris soin de s’assurer un tirage spécial et considérable de l’Aube rouge. Il en fit répandre dans son département des milliers de numéros. L’extravagance du ton adopté dans les articles, et les généralisations grossières contre des principes sacrés pour tant de gens, eussent disposé en sa faveur même des ennemis,—au moins des ennemis loyaux. Quel n’en fut pas l’effet sur des âmes dévouées à sa personne jusqu’au fanatisme!Dès que l’instruction fut ouverte, des manifestations se produisirent à Valcor. Les gens venaient par bandes, souvent de très loin, comme pour les Pardons, et demandaient à protester sous les fenêtres du château. On les autorisait à traverser le parc. Ils acclamaient jusqu’à ce que la marquise et sa fille parussent. Quand Renaud séjournait là, entre ses voyages à Paris, et qu’il se montrait, c’était du délire. M. de Valcor faisait défoncer des tonneaux de cidre, pour rafraîchir les gosiers fatigués de crier, et l’enthousiasme se déchaînait de plus belle.Il y eut mieux. Mais ceci vint plus tard. Ledéputé de l’arrondissement, un des plus muets représentants de l’Ancien Régime à la Chambre, allait, sous la pression du sentiment populaire, donner sa démission, pour que ses électeurs pussent envoyer au Parlement le marquis de Valcor.
XVIHOSTILITÉSDÈS le soir même de la visite faite à M. de Plesguen par Renaud, José Escaldas revint rue de Verneuil, anxieux de savoir si son nom avait été prononcé au cours de l’entrevue.—«Il n’a pas été question de vous,» lui affirma le vieux gentilhomme.La pâleur et la tristesse de Marc frappèrent le Bolivien.—«Vous a-t-il donc menacé?» demanda-t-il.—Pis que cela.—Et quoi donc?» fit le métis, inquiet.—«Il m’a rejeté au plus profond de mes angoisses et de mes doutes. Si vous aviez entendu ce qu’il m’a dit, les souvenirs d’enfance connus de lui seul et de moi, qu’il a précisés de la façon la plus minutieuse! Si vous l’aviez vu!...»Sur ce mot, M. de Plesguen regardait son interlocuteuret comparait mentalement la vulgarité, la visible bassesse d’âme de celui-ci,—qu’il acceptait pour allié,—avec l’élégance morale, la dignité si ferme, si douce, de celui-là,—que, tout à l’heure, il offensait et rejetait. Quel contraste!—«Le prodigieux comédien vous a roulé?» dit Escaldas.—«Comédien ...» répéta Marc. «C’est le mot de ma fille.—Sérieusement,» s’écria le Bolivien, «est-ce que ce diable incarné vous a repris? Vous savez que je suis sûr, maintenant ...—écoutez bien—sûr de vous faire gagner votre procès.—Mais si je le gagne, grâce à d’extraordinaires apparences, et qu’au fond je garde la conviction ...»Escaldas bondit.—«Mais vous êtes fou, mon cher monsieur! Vous êtes fou!... Comment pouvez-vous supposer que les apparences suffiraient à faire déposséder un pareil personnage de son état civil, de son titre, de ses biens? Ce n’est pas une apparence qu’il faudra, ce n’est pas une présomption, ce n’est pas même une preuve: ce sont vingt preuves! Et je les aurai!» conclut-il triomphalement.José ajouta:—«Je viens de recevoir une dépêche. Savez-vous qui fait route vers la France à l’heure actuelle? Qui sera ici dans deux ou trois semaines?—Non,» dit Plesguen.—«Rafaël Pabro, le vieil employé de la maisonRosalez, cette banque de La Paz, où se sont présentés jadis le véritable Renaud de Valcor et son sosie. Ce bonhomme est le seul être, à ma connaissance, qui ait vu l’un et l’autre, qui puisse témoigner de leur fabuleuse ressemblance. Je l’ai décidé à faire le voyage.—Nous apporte-t-il la lettre où Renaud présentait aux banquiers cet autre lui-même?—Non. Nous en avons la photographie. Pour l’authenticité de l’original, mieux vaut qu’il reste là-bas, dans les archives de la maison. Les directeurs actuels, gens dont la bonne foi ne saurait être mise en doute, le produiront quand ils en seront requis par la justice. D’ailleurs, Pabro n’en avait pas la garde. Il aurait dû voler ce document, qui, produit de la sorte, ne manquerait pas d’être récusé comme faux. Ne comprenez-vous pas?—Si,» dit Marc.Et il murmura rêveusement:—«C’est pourtant bizarre, en effet, la présence auprès de Renaud, à cette époque, d’un compagnon qui aurait eu toute sa confiance, qui lui aurait ressemblé comme un frère, et dont il ne resterait aucune trace. Qui serait cet individu? Dans quel néant aurait-il glissé?—Un des deux a supprimé l’autre,» dit Escaldas.—«Mais d’où venait cet inconnu?»José haussa les épaules.—«Cela se découvrira au procès.»En prononçant ce mot de procès, le métis coula un regard en dessous vers M. de Plesguen. Celui-ci le relèverait-il, protesterait-il? Ébranlé parsa conversation de l’après-midi avec Valcor, le sentimental incorrigible n’abandonnait-il pas la lutte?Marc ne dit rien. Tout à l’heure, sa fille lui avait arraché le serment qu’il irait jusqu’au bout. Il traînerait, sur ces chemins de dénonciations, de procédure, de scandale, son âme récalcitrante. Rien, pensait-il, n’apaiserait en lui la nausée de ce qu’il allait faire—pas même la victoire, parce que la victoire ne bâillonnerait pas en lui la voix des protestations secrètes.Cependant le marquis de Valcor, en présence de l’attaque imminente, commençait à combiner ses mesures défensives.Il ne lui avait pas fallu longtemps pour deviner que José Escaldas était dans l’affaire. Toutefois, il ne se doutait pas que le Bolivien en fût le promoteur. Celui-ci avait patiemment dissimulé les impressions recueillies dans son dernier voyage en Amérique, la sourde enquête conduite là-bas, les documents vrais ou faux dont l’ensemble formait une machine de guerre étonnamment bien ajustée.Valcor ne le soupçonna que sur sa brusque disparition, et aussi parce qu’il était certain de sa haine.Cette haine, il l’avait à la fois ménagée et dédaignée, n’ayant jamais eu l’air de s’en apercevoir, même à l’époque lointaine où, ravisseur de la jolie Vamahiré, il avait surpris, dans les yeux noirs du Bolivien, des regards qui glaçaient pour une seconde le sang chaud et audacieux de ses veines. Mais il avait cru limer les ongles etles crocs de la bête fauve en l’asservissant par l’abondance de la pâture. Grâce à lui, le métis menait une vie opulente et oisive. Et Renaud s’était bien gardé de jamais lui mettre aux mains, fût-ce pour l’acheter définitivement, un capital qui lui eût assuré l’indépendance. En outre, il avait pris soin de faire entendre qu’il ne lui laissait rien par testament. L’intérêt de l’homme garantissait donc sa propre sécurité. Jamais, à son esprit, ne s’était présentée cette conception que les deux choses pussent un jour cesser de marcher ensemble, et que la cupidité du métis pût s’accorder avec la rancune.«Ce sournois de Marc lui aura fait briller aux yeux l’espoir de quelque prime énorme,» pensa Renaud. «Que vaudrait une surenchère pour prévenir un éclat? Rien,» conclut-il promptement, avec une logique foudroyante appuyée sur la connaissance des hommes. «Si ce misérable n’a que l’intention de me faire chanter, il viendra de lui-même proposer son prix. S’il poursuit une vengeance, je l’y déterminerais d’autant plus fortement que j’aurais l’air de le craindre. Laissons ce demi-Peau-Rouge dans le mépris où je le tiens depuis vingt ans. Par Dieu! j’en briserai bien d’autres que cette vermine, si l’on ose toucher au nom que je porte!»Quant au prince de Villingen, la pensée du marquis ne se porta pas de son côté un seul instant. Gilbert avait quitté le château de Valcor avec les grâces les plus courtoises, après les deux semaines pour lesquelles il avait accepté une invitation. Renaud ignorait que le jeune homme fût resté à Brest, et encore bien plus qu’il s’attardâtdans un si proche voisinage pour séduire Bertrande Gaël. Les phases de cette séduction, conduite avec une infaillible maîtrise amoureuse, demeuraient le secret du jeune viveur et de sa naïve conquête. Quand au dénouement de la déloyale idylle,—la fuite de Bertrande,—M. de Valcor n’avait pu en être informé. Lui-même était parti pour la capitale avant que la vieille Mathurine, atterrée par la disparition de sa petite-fille, eût assez complètement perdu l’espoir de la voir revenir pour se résoudre à révéler cette honte,—fût-ce à leur protecteur.Grâce au bavardage de la petite bergère rencontrée par la fugitive dans la lande, le bruit courait que la jolie fille aux Gaël était retournée dans son couvent. «Trop fiérote pour épouser un gars decheuxnous,» disait-on. «Elle aime mieux porter la cornette, sous laquelle on ne distingue pas une duchesse d’une sardinière. C’est le démon de l’orgueil qui fait cadeau de cette âme-là au bon Dieu.»L’aïeule en avait eu d’abord la conviction. De bonne foi, elle avait confirmé les on-dit. Mais, inquiète cependant et révoltée de ce départ sans adieu, elle prit une plume, et, de sa grosse écriture appliquée, avec beaucoup d’efforts, elle écrivit à la supérieure des Géraldines de Quimper. La réponse arriva par retour du courrier. Bertrande n’avait pas reparu au couvent.La malheureuse!... Où était-elle?...Sans doute, entraînée par sa marotte de faire fortune à Paris comme dentellière, elle avait couru au piège brillant de la redoutable ville, ainsi qu’une mouette qui va se briser contre lecristal dur et éblouissant d’un phare. Comment la retrouver dans ce gouffre? Par quel moyen la ramener?Mathurine songea tout de suite à prévenir le marquis de Valcor, si bon pour eux tous, et qui s’intéressait particulièrement à la petite. Il connaissait Paris. Il y avait des amis. Si elle avait su que l’un d’eux ... Mais l’aïeule n’imaginait pas, dans les pires de ses transes, que sa petite-fille fût partie avec un galant. Jamais elle n’avait rencontré Gilbert. Jamais le nom du prince n’était venu jusqu’à ses oreilles. Le ravisseur avait été prudent. On ne l’avait pas rencontré avec la jeune fille. Nul ne put dire à la mère Gaël que Bertrande «fréquentait» quelqu’un.La difficulté matérielle, pour ses vieilles jambes, d’aller jusqu’au château de Valcor, retardait moins que la difficulté morale une démarche qui semblait le suprême recours de l’infortunée grand’mère. Le marquis n’était pas facilement accessible dans cette immense demeure. Il ne s’y trouvait pas seul. Ces dames, à cause de la ressemblance gênante des deux jeunes filles, n’encourageaient pas les visites. Comment leur expliquer que celle-ci?... Implorer «Monsieur Renaud» pour qu’il fît rechercher la brebis perdue, soit! Mais s’exposer au mépris de la marquise et de MlleMicheline, à leurs commentaires, à leurs reproches, à leur indignation,—toujours à cause de cette fâcheuse ressemblance, qui compromettait un peu la noble héritière,—cela, non. L’altière paysanne ne pouvait s’y résoudre.Lorsque, enfin, le désespoir qui la minait eut raison de ses résistances physiques et de sesfiers scrupules, lorsque, partie à pied pour ne pas emprunter une carriole du pays, pour ne pas faire jaser, Mathurine Gaël, à demi morte de fatigue et de chagrin, sa haute taille courbée pour la première fois de sa vie, se présenta au château de Valcor, on lui apprit que monsieur le marquis était absent depuis la veille.—«Ah! mon Dieu! et où est-il?»Le valet lui rit au nez.—«Est-ce possible qu’il ne vous l’ait pas dit, ma bonne femme!»Elle insista.—«Nous ne savons pas.—Et quand reviendra-t-il?—Laissez-nous votre carte. On vous enverra une dépêche,» ricana le domestique farceur.La vieille paysanne, qui avait remonté l’avenue jusqu’au perron principal du château, leva les yeux sur les architectures imposantes. Elle entrevit, dans le vestibule, des reflets de marbre et des luisances de bronze, avec les pâles perspectives des tapisseries claires. Elle crut défaillir sur ce seuil, sur les pierres de ces marches. Oui, sur ces marches, que, cependant ...Une force inconnue la redressa. Quelque chose de douloureux et de terrible passa dans ses prunelles pâles.—«Valcor ...» murmura-t-elle. «La valetaille se rirait de moi ici!...»Le domestique ne saisit pas les mots. Mais l’expression de cette étrange vieille lui en imposa:—«Voulez-vous voir madame la marquise?» demanda-t-il plus poliment.Elle ne lui répondit pas, tourna les talons, descendit les degrés, et s’éloigna dans l’avenue, droite et muette, comme si sa vieille âme n’eût pas fléchi ni crié en elle-même sous le fardeau effroyable de la vie, comme si son vieux corps n’eût pas été plus cassant, plus usé, qu’un arbre creux jusqu’à l’écorce.Toutefois, quand elle se crut assez loin pour ne plus sentir sur ses épaules le regard insolent du domestique, elle s’arrêta au bord de l’allée et se laissa glisser sur l’herbe.Elle resta là, se demandant si elle pourrait se relever jamais, regardant, à travers la percée lointaine des feuillages, la façade lumineuse, l’impassible façade du château, et se rappelant ...Le même jour, et à peu près vers la même heure, M. de Valcor suivait lentement la rue de Verneuil, après sa visite à Marc et à Françoise. En les quittant, il rentra chez lui, dans l’hôtel de Servon-Tanis, héritage de sa femme,—une demeure de fort grand air, du moins quand on en avait franchi la porte extérieure, qui donnait sur la rue du Bac.Cette porte, en retrait dans un enfoncement semi-circulaire, se dressait, énorme et massive, entre des communs bas et sans architecture. Et l’ensemble formait comme une barrière assez rébarbative entre le populeux mouvement de cette rue commerciale, passante, bruyante, et la noble tranquillité de la maison ancienne, au fond de sa vaste cour silencieuse.Lorsque le marquis de Valcor épousa Laurencede Servon-Tanis, il fit restaurer et meubler suivant le style cette habitation, construite sous Louis XIV, mais que les malheurs de la famille, au moment de la Révolution, laissèrent dans un état qui, peu à peu, s’en allait à la ruine.C’était maintenant une admirable demeure, où le confort moderne se déguisait sous les élégances surannées. Résidence d’hiver, digne pendant de la résidence d’été qu’était le merveilleux château de Valcor.Lorsque Renaud y rentra, il eut la satisfaction de trouver aux pièces occupées par lui momentanément un air habité, que les concierges, et son fidèle Firmin, amené de Bretagne, avaient eu l’art de leur donner aussitôt.Le premier soin du marquis fut de se rendre dans son cabinet de travail, de s’asseoir devant son bureau et d’attirer à lui l’appareil mobile du téléphone.—«Allô! allô!... mademoiselle ...»Il réclama un numéro que les gens de son monde eussent été bien surpris d’entendre résonner dans ce lieu aristocratique, et sur des lèvres volontiers dédaigneuses,—celui du journal l’Aube rouge, une petite feuille à tapage, dont la politique, férocement socialiste et anticléricale, servait de paravent à mille violences contre les personnes, et à un système de terreur extrêmement productif.Voltaire prétendait qu’accusé d’avoir volé les tours de Notre-Dame, il jugerait plus prudent de fuir tout d’abord que d’essayer de se disculper. La même sagesse conduisait bien des gens, menacés de diffamation par l’Aube rouge, à transigeravec elle moyennant finances, plutôt qu’à la traduire en justice. Ceux qui prenaient ce dernier parti gagnaient généralement leur procès, cela est vrai, mais ils restaient plus ou moins déshonorés,—pour deux raisons: la première étant ce phénomène, d’ordre physique, que la fumée ne se produit pas sans feu; la seconde, cet autre phénomène, d’ordre moral, que les calomnies étalées au cours de leur procès, ayant fait beaucoup de bruit, et le jugement fort peu, le public oubliait celui-ci pour ne se souvenir que de celles-là, ne sachant plus qui avait gagné, mais sachant parfaitement qui restait sali.L’Aube rouge, la première, avait annoncé «le Scandale de Valcor.»—«Allô, allô ... Votre directeur est-il là?—De la part de qui?—Marquis de Valcor.—Je vais le prévenir. Si monsieur le marquis veut rester à l’appareil.»Une demi-minute ne s’était pas écoulée qu’une vibration du récepteur annonça l’approche de quelqu’un à l’autre extrémité de la ligne.—«Allô ... Ai-je l’honneur de m’adresser au marquis de Valcor?—Qui parle?—Le directeur de l’Aube rouge.—Ah! très bien. Enchanté de faire votre connaissance,» reprit la voix sardonique de Renaud. «Dites-moi ... Vous avez annoncé à vos lecteurs un scandale dont mon nom ferait les frais ...—Mais ...»La réponse, d’abord hésitante, comme si leton du marquis eût déconcerté l’interlocuteur, s’affirma ensuite assez rogue:—«Certainement. Nous devons la vérité au public. Or, on nous a communiqué des documents qui sont de nature à montrer que la morgue aristocratique ne sied pas à tous ceux qui arborent des blasons vieux de quinze siècles. Nous avons vu des pièces fort compromettantes pour une personnalité ...»Il cherchait un mot.—«Pour moi,» interrompit tranquillement de Valcor.—«Parfaitement, monsieur le marquis. Pour vous. Mais, vous savez, qui n’entend qu’une cloche ... Il n’est pas dit que, si vous aviez de bons arguments à nous donner ... Notre devoir est d’enregistrer le pour comme le contre. Même s’il s’agit d’adversaires politiques. La presse est un miroir.—Fidèle,» souligna ironiquement Renaud.Le récepteur du téléphone ne trahit pas l’effet produit par cet adjectif. M. de Valcor reprit:—«Vous me demandez de bons arguments. Vous savez bien, mon cher directeur,»—et l’intonation se fit très significative,—«que j’en possède une multitude de ceux que vous appréciez le plus. Je les tiens à votre disposition.—Mais, monsieur ...—Je serai aussi persuasif que vous pouvez le souhaiter ... Je ne regarderai à aucun effort d’éloquence pour vous convaincre ...—Je ne demande qu’à être convaincu, marquis,» dit la voix, qui s’adoucissait.—«Eh bien, voulez-vous prendre la peine de venir me trouver, pour que nous arrêtions ce que, dès demain?...—Il est bien tard pour le numéro de demain. Mais je puis annoncer en dernière heure qu’un coup de théâtre inattendu fait entrer dans une nouvelle phase un scandale qui retombera sur ses promoteurs ... Ou bien que le marquis de Valcor va donner un éclatant démenti ... Ou bien ...—Mais non, mais non ...» interposa Renaud, avec un flegme dont il s’amusait lui-même. «Je souhaite, en attendant mieux, que vous enregistriez, en dernière heure, quelque chose comme ceci: «Nous recevons les plus piquantes révélations sur l’intrigue abominable où va sombrer le nom de Valcor avec celui de Plesguen, et aussi un autre, plus ancien et illustre entre tous, celui de Servon-Tanis. Tout l’armorial français va être éclaboussé par cette boue. On entrevoit, dans cette affaire, des dessous d’une invraisemblable ignominie. C’est le cas ou jamais de dire, en parlant de cette classe abâtardie, usée, dégradée, qu’est la noblesse: «Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark.»Ici Renaud se reprit:—«Non, supprimez «de Danemark», vos lecteurs ignorent sans douteHamlet.»Le directeur de l’Aube rougene releva pas cette raillerie. Sa stupéfaction l’y laissa insensible.—«Comment, monsieur le marquis, vous voulez?...—Que vous me traîniez dans la fange, moi ettoute ma caste,» acheva Valcor en riant. «J’ai soif de diffamation et d’outrage.—Mais encore faut-il que je comprenne votre but,» reprit le journaliste, devenu revêche. «Comptez-vous envoyer vos témoins à l’offenseur?... me faire un procès?—Rien de tout cela. Je ne relèverai aucune des injures de votre journal. Sinon pour vous en marquer ma reconnaissance, aux conditions que vous y mettrez.»Un silence suivit.—«Allô?...» fit M. de Valcor.—«Il faut que j’aie un entretien avec vous,» dit le directeur de l’Aube rouge.—«Je le crois indispensable,» riposta le marquis.—«Tout de suite?—Si vous voulez.—Dois-je vous attendre?—Je préfère ne pas être vu dans vos bureaux.—Je vais donc me rendre rue du Bac.—Vous me trouverez chez moi.»Étant donnés les arguments annoncés par le marquis et devinés par le journaliste,—arguments de valeur,—c’est le cas de le dire, exprimés dans le style bref de billets à ordre, dont le signataire ne discuta pas le montant,—la conversation fut vite menée à bonne fin.On arrêta ceci: l’Aube rougeattaquerait à fond le marquis de Valcor, couverte d’ailleurs par la famille même de celui-ci. En effet, le journal ne prendrait pas à son compte les accusations, mais annoncerait qu’un procès allait s’ouvrir, intentépar M. de Plesguen, et basé sur les preuves que possédait ce gentilhomme de la fausse personnalité de son soi-disant cousin. Renaud de Valcor, explorateur célèbre, propriétaire des plus grandes plantations de caoutchouc du monde, millionnaire authentique, conseiller général de son département, mari d’une Servon-Tanis, n’était qu’un audacieux aventurier, un bandit sorti des bas-fonds sociaux, portant son titre, occupant sa situation sociale, grâce à la plus formidable imposture. Et voilà ce que Marc de Plesguen, seul légitime héritier du marquisat de Valcor, allait faire éclater devant les tribunaux, pour le scandale et l’émotion de l’univers.Le directeur de l’Aube rougeécoutait cette nouvelle, qu’il allait, lui le premier, proclamer à grand fracas, et non plus insinuer «sous toutes réserves». Il examinait, sans arriver à le comprendre, l’homme qui lui débitait ces choses avec une tranquille ironie, et il subissait son prestige. Courbant l’échine, voilant de respect son regard effronté, amollissant onctueusement sa voix, le socialiste de l’Aube rougetraitait de «monsieur le marquis», aussi bien en paroles que dans son involontaire aplatissement intérieur, l’être hautain qui débitait sur lui-même des abominations avec un air de dire: «Si vous vous avisiez de me croire, mon garçon, vous auriez affaire à moi.»—«Ce monsieur de Plesguen est donc fou?» demanda enfin le journaliste, et avec un tel accent de sincérité que Renaud éclata de rire.—«Il doit être dans le vrai, puisque l’Auberougeva déclarer qu’il fait une œuvre d’épuration et de justice.»Le directeur cligna de l’œil avec finesse, eut un sourire et un mouvement d’épaules, puis finit par murmurer:—«Vous êtes rudement fort, monsieur le marquis.»C’était sa persuasion, à cet homme de plume. Mais, au fond, il ne savait pas dans quel sens, au juste, agissait une force qu’il sentait si bien.Peu lui importait, d’ailleurs, ce que M. de Valcor se garda bien de lui expliquer. Comme directeur, il marchait de confiance. Magnifiquement rétribué pour entreprendre une campagne tout à fait «dans la ligne» de son journal,—une campagne, où, quel qu’en fût le résultat, s’effriterait toujours un peu de cette façade encore brillante restée à l’aristocratie, il s’y engageait d’un cœur et d’un pied légers. Qu’un Valcor ou un Plesguen jonchât finalement le carreau, il «s’en battait l’œil», suivant sa propre expression. Seulement personne autant que le marquis ne lui avait donné l’impression d’appartenir à une classe supérieure. Il le trouvait «épatant». Alors, tout en allant contre, il parierait désormais pour,—certain que s’il y avait un Valcor en chair et en os, c’était bien celui-là.Renaud ne lui en demandait point tant. Jugeant nécessaire d’être vilipendé par l’Aube rouge, il payait pour cela, sans se soucier autrement des sentiments qu’il inspirait à l’ouvrier de cette malpropre besogne. Aussitôt cette mesure prise, il en combina d’autres. Mais il n’eutpas le loisir d’en avancer beaucoup l’exécution avant que la première portât ses fruits. Deux ou trois articles de l’Aube rougedéchaînèrent des mouvements d’opinion d’une impétuosité singulière. Immédiatement, le public envisagea la question sous un autre angle qu’une simple querelle de famille. Le jet de bave lancé par le journal anarchiste atteignit bien tout ce qu’il visait. Une caste, un parti, dans son entier, jusqu’au moindre de ses membres, se sentit couvert d’éclaboussures.Les feuilles réactionnaires eurent des ripostes foudroyantes. Que cherchait l’Aube rouge? A salir ce qu’il y avait de meilleur dans la noblesse de France,—non pas seulement la pureté de la race et l’ancienneté du nom, mais ce rajeunissement d’énergie, cette adaptation des qualités héréditaires aux nécessités modernes, qui montraient dans un Renaud de Valcor le véritable chevalier duxxesiècle. Que représentait cet homme, sinon le type accompli de ce que promettait l’union du passé avec l’avenir? Un grand nom légué par les siècles, une grande œuvre qui s’offrait aux siècles futurs. Cet explorateur, qui avait risqué sa vie dans une entreprise civilisatrice, ce savant, qui organisait une industrie agricole si utile au progrès actuel, on l’attaquait!... Et pourquoi? Parce qu’il commettait le crime de porter un nom qui avait retenti aux Croisades, qui avait vibré glorieusement sur tous les champs de bataille de notre histoire. La thèse prêtait à des variations brillantes. Elles y passèrent toutes. Les répliques ne manquèrent pas,—aussi bien dans l’Auberougeque dans les journaux de la même nuance.Avant que les tribunaux eussent à se prononcer sur l’affaire Valcor, on disproportionnait d’avance leur jugement, dans cette compétition d’intérêts privés. On mettait leur conscience presque en face d’une question politique et sociale. L’énigme, en elle-même suffisait à passionner l’opinion. Les animosités politiques, que le moindre prétexte déchaîne en France, la généralisèrent. Croire que Renaud était le véritable marquis de Valcor, héros moderne paré de l’illustration séculaire, c’était faire acte de traditionaliste, d’homme bien pensant, de réactionnaire, pour tout dire. Déclarer qu’un imposteur avait pu jouer à s’y méprendre ce rôle magnifique, et, tout bandit qu’il était, apporter un lustre d’énergie à l’antique lignée défaillante, proclamer cette ancienne famille doublement avilie, par la parade d’un saltimbanque génial et par l’ignoble cupidité d’un Plesguen, c’était se montrer bien de son temps, au-dessus des préjugés d’Ancien Régime, adversaire résolu de l’obscurantisme, des prétentions de castes, et même de ce que l’Aube rougeappelait irrévérencieusement «la calotte».Oui, l’anticléricalisme aussi s’infiltra dans cette chicane d’héritage, parce que, dès la première heure, le petit clergé breton avait pris parti pour le bienfaiteur de la province. M. de Valcor n’eût pas mérité ce titre, dans la catholique Bretagne, s’il n’eût choisi les gens d’Église comme les premiers objets et les intermédiaires indispensables de ses largesses. Des chapelles reconstruites, des calvaires relevés, des pèlerinagesremis en faveur, des congrégations dotées d’établissements charitables, telles étaient les œuvres journalières de sa générosité, inépuisable comme sa fortune. Dès qu’on apprit les attaques dirigées contre cette providence du pays, ce fut un tollé dans le Finistère, et même au delà. Les curés, au prêche, dénoncèrent les machinations de Satan et le damnable esprit du siècle, qui ne respectait rien, qui démolissait les tabernacles vivants, réceptacles des antiques vertus et forteresses de la foi.Renaud de Valcor avait pris soin de s’assurer un tirage spécial et considérable de l’Aube rouge. Il en fit répandre dans son département des milliers de numéros. L’extravagance du ton adopté dans les articles, et les généralisations grossières contre des principes sacrés pour tant de gens, eussent disposé en sa faveur même des ennemis,—au moins des ennemis loyaux. Quel n’en fut pas l’effet sur des âmes dévouées à sa personne jusqu’au fanatisme!Dès que l’instruction fut ouverte, des manifestations se produisirent à Valcor. Les gens venaient par bandes, souvent de très loin, comme pour les Pardons, et demandaient à protester sous les fenêtres du château. On les autorisait à traverser le parc. Ils acclamaient jusqu’à ce que la marquise et sa fille parussent. Quand Renaud séjournait là, entre ses voyages à Paris, et qu’il se montrait, c’était du délire. M. de Valcor faisait défoncer des tonneaux de cidre, pour rafraîchir les gosiers fatigués de crier, et l’enthousiasme se déchaînait de plus belle.Il y eut mieux. Mais ceci vint plus tard. Ledéputé de l’arrondissement, un des plus muets représentants de l’Ancien Régime à la Chambre, allait, sous la pression du sentiment populaire, donner sa démission, pour que ses électeurs pussent envoyer au Parlement le marquis de Valcor.
HOSTILITÉS
DÈS le soir même de la visite faite à M. de Plesguen par Renaud, José Escaldas revint rue de Verneuil, anxieux de savoir si son nom avait été prononcé au cours de l’entrevue.
—«Il n’a pas été question de vous,» lui affirma le vieux gentilhomme.
La pâleur et la tristesse de Marc frappèrent le Bolivien.
—«Vous a-t-il donc menacé?» demanda-t-il.
—Pis que cela.
—Et quoi donc?» fit le métis, inquiet.
—«Il m’a rejeté au plus profond de mes angoisses et de mes doutes. Si vous aviez entendu ce qu’il m’a dit, les souvenirs d’enfance connus de lui seul et de moi, qu’il a précisés de la façon la plus minutieuse! Si vous l’aviez vu!...»
Sur ce mot, M. de Plesguen regardait son interlocuteuret comparait mentalement la vulgarité, la visible bassesse d’âme de celui-ci,—qu’il acceptait pour allié,—avec l’élégance morale, la dignité si ferme, si douce, de celui-là,—que, tout à l’heure, il offensait et rejetait. Quel contraste!
—«Le prodigieux comédien vous a roulé?» dit Escaldas.
—«Comédien ...» répéta Marc. «C’est le mot de ma fille.
—Sérieusement,» s’écria le Bolivien, «est-ce que ce diable incarné vous a repris? Vous savez que je suis sûr, maintenant ...—écoutez bien—sûr de vous faire gagner votre procès.
—Mais si je le gagne, grâce à d’extraordinaires apparences, et qu’au fond je garde la conviction ...»
Escaldas bondit.
—«Mais vous êtes fou, mon cher monsieur! Vous êtes fou!... Comment pouvez-vous supposer que les apparences suffiraient à faire déposséder un pareil personnage de son état civil, de son titre, de ses biens? Ce n’est pas une apparence qu’il faudra, ce n’est pas une présomption, ce n’est pas même une preuve: ce sont vingt preuves! Et je les aurai!» conclut-il triomphalement.
José ajouta:
—«Je viens de recevoir une dépêche. Savez-vous qui fait route vers la France à l’heure actuelle? Qui sera ici dans deux ou trois semaines?
—Non,» dit Plesguen.
—«Rafaël Pabro, le vieil employé de la maisonRosalez, cette banque de La Paz, où se sont présentés jadis le véritable Renaud de Valcor et son sosie. Ce bonhomme est le seul être, à ma connaissance, qui ait vu l’un et l’autre, qui puisse témoigner de leur fabuleuse ressemblance. Je l’ai décidé à faire le voyage.
—Nous apporte-t-il la lettre où Renaud présentait aux banquiers cet autre lui-même?
—Non. Nous en avons la photographie. Pour l’authenticité de l’original, mieux vaut qu’il reste là-bas, dans les archives de la maison. Les directeurs actuels, gens dont la bonne foi ne saurait être mise en doute, le produiront quand ils en seront requis par la justice. D’ailleurs, Pabro n’en avait pas la garde. Il aurait dû voler ce document, qui, produit de la sorte, ne manquerait pas d’être récusé comme faux. Ne comprenez-vous pas?
—Si,» dit Marc.
Et il murmura rêveusement:
—«C’est pourtant bizarre, en effet, la présence auprès de Renaud, à cette époque, d’un compagnon qui aurait eu toute sa confiance, qui lui aurait ressemblé comme un frère, et dont il ne resterait aucune trace. Qui serait cet individu? Dans quel néant aurait-il glissé?
—Un des deux a supprimé l’autre,» dit Escaldas.
—«Mais d’où venait cet inconnu?»
José haussa les épaules.
—«Cela se découvrira au procès.»
En prononçant ce mot de procès, le métis coula un regard en dessous vers M. de Plesguen. Celui-ci le relèverait-il, protesterait-il? Ébranlé parsa conversation de l’après-midi avec Valcor, le sentimental incorrigible n’abandonnait-il pas la lutte?
Marc ne dit rien. Tout à l’heure, sa fille lui avait arraché le serment qu’il irait jusqu’au bout. Il traînerait, sur ces chemins de dénonciations, de procédure, de scandale, son âme récalcitrante. Rien, pensait-il, n’apaiserait en lui la nausée de ce qu’il allait faire—pas même la victoire, parce que la victoire ne bâillonnerait pas en lui la voix des protestations secrètes.
Cependant le marquis de Valcor, en présence de l’attaque imminente, commençait à combiner ses mesures défensives.
Il ne lui avait pas fallu longtemps pour deviner que José Escaldas était dans l’affaire. Toutefois, il ne se doutait pas que le Bolivien en fût le promoteur. Celui-ci avait patiemment dissimulé les impressions recueillies dans son dernier voyage en Amérique, la sourde enquête conduite là-bas, les documents vrais ou faux dont l’ensemble formait une machine de guerre étonnamment bien ajustée.
Valcor ne le soupçonna que sur sa brusque disparition, et aussi parce qu’il était certain de sa haine.
Cette haine, il l’avait à la fois ménagée et dédaignée, n’ayant jamais eu l’air de s’en apercevoir, même à l’époque lointaine où, ravisseur de la jolie Vamahiré, il avait surpris, dans les yeux noirs du Bolivien, des regards qui glaçaient pour une seconde le sang chaud et audacieux de ses veines. Mais il avait cru limer les ongles etles crocs de la bête fauve en l’asservissant par l’abondance de la pâture. Grâce à lui, le métis menait une vie opulente et oisive. Et Renaud s’était bien gardé de jamais lui mettre aux mains, fût-ce pour l’acheter définitivement, un capital qui lui eût assuré l’indépendance. En outre, il avait pris soin de faire entendre qu’il ne lui laissait rien par testament. L’intérêt de l’homme garantissait donc sa propre sécurité. Jamais, à son esprit, ne s’était présentée cette conception que les deux choses pussent un jour cesser de marcher ensemble, et que la cupidité du métis pût s’accorder avec la rancune.
«Ce sournois de Marc lui aura fait briller aux yeux l’espoir de quelque prime énorme,» pensa Renaud. «Que vaudrait une surenchère pour prévenir un éclat? Rien,» conclut-il promptement, avec une logique foudroyante appuyée sur la connaissance des hommes. «Si ce misérable n’a que l’intention de me faire chanter, il viendra de lui-même proposer son prix. S’il poursuit une vengeance, je l’y déterminerais d’autant plus fortement que j’aurais l’air de le craindre. Laissons ce demi-Peau-Rouge dans le mépris où je le tiens depuis vingt ans. Par Dieu! j’en briserai bien d’autres que cette vermine, si l’on ose toucher au nom que je porte!»
Quant au prince de Villingen, la pensée du marquis ne se porta pas de son côté un seul instant. Gilbert avait quitté le château de Valcor avec les grâces les plus courtoises, après les deux semaines pour lesquelles il avait accepté une invitation. Renaud ignorait que le jeune homme fût resté à Brest, et encore bien plus qu’il s’attardâtdans un si proche voisinage pour séduire Bertrande Gaël. Les phases de cette séduction, conduite avec une infaillible maîtrise amoureuse, demeuraient le secret du jeune viveur et de sa naïve conquête. Quand au dénouement de la déloyale idylle,—la fuite de Bertrande,—M. de Valcor n’avait pu en être informé. Lui-même était parti pour la capitale avant que la vieille Mathurine, atterrée par la disparition de sa petite-fille, eût assez complètement perdu l’espoir de la voir revenir pour se résoudre à révéler cette honte,—fût-ce à leur protecteur.
Grâce au bavardage de la petite bergère rencontrée par la fugitive dans la lande, le bruit courait que la jolie fille aux Gaël était retournée dans son couvent. «Trop fiérote pour épouser un gars decheuxnous,» disait-on. «Elle aime mieux porter la cornette, sous laquelle on ne distingue pas une duchesse d’une sardinière. C’est le démon de l’orgueil qui fait cadeau de cette âme-là au bon Dieu.»
L’aïeule en avait eu d’abord la conviction. De bonne foi, elle avait confirmé les on-dit. Mais, inquiète cependant et révoltée de ce départ sans adieu, elle prit une plume, et, de sa grosse écriture appliquée, avec beaucoup d’efforts, elle écrivit à la supérieure des Géraldines de Quimper. La réponse arriva par retour du courrier. Bertrande n’avait pas reparu au couvent.
La malheureuse!... Où était-elle?...
Sans doute, entraînée par sa marotte de faire fortune à Paris comme dentellière, elle avait couru au piège brillant de la redoutable ville, ainsi qu’une mouette qui va se briser contre lecristal dur et éblouissant d’un phare. Comment la retrouver dans ce gouffre? Par quel moyen la ramener?
Mathurine songea tout de suite à prévenir le marquis de Valcor, si bon pour eux tous, et qui s’intéressait particulièrement à la petite. Il connaissait Paris. Il y avait des amis. Si elle avait su que l’un d’eux ... Mais l’aïeule n’imaginait pas, dans les pires de ses transes, que sa petite-fille fût partie avec un galant. Jamais elle n’avait rencontré Gilbert. Jamais le nom du prince n’était venu jusqu’à ses oreilles. Le ravisseur avait été prudent. On ne l’avait pas rencontré avec la jeune fille. Nul ne put dire à la mère Gaël que Bertrande «fréquentait» quelqu’un.
La difficulté matérielle, pour ses vieilles jambes, d’aller jusqu’au château de Valcor, retardait moins que la difficulté morale une démarche qui semblait le suprême recours de l’infortunée grand’mère. Le marquis n’était pas facilement accessible dans cette immense demeure. Il ne s’y trouvait pas seul. Ces dames, à cause de la ressemblance gênante des deux jeunes filles, n’encourageaient pas les visites. Comment leur expliquer que celle-ci?... Implorer «Monsieur Renaud» pour qu’il fît rechercher la brebis perdue, soit! Mais s’exposer au mépris de la marquise et de MlleMicheline, à leurs commentaires, à leurs reproches, à leur indignation,—toujours à cause de cette fâcheuse ressemblance, qui compromettait un peu la noble héritière,—cela, non. L’altière paysanne ne pouvait s’y résoudre.
Lorsque, enfin, le désespoir qui la minait eut raison de ses résistances physiques et de sesfiers scrupules, lorsque, partie à pied pour ne pas emprunter une carriole du pays, pour ne pas faire jaser, Mathurine Gaël, à demi morte de fatigue et de chagrin, sa haute taille courbée pour la première fois de sa vie, se présenta au château de Valcor, on lui apprit que monsieur le marquis était absent depuis la veille.
—«Ah! mon Dieu! et où est-il?»
Le valet lui rit au nez.
—«Est-ce possible qu’il ne vous l’ait pas dit, ma bonne femme!»
Elle insista.
—«Nous ne savons pas.
—Et quand reviendra-t-il?
—Laissez-nous votre carte. On vous enverra une dépêche,» ricana le domestique farceur.
La vieille paysanne, qui avait remonté l’avenue jusqu’au perron principal du château, leva les yeux sur les architectures imposantes. Elle entrevit, dans le vestibule, des reflets de marbre et des luisances de bronze, avec les pâles perspectives des tapisseries claires. Elle crut défaillir sur ce seuil, sur les pierres de ces marches. Oui, sur ces marches, que, cependant ...
Une force inconnue la redressa. Quelque chose de douloureux et de terrible passa dans ses prunelles pâles.
—«Valcor ...» murmura-t-elle. «La valetaille se rirait de moi ici!...»
Le domestique ne saisit pas les mots. Mais l’expression de cette étrange vieille lui en imposa:
—«Voulez-vous voir madame la marquise?» demanda-t-il plus poliment.
Elle ne lui répondit pas, tourna les talons, descendit les degrés, et s’éloigna dans l’avenue, droite et muette, comme si sa vieille âme n’eût pas fléchi ni crié en elle-même sous le fardeau effroyable de la vie, comme si son vieux corps n’eût pas été plus cassant, plus usé, qu’un arbre creux jusqu’à l’écorce.
Toutefois, quand elle se crut assez loin pour ne plus sentir sur ses épaules le regard insolent du domestique, elle s’arrêta au bord de l’allée et se laissa glisser sur l’herbe.
Elle resta là, se demandant si elle pourrait se relever jamais, regardant, à travers la percée lointaine des feuillages, la façade lumineuse, l’impassible façade du château, et se rappelant ...
Le même jour, et à peu près vers la même heure, M. de Valcor suivait lentement la rue de Verneuil, après sa visite à Marc et à Françoise. En les quittant, il rentra chez lui, dans l’hôtel de Servon-Tanis, héritage de sa femme,—une demeure de fort grand air, du moins quand on en avait franchi la porte extérieure, qui donnait sur la rue du Bac.
Cette porte, en retrait dans un enfoncement semi-circulaire, se dressait, énorme et massive, entre des communs bas et sans architecture. Et l’ensemble formait comme une barrière assez rébarbative entre le populeux mouvement de cette rue commerciale, passante, bruyante, et la noble tranquillité de la maison ancienne, au fond de sa vaste cour silencieuse.
Lorsque le marquis de Valcor épousa Laurencede Servon-Tanis, il fit restaurer et meubler suivant le style cette habitation, construite sous Louis XIV, mais que les malheurs de la famille, au moment de la Révolution, laissèrent dans un état qui, peu à peu, s’en allait à la ruine.
C’était maintenant une admirable demeure, où le confort moderne se déguisait sous les élégances surannées. Résidence d’hiver, digne pendant de la résidence d’été qu’était le merveilleux château de Valcor.
Lorsque Renaud y rentra, il eut la satisfaction de trouver aux pièces occupées par lui momentanément un air habité, que les concierges, et son fidèle Firmin, amené de Bretagne, avaient eu l’art de leur donner aussitôt.
Le premier soin du marquis fut de se rendre dans son cabinet de travail, de s’asseoir devant son bureau et d’attirer à lui l’appareil mobile du téléphone.
—«Allô! allô!... mademoiselle ...»
Il réclama un numéro que les gens de son monde eussent été bien surpris d’entendre résonner dans ce lieu aristocratique, et sur des lèvres volontiers dédaigneuses,—celui du journal l’Aube rouge, une petite feuille à tapage, dont la politique, férocement socialiste et anticléricale, servait de paravent à mille violences contre les personnes, et à un système de terreur extrêmement productif.
Voltaire prétendait qu’accusé d’avoir volé les tours de Notre-Dame, il jugerait plus prudent de fuir tout d’abord que d’essayer de se disculper. La même sagesse conduisait bien des gens, menacés de diffamation par l’Aube rouge, à transigeravec elle moyennant finances, plutôt qu’à la traduire en justice. Ceux qui prenaient ce dernier parti gagnaient généralement leur procès, cela est vrai, mais ils restaient plus ou moins déshonorés,—pour deux raisons: la première étant ce phénomène, d’ordre physique, que la fumée ne se produit pas sans feu; la seconde, cet autre phénomène, d’ordre moral, que les calomnies étalées au cours de leur procès, ayant fait beaucoup de bruit, et le jugement fort peu, le public oubliait celui-ci pour ne se souvenir que de celles-là, ne sachant plus qui avait gagné, mais sachant parfaitement qui restait sali.
L’Aube rouge, la première, avait annoncé «le Scandale de Valcor.»
—«Allô, allô ... Votre directeur est-il là?
—De la part de qui?
—Marquis de Valcor.
—Je vais le prévenir. Si monsieur le marquis veut rester à l’appareil.»
Une demi-minute ne s’était pas écoulée qu’une vibration du récepteur annonça l’approche de quelqu’un à l’autre extrémité de la ligne.
—«Allô ... Ai-je l’honneur de m’adresser au marquis de Valcor?
—Qui parle?
—Le directeur de l’Aube rouge.
—Ah! très bien. Enchanté de faire votre connaissance,» reprit la voix sardonique de Renaud. «Dites-moi ... Vous avez annoncé à vos lecteurs un scandale dont mon nom ferait les frais ...
—Mais ...»
La réponse, d’abord hésitante, comme si leton du marquis eût déconcerté l’interlocuteur, s’affirma ensuite assez rogue:
—«Certainement. Nous devons la vérité au public. Or, on nous a communiqué des documents qui sont de nature à montrer que la morgue aristocratique ne sied pas à tous ceux qui arborent des blasons vieux de quinze siècles. Nous avons vu des pièces fort compromettantes pour une personnalité ...»
Il cherchait un mot.
—«Pour moi,» interrompit tranquillement de Valcor.
—«Parfaitement, monsieur le marquis. Pour vous. Mais, vous savez, qui n’entend qu’une cloche ... Il n’est pas dit que, si vous aviez de bons arguments à nous donner ... Notre devoir est d’enregistrer le pour comme le contre. Même s’il s’agit d’adversaires politiques. La presse est un miroir.
—Fidèle,» souligna ironiquement Renaud.
Le récepteur du téléphone ne trahit pas l’effet produit par cet adjectif. M. de Valcor reprit:
—«Vous me demandez de bons arguments. Vous savez bien, mon cher directeur,»—et l’intonation se fit très significative,—«que j’en possède une multitude de ceux que vous appréciez le plus. Je les tiens à votre disposition.
—Mais, monsieur ...
—Je serai aussi persuasif que vous pouvez le souhaiter ... Je ne regarderai à aucun effort d’éloquence pour vous convaincre ...
—Je ne demande qu’à être convaincu, marquis,» dit la voix, qui s’adoucissait.
—«Eh bien, voulez-vous prendre la peine de venir me trouver, pour que nous arrêtions ce que, dès demain?...
—Il est bien tard pour le numéro de demain. Mais je puis annoncer en dernière heure qu’un coup de théâtre inattendu fait entrer dans une nouvelle phase un scandale qui retombera sur ses promoteurs ... Ou bien que le marquis de Valcor va donner un éclatant démenti ... Ou bien ...
—Mais non, mais non ...» interposa Renaud, avec un flegme dont il s’amusait lui-même. «Je souhaite, en attendant mieux, que vous enregistriez, en dernière heure, quelque chose comme ceci: «Nous recevons les plus piquantes révélations sur l’intrigue abominable où va sombrer le nom de Valcor avec celui de Plesguen, et aussi un autre, plus ancien et illustre entre tous, celui de Servon-Tanis. Tout l’armorial français va être éclaboussé par cette boue. On entrevoit, dans cette affaire, des dessous d’une invraisemblable ignominie. C’est le cas ou jamais de dire, en parlant de cette classe abâtardie, usée, dégradée, qu’est la noblesse: «Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark.»
Ici Renaud se reprit:
—«Non, supprimez «de Danemark», vos lecteurs ignorent sans douteHamlet.»
Le directeur de l’Aube rougene releva pas cette raillerie. Sa stupéfaction l’y laissa insensible.
—«Comment, monsieur le marquis, vous voulez?...
—Que vous me traîniez dans la fange, moi ettoute ma caste,» acheva Valcor en riant. «J’ai soif de diffamation et d’outrage.
—Mais encore faut-il que je comprenne votre but,» reprit le journaliste, devenu revêche. «Comptez-vous envoyer vos témoins à l’offenseur?... me faire un procès?
—Rien de tout cela. Je ne relèverai aucune des injures de votre journal. Sinon pour vous en marquer ma reconnaissance, aux conditions que vous y mettrez.»
Un silence suivit.
—«Allô?...» fit M. de Valcor.
—«Il faut que j’aie un entretien avec vous,» dit le directeur de l’Aube rouge.
—«Je le crois indispensable,» riposta le marquis.
—«Tout de suite?
—Si vous voulez.
—Dois-je vous attendre?
—Je préfère ne pas être vu dans vos bureaux.
—Je vais donc me rendre rue du Bac.
—Vous me trouverez chez moi.»
Étant donnés les arguments annoncés par le marquis et devinés par le journaliste,—arguments de valeur,—c’est le cas de le dire, exprimés dans le style bref de billets à ordre, dont le signataire ne discuta pas le montant,—la conversation fut vite menée à bonne fin.
On arrêta ceci: l’Aube rougeattaquerait à fond le marquis de Valcor, couverte d’ailleurs par la famille même de celui-ci. En effet, le journal ne prendrait pas à son compte les accusations, mais annoncerait qu’un procès allait s’ouvrir, intentépar M. de Plesguen, et basé sur les preuves que possédait ce gentilhomme de la fausse personnalité de son soi-disant cousin. Renaud de Valcor, explorateur célèbre, propriétaire des plus grandes plantations de caoutchouc du monde, millionnaire authentique, conseiller général de son département, mari d’une Servon-Tanis, n’était qu’un audacieux aventurier, un bandit sorti des bas-fonds sociaux, portant son titre, occupant sa situation sociale, grâce à la plus formidable imposture. Et voilà ce que Marc de Plesguen, seul légitime héritier du marquisat de Valcor, allait faire éclater devant les tribunaux, pour le scandale et l’émotion de l’univers.
Le directeur de l’Aube rougeécoutait cette nouvelle, qu’il allait, lui le premier, proclamer à grand fracas, et non plus insinuer «sous toutes réserves». Il examinait, sans arriver à le comprendre, l’homme qui lui débitait ces choses avec une tranquille ironie, et il subissait son prestige. Courbant l’échine, voilant de respect son regard effronté, amollissant onctueusement sa voix, le socialiste de l’Aube rougetraitait de «monsieur le marquis», aussi bien en paroles que dans son involontaire aplatissement intérieur, l’être hautain qui débitait sur lui-même des abominations avec un air de dire: «Si vous vous avisiez de me croire, mon garçon, vous auriez affaire à moi.»
—«Ce monsieur de Plesguen est donc fou?» demanda enfin le journaliste, et avec un tel accent de sincérité que Renaud éclata de rire.
—«Il doit être dans le vrai, puisque l’Auberougeva déclarer qu’il fait une œuvre d’épuration et de justice.»
Le directeur cligna de l’œil avec finesse, eut un sourire et un mouvement d’épaules, puis finit par murmurer:
—«Vous êtes rudement fort, monsieur le marquis.»
C’était sa persuasion, à cet homme de plume. Mais, au fond, il ne savait pas dans quel sens, au juste, agissait une force qu’il sentait si bien.
Peu lui importait, d’ailleurs, ce que M. de Valcor se garda bien de lui expliquer. Comme directeur, il marchait de confiance. Magnifiquement rétribué pour entreprendre une campagne tout à fait «dans la ligne» de son journal,—une campagne, où, quel qu’en fût le résultat, s’effriterait toujours un peu de cette façade encore brillante restée à l’aristocratie, il s’y engageait d’un cœur et d’un pied légers. Qu’un Valcor ou un Plesguen jonchât finalement le carreau, il «s’en battait l’œil», suivant sa propre expression. Seulement personne autant que le marquis ne lui avait donné l’impression d’appartenir à une classe supérieure. Il le trouvait «épatant». Alors, tout en allant contre, il parierait désormais pour,—certain que s’il y avait un Valcor en chair et en os, c’était bien celui-là.
Renaud ne lui en demandait point tant. Jugeant nécessaire d’être vilipendé par l’Aube rouge, il payait pour cela, sans se soucier autrement des sentiments qu’il inspirait à l’ouvrier de cette malpropre besogne. Aussitôt cette mesure prise, il en combina d’autres. Mais il n’eutpas le loisir d’en avancer beaucoup l’exécution avant que la première portât ses fruits. Deux ou trois articles de l’Aube rougedéchaînèrent des mouvements d’opinion d’une impétuosité singulière. Immédiatement, le public envisagea la question sous un autre angle qu’une simple querelle de famille. Le jet de bave lancé par le journal anarchiste atteignit bien tout ce qu’il visait. Une caste, un parti, dans son entier, jusqu’au moindre de ses membres, se sentit couvert d’éclaboussures.
Les feuilles réactionnaires eurent des ripostes foudroyantes. Que cherchait l’Aube rouge? A salir ce qu’il y avait de meilleur dans la noblesse de France,—non pas seulement la pureté de la race et l’ancienneté du nom, mais ce rajeunissement d’énergie, cette adaptation des qualités héréditaires aux nécessités modernes, qui montraient dans un Renaud de Valcor le véritable chevalier duxxesiècle. Que représentait cet homme, sinon le type accompli de ce que promettait l’union du passé avec l’avenir? Un grand nom légué par les siècles, une grande œuvre qui s’offrait aux siècles futurs. Cet explorateur, qui avait risqué sa vie dans une entreprise civilisatrice, ce savant, qui organisait une industrie agricole si utile au progrès actuel, on l’attaquait!... Et pourquoi? Parce qu’il commettait le crime de porter un nom qui avait retenti aux Croisades, qui avait vibré glorieusement sur tous les champs de bataille de notre histoire. La thèse prêtait à des variations brillantes. Elles y passèrent toutes. Les répliques ne manquèrent pas,—aussi bien dans l’Auberougeque dans les journaux de la même nuance.
Avant que les tribunaux eussent à se prononcer sur l’affaire Valcor, on disproportionnait d’avance leur jugement, dans cette compétition d’intérêts privés. On mettait leur conscience presque en face d’une question politique et sociale. L’énigme, en elle-même suffisait à passionner l’opinion. Les animosités politiques, que le moindre prétexte déchaîne en France, la généralisèrent. Croire que Renaud était le véritable marquis de Valcor, héros moderne paré de l’illustration séculaire, c’était faire acte de traditionaliste, d’homme bien pensant, de réactionnaire, pour tout dire. Déclarer qu’un imposteur avait pu jouer à s’y méprendre ce rôle magnifique, et, tout bandit qu’il était, apporter un lustre d’énergie à l’antique lignée défaillante, proclamer cette ancienne famille doublement avilie, par la parade d’un saltimbanque génial et par l’ignoble cupidité d’un Plesguen, c’était se montrer bien de son temps, au-dessus des préjugés d’Ancien Régime, adversaire résolu de l’obscurantisme, des prétentions de castes, et même de ce que l’Aube rougeappelait irrévérencieusement «la calotte».
Oui, l’anticléricalisme aussi s’infiltra dans cette chicane d’héritage, parce que, dès la première heure, le petit clergé breton avait pris parti pour le bienfaiteur de la province. M. de Valcor n’eût pas mérité ce titre, dans la catholique Bretagne, s’il n’eût choisi les gens d’Église comme les premiers objets et les intermédiaires indispensables de ses largesses. Des chapelles reconstruites, des calvaires relevés, des pèlerinagesremis en faveur, des congrégations dotées d’établissements charitables, telles étaient les œuvres journalières de sa générosité, inépuisable comme sa fortune. Dès qu’on apprit les attaques dirigées contre cette providence du pays, ce fut un tollé dans le Finistère, et même au delà. Les curés, au prêche, dénoncèrent les machinations de Satan et le damnable esprit du siècle, qui ne respectait rien, qui démolissait les tabernacles vivants, réceptacles des antiques vertus et forteresses de la foi.
Renaud de Valcor avait pris soin de s’assurer un tirage spécial et considérable de l’Aube rouge. Il en fit répandre dans son département des milliers de numéros. L’extravagance du ton adopté dans les articles, et les généralisations grossières contre des principes sacrés pour tant de gens, eussent disposé en sa faveur même des ennemis,—au moins des ennemis loyaux. Quel n’en fut pas l’effet sur des âmes dévouées à sa personne jusqu’au fanatisme!
Dès que l’instruction fut ouverte, des manifestations se produisirent à Valcor. Les gens venaient par bandes, souvent de très loin, comme pour les Pardons, et demandaient à protester sous les fenêtres du château. On les autorisait à traverser le parc. Ils acclamaient jusqu’à ce que la marquise et sa fille parussent. Quand Renaud séjournait là, entre ses voyages à Paris, et qu’il se montrait, c’était du délire. M. de Valcor faisait défoncer des tonneaux de cidre, pour rafraîchir les gosiers fatigués de crier, et l’enthousiasme se déchaînait de plus belle.
Il y eut mieux. Mais ceci vint plus tard. Ledéputé de l’arrondissement, un des plus muets représentants de l’Ancien Régime à la Chambre, allait, sous la pression du sentiment populaire, donner sa démission, pour que ses électeurs pussent envoyer au Parlement le marquis de Valcor.