XXIIICOUP DE THÉATREIL ne faut pas que le marquis de Valcor soit validé. Cette élection n’a pas une signification simplement personnelle. Vous savez bien ce qu’elle représente, mon cher Garde des Sceaux?»L’homme qui parlait en ces termes au Ministre de la Justice n’était rien moins que le Président du Conseil, Ministre de l’Intérieur.—«Parbleu!» s’écria son interlocuteur. «Cette satanée affaire a pris des proportions telles que le triomphe des valcoristes serait un succès pour la réaction. L’entrée de Valcor à la Chambre équivaudrait à une mise en minorité du Cabinet. D’ailleurs, les deux choses se suivraient de près. Vous n’en doutez pas plus que moi.—Alors, que comptez-vous faire?—Peu de chose.—Comment, peu de chose?» cria l’autre en bondissant.Le Garde des Sceaux prit un air sagace et posa le doigt sur une serviette de maroquin, placée par lui, à son entrée dans la pièce, sur le bureau de son collègue.—«Savez-vous ce que j’ai là, mon cher Président?—Non.—Le rapport des experts sur la fameuse lettre que le marquis arguë de faux.»Le chef du Cabinet bondit.—«Ah!... enfin terminé! Eh bien?—Les experts sont unanimes. L’écriture est celle de Valcor.»Les deux hommes politiques, échangeant un regard de férocité triomphante, savourèrent leur joie durant une minute muette et silencieuse. Puis le Ministre de l’intérieur ergota:—«L’écriture de Valcor ... Duquel? Du vrai ou ... de l’autre?—Peu importe!—Je sais bien. Le résultat immédiat est que cette pièce est authentique, et que l’accusation va en tirer tout le parti qu’elle prétend possible. Notre adversaire est battu sur ce point capital. Le procès au civil va être repris. Tout cela est parfait. Mais enfin, les experts ont-ils eu, pour point de comparaison, l’écriture ancienne du marquis, alors qu’il n’y avait pas de doute sur sa personne, avant son premier départ d’Europe? Existe-t-il des documents de cette époque-là?—Il n’en manque pas. Les experts constatent dans leur rapport ...» (Ici le Garde des Sceaux tira un papier de sa serviette.) «... que l’écriture du marquis, à l’âge de vingt à vingt-deux ans, c’est-à-dire avant qu’il partît pour son voyage d’exploration, est identique,—sauf de faibles modifications,—à celle de l’homme qui passe pour lui à l’heure actuelle. Mais n’est-ce pas dans l’ordre des choses? Un gaillard de cette audace et de cette force, décidé à se substituer à son noble sosie, a dû commencer par imiter son écriture. Aussi, que le personnage en question soit simple ou double, ce n’est pas affaire aux experts de conclure. Nous verrons cela jugé au civil, et, sans doute, ensuite, au criminel. Ce qui donne une immense valeur à cette lettre, c’est sa date. Elle fut tracée pendant la période obscure où s’accomplit la substitution, si un tel crime eut lieu. Elle indique nettement l’existence d’un individu ressemblant,comme un frère, au marquis de Valcor. Elle est de la main de celui-ci. Cependant, aujourd’hui, ne pouvant l’expliquer, il la dénie, l’arguë de faux. Sur ce point, le voici confondu. C’est un coup dont il ne se relèvera pas dans l’opinion, arrivât-il même,—ce qui n’est plus vraisemblable,—à gagner son procès.»Au cours de cette explication, le Président du Conseil marquait, par de fréquentes inclinations de tête, la parfaite logique et l’évidente clarté de ce qu’il entendait.—«Savez-vous,» reprit-il, «ce que je vais vous demander, mon cher ami? Gardez secret ce rapport pendant quelques jours. Quand je dis«secret», j’entends que vous ne le rendiez pas officiel. Les indiscrétions ne me gêneront pas, au contraire. La nouvelle va filtrer au Palais, dans les couloirs de la Chambre, dans la presse et le pays, que ce fameux «bordereau»—puisque c’est le nom qu’on lui donne, par un rapprochement tout au moins ingénieux—est authentique, malgré l’éclatante dénégation de l’intéressé. Cela va chauffer l’opinion, d’autant plus que tout le monde le dira sans que personne puisse l’affirmer. Rien ne rend plus fiévreux l’état d’âme du public.—Et puis,» interrompit le Garde des Sceaux, «un peu avant que soit discutée l’élection ...—La veille même ...—Soit, la veille même, ou le matin, nous faisons éclater la bombe. C’est là une tactique admirable.—Vous voyez d’ici le désarroi de ses partisans à la Chambre? Ils n’auront pas le temps de se ressaisir, de s’entendre. La plupart, découvrant son indignité, le lâcheront avec éclat. Ce sera un effondrement.—Et quel camouflet pour la Droite, qui s’appuie sur de pareilles branches pourries, qui met son espoir en de tels champions!»Les deux Ministres exultaient.Enfin, on allait en finir avec cette affaire Valcor! Jamais les vieux partis ne s’en relèveraient. Voilà donc la noblesse! Un de ses noms les plus fiers tombait au ruisseau. Celui qui le revendiquait ne valait guère mieux que l’imposteur. Marc de Plesguen, fauteur du scandale, pouvaitramasser la couronne aux feuilles d’ache alternées de perles, il ne ferait qu’y ajouter sa propre boue. Sa caste le vomirait. Il lui assénait le pavé de l’ours pour la débarrasser d’un parasite qui ne la gênait pas.—«Mais qui le gênait, lui, car il détenait son héritage.—Parbleu! Ces gens-là ne connaissent que la loi de l’égoïsme, la politique individuelle.—Ils prétendent qu’ils ont fait la France. C’est la France qui les a faits. Et quand elle se détourne d’eux, voyez ce qu’il en reste.»Sur ce mot, M. le Ministre de la Justice prit sa serviette de maroquin, serra la main de son Président avec une vigueur qui disait leur commune joie. Puis il sortit, tête haute, radieux.Sans doute, il pensait être un de ceux qui «font la France», suivant son expression. Du moins lui semblait-elle fort bien faite, tant qu’elle se laissait gouverner par lui et par ses amis.Comme le hasard d’une rue barrée détournait l’Excellence de son chemin, tandis qu’il revenait de la place Beauvau, sa félicité s’accrut de passer sous certaines fenêtres de la rue Boissy-d’Anglas. Il reconnut la maison où demeurait un chef de groupe, jouissant à la Chambre de quelque autorité, le nommé Eugène Pavert, homme intelligent et éloquent, mais peu scrupuleux et d’une ambition effrénée.Pavert était le leader d’une petite fraction du Centre, dont il jouait comme d’un appoint dans ces circonstances où vingt voix suffisent à déplacer une majorité. A certains jours, ce personnageavait tenu des ministres à sa merci et s’était trouvé pour une heure l’arbitre de l’État.En ce qui concernait l’affaire Valcor, il ne pouvait plus prendre ce rôle de balancier, s’étant lié les mains par un engagement à fond avec la Droite. On prétendait même qu’il avait touché un chèque, un de ces chèques qui sont entrés dans l’histoire politique de la France, comme les drapeaux pris à l’ennemi entraient jadis aux Invalides, et qui en tapissent la voûte.On croyait Pavert à la solde du marquis, parce que jamais on ne l’avait vu prendre une attitude si décisive. Le Cabinet actuel ne lui pardonnait pas cette défection ouverte et sans retour possible. Et c’est pourquoi le Ministre de la Justice, songeant à la déroute prochaine de cet adversaire, à la fois redouté et méprisé, mais surtout exécré, levait un regard qui dardait toutes les flèches de l’ironie vers les fenêtres de certain appartement, rue Boissy-d’Anglas.Qu’eût-il pensé s’il avait—non pas vu, car le spectacle n’aurait eu pour lui rien de surprenant,—mais entendu, ce qui se passait au delà de ces fenêtres, d’ailleurs soigneusement closes et voilées de blancheurs élégantes?Dans le cabinet d’Eugène Pavert se tenaient trois personnes: le maître du logis, le marquis de Valcor, et un individu à mine d’employé médiocre.Ce dernier,—du même geste que, tout à l’heure, le Garde des Sceaux, chez le Président du Conseil,—tirait des papiers d’une serviette. Mais la serviette était en moleskine, et les papierstout autres que ceux dont se réjouissait le Gouvernement.Rien en apparence de plus inoffensif que ces documents. L’un était une simple feuille blanche. L’autre, une fiche portant l’adresse d’une grosse maison de papeterie et quelques signes vagues ressemblant à une marque de fabrique.—«Parlez, Baillegean,» dit le marquis, «Monsieur Pavert vous écoute.»Le leader du petit groupe qu’on appelait par raillerie «l’Extrême-Centre», paraissait effectivement tout oreilles.C’était un homme de trente-huit à quarante ans, chevelu et barbu comme un fleuve, l’air fougueux, même au repos, assez médiocre en somme, mais qui se croyait du génie parce qu’il exerçait par la parole une influence immédiate et facile. Il possédait les dons physiques de l’éloquence: la voix, le mouvement, l’expression, la verbosité, avec cet on ne sait quoi de magnétique dont une foule est subjuguée sans avoir besoin de comprendre, surtout même lorsqu’il n’y a rien à comprendre.En ce moment, carré dans un fauteuil,—les épaules en arrière, les bras croisés, le regard coulant de haut,—même sans ouvrir la bouche, il était significatif, comme un acteur qui «joue» ses silences. N’ayant pas grand’chose en dedans de lui-même, il ne s’y repliait jamais. Toute sa personne paradait sans cesse en dehors.—«Eh bien, voici ... monsieur le député,» commença celui que Renaud avait nommé Baillegean. «Je vais tout vous dire. C’est ma carrièreque je jette à l’eau. Mais ma conscience ...—Ah! assez, Baillegean,» interrompit le marquis avec un sourire dédaigneux. «Les compensations que vous avez acceptées doivent refréner, sinon votre conscience, du moins votre langue. Passez au fait.»Baillegean eut une inclination déférente vers M. de Valcor, qui, enfoncé sur le divan de cuir du cabinet de Pavert, fumait tranquillement un cigare. Puis il reprit, se retournant vers son auditeur:—«Monsieur le député sait que je suis expert-chimiste près le Tribunal. Or, il y a deux ou trois semaines, je fus appelé par le juge d’instruction chargé de l’enquête préalable sur la pièce qu’on appelle le «faux Valcor», et que le public a surnommé «le bordereau» par analogie avec ...—Passez, Baillegean, passez!» fit une voix nerveuse, venue de l’angle du divan de cuir.—«Le juge d’instruction me confia la fameuse lettre, m’enjoignant de l’examiner au double point de vue de l’encre et du papier. Quant à l’écriture, mes collègues spéciaux avaient déjà donné leurs conclusions.—Dites-les tout de suite à monsieur Pavert, ces conclusions, Baillegean.—Les trois experts en écriture qui ont travaillé sur la pièce sont unanimes. Ils certifient qu’elle émane de la main de monsieur le marquis de Valcor, et qu’elle remonte à la période de son premier voyage en Amérique, c’est-à-dire à la date qu’elle porte, soit 1880.»Pavert sursauta. Son regard effaré chercha les yeux de Renaud. Celui-ci fit un geste de la main,comme pour dire: «Attendez seulement un peu.»—«J’emportai la pièce,» poursuivit le narrateur, «et je la soumis à l’expertise. D’abord, pour l’encre. Vous savez comment nous procédons, monsieur le député. Nous enlevons avec une pointe de canif un fragment de caractère, moins d’un millimètre carré, et nous le soumettons à l’analyse chimique. Je trouvai que la proportion de couperose verte, ou sulfate de fer ...—Le résultat, Baillegean, le résultat,» reprit la voix impatiente.—«Le résultat!» s’écria le petit expert, dont le discours bondit en avant comme un cheval piqué qui fait une lançade. «Le résultat ressortait clair comme le jour. Cette encre-là était relativement fraîche. Ce n’étaient pas des années, mais à peine des mois, qui avaient pu s’écouler depuis la fabrication du document.—Bigre!» s’écria Pavert.—«Quant au papier, c’était plus rigolo encore. Sa teinte jaunâtre, qui devait lui donner l’air vieux, provenait d’une adroite suspension dans de la fumée. L’analyse chimique démontrait ça aussi. Mais point n’en était besoin. Le filigrane prouvait que ce papier-là n’avait pas deux ans d’existence. C’est un papier à lettres dont on se sert depuis trente ans peut-être dans la famille de Valcor, avec le même format, le même chiffre. Mais la maison qui le fabrique, en passant à un autre propriétaire, a changé son filigrane il y a dix-huit mois.—Fichtre!» s’exclama Pavert.Il se dressait sur son siège, les yeux désorbités.—«Si monsieur le député veut voir ...» ajouta l’expert, qui se leva.Il se dirigea vers la fenêtre, en élevant sa feuille de papier blanc contre le jour.Le leader de «l’Extrême-Centre» le suivit. Et l’expert fit sa démonstration, tandis que, sans bouger de sa place, Renaud continuait à fumer son cigare, levant vers le plafond des yeux rêveurs, l’esprit comme détaché de cette scène.Pavert, nature exubérante, lançait des «Nom d’un chien!... Parbleu!... Épatant!... Pas de doute!... Un enfant ne s’y tromperait pas.»Puis il revint à sa place en gesticulant, s’assit, et demanda à l’expert:—«Mais vous avez déjà remis votre rapport aux magistrats?—Parfaitement.—Eh bien, qu’est-ce qu’ils ont dit? Ça a dû leur en flanquer, une tape.»Ici, le marquis intervint, non plus pour presser, mais pour ralentir:—«Racontez la scène comme elle s’est passée, Baillegean.»Celui-ci reprit:—«J’ai couru trouver le juge d’instruction. Vous pensez si je brûlais de raconter ma découverte. Je tenais la clef de l’Affaire. Les autres n’y avaient vu que du feu. Le faux éclatait. J’arrivai tout chaud, tout bouillant.—«Monsieur le juge d’instruction, voilà. L’encre date de moins de six mois, et le papier de moins de deux ans. Il a été maquillé à la fumée. Le document a été fabriqué de toutes pièces. On a merveilleusement imité l’écriture du marquis de Valcor, puisquetrois de mes confrères ont pu s’y tromper. Mais enfin, on l’a imitée. Je vais vous en donner la preuve matérielle, irréfutable.»—Bon!... Alors ... le juge?» suggéra Pavert, haletant.—«Le juge ... Il est devenu vert. Il s’est mis à crier:—«Vous êtes fou, Baillegean, vous êtes fou!—Mais non, monsieur le juge. D’ailleurs, il n’y a qu’à regarder. Ce n’est pas une opinion que j’apporte ici. C’est un fait. Voulez-vous voir par vous-même?—Je n’ai pas besoin de voir,» me dit-il. «Il y a autre chose que j’ai vu, et qui rend ceci impossible.—Mais quoi donc, monsieur le juge?—Vous le savez comme moi, Baillegean,» me dit-il. Il tremblait presque, la sueur lui coulait sur les joues.—«Voyons, Baillegean, vous n’allez pas faire une chose pareille ... Vous savez que c’est un crime, mon pauvre garçon ...» Je finis par comprendre qu’il me croyait payé pour affirmer ce que j’affirmais. Naturellement, je me défendis comme un beau diable. Mais lui, déclarait:—«Vous ne ferez admettre ça par personne, Baillegean. La pièce est conforme à la photographie qui en fut prise, voici plus de trois ans aujourd’hui, dans la maison Perez Gonzalez. Cette maison reconnaît la lettre, qui est restée vingt ans dans ses archives, et dont nous lui avons envoyé une autre photographie, faite ici même, depuis que le document nous est parvenu. Un nommé Escaldas, le même qui a pris la photographie de l’original en Bolivie, le certifie authentique. On sait par quelle voie ce papier a passé avant de tomber entre nos mains. Vous voyez bien, mon ami, que votreexpertise est le résultat d’une erreur, à moins qu’on ne la suppose celui d’un calcul. Si vous continuez à la soutenir, vous risquez gros. Réfléchissez bien, Baillegean.»—«Mais il voulait vous clore la bouche, ce gredin!» cria Pavert.—«Je commençais à m’en apercevoir,» reprit l’expert-chimiste. Mais je continuais à faire la bête.—«Attendez,» me dit le juge d’instruction. «Puisque vous vous entêtez dans l’absurde, mon pauvre Baillegean, je vais aller demander l’avis de monsieur le Procureur Général. Nous verrons s’il m’autorise à prendre au sérieux de pareilles fantaisies.» Sur ce, le voilà qui part, très agité, et qui descend au Parquet. Je perdais l’espoir de le voir remonter ce jour-là, tant ce fut long. Enfin, il se ramène. Non plus pâle et hors de lui comme avant, non plus avec des phrases entortillantes: «Mon pauvre Baillegean, mon ami, etc.» Mais rogue et assuré, comme le chien du commissaire. «Voilà,» me dit-il, «dans votre intérêt, renoncez à votre thèse. Elle est formellement contredite par toutes les données de l’enquête. Quelqu’un se trompe. Et si ce n’est pas vous, il faudrait donc admettre que ce sont tous les témoins, la banque Rozalez, les magistrats de Paris, ceux qui ont instruit à La Paz par commission rogatoire, et par-dessus le marché les trois experts, vos collègues. Donc, Baillegean, choisissez: ou vous examinerez mieux ce document, et l’on vous tiendra compte de votre bonne volonté ...»—«Les canailles!...» gronda Pavert.—«... Ou nous renoncerons à nous servir devotre science, que nous avons lieu de tenir pour suspecte.»—«Qu’avez-vous répondu?» demanda le député.—«Que j’avais expertisé la pièce en toute conscience. Et qu’il était inutile d’attendre un autre travail de moi sur ce document, puisque je ne pouvais y voir que ce que j’y avais déjà vu.—Bravo, monsieur Baillegean! Et ensuite?—Ensuite, j’ai pensé que cette histoire intéresserait monsieur le marquis de Valcor, et je suis venu la lui raconter.—Vous ne le regrettez pas, je parie?» s’écria Pavert avec un gros rire.—«On ne doit jamais regretter de suivre sa conscience,» riposta l’expert-chimiste avec une dignité falote, qui amusa M. de Valcor lui-même.—«Eh bien! mon brave Baillegean,» fit le marquis, «puisque votre conscience a été l’alpha de votre discours, trouvez bon qu’elle en soit l’oméga. Vous ne pouvez mieux terminer. Merci d’avoir si nettement exposé les choses. Et maintenant, au revoir. J’ai à causer avec monsieur Pavert.»Le spécialiste, se voyant congédié, replia sa serviette en moleskine.—«Un instant,» dit le marquis. «Veuillez nous laisser les pièces de comparaison: le nouveau et l’ancien papier à lettres, la note relative à la modification du filigrane.»Baillegean n’avait sans doute rien à refuser à celui auquel le liait ... sa conscience,—peut-êtreaussi sa gratitude et son intérêt. Il étala sur le bureau de Pavert les papiers demandés. Puis il salua, et sortit.Lorsqu’il se trouva seul avec le chef de «l’Extrême-Centre», M. de Valcor quitta sa position nonchalante sur le divan de cuir. Il se leva, vint jeter le bout de son cigare dans la cheminée, où flambaient les premières bûches d’automne, puis, se plantant devant le député, il le regarda au fond des yeux, et lui dit:—«Eh bien?»L’autre s’était ressaisi, tâchait de dominer son emballement. Il devinait à peu près ce qui allait suivre, et pensait que tout son sang-froid ne serait pas de trop pour en tirer le meilleur parti possible.—«Eh bien, mon cher marquis, je vous félicite de grand cœur. Je ne doutais pas, vous le savez, de votre bon droit. Je l’ai proclamé jusqu’à compromettre mes intérêts politiques. La preuve en est faite désormais. Vous m’en voyez le plus heureux des hommes.—La preuve en est faite,» répéta sardoniquement Renaud, «La preuve en est étouffée, vous voulez dire.—Bah! on ne met pas une chandelle comme ça sous le boisseau.—Judiciairement, elle y est. On va publier le rapport des experts, déclarer qu’il n’y a pas lieu de poursuivre pour le faux, passer outre au procès. Me voilà condamné dans l’opinion, avant même que soient repris les débats de mon affaire au civil. Le témoignage de Baillegean?... Il sera récusé devant n’importe quel tribunal.On déclarera que l’homme est fou ou vendu. Vous avez vu s’étaler le système. Deux camps pourront s’organiser de nouveau en France, sur ce point comme sur le fond. Il y aura des milliers de gens qui discuteront sur un chiffon de papier, et pas un ne l’aura vu. Faire examiner de bonne foi la pièce par une personne compétente sera plus difficile que réunir cent mille gens passionnés qui seront prêts à se faire hacher pour la déclarer authentique. Mais, avec tout cela, je serai invalidé dans six jours, et condamné au bagne dans six mois.»Cette boutade fit rire Pavert.—«Alors?» dit-il. «Je vous vois venir, mon cher collègue. Car vous êtes mon collègue. Vous ne doutez pas de votre validation?—Non, puisque c’est vous qui me l’obtiendrez.—Ah! ah!... Vous comptez sur la politique plus que sur la justice, je le vois.—Oh! la justice ...—Nous la connaissons. Eh bien, marquis, qu’attendez-vous de moi?—Une chose à laquelle vous pensez, Pavert. Et qui vous séduit, avouez-le.—Oh! il y a des coups à recevoir.—Vous ne les craignez pas.—Vous voulez que j’interpelle à propos de votre affaire, et que je mette ces petits papiers-là en pleine Chambre, sous le nez du Garde des Sceaux.»En parlant, le député tapota railleusement, du bout d’un couteau d’ivoire, les feuillets laissés par l’expert.—«Vous donnerez à votre initiative la forme d’une interpellation, si bon vous semble. C’est affaire à vous et à votre groupe. Tout ce que je vous demande, c’est de prendre la parole au moment où l’on discutera mon élection. D’ici là, ils auront sorti le rapport de leurs experts, soyez tranquille. On m’accablera sous cette déclaration terrible, et, en apparence, indiscutable: la lettre est authentique, elle fut écrite il y a vingt ans. Sentant qu’elle porte avec elle ma condamnation, je l’aurais donc arguée de faux, ajoutant cette imposture audacieuse à toutes les autres. Car, à l’unanimité, les experts nient qu’il y ait faux. Après ça, et quand les aboyeurs de la Gauche seront venus raconter que j’ai répandu des flots d’or en Bretagne, que je fais agrandir le port du Conquet, que tous mes électeurs ont été achetés, croyez-vous qu’il y aura beaucoup de camarades pour me donner leurs voix? C’est alors, mon bon Pavert, que vous vous taillerez un succès, quand vous viendrez à la tribune pour dire: «Permettez ... Il y a une toute petite chose ... Oh! presque rien ... Le filigrane du papier ...»Renaud éclata de rire. Un rire comme il n’en venait pas souvent aux lèvres de ce dédaigneux. Il souriait beaucoup, parce que le sourire a de la condescendance. Il ne riait guère, parce que le rire est un abandon. Mais, ici, pendant une minute, il se laissa emporter par une âpre joie.Eugène Pavert, enchanté au fond de son rôle, ne s’empressait pas de l’accepter. Ne fallait-il pas faire sentir le prix d’un tel service?—«Mon Dieu ...» fit-il en plongeant lamain parmi les mèches désordonnées de sa chevelure.Il suspendit sa phrase, l’air absorbé, soucieux, les yeux au loin. Un général examinant son champ de bataille.—«Qui vous gêne?» demanda Valcor, redevenu grave.—«Ne pourriez-vous pas, mon cher marquis, faire porter ceci à la tribune par quelqu’un d’autre? Peu vous importe l’adresse ou l’habileté de l’orateur. Le fait est là, qui parle de lui-même.—Comment?» s’écria Renaud, très surpris. «N’est-ce pas dans votre ligne politique?—C’est trop dans ma ligne politique. Beaucoup trop ... Comprenez-vous? Cela me pousse définitivement à droite. J’ai partie liée avec l’opposition réactionnaire, après cela. Mon groupe va regimber. Ce que vous appelez ma ligne politique ne peut pas être rigide, mais brisée. Que devient le système de balance qui fait ma force et celle de mes amis?»Il ergota pendant un moment avec cette abondance, cette ampleur de mots qui caractérisaient sa faconde grasse et vide.Le marquis, d’abord étonné, comprenait.—«Je me rends très bien compte de ce que vous ferez pour moi, Pavert. Mais vous n’avez pas affaire à un ingrat. Voyons, comment pourrais-je?...—Pas d’argent. Je n’en accepte pas,» déclara le chef de «l’Extrême-Centre» avec un geste noble.—«Vous-même, je ne dis pas. Aurais-jel’idée de vous en offrir? Mais votre journal?... Votre groupe a un organe, n’est-il pas vrai?—Oui. L’Équilibre parlementaire.—Fait-il ses frais, l’Équilibre parlementaire?—Peuh!...—Eh bien, si je l’équilibrais?» suggéra de Valcor.Il sourit. Peut-être du calembour ... Peut-être d’autre chose.—«Si vous y tenez ... A la rigueur ... Là, je ne peux pas dire non: il y va de l’intérêt de l’Idée.»Pavert prononça le mot avec une majuscule.Le marquis ne broncha pas. Il sortit son carnet de chèques, prit une plume sur le bureau, et, levant les yeux sur le député, qui, détaché maintenant, s’affairait dans des paperasses.—«Soixante?... quatre-vingt mille?...—Cent,» fit l’autre nettement.Renaud signa, déchira le pointillé et glissa sous l’encrier de bronze ce mince rectangle, qui enrichissait de cent mille francs l’Idée, avec un grand I.«Qu’est-ce que ça représente, pour ce gaillard à tête d’Absalon?» se demanda-t-il. «Des femmes?... Des banques au baccara?... Ou de sages coupons de rentes?»Le temps de lui serrer la main, il n’y pensait plus. Il descendit les étages, lança de loin dans la rue un coup d’œil circonspect, et partit d’un pas allègre, car il s’était bien gardé de venir dans un de ses équipages et de faire stationner sa livrée devant la porte du leader le «l’Extrême-Centre».Celui-ci, pourtant, tirait le chèque de dessous l’encrier de bronze, le regardait d’un air sombre.—«Au porteur,» lut-il. «Mais il a certainement inscrit mon nom sur le talon, le roublard! Et puis ... sait-on jamais? Ça pourra me gêner si je deviens ministre. J’aurais dû demander deux cent mille.»Le regret empoisonnait la satisfaction de Pavert. Le nabab n’eût pas marchandé. Pourquoi y avoir mis de la pudeur?—«Tonnerre de chien!» s’écria le député en tapant du poing sur son bureau. «Comment imaginer aussi qu’il avait de quoi les mater tous? Je n’ai plus eu mes moyens quand je l’ai vu si calé. Porter ce joli truc à la tribune! Plus d’un, à la Droite, aurait fait la commission pour rien.»C’était exact. Cependant, Renaud de Valcor tenait à Eugène Pavert, et, pour son compte, se félicitait pleinement de la transaction. Il fallait un metteur en scène de cette trempe pour donner au coup de théâtre tout l’éclat, tout le retentissement possibles. Dans les couloirs de la Chambre, on disait crûment, entre copains, du leader de «l’Extrême-Centre»: «Il a de la g ...»C’est à cause de cette qualité que Valcor l’avait choisi.Il en eut pour son argent.On n’a pas oublié cette séance mémorable.La veille, les journaux du soir, et, le matin, ceux de la première heure, avaient publié le rapport des experts, déclarant authentique la fameuse lettre. Le Palais-Bourbon, avec l’affluencedes gens à ses portes étroites, ressemblait à une fourmilière quand les insectes se pressent aux trous qui y donnent accès. En dedans, les tribunes regorgeaient de monde. Tous les députés étaient à leur poste. On allait donc voir exécuter ce fameux marquis, cet homme légendaire, cet aventurier de haut vol. Son effondrement, d’ailleurs, ne diminuait en rien l’excitant attrait de son énigmatique aventure. Au contraire. S’il n’était pas l’héritier légitime du vieux et illustre nom qu’il portait, qui était-il? Le roman se corsait. Les paris étaient ouverts, comme pour ces feuilletons à réclame sensationnelle, qui, en d’immenses et impressionnantes affiches, promettent des primes à qui saura prévoir le mystère de leurs personnages et les péripéties de leur dénouement.Le débat sur son élection commença par des escarmouches.Des honorables de la Gauche tentèrent de prouver que l’or de ce richissime personnage avait été son premier agent électoral.D’autres, de la Droite, vinrent le montrer comme la providence de sa province, et demander si les bienfaits répandus sur un pays laborieux et pauvre disqualifiaient un citoyen, l’empêchaient de représenter cette vaillante population maritime, dont il prenait à cœur le bien-être et les véritables intérêts.Les uns parlèrent d’obscurantisme, d’une coalition de curés, citèrent un prédicateur de village qui, dans un sermon, avait indirectement enjoint à ses ouailles de voter pour le marquis.Les autres vantèrent la tradition, l’héritaged’un passé glorieux, le rôle tutélaire des anciennes familles.Mais un ministériel aborda le fond des choses, le côté brûlant de la discussion.—«Messieurs, sans anticiper sur un jugement qui sera prononcé dans une autre enceinte,» s’écria-t-il avec une fausse réserve, «nous venons d’avoir, depuis hier, des indications après lesquelles nous ne saurions accueillir sans inquiétude et sans défiance la personnalité qui prétend occuper ici un siège. Nous n’avons pas à discuter cette personnalité. C’est affaire, pour le moment, au Tribunal civil. Souhaitons que cela ne soit pas prochainement du ressort de la Cour d’assises. Mais cette seule éventualité ...»Un épouvantable brouhaha coupa ce discours.La tempête était déchaînée.La Droite huait l’orateur, criait:—«Assez! C’est un scandale! A l’ordre!»La gauche applaudissait en tonnerre.Au Centre, on vit une haute silhouette se dresser, une tête chevelue s’agiter, un bras se tendre vers le bureau:—«Je demande la parole!...»C’était Eugène Pavert.Son intervention étonna tellement qu’un silence relatif se produisit.A la tribune, le ministériel reprenait:—«Quand un homme arguë une pièce de faux et qu’elle ne l’est pas, n’en peut-on conclure que cette pièce est singulièrement menaçante pour lui? Et quel est alors le faussaire, sinon ...—Assez!» criait-on. «Pavert! Pavert!»Car on ne se souciait pas d’un développement prévu. Tandis que chaque parti se demandait, non sans inquiétude, quelle surprise lui réservait l’équilibriste de «l’Extrême-Centre.» Sur qui allait-il frapper? Jusqu’à présent, il s’était montré valcoriste notoire. Allait-il offrir, après le rapport des experts, une éclatante abjuration? Ou ferait-il surgir quelque dessous, favorable, contre toute vraisemblance, au champion des vieux partis? S’il s’obstinait, il pouvait peut-être arrêter la déroute. S’il lâchait Valcor, c’en était fait de cet étrange destin. L’appoint de son groupe consoliderait le bloc de la Gauche contre une Droite ébranlée. L’invalidation devenait certaine. Nul ne croirait plus au marquis. L’aventurier resterait, qui n’aurait alors qu’à disparaître.Pavert commença.Pour la première fois de sa vie, il fut bref. Ayant quelque chose à dire, par hasard, il se garda bien de le noyer dans des mots.Quel Démosthène eût produit pareil effet?Lorsqu’il leva une simple feuille blanche, parlant de ce vulgaire petit accident commercial, une marque de fabrique filigranée dans du papier, un silence de mort plana dans l’hémicycle. La stupeur, l’attention, sur les bancs et dans les tribunes, suspendaient les cœurs passionnés. Mais, quand il raconta l’intimidation de l’expert, les manœuvres du juge d’instruction et du Procureur Général, quand il fit remonter l’inspiration de ces manœuvres jusqu’au Gouvernement, quand il prit à partie, directement, leGarde des Sceaux, mettant celui-ci au défi de le contredire, les forces orageuses se déchaînèrent, et plus violemment que la première fois. Ce fut un de ces tumultes où les voix furieuses, les battements de pupitres, les cris d’animaux, les menaces, les injures, les hurlements de victoire, les rugissements de rage, font d’une assemblée parlementaire un tableau d’humanité plus lugubre, sinon plus tragique, qu’un champ de bataille.Quand enfin l’épuisement fit tomber une espèce de calme sinistre sur ce délire, le résultat de cette frénétique séance commença de se dessiner. C’était, pour le marquis de Valcor, un extraordinaire succès personnel. Il avait cessé d’être en cause. Pas une voix ne s’élevait plus pour demander son invalidation. Les passions politiques, déchaînées d’abord sur son nom, laissaient maintenant ce nom s’élever, planer sur le débat, comme devenu tout à coup intangible.Le Gouvernement était sur la sellette, et c’était un morceau plus savoureux à dévorer que le nouvel élu du Finistère.Si le Cabinet ne tomba pas, c’est que Pavert, pour des raisons à lui, n’avait pas transformé sa question en interpellation. Mais le Ministère pressentait, qu’épargné aujourd’hui, il n’en tomberait, prochainement, que de plus haut.Le Président du Conseil montrait une face livide. Son attitude était d’autant plus piteuse que l’attaque le trouvait désarmé. Le malheureux ne connaissait rien du filigrane. Il en restait à la conversation triomphante avec le Garde des Sceaux et au rapport des experts.Quand le leader de l’«Extrême-Centre» entrepritsa démonstration, le chef du Cabinet sourit, haussa les épaules, et souffla vers son collègue de la justice:—«Démentez.»L’autre se recroquevillait, aplati comme sous une massue, non point pâle, mais couleur de brique et les yeux hors de la tête. Il feignit de ne pas entendre. Lorsque enfin, poussé, hissé à la tribune, il dut donner une explication, il se contenta de déclarer, au milieu d’une tempête de sifflets et de vociférations, que les faits apportés par l’honorable M. Pavert paraissaient invraisemblables, mais qu’il allait ouvrir une enquête. Il insinua qu’on devait se méfier de telles manœuvres, surtout en considérant la fortune immense qui pouvait acheter tous les témoignages et toutes les consciences.A cette perfide parole, une certaine agitation se produisit sur un point de la galerie, au-dessus des tribunes. C’était Baillegean qu’on expulsait, pour une tentative de bruyante protestation. L’expert promena dans les couloirs sa conscience indignée.Cependant, à la tribune, le Garde des Sceaux, assailli par de fauves hurlements, eut une inspiration qui faillit devenir funeste à Valcor.—«On vous joue,» cria-t-il en se tournant vers la Droite, «On vous apporte une fable qui ne résistera pas à la vérification. Elle ne saurait être soutenue jusqu’à demain. Mais qu’importe demain? Aujourd’hui, dans l’entraînement de la passion, vous aurez validé une élection scandaleuse. C’est tout ce qu’on veut vous arracher par la plus habile des surprises. Dans vingt-quatreheures, vous verrez clair. Trop tard! Ceux mêmes qui auront fait de vous leurs dupes riront ouvertement de votre crédulité. Leur résultat sera atteint. Une coalition d’imposture, soudoyée par des flots d’or, aura étouffé la justice dans une Chambre française. Et le pays consterné contemplera, parmi ses législateurs, le plus audacieux des aventuriers. Vous aurez fait triompher, messieurs, la plus grande mystification du siècle.»Quand le Garde des Sceaux descendit de la tribune, ses collègues du Ministère le félicitèrent vivement.Le silence relatif, tout à coup tombé sur cette assemblée en délire, indiquait avec quelle force l’argument avait porté. On le pesait. On réfléchissait. Si, après tout, l’histoire du filigrane était fausse? On ne pouvait y aller voir. Le Garde des Sceaux la démentait. Était-il, par hasard, de bonne foi? Mais qui l’était, dans cette affaire, où le parti pris devenait plus exigeant que le besoin de savoir, et où certains s’attacheraient le bandeau sur les yeux plutôt que de constater ce qu’ils niaient depuis des mois. Entêtement, esprit de caste, prestige d’une fascinante individualité, et tant d’autres éléments obscurs mêlés aux sentiments que soulevait cette aventure extraordinaire. A côté de valcoristes convaincus, il y en avait d’autres qui eussent persisté à défendre le héros du jour, même si, consciemment ou non, ils en étaient venus à douter de son bon droit.Elle s’achevait, cette séance, dans un accablement anxieux et lourd.On vota.Une petite minorité avait bien proposé le renvoi de la discussion, pour éclaircir cet incident du filigrane. La Chambre s’y était opposée en masse. Valcoristes et antivalcoristes voulaient profiter de l’échauffement de l’heure, chaque parti pensant qu’il en devait bénéficier. Les premiers se disaient: «Après le coup de théâtre du filigrane, il sera validé.» Les seconds: «Après le raisonnement du Garde des Sceaux, qui oserait marcher à fond, sinon les enragés et les vendus?»La fastidieuse cérémonie du scrutin à la tribune étant terminée, les deux camps s’étonnèrent quand le Président déclara qu’il fallait procéder à un pointage.Il était près de neuf heures du soir. Une lassitude accablait la salle. Beaucoup de députés s’en allèrent se réconforter à la buvette, puis revinrent, agressifs et bruyants de nouveau.Enfin, vers neuf heures et demie, le résultat du vote fut proclamé. Les valcoristes l’emportaient. La majorité ratifiait l’élection. Renaud, marquis de Valcor, était député.Ce vote, commenté le lendemain par tous les journaux du monde, parut un jugement anticipé de la fameuse Affaire.Ce n’était pas seulement un siège à la Chambre qu’obtenait le personnage énigmatique et discuté. C’était la reconnaissance éclatante de ses droits, de son titre. C’était, du même coup, la revanche des calomnies déversées à cause de lui sur l’aristocratie française. Elle revendiquait hautement comme sien, cette aristocratie,un être d’initiative et d’énergie, explorateur intrépide, véritable fondateur d’une industrie essentielle, jusque-là laissée à des exploitations hasardeuses, destructrices. La noblesse moderne, tant décriée pour son inertie, pour son inadaptation sociale, trouvait en Valcor le champion qui la relevait. N’était-ce pas pour cela, précisément, qu’une cabale infâme s’efforçait d’avilir ce héros, de contester le vieux sang de ses veines? On avait joué du sénile Plesguen. Fantoche qui, sans le savoir, sans le vouloir, faisait le jeu des pires adversaires de sa caste. Mais aujourd’hui enfin la lumière éclatait, les intrigues ténébreuses apparaissaient dans toute leur vilenie, avec cet incident du filigrane.Les feuilles réactionnaires firent entendre de véritables hymnes de victoire, non seulement au lendemain de la validation, mais surtout lorsque, après enquêtes et contre-enquêtes, il fut prouvé que les faits apportés à la tribune par Eugène Pavert étaient incontestables.Tout ce qu’il avait dit était exact.Exacte, la composition de l’encre, qui assignait à l’écriture une date de moins de douze mois.Exact, le filigrane qui faisait remonter à deux ans au plus la fabrication du papier.Exacte, la pression inqualifiable exercée sur l’expert par le juge d’instruction, obéissant au Procureur Général, qui lui-même prenait son mot d’ordre dans le cabinet du Ministre.Le marquis de Valcor attendit, sans se montrer,—mais non sans alimenter l’enthousiasme de la presse, desapresse, à lui, qui éprouva sonadroite et généreuse reconnaissance,—le silence humilié de ses ennemis et l’épanouissement de son apothéose. Puis, un jour,—un beau jour de novembre, vif, clair et fin, où s’annonçait une séance intéressante à la Chambre, il se rendit pour la première fois au Palais-Bourbon.Il ne s’y rendit pas de trop bonne heure, afin que l’hémicycle fût plein et les tribunes bien garnies.Dans une de celles-ci, sa fille Micheline montrait sa beauté pure et fière, qui faisait sensation.Sa mère, de plus en plus malade, ne l’accompagnait pas. Elle était venue avec une parente âgée, une grande dame, la duchesse de Servon-Tanis, cousine de son grand-père maternel,—une vieille «sang-bleu», qui tenait la famille à distance depuis le scandale de l’Affaire, mais qui, aujourd’hui, ne craignait pas de s’en rapprocher. Sa présence authentiquait mieux que de séculaires parchemins la noblesse du nouvel élu.L’altière personne et sa ravissante compagne attiraient tous les regards, par la réunion des prestiges les plus séduisants du monde chez la femme: la grâce radieuse d’un jeune visage, une fleur admirable de distinction sous des cheveux blancs, et la plus sûre élégance de toilette, conforme à l’âge respectif, à l’endroit, à la circonstance.Mais, à la porte de droite, un homme parut. Aussitôt, députés et public n’eurent d’yeux que pour lui.Le marquis de Valcor entrait.On le vit s’arrêter un instant, sans hésitation ni gaucherie, sans arrogance non plus, tandis qu’il choisissait de loin, parmi les places restées libres, celle où il irait s’asseoir.Sa tenue, l’expression de sa physionomie, étaient d’une aisance parfaite, bien qu’il se sentît le point de mire de l’énorme assemblée.Pendant la première seconde, où l’effet de son apparition suspendit tout, ceux qui ne le connaissaient pas encore de vue examinèrent avidement ce rare type d’homme. Sa haute taille, dans l’impeccable redingote fleurie d’un œillet blanc, sa tête superbe, son air de supériorité tranquille, l’intellectualité puissante, la volonté indomptable, empreintes sur ses traits, en imposèrent aux plus récalcitrants.La Droite entière se leva et l’acclama de cris et de battements de main.Les murmures et les huées de la Gauche ripostèrent un instant, mais sans conviction.C’était un spectacle tellement significatif que les farouches socialistes eux-mêmes le contemplaient comme une scène de théâtre bien machinée: toute cette fraction de la Chambre, représentative d’idées anciennes et d’une grandeur disparue, saluant, frémissante et debout, cet être vraiment fait pour incarner les fiertés de race, avec les traditions d’aventures, de hardiesse et de conquête.Devant cette embarrassante ovation, le marquis de Valcor n’eut pas le mauvais goût de répondre par des gestes de souverain, non plus que la maladresse de s’y soustraire par un effacementconfus. Il eut, vers les collègues qui l’applaudissaient, un long regard de reconnaissant orgueil. Puis, sans trop de lenteur ni trop de précipitation, d’un pas direct, et comme sûr du terrain qu’il foulait pour la première fois, il s’avança, monta quelques gradins, et prit place à l’extrémité d’un banc, au milieu même de la Droite.Dans la tribune, Micheline essuyait furtivement les larmes radieuses qui menaçaient de déborder ses longs cils.«Ah! si Hervé était seulement ici!...» songeait-elle. «S’il assistait à une telle victoire!...»Et, comme un écho, un de ces échos de silence que nulle oreille ne perçoit, mais dont les vibrations ébranlent mystérieusement les cœurs, un soupir presque semblable s’exhalait, éperdu, là, plus bas, dans cette arène brûlante, où fermentaient tant d’intérêts et de passions.Qui l’eût deviné, ce soupir, arraché au triomphateur par une pensée d’amour? Ce soupir gonflant, avec un nom de femme, cette poitrine, si calme en apparence, sur laquelle, maintenant, Renaud de Valcor croisait les bras?N’était-il donc pas satisfait, le vainqueur du jour? Ne triomphait-il pas des êtres, du sort et des plus effrayants obstacles qui puissent entraver une destinée humaine? Ne rêvait-il pas quelque domination nouvelle, sur ce champ de la politique, où il arrivait en favori, en chef?Les bravos qui l’avaient accueilli s’éteignaient à peine. Les beaux yeux étoilant les tribunes ne se déprenaient pas encore de sa mâle séduction. L’âcre encens de la jalousie flottait vers ses narines, de tous les coins de cette salle, pleined’hommes souhaitant de vivre l’heure qu’il vivait.Et lui, n’avait dans l’âme qu’un appel, qu’un cri, qu’un désir:«Gaétane!... Où est-elle?... Ah! que n’est-elle ici!...»Fin de:LE MARQUIS DE VALCORPremière Partie de:LE MASQUE D’AMOUR
XXIIICOUP DE THÉATREIL ne faut pas que le marquis de Valcor soit validé. Cette élection n’a pas une signification simplement personnelle. Vous savez bien ce qu’elle représente, mon cher Garde des Sceaux?»L’homme qui parlait en ces termes au Ministre de la Justice n’était rien moins que le Président du Conseil, Ministre de l’Intérieur.—«Parbleu!» s’écria son interlocuteur. «Cette satanée affaire a pris des proportions telles que le triomphe des valcoristes serait un succès pour la réaction. L’entrée de Valcor à la Chambre équivaudrait à une mise en minorité du Cabinet. D’ailleurs, les deux choses se suivraient de près. Vous n’en doutez pas plus que moi.—Alors, que comptez-vous faire?—Peu de chose.—Comment, peu de chose?» cria l’autre en bondissant.Le Garde des Sceaux prit un air sagace et posa le doigt sur une serviette de maroquin, placée par lui, à son entrée dans la pièce, sur le bureau de son collègue.—«Savez-vous ce que j’ai là, mon cher Président?—Non.—Le rapport des experts sur la fameuse lettre que le marquis arguë de faux.»Le chef du Cabinet bondit.—«Ah!... enfin terminé! Eh bien?—Les experts sont unanimes. L’écriture est celle de Valcor.»Les deux hommes politiques, échangeant un regard de férocité triomphante, savourèrent leur joie durant une minute muette et silencieuse. Puis le Ministre de l’intérieur ergota:—«L’écriture de Valcor ... Duquel? Du vrai ou ... de l’autre?—Peu importe!—Je sais bien. Le résultat immédiat est que cette pièce est authentique, et que l’accusation va en tirer tout le parti qu’elle prétend possible. Notre adversaire est battu sur ce point capital. Le procès au civil va être repris. Tout cela est parfait. Mais enfin, les experts ont-ils eu, pour point de comparaison, l’écriture ancienne du marquis, alors qu’il n’y avait pas de doute sur sa personne, avant son premier départ d’Europe? Existe-t-il des documents de cette époque-là?—Il n’en manque pas. Les experts constatent dans leur rapport ...» (Ici le Garde des Sceaux tira un papier de sa serviette.) «... que l’écriture du marquis, à l’âge de vingt à vingt-deux ans, c’est-à-dire avant qu’il partît pour son voyage d’exploration, est identique,—sauf de faibles modifications,—à celle de l’homme qui passe pour lui à l’heure actuelle. Mais n’est-ce pas dans l’ordre des choses? Un gaillard de cette audace et de cette force, décidé à se substituer à son noble sosie, a dû commencer par imiter son écriture. Aussi, que le personnage en question soit simple ou double, ce n’est pas affaire aux experts de conclure. Nous verrons cela jugé au civil, et, sans doute, ensuite, au criminel. Ce qui donne une immense valeur à cette lettre, c’est sa date. Elle fut tracée pendant la période obscure où s’accomplit la substitution, si un tel crime eut lieu. Elle indique nettement l’existence d’un individu ressemblant,comme un frère, au marquis de Valcor. Elle est de la main de celui-ci. Cependant, aujourd’hui, ne pouvant l’expliquer, il la dénie, l’arguë de faux. Sur ce point, le voici confondu. C’est un coup dont il ne se relèvera pas dans l’opinion, arrivât-il même,—ce qui n’est plus vraisemblable,—à gagner son procès.»Au cours de cette explication, le Président du Conseil marquait, par de fréquentes inclinations de tête, la parfaite logique et l’évidente clarté de ce qu’il entendait.—«Savez-vous,» reprit-il, «ce que je vais vous demander, mon cher ami? Gardez secret ce rapport pendant quelques jours. Quand je dis«secret», j’entends que vous ne le rendiez pas officiel. Les indiscrétions ne me gêneront pas, au contraire. La nouvelle va filtrer au Palais, dans les couloirs de la Chambre, dans la presse et le pays, que ce fameux «bordereau»—puisque c’est le nom qu’on lui donne, par un rapprochement tout au moins ingénieux—est authentique, malgré l’éclatante dénégation de l’intéressé. Cela va chauffer l’opinion, d’autant plus que tout le monde le dira sans que personne puisse l’affirmer. Rien ne rend plus fiévreux l’état d’âme du public.—Et puis,» interrompit le Garde des Sceaux, «un peu avant que soit discutée l’élection ...—La veille même ...—Soit, la veille même, ou le matin, nous faisons éclater la bombe. C’est là une tactique admirable.—Vous voyez d’ici le désarroi de ses partisans à la Chambre? Ils n’auront pas le temps de se ressaisir, de s’entendre. La plupart, découvrant son indignité, le lâcheront avec éclat. Ce sera un effondrement.—Et quel camouflet pour la Droite, qui s’appuie sur de pareilles branches pourries, qui met son espoir en de tels champions!»Les deux Ministres exultaient.Enfin, on allait en finir avec cette affaire Valcor! Jamais les vieux partis ne s’en relèveraient. Voilà donc la noblesse! Un de ses noms les plus fiers tombait au ruisseau. Celui qui le revendiquait ne valait guère mieux que l’imposteur. Marc de Plesguen, fauteur du scandale, pouvaitramasser la couronne aux feuilles d’ache alternées de perles, il ne ferait qu’y ajouter sa propre boue. Sa caste le vomirait. Il lui assénait le pavé de l’ours pour la débarrasser d’un parasite qui ne la gênait pas.—«Mais qui le gênait, lui, car il détenait son héritage.—Parbleu! Ces gens-là ne connaissent que la loi de l’égoïsme, la politique individuelle.—Ils prétendent qu’ils ont fait la France. C’est la France qui les a faits. Et quand elle se détourne d’eux, voyez ce qu’il en reste.»Sur ce mot, M. le Ministre de la Justice prit sa serviette de maroquin, serra la main de son Président avec une vigueur qui disait leur commune joie. Puis il sortit, tête haute, radieux.Sans doute, il pensait être un de ceux qui «font la France», suivant son expression. Du moins lui semblait-elle fort bien faite, tant qu’elle se laissait gouverner par lui et par ses amis.Comme le hasard d’une rue barrée détournait l’Excellence de son chemin, tandis qu’il revenait de la place Beauvau, sa félicité s’accrut de passer sous certaines fenêtres de la rue Boissy-d’Anglas. Il reconnut la maison où demeurait un chef de groupe, jouissant à la Chambre de quelque autorité, le nommé Eugène Pavert, homme intelligent et éloquent, mais peu scrupuleux et d’une ambition effrénée.Pavert était le leader d’une petite fraction du Centre, dont il jouait comme d’un appoint dans ces circonstances où vingt voix suffisent à déplacer une majorité. A certains jours, ce personnageavait tenu des ministres à sa merci et s’était trouvé pour une heure l’arbitre de l’État.En ce qui concernait l’affaire Valcor, il ne pouvait plus prendre ce rôle de balancier, s’étant lié les mains par un engagement à fond avec la Droite. On prétendait même qu’il avait touché un chèque, un de ces chèques qui sont entrés dans l’histoire politique de la France, comme les drapeaux pris à l’ennemi entraient jadis aux Invalides, et qui en tapissent la voûte.On croyait Pavert à la solde du marquis, parce que jamais on ne l’avait vu prendre une attitude si décisive. Le Cabinet actuel ne lui pardonnait pas cette défection ouverte et sans retour possible. Et c’est pourquoi le Ministre de la Justice, songeant à la déroute prochaine de cet adversaire, à la fois redouté et méprisé, mais surtout exécré, levait un regard qui dardait toutes les flèches de l’ironie vers les fenêtres de certain appartement, rue Boissy-d’Anglas.Qu’eût-il pensé s’il avait—non pas vu, car le spectacle n’aurait eu pour lui rien de surprenant,—mais entendu, ce qui se passait au delà de ces fenêtres, d’ailleurs soigneusement closes et voilées de blancheurs élégantes?Dans le cabinet d’Eugène Pavert se tenaient trois personnes: le maître du logis, le marquis de Valcor, et un individu à mine d’employé médiocre.Ce dernier,—du même geste que, tout à l’heure, le Garde des Sceaux, chez le Président du Conseil,—tirait des papiers d’une serviette. Mais la serviette était en moleskine, et les papierstout autres que ceux dont se réjouissait le Gouvernement.Rien en apparence de plus inoffensif que ces documents. L’un était une simple feuille blanche. L’autre, une fiche portant l’adresse d’une grosse maison de papeterie et quelques signes vagues ressemblant à une marque de fabrique.—«Parlez, Baillegean,» dit le marquis, «Monsieur Pavert vous écoute.»Le leader du petit groupe qu’on appelait par raillerie «l’Extrême-Centre», paraissait effectivement tout oreilles.C’était un homme de trente-huit à quarante ans, chevelu et barbu comme un fleuve, l’air fougueux, même au repos, assez médiocre en somme, mais qui se croyait du génie parce qu’il exerçait par la parole une influence immédiate et facile. Il possédait les dons physiques de l’éloquence: la voix, le mouvement, l’expression, la verbosité, avec cet on ne sait quoi de magnétique dont une foule est subjuguée sans avoir besoin de comprendre, surtout même lorsqu’il n’y a rien à comprendre.En ce moment, carré dans un fauteuil,—les épaules en arrière, les bras croisés, le regard coulant de haut,—même sans ouvrir la bouche, il était significatif, comme un acteur qui «joue» ses silences. N’ayant pas grand’chose en dedans de lui-même, il ne s’y repliait jamais. Toute sa personne paradait sans cesse en dehors.—«Eh bien, voici ... monsieur le député,» commença celui que Renaud avait nommé Baillegean. «Je vais tout vous dire. C’est ma carrièreque je jette à l’eau. Mais ma conscience ...—Ah! assez, Baillegean,» interrompit le marquis avec un sourire dédaigneux. «Les compensations que vous avez acceptées doivent refréner, sinon votre conscience, du moins votre langue. Passez au fait.»Baillegean eut une inclination déférente vers M. de Valcor, qui, enfoncé sur le divan de cuir du cabinet de Pavert, fumait tranquillement un cigare. Puis il reprit, se retournant vers son auditeur:—«Monsieur le député sait que je suis expert-chimiste près le Tribunal. Or, il y a deux ou trois semaines, je fus appelé par le juge d’instruction chargé de l’enquête préalable sur la pièce qu’on appelle le «faux Valcor», et que le public a surnommé «le bordereau» par analogie avec ...—Passez, Baillegean, passez!» fit une voix nerveuse, venue de l’angle du divan de cuir.—«Le juge d’instruction me confia la fameuse lettre, m’enjoignant de l’examiner au double point de vue de l’encre et du papier. Quant à l’écriture, mes collègues spéciaux avaient déjà donné leurs conclusions.—Dites-les tout de suite à monsieur Pavert, ces conclusions, Baillegean.—Les trois experts en écriture qui ont travaillé sur la pièce sont unanimes. Ils certifient qu’elle émane de la main de monsieur le marquis de Valcor, et qu’elle remonte à la période de son premier voyage en Amérique, c’est-à-dire à la date qu’elle porte, soit 1880.»Pavert sursauta. Son regard effaré chercha les yeux de Renaud. Celui-ci fit un geste de la main,comme pour dire: «Attendez seulement un peu.»—«J’emportai la pièce,» poursuivit le narrateur, «et je la soumis à l’expertise. D’abord, pour l’encre. Vous savez comment nous procédons, monsieur le député. Nous enlevons avec une pointe de canif un fragment de caractère, moins d’un millimètre carré, et nous le soumettons à l’analyse chimique. Je trouvai que la proportion de couperose verte, ou sulfate de fer ...—Le résultat, Baillegean, le résultat,» reprit la voix impatiente.—«Le résultat!» s’écria le petit expert, dont le discours bondit en avant comme un cheval piqué qui fait une lançade. «Le résultat ressortait clair comme le jour. Cette encre-là était relativement fraîche. Ce n’étaient pas des années, mais à peine des mois, qui avaient pu s’écouler depuis la fabrication du document.—Bigre!» s’écria Pavert.—«Quant au papier, c’était plus rigolo encore. Sa teinte jaunâtre, qui devait lui donner l’air vieux, provenait d’une adroite suspension dans de la fumée. L’analyse chimique démontrait ça aussi. Mais point n’en était besoin. Le filigrane prouvait que ce papier-là n’avait pas deux ans d’existence. C’est un papier à lettres dont on se sert depuis trente ans peut-être dans la famille de Valcor, avec le même format, le même chiffre. Mais la maison qui le fabrique, en passant à un autre propriétaire, a changé son filigrane il y a dix-huit mois.—Fichtre!» s’exclama Pavert.Il se dressait sur son siège, les yeux désorbités.—«Si monsieur le député veut voir ...» ajouta l’expert, qui se leva.Il se dirigea vers la fenêtre, en élevant sa feuille de papier blanc contre le jour.Le leader de «l’Extrême-Centre» le suivit. Et l’expert fit sa démonstration, tandis que, sans bouger de sa place, Renaud continuait à fumer son cigare, levant vers le plafond des yeux rêveurs, l’esprit comme détaché de cette scène.Pavert, nature exubérante, lançait des «Nom d’un chien!... Parbleu!... Épatant!... Pas de doute!... Un enfant ne s’y tromperait pas.»Puis il revint à sa place en gesticulant, s’assit, et demanda à l’expert:—«Mais vous avez déjà remis votre rapport aux magistrats?—Parfaitement.—Eh bien, qu’est-ce qu’ils ont dit? Ça a dû leur en flanquer, une tape.»Ici, le marquis intervint, non plus pour presser, mais pour ralentir:—«Racontez la scène comme elle s’est passée, Baillegean.»Celui-ci reprit:—«J’ai couru trouver le juge d’instruction. Vous pensez si je brûlais de raconter ma découverte. Je tenais la clef de l’Affaire. Les autres n’y avaient vu que du feu. Le faux éclatait. J’arrivai tout chaud, tout bouillant.—«Monsieur le juge d’instruction, voilà. L’encre date de moins de six mois, et le papier de moins de deux ans. Il a été maquillé à la fumée. Le document a été fabriqué de toutes pièces. On a merveilleusement imité l’écriture du marquis de Valcor, puisquetrois de mes confrères ont pu s’y tromper. Mais enfin, on l’a imitée. Je vais vous en donner la preuve matérielle, irréfutable.»—Bon!... Alors ... le juge?» suggéra Pavert, haletant.—«Le juge ... Il est devenu vert. Il s’est mis à crier:—«Vous êtes fou, Baillegean, vous êtes fou!—Mais non, monsieur le juge. D’ailleurs, il n’y a qu’à regarder. Ce n’est pas une opinion que j’apporte ici. C’est un fait. Voulez-vous voir par vous-même?—Je n’ai pas besoin de voir,» me dit-il. «Il y a autre chose que j’ai vu, et qui rend ceci impossible.—Mais quoi donc, monsieur le juge?—Vous le savez comme moi, Baillegean,» me dit-il. Il tremblait presque, la sueur lui coulait sur les joues.—«Voyons, Baillegean, vous n’allez pas faire une chose pareille ... Vous savez que c’est un crime, mon pauvre garçon ...» Je finis par comprendre qu’il me croyait payé pour affirmer ce que j’affirmais. Naturellement, je me défendis comme un beau diable. Mais lui, déclarait:—«Vous ne ferez admettre ça par personne, Baillegean. La pièce est conforme à la photographie qui en fut prise, voici plus de trois ans aujourd’hui, dans la maison Perez Gonzalez. Cette maison reconnaît la lettre, qui est restée vingt ans dans ses archives, et dont nous lui avons envoyé une autre photographie, faite ici même, depuis que le document nous est parvenu. Un nommé Escaldas, le même qui a pris la photographie de l’original en Bolivie, le certifie authentique. On sait par quelle voie ce papier a passé avant de tomber entre nos mains. Vous voyez bien, mon ami, que votreexpertise est le résultat d’une erreur, à moins qu’on ne la suppose celui d’un calcul. Si vous continuez à la soutenir, vous risquez gros. Réfléchissez bien, Baillegean.»—«Mais il voulait vous clore la bouche, ce gredin!» cria Pavert.—«Je commençais à m’en apercevoir,» reprit l’expert-chimiste. Mais je continuais à faire la bête.—«Attendez,» me dit le juge d’instruction. «Puisque vous vous entêtez dans l’absurde, mon pauvre Baillegean, je vais aller demander l’avis de monsieur le Procureur Général. Nous verrons s’il m’autorise à prendre au sérieux de pareilles fantaisies.» Sur ce, le voilà qui part, très agité, et qui descend au Parquet. Je perdais l’espoir de le voir remonter ce jour-là, tant ce fut long. Enfin, il se ramène. Non plus pâle et hors de lui comme avant, non plus avec des phrases entortillantes: «Mon pauvre Baillegean, mon ami, etc.» Mais rogue et assuré, comme le chien du commissaire. «Voilà,» me dit-il, «dans votre intérêt, renoncez à votre thèse. Elle est formellement contredite par toutes les données de l’enquête. Quelqu’un se trompe. Et si ce n’est pas vous, il faudrait donc admettre que ce sont tous les témoins, la banque Rozalez, les magistrats de Paris, ceux qui ont instruit à La Paz par commission rogatoire, et par-dessus le marché les trois experts, vos collègues. Donc, Baillegean, choisissez: ou vous examinerez mieux ce document, et l’on vous tiendra compte de votre bonne volonté ...»—«Les canailles!...» gronda Pavert.—«... Ou nous renoncerons à nous servir devotre science, que nous avons lieu de tenir pour suspecte.»—«Qu’avez-vous répondu?» demanda le député.—«Que j’avais expertisé la pièce en toute conscience. Et qu’il était inutile d’attendre un autre travail de moi sur ce document, puisque je ne pouvais y voir que ce que j’y avais déjà vu.—Bravo, monsieur Baillegean! Et ensuite?—Ensuite, j’ai pensé que cette histoire intéresserait monsieur le marquis de Valcor, et je suis venu la lui raconter.—Vous ne le regrettez pas, je parie?» s’écria Pavert avec un gros rire.—«On ne doit jamais regretter de suivre sa conscience,» riposta l’expert-chimiste avec une dignité falote, qui amusa M. de Valcor lui-même.—«Eh bien! mon brave Baillegean,» fit le marquis, «puisque votre conscience a été l’alpha de votre discours, trouvez bon qu’elle en soit l’oméga. Vous ne pouvez mieux terminer. Merci d’avoir si nettement exposé les choses. Et maintenant, au revoir. J’ai à causer avec monsieur Pavert.»Le spécialiste, se voyant congédié, replia sa serviette en moleskine.—«Un instant,» dit le marquis. «Veuillez nous laisser les pièces de comparaison: le nouveau et l’ancien papier à lettres, la note relative à la modification du filigrane.»Baillegean n’avait sans doute rien à refuser à celui auquel le liait ... sa conscience,—peut-êtreaussi sa gratitude et son intérêt. Il étala sur le bureau de Pavert les papiers demandés. Puis il salua, et sortit.Lorsqu’il se trouva seul avec le chef de «l’Extrême-Centre», M. de Valcor quitta sa position nonchalante sur le divan de cuir. Il se leva, vint jeter le bout de son cigare dans la cheminée, où flambaient les premières bûches d’automne, puis, se plantant devant le député, il le regarda au fond des yeux, et lui dit:—«Eh bien?»L’autre s’était ressaisi, tâchait de dominer son emballement. Il devinait à peu près ce qui allait suivre, et pensait que tout son sang-froid ne serait pas de trop pour en tirer le meilleur parti possible.—«Eh bien, mon cher marquis, je vous félicite de grand cœur. Je ne doutais pas, vous le savez, de votre bon droit. Je l’ai proclamé jusqu’à compromettre mes intérêts politiques. La preuve en est faite désormais. Vous m’en voyez le plus heureux des hommes.—La preuve en est faite,» répéta sardoniquement Renaud, «La preuve en est étouffée, vous voulez dire.—Bah! on ne met pas une chandelle comme ça sous le boisseau.—Judiciairement, elle y est. On va publier le rapport des experts, déclarer qu’il n’y a pas lieu de poursuivre pour le faux, passer outre au procès. Me voilà condamné dans l’opinion, avant même que soient repris les débats de mon affaire au civil. Le témoignage de Baillegean?... Il sera récusé devant n’importe quel tribunal.On déclarera que l’homme est fou ou vendu. Vous avez vu s’étaler le système. Deux camps pourront s’organiser de nouveau en France, sur ce point comme sur le fond. Il y aura des milliers de gens qui discuteront sur un chiffon de papier, et pas un ne l’aura vu. Faire examiner de bonne foi la pièce par une personne compétente sera plus difficile que réunir cent mille gens passionnés qui seront prêts à se faire hacher pour la déclarer authentique. Mais, avec tout cela, je serai invalidé dans six jours, et condamné au bagne dans six mois.»Cette boutade fit rire Pavert.—«Alors?» dit-il. «Je vous vois venir, mon cher collègue. Car vous êtes mon collègue. Vous ne doutez pas de votre validation?—Non, puisque c’est vous qui me l’obtiendrez.—Ah! ah!... Vous comptez sur la politique plus que sur la justice, je le vois.—Oh! la justice ...—Nous la connaissons. Eh bien, marquis, qu’attendez-vous de moi?—Une chose à laquelle vous pensez, Pavert. Et qui vous séduit, avouez-le.—Oh! il y a des coups à recevoir.—Vous ne les craignez pas.—Vous voulez que j’interpelle à propos de votre affaire, et que je mette ces petits papiers-là en pleine Chambre, sous le nez du Garde des Sceaux.»En parlant, le député tapota railleusement, du bout d’un couteau d’ivoire, les feuillets laissés par l’expert.—«Vous donnerez à votre initiative la forme d’une interpellation, si bon vous semble. C’est affaire à vous et à votre groupe. Tout ce que je vous demande, c’est de prendre la parole au moment où l’on discutera mon élection. D’ici là, ils auront sorti le rapport de leurs experts, soyez tranquille. On m’accablera sous cette déclaration terrible, et, en apparence, indiscutable: la lettre est authentique, elle fut écrite il y a vingt ans. Sentant qu’elle porte avec elle ma condamnation, je l’aurais donc arguée de faux, ajoutant cette imposture audacieuse à toutes les autres. Car, à l’unanimité, les experts nient qu’il y ait faux. Après ça, et quand les aboyeurs de la Gauche seront venus raconter que j’ai répandu des flots d’or en Bretagne, que je fais agrandir le port du Conquet, que tous mes électeurs ont été achetés, croyez-vous qu’il y aura beaucoup de camarades pour me donner leurs voix? C’est alors, mon bon Pavert, que vous vous taillerez un succès, quand vous viendrez à la tribune pour dire: «Permettez ... Il y a une toute petite chose ... Oh! presque rien ... Le filigrane du papier ...»Renaud éclata de rire. Un rire comme il n’en venait pas souvent aux lèvres de ce dédaigneux. Il souriait beaucoup, parce que le sourire a de la condescendance. Il ne riait guère, parce que le rire est un abandon. Mais, ici, pendant une minute, il se laissa emporter par une âpre joie.Eugène Pavert, enchanté au fond de son rôle, ne s’empressait pas de l’accepter. Ne fallait-il pas faire sentir le prix d’un tel service?—«Mon Dieu ...» fit-il en plongeant lamain parmi les mèches désordonnées de sa chevelure.Il suspendit sa phrase, l’air absorbé, soucieux, les yeux au loin. Un général examinant son champ de bataille.—«Qui vous gêne?» demanda Valcor, redevenu grave.—«Ne pourriez-vous pas, mon cher marquis, faire porter ceci à la tribune par quelqu’un d’autre? Peu vous importe l’adresse ou l’habileté de l’orateur. Le fait est là, qui parle de lui-même.—Comment?» s’écria Renaud, très surpris. «N’est-ce pas dans votre ligne politique?—C’est trop dans ma ligne politique. Beaucoup trop ... Comprenez-vous? Cela me pousse définitivement à droite. J’ai partie liée avec l’opposition réactionnaire, après cela. Mon groupe va regimber. Ce que vous appelez ma ligne politique ne peut pas être rigide, mais brisée. Que devient le système de balance qui fait ma force et celle de mes amis?»Il ergota pendant un moment avec cette abondance, cette ampleur de mots qui caractérisaient sa faconde grasse et vide.Le marquis, d’abord étonné, comprenait.—«Je me rends très bien compte de ce que vous ferez pour moi, Pavert. Mais vous n’avez pas affaire à un ingrat. Voyons, comment pourrais-je?...—Pas d’argent. Je n’en accepte pas,» déclara le chef de «l’Extrême-Centre» avec un geste noble.—«Vous-même, je ne dis pas. Aurais-jel’idée de vous en offrir? Mais votre journal?... Votre groupe a un organe, n’est-il pas vrai?—Oui. L’Équilibre parlementaire.—Fait-il ses frais, l’Équilibre parlementaire?—Peuh!...—Eh bien, si je l’équilibrais?» suggéra de Valcor.Il sourit. Peut-être du calembour ... Peut-être d’autre chose.—«Si vous y tenez ... A la rigueur ... Là, je ne peux pas dire non: il y va de l’intérêt de l’Idée.»Pavert prononça le mot avec une majuscule.Le marquis ne broncha pas. Il sortit son carnet de chèques, prit une plume sur le bureau, et, levant les yeux sur le député, qui, détaché maintenant, s’affairait dans des paperasses.—«Soixante?... quatre-vingt mille?...—Cent,» fit l’autre nettement.Renaud signa, déchira le pointillé et glissa sous l’encrier de bronze ce mince rectangle, qui enrichissait de cent mille francs l’Idée, avec un grand I.«Qu’est-ce que ça représente, pour ce gaillard à tête d’Absalon?» se demanda-t-il. «Des femmes?... Des banques au baccara?... Ou de sages coupons de rentes?»Le temps de lui serrer la main, il n’y pensait plus. Il descendit les étages, lança de loin dans la rue un coup d’œil circonspect, et partit d’un pas allègre, car il s’était bien gardé de venir dans un de ses équipages et de faire stationner sa livrée devant la porte du leader le «l’Extrême-Centre».Celui-ci, pourtant, tirait le chèque de dessous l’encrier de bronze, le regardait d’un air sombre.—«Au porteur,» lut-il. «Mais il a certainement inscrit mon nom sur le talon, le roublard! Et puis ... sait-on jamais? Ça pourra me gêner si je deviens ministre. J’aurais dû demander deux cent mille.»Le regret empoisonnait la satisfaction de Pavert. Le nabab n’eût pas marchandé. Pourquoi y avoir mis de la pudeur?—«Tonnerre de chien!» s’écria le député en tapant du poing sur son bureau. «Comment imaginer aussi qu’il avait de quoi les mater tous? Je n’ai plus eu mes moyens quand je l’ai vu si calé. Porter ce joli truc à la tribune! Plus d’un, à la Droite, aurait fait la commission pour rien.»C’était exact. Cependant, Renaud de Valcor tenait à Eugène Pavert, et, pour son compte, se félicitait pleinement de la transaction. Il fallait un metteur en scène de cette trempe pour donner au coup de théâtre tout l’éclat, tout le retentissement possibles. Dans les couloirs de la Chambre, on disait crûment, entre copains, du leader de «l’Extrême-Centre»: «Il a de la g ...»C’est à cause de cette qualité que Valcor l’avait choisi.Il en eut pour son argent.On n’a pas oublié cette séance mémorable.La veille, les journaux du soir, et, le matin, ceux de la première heure, avaient publié le rapport des experts, déclarant authentique la fameuse lettre. Le Palais-Bourbon, avec l’affluencedes gens à ses portes étroites, ressemblait à une fourmilière quand les insectes se pressent aux trous qui y donnent accès. En dedans, les tribunes regorgeaient de monde. Tous les députés étaient à leur poste. On allait donc voir exécuter ce fameux marquis, cet homme légendaire, cet aventurier de haut vol. Son effondrement, d’ailleurs, ne diminuait en rien l’excitant attrait de son énigmatique aventure. Au contraire. S’il n’était pas l’héritier légitime du vieux et illustre nom qu’il portait, qui était-il? Le roman se corsait. Les paris étaient ouverts, comme pour ces feuilletons à réclame sensationnelle, qui, en d’immenses et impressionnantes affiches, promettent des primes à qui saura prévoir le mystère de leurs personnages et les péripéties de leur dénouement.Le débat sur son élection commença par des escarmouches.Des honorables de la Gauche tentèrent de prouver que l’or de ce richissime personnage avait été son premier agent électoral.D’autres, de la Droite, vinrent le montrer comme la providence de sa province, et demander si les bienfaits répandus sur un pays laborieux et pauvre disqualifiaient un citoyen, l’empêchaient de représenter cette vaillante population maritime, dont il prenait à cœur le bien-être et les véritables intérêts.Les uns parlèrent d’obscurantisme, d’une coalition de curés, citèrent un prédicateur de village qui, dans un sermon, avait indirectement enjoint à ses ouailles de voter pour le marquis.Les autres vantèrent la tradition, l’héritaged’un passé glorieux, le rôle tutélaire des anciennes familles.Mais un ministériel aborda le fond des choses, le côté brûlant de la discussion.—«Messieurs, sans anticiper sur un jugement qui sera prononcé dans une autre enceinte,» s’écria-t-il avec une fausse réserve, «nous venons d’avoir, depuis hier, des indications après lesquelles nous ne saurions accueillir sans inquiétude et sans défiance la personnalité qui prétend occuper ici un siège. Nous n’avons pas à discuter cette personnalité. C’est affaire, pour le moment, au Tribunal civil. Souhaitons que cela ne soit pas prochainement du ressort de la Cour d’assises. Mais cette seule éventualité ...»Un épouvantable brouhaha coupa ce discours.La tempête était déchaînée.La Droite huait l’orateur, criait:—«Assez! C’est un scandale! A l’ordre!»La gauche applaudissait en tonnerre.Au Centre, on vit une haute silhouette se dresser, une tête chevelue s’agiter, un bras se tendre vers le bureau:—«Je demande la parole!...»C’était Eugène Pavert.Son intervention étonna tellement qu’un silence relatif se produisit.A la tribune, le ministériel reprenait:—«Quand un homme arguë une pièce de faux et qu’elle ne l’est pas, n’en peut-on conclure que cette pièce est singulièrement menaçante pour lui? Et quel est alors le faussaire, sinon ...—Assez!» criait-on. «Pavert! Pavert!»Car on ne se souciait pas d’un développement prévu. Tandis que chaque parti se demandait, non sans inquiétude, quelle surprise lui réservait l’équilibriste de «l’Extrême-Centre.» Sur qui allait-il frapper? Jusqu’à présent, il s’était montré valcoriste notoire. Allait-il offrir, après le rapport des experts, une éclatante abjuration? Ou ferait-il surgir quelque dessous, favorable, contre toute vraisemblance, au champion des vieux partis? S’il s’obstinait, il pouvait peut-être arrêter la déroute. S’il lâchait Valcor, c’en était fait de cet étrange destin. L’appoint de son groupe consoliderait le bloc de la Gauche contre une Droite ébranlée. L’invalidation devenait certaine. Nul ne croirait plus au marquis. L’aventurier resterait, qui n’aurait alors qu’à disparaître.Pavert commença.Pour la première fois de sa vie, il fut bref. Ayant quelque chose à dire, par hasard, il se garda bien de le noyer dans des mots.Quel Démosthène eût produit pareil effet?Lorsqu’il leva une simple feuille blanche, parlant de ce vulgaire petit accident commercial, une marque de fabrique filigranée dans du papier, un silence de mort plana dans l’hémicycle. La stupeur, l’attention, sur les bancs et dans les tribunes, suspendaient les cœurs passionnés. Mais, quand il raconta l’intimidation de l’expert, les manœuvres du juge d’instruction et du Procureur Général, quand il fit remonter l’inspiration de ces manœuvres jusqu’au Gouvernement, quand il prit à partie, directement, leGarde des Sceaux, mettant celui-ci au défi de le contredire, les forces orageuses se déchaînèrent, et plus violemment que la première fois. Ce fut un de ces tumultes où les voix furieuses, les battements de pupitres, les cris d’animaux, les menaces, les injures, les hurlements de victoire, les rugissements de rage, font d’une assemblée parlementaire un tableau d’humanité plus lugubre, sinon plus tragique, qu’un champ de bataille.Quand enfin l’épuisement fit tomber une espèce de calme sinistre sur ce délire, le résultat de cette frénétique séance commença de se dessiner. C’était, pour le marquis de Valcor, un extraordinaire succès personnel. Il avait cessé d’être en cause. Pas une voix ne s’élevait plus pour demander son invalidation. Les passions politiques, déchaînées d’abord sur son nom, laissaient maintenant ce nom s’élever, planer sur le débat, comme devenu tout à coup intangible.Le Gouvernement était sur la sellette, et c’était un morceau plus savoureux à dévorer que le nouvel élu du Finistère.Si le Cabinet ne tomba pas, c’est que Pavert, pour des raisons à lui, n’avait pas transformé sa question en interpellation. Mais le Ministère pressentait, qu’épargné aujourd’hui, il n’en tomberait, prochainement, que de plus haut.Le Président du Conseil montrait une face livide. Son attitude était d’autant plus piteuse que l’attaque le trouvait désarmé. Le malheureux ne connaissait rien du filigrane. Il en restait à la conversation triomphante avec le Garde des Sceaux et au rapport des experts.Quand le leader de l’«Extrême-Centre» entrepritsa démonstration, le chef du Cabinet sourit, haussa les épaules, et souffla vers son collègue de la justice:—«Démentez.»L’autre se recroquevillait, aplati comme sous une massue, non point pâle, mais couleur de brique et les yeux hors de la tête. Il feignit de ne pas entendre. Lorsque enfin, poussé, hissé à la tribune, il dut donner une explication, il se contenta de déclarer, au milieu d’une tempête de sifflets et de vociférations, que les faits apportés par l’honorable M. Pavert paraissaient invraisemblables, mais qu’il allait ouvrir une enquête. Il insinua qu’on devait se méfier de telles manœuvres, surtout en considérant la fortune immense qui pouvait acheter tous les témoignages et toutes les consciences.A cette perfide parole, une certaine agitation se produisit sur un point de la galerie, au-dessus des tribunes. C’était Baillegean qu’on expulsait, pour une tentative de bruyante protestation. L’expert promena dans les couloirs sa conscience indignée.Cependant, à la tribune, le Garde des Sceaux, assailli par de fauves hurlements, eut une inspiration qui faillit devenir funeste à Valcor.—«On vous joue,» cria-t-il en se tournant vers la Droite, «On vous apporte une fable qui ne résistera pas à la vérification. Elle ne saurait être soutenue jusqu’à demain. Mais qu’importe demain? Aujourd’hui, dans l’entraînement de la passion, vous aurez validé une élection scandaleuse. C’est tout ce qu’on veut vous arracher par la plus habile des surprises. Dans vingt-quatreheures, vous verrez clair. Trop tard! Ceux mêmes qui auront fait de vous leurs dupes riront ouvertement de votre crédulité. Leur résultat sera atteint. Une coalition d’imposture, soudoyée par des flots d’or, aura étouffé la justice dans une Chambre française. Et le pays consterné contemplera, parmi ses législateurs, le plus audacieux des aventuriers. Vous aurez fait triompher, messieurs, la plus grande mystification du siècle.»Quand le Garde des Sceaux descendit de la tribune, ses collègues du Ministère le félicitèrent vivement.Le silence relatif, tout à coup tombé sur cette assemblée en délire, indiquait avec quelle force l’argument avait porté. On le pesait. On réfléchissait. Si, après tout, l’histoire du filigrane était fausse? On ne pouvait y aller voir. Le Garde des Sceaux la démentait. Était-il, par hasard, de bonne foi? Mais qui l’était, dans cette affaire, où le parti pris devenait plus exigeant que le besoin de savoir, et où certains s’attacheraient le bandeau sur les yeux plutôt que de constater ce qu’ils niaient depuis des mois. Entêtement, esprit de caste, prestige d’une fascinante individualité, et tant d’autres éléments obscurs mêlés aux sentiments que soulevait cette aventure extraordinaire. A côté de valcoristes convaincus, il y en avait d’autres qui eussent persisté à défendre le héros du jour, même si, consciemment ou non, ils en étaient venus à douter de son bon droit.Elle s’achevait, cette séance, dans un accablement anxieux et lourd.On vota.Une petite minorité avait bien proposé le renvoi de la discussion, pour éclaircir cet incident du filigrane. La Chambre s’y était opposée en masse. Valcoristes et antivalcoristes voulaient profiter de l’échauffement de l’heure, chaque parti pensant qu’il en devait bénéficier. Les premiers se disaient: «Après le coup de théâtre du filigrane, il sera validé.» Les seconds: «Après le raisonnement du Garde des Sceaux, qui oserait marcher à fond, sinon les enragés et les vendus?»La fastidieuse cérémonie du scrutin à la tribune étant terminée, les deux camps s’étonnèrent quand le Président déclara qu’il fallait procéder à un pointage.Il était près de neuf heures du soir. Une lassitude accablait la salle. Beaucoup de députés s’en allèrent se réconforter à la buvette, puis revinrent, agressifs et bruyants de nouveau.Enfin, vers neuf heures et demie, le résultat du vote fut proclamé. Les valcoristes l’emportaient. La majorité ratifiait l’élection. Renaud, marquis de Valcor, était député.Ce vote, commenté le lendemain par tous les journaux du monde, parut un jugement anticipé de la fameuse Affaire.Ce n’était pas seulement un siège à la Chambre qu’obtenait le personnage énigmatique et discuté. C’était la reconnaissance éclatante de ses droits, de son titre. C’était, du même coup, la revanche des calomnies déversées à cause de lui sur l’aristocratie française. Elle revendiquait hautement comme sien, cette aristocratie,un être d’initiative et d’énergie, explorateur intrépide, véritable fondateur d’une industrie essentielle, jusque-là laissée à des exploitations hasardeuses, destructrices. La noblesse moderne, tant décriée pour son inertie, pour son inadaptation sociale, trouvait en Valcor le champion qui la relevait. N’était-ce pas pour cela, précisément, qu’une cabale infâme s’efforçait d’avilir ce héros, de contester le vieux sang de ses veines? On avait joué du sénile Plesguen. Fantoche qui, sans le savoir, sans le vouloir, faisait le jeu des pires adversaires de sa caste. Mais aujourd’hui enfin la lumière éclatait, les intrigues ténébreuses apparaissaient dans toute leur vilenie, avec cet incident du filigrane.Les feuilles réactionnaires firent entendre de véritables hymnes de victoire, non seulement au lendemain de la validation, mais surtout lorsque, après enquêtes et contre-enquêtes, il fut prouvé que les faits apportés à la tribune par Eugène Pavert étaient incontestables.Tout ce qu’il avait dit était exact.Exacte, la composition de l’encre, qui assignait à l’écriture une date de moins de douze mois.Exact, le filigrane qui faisait remonter à deux ans au plus la fabrication du papier.Exacte, la pression inqualifiable exercée sur l’expert par le juge d’instruction, obéissant au Procureur Général, qui lui-même prenait son mot d’ordre dans le cabinet du Ministre.Le marquis de Valcor attendit, sans se montrer,—mais non sans alimenter l’enthousiasme de la presse, desapresse, à lui, qui éprouva sonadroite et généreuse reconnaissance,—le silence humilié de ses ennemis et l’épanouissement de son apothéose. Puis, un jour,—un beau jour de novembre, vif, clair et fin, où s’annonçait une séance intéressante à la Chambre, il se rendit pour la première fois au Palais-Bourbon.Il ne s’y rendit pas de trop bonne heure, afin que l’hémicycle fût plein et les tribunes bien garnies.Dans une de celles-ci, sa fille Micheline montrait sa beauté pure et fière, qui faisait sensation.Sa mère, de plus en plus malade, ne l’accompagnait pas. Elle était venue avec une parente âgée, une grande dame, la duchesse de Servon-Tanis, cousine de son grand-père maternel,—une vieille «sang-bleu», qui tenait la famille à distance depuis le scandale de l’Affaire, mais qui, aujourd’hui, ne craignait pas de s’en rapprocher. Sa présence authentiquait mieux que de séculaires parchemins la noblesse du nouvel élu.L’altière personne et sa ravissante compagne attiraient tous les regards, par la réunion des prestiges les plus séduisants du monde chez la femme: la grâce radieuse d’un jeune visage, une fleur admirable de distinction sous des cheveux blancs, et la plus sûre élégance de toilette, conforme à l’âge respectif, à l’endroit, à la circonstance.Mais, à la porte de droite, un homme parut. Aussitôt, députés et public n’eurent d’yeux que pour lui.Le marquis de Valcor entrait.On le vit s’arrêter un instant, sans hésitation ni gaucherie, sans arrogance non plus, tandis qu’il choisissait de loin, parmi les places restées libres, celle où il irait s’asseoir.Sa tenue, l’expression de sa physionomie, étaient d’une aisance parfaite, bien qu’il se sentît le point de mire de l’énorme assemblée.Pendant la première seconde, où l’effet de son apparition suspendit tout, ceux qui ne le connaissaient pas encore de vue examinèrent avidement ce rare type d’homme. Sa haute taille, dans l’impeccable redingote fleurie d’un œillet blanc, sa tête superbe, son air de supériorité tranquille, l’intellectualité puissante, la volonté indomptable, empreintes sur ses traits, en imposèrent aux plus récalcitrants.La Droite entière se leva et l’acclama de cris et de battements de main.Les murmures et les huées de la Gauche ripostèrent un instant, mais sans conviction.C’était un spectacle tellement significatif que les farouches socialistes eux-mêmes le contemplaient comme une scène de théâtre bien machinée: toute cette fraction de la Chambre, représentative d’idées anciennes et d’une grandeur disparue, saluant, frémissante et debout, cet être vraiment fait pour incarner les fiertés de race, avec les traditions d’aventures, de hardiesse et de conquête.Devant cette embarrassante ovation, le marquis de Valcor n’eut pas le mauvais goût de répondre par des gestes de souverain, non plus que la maladresse de s’y soustraire par un effacementconfus. Il eut, vers les collègues qui l’applaudissaient, un long regard de reconnaissant orgueil. Puis, sans trop de lenteur ni trop de précipitation, d’un pas direct, et comme sûr du terrain qu’il foulait pour la première fois, il s’avança, monta quelques gradins, et prit place à l’extrémité d’un banc, au milieu même de la Droite.Dans la tribune, Micheline essuyait furtivement les larmes radieuses qui menaçaient de déborder ses longs cils.«Ah! si Hervé était seulement ici!...» songeait-elle. «S’il assistait à une telle victoire!...»Et, comme un écho, un de ces échos de silence que nulle oreille ne perçoit, mais dont les vibrations ébranlent mystérieusement les cœurs, un soupir presque semblable s’exhalait, éperdu, là, plus bas, dans cette arène brûlante, où fermentaient tant d’intérêts et de passions.Qui l’eût deviné, ce soupir, arraché au triomphateur par une pensée d’amour? Ce soupir gonflant, avec un nom de femme, cette poitrine, si calme en apparence, sur laquelle, maintenant, Renaud de Valcor croisait les bras?N’était-il donc pas satisfait, le vainqueur du jour? Ne triomphait-il pas des êtres, du sort et des plus effrayants obstacles qui puissent entraver une destinée humaine? Ne rêvait-il pas quelque domination nouvelle, sur ce champ de la politique, où il arrivait en favori, en chef?Les bravos qui l’avaient accueilli s’éteignaient à peine. Les beaux yeux étoilant les tribunes ne se déprenaient pas encore de sa mâle séduction. L’âcre encens de la jalousie flottait vers ses narines, de tous les coins de cette salle, pleined’hommes souhaitant de vivre l’heure qu’il vivait.Et lui, n’avait dans l’âme qu’un appel, qu’un cri, qu’un désir:«Gaétane!... Où est-elle?... Ah! que n’est-elle ici!...»Fin de:LE MARQUIS DE VALCORPremière Partie de:LE MASQUE D’AMOUR
COUP DE THÉATRE
IL ne faut pas que le marquis de Valcor soit validé. Cette élection n’a pas une signification simplement personnelle. Vous savez bien ce qu’elle représente, mon cher Garde des Sceaux?»
L’homme qui parlait en ces termes au Ministre de la Justice n’était rien moins que le Président du Conseil, Ministre de l’Intérieur.
—«Parbleu!» s’écria son interlocuteur. «Cette satanée affaire a pris des proportions telles que le triomphe des valcoristes serait un succès pour la réaction. L’entrée de Valcor à la Chambre équivaudrait à une mise en minorité du Cabinet. D’ailleurs, les deux choses se suivraient de près. Vous n’en doutez pas plus que moi.
—Alors, que comptez-vous faire?
—Peu de chose.
—Comment, peu de chose?» cria l’autre en bondissant.
Le Garde des Sceaux prit un air sagace et posa le doigt sur une serviette de maroquin, placée par lui, à son entrée dans la pièce, sur le bureau de son collègue.
—«Savez-vous ce que j’ai là, mon cher Président?
—Non.
—Le rapport des experts sur la fameuse lettre que le marquis arguë de faux.»
Le chef du Cabinet bondit.
—«Ah!... enfin terminé! Eh bien?
—Les experts sont unanimes. L’écriture est celle de Valcor.»
Les deux hommes politiques, échangeant un regard de férocité triomphante, savourèrent leur joie durant une minute muette et silencieuse. Puis le Ministre de l’intérieur ergota:
—«L’écriture de Valcor ... Duquel? Du vrai ou ... de l’autre?
—Peu importe!
—Je sais bien. Le résultat immédiat est que cette pièce est authentique, et que l’accusation va en tirer tout le parti qu’elle prétend possible. Notre adversaire est battu sur ce point capital. Le procès au civil va être repris. Tout cela est parfait. Mais enfin, les experts ont-ils eu, pour point de comparaison, l’écriture ancienne du marquis, alors qu’il n’y avait pas de doute sur sa personne, avant son premier départ d’Europe? Existe-t-il des documents de cette époque-là?
—Il n’en manque pas. Les experts constatent dans leur rapport ...» (Ici le Garde des Sceaux tira un papier de sa serviette.) «... que l’écriture du marquis, à l’âge de vingt à vingt-deux ans, c’est-à-dire avant qu’il partît pour son voyage d’exploration, est identique,—sauf de faibles modifications,—à celle de l’homme qui passe pour lui à l’heure actuelle. Mais n’est-ce pas dans l’ordre des choses? Un gaillard de cette audace et de cette force, décidé à se substituer à son noble sosie, a dû commencer par imiter son écriture. Aussi, que le personnage en question soit simple ou double, ce n’est pas affaire aux experts de conclure. Nous verrons cela jugé au civil, et, sans doute, ensuite, au criminel. Ce qui donne une immense valeur à cette lettre, c’est sa date. Elle fut tracée pendant la période obscure où s’accomplit la substitution, si un tel crime eut lieu. Elle indique nettement l’existence d’un individu ressemblant,comme un frère, au marquis de Valcor. Elle est de la main de celui-ci. Cependant, aujourd’hui, ne pouvant l’expliquer, il la dénie, l’arguë de faux. Sur ce point, le voici confondu. C’est un coup dont il ne se relèvera pas dans l’opinion, arrivât-il même,—ce qui n’est plus vraisemblable,—à gagner son procès.»
Au cours de cette explication, le Président du Conseil marquait, par de fréquentes inclinations de tête, la parfaite logique et l’évidente clarté de ce qu’il entendait.
—«Savez-vous,» reprit-il, «ce que je vais vous demander, mon cher ami? Gardez secret ce rapport pendant quelques jours. Quand je dis«secret», j’entends que vous ne le rendiez pas officiel. Les indiscrétions ne me gêneront pas, au contraire. La nouvelle va filtrer au Palais, dans les couloirs de la Chambre, dans la presse et le pays, que ce fameux «bordereau»—puisque c’est le nom qu’on lui donne, par un rapprochement tout au moins ingénieux—est authentique, malgré l’éclatante dénégation de l’intéressé. Cela va chauffer l’opinion, d’autant plus que tout le monde le dira sans que personne puisse l’affirmer. Rien ne rend plus fiévreux l’état d’âme du public.
—Et puis,» interrompit le Garde des Sceaux, «un peu avant que soit discutée l’élection ...
—La veille même ...
—Soit, la veille même, ou le matin, nous faisons éclater la bombe. C’est là une tactique admirable.
—Vous voyez d’ici le désarroi de ses partisans à la Chambre? Ils n’auront pas le temps de se ressaisir, de s’entendre. La plupart, découvrant son indignité, le lâcheront avec éclat. Ce sera un effondrement.
—Et quel camouflet pour la Droite, qui s’appuie sur de pareilles branches pourries, qui met son espoir en de tels champions!»
Les deux Ministres exultaient.
Enfin, on allait en finir avec cette affaire Valcor! Jamais les vieux partis ne s’en relèveraient. Voilà donc la noblesse! Un de ses noms les plus fiers tombait au ruisseau. Celui qui le revendiquait ne valait guère mieux que l’imposteur. Marc de Plesguen, fauteur du scandale, pouvaitramasser la couronne aux feuilles d’ache alternées de perles, il ne ferait qu’y ajouter sa propre boue. Sa caste le vomirait. Il lui assénait le pavé de l’ours pour la débarrasser d’un parasite qui ne la gênait pas.
—«Mais qui le gênait, lui, car il détenait son héritage.
—Parbleu! Ces gens-là ne connaissent que la loi de l’égoïsme, la politique individuelle.
—Ils prétendent qu’ils ont fait la France. C’est la France qui les a faits. Et quand elle se détourne d’eux, voyez ce qu’il en reste.»
Sur ce mot, M. le Ministre de la Justice prit sa serviette de maroquin, serra la main de son Président avec une vigueur qui disait leur commune joie. Puis il sortit, tête haute, radieux.
Sans doute, il pensait être un de ceux qui «font la France», suivant son expression. Du moins lui semblait-elle fort bien faite, tant qu’elle se laissait gouverner par lui et par ses amis.
Comme le hasard d’une rue barrée détournait l’Excellence de son chemin, tandis qu’il revenait de la place Beauvau, sa félicité s’accrut de passer sous certaines fenêtres de la rue Boissy-d’Anglas. Il reconnut la maison où demeurait un chef de groupe, jouissant à la Chambre de quelque autorité, le nommé Eugène Pavert, homme intelligent et éloquent, mais peu scrupuleux et d’une ambition effrénée.
Pavert était le leader d’une petite fraction du Centre, dont il jouait comme d’un appoint dans ces circonstances où vingt voix suffisent à déplacer une majorité. A certains jours, ce personnageavait tenu des ministres à sa merci et s’était trouvé pour une heure l’arbitre de l’État.
En ce qui concernait l’affaire Valcor, il ne pouvait plus prendre ce rôle de balancier, s’étant lié les mains par un engagement à fond avec la Droite. On prétendait même qu’il avait touché un chèque, un de ces chèques qui sont entrés dans l’histoire politique de la France, comme les drapeaux pris à l’ennemi entraient jadis aux Invalides, et qui en tapissent la voûte.
On croyait Pavert à la solde du marquis, parce que jamais on ne l’avait vu prendre une attitude si décisive. Le Cabinet actuel ne lui pardonnait pas cette défection ouverte et sans retour possible. Et c’est pourquoi le Ministre de la Justice, songeant à la déroute prochaine de cet adversaire, à la fois redouté et méprisé, mais surtout exécré, levait un regard qui dardait toutes les flèches de l’ironie vers les fenêtres de certain appartement, rue Boissy-d’Anglas.
Qu’eût-il pensé s’il avait—non pas vu, car le spectacle n’aurait eu pour lui rien de surprenant,—mais entendu, ce qui se passait au delà de ces fenêtres, d’ailleurs soigneusement closes et voilées de blancheurs élégantes?
Dans le cabinet d’Eugène Pavert se tenaient trois personnes: le maître du logis, le marquis de Valcor, et un individu à mine d’employé médiocre.
Ce dernier,—du même geste que, tout à l’heure, le Garde des Sceaux, chez le Président du Conseil,—tirait des papiers d’une serviette. Mais la serviette était en moleskine, et les papierstout autres que ceux dont se réjouissait le Gouvernement.
Rien en apparence de plus inoffensif que ces documents. L’un était une simple feuille blanche. L’autre, une fiche portant l’adresse d’une grosse maison de papeterie et quelques signes vagues ressemblant à une marque de fabrique.
—«Parlez, Baillegean,» dit le marquis, «Monsieur Pavert vous écoute.»
Le leader du petit groupe qu’on appelait par raillerie «l’Extrême-Centre», paraissait effectivement tout oreilles.
C’était un homme de trente-huit à quarante ans, chevelu et barbu comme un fleuve, l’air fougueux, même au repos, assez médiocre en somme, mais qui se croyait du génie parce qu’il exerçait par la parole une influence immédiate et facile. Il possédait les dons physiques de l’éloquence: la voix, le mouvement, l’expression, la verbosité, avec cet on ne sait quoi de magnétique dont une foule est subjuguée sans avoir besoin de comprendre, surtout même lorsqu’il n’y a rien à comprendre.
En ce moment, carré dans un fauteuil,—les épaules en arrière, les bras croisés, le regard coulant de haut,—même sans ouvrir la bouche, il était significatif, comme un acteur qui «joue» ses silences. N’ayant pas grand’chose en dedans de lui-même, il ne s’y repliait jamais. Toute sa personne paradait sans cesse en dehors.
—«Eh bien, voici ... monsieur le député,» commença celui que Renaud avait nommé Baillegean. «Je vais tout vous dire. C’est ma carrièreque je jette à l’eau. Mais ma conscience ...
—Ah! assez, Baillegean,» interrompit le marquis avec un sourire dédaigneux. «Les compensations que vous avez acceptées doivent refréner, sinon votre conscience, du moins votre langue. Passez au fait.»
Baillegean eut une inclination déférente vers M. de Valcor, qui, enfoncé sur le divan de cuir du cabinet de Pavert, fumait tranquillement un cigare. Puis il reprit, se retournant vers son auditeur:
—«Monsieur le député sait que je suis expert-chimiste près le Tribunal. Or, il y a deux ou trois semaines, je fus appelé par le juge d’instruction chargé de l’enquête préalable sur la pièce qu’on appelle le «faux Valcor», et que le public a surnommé «le bordereau» par analogie avec ...
—Passez, Baillegean, passez!» fit une voix nerveuse, venue de l’angle du divan de cuir.
—«Le juge d’instruction me confia la fameuse lettre, m’enjoignant de l’examiner au double point de vue de l’encre et du papier. Quant à l’écriture, mes collègues spéciaux avaient déjà donné leurs conclusions.
—Dites-les tout de suite à monsieur Pavert, ces conclusions, Baillegean.
—Les trois experts en écriture qui ont travaillé sur la pièce sont unanimes. Ils certifient qu’elle émane de la main de monsieur le marquis de Valcor, et qu’elle remonte à la période de son premier voyage en Amérique, c’est-à-dire à la date qu’elle porte, soit 1880.»
Pavert sursauta. Son regard effaré chercha les yeux de Renaud. Celui-ci fit un geste de la main,comme pour dire: «Attendez seulement un peu.»
—«J’emportai la pièce,» poursuivit le narrateur, «et je la soumis à l’expertise. D’abord, pour l’encre. Vous savez comment nous procédons, monsieur le député. Nous enlevons avec une pointe de canif un fragment de caractère, moins d’un millimètre carré, et nous le soumettons à l’analyse chimique. Je trouvai que la proportion de couperose verte, ou sulfate de fer ...
—Le résultat, Baillegean, le résultat,» reprit la voix impatiente.
—«Le résultat!» s’écria le petit expert, dont le discours bondit en avant comme un cheval piqué qui fait une lançade. «Le résultat ressortait clair comme le jour. Cette encre-là était relativement fraîche. Ce n’étaient pas des années, mais à peine des mois, qui avaient pu s’écouler depuis la fabrication du document.
—Bigre!» s’écria Pavert.
—«Quant au papier, c’était plus rigolo encore. Sa teinte jaunâtre, qui devait lui donner l’air vieux, provenait d’une adroite suspension dans de la fumée. L’analyse chimique démontrait ça aussi. Mais point n’en était besoin. Le filigrane prouvait que ce papier-là n’avait pas deux ans d’existence. C’est un papier à lettres dont on se sert depuis trente ans peut-être dans la famille de Valcor, avec le même format, le même chiffre. Mais la maison qui le fabrique, en passant à un autre propriétaire, a changé son filigrane il y a dix-huit mois.
—Fichtre!» s’exclama Pavert.
Il se dressait sur son siège, les yeux désorbités.
—«Si monsieur le député veut voir ...» ajouta l’expert, qui se leva.
Il se dirigea vers la fenêtre, en élevant sa feuille de papier blanc contre le jour.
Le leader de «l’Extrême-Centre» le suivit. Et l’expert fit sa démonstration, tandis que, sans bouger de sa place, Renaud continuait à fumer son cigare, levant vers le plafond des yeux rêveurs, l’esprit comme détaché de cette scène.
Pavert, nature exubérante, lançait des «Nom d’un chien!... Parbleu!... Épatant!... Pas de doute!... Un enfant ne s’y tromperait pas.»
Puis il revint à sa place en gesticulant, s’assit, et demanda à l’expert:
—«Mais vous avez déjà remis votre rapport aux magistrats?
—Parfaitement.
—Eh bien, qu’est-ce qu’ils ont dit? Ça a dû leur en flanquer, une tape.»
Ici, le marquis intervint, non plus pour presser, mais pour ralentir:
—«Racontez la scène comme elle s’est passée, Baillegean.»
Celui-ci reprit:
—«J’ai couru trouver le juge d’instruction. Vous pensez si je brûlais de raconter ma découverte. Je tenais la clef de l’Affaire. Les autres n’y avaient vu que du feu. Le faux éclatait. J’arrivai tout chaud, tout bouillant.—«Monsieur le juge d’instruction, voilà. L’encre date de moins de six mois, et le papier de moins de deux ans. Il a été maquillé à la fumée. Le document a été fabriqué de toutes pièces. On a merveilleusement imité l’écriture du marquis de Valcor, puisquetrois de mes confrères ont pu s’y tromper. Mais enfin, on l’a imitée. Je vais vous en donner la preuve matérielle, irréfutable.»
—Bon!... Alors ... le juge?» suggéra Pavert, haletant.
—«Le juge ... Il est devenu vert. Il s’est mis à crier:—«Vous êtes fou, Baillegean, vous êtes fou!—Mais non, monsieur le juge. D’ailleurs, il n’y a qu’à regarder. Ce n’est pas une opinion que j’apporte ici. C’est un fait. Voulez-vous voir par vous-même?—Je n’ai pas besoin de voir,» me dit-il. «Il y a autre chose que j’ai vu, et qui rend ceci impossible.—Mais quoi donc, monsieur le juge?—Vous le savez comme moi, Baillegean,» me dit-il. Il tremblait presque, la sueur lui coulait sur les joues.—«Voyons, Baillegean, vous n’allez pas faire une chose pareille ... Vous savez que c’est un crime, mon pauvre garçon ...» Je finis par comprendre qu’il me croyait payé pour affirmer ce que j’affirmais. Naturellement, je me défendis comme un beau diable. Mais lui, déclarait:—«Vous ne ferez admettre ça par personne, Baillegean. La pièce est conforme à la photographie qui en fut prise, voici plus de trois ans aujourd’hui, dans la maison Perez Gonzalez. Cette maison reconnaît la lettre, qui est restée vingt ans dans ses archives, et dont nous lui avons envoyé une autre photographie, faite ici même, depuis que le document nous est parvenu. Un nommé Escaldas, le même qui a pris la photographie de l’original en Bolivie, le certifie authentique. On sait par quelle voie ce papier a passé avant de tomber entre nos mains. Vous voyez bien, mon ami, que votreexpertise est le résultat d’une erreur, à moins qu’on ne la suppose celui d’un calcul. Si vous continuez à la soutenir, vous risquez gros. Réfléchissez bien, Baillegean.»
—«Mais il voulait vous clore la bouche, ce gredin!» cria Pavert.
—«Je commençais à m’en apercevoir,» reprit l’expert-chimiste. Mais je continuais à faire la bête.—«Attendez,» me dit le juge d’instruction. «Puisque vous vous entêtez dans l’absurde, mon pauvre Baillegean, je vais aller demander l’avis de monsieur le Procureur Général. Nous verrons s’il m’autorise à prendre au sérieux de pareilles fantaisies.» Sur ce, le voilà qui part, très agité, et qui descend au Parquet. Je perdais l’espoir de le voir remonter ce jour-là, tant ce fut long. Enfin, il se ramène. Non plus pâle et hors de lui comme avant, non plus avec des phrases entortillantes: «Mon pauvre Baillegean, mon ami, etc.» Mais rogue et assuré, comme le chien du commissaire. «Voilà,» me dit-il, «dans votre intérêt, renoncez à votre thèse. Elle est formellement contredite par toutes les données de l’enquête. Quelqu’un se trompe. Et si ce n’est pas vous, il faudrait donc admettre que ce sont tous les témoins, la banque Rozalez, les magistrats de Paris, ceux qui ont instruit à La Paz par commission rogatoire, et par-dessus le marché les trois experts, vos collègues. Donc, Baillegean, choisissez: ou vous examinerez mieux ce document, et l’on vous tiendra compte de votre bonne volonté ...»
—«Les canailles!...» gronda Pavert.
—«... Ou nous renoncerons à nous servir devotre science, que nous avons lieu de tenir pour suspecte.»
—«Qu’avez-vous répondu?» demanda le député.
—«Que j’avais expertisé la pièce en toute conscience. Et qu’il était inutile d’attendre un autre travail de moi sur ce document, puisque je ne pouvais y voir que ce que j’y avais déjà vu.
—Bravo, monsieur Baillegean! Et ensuite?
—Ensuite, j’ai pensé que cette histoire intéresserait monsieur le marquis de Valcor, et je suis venu la lui raconter.
—Vous ne le regrettez pas, je parie?» s’écria Pavert avec un gros rire.
—«On ne doit jamais regretter de suivre sa conscience,» riposta l’expert-chimiste avec une dignité falote, qui amusa M. de Valcor lui-même.
—«Eh bien! mon brave Baillegean,» fit le marquis, «puisque votre conscience a été l’alpha de votre discours, trouvez bon qu’elle en soit l’oméga. Vous ne pouvez mieux terminer. Merci d’avoir si nettement exposé les choses. Et maintenant, au revoir. J’ai à causer avec monsieur Pavert.»
Le spécialiste, se voyant congédié, replia sa serviette en moleskine.
—«Un instant,» dit le marquis. «Veuillez nous laisser les pièces de comparaison: le nouveau et l’ancien papier à lettres, la note relative à la modification du filigrane.»
Baillegean n’avait sans doute rien à refuser à celui auquel le liait ... sa conscience,—peut-êtreaussi sa gratitude et son intérêt. Il étala sur le bureau de Pavert les papiers demandés. Puis il salua, et sortit.
Lorsqu’il se trouva seul avec le chef de «l’Extrême-Centre», M. de Valcor quitta sa position nonchalante sur le divan de cuir. Il se leva, vint jeter le bout de son cigare dans la cheminée, où flambaient les premières bûches d’automne, puis, se plantant devant le député, il le regarda au fond des yeux, et lui dit:
—«Eh bien?»
L’autre s’était ressaisi, tâchait de dominer son emballement. Il devinait à peu près ce qui allait suivre, et pensait que tout son sang-froid ne serait pas de trop pour en tirer le meilleur parti possible.
—«Eh bien, mon cher marquis, je vous félicite de grand cœur. Je ne doutais pas, vous le savez, de votre bon droit. Je l’ai proclamé jusqu’à compromettre mes intérêts politiques. La preuve en est faite désormais. Vous m’en voyez le plus heureux des hommes.
—La preuve en est faite,» répéta sardoniquement Renaud, «La preuve en est étouffée, vous voulez dire.
—Bah! on ne met pas une chandelle comme ça sous le boisseau.
—Judiciairement, elle y est. On va publier le rapport des experts, déclarer qu’il n’y a pas lieu de poursuivre pour le faux, passer outre au procès. Me voilà condamné dans l’opinion, avant même que soient repris les débats de mon affaire au civil. Le témoignage de Baillegean?... Il sera récusé devant n’importe quel tribunal.On déclarera que l’homme est fou ou vendu. Vous avez vu s’étaler le système. Deux camps pourront s’organiser de nouveau en France, sur ce point comme sur le fond. Il y aura des milliers de gens qui discuteront sur un chiffon de papier, et pas un ne l’aura vu. Faire examiner de bonne foi la pièce par une personne compétente sera plus difficile que réunir cent mille gens passionnés qui seront prêts à se faire hacher pour la déclarer authentique. Mais, avec tout cela, je serai invalidé dans six jours, et condamné au bagne dans six mois.»
Cette boutade fit rire Pavert.
—«Alors?» dit-il. «Je vous vois venir, mon cher collègue. Car vous êtes mon collègue. Vous ne doutez pas de votre validation?
—Non, puisque c’est vous qui me l’obtiendrez.
—Ah! ah!... Vous comptez sur la politique plus que sur la justice, je le vois.
—Oh! la justice ...
—Nous la connaissons. Eh bien, marquis, qu’attendez-vous de moi?
—Une chose à laquelle vous pensez, Pavert. Et qui vous séduit, avouez-le.
—Oh! il y a des coups à recevoir.
—Vous ne les craignez pas.
—Vous voulez que j’interpelle à propos de votre affaire, et que je mette ces petits papiers-là en pleine Chambre, sous le nez du Garde des Sceaux.»
En parlant, le député tapota railleusement, du bout d’un couteau d’ivoire, les feuillets laissés par l’expert.
—«Vous donnerez à votre initiative la forme d’une interpellation, si bon vous semble. C’est affaire à vous et à votre groupe. Tout ce que je vous demande, c’est de prendre la parole au moment où l’on discutera mon élection. D’ici là, ils auront sorti le rapport de leurs experts, soyez tranquille. On m’accablera sous cette déclaration terrible, et, en apparence, indiscutable: la lettre est authentique, elle fut écrite il y a vingt ans. Sentant qu’elle porte avec elle ma condamnation, je l’aurais donc arguée de faux, ajoutant cette imposture audacieuse à toutes les autres. Car, à l’unanimité, les experts nient qu’il y ait faux. Après ça, et quand les aboyeurs de la Gauche seront venus raconter que j’ai répandu des flots d’or en Bretagne, que je fais agrandir le port du Conquet, que tous mes électeurs ont été achetés, croyez-vous qu’il y aura beaucoup de camarades pour me donner leurs voix? C’est alors, mon bon Pavert, que vous vous taillerez un succès, quand vous viendrez à la tribune pour dire: «Permettez ... Il y a une toute petite chose ... Oh! presque rien ... Le filigrane du papier ...»
Renaud éclata de rire. Un rire comme il n’en venait pas souvent aux lèvres de ce dédaigneux. Il souriait beaucoup, parce que le sourire a de la condescendance. Il ne riait guère, parce que le rire est un abandon. Mais, ici, pendant une minute, il se laissa emporter par une âpre joie.
Eugène Pavert, enchanté au fond de son rôle, ne s’empressait pas de l’accepter. Ne fallait-il pas faire sentir le prix d’un tel service?
—«Mon Dieu ...» fit-il en plongeant lamain parmi les mèches désordonnées de sa chevelure.
Il suspendit sa phrase, l’air absorbé, soucieux, les yeux au loin. Un général examinant son champ de bataille.
—«Qui vous gêne?» demanda Valcor, redevenu grave.
—«Ne pourriez-vous pas, mon cher marquis, faire porter ceci à la tribune par quelqu’un d’autre? Peu vous importe l’adresse ou l’habileté de l’orateur. Le fait est là, qui parle de lui-même.
—Comment?» s’écria Renaud, très surpris. «N’est-ce pas dans votre ligne politique?
—C’est trop dans ma ligne politique. Beaucoup trop ... Comprenez-vous? Cela me pousse définitivement à droite. J’ai partie liée avec l’opposition réactionnaire, après cela. Mon groupe va regimber. Ce que vous appelez ma ligne politique ne peut pas être rigide, mais brisée. Que devient le système de balance qui fait ma force et celle de mes amis?»
Il ergota pendant un moment avec cette abondance, cette ampleur de mots qui caractérisaient sa faconde grasse et vide.
Le marquis, d’abord étonné, comprenait.
—«Je me rends très bien compte de ce que vous ferez pour moi, Pavert. Mais vous n’avez pas affaire à un ingrat. Voyons, comment pourrais-je?...
—Pas d’argent. Je n’en accepte pas,» déclara le chef de «l’Extrême-Centre» avec un geste noble.
—«Vous-même, je ne dis pas. Aurais-jel’idée de vous en offrir? Mais votre journal?... Votre groupe a un organe, n’est-il pas vrai?
—Oui. L’Équilibre parlementaire.
—Fait-il ses frais, l’Équilibre parlementaire?
—Peuh!...
—Eh bien, si je l’équilibrais?» suggéra de Valcor.
Il sourit. Peut-être du calembour ... Peut-être d’autre chose.
—«Si vous y tenez ... A la rigueur ... Là, je ne peux pas dire non: il y va de l’intérêt de l’Idée.»
Pavert prononça le mot avec une majuscule.
Le marquis ne broncha pas. Il sortit son carnet de chèques, prit une plume sur le bureau, et, levant les yeux sur le député, qui, détaché maintenant, s’affairait dans des paperasses.
—«Soixante?... quatre-vingt mille?...
—Cent,» fit l’autre nettement.
Renaud signa, déchira le pointillé et glissa sous l’encrier de bronze ce mince rectangle, qui enrichissait de cent mille francs l’Idée, avec un grand I.
«Qu’est-ce que ça représente, pour ce gaillard à tête d’Absalon?» se demanda-t-il. «Des femmes?... Des banques au baccara?... Ou de sages coupons de rentes?»
Le temps de lui serrer la main, il n’y pensait plus. Il descendit les étages, lança de loin dans la rue un coup d’œil circonspect, et partit d’un pas allègre, car il s’était bien gardé de venir dans un de ses équipages et de faire stationner sa livrée devant la porte du leader le «l’Extrême-Centre».
Celui-ci, pourtant, tirait le chèque de dessous l’encrier de bronze, le regardait d’un air sombre.
—«Au porteur,» lut-il. «Mais il a certainement inscrit mon nom sur le talon, le roublard! Et puis ... sait-on jamais? Ça pourra me gêner si je deviens ministre. J’aurais dû demander deux cent mille.»
Le regret empoisonnait la satisfaction de Pavert. Le nabab n’eût pas marchandé. Pourquoi y avoir mis de la pudeur?
—«Tonnerre de chien!» s’écria le député en tapant du poing sur son bureau. «Comment imaginer aussi qu’il avait de quoi les mater tous? Je n’ai plus eu mes moyens quand je l’ai vu si calé. Porter ce joli truc à la tribune! Plus d’un, à la Droite, aurait fait la commission pour rien.»
C’était exact. Cependant, Renaud de Valcor tenait à Eugène Pavert, et, pour son compte, se félicitait pleinement de la transaction. Il fallait un metteur en scène de cette trempe pour donner au coup de théâtre tout l’éclat, tout le retentissement possibles. Dans les couloirs de la Chambre, on disait crûment, entre copains, du leader de «l’Extrême-Centre»: «Il a de la g ...»
C’est à cause de cette qualité que Valcor l’avait choisi.
Il en eut pour son argent.
On n’a pas oublié cette séance mémorable.
La veille, les journaux du soir, et, le matin, ceux de la première heure, avaient publié le rapport des experts, déclarant authentique la fameuse lettre. Le Palais-Bourbon, avec l’affluencedes gens à ses portes étroites, ressemblait à une fourmilière quand les insectes se pressent aux trous qui y donnent accès. En dedans, les tribunes regorgeaient de monde. Tous les députés étaient à leur poste. On allait donc voir exécuter ce fameux marquis, cet homme légendaire, cet aventurier de haut vol. Son effondrement, d’ailleurs, ne diminuait en rien l’excitant attrait de son énigmatique aventure. Au contraire. S’il n’était pas l’héritier légitime du vieux et illustre nom qu’il portait, qui était-il? Le roman se corsait. Les paris étaient ouverts, comme pour ces feuilletons à réclame sensationnelle, qui, en d’immenses et impressionnantes affiches, promettent des primes à qui saura prévoir le mystère de leurs personnages et les péripéties de leur dénouement.
Le débat sur son élection commença par des escarmouches.
Des honorables de la Gauche tentèrent de prouver que l’or de ce richissime personnage avait été son premier agent électoral.
D’autres, de la Droite, vinrent le montrer comme la providence de sa province, et demander si les bienfaits répandus sur un pays laborieux et pauvre disqualifiaient un citoyen, l’empêchaient de représenter cette vaillante population maritime, dont il prenait à cœur le bien-être et les véritables intérêts.
Les uns parlèrent d’obscurantisme, d’une coalition de curés, citèrent un prédicateur de village qui, dans un sermon, avait indirectement enjoint à ses ouailles de voter pour le marquis.
Les autres vantèrent la tradition, l’héritaged’un passé glorieux, le rôle tutélaire des anciennes familles.
Mais un ministériel aborda le fond des choses, le côté brûlant de la discussion.
—«Messieurs, sans anticiper sur un jugement qui sera prononcé dans une autre enceinte,» s’écria-t-il avec une fausse réserve, «nous venons d’avoir, depuis hier, des indications après lesquelles nous ne saurions accueillir sans inquiétude et sans défiance la personnalité qui prétend occuper ici un siège. Nous n’avons pas à discuter cette personnalité. C’est affaire, pour le moment, au Tribunal civil. Souhaitons que cela ne soit pas prochainement du ressort de la Cour d’assises. Mais cette seule éventualité ...»
Un épouvantable brouhaha coupa ce discours.
La tempête était déchaînée.
La Droite huait l’orateur, criait:
—«Assez! C’est un scandale! A l’ordre!»
La gauche applaudissait en tonnerre.
Au Centre, on vit une haute silhouette se dresser, une tête chevelue s’agiter, un bras se tendre vers le bureau:
—«Je demande la parole!...»
C’était Eugène Pavert.
Son intervention étonna tellement qu’un silence relatif se produisit.
A la tribune, le ministériel reprenait:
—«Quand un homme arguë une pièce de faux et qu’elle ne l’est pas, n’en peut-on conclure que cette pièce est singulièrement menaçante pour lui? Et quel est alors le faussaire, sinon ...
—Assez!» criait-on. «Pavert! Pavert!»
Car on ne se souciait pas d’un développement prévu. Tandis que chaque parti se demandait, non sans inquiétude, quelle surprise lui réservait l’équilibriste de «l’Extrême-Centre.» Sur qui allait-il frapper? Jusqu’à présent, il s’était montré valcoriste notoire. Allait-il offrir, après le rapport des experts, une éclatante abjuration? Ou ferait-il surgir quelque dessous, favorable, contre toute vraisemblance, au champion des vieux partis? S’il s’obstinait, il pouvait peut-être arrêter la déroute. S’il lâchait Valcor, c’en était fait de cet étrange destin. L’appoint de son groupe consoliderait le bloc de la Gauche contre une Droite ébranlée. L’invalidation devenait certaine. Nul ne croirait plus au marquis. L’aventurier resterait, qui n’aurait alors qu’à disparaître.
Pavert commença.
Pour la première fois de sa vie, il fut bref. Ayant quelque chose à dire, par hasard, il se garda bien de le noyer dans des mots.
Quel Démosthène eût produit pareil effet?
Lorsqu’il leva une simple feuille blanche, parlant de ce vulgaire petit accident commercial, une marque de fabrique filigranée dans du papier, un silence de mort plana dans l’hémicycle. La stupeur, l’attention, sur les bancs et dans les tribunes, suspendaient les cœurs passionnés. Mais, quand il raconta l’intimidation de l’expert, les manœuvres du juge d’instruction et du Procureur Général, quand il fit remonter l’inspiration de ces manœuvres jusqu’au Gouvernement, quand il prit à partie, directement, leGarde des Sceaux, mettant celui-ci au défi de le contredire, les forces orageuses se déchaînèrent, et plus violemment que la première fois. Ce fut un de ces tumultes où les voix furieuses, les battements de pupitres, les cris d’animaux, les menaces, les injures, les hurlements de victoire, les rugissements de rage, font d’une assemblée parlementaire un tableau d’humanité plus lugubre, sinon plus tragique, qu’un champ de bataille.
Quand enfin l’épuisement fit tomber une espèce de calme sinistre sur ce délire, le résultat de cette frénétique séance commença de se dessiner. C’était, pour le marquis de Valcor, un extraordinaire succès personnel. Il avait cessé d’être en cause. Pas une voix ne s’élevait plus pour demander son invalidation. Les passions politiques, déchaînées d’abord sur son nom, laissaient maintenant ce nom s’élever, planer sur le débat, comme devenu tout à coup intangible.
Le Gouvernement était sur la sellette, et c’était un morceau plus savoureux à dévorer que le nouvel élu du Finistère.
Si le Cabinet ne tomba pas, c’est que Pavert, pour des raisons à lui, n’avait pas transformé sa question en interpellation. Mais le Ministère pressentait, qu’épargné aujourd’hui, il n’en tomberait, prochainement, que de plus haut.
Le Président du Conseil montrait une face livide. Son attitude était d’autant plus piteuse que l’attaque le trouvait désarmé. Le malheureux ne connaissait rien du filigrane. Il en restait à la conversation triomphante avec le Garde des Sceaux et au rapport des experts.
Quand le leader de l’«Extrême-Centre» entrepritsa démonstration, le chef du Cabinet sourit, haussa les épaules, et souffla vers son collègue de la justice:
—«Démentez.»
L’autre se recroquevillait, aplati comme sous une massue, non point pâle, mais couleur de brique et les yeux hors de la tête. Il feignit de ne pas entendre. Lorsque enfin, poussé, hissé à la tribune, il dut donner une explication, il se contenta de déclarer, au milieu d’une tempête de sifflets et de vociférations, que les faits apportés par l’honorable M. Pavert paraissaient invraisemblables, mais qu’il allait ouvrir une enquête. Il insinua qu’on devait se méfier de telles manœuvres, surtout en considérant la fortune immense qui pouvait acheter tous les témoignages et toutes les consciences.
A cette perfide parole, une certaine agitation se produisit sur un point de la galerie, au-dessus des tribunes. C’était Baillegean qu’on expulsait, pour une tentative de bruyante protestation. L’expert promena dans les couloirs sa conscience indignée.
Cependant, à la tribune, le Garde des Sceaux, assailli par de fauves hurlements, eut une inspiration qui faillit devenir funeste à Valcor.
—«On vous joue,» cria-t-il en se tournant vers la Droite, «On vous apporte une fable qui ne résistera pas à la vérification. Elle ne saurait être soutenue jusqu’à demain. Mais qu’importe demain? Aujourd’hui, dans l’entraînement de la passion, vous aurez validé une élection scandaleuse. C’est tout ce qu’on veut vous arracher par la plus habile des surprises. Dans vingt-quatreheures, vous verrez clair. Trop tard! Ceux mêmes qui auront fait de vous leurs dupes riront ouvertement de votre crédulité. Leur résultat sera atteint. Une coalition d’imposture, soudoyée par des flots d’or, aura étouffé la justice dans une Chambre française. Et le pays consterné contemplera, parmi ses législateurs, le plus audacieux des aventuriers. Vous aurez fait triompher, messieurs, la plus grande mystification du siècle.»
Quand le Garde des Sceaux descendit de la tribune, ses collègues du Ministère le félicitèrent vivement.
Le silence relatif, tout à coup tombé sur cette assemblée en délire, indiquait avec quelle force l’argument avait porté. On le pesait. On réfléchissait. Si, après tout, l’histoire du filigrane était fausse? On ne pouvait y aller voir. Le Garde des Sceaux la démentait. Était-il, par hasard, de bonne foi? Mais qui l’était, dans cette affaire, où le parti pris devenait plus exigeant que le besoin de savoir, et où certains s’attacheraient le bandeau sur les yeux plutôt que de constater ce qu’ils niaient depuis des mois. Entêtement, esprit de caste, prestige d’une fascinante individualité, et tant d’autres éléments obscurs mêlés aux sentiments que soulevait cette aventure extraordinaire. A côté de valcoristes convaincus, il y en avait d’autres qui eussent persisté à défendre le héros du jour, même si, consciemment ou non, ils en étaient venus à douter de son bon droit.
Elle s’achevait, cette séance, dans un accablement anxieux et lourd.
On vota.
Une petite minorité avait bien proposé le renvoi de la discussion, pour éclaircir cet incident du filigrane. La Chambre s’y était opposée en masse. Valcoristes et antivalcoristes voulaient profiter de l’échauffement de l’heure, chaque parti pensant qu’il en devait bénéficier. Les premiers se disaient: «Après le coup de théâtre du filigrane, il sera validé.» Les seconds: «Après le raisonnement du Garde des Sceaux, qui oserait marcher à fond, sinon les enragés et les vendus?»
La fastidieuse cérémonie du scrutin à la tribune étant terminée, les deux camps s’étonnèrent quand le Président déclara qu’il fallait procéder à un pointage.
Il était près de neuf heures du soir. Une lassitude accablait la salle. Beaucoup de députés s’en allèrent se réconforter à la buvette, puis revinrent, agressifs et bruyants de nouveau.
Enfin, vers neuf heures et demie, le résultat du vote fut proclamé. Les valcoristes l’emportaient. La majorité ratifiait l’élection. Renaud, marquis de Valcor, était député.
Ce vote, commenté le lendemain par tous les journaux du monde, parut un jugement anticipé de la fameuse Affaire.
Ce n’était pas seulement un siège à la Chambre qu’obtenait le personnage énigmatique et discuté. C’était la reconnaissance éclatante de ses droits, de son titre. C’était, du même coup, la revanche des calomnies déversées à cause de lui sur l’aristocratie française. Elle revendiquait hautement comme sien, cette aristocratie,un être d’initiative et d’énergie, explorateur intrépide, véritable fondateur d’une industrie essentielle, jusque-là laissée à des exploitations hasardeuses, destructrices. La noblesse moderne, tant décriée pour son inertie, pour son inadaptation sociale, trouvait en Valcor le champion qui la relevait. N’était-ce pas pour cela, précisément, qu’une cabale infâme s’efforçait d’avilir ce héros, de contester le vieux sang de ses veines? On avait joué du sénile Plesguen. Fantoche qui, sans le savoir, sans le vouloir, faisait le jeu des pires adversaires de sa caste. Mais aujourd’hui enfin la lumière éclatait, les intrigues ténébreuses apparaissaient dans toute leur vilenie, avec cet incident du filigrane.
Les feuilles réactionnaires firent entendre de véritables hymnes de victoire, non seulement au lendemain de la validation, mais surtout lorsque, après enquêtes et contre-enquêtes, il fut prouvé que les faits apportés à la tribune par Eugène Pavert étaient incontestables.
Tout ce qu’il avait dit était exact.
Exacte, la composition de l’encre, qui assignait à l’écriture une date de moins de douze mois.
Exact, le filigrane qui faisait remonter à deux ans au plus la fabrication du papier.
Exacte, la pression inqualifiable exercée sur l’expert par le juge d’instruction, obéissant au Procureur Général, qui lui-même prenait son mot d’ordre dans le cabinet du Ministre.
Le marquis de Valcor attendit, sans se montrer,—mais non sans alimenter l’enthousiasme de la presse, desapresse, à lui, qui éprouva sonadroite et généreuse reconnaissance,—le silence humilié de ses ennemis et l’épanouissement de son apothéose. Puis, un jour,—un beau jour de novembre, vif, clair et fin, où s’annonçait une séance intéressante à la Chambre, il se rendit pour la première fois au Palais-Bourbon.
Il ne s’y rendit pas de trop bonne heure, afin que l’hémicycle fût plein et les tribunes bien garnies.
Dans une de celles-ci, sa fille Micheline montrait sa beauté pure et fière, qui faisait sensation.
Sa mère, de plus en plus malade, ne l’accompagnait pas. Elle était venue avec une parente âgée, une grande dame, la duchesse de Servon-Tanis, cousine de son grand-père maternel,—une vieille «sang-bleu», qui tenait la famille à distance depuis le scandale de l’Affaire, mais qui, aujourd’hui, ne craignait pas de s’en rapprocher. Sa présence authentiquait mieux que de séculaires parchemins la noblesse du nouvel élu.
L’altière personne et sa ravissante compagne attiraient tous les regards, par la réunion des prestiges les plus séduisants du monde chez la femme: la grâce radieuse d’un jeune visage, une fleur admirable de distinction sous des cheveux blancs, et la plus sûre élégance de toilette, conforme à l’âge respectif, à l’endroit, à la circonstance.
Mais, à la porte de droite, un homme parut. Aussitôt, députés et public n’eurent d’yeux que pour lui.
Le marquis de Valcor entrait.
On le vit s’arrêter un instant, sans hésitation ni gaucherie, sans arrogance non plus, tandis qu’il choisissait de loin, parmi les places restées libres, celle où il irait s’asseoir.
Sa tenue, l’expression de sa physionomie, étaient d’une aisance parfaite, bien qu’il se sentît le point de mire de l’énorme assemblée.
Pendant la première seconde, où l’effet de son apparition suspendit tout, ceux qui ne le connaissaient pas encore de vue examinèrent avidement ce rare type d’homme. Sa haute taille, dans l’impeccable redingote fleurie d’un œillet blanc, sa tête superbe, son air de supériorité tranquille, l’intellectualité puissante, la volonté indomptable, empreintes sur ses traits, en imposèrent aux plus récalcitrants.
La Droite entière se leva et l’acclama de cris et de battements de main.
Les murmures et les huées de la Gauche ripostèrent un instant, mais sans conviction.
C’était un spectacle tellement significatif que les farouches socialistes eux-mêmes le contemplaient comme une scène de théâtre bien machinée: toute cette fraction de la Chambre, représentative d’idées anciennes et d’une grandeur disparue, saluant, frémissante et debout, cet être vraiment fait pour incarner les fiertés de race, avec les traditions d’aventures, de hardiesse et de conquête.
Devant cette embarrassante ovation, le marquis de Valcor n’eut pas le mauvais goût de répondre par des gestes de souverain, non plus que la maladresse de s’y soustraire par un effacementconfus. Il eut, vers les collègues qui l’applaudissaient, un long regard de reconnaissant orgueil. Puis, sans trop de lenteur ni trop de précipitation, d’un pas direct, et comme sûr du terrain qu’il foulait pour la première fois, il s’avança, monta quelques gradins, et prit place à l’extrémité d’un banc, au milieu même de la Droite.
Dans la tribune, Micheline essuyait furtivement les larmes radieuses qui menaçaient de déborder ses longs cils.
«Ah! si Hervé était seulement ici!...» songeait-elle. «S’il assistait à une telle victoire!...»
Et, comme un écho, un de ces échos de silence que nulle oreille ne perçoit, mais dont les vibrations ébranlent mystérieusement les cœurs, un soupir presque semblable s’exhalait, éperdu, là, plus bas, dans cette arène brûlante, où fermentaient tant d’intérêts et de passions.
Qui l’eût deviné, ce soupir, arraché au triomphateur par une pensée d’amour? Ce soupir gonflant, avec un nom de femme, cette poitrine, si calme en apparence, sur laquelle, maintenant, Renaud de Valcor croisait les bras?
N’était-il donc pas satisfait, le vainqueur du jour? Ne triomphait-il pas des êtres, du sort et des plus effrayants obstacles qui puissent entraver une destinée humaine? Ne rêvait-il pas quelque domination nouvelle, sur ce champ de la politique, où il arrivait en favori, en chef?
Les bravos qui l’avaient accueilli s’éteignaient à peine. Les beaux yeux étoilant les tribunes ne se déprenaient pas encore de sa mâle séduction. L’âcre encens de la jalousie flottait vers ses narines, de tous les coins de cette salle, pleined’hommes souhaitant de vivre l’heure qu’il vivait.
Et lui, n’avait dans l’âme qu’un appel, qu’un cri, qu’un désir:
«Gaétane!... Où est-elle?... Ah! que n’est-elle ici!...»
Fin de:
LE MARQUIS DE VALCOR
Première Partie de:
LE MASQUE D’AMOUR