Au beau milieu de ses réflexions, maître Louis s'aperçut que le jeune homme, dans ses préoccupations beaucoup plus vives, s'éloignait sans songer à lui.
—Holà! mon camarade! lui dit Grand-Louis en courant après lui; vous voulez donc me laisser votre passeport?
—Ah! mon cher ami, je vous oubliais, et je vous en demande pardon! répondit Lémor. Vous m'avez rendu le service de me remettre cette lettre, et je vous dois mille remerciements.... Mais je vous reconnais à présent. Je vous ai déjà vu, il n'y a pas longtemps. C'est à votre moulin que j'ai reçu l'hospitalité... Un endroit superbe... et une si bonne mère! Vous êtes un homme heureux! vous! car vous êtes franc et serviable aussi, cela se voit!
—Oui! une belle hospitalité! dit le meunier; parlons en! Après cela, c'est votre faute si vous n'avez voulu accepter que du pain et de l'eau.... Ça m'avait donné un peu mauvaise opinion de vous, avec ça que vous avez une barbe de capucin! Cependant, vous n'avez pas plus que moi la mine d'un jésuite, et si ma figure vous revient, la vôtre me revient aussi.... Quant à être un homme heureux... je vous conseille de porter envie aux autres, et surtout à moi! C'est donc pour vous moquer.
—Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Avez-vous éprouvé quelque malheur depuis que je ne vous ai vu?
—Bah! il y a longtemps que je porte un malheur qui finira Dieu sait comment! Mais je n'ai pas plus envie d'en parler que vous de m'écouter, car vous avez aussi, je le vois bien, beaucoup de tic-tac dans la cervelle. Ah ça! est-ce que vous n'allez pas me donner un mot de réponse pour la personne qui vous a écrit? quand ce ne serait que pour attester que j'ai bien fait ma commission?
—Vous connaissez donc cette personne? dit Lémor tout tremblant.
—Tiens! vous n'aviez pas encore pensé à me le demander. Où sont donc vos esprits?
L'air de bienveillance un peu goguenarde du Grand-Louis commençait, à inquiéter Lémor. Il craignait de compromettre Marcelle, et cependant la physionomie de ce paysan n'était pas faite pour inspirer la méfiance. Mais Henri crut devoir affecter une sorte d'indifférence.
—Je ne connais pas beaucoup moi-même, dit-il, la dame qui m'a fait l'honneur de m'écrire. Comme le hasard m'avait conduit dernièrement dans le pays où elle possède des biens, elle a pensé que je pourrais lui donner quelques renseignements....
—A d'autres, interrompit le meunier, elle ne sait pas du tout que vous y êtes venu, encore moins pourquoi vous l'avez fait, et voilà ce que je vous prie de me dire, si vous ne voulez pas que je le devine.
—C'est à quoi je répondrai un autre jour, dit Lémor avec un peu d'impatience et de fierté ironique. Vous êtes curieux, l'ami, et je ne sais pourquoi vous voulez voir du mystère dans ma conduite.
—Il y en a, l'ami! Je vous dis qu'il y en a, puisque vous neluiavez pas fait savoir que vous étiez venu dans la Vallée-Noire!
La persistance du meunier devenait de plus en plus embarrassante, et Henri, craignant de tomber dans quelque piège ou de commettre quelque imprudence, songea à se délivrer de ses investigations bizarres.
—Je ne sais ni de qui, ni de quoi vous voulez me parler, répondit-il en haussant les épaules. Je vous renouvelle mes remerciements, et je vous salue. Si la lettre que vous m'avez remise exige une réponse ou un reçu, je l'enverrai par la poste. Je pars dans une heure pour Toulouse, et n'ai pas le loisir de m'arrêter plus longtemps avec vous.
—Ah! vous parlez pour Toulouse, dit le meunier en doublant le pas pour le suivre. J'aurais cru que vous alliez venir avec moi à Blanchemont.
—Pourquoi à Blanchemont?
—Parce que si vous avez à donner des conseils à la dame de Blanchemont sur ses affaires, comme vous le prétendez, il serait plus obligeant d'aller vous expliquer avec elle que d'écrire deux mots à la hâte. C'est une personne qui vaut bien la peine qu'on se dérange de quelques lieues pour lui rendre service, et moi, qui ne suis qu'un meunier, j'irais au bout du monde s'il le fallait.
Lémor, informé, presque malgré lui, du lieu que Marcelle avait choisi momentanément pour sa retraite, ne put se décider à se séparer brusquement d'un homme qui la connaissait et qui semblait si disposé à lui parler d'elle. L'espèce de proposition et de conseil qu'on lui adressait d'aller à Blanchemont faisait passer des éblouissements dans cette jeune tête volontairement stoïque, mais profondément bouleversée par la passion. Agité de désirs et de résolutions contradictoires, il laissait paraître sur son visage toutes les perplexités qu'il croyait renfermer dans son âme, et le pénétrant meunier ne s'y trompait pas.—Si je croyais, dit enfin Lémor, que des explications verbales fussent nécessaires... mais en vérité, je ne le pense pas...cette damene m'indique rien de semblable....
—Oui, dit le meunier d'un ton railleur; cette dame vous croyait à Paris, et on ne fait pas venir un homme de si loin pour quelques paroles. Mais peut-être que si elle vous avait su si près, elle m'aurait commandé de vous ramener avec moi.
—Non, monsieur le meunier, vous vous trompez, dit Henri, effrayé de la pénétration du Grand-Louis. Les questions qu'on me fait l'honneur de m'adresser n'ont pas assez d'importance pour cela. Décidément, j'y répondrai par écrit.
Et en s'arrêtant à ce dernier parti, Henri sentait son coeur se briser. Car, malgré sa soumission aux ordres de Marcelle, l'idée de la revoir encore une fois avant de s'en éloigner pour une année entière, avait fait bouillonner tout son sang énergique. Mais ce maudit meunier, avec ses commentaires, pouvait, soit par malice, soit par légèreté, rendre sa démarche compromettante pour la jeune veuve, et Lémor devait s'en abstenir.
—Vous ferez ce qui vous plaît, dit le Grand-Louis, un peu piqué de sa réserve, mais comme elle me fera sans doute quelques questions sur votre compte, je serai forcé de lui dire que l'idée de venir la voir ne vous a pas souri du tout.
—Ce qui lui fera assurément beaucoup de peine? répondit Lémor avec un éclat de rire un peu forcé.
—Oui, oui! jouez au plus fin avec moi, mon camarade! reprit le meunier. Mais vous ne riez pas de bon coeur.
—Monsieur le meunier, répliqua Lémor perdant patience, vos insinuations, autant que je puis les comprendre, commencent à être assez déplacées. Je ne sais pas si vous êtes aussi dévoué à la personne en question que vous le prétendez; mais il ne me semble pas que vous en parliez avec autant de respect que moi, qui la connais à peine.
—Vous vous fâchez? A la bonne heure, c'est plus franc, et cela me taquine moins que vos moqueries. Maintenant, je sais à quoi m'en tenir sur votre compte.
—C'en est trop, dit Lémor irrité, et cela ressemble à une provocation personnelle. J'ignore quelles folles idées vous voulez m'attribuer, mais je vous déclare que ce jeu me fatigue et que je ne souffrirai pas plus longtemps vos impertinences.
—Vous fâchez-vous tout de bon? dit le Grand-Louis d'un ton calme. Je suis bon pour vous répondre. Je suis beaucoup plus fort que vous; mais sans doute vous êtes compagnon de quelque Devoir, et vous connaissez, la canne. Et d'ailleurs, vous autres Parisiens, on dit que vous savez tous jouer du bâton comme des professeurs. Nous autres, nous ne connaissons pas la théorie, nous n'avons que la pratique. Vous êtes plus adroit, que moi, probablement; moi, je cognerai un peu plus dur que vous, ça égalisera la partie. Allons derrière le vieux rempart si vous voulez, ou bien au café du père Robichon. Il y a une petite cour où l'on peut s'expliquer sans témoins, car il n'y a pas de danger qu'il appelle la garde, il sait trop bien vivre pour cela.
—Allons, se dit Lémor, j'ai voulu être ouvrier, et les lois de l'honneur sont aussi rigides au bâton qu'à l'épée. Je ne connais pas l'art féroce de tuer mon semblable avec une arme plus qu'avec une autre. Mais si cet Hercule gaulois veut se donner le plaisir de m'assommer, je ne l'éviterai pas en lui parlant raison. Ce sera, d'ailleurs, la seule manière de me débarrasser de ses questions, et je ne vois pas pourquoi je serais plus patient qu'un gentilhomme.
Le généreux et pacifique meunier n'avait aucune envie de chercher querelle à Henri comme celui-ci le supposait, faute de comprendre l'intérêt qu'il portait réellement à madame de Blanchemont et à lui, par conséquent; mais ce dernier sentiment était mêlé d'une méfiance dont le Grand-Louis eût voulu se guérir l'esprit par une sincère explication. N'ayant pas réussi, à son tour il se croyait provoqué, et en prenant le chemin du café Robichon, chacun des deux adversaires se persuadait qu'il était forcé de répondre à la fantaisie belliqueuse de l'autre.
Six heures sonnaient à l'horloge d'une église voisine, lorsqu'ils arrivèrent au café Robichon. C'était une maisonnette décorée de ce titre fastueux qu'on voit maintenant jusque sur les plus humbles cabarets des provinces les plus arriérées.«Café de la Renaissance.»On y entrait par une étroite allée plantée de jeunes acacias et de dahlias superbes. La petite cour aux explications était adossée au mur de l'église gothique, revêtu en cet endroit de lierre et de roses grimpantes. Des berceaux de chèvrefeuille et de clématite interceptaient le regard des voisins et parfumaient l'air matinal. Cette cachette fleurie, déserte encore et proprement sablée, semblait destinée à des rendez-vous d'amour beaucoup plus qu'à des scènes tragiques.
En y introduisant Lémor, le Grand-Louis ferma la porte derrière lui, puis s'asseyant à une petite table de bois peinte en vert:
—Ah ça! dit-il, sommes-nous venus ici pour nous allonger des coups ou pour prendre le café ensemble?
—C'est comme il vous plaira, répondit Lémor. Je me battrai avec vous si vous voulez; mais je ne prendrai pas de café.
—Vous êtes trop fier pour ça! c'est tout simple! dit le Grand-Louis en haussant les épaules. Quand on reçoit des lettres d'une baronne!
—Vous recommencez donc? Allons, laissez-moi m'en aller, ou battons-nous tout de suite.
—Je ne peux pas me battre avec vous, dit le meunier. Vous n'avez qu'à me regarder, je crois, pour voir que je ne suis pas un capon, et cependant je refuse la partie que vous m'avez proposée. Madame de Blanchemont ne me le pardonnerait jamais, et cela perdrait toutes mes affaires.
—Qu'à cela ne tienne! si vous pensez que madame de Blanchemont vous blâme d'être querelleur, vous n'êtes pas forcé de lui dire que vous m'avez cherché noise.
—Ah! c'est donc moi qui vous ai cherché noise à présent? qu'est-ce qui a parlé le premier de se battre?
—Il me semble que vous êtes le seul qui en ayez parlé, mais peu importe. J'accepte la proposition.
—Mais qu'est-ce qui a insulté l'autre? Je ne vous ai rien dit que d'honnête, et vous m'avez traité d'impertinent.
—Votre manière d'interpréter mes paroles et mes pensées était incivile. Je vous ai signifié de me laisser en paix.
—Oui, c'est ça, vous m'avez ordonné de me taire! Et si je ne veux pas, moi, voyons?
—Je vous tournerai le dos, et si vous le trouvez mauvais, nous nous battrons.
—Ce garçon-là est entêté comme tous les diables! s'écria le Grand-Louis en frappant de son large poing sur la petite table qui se fendit par la moitié. Tenez, monsieur le Parisien! vous voyez bien comme j'ai la main lourde! Votre fierté me donnerait envie de savoir si votre tête est aussi dure que cette planche de chêne; car il n'y a rien de plus insolent au monde que de dire à un homme: «Je ne veux pas vous écouter». Et pourtant je ne dois pas, je ne peux faire tomber un cheveu de cette tête de fer. Écoutez, il faut en finir. Je vous veux pourtant du bien, j'en veux surtout à une personne pour qui je me ferais casser bras et jambes, et qui a, j'en suis sûr, la fantaisie de s'intéresser à vous. Il faut s'expliquer; je ne vous ferai plus de questions, puisque c'est peine perdue, mais je vous dirai tout ce que j'ai sur le coeur pour ou contre vous, et quand j'aurai dit, si cela ne vous convient pas, nous nous battrons; et si ce dont je vous soupçonne est vrai, je n'aurai aucun regret de vous casser la mâchoire. Allons, il faut bien s'entendre avant de se mesurer, et savoir pourquoi on le fait. Nous allons prendre le café, car je suis à jeun depuis hier et mon estomac crie misère. Si vous êtes trop grand seigneur pour me laisser payer l'écot, convenons que le moins étrillé des deux s'en chargera après l'affaire.
—Soit, dit Henri, qui, se regardant comme en état d'hostilité avec le meunier, ne craignait plus de s'oublier avec lui par bienveillance.
Le père Robichon apporta le café lui-même, en faisant toutes sortes d'amitiés au Grand-Louis. «C'est donc un de tes amis? lui dit-il en regardant Lémor avec la curiosité des industriels peu affairés des petites villes. Je ne le connais pas, mais c'est égal; ce doit être quelque chose de bon, puisque tu me l'amènes. Voyez-vous, mon garçon, ajouta-t-il en s'adressant à Lémor, vous avez fait là, en arrivant dans notre pays, une bonne connaissance. Vous ne pouviez pas mieux tomber. Le Grand-Louis est estimé d'un chacun et de tout le monde. Pour moi, je l'aime comme mon fils. Oh! c'est qu'il est sage, honnête et doux... doux comme un agneau, malgré qu'il soit le plusfort hommedu pays; mais je peux bien dire que jamais, au grand jamais, il n'a fait de scandale nulle part, qu'il ne donnerait pas une chiquenaude à un enfant, et que je ne l'ai jamais entendu élever la voix dans ma maison. Dieu sait pourtant qu'il y rencontre bien des gens querelleurs, mais il met la paix partout.
Cet éloge si singulièrement placé dans un moment où le Grand-Louis amenait un étranger au café Robichon pour vider une querelle avec lui, fit sourire les deux jeunes gens.
Cependant le panégyrique paraissait si sincère, que Lémor, déjà disposé précédemment à une grande sympathie pour le meunier, réfléchit à la singularité de sa conduite en cette circonstance, et commença à se dire que cet homme devait avoir de puissants motifs pour l'interroger. Ils prirent le café ensemble avec beaucoup de politesse mutuelle, et quand le père Robichon les eut débarrassés de sa présence, le meunier commença ainsi:
—Monsieur(il faut bien que je vous appelle comme ça, puisque je ne sais pas si nous sommes amis ou ennemis), vous saurez d'abord que je suis amoureux, ne vous en déplaise, d'une fille trop riche pour moi, et qui ne m'aime que juste ce qu'il faut pour ne pas me détester. Ainsi je peux parler d'elle sans la compromettre; et d'ailleurs vous ne la connaissez pas. Je n'aime pourtant pas à parler de mes amours, c'est ennuyeux pour les autres, surtout quand ils ont été piqués de la même mouche, et qu'ils sont, comme on l'est en général dans cette maladie-là, égoïstes en diable, et soucieux d'eux-mêmes, du prochain, point. Cependant, comme en travaillant tout seul à remuer une montagne, on n'avance à rien, m'est avis que si on s'entr'aidait un peu par l'amitié, on ferait au moins quelque chose. Voila pourquoi j'aurais voulu votre confiance comme j'ai celle de la dame que vous savez bien, et pourquoi je vous donne la mienne sans trop savoir si elle sera bien placée.
«Donc, j'aime une fille qui aura en dot trente mille francs de plus que moi, et, par le temps qui court, c'est comme si je voulais épouser l'impératrice de la Chine. Je me soucie de ses trente mille francs comme d'un fétu; même je peux dire que je voudrais les envoyer au fin fond de la mer, puisque c'est là ce qui nous sépare. Mais jamais les empêchements n'ont fait entendre raison à l'amour, et j'ai beau être gueux, je suis amoureux; je n'ai que cela en tête, et si la dame que vous savez bien ne vient pas à mon secours comme elle me l'a fait espérer... je suis un homme perdu... je suis capable!... je ne sais pas de quoi je suis capable!
Et en disant cela, la figure ordinairement enjouée du meunier, s'altéra si profondément, que Lémor fut frappé de la force et de la sincérité de sa passion.
—Eh bien, lui dit-il avec cordialité, puisque vous avez la protection d'une dame si bonne et si éclairée... on la dit telle du moins!...
—Je ne sais pas cequ'on ditd'elle, répondit Grand-Louis, impatienté de la réserve obstinée du jeune homme; je sais ce que j'en pense, moi, et je vous dis que cette femme-là est un ange du ciel. Tant pis pour vous si vous ne le savez pas.
—En ce cas, dit Lémor, qui se sentait vaincu intérieurement par cet hommage si sincère rendu à Marcelle, où voulez-vous en venir, mon cher monsieur Grand-Louis?
—Je veux vous dire que, voyant cette femme si bonne, si respectable, et d'un coeur si pur, disposée en ma faveur, et en train déjà de me donner de l'espérance lorsque je croyais tout perdu, je me suis attaché à elle tout d'un coup, et pour toujours. L'amitié m'est venue, comme on dit dans les romans que l'amour vient, en un clin d'oeil; et maintenant, je voudrais rendre, d'avance, à cette femme tout le bien qu'elle a l'intention de me faire. Je voudrais qu'elle fût heureuse comme elle le mérite, heureuse dans ses affections, puisqu'elle n'estime que cela au monde et méprise la fortune, heureuse de l'amour d'un homme qui l'aimât pour elle-même et ne s'occupât pas de supputer ce qui lui reste d'une richesse qu'elle perd si joyeusement, ne songeant, lui, qu'à s'informer de ce qu'elle possède ou ne possède pas... afin de savoir s'il doit la rejoindre ou s'en aller bien loin d'elle... l'oublier sans doute, et essayer si sa jolie figure fera quelque autre conquête plus lucrative... car enfin...
Lémor interrompit le meunier.
—Quelle raison avez vous donc, dit-il en pâlissant, de craindre que cette dame respectable ait si mal placé ses affections? Quel est le lâche à qui vous supposez de si honteux calculs dans l'âme?
—Je n'en sais rien, dit le meunier qui observait attentivement le trouble d'Henri, ne sachant encore s'il devait l'attribuer à l'indignation d'une bonne conscience ou à la honte de se voir deviné. Tout ce que je sais, c'est qu'il est venu à mon moulin, il y a quinze jours environ, un jeune homme dont la mine et les manières semblaient fort honnêtes, mais qui paraissait avoir du souci, et puis qui, tout à coup, s'est mis à parler d'argent, à faire des questions, à prendre des notes, enfin à établir par francs et centimes sur un bout de papier, qu'il restait encore à la dame de Blanchemont un assez joli débris de sa fortune.
—En vérité, vous pensez que ce garçon-là était prêt à déclarer son amour au cas seulement où le mariage lui paraîtrait avantageux? Alors, c'était un misérable; mais pour l'avoir si bien deviné, il faut être soi-même...
—Achevez, Parisien! ne vous gênez pas, dit le mennier dont les yeux brillèrent comme l'éclair; puisque nous sommes ici pour nous expliquer!
—Je dis, reprit Lémor non moins irrité, que pour interpréter ainsi ta conduite d'un homme qu'on ne connaît pas et dont on ne sait rien, il faut être soi-même fort amoureux de la dot de sa belle.
Les yeux du meunier s'éteignirent et un nuage passa sur son front.
—Oh! dit-il d'une voix triste, je sais bien qu'on peut dire cela, et je parie que bien des gens le diraient si je parvenais à me faire aimer! Mais son père n'a qu'à la déshériter, ce qui arriverait certainement si elle m'aimait, et alors on verra si je fais sur mes doigts le compte de ce qu'elle aura perdu!
—Meunier! dit Lémor d'un ton brusque et franc, je ne vous accuse pas, moi. Je ne veux pas vous soupçonner. Mais comment se fait-il qu'avec une âme honnête, vous n'ayez pas supposé ce qui était le plus vraisemblable et le plus digne de vous?
—Ce qui pourrait expliquer les sentiments du jeune homme, ce serait sa conduite ultérieure. S'il courait avec transport vers sa chère dame!... je ne dis pas, mais s'il s'en va au diable, c'est différent!
—Il faudrait supposer, répondit Lémor, qu'il regarde son amour comme insensé, et qu'il ne veut pas s'exposer à un refus.
—Ah! je vous y prends! s'écria le meunier; voilà les mensonges qui recommencent! Je sais pertinemment, moi, que la dame est enchantée d'avoir perdu sa fortune, qu'elle a même pris courageusement son parti de la ruine totale de son fils, et tout cela parce qu'elle aime quelqu'un qu'on lui aurait peut-être fait un crime d'épouser, sans toutes ces catastrophes-là.
—Son fils est ruiné? dit Henri en tressaillant; totalement ruiné? Est-ce possible! En êtes-vous certain?
—Très-certain, mon garçon! répondit le meunier d'un air narquois. La tutrice, qui aurait pu, pendant une longue minorité, partager avec un amant ou un mari les intérêts d'un gros capital, n'aura maintenant plus que des dettes à payer, si bien que son intention, elle me le disait hier soir, est de faire apprendre à son enfant quelque métier pour vivre.
Henri s'était levé. Il se promenait avec agitation dans la petite cour, et l'expression de sa figure était indéfinissable. Grand-Louis, qui ne le perdait pas de vue, se demanda s'il était au comble du bonheur ou du désappointement. Voyons, se dit-il, est-ce un homme commeelleet comme moi, haïssant l'argent qui contrarie les amours, ou bien un intrigant qui s'est fait aimer d'elle à l'aide de je ne sais quel sortilège, et dont l'ambition vise plus haut que la jouissance du petit revenu qui lui reste?
Ayant rêvé quelques instants, Grand-Louis qui tenait à honneur de donner une grande joie à Marcelle, ou de la débarrasser d'un perfide en le démasquant, s'avisa d'un stratagème.
—Allons, mon garçon, dit-il en adoucissant sa voix, vous êtes contrarié! il n'y a pas de mal à cela. Tout lo monde n'est pas romanesque, et si vous avez pensé au solide, c'est que vous êtes fait comme tous les gens de ce temps-ci. Vous voyez donc que je ne vous ai pas rendu un si mauvais service, en me querellant avec vous; je vous ai appris que le douaire était à la sécheresse. Sans doute vous comptiez sur les bénéfices de la tutelle du jeune héritier, car vous saviez bien que les fameux trois cent mille francs étaient une dernière, une pure illusion de la veuve?...
—Comment dites-vous? s'écria Lémor en suspendant sa marche agitée. Cette dernière ressource lui est enlevée?
—Sans doute; ne faites donc pas semblant de l'ignorer; vous avez trop bien été aux renseignements pour ne pas savoir que la dette envers le fermier Bricolin est quadruple de ce qu'on la supposait, et que la dame de Blanchemont va être obligée de postuler pour un bureau de poste ou de tabac, si elle veut avoir de quoi envoyer son fils à l'école.
—Est-il possible? répéta Lémor, stupéfait et comme étourdi de cette nouvelle. Une révolution si prompte dans sa destinée! Un coup du ciel!
—Oui, un coup de foudre! dit le meunier avec un rire amer.
—Eh! dites-moi, n'en est-elle pas affectée du tout?
—Oh! du tout.Tant s'en faut qu'on contraireelle se figure que vous ne l'en aimerez que mieux. Mais vous? Pas si bête, n'est-ce pas?
—Mon cher ami, répondit Lémor sans écouter les paroles du Grand-Louis, que m'avez-vous dit là? Et moi qui voulais me battre avec vous! Vous me rendez un grand service! lorsque j'allais... Vous êtes pour moi l'envoyé de la Providence.
Grand-Louis, attribuant cette effusion à la satisfaction qu'éprouvait Lémor d'être averti à temps de la ruine de ses cupides espérances; détourna la tête avec dégoût, et resta quelques instants absorbé par une profonde tristesse.
—Voir une femme si confiante et si désintéressée, se disait-il, abusée par un freluquet pareil! Il faut qu'elle ait aussi peu de raison qu'il a peu de coeur. J'aurais dû penser qu'en effet elle était fort imprudente, puisque dans un seul jour, où je l'ai vue pour la première fois de ma vie, elle m'a laissé découvrir tous ses secrets. Elle est capable de livrer son bon coeur au premier venu. Oh! il faudra que je la gronde, que je l'avertisse, que je la mette en garde contre elle-même en toutes choses! et, pour commencer, il faut que je la délivre de ce drôle-là. On peut déchirer un peu l'oreille de ce faquin, on peut faire à son joli museau une égratignure qui l'empêche de se montrer de si tôt devant les belles...—Holà! monsieur le Parisien, dit-il sans se retourner et en tâchant de rendre sa voix calme et claire, vous m'avez entendu, et à présent vous savez le cas que je fais de vous. Je sais ce que je voulais savoir vous n'êtes qu'une canaille. Voilà mon opinion, et je vais vous la prouver tout de suite, si vous voulez bien le permettre.
En parlant ainsi, le meunier avait, avec assez de flegme, retroussé ses manches, ne voulant faire usage que de ses poings; il se leva et se retourna, surpris de la lenteur de son antagoniste à lui répondre. Mais à sa grande surprise, il se trouva seul dans la cour. Il parcourut l'allée aux dahlias, explora tous les coins du café Robichon, arpenta toutes les rues voisines; Lémor avait disparu. Personne ne l'avait vu sortir. Grand-Louis, indigné et presque furieux, le chercha vainement dans toute la ville.
Après une heure d'inutiles perquisitions, le meunier essoufflé, commença à se lasser et à se décourager.
—C'est égal, se dit-il en s'asseyant sur une borne, il ne partira pas une diligence ni une patache de la ville aujourd'hui, dont je n'aille compter et regarder les voyageurs sous le nez! Ce monsieur ne s'en ira pas sans que...mais bah! je suis fou! Ne voyage-t-il pas à pied, et un homme qui tient à ne pas payer une dette d'honneur ne prend-il pasle pays par pointesans tambour ni trompette?... Et puis, ajouta-t-il en se calmant peu à peu, ma chère madame Marcelle me saurait sans doute bien mauvais gré de rosser son galant. On ne se défait pas comme cela d'une si forteattache, et la pauvre femme ne voudra peut-être pas me croire quand je lui dirai que son Parisien est un vraiMarchais6. Comment vais-je m'y prendre pour la désabuser? C'est mon devoir, et pourtant quand je songe à la peine que je vais lui faire...Chère dame du bon Dieu! Est-il possible qu'on se trompe à ce Point!
Note 6:(retour)Les habitants de la Marche sont, à tort ou à raison, en si mauvaise odeur chez leurs voisins du Berri, queMarchoisy est synonyme d'aigrefin.
En devisant ainsi avec lui-même, le meunier se rappela qu'il avait une calèche à vendre, et alla trouver un ex-fermier enrichi, qui, après avoir bien examiné et marchandé longtemps, se décida par la crainte que M. Bricolin ne vint à s'emparer de cet objet de luxe et de ce bon marché. Achetez! monsieur Ravalard, disait Grand-Louis avec l'admirable patience dont sont doués les Berrichons, lorsque, comprenant bien qu'on est décidé à s'accommoder de leur denrée, ils se prêtent par politesse à feindre d'être dupes de la prétendue incertitude du chaland. Je vous l'ai dit deux cents fois déjà, et je vas vous le répéter tant que vous voudrez. C'est du beau et du bon, du fin et du solide. Ça sort des premiers fabricants de Paris, c'estrendu-conduitgratis. Vous me connaissez trop pour croire que je m'en mêlerais s'il y avait une attrape là-dessous. De plus, je ne vous demande pas ma commission, qu'il vous faudrait pourtant bien payer à un autre. Voyez! c'est tout profit.
Les irrésolutions de l'acheteur durèrent jusqu'au soir. Le déboursement des écus lui déchirait l'âme. Quand Grand-Louis vit le soleil baisser,—Allons, dit-il, je ne veux pas coucher ici, moi, je m'en vais. Je vois bien que vous ne voulez pas de cette jolie brouette si reluisante et si bon marché. J'y vas atteler Sophie, et je m'en retournerai à Blanchemont fier comme Artaban. Ça sera la première fois de ma vie que je roulerai carrosse; ça m'amusera, et ça m'amusera encore plus de voir le père et la mère Bricolin secarrerlà-dedans pour aller le dimanche à La Châtre! M'est avis pourtant que vous et votre dame, vous y auriez fait meilleure figure.
Enfin, la nuit approchant, M. Ravalard compta l'argent et lit remiser la belle voiture sous son hangar. Grand-Louis chargea les effets de madame de Blanchemont sur sa charrette, mit les deux mille francs dans une ceinture de cuir et partit au grand trot de Sophie, assis sur une malle et chantant à tue-tête, en dépit des cahots et du vacarme de ses grandes roues sur le pavé.
Il marchait vite, ne courant pas le risque de se tromper de voie comme le patachon, et il avait dépassé le joli hameau de Mers que la lune n'était pas encore levée. La vapeur fraîche qui, dans la Vallée-Noire, même durant les chaudes nuits d'été, nage sur de nombreux ruisseaux encaissés, coupait de nappes blanches qu'on aurait prises pour des lacs, la vaste étendue sombre qui se déployait au loin. Déjà les cris des moissonneurs et les chants des bergères avaient cessé. Des vers luisants semés de distance en distance dans les buissons qui bordent le chemin furent bientôt les seules rencontres que put faire le meunier.
Cependant comme il traversait une de ces landes marécageuses que forment les méandres des rivières dans ce pays d'ailleurs si fertile et si méticuleusement cultivé, il lui sembla voir une forme vague qui courait dans les joncs devant lui, et qui s'arrêta au bord du gué de la Vauvre comme pour l'attendre.
Grand-Louis était peu sujet au mal de la peur. Cependant comme il avait, ce soir-là, à défendre une petite fortune dont il était plus jaloux que si elle lui eût appartenu, il se hâta de rejoindre sa charrette dont il s'était un peu écarté, ayant fait un bout de chemin à pied, autant pour se désengourdir que pour soulager sa fidèle Sophie. La ceinture de cuir qui le gênait avait été déposée par lui dans un sac de blé. Quand il fut remonté sur son char, qu'il appelait facétieusement dans le style du pays, son équipage suspendu encuir de brouette, c'est-à-dire en bois pur et simple, il s'assura sur ses jambes, s'arma de son fouet dont la lourde poignée faisait une arme à deux fins; et, debout, comme un soldat à son poste, il marcha droit sur le voyageur de nuit, en chantant gaiement un couplet de vieux opéra-comique que Rose lui avait appris dans son enfance.
Notre meunier chargé d'argentRevenait au village.Quand tout à coup v'la qu'il entendUn grand bruit dans l'feuillage.Notre meunier est homm' de coeur,On dit pourtant qu'il eut grand peur...Or, écoutez mes chers amis,Si vous voulez m'en croire,N'allez pas, n'allez pas dans laVallée-Noire.
Notre meunier chargé d'argentRevenait au village.Quand tout à coup v'la qu'il entendUn grand bruit dans l'feuillage.Notre meunier est homm' de coeur,On dit pourtant qu'il eut grand peur...Or, écoutez mes chers amis,Si vous voulez m'en croire,N'allez pas, n'allez pas dans laVallée-Noire.
Notre meunier chargé d'argent
Revenait au village.
Quand tout à coup v'la qu'il entend
Un grand bruit dans l'feuillage.
Notre meunier est homm' de coeur,
On dit pourtant qu'il eut grand peur...
Or, écoutez mes chers amis,
Si vous voulez m'en croire,
N'allez pas, n'allez pas dans laVallée-Noire.
Je crois que la chanson dit:dans la Forêt-Noire; mais Grand-Louis, qui se moquait de la césure comme des voleurs et des revenants, s'amusait à adapter les paroles à sa situation; et ce couplet naïf, jadis fort en vogue, mais qui no se chantait plus guère qu'au moulin d'Angibault, charmait souvent les ennuis de ses courses solitaires.
Lorsqu'il fut près de l'homme qui l'attendait de pied ferme, il jugea que le poste était assez bien choisi pour une attaque. Le gué était, sinon profond, du moins encombré de grosses pierres qui forçaient les chevaux d'y marcher avec précaution, et de plus, pour descendre dans l'eau, il fallait s'occuper de soutenir la bride, leraidillonétant assez rapide pour exposer l'animal à s'abattre.
—Nous verrons bien, se disait Grand-Louis avec beaucoup de prudence et de calme.
Le voyageur s'avança en effet à la tête du cheval, et déjà Grand-Louis qui, pendant sa chanson, avait dextrement attaché une balle de plomb, percée à cet effet, à la mèche de son fouet, levait le bras pour lui faire lâcher prise, lorsqu'une voix connue lui dit amicalement:
—Maître Louis, permettez-moi de monter sur votre voiture pour passer l'eau.
—Oui-da, cher Parisien! répondit le meunier: enchanté de vous rencontrer. Je vous ai assez cherché ce ce matin! Montez, montez, j'ai deux mots à vous dire.
—Et moi, j'ai plus de deux mots à vous demander, répliqua Henri Lémor en sautant dans la charrette et en s'asseyant sur la malle à côté de lui, avec la confiance d'un nomme qui ne s'attend à rien de fâcheux.
—Voilà un gaillard bien osé, se dit le meunier qui, dans le premier retour de sa rancune, avait peine à se contenir jusqu'à l'autre rive. Savez-vous, mon camarade, dit-il en lui mettant sa lourde main sur l'épaule, que je ne sais ce qui me retient de faire demi-tour à droite et d'aller vous faire faire un plongeon au-dessous de l'écluse?
—L'idée est plaisante, répondit tranquillement Lémor, et réalisable jusqu'à un certain point. Je crois pourtant, mon cher ami, que je me défendrais fort bien, car, pour la première fois depuis longtemps, je tiens ce soir à ma vie, avec acharnement.
—Minute! dit le meunier en s'arrêtant sur le sable après avoir traversé le ruisseau. Nous voici plus à l'aise pour causer. D'abord et avant tout, faites-moi l'amitié, mon cher monsieur, de me dire où vous allez.
—Je n'en sais trop rien, dit Lémor en riant. Je crois que je vais au hasard devant moi. Ne fait-il pas beau pour se promener?
—Pas si beau que vous croyez, mon maître, et vous pourriez vous en retourner par un mauvais temps, si tel était mon bon plaisir. Vous avez voulu venir sur ma charrette; c'est mon fort détaché, à moi, et on n'en descend pas toujours comme on y monte.
—Trêve de bons mots, Grand-Louis, répondit Lémor, et fouettez votre cheval. Je ne puis rire, je suis trop ému...
—Vous avez peur, enfin, convenez-en.
—Oui, j'aigrand'peurcomme le meunier de votre chanson, et vous le comprendrez quand je vous aurai parlé...si je puis parler...je n'ai guère ma tête à moi.
—Enfin, où allez-vous? dit le meunier qui commençait à craindre d'avoir mal jugé Lémor, et qui, reprenant sa raison un peu ébranlée par la colère, se demandait si un coupable viendrait ainsi se remettre entre ses mains.
—Où allez vous vous-même? dit Lémor. À Angibault? bien près de Blanchemont!... et moi, je vais de ce côté-là, sans savoir si j'oserai aller jusque-là. Mais vous avez entendu parler de l'aimant qui attire le fer.
—Je ne sais pas si vous êtes de fer, reprit le meunier, mais je sais qu'il y a aussi pour moi une fameuse pierre d'aimant de ce côté-là. Allons, mon garçon, vous voudriez donc...
—Je ne veux rien, je n'ose rien vouloir! et cependant elle est ruinée, tout à fait ruinée! Pourquoi m'en irais-je?
—Pourquoi vouliez-vous donc aller si loin, en Afrique, au diable?
—Je la croyais encore riche; trois cent mille francs, je vous l'ai dit, comparativement à ma position, c'était l'opulence.
—Mais puisqu'elle vous aimait malgré cela?
—Et moi, vous jugez que j'aurais dû accepter l'argent avec l'amour? Car je ne puis plus feindre avec vous, ami. Je vois qu'on vous a confié des choses que je ne vous aurais pas avouées, eussions-nous dû en venir aux coups. Mais j'ai réfléchi, après vous avoir quitté un peu brusquement, sans trop savoir ce que je faisais, et me sentant le coeur si gros de joie que je n'aurais pu me taire...Oui, j'ai réfléchi à tout ce que vous m'avez dit, j'ai vu que vous saviez tout et que j'étais insensé de craindre l'indiscrétion d'un ami si dévoué à...
—Marcelle! dit le meunier, un peu vain de pouvoir prononcer familièrement ce nomchrétien, comme il le définissait dans sa pensée, par opposition au nom nobiliaire de la dame de Blanchemont.
Ce nom fit tressaillir Lémor. C'était la première fois qu'il résonnait à ses oreilles. N'ayant jamais eu de relations avec l'entourage de madame de Blanchemont, et n'ayant jamais confié le secret de ses amours à personne, il ne connaissait pas dans la bouche d'autrui le son de ce nom chéri, qu'il avait lu au bas de maint billet avec tant de vénération, et que lui seul avait osé prononcer dans des moments de désespoir ou d'ivresse. Il saisit le bras du meunier, partagé entre le désir de le lui faire répéter et la crainte de le profaner en le livrant aux échos de la solitude.
—Eh bien! dit Grand-Louis, touché de son émotion, vous avez enfin reconnu que vous ne deviez pas, que vous ne pouviez pas vous méfier de moi? Mais moi, voulez-vous que je vous dise la vérité? Je me méfie encore un peu de vous. C'est malgré moi, mais cela me poursuit, cela me quitte et me reprend. Voyons, où avez-vous donc passé la journée? Je vous ai cru caché dans une cave.
—Je l'aurais fait, je pense, s'il s'en était trouvé une à ma portée, dit Lémor en souriant, tant j'avais besoin de cacher mon trouble et mon enivrement. Savez-vous, ami, que je m'en allais en Afrique avec l'intention de ne jamais revoir...celle que vous venez de nommer. Oui, malgré le billet que vous m'avez remis, qui me commandait de revenir dans un an, je sentais que ma conscience m'ordonnait un affreux sacrifice. Et encore aujourd'hui j'ai en bien de l'effroi et de l'incertitude! car si je n'ai plus à lutter contre la honte, moi, prolétaire, d'épouser une femme riche, il reste encore l'inimitié de races, la lutte du plébéien contre les patriciens, qui vont persécuter cette noble femme à cause d'un choix réputé indigne. Mais il y aurait peut-être de la lâcheté à éviter cette crise. Ce n'est pas sa faute, à elle, si elle est du sang des oppresseurs, et d'ailleurs, la puissance des nobles a passé dans d'autres mains. Leurs idées n'ont plus de force, et peut-être que...celle qui daigne me préférer...ne sera pas universellement blâmée. Cependant, c'est affreux, n'est-ce pas, d'entraîner la femme qu'on aime dans un combat contre sa famille, et d'attirer sur elle le blâme de tous ceux parmi lesquels elle a toujours vécu! Par quelles autres affections remplacerai-je autour d'elle ces affections secondaires, il est vrai, mais nombreuses, agréables, et qu'un généreux coeur ne peut pas rompre sans regret? Car je suis isolé sur la terre, moi, le pauvre l'est toujours, et le peuple ne comprend pas encore comment il devrait accueillir ceux qui viennent à lui de si loin, et à travers tant d'obstacles. Hélas! j'ai passé une partie du jour sous un buisson, je ne sais où, dans un lieu retiré où j'avais été au hasard, et ce n'est qu'après plusieurs heures d'angoisses et de méditation laborieuse que je me suis résolu à vous chercher pour vous demander de me procurer une heure d'entretien avec elle...Je vous ai cherché en vain, peut-être de votre côté aussi me cherchiez-vous, car c'est vous qui m'avez mis en tête cette idée brûlante d'aller à Blanchemont. Mais je crois que vous êtes imprudent et moi insensé, carellem'a défendu de savoir même où elle s'est retirée, et elle a fixé, pour les convenances de son deuil, le délai d'un an.
—Tant que cela? dit Grand-Louis un peu effrayé de l'idée ingénieuse qu'il avait cru avoir, le matin, on provoquant, chez l'amant de Marcelle, la tentation de venir la voir. Ces histoires de convenances dont vous me parlez là sont-elles si sérieuses dans vos idées, et faut-il, qu'après la mort d'un méchant mari, un an s'écoule, ni plus ni moins, sans qu'une honnête femme voie le visage d'un honnête homme qui songe à l'épouser? C'est donc l'usage à Paris?
—Pas plus à Paris qu'ailleurs. Le sentiment religieux qu'on porte au mystère de la mort est sans doute partout l'arbitre intime du plus ou du moins de temps qu'on accorde au souvenir des funérailles.
—Je sais que c'est un bon sentiment qui a établi la coutume de porter le deuil sur ses habits, dans ses paroles, dans toute sa conduite; mais cela n'a-t-il pas l'inconvénient de dégénérer en hypocrisie, quand le défunt est vraiment peu regrettable, et que l'amour parle honnêtement en faveur d'un autre? Résulte-t-il de l'état de décence où doit vivre une veuve que son prétendant soit forcé de s'expatrier, ou bien de ne jamais passer devant sa porte, et de ne pas la regarder du coin de l'oeil quand elle a l'air de n'y pas faire attention?
—Vous ne connaissez pas, mon brave, la méchanceté de ceux qui s'intitulentgens du monde, singulière dénomination, n'est-ce pas? et juste pourtant à leurs yeux, puisque le peuple ne compte pas, puisqu'ils s'arrogent l'empire du monde, puisqu'ils l'ont toujours eu, et qu'ils l'ont encore pour un certain temps!
—Je n'ai pas de peine à croire, s'écria le meunier, qu'ils sont plus méchants que nous!... Et pourtant, ajouta-t-il tristement, nous ne sommes pas aussi bons que nous devrions l'être! Nous aussi, nous sommes souvent bavards, moqueurs, et portés à condamner le faible. Oui, vous avez raison, nous devons prendre garde de faire mal parler de cette chère dame. Il lui faudra du temps pour se faire connaître, chérir et respecter comme elle le mérite; il ne faudrait qu'un jour pour qu'on l'accusât de se gouverner follement. Mon avis est donc que vous n'alliez pus vous montrer à Blanchemont.
—Vous êtes un homme de bon conseil, Grand-Louis, et j'étais sur que vous ne me laisseriez pas faire une mauvaise chose. J'aurai le courage d'écouter les avis de votre raison, comme j'ai eu la folie de m'enflammer au premier mouvement de votre bienveillance. Je vais causer avec vous jusqu'à ce que vous soyez arrivé auprès de votre moulin, et alors je m'en retournerai à*** pour partir demain et continuer mon voyage.
—Allons! allons! vous allez d'une extrémité à l'autre, dit le meunier qui, tout en causant avec Lémor, faisait toujours cheminer au pas la patiente Sophie. Angibault est à une lieue de Blanchemont, et vous pouvez bien y passer la nuit sans compromettre personne. Il ne s'y trouve pas d'autre femme ce soir que ma vieille mère, et ça ne fera pas jaser. Vous avez fait, de *** jusqu'ici, une jolie promenade, et je n'aurais ni coeur ni âme si je ne vous forçais d'accepter une petitecouchéeavec un souperfrugal, comme dit M. le curé, qui ne les aime guère de cette façon-là. D'ailleurs, ne faut-il pas que vous écriviez? Vous trouverez chez nous tout ce qu'il faut pour cela... peut-être pas de joli papier à lettres, par exemple! Je suis l'adjoint de ma commune, et je ne fais pas mes actes sur du vélin; mais quand même vous coucheriez votre prose amoureuse sur du papier marqué au timbre de la mairie, ça n'empêchera pas qu'on la lise, et plutôt deux fois qu'une. Venez, vous dis-je, je vois déjà la fumée de mon souper qui monte dans les arbres, nous allons trotter un peu, car je parie que ma vieille mère a faim et qu'elle ne veut pas manger sans moi. Je lui ai promis de revenir de bonne heure.
Henri mourait d'envie d'accepter l'offre du bon meunier. Il se fit un peu prier pour la ferme; les amants sont dissimulés comme les enfants. Il avait renoncé pourtant à la folie d'aller à Blanchemont, mais il était poussé dans cette direction comme par un charme magique, et chaque pas deSophie, qui le rapprochait de ce foyer d'attraction, remuait son coeur, naguère brisé par une lutte au-dessus de ses forces.
Lémor céda pourtant, bénissant dans son coeur l'insistance hospitalière du meunier.
—Mère! dit celui-ci à la Grand-Marie en sautant à bas de sa charrette, vous ai-je manqué de parole? Si l'horloge du bon Dieu n'est pas dérangée, les étoiles de la croix marquent, dix heures sur le chemin de Saint-Jacques.7
Note 7:(retour)La croix est la constellation du cygne, et le chemin de Saint-Jacques la voie Lactée.
—Il n'est guère plus, dit la bonne femme; c'est seulement une heure plus tard que tu ne t'étais annoncé. Mais je ne te gronde pas; je vois que tu as fait les commissions de notre chère dame. Est-ce que tu comptes aller porter tout cela à Blanchemont ce soir?
—Ma foi non! il est trop tard. Madame Marcelle m'a dit qu'un jour de plus ou de moins lui importait peu. Et d'ailleurs, peut-on entrer au château neuf après dix heures? N'ont-ils pas fait réparer le mur crénelé de la cour et mettre des barres de fer à la grand'porte? Ils sont capables de faire faire un pont-levis sur leur fossé sans eau. Le diable me confonde! M. Bricolin se croit déjà seigneur de Blanchemont, et il aura bientôt des armes sur sa cheminée. Il se fera appeler de Bricolin... Mais dites donc, mère, je vous amène de la compagnie. Reconnaissez-vous ce garçon-là?
—Eh! c'est le monsieur du mois dernier! dit la Grand'-Marie; celui que nous prenions pour un homme d'affaires de la dame de Blanchemont? Mais il parait qu'elle ne le connaît pas.
—Non, non, elle ne le connaît pas du tout, dit Grand-Louis, et il n'est pas homme d'affaires; c'est un employé au cadastre pour la nouvelle répartition de l'impôt. Allons, géomètre, asseyez-vous et mangez chaud.
—Dites donc, Monsieur, fit la meunière quand le premier service, c'est-à-dire la soupe aux raves fut dépêchée, est-ce vous qui avez écrit votre nom sur un de nos arbres au bord de la rivière?
—C'est moi, dit Henri. Je vous en demande pardon; peut-être cette sotte fantaisie d'écolier a-t-elle fait mourir ce jeune saule?
—Sauf votre respect, c'est un peuplier blanc, dit le meunier. Vous êtes bien un vrai Parisien, et sans doute vous ne connaissez pas le chanvre d'avec la pomme de terre. Mais n'importe. Nos arbres se moquent de vos coups le canif, et ma mère vous demande cela pour causer.
—Oh! je ne vous ferais pas de reproche pour un petit arbre. Nous en avons de reste ici, dit la meunière; mais c'est que notre jeune dame s'est tant tourmentée pour savoir qui avait pu mettre ce nom-là! Et son petit qui l'a lu tout seul! oui, Monsieur, un enfant de quatre ans, qui voit ce que je n'ai jamais pu voir dans des lettres!
—Elle est donc venue ici? dit étourdiment Lémor, qui n'avait pas bien sa raison dans ce moment.
—Qu'est-ce que ça vous fait, puisque vous ne la connaissez pas? répondit Grand-Louis en lui donnant un grand coup de genou pour l'engager à feindre, surtout devant son garçon de moulin.
Lémor le remercia du regard, bien que son avertissement eût été un peu rude, et, craignant de divaguer, il ne desserra plus les dents que pour manger.
Lorsque l'on se fut séparé pour lanuitée, comme disait la meunière, Lémor qui devait partager la petite chambre du meunier au rez-de-chaussée, tout en face de la porte du moulin, pria Grand-Louis de ne pas s'enfermer encore et de le laisser promener un quart d'heure au bord de la Vauvre.
—Pardieu, je vas vous y conduire, dit Grand-Louis que le roman de son nouvel ami intéressait beaucoup par la ressemblance qu'il avait avec le sien propre. Je sais où vous allez rêvasser, et je ne sais pas si pressé de dormir que je ne puisse faire un tour avec vous au clair de la lune: car la voici qui se lève et qui va se mirer dans l'eau. Venez voir, mon Parisien, comme elle est blanche et fière dans le bassin de la Vauvre, et vous me direz si c'est à Paris que vous avez une aussi belle lune et une aussi belle rivière! Tenez! ajouta-t-il lorsqu'ils furent au pied de l'arbre, voilà oùelleétait appuyée en lisant votre nom; elle était comme cela contre la barrière, et elle regardait avec des yeux.... que je ne peux pas faire, quand je passerais deux heures à ouvrir les miens. Ah ça, vous saviez donc qu'elle viendrait ici, que vous lui aviez laissé là votre signature?
—Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que je l'ignorais, et que le hasard seul... un caprice d'enfant, m'a suggéré de marquer ainsi mon passage dans ce bel endroit ou je ne croyais pas devoir jamais revenir. J'avais ouï dire à Paris qu'elleétait ruinée. Je l'espérais! j'étais venu savoir à quoi m'en tenir, et quand j'ai appris qu'elle était encore trop riche pour moi, je n'ai plus songé qu'à lui dire adieu.
—Voyez! il y a un Dieu pour les amants; car sans cela vous n'y sériez, pas revenu, en effet. C'est cela, c'est l'air de madame Marcelle en m'interrogeant sur le jeune voyageur qui avait écrit ce nom, qui m'a fait deviner tout d'un coup qu'elle aimait et que son amant s'appelait Henri. C'est ce qui m'a éclairci l'esprit pour deviner le reste, car on ne m'a rien dit, j'ai tout deviné; il faut bien que je m'en accuse et que je m'en vante.
—Quoi! on ne vous avait rien confié, et moi j'ai tout avoué? La volonté de Dieu soit faite! Je reconnais sa main dans tout cela, et je ne me défends plus de la confiance absolue que vous m'inspirez.
—Je voudrais pouvoir vous en dire autant, répondit Grand-Louis en lui prenant la main, car le diable me broie si je ne vous aime pas! Et pourtant il y a quoique chose qui me chiffonne toujours.
—Comment pouvez-vous me soupçonner encore quand je reviens dans votre Vallée-Noire, seulement pour respirer l'air qu'elle a respiré, lorsque je sais enfin qu'elle est pauvre?
—Mais ne pourriez-vous pas avoir été courir chez les avoués et les notaires pendant que je vous cherchais ce matin par la ville? Et si vous aviez appris qu'elle est encore assez riche?
—Que dites-vous, serait-il vrai? s'écria Lémor avec un accent douloureux. Ne jouez pas ainsi avec moi, ami! vous m'accusez de choses si ridicules, que je ne pense pas même à m'en justifier. Mais il y en a une que je veux vous dire en deux mots. Si madame de Blanchemont est encore riche, voulût-elle agréer l'amour d'un prolétaire comme moi, il faut que je la quitté pour toujours! Oh! si cela est, s'il faut que je l'apprenne... pas encore, au nom du ciel? Laissez-moi rêver le bonheur jusqu'à demain, jusqu'à ce que je quitte ce pays pour un an ou pour jamais!
—Alors vous êtes un peu fou, l'ami, s'écria le meunier. Et même vous me paraissez si exagéré dans ce moment-ci, que je crains que ce ne soit une affectation pour me tromper.
—Vous n'êtes donc pas comme moi, vous! vous ne haïssez donc pas la richesse?
—Non, par Dieu! je ne la hais ni ne l'aime pour elle-même, mais bien à cause du mal ou du bien qu'elle peut me faire. Par exemple, je déteste les écus du père Bricolin, parce qu'ils m'empêchent d'épouser sa fille.... Ah! diable! je lâche des noms que j'aurais aussi bien fait de vous laisser ignorer.... Mais je sais vos affaires, après tout, et vous pouvez bien savoir les miennes.... Je dis donc, que je déteste ces écus-là; mais j'aimerais beaucoup trente ou quarante mille francs qui me tomberaient du ciel et qui me permettraient de prétendre à Rose.
—Je ne pense pas comme vous. Si je possédais un million, je ne voudrais pas le garder.
—Vous le jetteriez dans la rivière plutôt que de vous faire un titre pour rétablir l'égalité entre elle et vous? Vous êtes encore un drôle de corps.
—Je crois que je le distribuerais aux pauvres, comme les communistes chrétiens des premiers temps, afin de m'en débarrasser, quoique je sache fort bien que je ne ferais pas là une bonne oeuvre véritable; car en abandonnant leurs biens, ces premiers disciples de l'égalité fondaient une société. Ils apportaient aux malheureux une législation qui était en même temps une religion. Cet argent était le pain de l'âme en même temps que celui du corps. Ce partage était une doctrine et faisait des adeptes. Aujourd'hui, il n'y a rien de semblable. On a l'idée d'une communauté sainte et providentielle, on n'en sait pas encore les lois. On ne peut pas recommencer le petit monde des premiers chrétiens, on sent qu'il faudrait la doctrine; on ne l'a pas, et d'ailleurs, les hommes ne sont pas disposés à la recevoir. L'argent qu'on distribuerait à une poignée de misérables n'enfanterait chez eux que l'égoïsme et la paresse, si on ne cherchait à leur faire comprendre les devoirs de l'association. Et, d'une part, je vous le répète, ami, il n'y a pas encore assez de lumières dans l'initiation, de l'autre, il n'y a pas encore assez de confiance, de sympathie et d'élan chez les initiés. Voilà pourquoi lorsque Marcelle....(et moi aussi j'ose la nommer puisque vous avez nommeRose) m'a proposé de faire comme les apôtres et de donner aux pauvres ces richesses qui me faisaient horreur, j'ai reculé devant un sacrifice que je ne me sens pas la science et le génie de faire fructifier réellement entre ses mains pour le progrès de l'humanité. Pour posséder la richesse et la rendre utile comme je l'entends, il faut être plus qu'un homme de coeur, il faut être un homme de génie. Je ne le suis pas, et, en songeant aux vices profonds, à l'épouvantable égoïsme qu'impose la fortune à ceux qui la possèdent, je me sens pénétré d'effroi. Je remercie Dieu de m'avoir rendu pauvre, moi aussi, qui ai failli hériter de beaucoup d'argent, et je fais le serment de ne jamais posséder que le salaire de ma semaine!
—Ainsi, vous remerciez Dieu de vous avoir rendu sage par un pur effet de sa bonté, et vous profitez du hasard qui vous a préservé du mal? C'est de la vertu très-facile, et je n'en suis pas si émerveillé que vous croyez. Je comprends maintenant pourquoi madame Marcelle était si contente hier d'être ruinée. Vous lui avez mis en tête toutes ces belles choses-là! C'est joli, mais ça ne signifie rien. Qu'est-ce que c'est que des gens qui disent: Si j'étais riche, je serais méchant, et je suis enchanté de ne l'être pas? C'est l'histoire de ma grand'mère qui disait: Je n'aime pas l'anguille, et j'en suis bien contente, parce que si je l'aimais, j'en mangerais. Voyons, pourquoi ne seriez-vous pas riche et généreux? Eh, quand vous ne pourriez pas faire d'autre bien que de donner du pain à ceux qui en manquent autour de vous, ce serait déjà quelque chose, et la richesse serait mieux placée dans vos mains que dans celles des avares.... Oh! je sais bien votre affaire! J'ai compris; je ne suis pas si bête que vous croyez, et j'ai lu de temps en temps des journaux et des brochures qui m'ont appris un peu ce qui se passe hors de nos campagnes, où il est vrai de dire qu'il ne se passe rien de nouveau. Je vois que vous êtes un faiseur de nouveaux systèmes, un économiste, un savant!
—Non. C'est peut-être un malheur; mais je connais la science des chiffres moins que toute autre, et je ne comprends rien à l'économie politique telle qu'on l'entend aujourd'hui. C'est un cercle vicieux où je ne conçois pas qu'on s'amuse à tourner.
—Vous n'avez pas étudié une science sans laquelle vous ne pouvez rien essayer de neuf? En ce cas, vous êtes un paresseux.
—Non, mais un rêveur.
—J'entends, vous êtes ce qu'on appelle un poëte.
—Je n'ai jamais fait de vers, et maintenant je suis un ouvrier. Ne me prenez pas tant au sérieux. Je suis un enfant, et un enfant amoureux. Tout mon mérite, c'est d'avoir su apprendre un métier, et je vais l'exercer.
—C'est bien! gagnez votre vie comme je fais, moi, et ne vous tourmentez plus de la manière dont va le monde, puisque vous n'y pouvez rien.
—Quel raisonnement, ami! Vous verriez une barque chavirer sur cette rivière, et il y aurait là une famille à laquelle, vous, attaché à cet arbre, je suppose, vous ne pourriez porter secours, et vous la verriez périr avec indifférence?
—Non, Monsieur, je casserais l'arbre, fût-il dix fois plus gros. J'aurais si bonne volonté que Dieu ferait ce petit miracle pour moi.
—-Et pourtant la famille humaine périt, s'écria Lémor douloureusement, et Dieu ne fait plus de miracles!
—Je le crois bien! personne ne croit plus en lui. Mais moi, j'y crois, et je vous déclare, puisque nous en sommes à ne nous rien cacher, que, dans le fond de ma pensée, je n'ai jamais désespéré d'épouser Rose Bricolin. Amener son père à accepter un gendre pauvre, c'est pourtant un miracle plus conséquent que de casser avec mes bras, sans cognée, le gros arbre que vous voyez là. Eh bien, ce miracle se fera, je ne sais comment: j'aurai cinquante mille francs. Je les trouverai dans la terre en plantant mes choux, ou dans la rivière en jetant mes filets; ou bien il me viendra une idée... n'importe sur quoi. Je découvrirai quelque chose, puisqu'il suffit, dit-on, d'une idée pour remuer le monde.
—Vous découvrirez le moyen d'appliquer l'égalité à une société qui n'existe que par l'inégalité, n'est-ce pas? dit Henri avec un triste sourire.
—Pourquoi pas, Monsieur? répondit le meunier avec une vivacité enjouée. Quand j'aurai fait fortune, comme je ne veux pas être avare et méchant, et, comme je suis bien sûr, moi, de ne jamais le devenir, pas plus que ma grand'mère n'est venue à bout d'aimer l'anguille qu'elle ne pouvait pas souffrir, alors il faudra que je devienne tout à coup plus savant que vous, et que je trouve dans ma cervelle ce que vous n'avez pas trouvé dans vos livres, à savoir le secret de faire de la justice avec ma puissance et des heureux avec ma richesse. Ça vous étonne? Et pourtant, mon Parisien, je vous déclare que j'en sais bien moins que vous sur l'économie politique, et je n'y entends nianib. Mais qu'est-ce que cela fait, puisque j'ai la volonté et la croyance? Lisez l'Évangile, Monsieur. M'est avis que vous, qui en parlez si bien, vous avez un peu oublié que les premiers apôtres étaient des gens de rien, ne sachant rien comme moi. Le bon Dieu souffla sur eux, et ils en surent plus long que tous les maîtres d'école et tous les curés de leur temps.
—O peuple! tu prophétises! s'écria Lémor en serrant le meunier contre son coeur. C'est pour toi, en effet, que Dieu fera des miracles, c'est sur toi que soufflera l'Esprit Saint! Tu ne connais pas le découragement, toi; tu ne doutes de rien. Tu sens que le coeur est plus puissant que la science, tu sens ta force, ton amour, et tu comptes sur l'inspiration! Et voilà pourquoi j'ai brûlé mes livres, voilà pourquoi j'ai voulu retourner au peuple, d'où mes parents m'avaient fait sortir. Voilà pourquoi je vais chercher, parmi les pauvres et les simples de coeur, la foi et le zèle que j'ai perdus en grandissant parmi les riches!
—J'entends! dit le meunier; vous êtes un malade qui cherche la santé.
—Ah! je la trouverais si je vivais près de vous.
—Je vous la donnerais de bon coeur si vous me promettiez de ne pas me donner votre maladie. Et pour commencer, parlez-moi donc raisonnablement; dites-moi que, quelle que soit la position de madame Marcelle, vous l'épouserez si elle y consent.
—Vous réveillez mon angoisse. Vous m'avez dit qu'elle n'avait plus rien; puis vous avez semblé vous raviser et me faire entendre qu'elle était encore riche.
—Allons, sachez la vérité, c'était une épreuve. Les trois cent mille francs subsistent encore, et le père Bricolin aura beau faire, je la conseillerai si bien qu'elle les conservera. Avec trois cent mille francs, mon camarade, vous pourrez faire du bien, j'espère, puisque avec cinquante mille que je n'ai pas, moi, je prétends sauver le monde!
—J'admire et j'envie votre gaieté, dit Lémor accablé; mais vous m'avez remis la mort dans l'âme. J'adore cette femme, cet ange, et je ne peux pas être l'époux d'une femme riche! Le monde a sur l'honneur des préjugés que j'ai subis malgré moi, et que je ne saurais secouer. Je ne pourrais pas regarder comme mienne cette fortune qu'elle doit et qu'elle veut sans doute conserver à son fils. Je ne pourrais donc songer à me rendre utile, par ma richesse, sans manquer à ce qu'on regarde comme la probité. Et puis j'aurais certains scrupules de condamner à l'indigence une femme pour laquelle je sens une tendresse infinie, et un enfant dont je respecte l'indépendance future. Je souffrirais de leurs privations, je frémirais à toute heure de les voir succomber à une vie trop rude. Hélas! cet enfant, cette femme n'appartiennent pas à la même race que nous, Grand-Louis. Ce sont les maîtres détrônés de la terre qui demanderaient à leurs anciens esclaves les soins et les recherches auxquels ils sont habitués. Nous les verrions languir et dépérir sous notre chaume. Leurs mains trop faibles seraient brisées par le travail, et notre amour ne les soutiendrait peut-être pas jusqu'au bout de cette lutte qui nous brise déjà nous-mêmes....
—Voilà encore votre maladie qui vous reprend et la foi qui vous abandonne, dit le Grand-Louis en l'interrompant. Vous ne croyez même plus à l'amour; vous ne voyez pas qu'ellesupporterait tout pour vous, et qu'elle se trouverait heureuse comme cela? Vous n'êtes pas digne d'être si grandement aimé, vrai!
—Ah! mon ami, qu'elle devienne pauvre, tout à fait pauvre, sans que j'aie à me reprocher d'y avoir contribué, et vous verrez si je manque de courage pour la soutenir!
—Eh bien! vous travaillerez pour gagner un peu d'argent, comme nous travaillons tous? Pourquoi mépriser tant l'argent qu'elle a, et qui est tout gagné?
—Il n'a pas été gagné par le travail du pauvre; c'est de l'argent volé.
—Comment ça?
—C'est l'héritage des rapines féodales de ses pères. C'est le sang et la sueur du peuple qui ont cimenté leurs châteaux et engraissé leurs terres.
—C'est vrai cela! mais l'argent ne conserve pas cette espèce de rouille. Il a le don de s'épurer ou de se salir, suivant la main qui le touche.
—Non! dit Lémor avec feu. Il y a de l'argent souillé et qui souille la main qui le reçoit!
—C'est une métaphore! dit tranquillement le meunier. C'est toujours l'argent du pauvre, puisqu'il lui a été extorqué par le pillage, la violence et la tyrannie. Faudra-t-il que le pauvre s'abstienne de le reprendre, parce que la main des brigands l'a longtemps manié! Allons! nous coucher, mon cher, vous déraisonnez; vous n'irez pas à Blanchemont. Moins que jamais j'en suis d'avis, puisque vous n'avez que des sottises à dire à ma chère dame; mais, par la cordieu! vous ne me quitterez pas que vous n'ayez renoncé à vos... attendez que je trouve le mot... à vos utopies! Est-ce cela?
—Peut-être! dit Lémor tout pensif, et entraîné par son amour à subir l'ascendant de son nouvel ami.