XXII.

Grand-Louis, qui avait toutes les délicatesses d'un coeur candidement épris, avait donné, en passant, des ordres pour que le lait et les fruits de la collation fussent servis sous une treille qui ornait le devant de sa porte, juste en face et à très-peu de distance du moulin, d'où Lémor, blotti dans son grenier, pouvait voir et même entendre Marcelle.

La collation rustique fut fort enjouée, grâce à l'espiègle intimité d'Edouard avec le meunier et aux charmantes coquetteries de Rose envers celui-ci.

—Prenez garde, Rose! dit madame de Blanchemont à l'oreille de la jeune fille, vous vous faites adorable aujourd'hui, et vous voyez bien que vous lui tournez la tête. Il me semble que vous vous moquez beaucoup de mes sermons, ou que vous vous engagez trop.

Rose se troubla, resta un moment rêveuse, et recommença bientôt ses vives agaceries, comme si elle eût pris intérieurement son parti d'accepter l'amour qu'elle provoquait. Il y avait toujours eu au fond de son coeur une vive amitié pour le Grand-Louis; il n'était donc guère probable qu'elle se fit un jeu de le railler, si elle n'eût senti la possibilité de faire faire, en elle-même, un grand progrès à cette amitié fraternelle. Le meunier, sans vouloir se flatter, éprouvait cependant une confiance instinctive, et son âme loyale lui disait que Rose était trop bonne et trop pure pour le torturer froidement.

Il se trouvait donc heureux de la voir si enjouée et si animée près de lui, et il eut grand'peine à la laisser avec sa mère la dernière à table. Mais il avait vu Marcelle s'éloigner un peu et lui faire signe à la dérobée qu'il eût à la suivre de l'autre côté de la rivière.

—Eh bien! mon cher Grand-Louis, lui dit madame de Blanchemont, il me semble que vous n'êtes plus si triste que l'autre jour, et que j'en ai deviné la cause!

—Ah! madame Marcelle, vous savez tout, je le vois bien, et je n'ai rien à vous apprendre. C'est vous qui pourriez m'en dire plus long que je n'en sais; car il me semble qu'on doit avoir et qu'on a grande confiance en vous.

—Je ne veux pas compromettre Rose, dit Marcelle en souriant. Les femmes ne doivent pas se trahir entre elles. Cependant je crois pouvoir espérer avec vous qu'il ne vous sera pas impossible de vous faire aimer.

—Ah! si on m'aimait!... je serais content, et je crois que je n'en demanderais pas davantage; car le jour où elle me le dirait, je serais capable d'en mourir de joie.

—Mon ami, vous aimez sincèrement et noblement, et c'est pour cela qu'il ne faudrait pas trop désirer d'être payé de retour avant de songer à détruire les obstacles qui viennent de la famille. Je présume que c'est là ce dont vous avez à m'entretenir, et c'est pourquoi je me suis rendue avec empressement à votre invitation. Voyons, le temps est précieux, car on va sans doute venir nous rejoindre.... En quoi puis-je influencer les idées du père, ainsi que Rose me la fait entendre?

—Rose vous a fait entendre cela! s'écria le meunier transporté. Elle y songe donc? Elle m'aime donc? Ah! madame Marcelle! et vous ne me disiez pas cela tout de suite!... Eh! que m'importe le reste si elle m'aime, si elle désire m'épouser?...

—Doucement, mon ami. Rose ne s'est pas engagée si avant. Elle a pour vous l'affection d'une soeur, elle désirait voir révoquer la sentence qui lui interdisait de vous parler, de venir chez vous, de vous traiter enfin en ami, comme elle l'avait fait jusqu'à ce jour. Voilà pourquoi elle m'a priée de vous protéger auprès de ses parents et de prendre votre parti, tout en montrant quelque fermeté dans mes affaires avec eux. Et voici ce que j'ai compris, en outre, Grand-Louis: M. Bricolin veut ma terre à bon marché, et peut-être que si Rose vous aimait, je pourrais assurer son bonheur et le vôtre en imposant votre mariage comme une condition de mon consentement. Si vous le croyez, ne doutez pas que je sois très-heureuse de faire ce léger sacrifice.

—Ce léger sacrifice! vous n'y songez pas, madame Marcelle! vous vous croyez encore riche; vous parlez de cinquante mille francs comme d'un rien. Vous oubliez que c'est désormais une bonne part de votre existence. Et vous croyez que j'accepterais ce sacrifice-là? Oh! j'aimerais mieux renoncer à Rose tout de suite.

—C'est que vous ne comprenez pas la véritable valeur de l'argent, mon ami; ce n'est qu'un moyen de bonheur, et le bonheur qu'on peut procurer aux autres est le plus certain et le plus pur qu'on puisse se procurer à soi-même.

—Vous êtes bonne comme Dieu, pauvre dame! mais il y a là un bonheur plus certain et plus pur encore pour vous-même. C'est celui que vous devez ménager à votre fils. Et que diriez-vous un jour, grand Dieu! si, faute des cinquante mille francs que vous auriez sacrifiés pour vos amis, votre cher Édouard était forcé, à son tour, de renoncer à une femme qu'il aimerait, et que vous ne pourriez plus lui faire obtenir?

—Mon coeur est pénétré de votre bon raisonnement; mais en fait d'intérêts matériels, il n'y a point, pour l'avenir, de calculs absolus. Ma position n'est pas rigidement dessinée comme vous la faites; en m'abstenant de vendre cher je perdrai du temps, et, vous le savez, chaque jour d'hésitation m'entraîne à ma ruine. En terminant vite, je me libère des dettes qui me rongent, et, certes, il peut y avoir un jour tout profit pour moi à avoir su prendre mon parti sans regret puéril et sans parcimonie déplacée. Vous voyez donc que je ne suis pas si généreuse, et que j'agis dans mes intérêts en servant ceux de votre amour.

—En voilà une pauvre tête en affaires! s'écria le meunier avec un sourire triste et tendre. Une sainte du paradis ne dirait pas mieux. Mais ça n'a pas le sens commun, permettez-moi de vous le dire, ma chère dame. Vous trouverez, d'ici à quinze jours, des acquéreurs pour votre terre, et qui seront bien contents de ne la payer que son prix.

—Mais qui ne seront pas solvables comme M. Bricolin?

—Ah! oui, voilà son orgueil! c'est d'être solvable.Solvable!le grand mot! Il croit être le seul au monde qui puisse dire: Je suissolvable, moi! C'est-à-dire, il sait bien qu'il y en a d'autres, mais il vous éblouit avec cela. Ne l'écoutez pas. C'est un fin matois. Faites seulement mine de conclure avec un autre, fallût-il faire des démarches et des contrats simulés. Je ne me gênerais pas à votre place. A la guerre comme à la guerre, avec les juifs comme avec les juifs! Voulez-vous me laisser agir? Dans quinze jours, je vous jure, comme voilà de l'eau, que M. Bricolin vous donnera vos trois cent mille francs bien comptés et un beau pot-de-vin par-dessus le marché.

—Je n'aurais jamais l'habileté de suivre vos conseils, et je trouve beaucoup plus vite fait de rendre chacun de nous heureux à sa manière, vous, Rose, moi, M. Bricolin, et mon fils qui me dira un jour que j'ai bien fait.

—Romans! romans! dit le meunier. Vous ne savez pas ce que pensera votre fils dans quinze ans d'ici sur l'argent et sur l'amour. N'allez pas faire cette folie; je ne m'y prêterais pas, madame Marcelle... non, non, n'y comptez pas, je suis aussi fier que qui que ce soit, et têtu comme un mouton... du Berri qui plus est! D'ailleurs, écoutez, ce serait en pure perte. M. Bricolin promettrait tout et ne tiendrait rien. Il faut, vu votre position, que votre contrat de vente soit signé avant la fin du mois, et certes ce n'est pas d'ici à un mois que je pourrais espérer d'épouser Rose. Il faudrait pour cela qu'elle fût folle de moi, et cela n'est pas. Il faudrait l'exposer à un bruit, à des scandales! Je ne m'y résoudrais jamais. Quelle rage aurait sa mère! quels étonnements et quels dénigrements de la part de ses voisins et de ses connaissances! Et que ne dirait-on pas? Qui est-ce qui comprendrait que vous avez imposé cela à M. Bricolin par pure grandeur d'âme et par sainte amitié pour nous! Vous ne connaissez pas la malice des hommes; et celle des femmes, si vous saviez ce que c'est! votre bonté pour moi... non, vous ne pouvez pas vous imaginer, et je n'oserais jamais vous dire comment M. Bricolin tout le premier serait capable de l'interpréter.... Ou bien encore on dirait que Rose, pauvre sainte fille! a fait un faux pas, qu'elle vous l'a confié, et que vous vous êtes dévouée, pour sauver son honneur, à doter le coupable.... Enfin, cela ne se peut pas, et voilà plus de raisons qu'il n'en faut, j'espère, pour vous en convaincre. Oh! ce n'est pas comme cela que je veux obtenir Rose! Il faut, que cela arrive naturellement, et sans faire crier personne contre elle. Je sais bien qu'il faut un miracle pour que je devienne riche, ou un malheur pour qu'elle devienne pauvre. Dieu me viendra en aide si elle m'aime... et elle m'aimera peut-être, n'est-ce pas?

—Mais, mon ami, je ne puis travailler à enflammer son coeur pour vous si vous m'ôtez les moyens de dominer la cupidité de son père. Je ne l'aurais pas entrepris si je n'avais eu cette pensée; car précipiter cette jeune et charmante fille dans une passion malheureuse serait un crime de ma part.

—Ah! c'est la vérité! dit le Grand-Louis soudainement accablé, et je vois bien que je suis un fou.... Aussi n'était-ce ni de moi, ni de Rose que je voulais vous parler en vous priant de venir ici, madame Marcelle; vous vous êtes trompée là-dessus dans votre excellente bonté. Je voulais vous parler de vous seule, quand vous m'avez prévenu en me parlant de moi-même. Je me suis laissé aller comme un grand enfant à vous écouter, et puis force m'a été de vous répondre; mais je reviens à mon but, qui est de vous forcer à vous occuper de vos affaires. Je sais celles de M. Bricolin; je sais ses intentions et son ardeur d'acheter vos terres, il n'en démordra pas, et pour en avoir trois cent mille francs, il faut lui en demander trois cent cinquante mille. Vous les auriez si vous vous obstiniez; mais, de toutes façons, il ne faut pas qu'il paie le bien au-dessous de sa valeur. Il en a trop d'envie, ne craignez rien.

—Je vous répète, mon ami, que je ne saurai pas soutenir cette lutte, et que, depuis deux jours qu'elle dure, elle est déjà au-dessus de mes forces.

—Aussi, ne faut-il pas vous en mêler. Vous allez remettre vos affaires à un notaire honnête et habile. J'en connais un; j'irai lui parler ce soir, et vous le verrez demain, sans vous déranger. C'est demain la fête patronale de Blanchemont. Il y a grande assemblée sur le terrier devant l'église. Le notaire viendra s'y promener et causer, suivant l'habitude, avec ses clients de la campagne; vous entrerez comme par hasard dans une maison où il vous attendra. Vous signerez une procuration, vous lui direz deux mots, je lui en dirai quatre, et vous n'aurez plus qu'à renvoyer M. Bricolin batailler avec lui. S'il ne se rend pas, pendant ce temps-là votre notaire vous aura trouvé un autre acquéreur. Il n'y aura qu'un peu de prudence à garder pour que le Bricolin ne se doute pas que je vous ai indiqué cet homme d'affaires au lieu du sien, qu'il vous a sans doute proposé, et que vous avez peut-être fait la folie d'accepter!

—Non! je vous avais promis de ne rien faire sans vos conseils.

—C'est bien heureux! Allez donc demain, à deux heures sonnant, vous promener au bord de La Vauvre, comme pour voir du bas du terrier le joli coup d'oeil de la fête. Je serai là et je vous ferai entrer chez une personne sûre et discrète.

—Mais, mon ami, si M. Bricolin découvre que vous me dirigez dans cette affaire contre ses intérêts, il vous chassera de sa maison, et vous ne pourrez jamais revoir Rose.

—Il sera bien fin s'il le découvre! Mais si ce malheur arrivait... je vous l'ai dit, madame Marcelle, Dieu me viendrait en aide par un miracle, d'autant plus que j'aurais fait mon devoir.

—Ami loyal et courageux, je ne puis me résoudre à vous exposer ainsi.

—Et je ne vous dois pas cela quand vous vouliez vous ruiner pour moi? Allons, pas d'enfantillage, ma chère dame, nous sommes quittes....

—Voici Rose qui vient vers nous, dit Marcelle. Il me reste à peine le temps de vous remercier....

—Non! mademoiselle Rose tourne du côté de l'avenue avec ma mère, qui a le mot pour la retenir un peu, car je n'ai pas fini, madame Marcelle, j'ai bien autre chose à vous dire! Mais vous devez être lasse de marcher si longtemps. Puisque la cour est libre et le moulin silencieux, venez vous asseoir sur ce banc auprès de la porte. Mademoiselle Rose nous croit de l'autre côté et ne reviendra par ici qu'après avoir fait le tour du pré. Ce que j'ai à vous dire est un peu plus intéressant pour vous que vos affaires, et demande plus de secret encore.

Marcelle, étonnée de ce préambule, suivit le meunier et s'assit avec lui sur le banc, juste au-dessous de la lucarne du grenier à foin, d'où Lémor pouvait la voir et l'entendre.

—Dites donc, madame Marcelle, balbutia le meunier un peu embarrassé pour entrer en matière, vous savez bien cette lettre que vous m'aviez confiée?

—Eh bien, mon cher Grand-Louis! répondit madame de Blanchemont, dont le visage calme et un peu éteint s'enflamma tout à coup, ne m'avez-vous pas dit ce matin que vous l'aviez fait partir?

—Pardon, excuse... c'est que je ne l'ai pas mise à la poste.

—Vous l'avez oubliée?

—Oh! non, certes!

—Perdue peut-être?

—Encore moins. J'ai fait mieux que de la jeter dans la boîte, je l'ai remise à son adresse.

—Que voulez-vous dire? Elle était adressée à Paris!

—Oui, mais la personne à qui elle était destinée s'étant trouvée sur mon chemin, j'ai cru mieux faire de la lui remettre.

—Mon Dieu! vous me faites trembler, Louis! dit Marcelle redevenue pâle. Vous aurez fait quelque méprise.

—Pas si sot! Je connais bien M. Henri Lémor, peut-être!...

—Vous le connaissez! et il est dans ce pays-ci? dit Marcelle avec une émotion qu'elle ne cherchait pas à dissimuler.

En quatre mots Grand-Louis expliqua la manière dont il avait reconnu Lémor pour le voyageur qui était déjà venu à son moulin, et pour le destinataire de la lettre à lui confiée.

—Et où donc allait-il? et que fait-il à ***? demanda Marcelle oppressée.

—Il allait en Afrique. Il passait! répondit le meunier qui voulait voir venir. C'est bien le chemin par Toulouse. Il avait pris l'heure du déjeuner de la diligence pour aller à la poste.

—Et où est-il maintenant?

—Je ne vous dirai pas bien où il peut être; mais il n'est plus à ***.

—Il va en Afrique, dites-vous? Et pourquoi si loin?

—Pour aller bien loin précisément. Voilà ce qu'il a répondu à ma question.

—La réponse est plus claire que vous ne pensez! dit Marcelle, dont l'agitation augmentait, et qui ne songeait pas même à la rendre moins évidente. Mon ami, vous n'êtes pas si malheureux que vous croyez! Il est des coeurs plus brisés que le vôtre.

—Le vôtre, par exemple, ma pauvre chère dame?

—Oui, mon ami, le mien.

—Mais n'est-ce pas un peu de votre faute? Pourquoi ordonniez-vous à ce pauvre jeune homme de rester un an sans entendre parler de vous?

—Comment! il vous a donc fait lire ma lettre?

—Oh! non! il est assez méfiant et cachottier, allez! Mais je l'ai tant questionné, tant obsédé, tant deviné, qu'il a été forcé de m'avouer que je ne me trompais guère. Ah dame! voyez-vous, madame Marcelle, je suis très-curieux des secrets de ceux que j'aime, moi, parce que, tant qu'on ne sait pas ce qu'ils pensent, on ne sait pas comment les servir. Ai-je tort?

—Non, ami, je suis bien aise que vous ayez mes secrets comme j'ai les vôtres. Mais, hélas! quelle que soit ici votre bonne volonté et votre bon coeur, vous ne pouvez rien pour moi. Répondez-moi, pourtant. Ce jeune homme ne vous a-t-il transmis aucune réponse ni par écrit, ni verbalement?

—Il vous a écrit ce matin un tas de billevesées dont je n'ai pas voulu me charger.

—Vous m'avez rendu un mauvais service! Ainsi, je ne puis savoir ses intentions?

—Il n'a su me dire que ceci: «Je l'aime,maisj'ai du courage!»

—Il a dit:Mais?

—Il a peut-être dit:Et!

—Ce serait si différent! Rappelez-vous, Grand-Louis!

—Il a dit tantôt l'un, tantôt l'autre, car il l'a répété souvent.

—Ce matin, dites-vous? Vous n'avez donc quitté la ville que ce matin?

—J'ai voulu dire hier soir. Il était tard, et nous prenons, nous autres, le matin dès minuit.

—Mon Dieu! qu'est-ce à dire? Pourquoi pas de lettre? Vous avez donc vu celle qu'il m'écrivait?

—Un peu! il en a déchiré quatre.

—Mais que disaient ces lettres? Il était donc bien irrésolu?

—Tantôt il vous disait qu'il ne pouvait jamais vous revoir, tantôt qu'il allait venir vous voir tout de suite.

—Et il a résisté à cette dernière tentation? Il a bien du courage, en effet!

—Ah! écoutez donc! il a été tenté plus que saint Antoine; mais, d'une part, je l'en détournais; de l'autre, il craignait de vous désobéir?

—Et que pensez-vous d'un amant qui ne sait pas désobéir?

—Je pense qu'il aime trop, et qu'on ne lui en saura aucun gré.

—Je suis injuste, n'est-ce pas, mon cher Grand-Louis? je suis trop émue, je ne sais ce que je dis. Mais pourquoi, vous, ami, l'avez-vous détourné de vous suivre? Car il en a eu la pensée?

—Oh! je crois bien! Il a même fait un bout de chemin sur ma charrette. Mais moi, excusez! j'avais trop peur de vous mécontenter.

—Vous aimez, et vous croyez les autres si sévères?

—Dame! qu'auriez-vous dit si je l'avais amené dans la Vallée-Noire? Par exemple, dans ce moment-ci... si je vous disais que je l'ai engagé à se cacher dans mon moulin! Ah! pour le coup, vous me traiteriez comme je le mériterais!

—Louis! dit Marcelle en se levant d'un air de résolution exaltée, il est ici. Vous en convenez!

—Non pas, Madame; c'est vous qui me faites dire cela.

—Mon ami, reprit-elle en lui prenant la main avec effusion, dites-moi où il est, et je vous pardonne.

—Et si cela était, dit le meunier un peu effrayé de la spontanéité de Marcelle, mais enthousiasmé de sa franchise, vous ne craindriez donc pas de faire jaser sur votre compte?

—Quand il me quittait volontairement et que j'avais l'esprit abattu, je pouvais songer au monde, prévoir des dangers, me créer des devoirs rigides, exagérés peut-être; mais quand il revient vers moi, quand il est si près d'ici, à quoi voulez-vous que je songe, et que voulez-vous que je craigne?

—Il faut pourtant craindre que quelque imprudence ne rende vos projets plus malaisés à exécuter, dit Grand-Louis en faisant un geste pour indiquer à Marcelle la fenêtre au-dessus de sa tête.

Marcelle leva les yeux et rencontra ceux de Lémor, qui, palpitant et penché vers elle, était prêt à sauter du haut du toit pour abréger la distance.

Mais le meunier toussa de toute sa force, et d'un autre geste, indiquant aux deux amants Rose qui s'approchait avec la meunière et le petit Édouard:

—Oui, Madame, dit-il en élevant la voix, un moulin comme ça rapporte peu; mais si je pouvais tant seulement y établir une grande meule que j'ai dans la tête, il me rapporterait bien... huit cents bons francs par an!...

Le regard des deux amants avait été brûlant et rapide. Un calme souverain succéda à cette commotion. Ils s'aimaient, ils étaient sûrs l'un de l'autre. Ils s'étaient tout dit, tout expliqué, tout persuadé mutuellement dans le choc électrique de ce regard. Lémor se jeta au fond du grenier, et Marcelle, maîtresse d'elle-même parce qu'elle se sentait heureuse, accueillit Rose sans trouble et sans regret. Elle se laissa emmener dans le délicieux taillis voisin, et après une heure de promenade elle remonta à cheval avec sa compagne, et reprit le chemin de Blanchemont, après avoir dit tout bas au meunier:

—Cachez-le bien, je reviendrai.

—Non, non, pas trop tôt, avait répondu Grand-Louis. J'arrangerai une entrevue sans dangers; mais laissez-moi prendre mes mesures. Je vous reconduirai votre fils ce soir, et je vous parlerai encore si je peux.

Quand Marcelle fut partie, Lémor sortit de sa cachette, où la joie et l'émotion, plus que l'odeur enivrante du foin, commençaient à lui donner des vertiges.

—Ami, dit-il gaiement au meunier, je suis votre garçon de moulin, et je ne prétends pas être à votre charge sans travailler pour vous. Donnez-moi de l'ouvrage, et vous verrez que le Parisien a d'assez bons bras, malgré son peu d'apparence.

—Oui, répondit Grand-Louis, quand le coeur est content, les bras sont assez souples. Vos affaires vont mieux que les miennes, mon garçon, et quand nous causerons ce soir, ce sera à votre tour de me donner du courage. Mais, à cette heure, vous l'avez dit, il faut s'occuper. Je ne puis pas passer mon temps à parler d'amour, et vous pourriez devenir fou de contentement si vous restiez oisif. Le travail est salutaire à tous, il entretient la joie et distrait de la peine; ce qui veut peut-être dire qu'il est fait pour tous dans les idées du bon Dieu. Allons, vous allez m'aider à lever ma pelle et à mettre laGrand' Louiseen danse. Sa chanson a la vertu de me remettre l'esprit quand je me détraque.

—Ah! mon Dieu! cet enfant va me reconnaître! dit Lémor en apercevant Édouard qui s'était échappé des bras de la meunière, et qui montait avec les pieds et les mains l'escalier rapide du moulin.

—Il vous a déjà vu, répondit le meunier; ne vous cachez pas et ne faites semblant de rien. Il n'est pas sûr qu'il vous reconnaisse, affublé comme vous voilà.

En effet, Édouard s'arrêta incertain et interdit. Depuis un mois que Marcelle avait brusquement quitté Montmorency pour se rendre auprès de son mari expirant, son fils n'avait pas revu Lémor, et un mois est un siècle dans la mémoire d'un si jeune enfant. Celui-là était pourtant exceptionnel par le développement précoce de ses facultés; mais Lémor sans barbe, le visage barbouillé de farine, et affublé d'une blouse de paysan, était assez peu reconnaissable. Édouard resta comme pétrifié devant lui pendant une minute; mais ayant rencontré le regard sévère et indifférent de l'ami qui d'ordinaire courait à lui les bras ouverts, il baissa les yeux avec une sorte d'embarras et même de peur, sentiment qui, chez les enfants, est presque toujours mêlé à l'étonnement; puis il s'approcha du meunier et lui dit de l'air sérieux et méditatif qu'il avait souvent:

—Qu'est-ce que c'est donc que cet homme-là?

—Ça? c'est mon garçon de moulin, c'est Antoine.

—Tu en as donc deux?

—Bon! j'en ai par douzaines, des garçons! Celui-là, c'estAlochonn° 2.

—Et Jeannie est Alochon 3?

—Comme vous dites, mon général!

—Est-il méchant, ton Antoine?

—Non, non! Mais il est un peu bête, un peu sourd, et ne joue pas avec les enfants.

—En ce cas, je m'en vais jouer avec Jeannie, dit Édouard en s'éloignant avec insouciance. A quatre ans, on ne sait ce que c'est que d'être trompé, et la parole de ceux qu'on aime est plus puissante sur l'esprit que le témoignage des sens.

On apporta à la meule le blé que le meunier devait rendre le soir même en farine. C'était celui de M. Bricolin, contenu dans deux sacs marqués chacun de deux énormes initiales.

—Voyez, dit le Grand-Louis en riant cette fois avec un peu d'amertume, Bricolin de Blanchemont, comme qui dirait Bricolin, demeurant à Blanchemont. Mais quand il aura acheté la terre il faudra qu'il mette un autre petitbentre les deux grands. Ça voudra dire: Bricolin, baron de Blanchemont.

—Comment, dit Lémor occupé d'une autre pensée, c'est là le blé de Blanchemont?

—Oui, répondit le meunier qui le devinait avant qu'il eût parlé, c'est le blé qui fera la farine... dont on fera le pain... que mangeront madame Marcelle et mademoiselle Rose. On dit que Rose est trop riche pour épouser un homme comme moi: c'est pourtant moi qui lui fournis le pain qu'elle mange!

—Ainsi, nous travaillons pourelles!reprit Lémor.

—Oui, oui, garçon. Attention au commandement! Il ne s'agit pas de mal fonctionner. Diable! je travaillerais pour le roi que je n'y mettrais pas tant de coeur.

Cette circonstance toute vulgaire dans les habitudes du moulin prit une couleur romanesque et quasi poétique dans le cerveau du jeune Parisien, et il se mit à aider le meunier avec tant de zèle et d'attention, qu'au bout de deux heures il était parfaitement au courant du métier. Il ne lui fut pas difficile de s'habituer au mécanisme élémentaire et presque barbare de l'établissement. Il comprenait les améliorations qu'avec un peu d'argent comptant (le fruit défendu au paysan) on eût pu apporter à la machine rustique. Il eut bientôt appris en patois les noms techniques de chaque pièce et de chaque fonction. Jeannie le voyant si actif et si bien traité par son maître, eut un peu d'inquiétude et de jalousie. Mais quand Grand-Louis eut pris soin de lui expliquer que le Parisien n'était la qu'en passant, et que sa place à lui, Jeannie, ne menaçait pas d'être envahie, il se rassura et se décida même, en bon Berrichon qu'il était, à céder une partie de son travail pendant quelques jours à un compagnon officieux. Il en profita pour reporter à Blanchemont Édouard qui commençait à s'ennuyer et à s'effrayer d'être si longtemps séparé de sa mère. La meunière ne réussissait plus à l'amuser, et la petite Fanchon étant venue le retrouver, Jeannie ne fut pas fâché d'accompagner sa jeune camarade jusqu'au château.

La tâche terminée, Lémor, le front baigné de sueur et le visage animé, se sentit plus souple de corps et plus fort de volonté qu'il ne l'avait été depuis longtemps. Les longues rêveries qui dévoraient sa jeunesse firent place à cette sorte de bien-être physique et moral que la Providence a attaché à l'accomplissement du travail de l'homme quand le but en est bien senti et la fatigue mesurée à ses forces. Ami, s'écria-t-il, le travail est beau et saint par lui-même; vous aviez raison de le dire en commençant! Dieu l'impose et le bénit. Il m'a semblé doux de travailler pour nourrir ma maîtresse; oh! qu'il serait plus doux encore de travailler en même temps pour alimenter la vie d'une famille d'égaux et de frères! Quand chacun travaillera pour tous et tous pour chacun, que la fatigue sera légère, que la vie sera belle!

—Oui, ma profession serait, dans ce cas-là, une des plus gentilles! dit le meunier avec un sourire de vive intelligence. Le blé est la plus noble des plantes, le pain le plus pur des aliments. Mes fonctions mériteraient bien quelque estime, et, les jours de fête, ou pourrait mettre une couronne d'épis et des bleuets à la pauvreGrand'Louise, à laquelle personne ne fait attention maintenant; mais que voulez-vous?au jour d'aujourd'hui, comme dit M. Bricolin, je ne suis qu'un mercenaire employé par lui, et il se dit en pensant à moi: «Un hommecomme çasongerait à ma fille! Un malheureux qui broie le grain, quand c'est moi qui sème le blé et possède la terre!» Voyez pourtant la belle différence! Mes mains sont plus propres que les siennes qui remuent le fumier; voilà tout. Ah ça! mon garçon, l'ouvrage est fait; dépêchons la soupe. Je parie que vous la trouverez meilleure que ce matin, quand même elle serait dix fois plus salée, et puis je m'en irai à Blanchemont porter ces deux sacs?

—Sans moi?

—Tiens! sans doute. Vous avez donc envie de vous faire voir à la ferme?

—Personne ne m'y connaît.

—C'est vrai. Mais qu'y ferez-vous?

—Rien; je vous aiderai à décharger les sacs.

—Et à quoi ça vous avancera-t-il?

—A voir peut-être passerquelqu'undans la cour.

—Et siquelqu'unn'y passe pas?

—Je verrai la maison qu'elle habite. J'entendrai peut-être prononcer son nom.

—M'est avis que c'est un plaisir que nous nous donnons bien sans aller si loin.

—C'est à deux pas d'ici!

—Vous avez réponse à tout. Vous ne ferez pas d'imprudence?

—Vous croyez donc que je ne l'aime pas? Est-ce que vous en feriez à ma place, vous?

—Peut-être! si l'on m'aimait! Voyons! vous ne la regarderez pas comme vous faisiez du haut de la lucarne? Savez-vous que j'ai cru que vous mettriez le feu à mon foin avec vos yeux enflammés?

—Je ne la regarderai pas du tout.

—Et vous ne lui parlerez mie?

—Quel prétexte aurais-je pour lui parler?

—Vous n'en chercherez pas?

—Je n'entrerai pas même dans la cour si vous me le défendez. Je regarderai les murailles de loin.

—Ce serait le plus sage. Je vous permets de flairer, de la porte, le vent qui passe sur le château; voilà tout.

Les deux amis se mirent en route à la tombée du jour; Sophie, chargée des deux sacs, marchait magistralement devant eux. Grand-Louis, qui avait le coeur triste, parlait peu et n'exprimait ses idées noires que par de grands coups de fouet allongés à droite et à gauche sur les buissons chargés de mûres sauvages et de pâles chèvrefeuilles plus parfumés que ceux qu'on cultive dans nos jardins.

Ils avaient dépassé un groupe de chaumières qu'on appelle leCortioux, lorsque Lémor, qui côtoyait le fossé du chemin, s'arrêta, surpris de voir un homme étendu tout de son long sous la haie, la tête appuyée sur une besace très-rebondie.

—Oh! oh! dit le meunier sans s'étonner, vous avez failli marcher surmon oncle!

La voix sonore de Grand-Louis réveilla en sursaut le dormeur. Il se souleva brusquement, saisit à deux mains son grand bâton étendu à son flanc, et articula un jurement énergique.

—Ne vous fâchez pas, mon oncle! dit le meunier en riant. Ce sont des amis qui passent, avec votre permission; car quoique les chemins soient à vous, comme vous le dites, vous ne défendez à personne de s'en servir, n'est-ce pas?

—Oui-da! répondit, en se levant tout à fait, cet homme d'une taille gigantesque et d'un aspect repoussant; je suis le meilleur des propriétaires, tu le sais,mon petit? Mais c'est abuser un peu de ma bonté que de me marcher sur la figure. Quel est-il donc ce mauvais chrétien, qui ne voit pas un honnête homme étendu sur son lit? Je ne le connais pas, moi qui connais tout le monde ici, et ailleurs!

Et en parlant ainsi, le mendiant toisait d'un air dédaigneux Lémor, qui le considérait de son côté avec répugnance. C'était un vieillard osseux, couvert de haillons immondes, et dont la barbe dure, mêlée de noir et de blanc, ressemblait à l'armure d'un hérisson. Son chapeau, à forme haute, tombant en lambeaux, était surmonté, comme d'un trophée dérisoire, d'un noeud de rubans blancs et d'un bouquet de fleurs artificielles hideusement fané.

—Rassurez-vous, mon oncle, dit le meunier, celui-là est un bon chrétien, allez!

—Et à quoi le reconnaît-on? reprit l'oncle Cadoche en ôtant son chapeau qu'il tendit à Henri.

—Allons, dit le meunier à Lémor, vous ne comprenez pas? mon oncle vous demande un sou.

Lémor jeta son obole dans le chapeau de l'oncle, qui la prit aussitôt et la tourna dans ses longs doigts avec une sorte de volupté.

—C'est un gros sou! dit-il avec un ignoble sourire. Dix décimes révolutionnaires peut-être! Non! Dieu soit béni! c'est un Louis XV, c'est mon roi! un roi dont j'ai vu le règne! ça me portera bonheur, et à toi aussi, mon neveu, ajouta-t-il en appuyant sa grande main crochue sur l'épaule de Lémor. Tu peux dire à présent que tu es de ma famille, et que je te reconnaîtrai quand même tu serais déguisé des pieds à la tête.

—Allons, allons, bonsoir, mon oncle, dit Grand-Louis en joignant son aumône à celle de Lémor. Sommes-nous amis?

—Toujours! répondit le mendiant d'une voix solennelle. Toi, tu as toujours été un bon parent, le meilleur de toute ma famille. Aussi, c'est à toi, Grand-Louis, que je veux laisser tout mon bien. Il y a longtemps que je te l'ai dit, et lu verras si je tiens parole!

—Tiens! parbleu, j'y compte bien! reprit le meunier avec gaieté. Le bouquet en sera-t-il aussi?

—Le chapeau, oui! Mais le bouquet et le ruban seront pour ma dernière maîtresse.

—Diable! je tenais pourtant au bouquet!

—Je le crois bien! dit le mendiant qui s'était mis à marcher derrière les deux jeunes gens et qui les suivait d'un pas assez alerte encore malgré son grand âge. Le bouquet est ce qu'il y a de plus précieux dans la succession. C'est béni, vois-tu! c'est de la chapelle de Sainte-Solange.

—Comment un homme aussi dévot que vous vous en donnez l'air peut-il parler de ses maîtresses? dit Henri, à qui ce personnage ridicule n'inspirait qu'un profond dégoût.

—Tais-toi, mon neveu, répondit l'oncle Cadoche en le regardant de travers; tu parles comme un sot.

—Excusez-le, c'est un enfant, dit le meunier qui s'amusait dugrand onclepar habitude. Ça n'a pas encore de barbe au menton et ça se mêle de raisonner! Mais où donc où allez-vous si tard, mon oncle? Comptez-vous coucher chez vous cette nuit? C'est bien loin d'ici!

—Oh non! je m'en vas de ce pas à Blanchemont pour la fête de demain.

—Ah! c'est vrai, c'est un bon jour pour vous! Vousy cueillezau moins quarante gros sous.

—Non; mais toujours de quoi faire dire une messe au bon saint de la paroisse.

—Vous les aimez donc toujours, les messes?

—La messe et l'eau-de-vie, mon neveu, et un peu de tabac avec, c'est le salut de l'âme et du corps.

—Je ne dis pas non, mais l'eau-de-vie ne réchauffe pas assez pour qu'on dorme comme cela dans les fossés à votre âge, mon oncle.

—On dort où l'on se trouve, mon neveu. On est fatigué, on s'arrête; on fait un somme sur une pierre ou sur sa besace, quand elle n'est pas trop plate.

—M'est avis que la vôtre est assez ronde, ce soir.

—Oui; tu devrais, mon neveu, me la laisser mettre sur ton cheval, elle me fatigue un peu.

—Non! Sophie est assez chargée. Mais donnez-la-moi, je vous la porterai jusqu'à Blanchemont!

—C'est juste! Tu es jeune, tu dois servir ton oncle. Tiens, la voilà. Ta blouse est-elle propre? ajouta-t-il d'un air dégoûté.

—Oh! c'est de la farine! dit le meunier en prenant le sac du mendiant; ça ne fait pas la guerre au pain. Mille tonnerres! il y en a là dedans, des vieilles croûtes!

—Des croûtes? je n'en reçois pas. Je voudrais bien que quelqu'un s'avisât de m'en offrir, je saurais bien les lui jeter au nez, comme j'ai fait une fois à la Bricolin.

—C'est donc depuis ce jour-là qu'elle a peur de vous?

—Oui! elle dit que je pourrais bien mettre le feu à ses granges, dit le mendiant d'un air sinistre. Puis il ajouta d'un ton patelin: Pauvre chère femme du bon Dieu! comme si j'étais méchant! A qui ai-je fait du mal, moi?

—A personne, que je sache, répondit le meunier. Si vous en aviez fait, vous ne seriez pas où vous êtes.

—Jamais, jamais, je n'ai fait tort à personne, reprit l'oncle Cadoche, en élevant la main vers le ciel, puisque jamais je n'ai été repris de justice pour quoi que ce soit. Ai-je fait un seul jour de prison dans ma vie? J'ai toujours servi le bon Dieu, et le bon Dieu m'a toujours protégé depuis quarante ans que je cherche ma pauvre vie.

—Quel âge avez-vous donc au juste, mon oncle?

—Je ne sais pas, mon enfant, car mon acte de baptême a été égaré dans les temps comme tant d'autres, mais je dois avoir quatre-vingts ans passés. J'ai environ dix ans de plus que le père Bricolin, qui parait cependant plus vieux que moi.

—C'est la vérité, vous êtes joliment conservé, et lui...mais il est vrai qu'il a eu des accidents qui n'arrivent pas à tout le monde.

—Oui, dit le mendiant avec un profond soupir de componction. Il a eu du malheur!...

—C'est une histoire de votre temps, cela? N'êtes-vous pas de ce pays-là?

—Oui, je suis né natif de Ruffec, près Beaufort, où l'accident est arrivé.

—Et vous étiez dans le pays alors?

—Oh! je le crois bien, bonne sainte Vierge! Je n'y peux pas penser sans trembler! Avait-on peur dans ce temps-là!

—Est-ce que vous avez peur de quelque chose, vous, qui êtes toujours tout seul à toute heure par les chemins?

—Oh! à présent, mon bon fils, que veux-tu que craigne un pauvre homme comme moi qui ne possède que les trois guenilles qui le couvrent? Mais dans ce temps-là j'avais un peu de bien, et les brigands me l'ont fait perdre.

—Comment! est-ce que les chauffeurs ont été chez vous aussi?

—Oh! nenni! je n'avais pas assez pour les tenter; mais j'avais une petite maison que je louais à des journaliers. Quand la peur des brigands s'est répandue dans le pays, personne n'a plus voulu l'habiter. Je n'ai pas pu la vendre; je n'avais plus de quoi la faire réparer. Elle me tombait en ruines sur le corps. Il a fallu faire des dettes que je n'ai pu payer. Alors, mon champ, la maison, et une jolie chenevière que j'avais, ont été vendus par expropriation forcée. J'ai donc été forcé de prendre la besace; j'ai quitté le pays, et depuis ce temps-là je voyage toujours comme les enfants du bon Dieu.

—Mais vous ne quittez guère le département?

—Sans doute, j'y suis connu; j'y ai ma clientèle et toute ma famille.

—Je vous croyais tout seul?

—Et tous mes neveux, donc!

—C'est vrai, j'oubliais; moi, par exemple, mon camarade que voilà, et tous ceux qui ne vous refusent jamais votre sou pour acheter du tabac. Mais, dites donc, mon oncle, ces chauffeurs dont nous parlions, quels gens étaient-ils?

—Demande-le au bon Dieu, mon pauvre enfant, lui seul peut le savoir.

—On dit qu'il y avait là dedans des gens riches et qui passaient pour huppés?

—On dit qu'il y en a qui vivent encore, qui sont gros et gras, qui ont de bonnes terres, de bonnes maisons, qui font figure dans le pays et qui ne donneraient pas seulement deux liards à un pauvre. Ah! si c'étaient des gens comme moi en les aurait tous pendus!

—C'est vrai, ça, père Cadoche!

—J'ai encore eu du bonheur de n'être pas accusé; car on soupçonnait tout le monde dans ce temps-là, et la justice ne courait sus qu'aux pauvres. On en a mis en prison qui étaient blancs comme neige, et quand on a eu la main sur les vrais coupables, il est venu des ordres d'en haut pour les relâcher.

—Et pourquoi ça?

—Parce qu'ils étaient riches, sans doute. Quand donc as-tu vu, mon neveu, qu'on ne faisait pas grâce aux riches?

—C'est encore la vérité. Allons, mon oncle, nous voilà tout à l'heure à Blanchemont. Où voulez-vous que je porte votre sac à pain?

—Rends-le-moi, mon neveu. Je vais aller coucher dans l'étable à M. le curé: c'est un saint homme qui ne me renvoie jamais. C'est comme toi, Grand-Louis, tu ne m'as jamais fait mauvaise mine. Aussi, tu en seras récompensé; tu seras mon héritier, je te l'ai toujours promis. Excepté le bouquet que je veux donner à la petite Borgnotte, tu auras tout, ma maison, mes habits, ma besace et mon cochon.

—C'est bon, c'est bon, dit le meunier; je vois bien que je serai trop riche à la fin, et que toutes les filles voudront m'épouser.

—J'admire votre coeur, Grand-Louis, dit Lémor lorsque le mendiant eut disparu derrière les haies des enclos, qu'il coupait en droite ligne sans s'inquiéter des clôtures et sans chercher les sentiers. Vous traitez ce mendiant comme s'il était véritablement votre oncle.

—Pourquoi pas, puisque c'est son plaisir de faire le grand parent et de promettre son héritage à tout le monde! Bel héritage, ma foi! Sa hutte de terre où il couche avec son cochon, ni plus ni moins que saint Antoine, et sa défroque qui fait mal au coeur! Si je n'ai que cela pour être agréé de M. Bricolin, mes affaires sont en bon train!

—Malgré le dégoût que sa personne inspire, vous avez pourtant pris sa besace sur vos épaules pour le soulager. Louis, vous avez l'âme vraiment évangélique.

—Belle merveille! Faut-il refuser un si petit service à un pauvre diable qui mendie encore son pain à quatre-vingts ans? C'est un brave homme, après tout. Tout le monde s'intéresse à lui parce qu'il est honnête, quoique un peu trop cagot et libertin.

—C'est ce qu'il me semble.

—Bah! quelles vertus voulez-vous que ces gens-là puissent avoir? C'est beaucoup quand ils n'ont que des vices et qu'ils ne commettent pas de crimes. Est-ce qu'il ne raisonne pas avec bon sens, malgré tout?

—A la fin, j'en ai été frappé. Mais pourquoi se croit-il l'oncle de tout le monde? Est-ce un grain de folie?

—Oh! non, c'est un genre qu'il se donne. Beaucoup de gens de son métier affectent quelque manie pour se rendre plaisants, attirer l'attention et amuser les gens qui ne feraient l'aumône ni par charité ni par prudence. C'est malheureusement l'usage chez nous que les pauvres fassent l'office de bouffons aux portes des riches...Mais nous voici à la ferme de Blanchemont, mon camarade. Tenez, n'entrez pas, croyez-moi. Vous pouvez être maître de vous, je n'en doute pas. Maiselle, qui n'est pas prévenue, pourrait faire un cri, dire un mot...Laissez-moi au moins la prévenir.

—Mais tout le monde est encore debout dans le hameau; la présence d'un inconnu ne sera-t-elle pas remarquée si je reste ici à vous attendre?

—Aussi, vous allez me faire l'amitié d'entrer dans la garenne; à cette heure ci, personne ne s'y promène. Asseyez-vous bien raisonnablement dans un coin. En repassant, je sifflerai comme si j'appelais un chien, sauf votre respect, et vous viendrez me rejoindre.

Lémor se résigna, espérant que l'ingénieux meunier trouverait un moyen d'amener Marcelle de ce côté. Il suivit donc lentement le sentier couvert qui traversait la garenne, s'arrêtant à chaque instant pour prêter l'oreille, retenant sa respiration et revenant sur ses pas, pour être plus à portée d'une bienheureuse rencontre.

Il ne fut pas longtemps sans entendre des pas légers qui semblaient effleurer le gazon, et un frôlement dans le feuillage le convainquit qu'une personne approchait. Il entra dans le fourré pour s'assurer qu'il ne se trompait pas, et vit venir vers lui une forme vague qui était celle d'une femme assez petite. On croit aisément à ce qu'on désire, et Henri, ne doutant pas que ce ne fût Marcelle, envoyée par le meunier, se montra et marcha à la rencontre du fantôme. Mais il s'arrêta en entendant une voix inconnue qui appelait avec précaution:Paul! Paul! Es-tu là, Paul?

Henri voyant qu'il s'était mépris et pensant qu'il tombait dans un rendez-vous destiné à un autre, voulut s'éloigner. Mais il fit du bruit en marchant sur des branches sèches, et la folle qui l'aperçut, au milieu de son rêve d'amour, s'élança sur ses traces avec la rapidité d'une flèche, en criant d'une voix lamentable: Paul! Paul! me voilà! Paul! c'est moi!... ne t'en va pas! Paul! Paul! tu t'en vas toujours!


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