Le jour où le Monarque apprit que madame Emma, dont il avait fait la connaissance à Nîmes, recevait de son frère de Marseille, chaque trimestre, une rente de cent francs, ce qui faisait, bon dieu ! quatre cents francs par an, ce ne fut pas l’avarice, mais l’étonnement et la timidité qui lui donnèrent tant d’émotion. Il ne sut pas deviner que si madame Vidoulenc lui faisait cette confidence, c’est que, de son côté, la splendeur des vêtements du Monarque, qu’elle venait de comparer avec la modestie de sa propre toilette, lui inspirait un sentiment d’humiliation.
Le Monarque portait un complet confectionné à carreaux alternativement jaunes et violets, nuance riche et singulière que seul, dans la nature, le plumage de certains oiseaux peut rappeler, mais avec moins d’éclat. Ses souliers, jaunes également, qu’il venait de faire cirer dans une rue de Nîmes, près de l’endroit où se dresse, en bronze, l’effigie de l’empereur Hadrien, brillaient de telle sorte qu’il y aurait pu mirer, en penchant un peu le corps, son chapeau mou à l’italienne, couleur pain brûlé. Le blanc de son plastron de chemise était relevé d’un semis de petites fleurs rouges ; le col, bas et mou, s’ornait d’une régate toute rouge. Ainsi le Monarque apparaissait, sous le soleil couchant, comme une symphonie d’or et de pourpre ; et pour sa personne même, elle était vive, mince et dégourdie, vaillante et noble.
Ce complet magnifique était sa seule fortune ; le Monarque ne possédait rien autre au monde. Vous vous en souvenez, il avait eu des vignes, dans le temps, mais le phylloxera les avait mangées, et il a aidé le phylloxera dans la mesure de ses propres moyens, qui sont vastes, ingénieux et divers. A cette heure, il ne lui reste plus qu’un petit jardin, autour d’une masure, et quand il a en vérité trop besoin d’argent, il se loue chez les riches. Mais en général, autant que possible, il ne fait rien, et c’est pour cette cause qu’on l’appelle le Monarque, non pour une autre. Car la vie est la vie, va, elle est bonne ! Il y a les noces, il y a les naissances, Il y a même les enterrements. Il y a la pluie, qui retient les gens chez eux, et ils s’ennuient, il leur faut quelqu’un ; le soleil, qui les égaie, et ils ont besoin qu’on leur chante. Il y a la chasse, il y a la pêche, et les vendanges, et l’époque où les Lyonnais viennent acheter les cocons. A l’Espélunque, on ne peut pas les conduire à l’Opéra, ceux à qui on veut faire politesse, alors : on leur délègue le Monarque. Il est la joie, il est la lumière, il est la musique ; et son âme souple et un peu folle n’est voluptueuse qu’avec innocence.
La carrière même qu’il a embrassée l’exige, et je vous l’ai dit. Si l’on veut rester l’ami des familles, il ne faut pas y jeter le trouble. Aussi le Monarque aurait-il vivement souhaité la présence, à l’Espélunque, d’une veuve jeune et indépendante. Mais il n’y en avait plus, depuis le départ de madame Fumade, et voilà pourquoi, y sacrifiant toutes ses économies, Bonnafoux avait fait l’acquisition de ce complet magnifique : il le mettait pour aller à Nîmes et séduire des cœurs.
C’est ainsi qu’il avait rencontré madame Vidoulenc, une veuve, justement, mais dont la vertu lui avait imposé. Il ignorait les manières qu’il faut pour faire la cour aux dames de la ville : ce n’est pas comme à la campagne. Il voyait bien parfois, quand il risquait un mot un peu hardi, les ailes d’un nez droit et fin frémir légèrement ; il distinguait l’ardeur secrète qui relevait un instant les coins de la bouche de madame Emma, comme si elle eût savouré une fraise tiède en train de fondre. Mais elle ne s’était jamais laissé rien prendre que la taille. Et maintenant, il découvrait qu’elle était riche à quatre cents francs de rentes ! Les distances lui parurent s’accroître démesurément, il la vit aussi complètement inaccessible que celles pour qui, là-bas, on lui demandait parfois de chanter un air deMireilleou deSi j’étais roi, et qu’il était forcé de respecter dans l’intérêt de son industrie ; son cœur sensuel et naïf en fut désespéré.
Quelques pièces d’argent sonnaient encore au fond de sa poche : il conduisit madame Emma prendre un madère au café Peloux. Ce geste, et la splendeur des choses, autour de lui, commencèrent de lui donner l’illusion de la fortune. Il baignait dans une atmosphère chaleureuse, il ne rencontrait que des gens qui ne faisaient rien, qui semblaient n’avoir jamais rien à faire, comme lui ! Ils vivaient avec une facilité contagieuse et communicative, ils s’asseyaient aux terrasses le visage épanoui. L’air du soir sentait l’anis, à cause de l’absinthe, et la frangipane, pour les acacias.
Un monsieur habillé d’une façon distinguée, comme le Monarque, vendait les billets d’une loterie où l’on gagnait un perdreau rouge. Sagement persuadé qu’on ne gagne jamais, le Monarque ne se souciait pas de faire cette dépense.
Tandis qu’il regardait dédaigneusement le perdreau, une imagination soudaine lui fit dire :
— J’en tue tellement tout ce que je veux, de ces bêtes, chez moi !
Et il est vrai que le Monarque braconne. Mais madame Emma, qui l’admirait, dit naïvement :
— Chez vous, n’est-ce pas, sur vos terres ?
— Sur mes terres, dit le Monarque, presque sans le vouloir, — mais il aurait eu tant de peine d’avouer qu’il n’avait rien ! — sur mes terres et sur celles des voisins. On va chez l’un, on va chez l’autre…
Madame Emma réfléchissait.
— Ce sont des vignes, affirma-t-elle.
Elle pensait toujours aux terres du Monarque. Il tâcha de répondre d’une manière évasive :
— Dans le Gard, ce sont généralement des vignes, quelquefois aussi des mûriers, quand la terre est grasse et l’eau bien proche. Dans la montagne, ce sont des troupeaux.
— Vous avez aussi des troupeaux ! dit madame Emma.
Elle trempait ses lèvres dans un verre de madère ; il avait demandé une absinthe dont les essences perfides et généreuses le grisaient déjà.
— Oui… dit-il, des moutons.
Il aurait dit aussi bien des onagres ou des coquecigrues. Pourtant, il avait pensé à des moutons, parce que ce sont tout de même des bêtes plus habituelles, et aussi que vraiment il possède une chèvre. Mais durant qu’il parlait, il avait des remords. Une espèce de discrétion, ou de jalousie, le poussa inconsciemment à peindre les mille embarras des riches qui ont le malheur d’avoir des champs, des vignobles et du bétail : le phylloxera, qu’il connaissait bien ; le mildew, la mévente, et, pour les moutons, la clavelée, le charbon, les inondations qui balayent tout au long la vaste vallée du Gard : les peupliers comme des fétus, les brebis comme des rats noyés. Mais l’alcool lui souffla bientôt de la gaieté, de l’enthousiasme, une espèce d’optimisme ironique.
— Ça ne fait rien, dit-il, ça ne fait rien. Les années d’élections générales, nos députés nous font bien rembourser nos inondations. Ça rapporte !
Il avait dit « nous » dans une espèce de délire d’orgueil et parce qu’en pays provençal tout le monde triomphe des faveurs qu’on obtient du gouvernement et des Chambres. C’est comme une victoire patriotique remportée sur les gens du Nord. Et cela prouve que le député « sait y faire ».
— Oui, dit madame Emma, pensive, et ne sentant pas à quel degré de scepticisme transcendant le Monarque s’était élevé, on a du mal.
— Bah ! fit-il, on a son régisseur !
Il dit cela parce que, dans son imagination, qui s’exaltait, il voyait par la pensée les régisseurs de ceux qui ne font pas valoir eux-mêmes leurs biens, des hommes adroits, forts et retors, durs aux gens du pays et perfides à leurs maîtres.
— Vous en avez un ?
— Parbleu ! cria le Monarque, entraîné comme dans un torrent. Si j’en ai un, c’est un ancien officier. Ah ! le mâtin !
Une idée lui vint, soufflée par l’ivresse qui lui montait au cerveau. Il appela le chasseur du café Peloux.
— Restez là, dit-il, j’ai un télégramme à vous donner.
Et tandis qu’emportée par son propre rêve, apercevant des pampres, des béliers odorants et cornus, des bœufs traînant des chars, et toutes les poules du poulailler, et tous les coqs, et les oies au ventre qui traîne, madame Emma regardait par-dessus son épaule, il écrivit un télégramme impérieux et vague à un régisseur qui n’existait pas et qu’il appelait : « Mon cher commandant ! »
— Je l’appelle « mon cher commandant », répéta-t-il. C’est un homme du Nord : il est vaniteux.
Le chasseur porta le télégramme. Le Monarque n’en avait cure. Il l’avait adressé à « Poulbot, régisseur, l’Espélunque », et il n’y avait que l’Espélunque dans tout cela qui se pût trouver. Il savait que ce n’était pas suffisant pour que la dépêche arrivât. Il était tranquille. Jamais il ne fut plus fier, plus amoureux, plus irrésistible que dans les minutes qui suivirent. Son génie l’emportait.
Il avait de la générosité, il avait de la simplicité, il avait de la grâce. Ce fut à cet instant qu’il s’aperçut que madame Emma faiblissait.
— Monsieur Bonnafoux, dit-elle, voulez-vous vraiment de moi ?…
Le Monarque fit un geste orgueilleux. L’or du couchant tombait en pièces d’or sur son veston couleur d’or. Il était l’apothéose d’une apothéose, il rutilait.
— … Mais vous savez que je suis une honnête femme, continua-t-elle. Comme mon frère de Marseille sera fier de me savoir si bien mariée…
Voilà comment le Monarque tomba fiancé. Le temps qu’il fit sa cour lui fut atroce et délicieux. Il s’enfonçait avec une volupté inquiète dans ses mensonges imaginifiques, il inventait un roman royal et diamanté — et tout ce qui arriva réellement à l’Espélunque, les grêles, les pluies, la sécheresse, le mistral, les chevaux qui crevaient, les vaches qui faisaient deux veaux, le croît des luzernes, la hausse des esprits de vin, c’est à lui que toutes ces choses advinrent. Il vécut une existence centuplée, millionnaire, grandiose. Il s’annexa l’Espélunque comme un premier ministre peut s’incorporer la France. L’Espélunque était à lui, il se sentait vraiment riche, et il était aimé.
Les noces l’inquiétaient un peu, maisvaï, elles devaient se faire à Nîmes, où il n’était pas connu, et pour y subvenir dignement, il emprunta. Pour les témoins, ce furent Touloumès et Bécougnan. Il n’avait mis qu’eux dans la confidence et ils furent discrets, pour le moment, parce que l’histoire était belle, et qu’ils en voulaient voir la fin. Le Monarque expliqua, d’ailleurs, qu’il n’avait point de famille, le pauvre. Ah ! c’est un des inconvénients d’avoir hérité ! Quand le frère d’Emma vint de Marseille, la veille des noces, avec sa femme, il l’éblouit par sa redingote noire, qu’il avait louée, et sa cravate blanche. Le dîner, chez Manivet, fut somptueux. Les époux et les deux témoins prirent ensuite le train pour Gers, qui est la station la plus proche de l’Espélunque. Le Monarque, glorieusement, prit des premières. Touloumès et Bécougnan avaient des secondes.
— Les pauvres ! dit le Monarque d’une voix noble et discrète.
Et il les fit monter avec lui, payant le supplément. Il aimait mieux ne pas être seul avec madame Emma. L’idée de la catastrophe, inévitable et prochaine, commençait à lui serrer le cœur dans la poitrine. Le frère de Marseille mit deux baisers sur les joues de sa sœur.
— Nous sommes bien heureux ! dit-il. Si nos amis de Marseille pouvaient te voir…
La femme du frère de Marseille était là, toute jaune de jalousie. Pourtant, elle embrassa tout de même la nouvelle madame Bonnafoux. On peut haïr les parents riches ; il ne faut pas se brouiller avec eux.
Dans le wagon, le Monarque fut sombre. De l’argent qu’il avait emprunté, il ne lui restait rien, et il revoyait maintenant la masure triste où ils allaient arriver, à la nuit noire, la misère du lendemain ; surtout, il redoutait l’aveu, l’aveu terrible. A la gare de Gers, toutefois, il fit un dernier effort pour retarder le dénouement. Son génie se réveilla :
— Je ne vois pas ma voiture, dit-il. J’avais pourtant bien télégraphié à mon cocher.
— C’est qu’il aura conduit ton régisseur à la foire de Blanduze vendre tes moutons, dit Touloumès d’un air froid.
Ils durent faire deux lieues à pied jusqu’à l’Espélunque. Mais l’air était doux ; dans les broussailles, au lit presque desséché des deux Gardons, des lucioles s’enlevaient comme des flammèches éventées. Des cascatelles chantaient. Il y avait aussi la palpitation presque douloureuse des tendres petites étoiles. Le ciel était sublime ; il en tombait de la volupté. Le village était tout sombre et endormi quand on y parvint, et madame Emma presque pâmée, sans qu’elle pût savoir elle-même si c’était de fatigue ou de désir.
Touloumès et Bécougnan avaient disparu dans la nuit.
Le Monarque ouvrit une porte au milieu de pierres disjointes.
— C’est ici, fit-il, d’une voix basse et malheureuse.
Il n’y avait rien dans ce bouge, et il y avait de tout, comme il est de coutume chez les misérables : le lit, trop étroit même pour un seul, l’âtre avec la marmite, la table, quelques chaises de bois, une huche, des guenilles pendues et la provision de bois, des ceps de vigne arrachés, entassée dans un coin.
— Qu’est-ce que c’est, dit Emma interdite, où sommes-nous ?
Le Monarque, comme pour mieux tenir le coup qu’il prévoyait, se cala sur ses deux jambes écartées. Il n’était pas fier.
— C’est chez moi, fit-il humblement. C’est tout ce que j’ai, mon Emma… J’avais menti.
Emma comprit. Elle suffoqua et se mit à pleurer. Puis, marchant vers son mari, elle lui enfonça d’un seul coup huit ongles dans les oreilles. Il ne sentait pas la douleur, mais la coulée lente du sang l’importunait comme des pattes de mouche. Y portant les mains machinalement, il les ramenait sur sa figure, qui apparut, à la lueur d’une chandelle, barbouillée de rouge, ridicule et bouleversée. Le Monarque avait posé à terre la valise de madame Emma, qui fit un geste pour la reprendre.
— Tu peux t’en aller, fit-il, je t’ai menti : c’est ton droit.
Et il ajouta, désespéré :
— Le mariage n’est pas consommé. C’est nul !
Mais madame Emma cria :
— Le mariage ! Eh ! consommé ou non, c’est un mariage. La misère, ça me connaît, je n’en ai pas peur, Bonnafoux. Mais mon frère de Marseille !
— Eh bien ? demanda le Monarque sans comprendre.
— Lui, à qui j’ai dit que je faisais un si beau mariage ! Et ma belle-sœur, que j’avais mise en dédain, et j’en ai eu tant de plaisir ! Qu’est-ce que je vais leur avouer, maintenant ?
Elle s’était remise à pleurer, par chaudes larmes. Et le Monarque comprit : elle était digne de lui ; elle n’avait pas de besoins, non ! mais de l’orgueil et de l’imagination. Son visage s’éclaira :
— Vaï, dit-il, ce n’est que ça ? Est-ce que je ne sais pas blaguer ? Est-ce que je n’ai pas prouvé que je sais y faire, pour blaguer ? Emma, Emma, tu verras !
Ils s’étreignirent sur le lit misérable. Et, dans l’ombre voluptueuse, ils méditèrent, à deux cette fois, un autre grand complot.
Même quand l’eau du Gardon n’a pas de vagues ni de chute, qu’elle se contente de courir, un peu vivement, d’une allure à la fois régulière et pressée, sur l’arène et les cailloux du fond et des rives, le bruit, le tout petit bruit de ses ondes légères est si plaisant ! C’est comme l’haleine fraîche d’une fille très jeune.
Le Monarque descendit vers elle. Ses pieds nus foulèrent une plage de beau sable jaune, mais si étroite que si les ondines y viennent encore danser le soir, en vérité il faut que leur taille ait diminué, depuis le temps, qu’elles ne soient guère plus grandes aujourd’hui que des poupées. Au-dessus de la tête les arbres se joignent en berceau ; plus loin, ils retombent presque au niveau du lit vague de la rivière. Cette place creuse est cachée, verte, discrète, imperceptiblement mélodieuse.
Résolument le Monarque entra dans l’eau, qui ne lui montait pas à mi-genoux. Son corps leste se pencha, ses bras brunis, mais bien faits, des bras d’homme qui ne se donne pas trop de mal, mais qui s’en donne tout de même, qui travaille, si vous voulez, mais pour le plaisir, s’abaissèrent d’un geste doux, prudent, presque câlin : il ramenait vers lui une vieille couverture de laine rouge, qu’il porta vers la berge avec des soins si délicats qu’on eût pensé qu’il glissait sur l’eau légère, au lieu de marcher. Il l’étendit sur le sable, tira son couteau, qu’il affûta sur un grès et se mit à la tondre, comme s’il eût rasé la joue d’une personne, avec des précautions alertes, des calculs précis dans tous ses mouvements. Quand il eut terminé ce travail étrange, dépliant un morceau de lustrine noire, il y étala gravement le produit de sa moisson et repassa une seconde fois son couteau sur la couverture. Et tous ces fils ténus qui formaient maintenant une sorte de bouillie humide, il les versa dans une sébile qu’il agitait lentement. Quand il en eut écumé la surface, au creux du vase de bois quelques grains brillants apparurent et tremblèrent, à peine plus gros que des pointes d’aiguille. Il soupira et rejeta la couverture dans l’eau, la calant avec des pierres.
Des pas sonnèrent. Un homme s’arrêta sur la route, au-dessus du Gardon. C’était Touloumès.
— Eh ! Monarque, fit-il, tu cherches donc toujours de l’or ? C’est un métier de pauvre, péchère !
Le Monarque dédaigna de répondre. Puisque tout de même il en roule encore un peu, de l’or, le Gardon ! Quelquefois une paillette s’accroche à la toison hérissée qu’on lui confie. Et à la gratter patiemment ensuite, puis à la remettre au torrent, et toujours, et toujours, durant des heures, de l’aube à la nuit, on gagne parfois, dans sa journée, quand on est heureux, une petite pièce de deux francs. Le Monarque le savait bien, que c’est un métier de pauvre ! Mais il n’en avait pas d’autre, pour l’instant, et ce qu’il ramassait là, c’était de l’or, pas moins ! Ce qui brillait, c’était de l’or. La quantité n’est rien, il y a le mot ! Il cherchait de l’or, il pensait à de l’or, il en voyait un peu, il en tenait dans le creux de sa main.
C’est aussi que le moment venait, qu’il lui faudrait tenir parole, inviter le frère de sa femme et sa belle-sœur, qui le croyaient si riche, propriétaire de tant de prés, de vignobles et de troupeaux. Voilà pourquoi, depuis des semaines, afin de les recevoir et d’acquitter les dettes que lui avaient imposées son glorieux mariage, il peinait comme un galérien, orpailleur dans le Gardon, batteur de blé dans les granges, gardeur de chevaux, de bœufs, de taures et de génisses à la foire de Blanduze. Même il s’était fait payer pour chanter aux noces, lui Bonnafoux, le bénévole, qui s’était toujours vanté d’être généreux de ce qu’il avait, n’ayant point d’argent ! Et il avait été bien étonné de voir qu’on lui mettait si facilement une pièce blanche dans la paume entr’ouverte : il était comme une chèvre farouche qui ne veut pas y croire, quand on la caresse ! A la fin quelqu’un lui dit :
— Mais nous savons, Monarque. Va ! Touloumès nous a parlé : tu veux faire le riche, une fois. C’est pour la magnificence.
Et l’on riait, sans méchanceté. Le pli des bouches et la lueur des yeux condescendaient à son plan. Alors il comprit : on était avec lui parce que l’histoire était belle, qu’ils n’étaient pas du pays, ceux qu’il voulait abuser, et que tout le monde voulait être complice, par amour de l’art, du mensonge, de la gaieté, qui sont peut-être trois mots pour une même chose, et aussi, allons, par patriotisme, pour l’honneur de l’Espélunque ! On l’interrogeait :
— Monarque, pour quand est-ce, la grande fête ?
Et il vint un jour où, ayant amassé la somme qu’il fallait, il put dire :
— C’est pour demain !
Madame Bonnafoux était bien heureuse. Elle portait une toilette de dame, commandée à Nîmes, et depuis huit jours ses mains, qu’elle avait tenues à l’ombre et dans l’indolence, étaient devenues plus blanches. Parfois elle les baisait, émerveillée ; ensuite elle jetait au Monarque un regard plein d’un grand amour, parce qu’elle admirait son génie.
Ils allèrent chercher le frère de Marseille et la belle-sœur dans un landau qu’ils avaient loué à Blanduze : Les deux chevaux gris pommelé qui le traînaient avaient des roses au-dessous des oreilles et secouaient la tête en trottant comme pour balancer des encensoirs. Les panneaux des portières luisaient d’une couronne comtale, dorée sur un fond de laque noire épaisse et glacée. C’était la même voiture qui servait pour les tournées du préfet, et quand les deux invités descendirent de wagon le Monarque alla au-devant d’eux la mine brave, de son pas vif et fier, un bouquet à la main pour la dame. Madame Bonnafoux embrassa sur chaque joue sa belle-sœur, avec un air de bon accueil, de plaisir et de dignité tout à la fois. C’était comme la réception d’un couple princier par des rois, telle qu’on la voit peinte, presque chaque année, sur les journaux à images ; et tous ceux qui étaient là en eurent de l’orgueil, tant c’était bien fait, honorable et ressemblant.
Les chevaux reprirent d’un trot plus allongé, les jambes hautes, la route de Gers, la même que le Monarque avait faite avec la nouvelle épousée, quelques mois auparavant, le cœur plein d’un si noir et pesant souci. Que tout était changé, baigné dans une atmosphère d’aisance et de gloire ! Les premiers jours d’automne étaient venus ; au vent du matin, indulgent et tiède, les peupliers mêmes semblaient laisser tomber des pièces d’or vieilli sur la somptuosité des eaux et des herbes, sur ce char élégant, et bientôt sur ce cortège ! Car, sous les pas d’une cavalcade, on entendit chanter les échos du talus. Pour le coup, il fut étonné, le Monarque ! Ce n’était pas dans le programme, il n’espérait pas tant : mais ils avaient couru à sa rencontre, les jeunes hommes de l’Espélunque, montés sur les chevaux des fermes, des bêtes pesantes, sonores, larges de poitrail et rebondies de croupe, des guirlandes de fleurs en papier leur retombant sur le garrot ; et leurs cavaliers, chacun leur tour ou tous ensemble, tiraient des coups de fusil. On n’avait pas fait ça dans le pays, depuis le jour que le capitaine Dreyfus avait été gracié ! Ils criaient :
— Vive monsieur de Bonnafoux !
— Mais vous n’êtes pas noble, monsieur Bonnafoux, dit la belle-sœur, étonnée.
— Vous savez, répondit-il modestement, ici, ils aiment exagérer. C’est pour la flatterie, pas plus. Mais ça fait bien, par un beau jour.
Il avait feint, pour les inviter à l’auberge, que sa maison fût toute livrée aux ouvriers : « Une fantaisie de femme », dit-il légèrement. Mais on l’accueillit, au café Muraton, d’une façon si respectueuse et avec un repas si noble !
— Allez, allez, faisait le père Muraton, buvez ce vin, il est bon : c’est de la vendange à monsieur Bonnafoux. Et ce lièvre, quel fumet ! C’est tué sur ses terres : ils y engraissent, ces longues oreilles !
Le Monarque s’exaltait. Jamais un vrai riche n’eût pu jouir d’une bienvenue si sincère et si pleine, d’une sympathie si dépourvue d’arrière-pensée. On l’aimait, oui ! On l’aimait d’autant plus qu’on n’avait pas à l’envier. On l’aimait de n’être que le poète de la fortune. Ah ! que c’était bon, joyeux, délirant et facile ! Lui-même s’admirait d’avoir été le créateur de ce conte magnifique. Il était comme un orateur acclamé, comme un roi de théâtre, un millionnaire, mais illusoire et par conséquent sans inquiétudes : tels sont les sublimes avantages de la fiction.
Il rêva d’un dernier coup, d’une invention éblouissante qui couronnerait son œuvre. Laissant ses convives avec madame Emma, il alla trouver celui qui, à l’Espélunque, était l’homme riche en vérité, celui dont il n’était que l’image fausse, mais illuminée de génie.
— Monsieur Racamond, dit-il, vous ne voudriez pas me donner, pour aujourd’hui seulement, la clef de votre mazet ?
Et la vérité sourit au mensonge, elle l’adopta, elle en fut complice, elle l’épousa, toujours pour l’amour de ce qui n’est pas, seule joie de ce misérable univers : Racamond donna la clef de son mazet ! Le Monarque revint en disant :
— Nous pourrions faire maintenant un petit tour vers ma maison de campagne au milieu des vignes…
Fraîchement repeinte à la chaux, avec son toit de tuiles ondulées, pareilles à de petites vagues rousses, la maison fleurissait toute blanche, au milieu des pampres ; et, devant son portique aux colonnes de bois clair, deux palmiers, à l’abri du mistral, sur les écailles de leurs troncs rugueux laissaient tomber de vastes feuilles vertes. Les hôtes du Monarque entrèrent, émus et presque interdits. On y voyait des meubles couverts de housses claires, un piano, des gravures qui représentent un chasseur aidant une belle fille à franchir un fossé, ou bien deux jeunes mariés qui excitent, dans sa cage oblongue, l’éloquence d’un perroquet. Au fond d’une chambre à coucher, le baldaquin d’un lit majestueux, en palissandre, abritait une photographie. Dehors, c’était les vendanges. Des enfants, des filles, des femmes, des jeunes gens qui leur riaient aux yeux, arrachaient aux flancs des ceps touffus, dont les feuilles rougissaient un peu, les grappes innombrables d’un raisin presque noir dont les grains crevaient dans les paniers. L’air, alentour, avait l’odeur d’un rayon de miel qu’on vient d’arracher de la ruche.
— Et c’est à vous, ce beau vignoble ? demanda le frère de Marseille, ébahi.
— Il y a eu quelques petites pluies, la semaine dernière, fit le Monarque sans répondre directement, comme un grand seigneur : le vin sera bon cette année.
… Quand les invités eurent été ramenés à la gare de Gers, ivres de vin muté, de soleil et de splendeurs, mais silencieux et mâchant une envie jalouse, Emma jeta au cou du Monarque deux bras tendres et passionnés. Lui regardait les nuées du couchant. Il avait l’air de vouloir leur ravir encore des trésors imaginaires, des améthystes, des rubis, des topazes, pour s’en faire une couronne.
— Il n’y a que ça de vrai ! dit-il sérieusement, songeant à tant d’illusions.
Le lendemain, comme ils sommeillaient encore dans leur lit trop étroit, le facteur frappa deux coups bien secs à leur porte. Le Monarque ouvrit :
— C’est une lettre pour madame, dit le facteur poliment.
Durant qu’il s’éloignait vers Massane, Emma ouvrait l’enveloppe. C’était de son frère de Marseille. Elle lut :
« Nous sommes bien contents de voir que tu es si bien mariée, ma chère sœur. Alors, puisque tu es si à ton aise, sûrement cela ne te fera rien de ne plus recevoir ta rente de quatre cents francs, car nous en avons bien besoin nous-mêmes… »
Et la pauvre Emma fondit en larmes.