LE MONARQUE

L’Espélunque est un village qui touche aux vallées des deux Gardons, après avoir dit bonjour aux Cévennes, pas bien loin de Nîmes, si vous voulez, impossible à canonner du haut des remparts d’Avignon, si vous en aviez fantaisie, plus bas que Ganges, plus haut que Bernis, à la même hauteur que Maillezargues, bien fourni de vignes, bien garni de cailloux, fort dépourvu d’arbres — sauf pour des figuiers sauvages et des chênes-nains par-ci par-là — éventé du mistral comme la forge au diable, sec à faire crever un âne huit mois de l’année, ruisselant d’eau, dix jours du reste, comme la figure d’une veuve pauvre le jour qu’on met son mari en terre, confortablement peuplé de citoyens, mais mieux rembourré de moutons, surtout abondamment poivré de chèvres, bossué comme le crâne d’un vieux juge, parfumé comme le corps d’une belle fille, à cause d’un tas d’herbes qui poussent sur la chaux nue, on ne sait comment, par la grâce spéciale du Seigneur, — au demeurant le plus brave pays sur terre à cause de toutes ces choses, et que les hommes y ont belle taille, bonnes dents, bon pied, bon œil, et la jugeote si rigoleuse et froide en même temps, que le monde qui n’est pas né à l’Espélunque ne peut pas comprendre l’Espélunque : et c’est bien pourquoi, vous comprenez, le monde est toujours roulé.

Donc, une fois, vers Pâques, j’étais là chez mon ami Cazevieille, par un beau temps bien tiède, un soleil royal, rien à faire et les fêtes en perspective. Ce n’est pas une chose aisée que de fêter une fête, même Pâques, à la campagne. On fait ce qu’on peut. Le Vendredi saint, on mange maigre, protestants ou catholiques, et le lendemain les gens très bien tuent un porc. Les autres viennent voir, et c’est une distraction ; mais elle n’est pas suffisante. Le dimanche, il y a l’office ou la messe, suivant le culte, et c’est encore une distraction, parce qu’on s’habille. Mais ça n’intéresse que les femmes. Une année, par grand bonheur, il y a eu des élections municipales. Le tambourinaire est venu sur la place de la mairie, qui est aussi celle de l’église et du temple, il a battu très bien, et dit ensuite en chantant : « Les citoyens qui voudront voter pour le maire, monsieur Cazevieille — c’est mon ami — et les autres conseillers municipaux, leur feront bien plaisir ! » Alors tout le monde est allé voter ; et après les uns sont allés au cercle républicain, qui est réactionnaire, ou au cercle socialiste, qui est républicain. Mais telles occasions d’avoir de la réjouissance sont trop rares.

Avant même Pâques fleuries, Cazevieille s’inquiétait que je m’ennuyasse, car il est bon maître de maison.

— Si encore, disait-il, tu pouvais manger dimanche prochain quelques ortolans, ou une canepetière ! Mais la chasse est fermée.

Je nourris, à l’égard des lois de ma patrie, un trop grand respect pour me figurer qu’on puisse chasser les oiseaux du ciel au mois des nids. Donc, ne voyant là qu’une manifestation de la fantaisie méridionale, je résolus d’y répondre par un exploit d’homme du Nord, et déclarai à Cazevieille que je m’allais, de ce pas, baigner dans le Gardon. Et pourquoi non ? Par la vallée de la Vidourle, la brise soufflait du sud-est presque estivale déjà, toute chargée des senteurs que, sur son passage, elle avait volées aux amandiers de la plaine, aux vignes des coteaux, en train de porter fleur. Le lit même du torrent serait encore glacé, je n’en doutais point : mais son cours divague comme les conversations du pays ; je savais où trouver des flaques, de bonnes flaques pas bien profondes, toutes tiédies par le bon soleil… Le bain fut excellent, et, au moment où, la tête fraîche, la chair rajeunie, je traversais le pont de Gers pour abattre à pied la petite lieue qui me séparait de l’Espélunque, je rencontrai un brave homme qui portait dans un panier une livre ou deux peut-être de poissons encore frétillants. C’était Touloumès, que vous retrouverez, je pense, au cours de cette histoire. En échange de quelque menue monnaie, il voulut bien me céder sa pêche.

Cazevieille m’accueillit comme une espèce de héros. Je croyais qu’il allait me dire : « Allons, tu ne t’es pas baigné, tu veux le faire croire ! On ne se baigne point en cette saison. Tu as fait un petit tour, seulement. C’est bon, c’est sain : la sueur lave. » Je faisais injure à sa générosité, il ne songea pas un instant à douter de mon courage. Non, il était fier de moi ! Quelque chose de mon haut fait allait rejaillir sur lui, premier à le connaître, premier à le conter. Mais voyant le fretin que j’apportais, il interrogea, d’un ton gai :

— Qu’est-ce que c’est que tout ce beau poisson ?

Il doit y avoir quelque chose de contagieux dans l’air du Midi, car je répondis sans y penser :

— Eh ! je l’ai pris !

— Bé ! fit Cazevieille, comment ? On t’a prêté une ligne, tu as trouvé un filet ?

— Non, fis-je, à la nage : tu vois un poisson, Cazevieille, tu plonges. Il s’enfuit, tu le fatigues, tu le charges, tu l’accules entre deux pierres ; il se laisse prendre !

Voilà ! Je voulais un peu me moquer de lui, montrer que si nous voulions, nous autres du Nord, nous en inventerions aussi, des blagues — et je ne pouvais m’imaginer qu’il avalerait celle-là. Il m’écouta très sérieusement.

— Il faut savoir y faire, dit-il avec simplicité. J’en connais qui pêchent à la main : le Monarque, par exemple. Le matin, quand le poisson est engourdi… Mais toi, en plein jour et à la nage…

Il était content, voilà tout, sans nul scepticisme. Et vingt fois, au cours de cette journée, il me fit rougir de honte en abordant les gens.

— Il y a chez moi un Parisien, faisait-il, un Parisien… Il est épatant ! Il se baigne dans le Gardon, qu’on est encore en hiver, hé ! Et il prend les poissons à la main…

Je pouvais enfin espérer que ma confusion était à son comble quand nous vîmes arriver Touloumès. J’aurais dû le prévoir ; mais c’est une erreur commune aux habitants des villes de présumer que les gens qu’ils croisent sur les routes sont des passants qu’ils ne reverront jamais : dans les campagnes il n’est point de passants, tout le monde se connaît.

— Il est épatant ! — lui répéta Cazevieille en me montrant. Je te le présente : un confrère ! Il prend les poissons à la main !

— Vrai ? dit Touloumès. Oh ! ça se peut, ça se peut… Monsieur aime le poisson, c’est sûr, je lui en ai vendu !

J’eusse souhaité rentrer sous terre : ils rirent tous deux sans malignité. Cazevieille eût été très fier d’avoir chez lui un Parisien qui prenait les poissons à la nage. Mais il ne me gardait pas rancune d’avoir inventé une histoire. Si ce n’était plus glorieux, c’était encore amusant. Il se contenta de dire, sans récriminer :

— Puisque tu aimes la pêche, on t’y mènera demain. Avec Touloumès et le Monarque : ce sera grand !

Voilà pourquoi, le lendemain, nous pêchions à la senne. Et Cazevieille m’entretenait, avec éloquence et facilité, des illustrations du pays.

— C’est une chose certaine, mon cher, me disait-il, parlant voluptueusement du nez à travers sa pipe, la patrie de l’héroïsme et de la galanterie est ici. C’est prouvé depuis le temps des Camisards, et d’Estelle et Némorin.

Estelle, Némorin et Cavalier sont les trois gloires qu’on révère au pied des Cévennes, sur les bords des deux Gardons, celui d’Anduze et celui d’Alais. Et ne dites jamais aux habitants de Ners, ou de Lédignan, ou de Massane, ou de Savignargues, qu’Estelle et Némorin n’ont pas existé : ils ne vous croiraient point, et vous passeriez pour un mauvais esprit.

J’étais d’autant moins disposé à discuter que, dans l’eau jusqu’aux épaules et nu comme la main, je me trouvais fort affairé à pousser des pieds et du ventre, à travers une mare qui subsistait dans le lit desséché du Gardon, la poche d’un long filet dont Touloumès, sur une rive, tirait nonchalamment l’extrémité droite. L’extrémité gauche était tenue, sur l’autre rive, par un personnage qu’on venait de me présenter, et dont le nom et l’aspect avaient fait sur moi l’impression la plus profonde. C’était le Monarque.

Le Monarque portait des espadrilles à ses pieds sans chaussettes, un vieux pantalon retenu sur ses reins par une ficelle rouge, et sa chemise de flanelle, qui n’était pas fraîche, n’avait plus de boutons. Mais il était rasé de frais, et si mince, vif et déhanché dans son indolence, qu’il me fit penser à un lévrier au repos.

— Gardez-vous, fit-il, tournant vers moi sa bouche fine aux dents très blanches. Il y a un trou au milieu de la mare.

Je plongeai, fier de montrer mes talents de nageur, m’appliquant à tenir les plombs du filet contre les cailloux, par deux mètres de fond. Et quand j’eus fait sortir la poche du trou, et que j’eus pied, je me redressai avec vanité !

— Tu ne lui fais pas seulement mettre les pieds dans l’eau, à ton héroïsme, dis-je à Cazevieille.

— C’est pour te faire plaisir, répondit-il. Ça t’amuse de patauger.

C’est vrai que j’y allais de toute mon âme de Parisien : il n’en est pas au monde de plus pure. On m’avait dit qu’au fond de cette flaque se cachaient des brochets gros comme ma jambe, des perches comme mon bras, et même « des bêtes qu’on ne savait pas ce que c’était ». Mais surtout l’eau était bonne, ce qu’on appelle bonne : plus fraîche que l’air, assez tiède pourtant pour ne point glacer le corps, et point croupie parce qu’elle communiquait avec les courants cachés qui continuaient à filtrer dans les profondeurs. Sous mes orteils nus les galets noyés restaient chauds, demeurés en contact avec ceux de la berge, avec les rochers lumineux des collines, avec toute la terre égayée de soleil. Parfois des racines de saule s’enroulaient autour de moi, exprès, je l’aurais juré, et j’en frissonnais d’inquiétude et de plaisir. De très petits poissons, qui n’avaient rien à craindre des mailles du piège, et que ce remue-ménage amusait, tout simplement, venaient me picoter les jambes, du bout de leur tête pointue, et j’étais heureux comme un sauvage.

Voilà pourquoi je méprisais la paresse de Cazevieille. Avec de voluptueuses lenteurs j’épuisai les devoirs de ma tâche. Le filet atteignit l’autre bout de la mare, et nous l’amenâmes doucement à terre, prenant soin de tenir les plombs en dessous.

… Pêcheur parle bas !Le Roi des Mers ne t’échappera pas !

… Pêcheur parle bas !Le Roi des Mers ne t’échappera pas !

… Pêcheur parle bas !

Le Roi des Mers ne t’échappera pas !

chanta le Monarque de toute sa voix. Mais le Roi des mers, j’imagine, était allé visiter une autre partie de ses empires et c’est nous qui fûmes attrapés : sept ou huit goujons, trois chevesnes, une douzaine et demie d’ablettes : en tout une petite livre de mauvaise blanchaille. C’était pour ce beau résultat que j’avais « pataugé » pendant une heure.

— Et les brochets ? Et les perches ? fis-je avec indignation.

— Tu ne les as pas vus filer ? dit Touloumès. Ah ! les crapules ! Un brochet d’au moins huit livres ! C’est ta faute : tu n’as pas su bien garder le filet.

Je haussai les épaules sans répondre.

Cet échec ne nous empêcha point d’aller nous mettre à l’ombre pour déjeuner avec appétit d’un saucisson qui fleurait l’ail, de deux poulets froids — Cazevieille déplora encore une fois que la chasse ne fût point ouverte — et de pain dont la croûte, cuite à la mode provençale, était dure à casser les dents. Le tout arrosé de vin blanc de vieilles vignes. Autour de nous, le paysage était indiscipliné à croire qu’on n’était pas en France. Sur les falaises calcaires qui le dominent, on n’a jamais essayé de semer un grain de blé ni de repiquer un cep. Il n’y pousse rien que des buissons fous, et un figuier sauvage, çà et là, dont les chèvres seules et les enfants mangent les fruits. Quant au lit du Gardon, large d’une demi-lieue, il n’est à personne. L’hiver, il roule de l’eau comme un Rhône. L’été, il étale des cailloux, de l’herbe et des peupliers. La principale industrie des riverains consiste à y envoyer paître des moutons lorsque le service hydrographique annonce une crue. Les moutons sont noyés, les pauvres bêtes, et le reste est l’affaire du député et du sénateur de l’arrondissement. Une bonne inondation, si elle tombe en temps d’élections générales, est une fortune pour le pays.

— … Tiens, me dit Cazevieille, qui avait de la suite dans les idées, regarde le Monarque, c’est un héros. Si tu connaissais l’acte chevaleresque qu’il accomplit l’an dernier…

— Mais d’abord, demandai-je, pourquoi vous appelle-t-on le Monarque ?

Le Monarque leva les sourcils d’un air étonné.

— Vous ne savez pas, fit-il, vous ne savez vraiment pas ? c’est parce que je ne f… rien. Alors, je vis comme un roi.

Cette définition du régime monarchique avait le mérite de résumer, dans sa brièveté saisissante, la conception que les peuples s’en sont faite depuis que la démocratie chez nous coule à pleins bords, ou peut-être même auparavant. Je fis signe que je commençais à comprendre.

— Nous nous sommes mis à deux pour manger mes terres, continua-t-il, le phylloxera et moi ; mais je fis tout ce que je pouvais pour aller plus vite que le phylloxera, et j’y réussis. Quand ce fut fini, je commençai d’être heureux. Aujourd’hui, je m’en vais chez l’un pour chasser, chez l’autre pour les vendanges, chez tout le monde pour les noces et les baptêmes. J’ai toujours le temps de causer, n’ayant rien à faire. Sans moi les gens mourraient d’ennui. Je suis un enfant de lumière. Je vais, je viens, je ris, je chante l’opéra, et il y a toujours des élections dans un coin ou dans un autre. Croyez-vous qu’on puisse faire une élection sans moi ? Qu’est-ce que je coûte ? Un verre de vin et un repas. Qu’est-ce que je donne ? Eh ! je donnemoi !

— C’est bien payé, dit Cazevieille, sérieusement.

— Je fais ce que je peux, reconnut le Monarque. Montrez-moi quelqu’un de plus serviable ? Les hommes n’ont pas de joie quand je manque, et les femmes se languissent de me voir, car elles m’aiment. Je ne leur donne que de bons conseils, et je suis gai.

— Et votre acte d’héroïsme ?

— Ce n’est rien, fit-il avec modestie. Seulement madame Beauvoisin, de Souvignargues, avait une fois exprimé le désir de m’avoir à dîner, et il se trouva que monsieur Beauvoisin n’était point là. J’ai pour cette dame le plus grand respect et pour rien au monde je n’eusse voulu que sa réputation fût compromise. Voilà pourquoi, monsieur Beauvoisin étant rentré à l’improviste, je m’enfermai dans une grande armoire dont sa femme garda la clef dans sa poche.

— Tu vas voir ! fit Cazevieille, avec orgueil.

— Je m’arrangeai comme je pus pour dormir. Une nuit est bien vite passée. Mais croiriez-vous, monsieur, croiriez-vous qu’à une heure du matin le feu se mit à la maison et que madame Beauvoisin, dans son trouble excusable, s’enfuit sans me délivrer ! Le feu avait pris dans la cuisine, j’entendais les flammes ronfler, je me disais : « Les voilà qui grimpent l’escalier, bon ! les voilà qui sont sur le palier, les garces, les voilà qui entrent… et moi je veux m’en aller ! » Des coups de pied, des coups de poing, des coups de reins, j’en donnais à cette armoire du diable ! Mais c’était un trop bon meuble.

— Et vous n’avez pas appelé ?

— Je ne pouvais pas appeler à cause de l’honneur de la maîtresse de la maison. Plutôt mourir ! Mais c’est ici que le ciel m’envoya une inspiration. Je réunis toutes mes forces, et je mugis comme un taureau : « Sauvez les meubles !… Sauvez les meubles ! » Cela fit que monsieur Beauvoisin et ses amis vinrent chercher l’armoire.

— Hein ! dit Cazevieille, vous n’auriez pas pensé à ça, dans le Nord !

— Hé ! répondis-je, vous ne l’avez même pas inventée, votre histoire ! Je la connais : c’est un vieux fabliau.

Mais Cazevieille me répliqua, dans sa juste sévérité :

— Quand tu nous as raconté que tu avais pris des poissons à la nage, est-ce que nous avons discuté ? Il faut toujours croire ce qui est beau, parce que c’est plus plaisant.

C’était une leçon. Personnelle, mais générale aussi. Elle me fit pénétrer plus avant dans l’âme de mes amis : ils ne voulaient considérer l’existence que comme un aimable jeu de leur imagination. Cazevieille, d’ailleurs, n’insista pas. Même, reconnaissant avec impartialité que la pêche n’avait pas été très heureuse, il dit seulement au Monarque :

— Si du moins on pouvait chasser, n’est-ce pas, si on pouvait chasser ?

— C’est à voir ! répliqua le Monarque.

Il n’ajouta rien, mais eut le lendemain une conversation toute confidentielle avec le Tiennou, qui est un peu simple et porte les colis au chemin de fer quand par hasard il a besoin de gagner : c’est deux fois par mois, en bonne saison. Puis il arriva qu’un beau matin le voisin Peyras trouva toutes ses poules étranglées dans sa basse-cour. Non seulement les poules, mais les oies, les canards, les dindes, enfin tout ; et cela donna de quoi causer, pour la chose, et parce que les gendarmes vinrent exprès du chef-lieu de canton. On interrogea Tiennou. Les gendarmes aiment beaucoup à faire avouer Tiennou, quand il se passe n’importe quoi de désagréable à l’Espélunque. Ils font un procès-verbal comme quoi « le délit a été commis par personne irresponsable », et l’enquête ne va pas plus loin. Il est donc bien vrai, comme vous voyez, qu’un innocent est une bénédiction pour un pays.

Mais, cette fois-là, Tiennou ne voulut rien avouer. Il dit :

— C’est le loup !

Les gendarmes froncèrent les sourcils et demandèrent :

— Quel loup ?

— C’est le loup de l’Espélunque, répéta Tiennou.

Il y a près de l’Espélunque un grand trou dont l’orifice est à peu près circulaire, avec dans le fond une espèce de caverne, où l’on ne trouve absolument rien d’intéressant. C’est de cette caverne du plateau calcaire que le village tire son nom. Je m’évertuai à démontrer que le Tiennou était encore plus idiot que de coutume, attendu que les petits bergers menaient paître leurs moutons tous les jours sur les bords du trou, et qu’il n’était jamais rien arrivé, ni aux moutons, ni aux bergers, ni aux bergères. Mais, à ma grande surprise, Cazevieille, qui est maire, prit un air excessivement réfléchi. Il dit :

— Ça se pourrait bien !

Les gendarmes furent émus.

Et je ne sais pas comment cela se fit, mais tout le monde à l’Espélunque déclara, le premier jour, que ça se pourrait bien, et le second jour que c’était sûr, que c’était un loup qui avait tordu le cou aux volailles de Peyras. Le troisième jour tous les bergers et toutes les bergères avaient vu le loup. Le quatrième jour, on télégraphia au préfet pour obtenir l’autorisation d’une battue au fusil, et, le sixième jour, l’autorisation arriva.

Je représentai à Cazevieille que, de mémoire d’homme, on n’avait jamais vu un loup dans la contrée, que ces animaux se cachent d’habitude sous des fourrés impénétrables, et que ni les chênes-nains, ni les figuiers n’étaient des demeures suffisantes pour ces bêtes féroces ; qu’une simple belette pouvait avoir fait tout le mal. Il me répondit avec indignation :

— Connais-tu la fontaine de Massane, la propre fontaine d’Estelle et de Némorin ?

Je la connaissais.

— Eh bien, du temps d’Estelle et de Némorin, il y avait des loups, puisque Florian le dit. Donc il peut bien y en avoir maintenant.

Si je lui avais répondu qu’Estelle et Némorin n’ont pas existé, il m’aurait arraché les yeux. Je n’avais qu’à me taire.

Le lendemain on fit la battue, avec le concours de tous les adultes en état de porter les armes, ceux de l’Espélunque, ceux de Satinettes, Valflaunes, Garrigues, Combas, Montpezat, Fontanès, Souvignargues ; il vint même des chasseurs d’au delà de Quissac et de Sommières. On fouilla la caverne, en poussant des cris fort sauvages. Beaucoup de corbeaux y nichaient. Je ne sais comment il se fit qu’en tirant des coups de fusil pour faire partir le loup, quelques-uns de ces corbeaux furent atteints. Au retentissement des armes à feu, quelques chasseurs crièrent qu’ils avaient vu la bête, et la battue descendit en plaine : deux cents hommes armés jusqu’aux dents, lourds de cartouches et fous de joie. Ah ! on sautait par-dessus les ceps de vigne, et on trottait sur les aubergines, et on écrasait les fèves jeunes ! Les fusils partaient, partaient tout seuls et tout le temps. Les gendarmes étaient à cheval. Ils allaient de l’un à l’autre, ils criaient : « Vous l’avez vu, vous l’avez vu, où est-il ? » On leur répondait :

— Je crois bien que c’est à droite… ou à gauche… ou par là, vers le ponant.

Moi, je devenais fou, je galopais à pied avec les gendarmes à cheval, j’allais de l’un à l’autre, je retournais de l’autre à l’un. Et, quand j’avais le dos tourné, c’était comme un fait exprès : pan ! pan !

A la fin, j’aperçus le Monarque. Il visait soigneusement, tirait, prenait une figure de jubilation, courait, se penchait vers quelque chose. Je lui dis :

— Vous l’avez touché !

Il répliqua froidement :

— Peut-être que si on l’avait laissé grandir, il serait devenu un loup !

C’était un beau lièvre, qui pesait bien dans les six livres. Il le mit dans une grande poche de sa veste, derrière son dos, et repartit. Et à travers tout le pays, de la Vidourle au Brestalou, on fusilla, fusilla, fusilla, jusqu’à la nuit noire. Je m’étonne qu’il n’ait pas plu, ainsi qu’il arrive, à ce qu’il paraît, dans les grandes batailles d’artillerie.

Enfin nous regagnâmes l’Espélunque.

Tout le monde avait l’air radieux, excepté les gendarmes. Une fois rentré à la maison, le Monarque vida la grosse poche qui gonflait son dos. Il en tira le lièvre, deux perdrix et une douzaine de moineaux qu’il baptisa solennellement du nom d’ortolans.

— Et les autres du village ? demandai-je.

— Les autres ! Ils en ont aussi, des ortolans et des merles, peut-être, et des palombes, et des tourdes… C’est une fête de Pâques, ça, une fête de Pâques, monsieur !

— Alors, fis-je, bouleversé, il n’y avait pas de loup, vous saviez qu’il n’y avait pas de loup ?

Le Monarque devint subitement très grave.

— Il y avaitpeut-êtreun loup, dit-il. Rien ne prouve qu’il n’y a pas de loup. Puisqu’il y en avait, du temps de Florian, vous savez ! On ne l’a pas vutout à fait, c’est vrai, on ne l’a pas tué, c’est certain ; mais c’était un devoir patriotique de le chercher. Spécialement quand la chasse est fermée.

Telle fut ma première rencontre avec le Monarque. Des divers épisodes de son existence, qui vont être le sujet de ce qui va suivre, il en est quelques-uns dont je fus le témoin oculaire, d’autres qui me furent révélés par la seule voix publique. C’est que le Monarque, en effet, est la gloire de l’Espélunque. Il a ses historiographes, il a ses commentateurs et même ses disciples : je n’ai fait que tenir la plume sous leur dictée.


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