Le Monarque, en temps ordinaire, est d’une sobriété dont il tire quelque orgueil. « Car, dit-il, comme tous les grands intellectuels, je ne supporte pas la boisson. » Il ne prend que son absinthe, tous les soirs, une absinthe qu’il fait durer deux heures, savamment, en l’allongeant d’eau chaque fois qu’il y trempe ses lèvres. Et ce n’est pas pour l’absinthe, c’est pour le sucre. A bonne preuve que les chiens n’aiment pas le Monarque : jamais il n’a daigné leur abandonner un seul des trois morceaux qu’on met à côté de lui, sur une soucoupe. Ceci seul, selon lui, prouve qu’il n’est point alcoolique : un véritable alcoolique a horreur du sucre. Telle est, du moins, son affirmation. En dehors de cet apéritif quotidien, le Monarque se contente d’un ou deux verres de vin blanc, le matin, et de deux litres de vin à chaque repas : les alcooliques ont horreur du vin. Et ce petit vin du Gard est si supérieur à celui de l’Hérault, n’est-ce pas ? Il est léger, il est frais ; on voit bien que les grappes dont il sort ont poussé sur la montagne. Ce n’est point un breuvage enivrant ; on le boit pour se désaltérer : c’est l’eau du travailleur. Quant à l’eau véritable, pure de tout mélange, le Monarque la considère comme un liquide dangereux. Personne ne boit d’eau pure, excepté les Parisiens. Ceux-là, c’est différent. Le Monarque en a vu un, jadis, repousser comme un poison tous les autres breuvages. Cet homme lui avait inspiré une pitié profonde, que sa seule courtoisie l’empêcha de manifester. « Ne vous gênez pas, monsieur, lui dit-il ingénument, en lui tendant la carafe. Cette année, il en tombe ! »
Il n’y a qu’en temps d’élections que le Monarque fait exception à son régime : mais c’est son devoir de membre du comité socialiste de l’Espélunque. « Je suis du comité socialiste, explique-t-il, parce que le comité républicain est monarchiste. » Telle est sa façon de penser. Il est patriote et libre penseur, ami des lumières et plein de respect pour les sœurs de charité ; enfin, il redoute les innovations. « Il est bon, s’écria-t-il un jour avec éloquence, de parler des réformes. Il est imprudent de les faire ! » Le sous-préfet dit alors de lui que c’était un homme utile. Il l’apprit et il en fut fier, car il aime intérieurement les puissances.
Voilà pourquoi, en temps d’élections, il ne quitte pas ie café Muraton, qui prend alors le titre de « Permanence », inscrit en lettres noires, au-dessus de sa porte, sur une bande de calicot blanc. Le Monarque est heureux. Il improvise de magnifiques poèmes oratoires, il salue l’aube des temps nouveaux. Les mots, pour lui, évoquent sensuellement des images ; il étend les mains pour les saisir. De deux heures à cinq, alors que Muraton n’ouvre que des canettes, la démocratie ne lui apparaît encore que comme une abstraction ; mais, aux apéritifs, la voilà qui devient, en vérité, une Minerve éternelle et vivante. Il en parle comme d’une maîtresse divine, il la chante, il la loue, il la baise. Et quand il dit : « Nous précipiterons dans la boue ses obscurs ennemis ! » il se sent physiquement un Hercule terrassant des monstres, il contemple avec fierté les muscles de ses bras.
Muraton ne lui présente jamais le compte des consommations bues au cours de la période électorale. Le candidat solde celui-ci plus tard, et avec gratitude. Les quinquinas succèdent aux canettes, les vermouts aux quinquinas, puis les généreux amers et les absinthes enthousiastes. On chante. Bécougnan, Muraton et Touloumès s’obstinent d’abord à l’Internationale. Le Monarque, un peu dédaigneux d’un hymne si banal, y fait succéder laMuette de Portici, en rappelant le rôle héroïque et insurrectionnel que ce drame musical joua dans la révolution de Brabant. Et enfin, à force de chanter, on chante n’importe quoi, tout ce qui est beau : laBénédiction des poignards,O grand saint Dominique, etHalte-là, halte-là, les montagnards sont là. Puis, le Monarque entonne :
Tout n’est, dans ce bas monde,Qu’un jeu, qu’un jeu !
Tout n’est, dans ce bas monde,Qu’un jeu, qu’un jeu !
Tout n’est, dans ce bas monde,
Qu’un jeu, qu’un jeu !
C’est le grand air de la Reine de Chypre, et Bécougnan, Muraton, Touloumès, tous les assistants, madame Muraton elle-même, répondent en chœur :
Le vrai sage le frondeUn peu, un peu.
Le vrai sage le frondeUn peu, un peu.
Le vrai sage le fronde
Un peu, un peu.
Ils ont de belles voix, tout de même, et le Monarque une « grande » voix. Ils s’admirent sincèrement, épanouis, ardents, délectés, et un sentiment obscur, mais que la foule partage, leur fait bénir la République, qui leur donne de tels loisirs.
… Ce jour-là, pourtant, quand le Monarque enfin quitta le café, ce ne fut qu’à cause même de son délire qu’il ne s’aperçut point que ses jambes n’avaient pas autant de solidité que sa cervelle éprouvait de lucide enthousiasme. Du centre de l’Espélunque au sommet de Massane, où il habite, la côte est rude, bien que la route s’élève en lacets harmonieux. Il l’attaqua d’un grand courage, levant les bras au ciel. C’était pour exprimer l’exaltation démocratique où il se sentait, mais aussi pour garder son équilibre. Il déclama : « Nous monterons à l’assaut de toutes les réactions ! » et brandit sa main droite comme s’il tenait un sabre. Ce geste le porta subitement contre le trottoir, que son pied heurta violemment, mais il ne s’en aperçut point. L’essentiel était que, dans les avenues magnifiques de son cerveau, il continuât à ne pas broncher. « Décidée à maintenir ses droits, résolument pacifique, la France, appuyée sur son épée, attendra sans bouger, immobile et fière, les attaques de l’extérieur. » Cette phrase du programme de son candidat lui revint à la mémoire, et il la répéta d’un air majestueux. Cela lui donna l’occasion de s’arrêter. Il aspira l’air, sentit que son corps pointait en avant et fit quelques pas précipités. Ce qui l’étonnait, c’était d’apercevoir si bien toutes les choses à quoi il pensait, et si confusément les objets extérieurs. Mais il eut aussi l’impression qu’on criait derrière lui.
C’était les gamins de l’Espélunque. Quelques minutes à peine s’étaient écoulées depuis que le Monarque était sorti du café Muraton, et déjà tous les gamins de l’Espélunque savaient que le Monarque était saoul. Nul n’a jamais bien expliqué la cause de la curiosité fatigante que la jeunesse témoigne à l’égard des ivrognes. Elle se refuse obstinément à les laisser en paix, alors qu’ils n’en veulent à personne et n’éprouvent, au contraire, que des sentiments d’universelle sympathie. La jeunesse de l’Espélunque, remplie d’une joie tumultueuse et sans bornes, s’acharna sur les pas du Monarque. Une crainte vague cependant la maintenait à quelque distance derrière lui, et quand il se retournait, de l’air méprisant et indigné qu’il prend dans les réunions publiques pour écraser ses contradicteurs, frroutt… on entendait ce bruit sourd et terrifié des bandes de moineaux fuyant une meule de blé à l’approche de son propriétaire. Puis la troupe revenait, frémissante, importune, apeurée et pourtant hardie, transportée d’une joie insolente et désastreuse.
Tout à coup, Milou Dehodencq, le fils de Dehodencq, justement, un réactionnaire, conçut une idée qu’on peut, à un âge si tendre, qualifier de géniale. Elle inspire également la plus haute idée de son intrépidité. Seul, sans appui, sans que personne lui eût rien suggéré, s’approchant à pas de loup du Monarque égaré et glorieux, tout doucement il le prit par derrière, tout doucement il le fit tourner sur lui-même, tout doucement il lui donna l’impulsion qu’il fallait… le Monarque, maintenant, avait le dos vers son logis de Massane, où l’attendait madame Emma, son épouse inquiète et sévère, et la face vers l’Espélunque. Ses yeux brouillés ne s’en aperçurent pas. Il était dans les nues, il planait, battait les airs de ses mains, que toujours il agitait comme des ailes. Et même la marche eût dû lui être plus facile : il redescendait. Mais comme il levait, au contraire, les pieds à chaque pas pour l’ascension qu’il croyait faire, il semblait un lourd vaisseau dont la proue plonge dans la houle ; et j’ignore si c’est pour cette cause qu’il eut un peu le mal de mer. Les gamins de l’Espélunque, rugissant de joie dans son sillage, lui donnaient l’impression de la tempête. Et cela lui parut si beau qu’il se mit à rire aux anges.
C’est ainsi qu’ondoyant, magnanime et doux, il se retrouva devant le café Muraton. Madame Muraton, qui l’aperçut de sa porte, lui dit avec un peu d’inquiétude :
— C’est encore vous, Monarque ?
Il répondit, avec un bon sourire, et sans s’étonner :
— C’est encore vous aussi, madame Muraton ?
Les gamins de l’Espélunque se tenaient maintenant à bonne distance. Un grand silence plana. Le Monarque ne s’étonna de rien. Le fait qu’ayant marché exactement le nombre de pas qui le devaient mener chez lui, dans sa maison, il était de nouveau devant le café Muraton lui parut seulement un phénomène favorable : il avait la langue très sèche.
— Je prendrais bien, dit-il, un vin blanc eau de seltz.
Ses désirs étaient des ordres. On le servit sans discuter. Une fois assis, l’univers reprit pour lui son équilibre, et l’eau de seltz lui fit du bien. Il leva son verre du côté du soleil couchant, comme pour un salut, cracha pour s’éclaircir la voix et donna de toute sa poitrine :
Le vrai sage le frondeUn peu, un peu.Mais le fou s’en amuseBien fort, bien fort,Et jamais il n’accuseLe sort, le sort !
Le vrai sage le frondeUn peu, un peu.Mais le fou s’en amuseBien fort, bien fort,Et jamais il n’accuseLe sort, le sort !
Le vrai sage le fronde
Un peu, un peu.
Mais le fou s’en amuse
Bien fort, bien fort,
Et jamais il n’accuse
Le sort, le sort !
Alors, un long frémissement d’admiration agita l’Espélunque, et même les gamins furent émus : le Monarque, même quand il était saoul, chantait juste !
Cela lui fit le plus grand honneur.