CHAPITRE IXLES POLYPIERS.

CHAPITRE IXLES POLYPIERS.«Le travail en commun centuple le produit.»(Un saint-simonien.)ILes Polypes ne vivent pas toujours à l’état d’isolement, ils sont le plus souvent agrégés..... L’arbre généalogique temporaire est devenu permanent! La famille a reçu le nom dePolypier.Linné appelle ces associationsanimaux composés(animalia composita).POLYPIER HYDRAIRE(Sertularia ramea, d’après Dalyell).Ces habitants d’une même agrégation vivent dans une harmonie parfaite. Ils constituent un peuple de frères unis physiquement d’une manière très-intime. Ils occupent la même maison; chacun y tient une cellule, mais il lui est défendu d’en sortir tout à fait, et par conséquent de visiter, de déranger ou de tourmenter son voisin. Attachés à leur chambrette, ces demi-reclus attendent du hasard, ou, pour mieux dire, de la Providence, des aliments qui ne manquent jamais; et ce qui est mangé par chaque bouche profite à la communauté. Poussés par un admirable instinct, les Polypes travaillent ensemble au même ouvrage:isolés, ils seraient faibles; réunis, ils deviennent forts. Ils ont une vie d’ensemble et des vies particulières. Mêmes besoins, mêmes goûts, mêmes idées (et Dieu sait quelles idées!). Ils partagentleurs peines et leurs jouissances, quelque bornées et quelque confuses qu’elles soient; et, s’il est vrai que les chagrins s’adoucissent quand ils sont épanchés, et que les plaisirs augmentent quand ils sont goûtés en commun, les Polypes doivent être des animalcules fort heureux!POLYPIER ACTINIAIRE(Gerardia Lamarckii, d’après Lacaze-Duthiers).Les Polypiers ont été mal connus pendant longtemps. Ce n’est qu’à l’aide du microscope et par l’étude des individusvivants qu’on est parvenu à connaître leur organisation et leur genre de vie, et qu’on a mis un certain ordre dans la classification des espèces et de leurs variétés. M. Lacaze-Duthiers a ainsi démontré que l’Antipathes glaberrimaet leGorgonia tuberculatade Lamarck, leLeiopathes glaberrimade Gray et leLeiopathes Lamarckiide J. Haime, n’étaient qu’un seul et même Polypier, laGérardie de Lamarck.On a reconnu aujourd’hui que, sous la dénomination générale de Polypiers, étaient groupés des animaux distincts.Les uns étaient construits sur le type de l’Hydre, les autres sur le type de l’Actinie; d’autres, enfin, comme lesPlumulaires, sur un plan d’organisation totalement différent. Les premiers sont lesPolypiers Hydraires; les seconds, lesPolypiers Actiniaires; les derniers appartiennent à plusieurs classes d’animaux.IILesPolypiers Hydrairessont de faux Polypiers. Des travaux modernes ont appris que ces arborisations sont, pour la plupart, une forme dégradée et transitoire des Méduses. La Méduse fait le Polypier; le Polypier fera la Méduse.Les Polypiers Hydraires sont très-abondants sur nos côtes. Ils appartiennent au groupe desTubulaires, desCampanulaires, desSertulaires...LaTubulaire chalumeauest un Polypier des plus curieux. Ses tiges, nombreuses, sont cornées, jaunes et marquées d’espace en espace de nœuds inégaux; elles ressemblent à des brins de paille. Leur partie inférieure est tortueuse et très-adhérente aux corps étrangers; la partie supérieure est à peu près droite, ou mieux, légèrement flexueuse. L’ensemble représente un végétal fleuri, sans feuilles ni rameaux.Au sommet de chaque tige, se développe une double corolle écarlate de quinze à trente-cinq pétales par rangée, les extérieurs étalés, les intérieurs relevés en houppe. Un peu au-dessous paraissent les ovaires, qui pendent, quand ils sont mûrs, comme des grappes orangées. Au bout d’un certain temps, les corolles se flétrissent, tombent et meurent. Un bouton les remplace, lequel produit un nouveau Polype; et ainsi de suite. Cette succession détermine l’allongement des tiges, chaque prétendue fleur élevant unpeu le tube qu’elle termine, et chaque addition ajoutant un nœud de plus à l’axe qu’elle allonge.TUBULAIRE CHALUMEAU(Tubularia indivisa, d’après Dalyell).LaTubulaire rameuseest une des productions animales les plus singulières et les plus intéressantes. Parfois elle ressemble à un vieil arbre ruiné par le temps; d’autres fois elle rappelle un vigoureux arbrisseau en miniature, tout fleuri, élevant au-dessus d’une tige brun foncé un grand nombrede branches et de rameaux touffus, que terminent autant de petites Hydres d’un beau jaune ou d’un rouge éclatant.CAMPANULAIRE(Campanularia dichotoma, d’après Dalyell).LesCampanulairesdiffèrent davantage. Les bouts de leurs branches par où sortent les Polypes sont élargis en forme de clochettes.L’espèce appeléedichotomeest une des plus délicateset des plus élégantes. Elle offre une tige mince comme un fil de soie, résistante, élastique et brune. Les Polypes sont assez nombreux. Sur une arborisation haute de 20 centimètres, il en existe peut-être douze cents.SERTULAIRE(Sertularia [Plumularia] falcata, d’après Dalyell).LesSertulairessont encore des Polypiers Hydraires. Ceux-ci ont une tige cornée, tantôt simple, tantôt rameuse:on les prendrait pour de petites plantes. Leur nom est dérivé du latinsertum(bouquet). On peut les comparer à des arbustes en miniature, à branches flexibles, demi-transparentes et jaunâtres.SERTULAIRE ARGENTÉE(Sertularia argentea, d’après Dalyell).Dans chaque Sertulaire, il y a sept, huit, douze, vingtpetits panaches, contenant chacun cinq cents animalcules, ce qui fait jusqu’à dix mille Polypes par association. On assure que, dans un pied deSertulaire argentée, il existe au moins cent mille individus.LeSertularia falcatarappelle, par l’élégance de son port et la délicatesse de ses rameaux, les plus belles Mimoses. Ce Polypier fait partie aujourd’hui desPolypiers Bryozoaires.Les petites cellules qui logent les Polypes ne sont pas toujours distribuées de la même manière. Il y en a tantôt des deux côtés, tantôt d’un seul. Quelquefois elles se groupent comme de petits tuyaux d’orgue; d’autres fois elles s’enroulent en spirale autour de la tige, ou forment çà et là des anneaux horizontaux.IIIParmi lesPolypiers Actiniaires, on a formé deux tribus d’après le nombre des tentacules de leurs animaux. Tantôt ces tentacules sont au nombre de six ou de ses multiples: ce sont lesZoanthaires; tantôt au nombre de huit: ce sont lesAlcyonaires.Les Zoanthaires comprennent lesActinies, lesZoanthesproprement dits, lesAntipatheset lesMadrépores.On regarde comme intermédiaires entre les Polypiers et lesAnémones de mer, dont nous traiterons plus loin[42], des Zoophytes élégants, désignés sous le nom deZoanthes. Ces animaux sont réunis en nombre souvent considérable sur une base commune. Cette base est tantôt dilatée en large surface, tantôt vermiculée comme une racine rampante.ZOANTHE DES MOLUQUES(Zoantha thalassanthosLesson).LeZoanthe des Moluques[43]compose de larges touffes gazonnantes sur les rochers de Corail. Ses animalcules sont assez rapprochés, et imitent, à faire illusion, un amas de fleurs épanouies. Ils sont portés par de fausses racines d’un blanc pur enlacées les unes dans les autres. Leur corps est fusiforme, rétréci et comme pédiculé à la base, tronqué au sommet, d’un rouge brun marqué de stries longitudinales plus colorées; sa consistance est ferme et parcheminée. De ce corps sort un tube étroit, musculaire, contractile, rougeâtre, terminé par huit bras allongés, d’un jaune pur au sommet et traversés par une nervure de la même couleur. Sur les côtés de ces bras naissent des pinnules fines, parallèles, d’une couleur marron clair, semblables aux barbes d’une plume.Les bras de ce Zoanthe sont sans cesse en mouvement; ils forment dans l’eau divers petits courants, dans l’oscillationdesquels sont précipités, comme dans un torrent, les animalcules dont le Polype se nourrit. Au moindre mouvement, le Zoophyte replie ses bras. (Lesson.)ANTIPATHE(Antipathes arboreaDana).LesAntipathesont un polypier toujours fragile, et cassant, quand il est desséché; les ramifications, toujours grêles, déliées, ressemblent aux barbules délicates d’une plume. La couleur est noirâtre foncé, ou plutôt bistre et terre de Sienne. Au microscope ou à une forte loupe, les extrémités des branches apparaissent hérissées de petites pointes (spinules), et le tronc est formé de couches ovalesconcentriques et inégales: ce sont les zones de la croissance. Sa consistance est assez ferme pour qu’il soit travaillé et converti en chapelets de perles et autres bijoux, connus dans le commerce sous le nom deCorail noir.POLYPE GROSSI D’ANTIPATHE(Antipathes arboreaDana).COUPE GROSSIE D’UNE TIGE D’ANTIPATHE.(D’après une préparation de M. Potteau.)L’écorce est molle, dépourvue de grains calcaires ou siliceux, et se détruit après la mort. Elle reçoit desPolypes de forme allongée, et le plus souvent de couleur jaune.ANTIPATHE GROSSI POUR MONTRER LES SPINULES(Antipathes subpinnita, d’après Lacaze-Duthiers).La Gérardie pêchée par M. Lacaze-Duthiers dans les eaux de l’Algérie est un genre voisin très-curieux que ce savant naturaliste a fait connaître dans une suite de beaux mémoires dont il a bien voulu nous communiquer les dessins originaux.POLYPE DE LA GÉRARDIE.La Gérardie vivante est couverte de fleurs jaunâtres ou orangées à vingt-quatre pétales souvent très-allongés et pendants.COUPE D’UN POLYPE DE LA GÉRARDIE.L’intérieur du Polype présente autant de cloisons que de tentacules. Le polypier est très-rameux et très-élancé quand il est adulte. Dans le jeune âge, l’écorce se développe plus rapidement que le support; aussi la Gérardie segreffe-t-elle à tous les corps à sa portée. Malheur à la Gorgone qu’elle envahit, elle ne tarde pas à l’étouffer sous sa végétation exubérante. De là, souvent, cet aspect gorgonien que présentent les jeunes Polypiers. M. Lacaze-Duthiers a trouvé une de ces colonies, qui s’était développée sur un œuf de Squale.MADRÉPORAIRES.LesMadréporairessont très-nombreux; ils forment le groupe le plus important des Polypiers Actiniaires. Tous sont pierreux: ce sont eux surtout qui constituent les récifs et les îles à coraux. On connaît peu leurs Polypes.Parmi les plus curieux, on doit citer lesCaryophyllies, lesMadréporesproprement dits, lesAstrées, lesMéandrineset lesPoritides...LesCaryophylliesprésentent des cellules tubuleuses en partie isolées les unes des autres, ce qui donne à la masseun aspect comme rameux. Chaque branche est occupée par un Polype.CARYOPHYLLIE DE SMITH(Caryophyllia SmithiiStokes et W. P. Broderip).ASTRÉE(Astræa pallidaDana).Une des plus belles est laCaryophyllie de Smith[44], avec sa robe jaunâtre, plus pâle à la base et au sommet, ornée de lignes longitudinales d’un blanc léger! Son disque, d’abord brun, devient blanc et puis vert; ses tentacules, à peu près triangulaires, sont presque transparents. Ils ressemblentà des festons de dentelle finement bordés d’un ourlet blanchâtre et terminés chacun par un pois blanc.MÉANDRINE(Meandrina cerebriformisLamarck).LesMadréporesproprement dits sont des associations bizarres des plus variées et des plus intéressantes. Qu’on se rappelle un gâteau de cire sorti d’une ruche, avec des larves d’Abeilles dans chaque cellule; qu’on suppose ce gâteau de pierre et non de cire, et chaque larve remplacée par un Polype, et l’on aura le Madrépore désigné sous le nom d’Astrée: c’est un des plus connus.LesMéandrinesdiffèrent des Astrées par une surface creusée de lignes allongées et tortueuses, sillonnées en travers. Leurs cellules sont placées régulièrement dans les vallons.PORITIDE AVEC SES POLYPES ÉPANOUIS(Goniopora columnaDana).LesPoritidesont des branches qui s’élèvent peu, généralement dichotomes, à lobes obtus. Leurs Polypes sont des miniatures d’Anémones, portant autour de leur bouche douze tentacules radiés. Leur polypier est pierreux, fixé, rameux ou lobé, à surface libre, présentant un grand nombre d’étoiles régulières, superficielles ou excavées, à bords imparfaits ou nuls. Ces étoiles sont caractéristiques;on ne saurait les confondre avec celles d’une Astrée ou d’un Madrépore.PORITIDE: SON POLYPIER CALCAIRE(Porites mordaxDana).LesPolypiers Alcyonairesréunissent lesAlcyonides, lesTubiporides, lesGorgonideset lesPennatulides, dont nous traiterons dans un chapitre spécial.ALCYONIDE(Xenia elongataDana).LesAlcyonidessont très-communs; on en trouve souvent sur les coquilles de Saint-Jacques, sous la forme de masses charnues arrondies, à lobes irréguliers et de couleur rouge: cette masse est toute une colonie. Placée dans de l’eau de mer pure et fraîche, on ne tarde pas à voir apparaître des points opalins ou jaunâtres, qui se gonflent peu à peu, font saillie, et s’épanouissent en une corolle transparente et animée. Chacun de ces Polypes a huit pétales dentelés; au centre, est la bouche. Le corps du Polype est tubuleux: sa partie extérieure est plus ou moins longue; sa partie intérieure traverse au dedans, jusqu’à la base, la masse totale, qui n’est, d’ailleurs, que l’agglomération de tous les individus de l’association réunis par un tissucommun, criblé de spicules rouges et sillonné de vaisseaux.LaBebryce tendre[45]est un Alcyonide. Ce Polypier, incomplet comme tous les Alcyons, ne possède qu’une écorce qui contient les Polypes. L’axe qui lui sert de soutien est un support d’emprunt.TUBIPORIDE (CORAIL MUSIQUE)(Tubipora musicaLinné.)Parmi lesTubiporides, se trouve leCorail musique, de l’archipel des Indes, caractérisé par ses tubes pierreux, simples, nombreux, rapprochés, droits ou flexueux, parallèles et un peu rayonnants, d’un beau rouge pourpre, unis ensemble de distance en distance par des lames transversales. On a comparé leur ensemble à un amas de tuyaux d’orgue.Ses Polypes sont d’un vert d’herbe brillant (Péron); ilsont des tentacules garnis de chaque côté de deux ou trois rangées de papilles granuleuses charnues, au nombre de soixante à quatre-vingts (Lesson).GORGONIDE(Pêchée par quarante brasses de profondeur, côtes du Finistère).LesGorgonidesont une écorce tellement pénétrée de grains calcaires ou siliceux (spicules), qu’elle forme une croûte en se desséchant. Cette croûte est friable, et conserve souvent les couleurs plus ou moins brillantes qui la caractérisent. Leurs cellules sont creusées tantôt dans une surface plane, tantôt dans des mamelons saillants; ceux-ci sont lisses, hérissés ou écailleux, quelquefois pendants les uns sur les autres.C’est à ce groupe qu’appartiennent lesIsiset leCorail, dont l’étude nous occupera dans le chapitre suivant, et toutes ces arborisations noires, lisses et flexibles, que l’on observe sur nos côtes. C’est encore à côté des Gorgonidesque M. Deshayes a placé le beau Polypier pêché à la Calle, l’Anthozoanthe parasite[46], magnifique arbrisseau redressé et non pendant, avec des axes d’un brun foncé, une écorce d’un rose vif, et des Polypes d’un jaune d’or.IVLes Polypiers sont fixés aux corps solides. Quelquefois ils s’attachent les uns aux autres, se greffent dans tous les sens ou s’enlacent dans toutes les directions.Il y en a de blanchâtres, de tout à fait blancs, de jaunâtres, de vert-pomme. Leurs nuances passent du brun olivâtre au bleu foncé, du vermillon au violet, et du jaune pâle au gris de perle.Chaque tuyau ou cellule contient un individu. Les loges sont plus ou moins profondes, suivant les espèces. Les animalcules sont composés généralement d’une partie cachée plus ou moins tubuleuse, et d’une partie étoilée plus ou moins apparente. Cette dernière présente de huit à douze barbillons lisses ou granuleux, susceptibles de s’épanouir comme les pétales d’une fleur. Quand ces appendices sont étalés, ils atteignent souvent le double de la hauteur du corps; ils sont alors presque transparents, excepté vers l’extrémité.Les Polypes étendent ou resserrent leurs barbillons, dilatent ou contractent leur bouche, suivant les besoins; mais leur tube digestif est soudé à leur cellule, et les axes qui portent les cellules sont condamnés à l’immobilité. Singulière combinaison! des arbustes moitié animés et croissant au fond de l’eau; des animalcules moitié emprisonnéset rivés à leur prison; des estomacs dans une écorce, des bras sur une branche, et le mouvement sur le repos!Les animalcules des Polypiers se reproduisent par de petites larves vomies par l’animal et par des bourgeons développés dans leur écorce.POLYPES ÉPANOUIS SORTIS DE LEUR LOGE(Sertularia pumilaLinné).Dans les Polypiers Hydraires, les œufs sont souvent contenus dans des capsules cornées spéciales, qui se brisent lors de la maturation. Leurs formes sont très-variées, suivant les espèces.Qu’on imagine un ellipsoïde transparent comme du cristal, dont les parois sont décorées de rampes à créneaux disposées en spirale, interrompues à chaque tour, et laissantvoir par transparence cinq ou six œufs ronds, d’un jaune safrané, et l’on aura la capsule ovigère d’unPolypier Bryozoaire, laPlumulaire plume.POLYPIER BRYOZOAIRE: SON SAC A ŒUFS ET SES LOGES A POLYPES, GROSSIS(Plumularia plumaLinné).Chez les Campanulaires, il existe des branches mâles et des branches femelles: les unes chargées de loges dans lesquelles se développent les œufs; les autres portant des capsules mâles surmontées chacune d’un bouquet d’élégants tentacules.POLYPIER HYDRAIRE PRODUISANT UNE MÉDUSEMais un des phénomènes les plus curieux que présente l’étude des Polypiers Hydraires, est celui que les savants ont désigné sous le nom degénération médusipare. A une certaine époque de l’année, apparaît, chez lesCampanulaires, lesSyncorines, etc., une sorte de hernie extérieure,au centre de laquelle tourbillonne le liquide nourricier. C’est un bourgeon qui, peu à peu, se revêt d’un bourrelet de substance transparente, grandit rapidement, et ne tarde pas à montrer des traces d’organisation intérieure. On voit alors le liquide nourricier circuler dans quatre canaux; quatre points noirs se dessinent au sommet du bourgeon, à l’extrémité des quatre canaux: ce sont les yeux. Insensiblement le bourgeon prend un aspect plus campanuliforme; son extrémité se dilate, les yeux s’écartent, et dans leur voisinage naissent quatre tentacules. Le réservoir centralaugmente de capacité, se limite par une membrane distincte, et forme l’estomac. L’animal est développé: c’est une vraie Méduse. Dans peu de temps, elle rompra son pédicule par de violentes contractions, et prendra son essor vers la haute mer.La jeune Méduse, aussitôt libre, atteint en peu de jours le double de son volume. La déchirure de son pédicule se cicatrise, les tentacules s’allongent; l’estomac acquiert une bouche. Quelques semaines encore, et l’intestin de chacune de ces petites Méduses présentera un contour onduleux, comme mamelonné: ce sont des œufs qui se forment, grossissent, se développent, et se détacheront par un mécanisme semblable (Desor).VLes Polypes sont de petits ouvriers silencieux, actifs, infatigables, qui sécrètent et organisent les gâteaux ou les axes qui les portent et les logent. Éclatante industrie, qui sera sans cesse un objet d’admiration! Population modeste, digne des plus grands éloges, réservée dans ce qu’elle consomme, magnifique dans ce qu’elle produit!Les Polypes aiment les régions chaudes de l’Océan, et prospèrent mal dans les pays froids.Les uns forment des pelouses de vie sous-marines qui tapissent les rochers; les autres composent des stalactites animées, de grands arbrisseaux, de petits arbres ou d’immenses forêts. Le câble électrique qui relie la Sardaigne au fort Génois était incrusté d’un si grand nombre de Polypiers et deBryozoaires, que certaines parties retirées de l’eau avaient le volume d’un baril. (Lacaze-Duthiers.)Les Polypiers occupent quelquefois des espaces immensesqui grandissent sous les flots, s’élèvent en récifs, entourent les îles, les joignent entre elles, les unissent aux continents, et comblent ainsi la profondeur des mers.En 1702, un voyageur anglais, Strachan, observa que les Polypiers étaient capables de former de grandes masses de rochers. En 1780, Forster, savant compagnon du capitaine Cook, établit d’une manière positive que la plupart des îles de la mer du Sud doivent leur existence à la multiplication excessive et à l’agglomération compacte des Polypiers. Cette manière de voir a été confirmée par un grand nombre de marins, de zoologistes et de géologues.Ces Zoophytes sont réunis au fond de l’eau par masses innombrables. Ils absorbent les sels calcaires contenus dans l’Océan, et en composent leurs cellules et leurs axes; ils produisent ainsi des associations souvent colossales.Leurs germes tombent autour d’eux, et donnent naissance à de nouveaux gâteaux. Les derniers venus s’élancent tout autour des premiers et au-dessus d’eux, et les étouffent; ceux-ci laissent après leur mort leurs cellules de pierre greffées les unes sur les autres. Ces couches de matière devenue inerte servent de fondement à de nouvelles générations qui se superposent régulièrement comme les assises dans une maçonnerie. Il résulte de ces agglomérations gigantesques des rochers immenses qui atteignent jusqu’à deux ou trois cents lieues de longueur!Ces rochers s’élèvent peu à peu du fond de la mer, sans trouble, sans effort, sans réaction. Au bout d’un certain temps, ils composent des îles; ces îles forment de vastes terres. Il faut des siècles, il est vrai, pour que ce travail s’accomplisse, mais le temps ne manque jamais à la Nature!Les auteurs de ces constructions séculaires sont des animalcules gélatineux, fragiles, chétifs, presque toujours microscopiques; mais ils sont extrêmement nombreux...il y en a des milliards. Ils peuvent donc produire, par l’entassement de leurs squelettes, des maçonneries dont le genre humain tout entier, travaillât-il cent mille ans, n’enfanterait qu’une bien faible partie!VUE GÉNÉRALE D’ÎLES A CORAUX.(Ile de Clermont-Tonnerre, archipel Pomotou.)Une fois arrivés à la surface de l’eau, les Polypiers cessent de croître, parce que leurs animalcules sont des êtres essentiellement aquatiques. Enfants de la mer, ils doivent vivre dans la mer; ils meurent à l’air et au soleil. Voilà pourquoi les couches les plus élevées de ces gigantesques édifices sont toujours privées de vie.Les vagues qui se brisent contre ces îles ou ces rochers en détachent des quartiers, les roulent, les ballottent et les réduisent en poussière. Il en résulte d’abord un gravier blanchâtre parsemé de quelques blocs arrondis, puis un sable plus ou moins fin et plus ou moins grisâtre. Les flots apportent des restes de végétaux, de Mollusques, de Crustacés, de Poissons..... Ces restes se décomposent et se mêlentaux débris madréporiques: la terre végétale commence à se former. C’est ainsi que la Providence a fait surgir de l’Océan des espaces de terrain considérables.Le massif, monté au niveau de la mer, est bientôt envahi par la végétation et embelli par l’animalité. Les vagues y abandonnent quelques graines; celles-ci se développent. Les végétaux prennent pied dans le terrain, et l’île est bientôt couverte de verdure. Des troncs d’arbres arrachés par la mer sur les côtes voisines, et poussés par les courants, abordent sur sa plage. Des Vers, des coquillages, des Insectes et d’autres petits animaux apportés avec ces troncs se hâtent de gagner la terre; ils y pullulent et en constituent la première population. Les Tortues de mer accourent vers l’île naissante, et viennent y déposer leurs œufs. Les Oiseaux, attirés de loin par la verdure, arrivent pour s’y reposer et pour y construire leurs nids. Enfin, les habitants des îles voisines, chassés par quelque coup de vent ou séduits par la beauté du site et par l’abondance de ses fruits, s’y rendent avec leurs pirogues, y bâtissent des cabanes, y fondent une tribu; et l’industrie de l’Homme complète et vivifie l’industrie des Polypiers!Les actions si puissantes des animalcules les plus petits et les plus faibles sont empreintes, dans la Nature, d’un charme et d’une philosophie que ne donneront jamais dans nos musées les formes les plus élégantes de leurs cadavres soigneusement conservés et savamment classés.Les Infusoires, les Foraminifères et les Polypes existent dans la mer par milliards de milliards... C’est l’infini vivant!

CHAPITRE IXLES POLYPIERS.«Le travail en commun centuple le produit.»(Un saint-simonien.)I

«Le travail en commun centuple le produit.»(Un saint-simonien.)

«Le travail en commun centuple le produit.»

(Un saint-simonien.)

I

Les Polypes ne vivent pas toujours à l’état d’isolement, ils sont le plus souvent agrégés..... L’arbre généalogique temporaire est devenu permanent! La famille a reçu le nom dePolypier.

Linné appelle ces associationsanimaux composés(animalia composita).

POLYPIER HYDRAIRE(Sertularia ramea, d’après Dalyell).

POLYPIER HYDRAIRE(Sertularia ramea, d’après Dalyell).

POLYPIER HYDRAIRE(Sertularia ramea, d’après Dalyell).

Ces habitants d’une même agrégation vivent dans une harmonie parfaite. Ils constituent un peuple de frères unis physiquement d’une manière très-intime. Ils occupent la même maison; chacun y tient une cellule, mais il lui est défendu d’en sortir tout à fait, et par conséquent de visiter, de déranger ou de tourmenter son voisin. Attachés à leur chambrette, ces demi-reclus attendent du hasard, ou, pour mieux dire, de la Providence, des aliments qui ne manquent jamais; et ce qui est mangé par chaque bouche profite à la communauté. Poussés par un admirable instinct, les Polypes travaillent ensemble au même ouvrage:isolés, ils seraient faibles; réunis, ils deviennent forts. Ils ont une vie d’ensemble et des vies particulières. Mêmes besoins, mêmes goûts, mêmes idées (et Dieu sait quelles idées!). Ils partagentleurs peines et leurs jouissances, quelque bornées et quelque confuses qu’elles soient; et, s’il est vrai que les chagrins s’adoucissent quand ils sont épanchés, et que les plaisirs augmentent quand ils sont goûtés en commun, les Polypes doivent être des animalcules fort heureux!

POLYPIER ACTINIAIRE(Gerardia Lamarckii, d’après Lacaze-Duthiers).

POLYPIER ACTINIAIRE(Gerardia Lamarckii, d’après Lacaze-Duthiers).

POLYPIER ACTINIAIRE(Gerardia Lamarckii, d’après Lacaze-Duthiers).

Les Polypiers ont été mal connus pendant longtemps. Ce n’est qu’à l’aide du microscope et par l’étude des individusvivants qu’on est parvenu à connaître leur organisation et leur genre de vie, et qu’on a mis un certain ordre dans la classification des espèces et de leurs variétés. M. Lacaze-Duthiers a ainsi démontré que l’Antipathes glaberrimaet leGorgonia tuberculatade Lamarck, leLeiopathes glaberrimade Gray et leLeiopathes Lamarckiide J. Haime, n’étaient qu’un seul et même Polypier, laGérardie de Lamarck.

On a reconnu aujourd’hui que, sous la dénomination générale de Polypiers, étaient groupés des animaux distincts.Les uns étaient construits sur le type de l’Hydre, les autres sur le type de l’Actinie; d’autres, enfin, comme lesPlumulaires, sur un plan d’organisation totalement différent. Les premiers sont lesPolypiers Hydraires; les seconds, lesPolypiers Actiniaires; les derniers appartiennent à plusieurs classes d’animaux.

II

LesPolypiers Hydrairessont de faux Polypiers. Des travaux modernes ont appris que ces arborisations sont, pour la plupart, une forme dégradée et transitoire des Méduses. La Méduse fait le Polypier; le Polypier fera la Méduse.

Les Polypiers Hydraires sont très-abondants sur nos côtes. Ils appartiennent au groupe desTubulaires, desCampanulaires, desSertulaires...

LaTubulaire chalumeauest un Polypier des plus curieux. Ses tiges, nombreuses, sont cornées, jaunes et marquées d’espace en espace de nœuds inégaux; elles ressemblent à des brins de paille. Leur partie inférieure est tortueuse et très-adhérente aux corps étrangers; la partie supérieure est à peu près droite, ou mieux, légèrement flexueuse. L’ensemble représente un végétal fleuri, sans feuilles ni rameaux.

Au sommet de chaque tige, se développe une double corolle écarlate de quinze à trente-cinq pétales par rangée, les extérieurs étalés, les intérieurs relevés en houppe. Un peu au-dessous paraissent les ovaires, qui pendent, quand ils sont mûrs, comme des grappes orangées. Au bout d’un certain temps, les corolles se flétrissent, tombent et meurent. Un bouton les remplace, lequel produit un nouveau Polype; et ainsi de suite. Cette succession détermine l’allongement des tiges, chaque prétendue fleur élevant unpeu le tube qu’elle termine, et chaque addition ajoutant un nœud de plus à l’axe qu’elle allonge.

TUBULAIRE CHALUMEAU(Tubularia indivisa, d’après Dalyell).

TUBULAIRE CHALUMEAU(Tubularia indivisa, d’après Dalyell).

TUBULAIRE CHALUMEAU(Tubularia indivisa, d’après Dalyell).

LaTubulaire rameuseest une des productions animales les plus singulières et les plus intéressantes. Parfois elle ressemble à un vieil arbre ruiné par le temps; d’autres fois elle rappelle un vigoureux arbrisseau en miniature, tout fleuri, élevant au-dessus d’une tige brun foncé un grand nombrede branches et de rameaux touffus, que terminent autant de petites Hydres d’un beau jaune ou d’un rouge éclatant.

CAMPANULAIRE(Campanularia dichotoma, d’après Dalyell).

CAMPANULAIRE(Campanularia dichotoma, d’après Dalyell).

CAMPANULAIRE(Campanularia dichotoma, d’après Dalyell).

LesCampanulairesdiffèrent davantage. Les bouts de leurs branches par où sortent les Polypes sont élargis en forme de clochettes.

L’espèce appeléedichotomeest une des plus délicateset des plus élégantes. Elle offre une tige mince comme un fil de soie, résistante, élastique et brune. Les Polypes sont assez nombreux. Sur une arborisation haute de 20 centimètres, il en existe peut-être douze cents.

SERTULAIRE(Sertularia [Plumularia] falcata, d’après Dalyell).

SERTULAIRE(Sertularia [Plumularia] falcata, d’après Dalyell).

SERTULAIRE(Sertularia [Plumularia] falcata, d’après Dalyell).

LesSertulairessont encore des Polypiers Hydraires. Ceux-ci ont une tige cornée, tantôt simple, tantôt rameuse:on les prendrait pour de petites plantes. Leur nom est dérivé du latinsertum(bouquet). On peut les comparer à des arbustes en miniature, à branches flexibles, demi-transparentes et jaunâtres.

SERTULAIRE ARGENTÉE(Sertularia argentea, d’après Dalyell).

SERTULAIRE ARGENTÉE(Sertularia argentea, d’après Dalyell).

SERTULAIRE ARGENTÉE(Sertularia argentea, d’après Dalyell).

Dans chaque Sertulaire, il y a sept, huit, douze, vingtpetits panaches, contenant chacun cinq cents animalcules, ce qui fait jusqu’à dix mille Polypes par association. On assure que, dans un pied deSertulaire argentée, il existe au moins cent mille individus.

LeSertularia falcatarappelle, par l’élégance de son port et la délicatesse de ses rameaux, les plus belles Mimoses. Ce Polypier fait partie aujourd’hui desPolypiers Bryozoaires.

Les petites cellules qui logent les Polypes ne sont pas toujours distribuées de la même manière. Il y en a tantôt des deux côtés, tantôt d’un seul. Quelquefois elles se groupent comme de petits tuyaux d’orgue; d’autres fois elles s’enroulent en spirale autour de la tige, ou forment çà et là des anneaux horizontaux.

III

Parmi lesPolypiers Actiniaires, on a formé deux tribus d’après le nombre des tentacules de leurs animaux. Tantôt ces tentacules sont au nombre de six ou de ses multiples: ce sont lesZoanthaires; tantôt au nombre de huit: ce sont lesAlcyonaires.

Les Zoanthaires comprennent lesActinies, lesZoanthesproprement dits, lesAntipatheset lesMadrépores.

On regarde comme intermédiaires entre les Polypiers et lesAnémones de mer, dont nous traiterons plus loin[42], des Zoophytes élégants, désignés sous le nom deZoanthes. Ces animaux sont réunis en nombre souvent considérable sur une base commune. Cette base est tantôt dilatée en large surface, tantôt vermiculée comme une racine rampante.

ZOANTHE DES MOLUQUES(Zoantha thalassanthosLesson).

ZOANTHE DES MOLUQUES(Zoantha thalassanthosLesson).

ZOANTHE DES MOLUQUES(Zoantha thalassanthosLesson).

LeZoanthe des Moluques[43]compose de larges touffes gazonnantes sur les rochers de Corail. Ses animalcules sont assez rapprochés, et imitent, à faire illusion, un amas de fleurs épanouies. Ils sont portés par de fausses racines d’un blanc pur enlacées les unes dans les autres. Leur corps est fusiforme, rétréci et comme pédiculé à la base, tronqué au sommet, d’un rouge brun marqué de stries longitudinales plus colorées; sa consistance est ferme et parcheminée. De ce corps sort un tube étroit, musculaire, contractile, rougeâtre, terminé par huit bras allongés, d’un jaune pur au sommet et traversés par une nervure de la même couleur. Sur les côtés de ces bras naissent des pinnules fines, parallèles, d’une couleur marron clair, semblables aux barbes d’une plume.

Les bras de ce Zoanthe sont sans cesse en mouvement; ils forment dans l’eau divers petits courants, dans l’oscillationdesquels sont précipités, comme dans un torrent, les animalcules dont le Polype se nourrit. Au moindre mouvement, le Zoophyte replie ses bras. (Lesson.)

ANTIPATHE(Antipathes arboreaDana).

ANTIPATHE(Antipathes arboreaDana).

ANTIPATHE(Antipathes arboreaDana).

LesAntipathesont un polypier toujours fragile, et cassant, quand il est desséché; les ramifications, toujours grêles, déliées, ressemblent aux barbules délicates d’une plume. La couleur est noirâtre foncé, ou plutôt bistre et terre de Sienne. Au microscope ou à une forte loupe, les extrémités des branches apparaissent hérissées de petites pointes (spinules), et le tronc est formé de couches ovalesconcentriques et inégales: ce sont les zones de la croissance. Sa consistance est assez ferme pour qu’il soit travaillé et converti en chapelets de perles et autres bijoux, connus dans le commerce sous le nom deCorail noir.

POLYPE GROSSI D’ANTIPATHE(Antipathes arboreaDana).

POLYPE GROSSI D’ANTIPATHE(Antipathes arboreaDana).

POLYPE GROSSI D’ANTIPATHE(Antipathes arboreaDana).

COUPE GROSSIE D’UNE TIGE D’ANTIPATHE.(D’après une préparation de M. Potteau.)

COUPE GROSSIE D’UNE TIGE D’ANTIPATHE.(D’après une préparation de M. Potteau.)

COUPE GROSSIE D’UNE TIGE D’ANTIPATHE.(D’après une préparation de M. Potteau.)

L’écorce est molle, dépourvue de grains calcaires ou siliceux, et se détruit après la mort. Elle reçoit desPolypes de forme allongée, et le plus souvent de couleur jaune.

ANTIPATHE GROSSI POUR MONTRER LES SPINULES(Antipathes subpinnita, d’après Lacaze-Duthiers).

ANTIPATHE GROSSI POUR MONTRER LES SPINULES(Antipathes subpinnita, d’après Lacaze-Duthiers).

ANTIPATHE GROSSI POUR MONTRER LES SPINULES(Antipathes subpinnita, d’après Lacaze-Duthiers).

La Gérardie pêchée par M. Lacaze-Duthiers dans les eaux de l’Algérie est un genre voisin très-curieux que ce savant naturaliste a fait connaître dans une suite de beaux mémoires dont il a bien voulu nous communiquer les dessins originaux.

POLYPE DE LA GÉRARDIE.

POLYPE DE LA GÉRARDIE.

POLYPE DE LA GÉRARDIE.

La Gérardie vivante est couverte de fleurs jaunâtres ou orangées à vingt-quatre pétales souvent très-allongés et pendants.

COUPE D’UN POLYPE DE LA GÉRARDIE.

COUPE D’UN POLYPE DE LA GÉRARDIE.

COUPE D’UN POLYPE DE LA GÉRARDIE.

L’intérieur du Polype présente autant de cloisons que de tentacules. Le polypier est très-rameux et très-élancé quand il est adulte. Dans le jeune âge, l’écorce se développe plus rapidement que le support; aussi la Gérardie segreffe-t-elle à tous les corps à sa portée. Malheur à la Gorgone qu’elle envahit, elle ne tarde pas à l’étouffer sous sa végétation exubérante. De là, souvent, cet aspect gorgonien que présentent les jeunes Polypiers. M. Lacaze-Duthiers a trouvé une de ces colonies, qui s’était développée sur un œuf de Squale.

MADRÉPORAIRES.

MADRÉPORAIRES.

MADRÉPORAIRES.

LesMadréporairessont très-nombreux; ils forment le groupe le plus important des Polypiers Actiniaires. Tous sont pierreux: ce sont eux surtout qui constituent les récifs et les îles à coraux. On connaît peu leurs Polypes.

Parmi les plus curieux, on doit citer lesCaryophyllies, lesMadréporesproprement dits, lesAstrées, lesMéandrineset lesPoritides...

LesCaryophylliesprésentent des cellules tubuleuses en partie isolées les unes des autres, ce qui donne à la masseun aspect comme rameux. Chaque branche est occupée par un Polype.

CARYOPHYLLIE DE SMITH(Caryophyllia SmithiiStokes et W. P. Broderip).

CARYOPHYLLIE DE SMITH(Caryophyllia SmithiiStokes et W. P. Broderip).

CARYOPHYLLIE DE SMITH(Caryophyllia SmithiiStokes et W. P. Broderip).

ASTRÉE(Astræa pallidaDana).

ASTRÉE(Astræa pallidaDana).

ASTRÉE(Astræa pallidaDana).

Une des plus belles est laCaryophyllie de Smith[44], avec sa robe jaunâtre, plus pâle à la base et au sommet, ornée de lignes longitudinales d’un blanc léger! Son disque, d’abord brun, devient blanc et puis vert; ses tentacules, à peu près triangulaires, sont presque transparents. Ils ressemblentà des festons de dentelle finement bordés d’un ourlet blanchâtre et terminés chacun par un pois blanc.

MÉANDRINE(Meandrina cerebriformisLamarck).

MÉANDRINE(Meandrina cerebriformisLamarck).

MÉANDRINE(Meandrina cerebriformisLamarck).

LesMadréporesproprement dits sont des associations bizarres des plus variées et des plus intéressantes. Qu’on se rappelle un gâteau de cire sorti d’une ruche, avec des larves d’Abeilles dans chaque cellule; qu’on suppose ce gâteau de pierre et non de cire, et chaque larve remplacée par un Polype, et l’on aura le Madrépore désigné sous le nom d’Astrée: c’est un des plus connus.

LesMéandrinesdiffèrent des Astrées par une surface creusée de lignes allongées et tortueuses, sillonnées en travers. Leurs cellules sont placées régulièrement dans les vallons.

PORITIDE AVEC SES POLYPES ÉPANOUIS(Goniopora columnaDana).

PORITIDE AVEC SES POLYPES ÉPANOUIS(Goniopora columnaDana).

PORITIDE AVEC SES POLYPES ÉPANOUIS(Goniopora columnaDana).

LesPoritidesont des branches qui s’élèvent peu, généralement dichotomes, à lobes obtus. Leurs Polypes sont des miniatures d’Anémones, portant autour de leur bouche douze tentacules radiés. Leur polypier est pierreux, fixé, rameux ou lobé, à surface libre, présentant un grand nombre d’étoiles régulières, superficielles ou excavées, à bords imparfaits ou nuls. Ces étoiles sont caractéristiques;on ne saurait les confondre avec celles d’une Astrée ou d’un Madrépore.

PORITIDE: SON POLYPIER CALCAIRE(Porites mordaxDana).

PORITIDE: SON POLYPIER CALCAIRE(Porites mordaxDana).

PORITIDE: SON POLYPIER CALCAIRE(Porites mordaxDana).

LesPolypiers Alcyonairesréunissent lesAlcyonides, lesTubiporides, lesGorgonideset lesPennatulides, dont nous traiterons dans un chapitre spécial.

ALCYONIDE(Xenia elongataDana).

ALCYONIDE(Xenia elongataDana).

ALCYONIDE(Xenia elongataDana).

LesAlcyonidessont très-communs; on en trouve souvent sur les coquilles de Saint-Jacques, sous la forme de masses charnues arrondies, à lobes irréguliers et de couleur rouge: cette masse est toute une colonie. Placée dans de l’eau de mer pure et fraîche, on ne tarde pas à voir apparaître des points opalins ou jaunâtres, qui se gonflent peu à peu, font saillie, et s’épanouissent en une corolle transparente et animée. Chacun de ces Polypes a huit pétales dentelés; au centre, est la bouche. Le corps du Polype est tubuleux: sa partie extérieure est plus ou moins longue; sa partie intérieure traverse au dedans, jusqu’à la base, la masse totale, qui n’est, d’ailleurs, que l’agglomération de tous les individus de l’association réunis par un tissucommun, criblé de spicules rouges et sillonné de vaisseaux.

LaBebryce tendre[45]est un Alcyonide. Ce Polypier, incomplet comme tous les Alcyons, ne possède qu’une écorce qui contient les Polypes. L’axe qui lui sert de soutien est un support d’emprunt.

TUBIPORIDE (CORAIL MUSIQUE)(Tubipora musicaLinné.)

TUBIPORIDE (CORAIL MUSIQUE)(Tubipora musicaLinné.)

TUBIPORIDE (CORAIL MUSIQUE)(Tubipora musicaLinné.)

Parmi lesTubiporides, se trouve leCorail musique, de l’archipel des Indes, caractérisé par ses tubes pierreux, simples, nombreux, rapprochés, droits ou flexueux, parallèles et un peu rayonnants, d’un beau rouge pourpre, unis ensemble de distance en distance par des lames transversales. On a comparé leur ensemble à un amas de tuyaux d’orgue.

Ses Polypes sont d’un vert d’herbe brillant (Péron); ilsont des tentacules garnis de chaque côté de deux ou trois rangées de papilles granuleuses charnues, au nombre de soixante à quatre-vingts (Lesson).

GORGONIDE(Pêchée par quarante brasses de profondeur, côtes du Finistère).

GORGONIDE(Pêchée par quarante brasses de profondeur, côtes du Finistère).

GORGONIDE(Pêchée par quarante brasses de profondeur, côtes du Finistère).

LesGorgonidesont une écorce tellement pénétrée de grains calcaires ou siliceux (spicules), qu’elle forme une croûte en se desséchant. Cette croûte est friable, et conserve souvent les couleurs plus ou moins brillantes qui la caractérisent. Leurs cellules sont creusées tantôt dans une surface plane, tantôt dans des mamelons saillants; ceux-ci sont lisses, hérissés ou écailleux, quelquefois pendants les uns sur les autres.

C’est à ce groupe qu’appartiennent lesIsiset leCorail, dont l’étude nous occupera dans le chapitre suivant, et toutes ces arborisations noires, lisses et flexibles, que l’on observe sur nos côtes. C’est encore à côté des Gorgonidesque M. Deshayes a placé le beau Polypier pêché à la Calle, l’Anthozoanthe parasite[46], magnifique arbrisseau redressé et non pendant, avec des axes d’un brun foncé, une écorce d’un rose vif, et des Polypes d’un jaune d’or.

IV

Les Polypiers sont fixés aux corps solides. Quelquefois ils s’attachent les uns aux autres, se greffent dans tous les sens ou s’enlacent dans toutes les directions.

Il y en a de blanchâtres, de tout à fait blancs, de jaunâtres, de vert-pomme. Leurs nuances passent du brun olivâtre au bleu foncé, du vermillon au violet, et du jaune pâle au gris de perle.

Chaque tuyau ou cellule contient un individu. Les loges sont plus ou moins profondes, suivant les espèces. Les animalcules sont composés généralement d’une partie cachée plus ou moins tubuleuse, et d’une partie étoilée plus ou moins apparente. Cette dernière présente de huit à douze barbillons lisses ou granuleux, susceptibles de s’épanouir comme les pétales d’une fleur. Quand ces appendices sont étalés, ils atteignent souvent le double de la hauteur du corps; ils sont alors presque transparents, excepté vers l’extrémité.

Les Polypes étendent ou resserrent leurs barbillons, dilatent ou contractent leur bouche, suivant les besoins; mais leur tube digestif est soudé à leur cellule, et les axes qui portent les cellules sont condamnés à l’immobilité. Singulière combinaison! des arbustes moitié animés et croissant au fond de l’eau; des animalcules moitié emprisonnéset rivés à leur prison; des estomacs dans une écorce, des bras sur une branche, et le mouvement sur le repos!

Les animalcules des Polypiers se reproduisent par de petites larves vomies par l’animal et par des bourgeons développés dans leur écorce.

POLYPES ÉPANOUIS SORTIS DE LEUR LOGE(Sertularia pumilaLinné).

POLYPES ÉPANOUIS SORTIS DE LEUR LOGE(Sertularia pumilaLinné).

POLYPES ÉPANOUIS SORTIS DE LEUR LOGE(Sertularia pumilaLinné).

Dans les Polypiers Hydraires, les œufs sont souvent contenus dans des capsules cornées spéciales, qui se brisent lors de la maturation. Leurs formes sont très-variées, suivant les espèces.

Qu’on imagine un ellipsoïde transparent comme du cristal, dont les parois sont décorées de rampes à créneaux disposées en spirale, interrompues à chaque tour, et laissantvoir par transparence cinq ou six œufs ronds, d’un jaune safrané, et l’on aura la capsule ovigère d’unPolypier Bryozoaire, laPlumulaire plume.

POLYPIER BRYOZOAIRE: SON SAC A ŒUFS ET SES LOGES A POLYPES, GROSSIS(Plumularia plumaLinné).

POLYPIER BRYOZOAIRE: SON SAC A ŒUFS ET SES LOGES A POLYPES, GROSSIS(Plumularia plumaLinné).

POLYPIER BRYOZOAIRE: SON SAC A ŒUFS ET SES LOGES A POLYPES, GROSSIS(Plumularia plumaLinné).

Chez les Campanulaires, il existe des branches mâles et des branches femelles: les unes chargées de loges dans lesquelles se développent les œufs; les autres portant des capsules mâles surmontées chacune d’un bouquet d’élégants tentacules.

POLYPIER HYDRAIRE PRODUISANT UNE MÉDUSE

POLYPIER HYDRAIRE PRODUISANT UNE MÉDUSE

POLYPIER HYDRAIRE PRODUISANT UNE MÉDUSE

Mais un des phénomènes les plus curieux que présente l’étude des Polypiers Hydraires, est celui que les savants ont désigné sous le nom degénération médusipare. A une certaine époque de l’année, apparaît, chez lesCampanulaires, lesSyncorines, etc., une sorte de hernie extérieure,au centre de laquelle tourbillonne le liquide nourricier. C’est un bourgeon qui, peu à peu, se revêt d’un bourrelet de substance transparente, grandit rapidement, et ne tarde pas à montrer des traces d’organisation intérieure. On voit alors le liquide nourricier circuler dans quatre canaux; quatre points noirs se dessinent au sommet du bourgeon, à l’extrémité des quatre canaux: ce sont les yeux. Insensiblement le bourgeon prend un aspect plus campanuliforme; son extrémité se dilate, les yeux s’écartent, et dans leur voisinage naissent quatre tentacules. Le réservoir centralaugmente de capacité, se limite par une membrane distincte, et forme l’estomac. L’animal est développé: c’est une vraie Méduse. Dans peu de temps, elle rompra son pédicule par de violentes contractions, et prendra son essor vers la haute mer.

La jeune Méduse, aussitôt libre, atteint en peu de jours le double de son volume. La déchirure de son pédicule se cicatrise, les tentacules s’allongent; l’estomac acquiert une bouche. Quelques semaines encore, et l’intestin de chacune de ces petites Méduses présentera un contour onduleux, comme mamelonné: ce sont des œufs qui se forment, grossissent, se développent, et se détacheront par un mécanisme semblable (Desor).

V

Les Polypes sont de petits ouvriers silencieux, actifs, infatigables, qui sécrètent et organisent les gâteaux ou les axes qui les portent et les logent. Éclatante industrie, qui sera sans cesse un objet d’admiration! Population modeste, digne des plus grands éloges, réservée dans ce qu’elle consomme, magnifique dans ce qu’elle produit!

Les Polypes aiment les régions chaudes de l’Océan, et prospèrent mal dans les pays froids.

Les uns forment des pelouses de vie sous-marines qui tapissent les rochers; les autres composent des stalactites animées, de grands arbrisseaux, de petits arbres ou d’immenses forêts. Le câble électrique qui relie la Sardaigne au fort Génois était incrusté d’un si grand nombre de Polypiers et deBryozoaires, que certaines parties retirées de l’eau avaient le volume d’un baril. (Lacaze-Duthiers.)

Les Polypiers occupent quelquefois des espaces immensesqui grandissent sous les flots, s’élèvent en récifs, entourent les îles, les joignent entre elles, les unissent aux continents, et comblent ainsi la profondeur des mers.

En 1702, un voyageur anglais, Strachan, observa que les Polypiers étaient capables de former de grandes masses de rochers. En 1780, Forster, savant compagnon du capitaine Cook, établit d’une manière positive que la plupart des îles de la mer du Sud doivent leur existence à la multiplication excessive et à l’agglomération compacte des Polypiers. Cette manière de voir a été confirmée par un grand nombre de marins, de zoologistes et de géologues.

Ces Zoophytes sont réunis au fond de l’eau par masses innombrables. Ils absorbent les sels calcaires contenus dans l’Océan, et en composent leurs cellules et leurs axes; ils produisent ainsi des associations souvent colossales.

Leurs germes tombent autour d’eux, et donnent naissance à de nouveaux gâteaux. Les derniers venus s’élancent tout autour des premiers et au-dessus d’eux, et les étouffent; ceux-ci laissent après leur mort leurs cellules de pierre greffées les unes sur les autres. Ces couches de matière devenue inerte servent de fondement à de nouvelles générations qui se superposent régulièrement comme les assises dans une maçonnerie. Il résulte de ces agglomérations gigantesques des rochers immenses qui atteignent jusqu’à deux ou trois cents lieues de longueur!

Ces rochers s’élèvent peu à peu du fond de la mer, sans trouble, sans effort, sans réaction. Au bout d’un certain temps, ils composent des îles; ces îles forment de vastes terres. Il faut des siècles, il est vrai, pour que ce travail s’accomplisse, mais le temps ne manque jamais à la Nature!

Les auteurs de ces constructions séculaires sont des animalcules gélatineux, fragiles, chétifs, presque toujours microscopiques; mais ils sont extrêmement nombreux...il y en a des milliards. Ils peuvent donc produire, par l’entassement de leurs squelettes, des maçonneries dont le genre humain tout entier, travaillât-il cent mille ans, n’enfanterait qu’une bien faible partie!

VUE GÉNÉRALE D’ÎLES A CORAUX.(Ile de Clermont-Tonnerre, archipel Pomotou.)

VUE GÉNÉRALE D’ÎLES A CORAUX.(Ile de Clermont-Tonnerre, archipel Pomotou.)

VUE GÉNÉRALE D’ÎLES A CORAUX.(Ile de Clermont-Tonnerre, archipel Pomotou.)

Une fois arrivés à la surface de l’eau, les Polypiers cessent de croître, parce que leurs animalcules sont des êtres essentiellement aquatiques. Enfants de la mer, ils doivent vivre dans la mer; ils meurent à l’air et au soleil. Voilà pourquoi les couches les plus élevées de ces gigantesques édifices sont toujours privées de vie.

Les vagues qui se brisent contre ces îles ou ces rochers en détachent des quartiers, les roulent, les ballottent et les réduisent en poussière. Il en résulte d’abord un gravier blanchâtre parsemé de quelques blocs arrondis, puis un sable plus ou moins fin et plus ou moins grisâtre. Les flots apportent des restes de végétaux, de Mollusques, de Crustacés, de Poissons..... Ces restes se décomposent et se mêlentaux débris madréporiques: la terre végétale commence à se former. C’est ainsi que la Providence a fait surgir de l’Océan des espaces de terrain considérables.

Le massif, monté au niveau de la mer, est bientôt envahi par la végétation et embelli par l’animalité. Les vagues y abandonnent quelques graines; celles-ci se développent. Les végétaux prennent pied dans le terrain, et l’île est bientôt couverte de verdure. Des troncs d’arbres arrachés par la mer sur les côtes voisines, et poussés par les courants, abordent sur sa plage. Des Vers, des coquillages, des Insectes et d’autres petits animaux apportés avec ces troncs se hâtent de gagner la terre; ils y pullulent et en constituent la première population. Les Tortues de mer accourent vers l’île naissante, et viennent y déposer leurs œufs. Les Oiseaux, attirés de loin par la verdure, arrivent pour s’y reposer et pour y construire leurs nids. Enfin, les habitants des îles voisines, chassés par quelque coup de vent ou séduits par la beauté du site et par l’abondance de ses fruits, s’y rendent avec leurs pirogues, y bâtissent des cabanes, y fondent une tribu; et l’industrie de l’Homme complète et vivifie l’industrie des Polypiers!

Les actions si puissantes des animalcules les plus petits et les plus faibles sont empreintes, dans la Nature, d’un charme et d’une philosophie que ne donneront jamais dans nos musées les formes les plus élégantes de leurs cadavres soigneusement conservés et savamment classés.

Les Infusoires, les Foraminifères et les Polypes existent dans la mer par milliards de milliards... C’est l’infini vivant!


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