CHAPITRE XLIXLA LOUTRE DE MER.

CHAPITRE XLIXLA LOUTRE DE MER.«Vestus d’habits moult somptueusement, très-bien fourrés.....»(Saint-Gelais.)ILes Mammifères marins, nous l’avons dit dans les chapitres précédents, ne sont pas organisés comme les Mammifères terrestres. Leur corps est plus ou moins pisciforme, et leurs membres ressemblent plus ou moins à des nageoires.Voici maintenant un petit quadrupède qui diffère à peine, par sa structure, de ceux qui vivent sur la terre, et qui est néanmoins un animal exclusivement marin. C’est peut-être le seul qui existe (?).....Tout le monde connaît laLoutre ordinaire[316], petit Mammifère carnassier à pieds palmés et onguiculés, et à queue longue presque arrondie.LaLoutre de mer, ouEnhydre, présente une taille un peu plus grande. Elle peut atteindre jusqu’à un mètre et demi de longueur.Sa tête est médiocre, arrondie, et ressemble un peu à celle du Chat. Elle porte des oreilles courtes, des yeux presque circulaires et noirs, et des moustaches blanches, longues et pendantes. Sa queue est proportionnellement moins développée que dans la Loutre ordinaire. Ses pattes sont plus petites et plus adaptées à la vie aquatique. Les postérieures ressemblent moins à des pieds qu’à des nageoires.LOUTRE DE MER(Enhydris marinaFleming).Cependant ces organes diffèrent notablement des nageoires des Morses et des Phoques; et, quoique leurs doigts, réunis par des membranes, composent de véritables palettes destinées à frapper l’eau, l’animal, en définitive, est plutôt organisé comme un Mammifère terrestre que comme un Mammifère marin.Ce petit quadrupède habite dans une grande partie de l’océan Pacifique boréal, entre le 50eet le 56edegré delatitude nord. On le rencontre jusque dans les parages du Japon.On le voit souvent couché sur des îles flottantes de Néréocystés, se réchauffant aux rayons du soleil, ou guettant quelque proie. C’est pourquoi, dans certains pays, les végétaux dont il s’agit sont désignés sous le nom deChoux aux Loutres.Ce Mammifère se nourrit de Poissons, de Crustacés, de coquillages, et, au besoin, de plantes marines.Il plonge comme les Morses et les Phoques, mais il ne reste pas aussi longtemps sous l’eau.LOUTRE FEMELLE ET SON PETIT.Il est d’un brun marron en dessus, et d’un brunâtre argenté en dessous.La Loutre de mer vit par couples. La femelle ne met bas qu’un seul petit. Elle s’en sépare rarement et s’occupe de son éducation avec beaucoup de tendresse. Souvent on voit à côté de la mère, non-seulement le nourrisson de l’année, mais encore celui de l’année précédente. Elle joue avec eux sur la glace ou dans les flots. Elle les jette dans la mer, et leur apprend à nager et à plonger. Quand elle dort à lasurface de l’eau, le ventre en l’air, et qu’elle s’abandonne au gré des vagues, elle tient son petit au-dessus d’elle, entre ses pattes de devant. Steller a représenté une mère dans cette position. Les chasseurs surprennent souvent ces pauvres bêtes ainsi endormies, et réussissent presque toujours à les tuer.Quand on enlève ses petits à une Loutre de mer, elle pousse des cris plaintifs; elle suit même le ravisseur de loin, appelant ses nourrissons d’une manière suppliante: ceux-ci lui répondent par des vagissements.Steller découvrit une fois une Loutre couchée sur la glace; son petit dormait entre ses pattes. Notre savant naturaliste s’approcha doucement. La mère, vigilante, ouvrit les yeux, reconnut le danger, éveilla son nourrisson et l’excita à fuir. Mais l’innocent préférait le sommeil. La Loutre le saisit vigoureusement, et l’entraîna malgré lui vers la mer.IILe pelage de cet animal est très-serré, très-moelleux et très-lustré. On le recherche comme fourrure précieuse, et l’on a bien raison, car c’est une des plus belles qui existent.On appellebobryles mâles adultes,matkales femelles,koschlokiles petits d’un an, etmedwiekiles petits de quelques mois.Les navires russes ou les navires américains qui chassent les Loutres de mer, ou qui en font le commerce, les vendent principalement en Chine, où leurs peaux sont employées comme ornement et comme signe distinctif par les hauts fonctionnaires. On en apporte rarement en Europe. Cependantbeaucoup de seigneurs russes estiment cette remarquable fourrure presque autant que les mandarins chinois.Suivant leur degré de conservation et la finesse ou le lustre de leur poil, ces peaux valent, en Chine, de 800 à 1500 francs pièce. Mais on constate d’année en année que le nombre des Loutres diminue dans les parages où on les prenait autrefois assez facilement; aussi leur prix tend-il considérablement à augmenter (P. Gervais).On assure que, dans ces derniers temps, plusieurs fourrures ont été vendues, à Saint-Pétersbourg, jusqu’à 2000 francs (Nordmann).Du temps de Steller, l’équipage d’un seul navire pouvait tuer jusqu’à 800 individus dans une seule campagne. Aujourd’hui, les pêcheurs d’Enhydres ne sont pas aussi favorisés. Ils ont beaucoup de peine à s’en procurer quelques couples. Dans beaucoup de parages, et particulièrement sur les côtes du Japon, les Loutres de mer ne paraissent plus en quelque sorte qu’accidentellement.Il faudrait réglementer la chasse de ce précieux Mammifère et le ménager un peu, pour empêcher que, dans un avenir peu éloigné, son espèce n’ait complétement disparu.La Loutre de mer présente un intérêt historique: c’est, en grande partie, en la poursuivant, que les Russes sont arrivés d’abord jusqu’au Kamtchatka, et plus tard jusqu’en Amérique.L’Enhydre est rare dans les musées, on en comprend la raison. Le cabinet de Munich possède un squelette de cet animal, qui lui a été donné par le duc de Leuchtenberg. Le Muséum d’histoire naturelle de Paris s’est enrichi, en 1853, de deux squelettes, un mâle et une femelle, qui lui ont été envoyés par le professeur Nordmann.IIILes Loutres mâles ont des mamelles..... à la vérité très-imparfaites. Il en est de même, du reste, chez tous les Mammifères. Nous nous sommes bien souvent demandé lecui bonode ces mamelles.Les organes des animaux ont généralement desfonctions déterminées. L’aile sert au vol, l’œil à la vue, l’oreille à l’audition.....Dans certaines circonstances, des arrêts ou des excès de développement modifient la constitution des parties, et l’ensemble peut remplir un usage différent. C’est ainsi que l’aile du Manchot devient nageoire, tandis que la nageoire de l’Exocet devient aile.....Habituellement, l’organe modifié conserve l’ancien usage, en même temps qu’il s’applique au nouveau. Le nez du Tapir et celui de l’Éléphant sont toujours affectés à l’olfaction, quoiqu’ils soient devenusboutoirettrompe, c’est-à-dire appendice pour creuser et membre pour saisir.....Mais quand l’arrêt de développement est arrivé de trop bonne heure, l’organe n’apparaît plus que comme unrudiment. Dans cet état,à quoi sert-il? Peut-il servir à quelque chose?Quelles sont les fonctions des yeuxatrophiésou couverts par la peau chez la Taupe? Quelles sont celles destubercules oculaireschez les Sangsues, ou despoints oculiformeschez les Planariés?Pourquoi existe-t-il des mamellesrabougrieschez le mâle de la Loutre de mer, et chez ceux des autres quadrupèdes?Étienne Geoffroy Saint-Hilaire regardait ces développementsincomplets comme des éléments du plan primitif de l’organisme, et par conséquent comme des indices de la symétrie générale conservés dans les symétries particulières.Plusieurs éminents zoologistes ont voulu voir, dans ces rudiments, destendances de la Naturevers un but déterminé, c’est-à-dire des ébauches abandonnées ou des efforts non réussis.Cette explication est-elle préférable à celle de Geoffroy Saint-Hilaire?La nature active, en d’autres termes la puissance créatrice ne ressemble en rien à la puissance humaine, qui essaye, qui prend de la peine, et qui n’aboutit pas toujours. Dieu n’a jamais eu besoin de tentatives ni d’efforts, même pour ses combinaisons les plus transcendantes ou pour ses organismes les plus ingénieux! Il a toujours fait ce qu’il a voulu et dans le temps qu’il a voulu, appareils très-compliqués ou très-simples, ensembles d’organes, portions d’organes, et, si l’on veut,semblantsd’organes!.....Le mottendancerenferme cependant une idée philosophique; il serait parfait si les animaux étaient la création des hommes. Comment faut-il le remplacer, les animaux étant la création de Dieu?A quoi servent donc les mamelles chez les mâles?—Nous l’ignorons complétement, et nous avouons franchement notre ignorance.Dieu seul pourrait nous l’apprendre, carDieu sait beaucoup de choses, comme disait Abd-el-Kader!

CHAPITRE XLIXLA LOUTRE DE MER.«Vestus d’habits moult somptueusement, très-bien fourrés.....»(Saint-Gelais.)I

«Vestus d’habits moult somptueusement, très-bien fourrés.....»(Saint-Gelais.)

«Vestus d’habits moult somptueusement, très-bien fourrés.....»

(Saint-Gelais.)

I

Les Mammifères marins, nous l’avons dit dans les chapitres précédents, ne sont pas organisés comme les Mammifères terrestres. Leur corps est plus ou moins pisciforme, et leurs membres ressemblent plus ou moins à des nageoires.

Voici maintenant un petit quadrupède qui diffère à peine, par sa structure, de ceux qui vivent sur la terre, et qui est néanmoins un animal exclusivement marin. C’est peut-être le seul qui existe (?).....

Tout le monde connaît laLoutre ordinaire[316], petit Mammifère carnassier à pieds palmés et onguiculés, et à queue longue presque arrondie.

LaLoutre de mer, ouEnhydre, présente une taille un peu plus grande. Elle peut atteindre jusqu’à un mètre et demi de longueur.

Sa tête est médiocre, arrondie, et ressemble un peu à celle du Chat. Elle porte des oreilles courtes, des yeux presque circulaires et noirs, et des moustaches blanches, longues et pendantes. Sa queue est proportionnellement moins développée que dans la Loutre ordinaire. Ses pattes sont plus petites et plus adaptées à la vie aquatique. Les postérieures ressemblent moins à des pieds qu’à des nageoires.

LOUTRE DE MER(Enhydris marinaFleming).

LOUTRE DE MER(Enhydris marinaFleming).

LOUTRE DE MER(Enhydris marinaFleming).

Cependant ces organes diffèrent notablement des nageoires des Morses et des Phoques; et, quoique leurs doigts, réunis par des membranes, composent de véritables palettes destinées à frapper l’eau, l’animal, en définitive, est plutôt organisé comme un Mammifère terrestre que comme un Mammifère marin.

Ce petit quadrupède habite dans une grande partie de l’océan Pacifique boréal, entre le 50eet le 56edegré delatitude nord. On le rencontre jusque dans les parages du Japon.

On le voit souvent couché sur des îles flottantes de Néréocystés, se réchauffant aux rayons du soleil, ou guettant quelque proie. C’est pourquoi, dans certains pays, les végétaux dont il s’agit sont désignés sous le nom deChoux aux Loutres.

Ce Mammifère se nourrit de Poissons, de Crustacés, de coquillages, et, au besoin, de plantes marines.

Il plonge comme les Morses et les Phoques, mais il ne reste pas aussi longtemps sous l’eau.

LOUTRE FEMELLE ET SON PETIT.

LOUTRE FEMELLE ET SON PETIT.

LOUTRE FEMELLE ET SON PETIT.

Il est d’un brun marron en dessus, et d’un brunâtre argenté en dessous.

La Loutre de mer vit par couples. La femelle ne met bas qu’un seul petit. Elle s’en sépare rarement et s’occupe de son éducation avec beaucoup de tendresse. Souvent on voit à côté de la mère, non-seulement le nourrisson de l’année, mais encore celui de l’année précédente. Elle joue avec eux sur la glace ou dans les flots. Elle les jette dans la mer, et leur apprend à nager et à plonger. Quand elle dort à lasurface de l’eau, le ventre en l’air, et qu’elle s’abandonne au gré des vagues, elle tient son petit au-dessus d’elle, entre ses pattes de devant. Steller a représenté une mère dans cette position. Les chasseurs surprennent souvent ces pauvres bêtes ainsi endormies, et réussissent presque toujours à les tuer.

Quand on enlève ses petits à une Loutre de mer, elle pousse des cris plaintifs; elle suit même le ravisseur de loin, appelant ses nourrissons d’une manière suppliante: ceux-ci lui répondent par des vagissements.

Steller découvrit une fois une Loutre couchée sur la glace; son petit dormait entre ses pattes. Notre savant naturaliste s’approcha doucement. La mère, vigilante, ouvrit les yeux, reconnut le danger, éveilla son nourrisson et l’excita à fuir. Mais l’innocent préférait le sommeil. La Loutre le saisit vigoureusement, et l’entraîna malgré lui vers la mer.

II

Le pelage de cet animal est très-serré, très-moelleux et très-lustré. On le recherche comme fourrure précieuse, et l’on a bien raison, car c’est une des plus belles qui existent.

On appellebobryles mâles adultes,matkales femelles,koschlokiles petits d’un an, etmedwiekiles petits de quelques mois.

Les navires russes ou les navires américains qui chassent les Loutres de mer, ou qui en font le commerce, les vendent principalement en Chine, où leurs peaux sont employées comme ornement et comme signe distinctif par les hauts fonctionnaires. On en apporte rarement en Europe. Cependantbeaucoup de seigneurs russes estiment cette remarquable fourrure presque autant que les mandarins chinois.

Suivant leur degré de conservation et la finesse ou le lustre de leur poil, ces peaux valent, en Chine, de 800 à 1500 francs pièce. Mais on constate d’année en année que le nombre des Loutres diminue dans les parages où on les prenait autrefois assez facilement; aussi leur prix tend-il considérablement à augmenter (P. Gervais).

On assure que, dans ces derniers temps, plusieurs fourrures ont été vendues, à Saint-Pétersbourg, jusqu’à 2000 francs (Nordmann).

Du temps de Steller, l’équipage d’un seul navire pouvait tuer jusqu’à 800 individus dans une seule campagne. Aujourd’hui, les pêcheurs d’Enhydres ne sont pas aussi favorisés. Ils ont beaucoup de peine à s’en procurer quelques couples. Dans beaucoup de parages, et particulièrement sur les côtes du Japon, les Loutres de mer ne paraissent plus en quelque sorte qu’accidentellement.

Il faudrait réglementer la chasse de ce précieux Mammifère et le ménager un peu, pour empêcher que, dans un avenir peu éloigné, son espèce n’ait complétement disparu.

La Loutre de mer présente un intérêt historique: c’est, en grande partie, en la poursuivant, que les Russes sont arrivés d’abord jusqu’au Kamtchatka, et plus tard jusqu’en Amérique.

L’Enhydre est rare dans les musées, on en comprend la raison. Le cabinet de Munich possède un squelette de cet animal, qui lui a été donné par le duc de Leuchtenberg. Le Muséum d’histoire naturelle de Paris s’est enrichi, en 1853, de deux squelettes, un mâle et une femelle, qui lui ont été envoyés par le professeur Nordmann.

III

Les Loutres mâles ont des mamelles..... à la vérité très-imparfaites. Il en est de même, du reste, chez tous les Mammifères. Nous nous sommes bien souvent demandé lecui bonode ces mamelles.

Les organes des animaux ont généralement desfonctions déterminées. L’aile sert au vol, l’œil à la vue, l’oreille à l’audition.....

Dans certaines circonstances, des arrêts ou des excès de développement modifient la constitution des parties, et l’ensemble peut remplir un usage différent. C’est ainsi que l’aile du Manchot devient nageoire, tandis que la nageoire de l’Exocet devient aile.....

Habituellement, l’organe modifié conserve l’ancien usage, en même temps qu’il s’applique au nouveau. Le nez du Tapir et celui de l’Éléphant sont toujours affectés à l’olfaction, quoiqu’ils soient devenusboutoirettrompe, c’est-à-dire appendice pour creuser et membre pour saisir.....

Mais quand l’arrêt de développement est arrivé de trop bonne heure, l’organe n’apparaît plus que comme unrudiment. Dans cet état,à quoi sert-il? Peut-il servir à quelque chose?

Quelles sont les fonctions des yeuxatrophiésou couverts par la peau chez la Taupe? Quelles sont celles destubercules oculaireschez les Sangsues, ou despoints oculiformeschez les Planariés?

Pourquoi existe-t-il des mamellesrabougrieschez le mâle de la Loutre de mer, et chez ceux des autres quadrupèdes?

Étienne Geoffroy Saint-Hilaire regardait ces développementsincomplets comme des éléments du plan primitif de l’organisme, et par conséquent comme des indices de la symétrie générale conservés dans les symétries particulières.

Plusieurs éminents zoologistes ont voulu voir, dans ces rudiments, destendances de la Naturevers un but déterminé, c’est-à-dire des ébauches abandonnées ou des efforts non réussis.

Cette explication est-elle préférable à celle de Geoffroy Saint-Hilaire?

La nature active, en d’autres termes la puissance créatrice ne ressemble en rien à la puissance humaine, qui essaye, qui prend de la peine, et qui n’aboutit pas toujours. Dieu n’a jamais eu besoin de tentatives ni d’efforts, même pour ses combinaisons les plus transcendantes ou pour ses organismes les plus ingénieux! Il a toujours fait ce qu’il a voulu et dans le temps qu’il a voulu, appareils très-compliqués ou très-simples, ensembles d’organes, portions d’organes, et, si l’on veut,semblantsd’organes!.....

Le mottendancerenferme cependant une idée philosophique; il serait parfait si les animaux étaient la création des hommes. Comment faut-il le remplacer, les animaux étant la création de Dieu?

A quoi servent donc les mamelles chez les mâles?—Nous l’ignorons complétement, et nous avouons franchement notre ignorance.

Dieu seul pourrait nous l’apprendre, carDieu sait beaucoup de choses, comme disait Abd-el-Kader!


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