La famille Jujube est à table et déjeune; naturellement on cause du futur mariage, des emplettes à faire, du trousseau à acheter.
Entre la bonne portant des lettres.
—Les lettres que le concierge vient de monter, dit-elle.
—Il y a une lettre de deuil, fit madame Jujube.
—Qui donc est mort? demanda Athalie en prenant la lettre, pendant que son père ouvrait sa correspondance.
—Ah! s'écria-t-elle, après avoir jeté les yeux sur la lettre de deuil: M. Pistache.
—Hein? qui est mort? firent les deux époux.
—Non, c'est lui qui envoie ça.
Et elle lut:
—M. Pistache a le chagrin de vous annoncer la perte cruellement douloureuse qu'il vient de faire dans la personne de M. Jean-André Romarin, son oncle, qu'il n'avait jamais vu.
—Et il a tant de chagrin que cela? observa ironiquement Jujube.
—Il a ajouté quelque chose à la main, dit Athalie.
Et elle lut:
—Il a, par la même occasion, le plaisir de vous annoncer que cet excellent oncle lui a légué une somme de deux cent mille francs.
Madame Jujube s'exclama:—Deux cent mille francs!
Jujube qui, à ce moment, ouvrait une lettre, allait s'associer à l'exclamation bien naturelle de son épouse; mais un coup d'œil jeté sur les premiers mots de la lettre lui arracha un cri d'un tout autre caractère.
—Qu'est-ce donc? demandèrent les deux femmes inquiètes.
—Ton futur grièvement blessé en duel! répondit-il d'une voix altérée; c'est sa tante qui m'annonce ce grand malheur.
—Toujours de nos chances! gémit la mère.
Athalie pâlit, fut prise d'un tremblement nerveux, puis éclata en sanglots.
—Ça devait lui arriver, dit le père, en marchant avec agitation: un tapageur, un viveur, un cerveau brûlé.
Madame Jujube, elle, consolait sa fille.
—Tu sais bien ce que c'est que les duels, lui disait-elle; les journaux en rendent compte à chaque instant et ils n'ont jamais de suites graves; dans quinze jours, ce pauvre garçon sera guéri.
—Tu n'as donc pas entendu ce que j'ai lu? hurla Jujube; la lettre porte grièvement blessé.
—J'ai entendu, mon ami; mais sur le moment, une blessure paraît grave, et....
—Je vais le voir, dit Jujube.
—Ne sois pas longtemps, papa, supplia Athalie.
Jujube sortit précipitamment sans lui répondre.
—Ne te désole donc pas, continua la mère, je te dis que ce ne sera rien, tu verras. Puis, aux doutes exprimés par les mouvements de tête de sa fille, elle ajouta, en femme positive qu'elle était:
—D'ailleurs, mettons les choses au pire; supposons que le pauvre garçon meure de sa blessure....
—Oh! maman, ne dis pas ça! sanglota l'inconsolable Athalie.
—C'est une simple supposition.... Eh bien, n'oublie pas que Pistache a hérité de deux cent mille francs.
—Ne me parle plus de lui, je n'en veux pas.
—Pourtant, deux cent mille francs quand, comme toi, on n'a pas de dot....
Athalie trépigna de colère en répétant:—Je n'en veux pas, je n'en veux pas!
Madame Jujube continua:—D'autant plus qu'avec cette fortune il n'aurait pas besoin de rester dans la pharmacie, et ton père alors qui n'avait que cette objection....
Pour en finir, Athalie quitta brusquement sa mère et s'en alla pleurer dans sa chambre.
Jujube ne tarda pas à rentrer.
Il était furieux.
—Eh bien? lui demanda madame Jujube avec empressement....
Puis, voyant son air irrité:
—Mais qu'as-tu donc? ajouta-t-elle.
—Tu as déjà été raconter à tout le monde que ta fille faisait un riche mariage?
—Moi?... mais....
—Je viens de rencontrer M. et madame Blavin qui m'ont félicité.
—Je leur ai confié... des amis....
—Confié! et ils l'ont répété, ça se sait partout... et ton prétendu gendre est très gravement blessé; on ne peut pas le voir, défense absolue des médecins.
—Ah! mon Dieu! gémit madame Jujube, s'il allait mourir!
—C'est à craindre, et on se moquera encore de nous, comme pour les autres gendres qui nous ont raté, car chaque fois, toi et ta fille, c'était la même chose; vous ne pouvez pas taire votre langue.
—Mais, mon ami, cette fois, tu m'as dit toi-même avoir annoncé le prochain mariage d'Athalie....
—A ce méchant savant, ce cuistre, à ce M. Quatpuces à qui il faut des dots; oui, je l'ai rencontré et je me suis offert le plaisir de lui annoncer... tout le monde à ma place en aurait fait autant; toi, quelles raisons avais-tu?
—Mais c'est Athalie qui en a parlé la première.
—Athalie aussi, oui; vous êtes toutes les mêmes, et si ton futur gendre meurt, comme c'est à craindre, nous voilà encore avec notre fille sur les bras.
—Non, mon ami, si tu le veux bien.
Et elle rappela l'amour de Pistache pour Athalie et l'héritage qui lui permettrait de quitter la pharmacie.
Jujube ne répondit rien; c'était déjà un pas de fait, et quand sa femme ajouta qu'Athalie ne voulait pas qu'on lui parlât de ce jeune homme, le petit tyran reparut, déclara qu'il n'admettait pas la résistance d'une fille aux volontés de son père; que sa volonté, il l'imposerait si besoin était. En tout cas, ajouta-t-il, envoie nos cartes à ce jeune homme... avec un mot de sympathie.
Madame Jujube comprit que sa cause était gagnée et que, avec l'un ou avec l'autre, on avait enfin le placement d'Athalie; et aussitôt, suivant le désir de Jujube, elle prit les trois cartes de visite, écrivit quelques mots affectueux sur chacune d'elles, puis elle envoya immédiatement Galfâtre le concierge les porter à leur adresse.
Pistache fut au comble de l'émotion en voyant cet empressement de la famille Jujube et, particulièrement, la participation du maître de la maison à cette manifestation sympathique.
—Remerciez, de ma part, je vous prie, dit-il au concierge, monsieur et madame Jujubès; dites-leur que j'ai été très sensible à leur preuve d'amitié.
—Bien, monsieur, je n'y manquerai pas.
Puis, Galfâtre ajouta:—Monsieur est sans doute invité à la noce?
—A la noce!... Quelle noce?
—Celle de mademoiselle Jujubès.
—Comment, de mademoiselle.... Et le pharmacien abasourdi n'eut pas la force d'achever; mais pensant qu'il s'agissait de son propre mariage, il se mit à rire:
—Ça se sait donc déjà? demanda-t-il.
—Toute la maison le sait, répondit Galfâtre....
—Ah! fit notre pharmacien radieux. Ah! vous me faites bien plaisir.... Tenez, voilà vingt francs pour cette bonne nouvelle.
—Oh! monsieur est trop bon.... Je croyais que monsieur savait ça.
—Je savais que la demoiselle et sa maman voulaient bien, mais c'est M. Jujubès qui ne voulait pas.
—Ma foi, répondit Galfâtre, il avait bien raison; donner sa fille unique à un viveur, un coureur.
—Ah! mais dites donc, vous; c'est pour me remercier de mes vingt francs que vous me dites ça?
—Ah! c'est vrai, monsieur, je ne me rappelais plus que vous étiez l'ami de ce monsieur.
—Ce monsieur? Quel monsieur?
—Eh bien.... M. Bengali.
Pistache resta anéanti:—Bengali... balbutiait-il, Bengali.
—Vous ne savez pas qu'il doit épouser cette demoiselle?...
Ses questions restant sans réponse, Galfâtre se retira sans que sa sortie fût remarquée par Pistache resté les yeux fixes et l'air ahuri.
—Ah! se dit le pauvre amoureux, je comprends maintenant pourquoi on ne me recevait pas quand il était là.
Galfâtre venait de rentrer à sa loge, quand madame Jujube qui, à ce moment, venait du dehors, lui dit:
—Comment, vous n'avez pas encore porté les cartes?
—Pardon, madame, j'en viens.
—Vous avez trouvé la personne?
—C'est au monsieur même que j'ai remis les cartes; même que ce pauvre jeune homme est dans un chagrin....
—De la mort d'un oncle qu'il n'a jamais vu et qui lui laisse deux cent mille francs?
—Deux cent mille francs! s'écria Galfâtre, c'est donc ça que, dans sa joie, il m'a donné vingt francs.
—Dans sa joie! fit madame Jujube surprise, vous venez de me dire qu'il était dans un grand chagrin.
—Oh! le chagrin est venu après les vingt francs, quand je lui ai annoncé le mariage de mademoiselle.
Madame Jujube bondit:—Vous lui avez....
La colère l'empêcha d'achever.
—Dame, étant l'ami du marié, je croyais qu'il était invité à la noce.
Et la brave dame, exaspérée:
—Mais comment connaissez-vous nos affaires de famille? qui vous a parlé de ce mariage?
—Madame, c'est mademoiselle elle-même.
—Ah! mon Dieu, murmura madame Jujube, aller conter ça jusqu'au concierge! Et il n'y a rien dans tous ces ragots que des pourparlers qui n'aboutiront même pas.
—Dam! madame, moi, je....
—En voilà assez; pas un mot de cela à personne.... Et tout d'abord, vous allez courir me porter une lettre à M. Pistache; je vais la faire, venez la chercher dans dix minutes.
Et elle monta chez elle en toute hâte.
Une demi-heure après, Pistache recevait une lettre ainsi conçue:
«Il n'y a rien de vrai dans ce que vous a dit mon imbécile de concierge; il vous a rapporté des potins de voisinage, établis sur les visites que nous fait M. Bengali, comme nous en font tous nos amis; et d'ailleurs, le pauvre jeune homme est peut-être mort, à cette heure, d'une blessure qu'il a reçue hier, en duel. Venez me voir, nous causerons.»
Depuis six jours, Bengali était en proie à une fièvre ardente et plongé dans un sommeil incessant et agité. Le médecin, on le sait, avait, dès le premier examen de la blessure, déclaré sans hésitation qu'elle n'aurait pas de suites fatales, à moins de complications imprévues; il avait donc fait toutes les recommandations de nature à prévenir ces accidents; notamment, l'interdiction des visites et de tout ce qui pouvait troubler le repos du malade.
—Vous tenez bien compte de mes prescriptions? dit-il au domestique; vous ne recevez personne autre que la tante de votre maître?
A la mine embarrassée du domestique, le docteur lui demanda:—Vous ne comprenez pas? c'est pourtant bien clair.
—Si, si, monsieur le docteur... je comprends bien, mais c'est que....
—C'est que quoi?
—Il y a... cette demoiselle.... qui était dans la voiture quand on a rapporté monsieur....
—Elle est venue demander de ses nouvelles? vous lui en avez donné? C'est bien, je n'interdis pas les demandes de nouvelles, ce ne sont pas des visites, cela; qu'on parle bas et qu'on n'entre pas dans la chambre du malade, voilà tout ce que j'exige.
—Bien, monsieur; mais cette demoiselle m'a tant prié, que je l'ai laissée regarder monsieur.... Ce qu'elle a pleuré en le voyant! ça me fendait le cœur... à ce moment-là... Monsieur, tout en dormant, demandait à boire; alors elle s'est assise au chevet du lit... j'ai soulevé monsieur et elle l'a fait boire... après, elle a tant pleuré pour que je la laisse soigner monsieur... que je n'ai pas eu le courage....
—Je ne m'étais-pas trompé, pensa le docteur, il y a de l'amour là-dessous.
—Vous avez bien fait, répondit-il au domestique; quand cette personne reviendra vous la laisserez entrer.
—Bien, monsieur.... Elle est revenue et elle revient tous les soirs... mais monsieur qui dort toujours en se remuant beaucoup, ne s'est même pas aperçu qu'elle était là, il boit en dormant.... Cette pauvre demoiselle passe la moitié des nuits... des fois plus... elle lui essuie la figure... qui est mouillée par la fièvre... elle ne le perd pas de vue.... Faudra-t-il que je la laisse revenir?
—Oui, répondit le médecin, certain que nulle autre garde ne soignerait son malade avec autant de sollicitude.
Georgette continua donc à venir soigner son cher blessé.
Un soir, elle resta tout interdite en voyant entrer le médecin; il lui sourit, lui imposa silence du geste et lui dit à voix basse:
—Je savais vos visites, vos soins, et je les ai approuvés... ça va mieux.... Puis tâtant le pouls du malade:—beaucoup mieux, ajouta-t-il.
—Entrez, madame, monsieur le docteur est là, dit à demi-voix le domestique, en introduisant mademoiselle Piédevache....
La vieille demoiselle eut un geste de surprise à la vue de Georgette, et elle jeta, au médecin, un regard interrogateur.
—C'est une garde-malade que j'ai placée près de lui, dit le médecin, pour éviter toute explication.
—Elle est bien jeune et bien jolie pour faire ce métier-là, se dit la vieille demoiselle. Mais préoccupée de la santé de son neveu:
—Eh bien? demanda-t-elle.
—La fièvre s'en va, répondit le docteur; je suis très content. Mais ne restons pas ici, notre présence est inutile et il a encore besoin du repos le plus complet.
—Et vous me répondez...?
—De sa guérison, oh! absolument; elle sera longue, mais elle est certaine; allons-nous-en.
Et Georgette resta seule avec celui qu'elle aimait, écoutant sa respiration devenue plus régulière et plus douce, observant ses mouvements moins fréquents et moins brusques; le médecin ne l'avait pas trompée: une amélioration sensible s'était produite depuis la veille, la jeunesse triomphait du mal, et cette pensée: il vivra! lui arrachait un sourire; à quelques mots confus qu'elle perçut: «Il parle, se disait-elle... il a soif peut-être;» et approchant son oreille des lèvres du malade, elle écouta, puis eut un mouvement de joie: «Mon nom! dit-elle, il rêve de moi!» Le voyant promener sa langue sur ses lèvres desséchées, elle pensa qu'il avait soif; elle entr'ouvrit la porte de la pièce voisine, pour dire au domestique de venir soulever son maître; le domestique dormait profondément dans un fauteuil. La jeune fille alors prit la tasse contenant le breuvage ordonné par le médecin, souleva la tête de son bien-aimé et présenta la tasse à sa bouche entr'ouverte....
Il but d'abord avidement, avec l'inconscience que donne le demi-sommeil, et puis ouvrit les yeux, regarda Georgette... la regarda longtemps.... «Ah! je reprends mon rêve interrompu,» murmura-t-il avec une expression heureuse.
Georgette lui reposa la tête sur son oreiller et voulut s'enfuir.
—Ah! ce n'est pas un rêve, s'écria-t-il! oh! Georgette, ne me quittez pas!
Elle s'arrêta au seuil de la porte et se retourna vers lui. Il se dressa, tendit ses bras vers la jeune fille et, d'une voix tremblante d'émotion:
—Vous! fit-il, vous près de moi!
—Chut! fit-elle, ne parlez pas; il vous faut le repos le plus rigoureux.
—Ne vous en allez pas, je vous en supplie... votre présence près de moi me guérira plus vite que les remèdes du médecin.
Georgette revint vers lui: «Je veux bien rester, dit-elle, mais sur votre promesse de garder le silence....»
—Oui, Georgette, oui, je me tairai....
La jeune fille reprit sa place dans le fauteuil placé au chevet du lit.
—Bengali voulut parler.—Ah! fit-elle, vous m'avez promis....
—Deux mots seulement, Georgette. Je vous en supplie.
—Bien bas, alors, dit-elle.
—A votre oreille, voulez-vous?
Et il avança ses bras pour l'attirer à lui; elle se recula vivement: «Chut! chut! chut! fit-elle, un doigt posé sur sa bouche souriante, reposez votre tête sur l'oreiller et parlez-moi d'ici.»
Bengali obéit....
—Est-ce la première fois que vous venez ici, Georgette? demanda-t-il.
—Je suis venue tous les jours.
—Ah! fit-il joyeux, et vous viendrez encore?
—Si cela doit hâter votre guérison....
—Oh! oui... oui... je me sens déjà tout autre....
—Voyons, ne vous animez pas, soyez bien tranquille, parlez peu et doucement, sinon je m'en vais....
—Non, non, restez, je vous obéirai.
Puis, après un silence: «On a fait une comédie là-dessus, je l'ai vue jouer:l'Amour médecin.... Georgette, il me semble que je serais si heureux de tenir votre main dans la mienne... voulez-vous?... ça me fera plus de bien que la tisane.»
Elle lui donna sa main:—A la condition, dit-elle, que vous allez vous endormir comme cela.
—Oui Georgette, oui, je vais dormir.
Il ferma les yeux, et bientôt sa respiration courte, précipitée, indiqua qu'un sommeil fiévreux avait vaincu la volonté du jeune homme, de laisser ses yeux fixés sur ceux de son adorée.
Les jours, les semaines s'écoulaient et rien ne faisait prévoir à l'affligée Athalie et à ses parents l'époque du rétablissement complet du futur époux, par conséquent la date du mariage convenu. Quand Jujube se présentait chez le blessé, il n'était jamais reçu, et mademoiselle Piédevache, toute à son inquiétude pour son neveu qu'elle adorait, ne pouvait que répéter à la famille impatiente: «C'est l'ordre formel du médecin; le pauvre enfant ne peut pas recevoir de visites; moi-même, quand je vais le voir, je ne fais qu'une apparition, mais le docteur m'écrit tous les jours quelques mots; la guérison est certaine, mais ça sera long; il faut attendre».
On attendait depuis un mois quand mademoiselle Piédevache arriva chez les Jujube, l'air fort satisfait.
—Enfin, dit-elle, le cher enfant peut recevoir des visites, il se lève et entre en convalescence.
Grande joie d'Athalie à cette bonne nouvelle:
—Qu'est-ce que peut durer la convalescence? un mois? demanda-t-elle.
—Oh! pas plus, je pense, répondit la tante.
—J'aurais grand plaisir à le voir, ce brave garçon, dit Jujube.
—Je viens vous prendre pour vous mener chez lui, répondit la vieille demoiselle; ma voiture est en bas; êtes-vous prêt?
Jujube, qui était toujours prêt à sortir, n'eut que son chapeau à mettre:—Je suis à vos ordres, dit-il.
—Mille bonnes choses de notre part, papa, dit Athalie; dis-lui que nous sommes bien heureuses de son rétablissement.
Bengali, occupé à dévorer deux côtelettes, fut désagréablement surpris en voyant sa tante accompagnée du futur beau-père qu'elle voulait lui colloquer.
—Bravo! s'écria celui-ci, je vous trouve en bonnes dispositions, mon gaillard.
—Peuh! fit Bengali, je mâchonne, je suce du jus de côtelettes.
—Mais vous avalez la viande avec, les os sont décharnés. Ah! nous avons été tous bien heureux d'apprendre votre entrée en convalescence; votre pauvre Athalie en pleurait de joie.
—Chère demoiselle, répondit Bengali, sans enthousiasme; dites-lui que j'ai été bien sensible....
—Je vais même lui annoncer que vous viendrez lui dire cela de vive voix dans une huitaine de jours, répondit Jujube....
—Oh! certainement, ajouta mademoiselle Piédevache, dans huit jours.
—Huit jours, fit Bengali avec un pâle sourire; comme vous y allez, ma tante!
—Elle a raison, et nous causerons du mariage... j'espère que nous pourrons le fixer à un mois.
Bengali se récria d'une voix languissante:
—Oh! oh!... un mois!... faible comme je le suis.
—Aujourd'hui, oui; mais dans un mois.
—Certainement, ajouta la tante; un mois de convalescence....à ton âge.... Tu verras.
—J'en doute, ma tante.... Ainsi tenez, le peu que j'ai causé... eh bien! je me suis fatigué... je vais me remettre au lit.
—Il a raison, dit mademoiselle Piédevache, il faut le laisser se reposer....
—Voulez-vous que je vous envoie Athalie avec sa mère? demanda Jujube....
—Oh non!... ça ne serait pas convenable... une demoiselle chez un garçon... malade.
—Chez son futur....
—Oui, sans doute; mais quand je serai tout à fait bien... nous arrangerons cela; je vous demande pardon, je vais me recoucher.
Les deux visiteurs se retirèrent et Jujube se disait: «Je trouve qu'il n'est guère pressé de voir ma fille.»
Et dès qu'ils furent partis, Bengali demanda le fromage à la crème et les fruits préparés pour le dessert de son repas interrompu.
—Eh bien! s'écrièrent Athalie et sa mère, à l'arrivée de Jujube dont la figure était soucieuse.
—Eh bien! Eh bien!... je l'ai trouvé mangeant deux côtelettes.
—Ah! exclamèrent joyeusement les deux femmes.
—Oui, ah! ah! tant que vous voudrez, mais pour moi, le mariage n'est pas fait.
—Comment! fit la pauvre Athalie déconcertée, qu'est-ce qu'il y a?
—Il y a, il y a... il n'y a rien... que des impressions, mais qui sont mauvaises.
Et Jujube raconta son arrivée au moment où Bengali était attablé et paraissait manger avec appétit; son air contraint en le voyant, la froideur de son accueil, sa fatigue subite, son refus de recevoir la visite de sa future, etc., etc.
Athalie trouva, pour le justifier, les bonnes raisons fournies par les gens à illusions, toujours disposés à croire ce qu'ils désirent; sa mère, femme à illusions, elle aussi, exprima un avis semblable:
—Tant mieux si je me suis trompé, dit le chef de la famille, mais, règle générale, je ne me trompe jamais.
—Tu verras, papa, que tu te trompes cette fois, dit Athalie sans conviction.
—Bon, bon, je veux bien, nous verrons, ricana-t-il avec ironie.
Quatre jours après cette scène, il recevait, de la tante Piédevache, une lettre dont les premiers mots lui firent pousser une exclamation; il appela à haute voix les deux femmes:
—Voilà du nouveau, venez vite!
Elles accoururent à son appel et leurs regards l'avaient avidement questionné avant que leur bouche eût prononcé un mot.
—Il est parti pour Nice! dit-il.
Et il jouit amèrement de la stupeur causée par cette nouvelle.
—Parti... comment, pourquoi? demanda Athalie accablée.
—Son médecin, paraît-il, l'envoie là-bas pour achever sa guérison.
—Eh bien, papa, si c'est le médecin qui l'a ordonné....
—Sans doute, ajouta la mère, si le médecin a jugé nécessaire....
—Nécessaire aussi, répondit Jujube, de partir sans nous faire une visite, sans nous exprimer par une lettre son désir de nous voir, sans même nous informer personnellement de son départ, puisque c'est sa tante qui nous l'apprend.
Athalie, cette fois, ne répondit que par des larmes.
—Un pareil manque d'égards, dit madame Jujube, est sans excuse.
—Sans excuse, appuya Jujube.
Bengali, cependant, en avait une excellente pour ne pas annoncer son départ. Il n'était pas parti et ne devait même pas partir; il avait exprimé le désir d'aller achever sa convalescence à Nice, à son médecin; celui-ci avait fort approuvé cette excellente idée. Le lendemain, le prétendu voyageur informait sa tante de ce qu'il appelait l'ordre du docteur; la brave femme pleura fort, mais enfin, cette séparation était nécessaire; elle se résigna, donna quelques billets de banque à celui qu'elle appelait son cher enfant, retourna à Saint-Mandé, et Bengali aussitôt de faire faire ses malles, d'envoyer chercher une voiture et d'aller s'installer dans un petit appartement d'un quartier éloigné, appartement qu'il fit meubler.
Le résultat des visites de Georgette avait été ce qu'on pouvait prévoir, et, chose moins facile à supposer, la possession, loin de refroidir les sentiments de l'heureux amant, n'avait fait qu'accroître son amour pour l'adorable fille qui s'était donnée à lui; c'était pour la voir tous les jours, sans gêne, sans contrainte, qu'il avait imaginé le besoin d'aller se rétablir à Nice.
Il avait, d'ailleurs, tout prévu. Un de ses amis, installé dans cette ville pour plusieurs mois, et avec qui il s'était entendu, lui avait indiqué son hôtel; Bengali en avait donné le nom et l'adresse à sa tante, comme devant être le domicile où elle lui écrirait; l'ami lui renverrait les lettres. Bengali y répondrait, enverrait ses réponses à l'obligeant intermédiaire qui n'aurait plus qu'à les jeter à la poste.
Et il fut fait comme il avait été convenu.
—Tu verras, papa, dit Athalie à son père, tu verras que M. Bengali....
Jujube l'interrompit:—Partir sans nous en aviser, sans adieux, sans lettre explicative!...
—Je t'assure, papa, qu'il a eu pour cela une cause majeure; je suis sûre que, dès son arrivée à Nice, il t'écrira.
—Il ne lui manquerait plus que de ne pas nous écrire, répondit le père.
—Athalie a raison, mon ami, dit madame Jujube, il nous écrira et tu verras qu'il lui est arrivé je ne sais quel empêchement.
L'artiste, dont la vanité se refusait à croire qu'il en pût être autrement, ne répliqua rien et se borna à dire:
—Avec tout cela, pour combien de temps est-il à Nice? Deux mois, quatre mois, six mois peut-être.
Athalie se récria:
—Oh! papa... quinze jours, trois semaines au plus.
—Enfin, conclut Jujube, nous parlons pour ne rien dire, attendons sa lettre.
Le lendemain, pas de lettre!
Les deux dames firent observer que Bengali avait eu, au plus, le temps d'arriver, qu'à peine entré en convalescence, la fatigue du voyage avait dû l'obliger à un repos bien naturel.
—Parfait! attendons à demain, répondit ironiquement le père incrédule.
Deux jours, trois jours, huit jours s'écoulèrent et toujours pas de lettre; la tante Piédevache était allée passer un mois en Auvergne, chez des amis, impossible d'aller lui demander une explication; écrire à Nice, au prétendu convalescent, on ignorait son adresse, et l'infortunée Athalie ne cessait pas d'inonder de ses larmes son piano que, malgré sa douleur, elle était obligée de travailler pour obéir aux injonctions paternelles.
Jujube, convaincu que c'était encore un mariage raté, résolut de prendre l'initiative d'un affront à son singulier futur gendre, pour que celui-ci ne le lui fît pas, et il se décida à donner sa fille à Pistache si ce jeune homme consentait à abandonner la pharmacie; il était riche, adorait Athalie; la condition serait donc acceptée sans difficulté.
La réception d'une lettre montée par le concierge et timbrée de Nice vint interrompre le cours de ses réflexions:
—Une lettre de Nice! cria-t-il.
Les deux femmes accoururent:
—Tu vois bien, papa, dit Athalie suffoquée par l'émotion. Et comme il éprouvait quelques difficultés à défaire l'enveloppe:
—Oh! dépêche-toi, papa! ajouta-t-elle.
—Tu vas voir qu'il se justifie, dit madame Jujube.
Enfin, la lettre fut dégagée de sa prison, ouverte, et Jujube en donna lecture, à la grande impatience d'Athalie qui attendait toujours ce qui ne venait jamais.
Dans cette lettre, Bengali expliquait que le départ d'un ami pour Monaco, le jour même ou le médecin avait ordonné Nice comme lieu de convalescence, l'avait obligé à partir immédiatement, la société d'un compagnon de voyage pouvant lui être d'un grand secours.
—Ah! je te le disais bien, papa; et après, qu'est-ce qu'il y a?
Il y avait une relation du voyage, la mention des arrêts dans les principales villes du trajet, arrêts nécessités par le besoin de repos, la description de Lyon, de Marseille, de sa Canebière, de son port, etc., etc., puis la description de Nice où les orangers poussent en pleine terre, des renseignements sur Monaco dont on aperçoit les remparts et où le chemin de fer conduit en une demi-heure. Enfin la lettre se termina par les saluts d'usage, suivis de—mille choses à ces dames.
Cette lecture finie, Jujube regarda Athalie qui était terrifiée:
—Voilà! dit-il amèrement:—mille choses à ces dames... drôle... polisson... il attend huit jours pour nous dire cela... mille choses à ces dames!
—Mais, papa, risqua timidement et sans conviction la pauvre fille, il ne peut pas nous dire autre chose dans une première lettre; écris-lui, il répondra, et cette fois....
—Lui écrire! où? il ne donne même pas l'adresse de son hôtel.
—Il l'a oubliée, il l'enverra dans sa prochaine lettre.
Un mois s'écoula pendant lequel on reçut quatre lettres remplies de choses indifférentes, sans la moindre allusion au mariage convenu, et toutes se terminant constamment par la formule: mille choses à ces dames.
Jujube n'hésita plus: Pistache serait son gendre; il était seul, au moment où il prenait cette résolution, un rhume l'ayant retenu dans sa chambre, et les deux femmes étaient au Conservatoire où Athalie prenait des leçons d'harmonie.
La bonne annonça Pistache. Jujube se leva et, de la porte entr'ouverte, les mains tendues, il cria:
—Entrez donc, cher monsieur!
Pistache, qu'il n'avait pas habitué à cet accueil chaleureux, en était tout confus.
—Vous voyez un pauvre malade, continua l'artiste.
—Oh! vraiment, monsieur Jujubès, fit le pharmacien avec sollicitude; si j'avais su cela, je serais venu prendre de vos nouvelles. Oh! que je regrette donc....
—Vous êtes bien aimable, ce n'est rien, un rhume.
Le pharmacien, que ce mot plaçait sur son terrain, lui donna force détails sur les rhumes, leurs moyens de guérison, offrit tous les sirops et toutes les pâtes efficaces en pareil cas. Jujube le remercia avec effusion, ajouta que son rhume était à peu près passé et qu'il ne gardait la chambre que comme dernière précaution:
—Ne parlons plus de moi, dit-il; quoi de nouveau?
—Mais... pas grand'chose....
Une idée vint à Jujube:—Et votre ami Bengali, avez-vous de ses nouvelles? demanda-t-il.
—De ses nouvelles? est-ce qu'il a été malade?
—Comment? Vous ne savez pas qu'il a été gravement blessé en duel?
—Non, je ne savais pas ça.
—Il a été deux mois au lit et on l'a envoyé à Nice pour achever de se rétablir.
—Oh! mais alors, il est tout à fait rétabli; je l'ai vu il y a trois semaines.
—Où cela?
—A Paris... un soir.
—A Paris?... vous êtes sûr que c'était lui?
—Oh! parfaitement sûr, nous nous sommes trouvés presque nez à nez.
—Vous lui avez parlé?
—Non, il avait une demoiselle à son bras; et comme, en me voyant, il a vivement tourné la tête, j'ai pensé qu'il voulait m'éviter. Alors... vous comprenez... par discrétion....
—Parfaitement.
—Ça m'a contrarié, parce que je lui aurais annoncé mon héritage, ça lui aurait fait plaisir.
Ici, Pistache trouva le joint pour faire connaître ses intentions.
—Et puis, dit-il, je l'aurais consulté sur mes idées de mariage.
Jujube, tout à la révélation qui venait de lui être faite, ne répondit pas. Pistache, alors, continua:
—Oui... dès que mon deuil sera fini (et appuyant), je m'occuperai de me marier. Et il répéta:—Je veux absolument me marier.
Et Jujube, toujours la tête ailleurs, ne répondait pas encore.
Pistache l'interpella:
—N'est-ce pas, monsieur Jujubès, que j'ai raison?
—Raison?... sur quoi?
—Sur mon idée de me marier?
—Ah!... vous songez à vous marier?
—Oui, après mon deuil... le deuil d'un oncle, ça n'est pas bien long, trois mois au plus.
—Vous avez raison, mon jeune ami.
—Son jeune ami! pensa notre amoureux que cette appellation combla d'espoir, et il continua:
—Il y a une demoiselle... que j'adore... et qui m'aime aussi....
—Bravo?
—Et si vous voulez, monsieur Jujubès....
—Moi?
—Oui, monsieur Jujubès, ça dépend de vous.
Et il allait lâcher le grand mot, quand mesdames Jujube entrèrent. Il courut au devant d'elles:
—Ah! madame, ah! mademoiselle, balbutia-t-il, suffoqué d'émotion, si vous saviez combien je....
Athalie le salua de la tête et sortit vivement, laissant le pauvre garçon son sourire figé sur sa bouche béante. Il allait demander une explication, mais la mère ignorant la résolution prise par son mari, celui-ci pensa que reprendre en ce moment la conversation interrompue, serait provoquer chez madame Jujube un étonnement et un embarras de nature à dérouter Pistache; Jujube prétexta sa palette à préparer pour la pose d'un modèle qu'il attendait, engagea vivement le jeune homme à revenir le plus tôt possible, et le nouveau futur gendre se retira sans s'expliquer l'accueil d'Athalie, mais transporté de joie par les dispositions du père.
—J'ai du nouveau à t'apprendre, dit aussitôt celui-ci à sa femme, et surtout à apprendre à Athalie; appelle-la!
Athalie, qui avait guetté le départ de son amoureux, rentra à ce moment:
—J'annonçais à ta mère qu'il y a du nouveau, reprit Jujube, et j'allais t'appeler pour entendre cette nouvelle intéressante.
A l'air ironique de son père, la pauvre fille devina que la nouvelle était mauvaise pour elle.
Le père continua sur le même ton sarcastique:
—Il est retombé, ce cher malade, une rechute qui l'a forcé à reprendre le lit, dont l'état est tellement grave qu'il ne peut ni nous écrire, ni charger quelqu'un de nous informer de sa rechute.
—Mais qu'y a-t-il donc, papa? demanda la pauvre Athalie avec inquiétude.
—Il y a que ton soi-disant adorateur se porte comme le Pont-Neuf, et qu'il a été vu à Paris, il y a trois semaines, avec une belle jeune fille à son bras.
—Hein? fit madame Jujube.
Athalie était restée anéantie:
—Eh bien, fit Jujube, es-tu convaincue?
Elle balbutia, pâle et tremblante:
—Comment sais-tu cela, papa?
—Par celui que tu dédaignes, qui sort d'ici; il l'a vu, de ses yeux vu.
—Il a pu se tromper.
—Je lui ai posé la question.
Et Jujube répéta les paroles de Pistache.
—C'est un mensonge qu'il t'a fait, papa.
—Dans quel but?
—Pour évincer son rival.
—Il ignore cette rivalité, je ne lui en ai pas soufflé mot, et, s'il la connaît! qui la lui aurait apprise?
—Ton père a raison, ma fille, dit madame Jujube.
Lui, continue:
—Si, comme tu le croyais, ton adoré était retombé malade, sa tante le saurait et nous en aurait informés.
—Elle est en Auvergne.
—Elle en serait revenue en toute hâte, nous aurait mis au courant, aurait avisé au moyen de faire revenir le malade; au besoin, serait allée à Nice; enfin nous saurions quelque chose. Et tu te figures que nous allons attendre ce monsieur qui se fiche de toi, de nous; qui ne t'épousera jamais, quand nous avons un brave garçon, riche, prêt à te conduire à la mairie?
—Jamais! dit énergiquement Athalie.
—Hein! fit le père à qui, dans son intérieur, nul n'avait jamais résisté.
Elle répéta:
—Jamais je n'épouserai ce monsieur. Jamais! jamais!
—Qu'est-ce que c'est que ce ton-là? s'écria le père en s'avançant la main levée.
Athalie ne recula pas: «Bats-moi, dit-elle; tue-moi si tu veux, je ne l'épouserai pas».
Il n'y a tel que la timidité subitement résolue, pour imposer à ceux devant qui elle s'est jusqu'alors inclinée. Jujube resta donc muet d'étonnement, à cette résistance énergique qu'il rencontrait pour la première fois:
—C'est ma fille, dit-il, les lèvres blêmes et agitées par la colère, c'est ma fille qui me parle ainsi!
—Papa, je ne te manque pas de respect, je t'ai toujours obéi et je t'obéirai toujours; mais pour cela, non, non, non.
—J'ai donné ma parole à ce jeune homme, dit-il, espérant par ce mensonge obtenir la soumission d'Athalie.
—Je ne lui ai pas donné la mienne, répondit-elle, je ne l'aime pas.
—Belle raison! Ta mère non plus ne m'aimait pas quand je l'ai épousée; maintenant c'est du délire.
—Oh! du délire, murmura madame Jujube... avec un léger mouvement de tête....
—Qu'est-ce que tu dis?
—Je dis: oui, du délire.
—Tu entends, ma fille? Je ne le fais pas dire à ta mère.
Comme sa mère ne l'avait pas dit, elle approuva:—En tout cas, mon ami, dit-elle, nous ne pouvons pas rompre des projets bien arrêtés sans prévenir mademoiselle Piédevache.
—Et, avant de la prévenir, ajouta Athalie, avoir la preuve que c'est bien lui qui a été vu à Paris.
A ce moment, une visite vint couper court à la discussion et jeter dans la vaniteuse famille une joie de nature à lui faire oublier toute autre chose: une riche dame, celle qui donnait à Athalie les fleurs, les plumes et les rubans qui avaient cessé de lui plaire, une de ces connaissances dont on disait: «nous n'avons que des amis comme cela;» cette dame venait annoncer qu'elle partait en voyage pour plusieurs mois et elle mettait sa maison de campagne à la disposition des Jujube, et même à leurs ordres ses domestiques qu'elle n'emmenait pas; ajoutant qu'ils pourraient s'y installer dès le surlendemain et y rester jusqu'à son retour; c'est-à-dire la plus grande partie de la belle saison.
La famille, radieuse, la remercia avec effusion; on l'embrassa, on lui fit tous les souhaits possibles d'heureux voyage et, la dame partie, il ne fut plus question que de la prise immédiate de possession de la splendide demeure, des amis et connaissances qu'on y inviterait, du riche mobilier au milieu duquel on se pavanerait, et on s'occupa immédiatement des invitations à faire.
Tous les jours, Bengali allait attendre Georgette à un endroit convenu, la faisait monter dans la voiture qui l'avait amené et les deux amants allaient passer une heure dans le petit appartement loué pour ces entrevues quotidiennes.
Depuis quelque temps, Bengali remarquait la tristesse toujours croissante de sa maîtresse; celle-ci, de son côté, avait constaté, chez son amant, la perte de la gaîté si riche et si communicative qu'il possédait lorsqu'elle l'avait connu.
—Chaque jour, se disait-elle, il paraît plus rêveur, plus préoccupé que la veille; il ne répond plus à mes questions que d'une façon distraite, comme s'il pensait à autre chose... cet amour ardent, qu'il m'affirmait avec un tel accent de sincérité, était-ce.... une comédie? oh! non... ce serait horrible... il était sincère, j'en suis sûre, mais son caractère léger a-t-il pu se transformer tout à coup... la possession n'a-t-elle pas amené chez lui la satiété? Ne m'aime-t-il plus? Quand l'explication qu'il me demande de ma tristesse m'arrache l'aveu de mes inquiétudes, il proteste énergiquement, avec un redoublement de tendresse, contre mes craintes et, bientôt après ces effusions et ces serments, son visage trahit de nouveau des soucis qu'il me cache... des mystères envers moi qui dois devenir sa femme; pourquoi?
La cause de ces soucis: la demande de la main d'Athalie, faite par lui, avant le duel qui avait eu pour Georgette les conséquences que l'on sait, ce prétendu séjour à Nice qui ne pouvait se prolonger plus longtemps, le retour imminent de mademoiselle Piédevache, la première visite à faire à la famille Jujube, etc., etc., la pauvre Georgette ignorait tout cela.
Un soir, dès en montant dans la voiture où son amant l'attendait, elle fut frappée de l'altération de ses traits et de sa voix.
—Qu'as-tu? lui demanda-t-elle, inquiète.
—Mon ami de Nice, lui dit-il, vient de m'envoyer une lettre de ma tante, m'annonçant son retour à Saint-Mandé pour demain.
—Eh bien! c'est cela qui te trouble à ce point?
—C'est qu'il me faut me réinstaller chez moi, me montrer comme nouvellement de retour de Nice, interrompre cette existence à deux à laquelle je m'étais habitué et que, comme un enfant oublieux du lendemain, au milieu des joies du jour, je croyais ne jamais finir.
—Oh! mon chéri, répondit Georgette avec transport, voilà donc ce qui causait tes soucis!
Bengali pouvait, d'un oui, rassurer complètement son amie; ce oui, il ne le prononça pas. C'est que la pensée de ces projets de mariage, auxquels il avait adhéré de bonne foi, après son renoncement à Georgette qu'il croyait mariée, cette pensée hantait plus que jamais son esprit; que faire? Signifier son refus d'une alliance qu'il avait sollicitée; accabler sous un pareil scandale, sans prétexte aucun, une famille, ridicule peut-être, mais parfaitement honorable; s'aliéner sa tante, sa bienfaitrice, celle à qui il devait tout: telles étaient les préoccupations auxquelles le malheureux jeune homme était en proie et qu'il ne pouvait faire connaître à Georgette.
Mais elle, heureuse des regrets de la cessation de l'existence à deux, par lui manifestés, n'attendit même pas la confirmation de ce qu'elle croyait avoir deviné et s'écria toute joyeuse: «Eh bien, tant mieux! tu ne pouvais pas demander ma main à ma marraine, puisque tu étais censé loin de Paris; maintenant, tu pourras faire la démarche et je prierai tant ma marraine qu'elle consentira à nous marier.»
Bengali ne répondit pas.
Georgette surprise, le regarda, puis lui dit: «Tu n'as donc pas entendu ce que je t'ai dit?»
—Si, si, répondit-il avec embarras.
—Eh bien alors, tu iras demain!
—Demain... impossible... je vais chez ma tante.
—C'est juste; eh bien! après-demain?
—Après-demain... heu... c'est que....
—C'est que quoi? demanda Georgette avec inquiétude.
—C'est que... je suis très mal avec M. Marocain et je crains....
—M. Marocain n'a aucun droit sur moi.
—Oui, mais toi-même m'as dit que sa femme tremblait devant lui et lui cédait en tout.
—Ah ça, voyons, murmura la pauvre fille anxieuse.... Cette domination de ma marraine par son mari.... Je ne vois pas de raisons pour qu'elle cesse, et si elle t'arrête maintenant, elle t'arrêtera toujours....
Le malheureux amant, affolé d'amour pour sa maîtresse, ne savait que lui répondre et quand il la vit éclater en sanglots, se désespérer, l'accuser de vouloir l'abandonner, il l'attira sur lui, la couvrit de baisers, redoubla ses protestations de tendresse infinie, d'amour exclusif de tout autre, jura de faire tout, absolument tout ce qui dépendrait de lui, pour un résultat qu'il désirait autant qu'elle.
Georgette put prendre cette formule vague pour une promesse de faire la démarche qu'elle désirait et rentra chez elle, pleine de bonheur et de confiance.
Pour Bengali, le—tout ce qui dépendrait de lui,—il l'entendait de tout ce qu'il pourrait auprès de sa tante, pour la faire rompre des projets qu'elle avait caressés.
Le lendemain, donc, il arrivait chez elle; la brave dame lui prit la tête à deux mains, l'embrassa dix fois, vingt fois.
—Tu es accouru dès la réception de ma lettre, lui dit-elle, tu es un amour. Tiens! que je t'embrasse encore!
Et elle lui reprit la tête et lui donna de nouveaux baisers; alors, l'éloignant un peu d'elle, pour mieux contempler sa bonne mine de santé, elle se rappela sa douleur, ses angoisses, quand elle l'avait vu, dans son lit, évanoui et blessé peut-être mortellement, et, tout à la joie de la guérison complète de l'être chéri qu'elle avait craint de perdre, ce furent de nouveaux baisers.
A cet élan d'expansion maternelle, succéda un air d'étonnement.
—Mais... je ne te vois pas ta gaîté ordinaire... tu as même un air de tristesse....
La bonne entra à ce moment et demanda si elle devait servir le déjeuner.
—Mais certainement, sers, répondit la maîtresse.
Puis à son neveu:
—Comptant bien te voir ce matin, j'ai fait faire un petit déjeuner dont tu te lécheras les pouces. Voyons, assieds-toi là près de moi et causons.
—Oui, ma tante. Eh bien, comment avez-vous passé votre séjour là-bas? Il paraît que c'est très pittoresque, l'Auvergne.
—Très pittoresque, oui, mais toi....
—Vous ne vous êtes pas ennuyée? Avez-vous fait l'ascension du Puy-de-Dôme?
—Nous causerons de tout cela une autre fois, parlons de toi, de tes amours.
—Dam! Dam! ma tante, j'étais à Nice et....
—Sans doute, mais toi et ta future famille, vous avez dû entretenir une correspondance.... Au fait, j'oubliais de te dire.... Tu vas voir ton futur beau-père.
—Quand ça, ma tante? demanda le jeune homme avec inquiétude.
—Ce matin, tout à l'heure, je l'attends; en réponse à l'annonce de mon retour à ces chers amis, il m'a écrit qu'il viendra aujourd'hui.
—Oh! ma tante, ça me contrarie bien, j'avais à causer sérieusement avec vous, très sérieusement, et... devant lui... c'est impossible.
Mademoiselle Piédevache le regarda avec étonnement:
—Comment?... De quoi s'agit-il donc de si sérieux, qui ne peut pas se dire devant ton futur beau-père? Ça n'a pas de rapport avec le mariage, je suppose?
—Au contraire, ma tante, c'est de ce mariage que je voulais vous parler.
—Ah ça, mais... qu'est-ce qu'il y a? interrogea la tante avec inquiétude.
—Il y a que.... Voyons, ma tante, ma bonne tante... vous ne voudriez pas me rendre malheureux, n'est-ce pas?
—Je vois le coup! s'écria mademoiselle Piédevache... je le connais... tu me l'as déjà fait, tu ne veux plus te marier.
—Oh si, ma tante, oh si! je ne demande que ça.
—A la bonne heure!... tu m'as fait une peur.... Et bien alors, cette chose sérieuse... très sérieuse....
—Je veux me marier... mais avec une autre....
La vieille demoiselle sursauta:
—Avec une autre!... Est-ce que tu te fiches de moi, de cette pauvre petite qui s'est embéguinée de toi, je ne sais pas pourquoi, de son père, de sa mère, de tout le monde? Tu as demandé la main de la jeune fille, on te l'a accordée et maintenant....
—C'est vous, ma tante, qui avez voulu... c'était pour vous plaire....
—Je ne t'ai pas traîné de force chez ces excellents amis, tu m'y as accompagnée de bon gré....
—Parce qu'à ce moment-là, je n'aimais pas encore celle que....
—Ah! je vois l'affaire! Quelque intrigante que tu as trouvée à Monaco, car tu as dû aller à Monaco, qui t'a entortillé... l'héritier de mademoiselle Piédevache! Elle s'est dit:—Bonne affaire! Entortillons ce jeune daim qui doit hériter de la vieille....
—Vous vous trompez, ma tante, celle que j'aime n'est point une coureuse de casinos, c'est une honnête jeune fille vivant de son travail....
—Qui passe les nuits pour nourrir sa vieille mère, je la connais celle-là.
—Non, ma tante, écoute-moi.
—Rien! rien! rien! cria mademoiselle Piédevache, je t'ai toujours cédé, je t'ai toujours gâté, c'est le tort que j'ai eu; cette fois je tiendrai bon, et je ne romprai pas des projets arrêtés d'accord depuis longtemps, je ne jetterai pas le chagrin et le ridicule dans une famille honorable, pour te laisser satisfaire une amourette comme tu en as eu tant....
L'élan de colère épuisé, la vieille demoiselle continua sur un ton enjoué:
—Je ne te les reproche pas, tes amourettes. Ah! grand Dieu! tu me connais, mon cher enfant, tu sais si je suis rigide sur ce chapitre-là, l'amour!... Ah, seigneur... comme je comprends ça.... Tu le sais bien, garnement, j'ai été la première à te dire: Amuse-toi pendant que tu es jeune, fais l'amour, il n'y a encore que ça!... Moi-même quand j'étais.... Hum! J'allais dire des bêtises.
C'était la corde sensible qui venait de vibrer au souvenir du passé; Bengali saisit l'à-propos et il allait attaquer par son côté faible celle de qui il dépendait, lorsque la bonne annonça M. Jujubès.
Bengali eut un brusque mouvement d'impatience:—Recevez-le, ma tante, dit-il; moi je ne veux pas qu'il me voie.
—Hein? veux-tu bien rester là!
Et elle le saisit par le bras pour le retenir.
—Pas en ce moment, ma tante, il me serait impossible de lui dissimuler mon embarras... une autre fois... demain, après-demain, mais en ce moment, ne m'obligez pas.... Je ne saurais que lui dire, tandis que vous....
Et il s'élança dans la chambre voisine, en entendant les pas du nouveau venu.
Mademoiselle Piédevache acheva la phrase—tandis que moi, je saurai ce que je dois dire.—Eh bien alors, je le dirai, et ça ira tout seul.
Jujube entra: «J'accours aussitôt la nouvelle de votre retour», dit-il.
—J'y comptais bien et je vous attendais, répondit-elle.
—Pour me dire que nos projets ne peuvent plus avoir de suites; je m'y attendais et je....
—Comment! ne pas avoir de suites? Mais au contraire, je tiens plus que jamais à leur prompte réalisation.
—Vous n'avez donc pas vu votre neveu?
—Si; à peine de retour de Nice, il est accouru ici.
—De Nice? dit Jujube en souriant, il vous a dit qu'il arrivait de Nice?
—D'où vouliez-vous qu'il vînt?
—De Paris, dont il n'a probablement pas bougé.
—Hein?
—Je crois qu'il a été à Nice comme moi.
—Qu'est-ce que vous me dites là?
—Un de ses amis l'a rencontré à Paris, il y a quinze jours, trois semaines, ayant une jolie fille au bras.
—Ce n'est pas possible; on a pris un autre pour lui, j'ai toutes ses lettres datées de Nice, mises à la poste à Nice; la dernière, m'annonçant son retour, est datée d'il y a trois jours; mais vous-même avez dû en recevoir?
—Oui, j'en ai reçu trois et bien singulières pour un amoureux.
Jujube, alors, montra à mademoiselle Piédevache les trois lettres où le futur époux parlait de tout, excepté de son amour et du projet de mariage, et les terminant par la formule: «mille choses à ces dames.»
—Enfin, vous en avez reçu; donc, il était à Nice. La forme n'a pas d'importance; je pourrais vous citer une personne qui a reçu des lettres brûlantes de plusieurs prétendus épouseurs, qui l'ont parfaitement lâchée après.
—Après quoi? demanda Jujube.
—Après m'avoir,—l'avoir, veux-je dire,—demandée en mariage.
—Enfin, demanda Jujube, que vous a-t-il dit au sujet de nos projets?
—Ses intentions n'ont pas changé; s'il n'est pas allé tout de suite chez vous, c'est qu'il a cru devoir accourir à moi tout d'abord; mais dès aujourd'hui vous nous verrez lui et moi.
Bref, Jujube, qui ne demandait pas mieux que de revenir au mariage qu'il croyait bien rompu; sa fille, d'ailleurs, refusant formellement d'épouser Pistache, Jujube se retira enchanté du rétablissement des choses et tout prêt à tendre les bras à son futur gendre.
Bengali ayant écouté à la porte, sa tante n'eut pas à lui répéter sa conversation avec Jujube et la situation, pour lui, était nette; elle était tout entière dans le célèbre dilemme: se soumettre ou se démettre, et se démettre, c'était renoncer à l'affection et à l'héritage de sa tante, qui l'avait élevé, à qui il devait tout et qu'il lui faudrait affliger en échange de sa tendresse et de ses bienfaits; mais se soumettre, c'était abandonner Georgette, Georgette dont il était éperdument amoureux et qu'il faudrait désespérer par un abandon qu'elle ne méritait pas.
Il fit ce qu'en pareil cas tout autre eût fait à sa place, il laissa sa tante lui parler du mariage, l'écouta sans répondre, réfléchit mais ne la heurta pas par un refus. Cette attitude satisfit la vieille demoiselle: «Laissons-le à ses réflexions», se dit-elle, convaincue qu'elles seraient suivies d'une entière soumission; mais lui, se tenait simplement ce raisonnement, que tant qu'un mariage n'est pas fait, il peut survenir un événement qui le rende impossible; or, il avait plus d'un mois devant lui et, dans un mois, il passe bien de l'eau sous le pont des Arts et bien des académiciens dessus.
Quand Jujube annonça le résultat de sa visite à Saint-Mandé, ce fut une joie d'autant plus vive que, sans désespérer absolument, on ne croyait pas à une justification si complète et à une reprise spontanée des projets matrimoniaux. Aussi Jujube fut-il assourdi des questions d'Athalie, au sujet de son prétendu; elle voulait connaître ses explications, ses propres paroles, etc., etc.
—Je ne l'ai pas vu, dit Jujube, mais sa tante m'a répété ses intentions qui n'ont pas varié; tous deux viendront aujourd'hui.
Et tout à son idée de gloriole, il parla de ses projets de noce dans la coquette habitation de la propriétaire absente, des nombreux domestiques laissés aux ordres des occupants; ce fut du délire, et on ne parla plus d'autre chose; même les voitures étant à la disposition de la famille, on les ferait atteler toutes pour promener les invités, au grand épatement des paysans, et à la pensée de ce luxe de représentation, on ne tarissait pas d'exclamations, de rires, de propositions de toutes sortes. Ah! à ce moment-là, Jujube ne songeait guère à envoyer Athalie à son piano.
Du reste, celle-ci avait bien autre chose à faire; les toilettes à commander, le mobilier à acheter, etc., etc.
—Ah! dit-elle tout à coup, et mon éventail que Georgette doit me peindre; c'est convenu il y a longtemps, papa; il faudra que tu en composes le sujet; cette chère Georgette! va-t-elle être contente, elle qui m'aime tant.
Pendant toutes ces expansions, l'infidèle malgré lui, tout en se berçant de cette philosophie qu'un événement imprévu peut se produire dans le courant d'un mois, se demandait ce qu'il allait faire et dire, en attendant cet événement problématique qui pouvait tout arranger; ne pas revoir Georgette, quant à présent il ne pouvait s'y résigner; continuer ses rendez-vous quotidiens avec elle, mais elle lui rappellerait chaque jour la démarche promise auprès de sa marraine.... Quel prétexte donnerait-il pour s'en abstenir maintenant qu'il s'était montré comme de retour à Paris? Avouer franchement sa situation, c'était la dernière décision à laquelle il pût s'arrêter; dans son embarras, il remit au lendemain son rendez-vous, se disant que Georgette, ne le voyant pas, croirait que sa tante l'avait retenu.
Mais il y avait une visite qu'il ne pouvait reculer: celle à sa future famille; d'autant plus que mademoiselle Piédevache devait l'accompagner.
A l'heure convenue entre eux, la tante et le neveu se présentaient donc dans la famille Jujube et y étaient reçus avec un véritable enthousiasme. Madame Jujube sauta au cou de son gendre, puis le plaçant devant Athalie:
—Embrassez donc votre future! dit-elle....
Puis on embrassa la tante, puis ce furent des poignées de main chaleureuses, des demandes affectueuses de nouvelles du blessé, etc., etc.
—Enfin, nous allons donc avoir la paix! dit Jujube, en riant; car c'était un enfer, ici.
—Les larmes d'Athalie, sa mauvaise humeur, parce que vous ne reveniez pas, ajouta la mère.
—Pauvre petite! dit mademoiselle Piédevache; adorer ce monstre-là....
—Oh! ajouta Jujube, elle ne pouvait pas digérer: «Mille choses à ces dames!»; elle attendait des choses à elles personnelles....
—C'est à vous que j'écrivais, dit Bengali, et j'ai cru que ce n'était pas la place....
—Sans doute, sans doute, répliqua la tante; ces choses-là, on les dit à la personne elle-même.
—Ne parlons plus de ça, interrompit Jujube tout à son idée de noce à la maison de campagne; et il recommença à énumérer en détail ses intentions quant au repas, au bal qui le suivrait, à la réception des amis et connaissances qu'on n'aurait pu inviter au repas, etc., etc.
Et malgré cet enthousiasme qu'elle partageait avec son père et sa mère, malgré sa joie de revoir près d'elle l'homme qui devait être son mari, Athalie ne pouvait ne pas remarquer son air rêveur, ses sourires de complaisance et son peu d'empressement auprès d'elle. Mademoiselle Piédevache à qui, non plus, n'avait pas échappé la contrainte de son neveu et qui en connaissait les causes, dit:
—Ce pauvre enfant est encore un peu souffrant, il n'a pas retrouvé cette gaîté que vous lui connaissez, et puis le mariage doit rendre sérieux.
Sur ce, elle jugea à propos de ne pas prolonger une situation embarrassante:
—Allons, je l'emmène, dit-elle; à demain.
Puis à Bengali:
—Embrasse ta fiancée et partons.
Et, dans son soulagement causé par le départ, Bengali trouva, dans le baiser d'adieu, une conviction qu'Athalie put prendre pour de la tendresse.