«Qui est là?»
Quelque chose lui répond, comme un rire étouffé ou un sanglot. Il croit que ce sont ses petites voisines, une invention des «enfants» pour s'amuser. Il s'approche. Deux mains, deux bras le serrent, l'enlacent.
«C'est moi…»
Et d'une voix fiévreuse, qui se hâte pour s'assurer, elle lui raconte qu'elle part pour un voyage assez long, et, qu'avant de partir…
«Un voyage… Et où donc vas-tu?
—Oh! je ne sais pas… Nous allons là-bas, très loin pour des affaires qu'il a dans son pays.
—Comment! tu ne seras pas là pour ma pièce? C'est dans trois jours… Et puis, tout de suite après, le mariage… Voyons, il ne peut pas t'empêcher d'assister à mon mariage.»
Elle s'excuse, imagine des raisons, mais ses mains brûlantes dans celles de son fils, sa voix toute changée, font comprendre à André qu'elle ne dit pas la vérité. Il veut allumer, elle l'en empêche:
«Non, non, c'est inutile. On est mieux ainsi… D'ailleurs, j'ai tant de préparatifs encore; il faut que je m'en aille.»
Ils sont debout tous deux, prêts pour la séparation; mais André ne la laissera pas partir sans lui faire avouer ce qu'elle a, quel souci tragique creuse ce beau visage où les yeux,—est-ce un effet du crépuscule?—reluisent d'un éclat farouche.
«Rien… non, rien; je t'assure… Seulement l'idée de ne pouvoir prendre ma part de tes bonheurs, de tes triomphes… Enfin, tu sais que je t'aime, tu ne doutes pas de ta mère, n'est-ce pas? Je ne suis jamais restée un jour sans penser à toi… Fais-en autant, garde-moi ton coeur… Et maintenant embrasse-moi que je m'en aille vite… J'ai trop tardé.»
Une minute encore, elle n'aurait plus la force de ce qui lui reste à accomplir. Elle s'élance.
«Eh bien, non, tu ne sortiras pas… Je sens qu'il se passe dans ta vie quelque chose d'extraordinaire que tu ne veux pas dire… Tu as un grand chagrin, je suis sûr. Cet homme t'aura fait quelque infamie…
—Non, non… laisse-moi aller… laisse-moi aller.»
Mais il la retient au contraire, il la retient fortement.
«Voyons, qu'est-ce qu'il y a?… Dis… dis…»
Puis tout bas, à l'oreille, la parole tendre, appuyée et sourde comme un baiser:
«Il t'a quittée, n'est-ce pas?»
La malheureuse tressaille, se débat.
«Ne me demande rien… je ne veux rien dire… adieu.»
Et lui, la pressant contre son coeur:
«Que pourrais-tu me dire que je ne sache déjà, pauvre mère?… Tu n'as donc pas compris pourquoi je suis parti, il y a six mois…
—Tu sais?…
—Tout… Et ce qui t'arrive aujourd'hui, voilà longtemps que je le pressens, que je le souhaite…
—Oh! malheureuse, malheureuse, pourquoi suis-je venue?
—Parce que c'est ta place, parce que tu me dois dix ans de ma mère…Tu vois bien qu'il faut que je te garde.»
Il lui dit cela à genoux devant le divan où elle s'est laissée tomber dans un débordement de larmes et les derniers cris douloureux de son orgueil blessé. Longtemps elle pleure ainsi, son enfant à ses pieds. Et voici que les Joyeuse, inquiets de ne pas voir André descendre, montent le chercher en troupe. C'est une invasion de visages ingénus, de gaietés limpides, boucles flottantes, modestes parures, et sur tout le groupe rayonne la grosse lampe, la bonne vieille lampe au vaste abat-jour, que M. Joyeuse porte solennellement, aussi haut, aussi droit qu'il peut avec un geste de canéphore. Ils s'arrêtent interdits devant cette dame pâle et triste qui regarde, très émue, toute cette grâce souriante, surtout Élise un peu en arrière des autres et que son attitude gênée dans cette indiscrète visite désigne comme la fiancée.
«Élise, embrassez notre mère et remerciez-la. Elle vient demeurer avec ses enfants.»
La voilà serrée dans tous ces bras caressants, contre quatre petits coeurs féminins à qui manque depuis longtemps l'appui de la mère, la voilà introduite et si doucement sous le cercle lumineux de la lampe familiale, un peu élargi pour qu'elle puisse y prendre sa place, sécher ses yeux, réchauffer, éclairer son esprit à cette flamme robuste qui monte dans un vacillement, même dans ce petit atelier d'artiste près des toits, où soufflaient si fort tout à l'heure des tempêtes sinistres qu'il faut oublier.
* * * * *
Celui qui râle là-bas, effondré dans sa baignoire sanglante, ne l'a jamais connue, cette flamme sacrée. Égoïste et dur, il a jusqu'à la fin vécu pour la montre, gonflant son plastron tout en surface d'une enflure de vanité. Encore cette vanité était ce qu'il y avait de meilleur en lui. C'est elle qui l'a tenu crâne et debout si longtemps, elle qui lui serre les dents sur les hoquets de son agonie. Dans le jardin moisi, le jet d'eau tristement s'égoutte. Le clairon des pompiers sonne le couvre-feu… «Allez donc voir au 7, dit la maîtresse, il n'en finit plus avec son bain.» Le garçon monte et pousse un cri d'effroi, de stupeur: «Oh! madame, il est mort… mais ce n'est plus le même…» On accourt, et personne, en effet, ne veut reconnaître le beau gentilhomme qui est entré tout à l'heure, dans cette espèce de poupée macabre, la tête pendant au bord de la baignoire, un teint où le fard étalé se mêle au sang qui le délaie, tous les membres jetés dans une lassitude suprême du rôle joué jusqu'au bout, jusqu'à tuer le comédien. Deux coups de rasoir en travers du magnifique plastron inflexible, et toute sa majesté factice s'est dégonflée, s'est résolue dans cette horreur sans nom, ce tas de boue, de sang, de chairs maquillées et cadavériques où gît méconnaissable l'homme de la tenue, le marquis Louis-Marie-Agénor de Monpavon.
Je consigne ici, à la hâte et d'une plume bien agitée, les événements effroyables dont je suis le jouet depuis quelques jours. Cette fois, c'en est fait de laTerritorialeet de tous mes songes ambitieux… Protêts, saisies, descentes de la police, tous nos livres chez le juge d'instruction, le gouverneur en fuite, notre conseil Bois-l'Héry à Mazas, notre conseil Monpavon disparu. Ma tête s'égare au milieu de ces catastrophes… Et dire que, si j'avais suivi les avertissements de la sage raison, je serais depuis six mois bien tranquille à Montbars en train de cultiver ma petite vigne, sans autre souci que de voir les grappes s'arrondir et se dorer au bon soleil bourguignon, et de ramasser sur les ceps, après l'ondée, ces petits escargots gris excellents en fricassée. Avec le fruit de mes économies, je me serais fait bâtir au bout du clos, sur la hauteur, à un endroit que je vois d'ici, un belvédère en pierres sèches comme celui de M. Chalmette, si commode pour les siestes d'après-midi, pendant que les cailles chantent tout autour dans le vignoble. Mais non. Sans cesse égaré par des illusions décevantes, j'ai voulu m'enrichir, spéculer, tenter les grands coups de banque, enchaîner ma fortune au char des triomphateurs du jour; et maintenant me voilà revenu aux plus tristes pages de mon histoire, garçon de bureau d'un comptoir en déroute, chargé de répondre à une horde de créanciers, d'actionnaires ivres de fureur, qui accablent mes cheveux blancs des pires outrages, voudraient me rendre responsable de la ruine du Nabab et de la fuite du gouverneur. Comme si je n'étais pas moi aussi cruellement frappé avec mes quatre ans d'arriéré que je perds encore une fois, et mes sept mille francs d'avances, tout ce que j'avais confié à ce scélérat de Paganetti de Porto-Vecchio.
Mais il était écrit que je viderais la coupe des humiliations et des déboires jusqu'à la lie. Ne m'ont-ils pas fait comparoir devant le juge d'instruction, moi, Passajon, ancien appariteur de Faculté, trente ans de loyaux services, le ruban d'officier d'Académie… Oh! quand je me suis vu montant cet escalier du Palais de Justice, si grand, si large, sans rampe pour se retenir, j'ai senti ma tête qui tournait et mes jambes s'en aller sous moi. C'est là que j'ai pu réfléchir, en traversant ces salles noires d'avocats et de juges, coupées de grandes portes vertes derrière lesquelles s'entend le tapage imposant des audiences; et là-haut, dans le corridor des juges d'instruction, pendant mon attente d'une heure sur un banc où j'avais de la vermine de prison qui me grimpait aux jambes, tandis que j'écoutais un tas de bandits, filous, filles en bonnet de Saint-Lazare, causer et rire avec des gardes de Paris, et les crosses de fusil retentir dans les couloirs, et le roulement sourd des voitures cellulaires. J'ai compris alors le danger descombinazione, et qu'il ne faisait pas toujours bon de se moquer de M. Gogo.
Ce qui me rassurait pourtant, c'est que, n'ayant jamais pris part aux délibérations de laTerritoriale, je ne suis pour rien dans les trafics et les tripotages. Mais expliquez cela. Une fois dans le cabinet du juge, en face de cet homme en calotte de velours, qui me regardait de l'autre côté de la table avec ses petits yeux à crochets, je me suis senti tellement pénétré, fouillé, retourné jusqu'au fin fond des fonds, que, malgré mon innocence, eh bien! j'avais envie d'avouer. Avouer, quoi? je n'en sais rien. Mais c'est l'effet que cause la justice. Ce diable d'homme resta bien cinq minutes entières à me fixer sans parler, tout en feuilletant un cahier surchargé d'une grosse écriture qui ne m'était pas inconnue, et brusquement il me dit, sur un ton à la fois narquois et sévère:
«Eh bien! monsieur Passajon… Y a-t-il longtemps que nous n'avons pas fait le coup du camionneur?»
Le souvenir de certain petit méfait, dont j'avais pris ma part en des jours de détresse, était déjà si loin de moi, que je ne comprenais pas d'abord; mais quelques mots du juge me prouvèrent combien il était au courant de l'histoire de notre banque. Cet homme terrible savait tout, jusqu'aux moindres détails, jusqu'aux choses les plus secrètes.
Qui donc avait pu si bien l'informer?
Avec cela, très bref, très sec, et quand je voulais essayer d'éclairer la justice de quelques observations sagaces, une certaine façon insolente de me dire: «Ne faites pas de phrases,» d'autant plus blessante à entendre, à mon âge, avec ma réputation de beau diseur, que nous n'étions pas seuls dans son cabinet. Un greffier assis prés de moi écrivait ma déposition, et derrière, j'entendais le bruit de gros feuillets qu'on retournait. Le juge m'adressa toutes sortes de questions sur le Nabab, l'époque à laquelle il avait fait ses versements, l'endroit où nous tenions nos livres, et tout à coup, s'adressant à la personne que je ne voyais pas:
«Montrez-nous le livre de caisse, monsieur l'expert.»
Un petit homme en cravate blanche apporta le grand registre sur la table. C'était M. Joyeuse, l'ancien caissier d'Hemerlingue et fils. Mais je n'eus pas le temps de lui présenter mon hommage.
«Qui a fait ça? me demanda le juge en ouvrant le grand-livre à l'endroit d'une page arrachée… Ne mentez pas, voyons.»
Je ne mentais pas, je n'en savais rien, ne m'occupant jamais des écritures. Pourtant je crus devoir signaler M. de Géry, le secrétaire du Nabab, qui venait souvent le soir dans nos bureaux et s'enfermait tout seul pendant des heures à la comptabilité. Là-dessus, le petit père Joyeuse s'est fâché tout rouge:
«On vous dit là une absurdité, monsieur le juge d'instruction… M. de Géry est le jeune homme dont je vous ai parlé… Il venait à laTerritorialeen simple surveillant et portait trop d'intérêt à ce pauvre M. Jansoulet pour faire disparaître les reçus de ses versements, la preuve de son aveugle, mais parfaite honnêteté… Du reste, M. de Géry, longtemps retenu à Tunis, est en route pour revenir, et pourra fournir, avant peu, toutes les explications nécessaires.»
Je sentis que mon zèle allait me compromettre.
«Prenez garde, Passajon, me dit le juge très sévèrement… Vous n'êtes ici que comme témoin; mais si vous essayez d'égarer l'instruction, vous pourriez bien y revenir en prévenu… (Il avait vraiment l'air de le désirer, ce monstre d'homme!…) Allons, cherchez, qui a déchiré cette page?»
Alors, je me rappelai fort à propos que, quelques jours avant de quitter Paris, notre gouverneur m'avait fait apporter les livres à son domicile, où ils étaient restés jusqu'au lendemain. Le greffier prit note de ma déclaration, après quoi le juge me congédia d'un signe, en m'avertissant d'avoir à me tenir à sa disposition. Puis, sur la porte, il me rappela:
«Tenez, monsieur Passajon, remportez ceci. Je n'en ai plus besoin.»
Il me tendait les papiers qu'il consultait, tout en m'interrogeant; et qu'on juge de ma confusion, quand j'aperçus sur la couverture le mot «Mémoires» écrit de ma plus belle ronde. Je venais de fournir moi-même des armes à la justice, des renseignements précieux que la précipitation de notre catastrophe m'avait empêché de soustraire à la rafle policière exécutée dans nos bureaux.
Mon premier mouvement, en rentrant chez nous, fut de mettre en morceaux ces indiscrètes paperasses; puis, réflexion faite, après m'être assuré qu'il n'y avait dans cesMémoiresrien de compromettant pour moi, au lieu de les détruire, je me suis décidé à les continuer, avec la certitude d'en tirer parti un jour ou l'autre. Il ne manque pas à Paris de faiseurs de romans sans imagination, qui ne savent mettre que des histoires vraies dans leurs livres, et qui ne seront pas fâchés de m'acheter un petit cahier de renseignements. Ce sera ma façon de me venger de cette société de haute flibuste où je me suis trouvé mêlé pour ma honte et pour mon malheur.
Du reste, il faut bien que j'occupe mes loisirs. Rien à faire au bureau, complètement désert depuis les investigations de la justice, que d'empiler des assignations de toutes couleurs. J'ai repris les écritures de la cuisinière du second, mademoiselle Séraphine, dont j'accepte en retour quelques petites provisions que je conserve dans le coffre-fort, revenu à l'emploi de garde-manger. La femme du gouverneur est aussi très bonne pour moi et bourre mes poches à chaque fois que je vais la voir dans son grand appartement de la Chaussée d'Antin. De ce côté, rien n'est changé. Même luxe, même confort; en plus un petit bébé de trois mois, le septième, et une superbe nourrice, dont le bonnet cauchois fait merveille aux promenades du bois de Boulogne. Il faut croire qu'une fois lancés sur les rails de la fortune, les gens ont besoin d'un certain temps pour ralentir leur vitesse ou s'arrêter tout à fait. D'ailleurs, ce bandit de Paganetti, en prévision d'un accident, avait tout mis au nom de sa femme. C'est peut-être pourquoi cette charabias d'Italienne lui a voué une admiration que rien ne peut entamer. Il est en fuite, il se cache; mais elle reste convaincue que son mari est un petit saint Jean d'innocence, victime de sa bonté, de sa crédulité. Il faut l'entendre: «Vous le connaissez, vous, moussiou Passajon. Vous savez s'il est escroupouleux… Ma, aussi vrai qu'il y a oun Dieu, si mon mari avait commis des malhonnêtetés comme on l'accuse, moi-même, vous m'entendez, moi-même, j'y aurais mis oune scopette dans les mains et j'y aurais dit: «Té! Tcheccofais-toi peter la tête!…» Et à la façon dont elle ouvre son petit nez retroussé, ses yeux noirs et ronds comme deux boules de jais, on sent bien que cette petite Corse de l'Ile-Rousse l'aurait fait ainsi qu'elle le dit. Faut-il qu'il soit adroit tout de même, ce damné gouverneur, pour duper jusqu'à sa femme, jouer la comédie chez lui, là où les plus habiles se laissent voir tels qu'ils sont!
En attendant, tout ce monde-là fricote de bons dîners, Bois-l'Héry à Mazas se fait porter à manger du café Anglais, et l'oncle Passajon en est réduit à vivre de ratas ramassés dans les cuisines. Enfin ne nous plaignons pas trop. Il y en a encore de plus malheureux que nous, à preuve M. Francis que j'ai vu entrer ce matin à laTerritoriale, maigre, pâli, du linge déshonorant, des manchettes fripées qu'il étire encore par habitude.
J'étais justement en train de faire griller un bon morceau de lard devant la cheminée de la salle du conseil, mon couvert mis sur un coin de table en marqueterie, avec un journal étendu pour ne pas salir. J'invitai le valet de chambre de Monpavon à partager ma frugale collation; mais, pour avoir servi un marquis, celui-là se figure faire partie de la noblesse, et il m'a remercié d'un air digne qui donnait à rire en voyant ses joues creusées. Il commença par me dire qu'il était toujours sans nouvelles de son maître, qu'on l'avait renvoyé du cercle de la rue Royale, tous les papiers sous scellés et des tas de créanciers en pluie de sauterelles sur la mince défroque du marquis. «De sorte que je me trouve un peu à court,» ajoutait M. Francis. C'est-à-dire qu'il n'avait plus un radis en poche, qu'il couchait depuis deux jours sur les bancs du boulevard, réveillé à chaque instant par les sergents de ville, obligé de se lever, de faire l'homme en ribote, pour regagner un autre abri. Quant à ce qui est de manger, je crois bien que cela ne lui était pas arrivé de longtemps, car il regardait la nourriture avec des yeux affamés qui faisaient peine, et lorsque j'eus mis de force devant lui une grillade de lard et un verre de vin, il tomba dessus comme un loup. Tout de suite le sang lui vint aux pommettes, et tout en dévorant il se mit à bavarder, à bavarder…
—Vous savez, père Passajon, me dit-il entre deux bouchées, je sais où il est… je l'ai vu…
Il clignait de l'oeil malignement. Moi, je le regardais, très étonné.
—Qui donc ça avez-vous vu, monsieur Francis?
—Le marquis, mon maître… là-bas, dans la petite maison blanche, derrière Notre-Dame. (Il ne disait pas la Morgue, parce que c'est un trop vilain mot). J'étais bien sûr que je le trouverais là. J'y suis allé tout droit, le lendemain. Il y était. Oh! mais bien caché, je vous réponds. Il fallait son valet de chambre pour le reconnaître. Les cheveux tout gris, les dents absentes, et ses vraies rides, ses soixante-cinq ans qu'il arrangeait si bien. Sur cette dalle de marbre, avec le robinet qui dégoulinait dessus, j'ai cru le voir devant sa table de toilette.
—Et vous n'avez rien dit?
—Non. Je savais ses intentions à ce sujet, depuis longtemps… Je l'ai laissé s'en aller discrètement, à l'anglaise, comme il voulait. C'est égal! il aurait bien dû me donner un morceau de pain avant de partir, moi qui l'ai servi pendant vingt ans.
Et tout à coup, frappant de son poing sur la table, avec rage:
—Quand je pense que, si j'avais voulu, j'aurais pu, au lieu d'aller chez Monpavon, entrer chez Mora, avoir la place de Louis… Est-il veinard, celui-là! En a-t-il rousti des rouleaux de mille à la mort de son duc!… Et la défroque, des chemises par centaines, une robe de chambre en renard bleu qui valait plus de vingt mille francs… C'est comme ce Noël, c'est lui qui a dû faire un sac! En se pressant, parbleu, car il savait que ça finirait tôt. Maintenant, plus moyen de gratter, place Vendôme. Un vieux gendarme de mère qui mène tout. On vend Saint-Romans, on vend les tableaux. La moitié de l'hôtel en location. C'est la débâcle.»
J'avoue que je ne pus m'empêcher de montrer ma satisfaction; car enfin ce misérable Jansoulet est cause de tous nos malheurs. Un homme qui se vantait d'être si riche, qui le disait partout. Le public s'amorçait là-dessus, comme le poisson qui voit luire des écailles dans une nasse… Il a perdu des millions, je veux bien; mais pourquoi laissait-il croire qu'il en avait d'autres?… Ils ont arrêté Bois-l'Héry; c'est lui qu'il fallait arrêter plutôt… Ah! si nous avions eu un autre expert, je suis sûr que ce serait déjà fait… Du reste, comme je le disais à Francis, il n'y a qu'à voir ce parvenu de Jansoulet pour se rendre compte de ce qu'il vaut. Quelle tête de bandit orgueilleux!
—Et si commun, ajouta l'ancien valet de chambre.
—Pas la moindre moralité.
—Un manque absolu de tenue… Enfin, le voilà à la mer, et puis Jenkins aussi, et bien d'autres avec eux.
—Comment! le docteur aussi?… Ah! tant pis… Un homme si poli, si aimable…
—Oui, encore un qu'on déménage… Chevaux, voitures, mobilier… C'est plein d'affiches dans la cour de l'hôtel, qui sonne le vide comme si la mort y avait passé… Le château de Nanterre est mis en vente. Il restait une demi-douzaine de «petits Bethléem» qu'on a emballés dans un fiacre… C'est la débâcle, je vous dis, père Passajon, une débâcle dont nous ne verrons peut-être pas la fin, vieux tous deux comme nous sommes, mais qui sera complète… Tout est pourri; il faut que tout crève!»
Il était sinistre à voir ce vieux larbin de l'Empire, maigre, échiné, couvert de boue, et criant comme Jérémie: «C'est la débâcle!» avec une bouche sans dents, toute noire et large ouverte. J'avais peur et honte devant lui, grand désir de le voir dehors; et dans moi-même je pensais: «O M. Chalmette… ô ma petite vigne de Montbars…»
* * * * *
Même date.—Grande nouvelle. Madame Paganetti est venue cette après-midi m'apporter mystérieusement une lettre du gouverneur. Il est à Londres, en train d'installer une magnifique affaire. Bureaux splendides dans le plus beau quartier de la ville; commandite superbe. Il m'offre de venir le rejoindre, «heureux, dit-il, de réparer ainsi le dommage qui m'a été fait.» J'aurai le double de mes appointements à laTerritoriale, logé, chauffé, cinq actions du nouveau comptoir, et remboursement intégral de mon arriéré. Une petite avance à faire seulement, pour l'argent du voyage et quelques dettes criardes dans le quartier. Vive la joie! ma fortune est assurée. J'écris au notaire de Montbars de prendre hypothèque sur ma vigne…
Comme l'avait dit M. Joyeuse chez le juge d'instruction, Paul de Géry revenait de Tunis après trois semaines d'absence. Trois interminables semaines passées à se débattre au milieu d'intrigues, de trames ourdies sournoisement par la haine puissante des Hemerlingue, à errer de salle en salle, de ministère en ministère, à travers cette immense résidence du Bardo qui réunit dans la même enceinte farouche hérissée de couleuvrines tous les services de l'État, placés sous la surveillance du maître comme ses écuries et son harem. Dès son arrivée là-bas, Paul avait appris que la chambre de justice commençait à instruire secrètement le procès de Jansoulet, procès dérisoire, perdu par avance; et les comptoirs du Nabab fermés sur le quai de la Marine, les scellés apposés sur ses coffres, ses navires solidement amarrés à la Goulette, une garde dechaouchsautour de ses palais annonçaient déjà une sorte de mort civile, de succession ouverte dont il ne resterait plus bientôt qu'à se partager les dépouilles.
Pas un défenseur, pas un ami dans cette meute vorace; la colonie franque elle-même paraissait satisfaite de la chute d'un courtisan qui avait si longtemps obstrué en les occupant tous les chemins de la faveur. Essayer d'arracher au bey cette proie, à moins d'un triomphe éclatant devant l'Assemblée, il n'y fallait pas songer. Tout ce que de Géry pouvait espérer, c'était de sauver quelques épaves, et encore en se hâtant, car il s'attendait un jour ou l'autre à apprendre l'échec complet de son ami.
Il se mit donc en campagne, précipita ses démarches avec une activité que rien ne découragea, ni le patelinage oriental, cette politesse raffinée et doucereuse sous laquelle se dissimulent la férocité, la dissolution des moeurs, ni les sourires béatement indifférents, ni ces airs penchés, ces bras en croix invoquant le fatalisme divin quand le mensonge humain fait défaut. Le sang-froid de ce petit Méridional refroidi, en qui se condensaient toutes les exubérances de ses compatriotes, le servit au moins autant que sa connaissance parfaite de la loi française dont le Code de Tunis n'est que la copie défigurée.
A force de souplesse, de circonspection, et malgré les intrigues d'Hemerlingue fils, très influent au Bardo, il parvint à faire distraire de la confiscation l'argent prêté par le Nabab quelques mois auparavant et à arracher dix millions sur quinze à la rapacité de Mohammed. Le matin même du jour où cette somme devait lui être comptée, il recevait de Paris une dépêche lui annonçant l'invalidation. Il courut tout de suite au palais, pressé d'y arriver avant la nouvelle; et au retour, ses dix millions de traites sur Marseille bien serrés dans son portefeuille, il croisa sur la route de la résidence le carrosse d'Hemerlingue fils avec ses trois mules lancées à fond de train. La tête du hibou maigre rayonnait. De Géry comprenant que, s'il restait seulement quelques heures de plus à Tunis, ses traites couraient grand risque d'être confisquées, alla retenir sa place sur un paquebot italien qui partait le lendemain pour Gênes, passa la nuit à bord, et ne fut tranquille que lorsqu'il vit fuir derrière lui la blanche Tunis étagée au fond de son golfe et les rochers du cap Carthage. En entrant dans le port de Gênes, le vapeur, en train de se ranger au quai, passa prés d'un grand yacht où flottait le pavillon tunisien parmi des petits étendards de parade. De Géry ressentit une vive émotion, crut un instant qu'on envoyait à sa poursuite, et qu'il allait peut-être en débarquant avoir des démêlés avec la police italienne comme un vulgaire gâte-bourse. Mais non, le yacht se balançait tranquille à l'ancre, ses matelots occupés à nettoyer le pont et à repeindre la sirène rouge de l'avant, comme si l'on attendait quelque personnage d'importance. Paul n'eut pas la curiosité de savoir quel était ce personnage, ne fit que traverser la ville de marbre et revint par la voie ferrée qui va de Gênes à Marseille en suivant la côte, route merveilleuse où l'on passe du noir des tunnels à l'éblouissement de la mer bleue, mais que son étroitesse expose à bien des accidents.
A Savone, le train arrêté, on annonça aux voyageurs qu'ils ne pouvaient aller plus loin, un de ces petits ponts jetés sur les torrents qui descendent de la montagne dans la mer s'étant rompu pendant la nuit. Il fallait attendre l'ingénieur, les ouvriers avertis par le télégraphe, rester là peut-être une demi-journée. C'était le matin. La ville italienne s'éveillait dans une de ces aubes voilées qui annoncent la grande chaleur du jour. Pendant que les voyageurs dispersés se réfugiaient dans les hôtels, s'installaient dans des cafés, que d'autres couraient la ville, de Géry, désolé du retard, cherchait un moyen de ne pas perdre encore cette dizaine d'heures. Il pensait au pauvre Jansoulet, à qui l'argent qu'il apportait allait peut-être sauver l'honneur et la vie, à sa chère Aline, à celle dont le souvenir ne l'avait pas quitté un seul jour pendant son voyage, pas plus que le portrait qu'elle lui avait donné. Il eut alors l'idée de louer un de cescalesinoattelés à quatre, qui font le trajet de Gênes à Nice, tout le long de la Corniche italienne, voyage adorable que se payent souvent les étrangers, les amoureux ou les joueurs heureux de Monaco. Le cocher garantissait d'être à Nice de bonne heure; mais n'arrivât-on guère plus vite qu'en attendant le train, l'impatience du voyageur éprouvait le soulagement de ne pas piétiner sur place, de sentir à chaque tour de roue décroître l'espace qui le séparait de son désir.
Oh! par un beau matin de juin, à l'âge de notre ami Paul, le coeur plein d'amour comme il l'avait, brûler à quatre chevaux la route blanche de la Corniche, c'est une ivresse de voyage incomparable. A gauche, à cent pieds d'abîme, la mer mouchetée d'écume des anses rondes du rivage à ces lointains de vapeur, où se confondent le bleu des vagues et celui du ciel; voiles rouges ou blanches, jetées là-dessus en ailes uniques et déployées, fines silhouettes de steamers avec un peu de fumée à l'arrière comme un adieu, et sur des plages aperçues au détour, des pêcheurs, pas plus gros que des merles de roche, dans leur barque amarrée, qui semble un nid. Puis la route s'abaisse, suit une pente rapide, tout le long de rochers, de promontoires presque à pic. Le vent frais des vagues arrive là, se mêle aux mille grelots de l'attelage, tandis qu'à droite, sur le flanc de la montagne, les pins s'étagent, les chênes verts, aux capricieuses racines, sortant du sol aride, et des oliviers en culture sur leurs terrasses, jusqu'à un large ravin blanc et caillouteux, bordé de verdures qui rappellent le passage des eaux, un torrent desséché que remontent des mulets chargés, le sabot solide parmi les pierres en galets où se penche une laveuse près d'une mare microscopique, quelques gouttes restées de la grande inondation d'hiver. De temps en temps, on traverse la rue d'un village ou plutôt d'une petite ville rouillée par trop de soleil, d'une ancienneté historique, les maisons étroitement serrées et rejointes par des arcades sombres, un lacis de ruelles voûtées, qui grimpent à pic avec des échappées de jour supérieur, des ouvertures de mines laissant apercevoir des nichées d'enfants frisés en auréole, des corbeilles de fruits éclatants, une femme descendant le pavé raboteux, sa cruche sur la tête ou la quenouille au bras. Puis, à un coin de rue, le papillotement bleu des vagues, et l'immensité retrouvée…
Mais, à mesure que la journée s'avançait, le soleil, montant dans le ciel, éparpillait sur la mer, sortie de ses brumes, lourde, stupéfaite, immobile avec des transparences de quartz, des milliers de rayons tombant dans l'eau, comme des piqûres de flèches, une réverbération éblouissante, doublée par la blancheur des roches et du sol, par un véritable sirocco d'Afrique qui soulevait la poussière en spirale sur le passage de la voiture. On arrivait aux sites les plus chauds, les plus abrités de la Corniche, véritable température exotique, plantant en pleine terre les dattiers, les cactus, l'aloès et ses hauts candélabres. En voyant ces troncs élancés, cette végétation fantastique, découper l'air chauffé à blanc, en sentant la poussière aveuglante craquer sous les roues comme une neige, de Géry, les yeux à demi-clos, halluciné par ce midi de plomb, croyait faire encore une fois cette fatigante route de Tunis au Bardo, tant parcourue dans un singulier pêle-mêle de carrosses levantins, à livrées éclatantes, de meahris au long cou, à la babine pendante, de mulets caparaçonnés, de bourriquets, d'Arabes en guenilles, de nègres à moitié nus, de fonctionnaires en grand costume, avec leur escorte d'honneur. Allait-il donc retrouver là-bas, où la route côtoie des jardins de palmiers, l'architecture bizarre et colossale du palais du bey, ses grillages de fenêtres aux mailles serrées, ses portes de marbre, ses moucharabies en bois découpé, peints de couleurs vives?… Ce n'était pas le Bardo, mais le joli pays de Bordighera, divisé comme tous ceux du littoral en deux parties, laMarines'étalant en rivage, et la ville haute, rejointes toutes deux par une forêt de palmes immobiles, élancées de tige et la cime retombante, véritables fusées de verdure, rayant le bleu de leurs mille fentes régulières.
La chaleur insoutenable, les chevaux à bout de forces, contraignirent le voyageur à s'arrêter pour une couple d'heures dans un de ces grands hôtels qui bordent la route et mettent dès novembre, dans ce petit bourg merveilleusement abrité, la vie luxueuse, l'animation cosmopolite d'une aristocratique station hivernale. Mais, à cette époque de l'année, il n'y avait à laMarinede Bordighera que des pêcheurs invisibles à cette heure. Les villas, les hôtels semblaient morts, tous leurs stores et leurs jalousies étendus. On fit traverser à l'arrivant de longs couloirs frais et silencieux, jusqu'à un grand salon tourné au nord qui devait faire partie d'un de ces appartements complets qu'on loue pour la saison et dont les portes légères communiquent avec d'autres chambres. Des rideaux blancs, un tapis, ce demi-confortable exigé par les Anglais, même en voyage, et en face des fenêtres que l'hôtelier ouvrit toutes grandes pour amorcer ce passant, l'engager à une halte plus sérieuse, la vue splendide de la montagne. Un calme étonnant régnait dans cette grande auberge déserte, sans maître d'hôtel, ni cuisiniers, ni chasseurs,—tout le service n'arrivant qu'aux premiers froids,—et livrée pour les soins domestiques à un gâte-sauce du pays, expert auxstoffato, auxrisotto, et à deux valets d'écurie mettant pour l'heure des repas l'habit, la cravate blanche et les escarpins de l'office. Heureusement de Géry ne devait rester là que le temps de respirer une heure ou deux, d'enlever de ses yeux cette réverbération d'argent mat, de sa tête alourdie le casque à jugulaire douloureuse que le soleil y avait mis.
Du divan où il s'étendit, le paysage admirable, terrasses d'oliviers légers et frissonnants, bois d'orangers plus sombres aux feuilles mouillées de luisants mobiles, semblait descendre jusqu'à sa fenêtre par étages de verdures diverses où des villas dispersées éclataient en blancheur, parmi lesquelles celle de Maurice Trott, le banquier, reconnaissable aux riches caprices de son architecture et à la hauteur de ses palmiers. L'habitation du Levantin, dont les jardins venaient jusque sous les croisées de l'hôtel, abritait depuis quelques mois une célébrité artistique, le sculpteur Bréhat, qui se mourait de la poitrine et devait à cette hospitalité princière un prolongement d'existence. Ce voisinage d'un agonisant célèbre, dont l'hôtelier était très fier, et qu'il aurait mis volontiers sur sa note, ce nom de Bréhat que de Géry avait entendu si souvent prononcer avec admiration dans l'atelier de Félicia Ruys, ramenèrent sa pensée vers le beau visage aux lignes pures entrevu pour la dernière fois au Bois de Boulogne, penché sur l'épaule de Mora. Qu'était-elle devenue, la malheureuse fille, quand cet appui lui avait manqué? Cette leçon lui servirait-elle dans l'avenir? Et par une étrange coïncidence, pendant qu'il songeait ainsi à Félicia, en face de lui, sur les pentes du jardin voisin, un grand lévrier blanc traversait en gambadant une allée d'arbres verts. On eût dit tout à fait Kadour; mêmes poils ras, même gueule rose, féroce et fine. Paul, devant sa fenêtre ouverte, fut asssailli en un moment par toutes sortes de visions tristes ou charmantes. Peut-être, la nature splendide qu'il avait sous les yeux, cette haute montagne où courait une ombre bleue attardée dans tous les plis du terrain aidait-elle au vagabondage de sa pensée. Sous les orangers, les citronniers, alignés pour la culture, chargés de fruits d'or, s'étendaient d'immenses champs de violettes, en plants réguliers et serrés, traversés de petits canaux d'irrigation, dont la pierre blanche coupait les verdures exubérantes.
Une odeur exquise montait, de violettes pétries dans du soleil, chaude essence de boudoir, énervante, affaiblissante, qui évoquait pour de Géry des visions féminines, Aline, Félicia, glissant à travers la féerie du paysage, dans cette atmosphère bleutée, ce jour élyséen qu'on eût dit le parfum devenu visible de tant de fleurs épanouies… Un bruit de portes lui fit rouvrir les yeux… Quelqu'un venait d'entrer dans la pièce à côté. Il entendit le frôlement d'une robe sur la mince cloison, un feuillet retourné dans un livre qu'on devait lire sans grand intérêt; car un long soupir modulé en bâillement le fit tressaillir. Dormait-il, rêvait-il encore? Ne venait-il pas d'entendre le cri du «chacal dans le désert,» si bien en harmonie avec la température brûlante et lourde du dehors… Non. Plus rien… Il s'endormit de nouveau; et cette fois, toutes les images confuses qui le poursuivaient se fixèrent en un rêve, un bien beau rêve…
Il faisait avec Aline son voyage de noces. Une mariée délicieuse. Prunelles claires, pleines d'amour et de foi, qui ne connaissaient que lui, ne regardaient que lui. Dans ce même salon d'hôtel, de l'autre côté du guéridon, la jolie fille était assise en blanc déshabillé du matin qui sentait bon la violette et les dentelles fines de la corbeille. Ils déjeunaient. Un de ces déjeuners de voyage de noces, servis au saut du lit en face de la mer bleue, du ciel limpide qui azurent le verre où l'on boit, les yeux que l'on regarde, l'avenir, la vie, l'espace clair. Oh! qu'il faisait beau, quelle lumière divine, rajeunissante, comme ils étaient bien!
Et tout à coup, en pleins baisers, en pleine ivresse, Aline devenait triste. Ses beaux yeux se voilaient de larmes. Elle lui disait: «Félicia est là… vous n'allez plus m'aimer…» Et lui riait: «Félicia, ici?… Quelle idée.—Si, si… Elle est là…» Tremblante, elle montrait la chambre voisine, d'où partaient pêle-mêle des aboiements enragés et la voix de Félicia: «Ici, Kadour… Ici, Kadour…» la voix basse, concentrée, furieuse de quelqu'un qui se cachait et se voit brusquement découvert.
Réveillé en sursaut, l'amoureux, désenchanté, se retrouva dans sa chambre déserte, devant un guéridon vide, son beau rêve envolé par la fenêtre sur le grand coteau qui la remplissait toute, et semblait se pencher vers elle. Mais on entendait bien réellement dans la pièce contiguë les aboiements d'un chien et des coups précipités ébranlant la porte…
—Ouvrez. C'est moi… c'est Jenkins.»
Paul se redressa sur son divan, stupéfait. Jenkins ici?… Comment cela?… A qui s'adressait-il?… Quelle voix allait lui répondre?… On ne répondit point… Un pas léger alla vers la porte, et le pêne grinça nerveusement.
«Enfin, je vous trouve, dit l'Irlandais en entrant…»
Et vraiment, s'il n'avait pris soin de s'annoncer lui-même, à travers la cloison Paul n'aurait jamais placé sur cet accent brutal, violent et rauque, le nom du docteur aux façons doucereuses…
«Enfin, je vous trouve après huit jours de recherches, de courses folles, de Gênes à Nice, de Nice à Gênes… Je savais que vous n'étiez pas partie, le yacht étant toujours en rade… Et j'allais inspecter toutes les auberges du littoral, quand je me suis souvenu de Bréhat… J'ai pensé que vous aviez voulu le voir en passant. J'en viens… C'est lui qui m'a dit que vous étiez ici.»
Mais à qui parlait-il? Quelle obstination singulière mettait-on à ne pas lui répondre? Enfin une belle voix morne que Paul connaissait bien fit vibrer à son tour l'air alourdi et sonore de la chaude après-midi.
«Eh bien! oui, Jenkins, me voilà… Qu'est-ce qu'il y a donc?»
A travers la muraille, Paul voyait la bouche dédaigneuse, abaissée, avec un pli de dégoût.
«Je viens vous empêcher de partir, de faire cette folie…
—Quelle folie? J'ai des travaux à Tunis… Il faut bien que j'y aille.
—Mais vous n'y songez pas, ma chère enfant…
—Oh! assez de paternité comme cela, Jenkins… On sait ce qui se cache là-dessous… Parlez-moi donc comme tout à l'heure… J'aime encore mieux chez vous le dogue que le chien couchant… J'en ai moins peur.
—Eh bien! je vous dis, moi, qu'il faut être folle pour s'en aller là-bas toute seule, jeune et belle comme vous êtes…
—Et ne suis-je pas toujours seule?… Vouliez-vous que j'emmèneConstance, à son âge?
—Et moi?
—Vous?…» Elle modula le mot sur un rire plein d'ironie… «EtParis?… Et vos clients?… Priver la société de son Cagliostro!…Jamais, par exemple.
—Je suis pourtant bien décidé à vous suivre partout où vous irez… fitJenkins résolument.»
Il y eut un instant de silence. Paul se demandait s'il était bien digne de lui d'écouter ce débat qu'il sentait gros de révélations terribles. Mais, en plus de la fatigue, une curiosité invincible le clouait à sa place… Il lui semblait que l'énigme attirante dont il avait été si longtemps intrigué et troublé, qui tenait encore à son esprit par le bout de son voile de mystère, allait enfin parler, se découvrir, montrer la femme douloureuse ou perverse que cachait l'artiste mondaine. Il restait donc immobile, retenant son souffle, n'ayant pas d'ailleurs besoin d'espionner; car les autres, se croyant seuls dans l'hôtel, laissaient monter leurs passions et leurs voix sans contrainte.
«En fin de compte, que voulez-vous de moi?…
—Je vous veux…
—Jenkins!
—Oui, oui, je sais bien; vous m'aviez défendu de prononcer jamais de telles paroles devant vous; mais d'autres que moi vous les ont dites, et de plus près encore…»
Deux pas nerveux la rapprochaient de l'apôtre, mettaient devant cette large face sensuelle le mépris haletant de sa réponse.
«Et quand cela serait, misérable! Si je n'ai su me garder contre le dégoût et l'ennui, si j'ai perdu ma fierté, est-ce à vous d'en parler seulement?… Comme si vous n'en étiez pas cause, comme si vous ne m'aviez pas à tout jamais fané, attristé la vie…»
Et trois mots brûlants et rapides firent passer devant Paul de Géry terrifié l'horrible scène de cet attentat enveloppé d'affectueuse tutelle, contre lequel l'esprit, la pensée, les rêves de la jeune fille avaient eu si longtemps à se débattre et qui lui avait laissé l'incurable tristesse des chagrins précoces, l'écoeurement de la vie à peine commencée, ce pli au coin de la lèvre comme la chute visible du sourire.
«Je vous aimais… Je vous aime… La passion emporte tout… réponditJenkins sourdement.
—Eh bien! aimez-moi donc, si cela vous amuse… Moi je vous hais non seulement pour le mal que vous m'avez fait, tout ce que vous avez tué en moi de croyances, de belles énergies, mais parce que vous me représentez ce qu'il y a de plus exécrable, de plus hideux sous le soleil, l'hypocrisie et le mensonge. Oui, dans cette mascarade mondaine, ce tas de faussetés, de grimaces, de conventions lâches et malpropres qui m'ont écoeurée au point que je me sauve, que je m'exile pour ne plus les voir, que je leur préférerais le bagne, l'égoût, le trottoir comme une fille, votre masque à vous, ô sublime Jenkins, est encore celui qui m'a le plus fait horreur. Vous avez compliqué notre hypocrisie française, toute en sourires et en politesse, de vos larges poignées de main à l'anglaise, de votre loyauté cordiale et démonstrative. Tous s'y sont laissé prendre. On dit «le bon Jenkins, le brave, l'honnête Jenkins.» Mais moi je vous connais, bonhomme, et malgré votre belle devise si effrontément arborée sur les enveloppes de vos lettres, sur votre cachet, vos boutons de manchettes, la coiffe de vos chapeaux, les panneaux de votre voiture, je vois toujours le fourbe que vous êtes et qui dépasse son déguisement de toutes parts.»
Sa voix sifflait entre ses dents serrées par une incroyable férocité d'expression; et Paul s'attendait à quelque furieuse révolte de Jenkins se redressant sous tant d'outrages. Mais non. Cette haine, ce mépris venant de la femme aimée devaient lui causer plus de douleur que de colère; car il répondit tout bas, sur un ton de douceur navrée:
«Oh! vous êtes cruelle… Si vous saviez le mal que vous me faites… Hypocrite, oui, c'est vrai; mais on ne naît pas comme cela… On le devient par force, devant les duretés de la vie. Quand on a le vent contre et qu'on veut avancer, on louvoie. J'ai louvoyé… Accusez mes débuts misérables, une entrée manquée dans l'existence, et convenez du moins qu'une chose en moi n'a jamais menti: ma passion!… Rien n'a pu la rebuter, ni vos dédains, ni vos injures, ni tout ce que je lis dans vos yeux qui, depuis tant d'années, ne m'ont pas souri une fois… C'est encore ma passion qui me donne la force, même après ce que je viens d'entendre, de vous dire pourquoi je suis ici… Écoutez. Vous m'avez déclaré un jour qu'il vous fallait un mari, quelqu'un qui veille sur vous pendant votre travail, qui relève de faction la pauvre Crenmitz excédée. Ce sont là vos propres paroles, qui me déchiraient alors parce que je n'étais pas libre. Maintenant tout est changé. Voulez-vous m'épouser, Félicia?
—Et votre femme? s'écria la jeune fille pendant que Paul s'adressait la même question.
—Ma femme est morte.
—Morte?… Madame Jenkins?… Est-ce vrai?
—Vous n'avez pas connu celle dont je parle. L'autre n'était pas ma femme. Quand je l'ai rencontrée, j'étais déjà marié en Irlande… Depuis des années… Un mariage horrible, contracté la corde au cou… Ma chère, à vingt-cinq ans, je me suis trouvé devant cette alternative; la prison pour dettes ou mademoiselle Strang, une vieille fille couperosée et goutteuse, la soeur d'un usurier qui m'avait avancé cinq cents livres pour payer mes études médicales… J'avais préféré la prison; mais des semaines et des mois vinrent à bout de mon courage, et j'épousai mademoiselle Strang qui m'apporta en dot… mon billet. Vous voyez ma vie entre ces deux monstres qui s'adoraient. Une femme jalouse, impotente. Le frère m'espionnant, me suivant partout. J'aurais pu fuir. Mais une chose me retenait… On disait l'usurier immensément riche. Je voulais toucher au moins le bénéfice de ma lâcheté… Ah! je vous dis tout, vous voyez… Du reste j'ai été bien puni, allez. Le vieux Strang est mort insolvable; il jouait, s'était ruiné, sans le dire… Alors j'ai mis les rhumatismes de ma femme dans une maison de santé et je suis venu en France… C'était une existence à recommencer, de la lutte et de la misère encore. Mais j'avais pour moi une expérience, la haine et le mépris des hommes, et la liberté reconquise, car je ne me doutais pas que l'horrible boulet de cette union maudite allait gêner encore ma marche, à distance… Heureusement, c'est fini, me voilà délivré…
—Oui, Jenkins, délivré… Mais pourquoi ne songez-vous pas à faire votre femme de la pauvre créature qui a partagé votre vie si longtemps, humble et dévouée comme nous l'avons tous vue?
—Oh! dit-il avec une explosion sincère, entre mes deux bagnes je crois que je préférais l'autre, où je pouvais être franchement indifférent ou haineux… Mais l'atroce comédie de l'amour conjugal, d'un bonheur sans lassitude, alors que depuis si longtemps je n'aimais que vous, je ne pensais qu'à vous… Il n'y a pas sur terre de pareil supplice… Si j'en juge par moi, la malheureuse a dû pousser à l'instant de la séparation un cri de soulagement et d'allégresse. C'est le seul adieu que j'en espérais…
—Mais qui vous forçait à tant de contrainte?
—Paris, la société, le monde… Mariés devant l'opinion, nous étions tenus par elle…
—Et maintenant, vous ne l'êtes donc plus?
—Maintenant quelque chose domine tout, c'est l'idée de vous perdre, de ne plus vous voir… Oh! quand j'ai appris votre fuite, quand j'ai vu cet écriteau sur votre porte: «A LOUER», j'ai senti que c'en était fait des poses et des grimaces, que je n'avais plus qu'à partir, à courir bien vite après mon bonheur que vous emportiez. Vous quittiez Paris, je l'ai quitté. On vendait tout chez vous; chez moi, on va tout vendre.
—Et elle?… reprit Félicia frémissante… Elle, la compagne irréprochable, l'honnête femme que personne n'a jamais soupçonnée, où ira-t-elle? que fera-t-elle?… Et c'est sa place que vous venez me proposer… Une place volée, dans quel enfer!… Eh bien! et cette devise, bon Jenkins, vertueux Jenkins, qu'est-ce que nous en faisons? Le bien sans espérance, mon vieux!…»
A ce rire cinglant comme un coup de cravache qui devait lui marquer la figure en rouge, le misérable répondit en haletant:
«Assez…, assez…, ne raillez pas ainsi… c'est trop horrible à la fin… Cela ne vous touche donc pas d'être aimée comme je vous aime en vous sacrifiant tout, fortune, honneur, considération? Voyons, regardez-moi… Si bien attaché que fût mon masque, je l'ai arraché pour vous, je l'ai arraché devant tous… Et maintenant, tenez! le voilà l'hypocrite…»
On entendit le bruit sourd de deux genoux sur le parquet. Et bégayant, éperdu d'amour, affaissé devant elle, il la suppliait de consentir à ce mariage, de lui donner le droit de la suivre partout, de la défendre: puis les mots lui manquaient, s'étouffaient dans un sanglot passionné, si profond, si déchirant qu'il aurait touché n'importe quel coeur, surtout devant la splendide nature impassible dans cette chaleur parfumée et amollissante… Mais Félicia ne s'attendrit pas, et toujours hautaine: «Finissons-en, Jenkins, dit-elle brusquement, ce que vous me demandez est impossible… Nous n'avons rien à nous cacher; et après vos confidences de tout à l'heure, je veux vous en faire une qui coûte à mon orgueil, mais dont votre acharnement me paraît digne… J'étais la maîtresse de Mora.»
Paul n'ignorait pas cela. Et pourtant c'était si triste cette belle voix pure chargée d'un tel aveu, au milieu de cet air enivrant de bleu et d'arômes, qu'il en eut un grand serrement de coeur et dans la bouche ce goût de larmes que laisse un regret inavoué.
«Je le savais, reprit Jenkins d'une voix sourde… J'ai là les lettres que vous lui écriviez…
—Mes lettres?
—Oh! je vous les rends, tenez. Je les sais par coeur, à force de les lire et de les relire… C'est ça qui fait mal, quand on aime… Mais j'ai bien subi d'autres tortures. Quand je pense que c'est moi…» Il s'arrêta. Il étouffait… «Moi qui devais fournir le combustible à vos flammes, réchauffer cet amant de glace, vous l'envoyer ardent et rajeuni… Ah! il en a dévoré des perles, celui-là… J'avais beau dire non, il en voulait toujours… A la fin la fureur m'a pris… Tu veux brûler, misérable, eh bien! brûle.
* * * * *
Paul se leva épouvanté. Allait-il donc devenir le confident d'un crime?
Mais la honte ne lui fut pas infligée d'en entendre davantage.
Un coup violent, frappé chez lui, cette fois, vint l'avertir que le calesino était prêt.
«Eh! signor Francese…»
Dans la pièce à côté le silence se fit, puis un chuchotement, il y avait quelqu'un, là, tout près d'eux… qui les écoutait… Paul de Géry descendit précitamment. Il lui tardait d'être hors de cette chambre d'hôtel, d'échapper à l'obsession de tant d'infamies dévoilées.
Comme la chaise de poste s'ébranlait, entre ces rideaux blancs communs qui flottent à toutes les fenêtres dans le Midi, il aperçut une figure pâlie avec des cheveux de déesse et de grands yeux brûlants qui guettaient. Mais un regard au portrait d'Aline chassait vite cette vision troublante, et pour jamais guéri de son ancien amour, il voyagea jusqu'au soir à travers un paysage féerique avec la jolie mariée du déjeuner, qui emportait dans les plis de sa modeste robe, de son mantelet de jeune fille, toutes les violettes de Bordighera.
«En scène pour le premier acte!»
Ce cri du régisseur debout, les mains en porte-voix, au bas de l'escalier des artistes, s'engouffre dans sa haute cage, monte, roule, se perd au fond des couloirs pleins d'un bruit de portes battantes, de pas précipités, d'appels désespérés au coiffeur, aux habilleuses, tandis qu'apparaissent successivement aux paliers des différents étages, lents et majestueux, la tête immobile, de peur de déranger le moindre détail de leur accoutrement, tous les personnages du premier acte deRévolte, costumes de bal élégants et modernes, avec des craquements de souliers neufs, le frôlement soyeux des traînes, le cliquetis des bracelets riches remontés par le gant qu'on boutonne. Tout ce monde-là paraît ému, nerveux, pâle sous le fard, et dans les satins savamment préparés des épaules arrosées de céruse, des frissons passent en moires d'ombres. On parle peu, la bouche sèche. Les plus rassurés en affectant de sourire ont dans les yeux, dans la voix, l'hésitation de la pensée absente, cette appréhension de la bataille aux feux de la rampe, qui reste un des attraits les plus puissants du métier de comédien, son piquant, son renouveau.
Sur la scène encombrée d'un va-et-vient de machinistes, de garçons d'accessoires se hâtant, se bousculant dans le jour doux, neigeux, tombé des frises, qui fera place tout à l'heure, quand le rideau se lèvera, à la lumière éclatante de la salle. Cardailhac, en habit noir et cravate blanche, le chapeau casseur sur l'oreille, jette un dernier coup d'oeil à l'installation des décors, presse les ouvriers, complimente l'ingénue en toilette, rayonnant, fredonnant, superbe. On ne se douterait jamais à le voir des terribles préoccupations qui l'enfièvrent. Entraîné lui aussi dans la débâcle du Nabab, où s'est engloutie sa commandite, il joue son va-tout sur la pièce de ce soir, contraint—si elle ne réussit pas—à laisser impayés ces décors merveilleux, ces étoffes à cent francs le mètre. C'est une quatrième faillite qui l'attend. Mais, bah! notre directeur a confiance. Le succès, comme tous les monstres mangeurs d'hommes, aime la jeunesse; et cet auteur inconnu, tout neuf sur une affiche, flatte les superstitions du joueur.
André Maranne n'est pas aussi rassuré. A mesure que la représentation approche, il perd la foi dans son oeuvre, atterré par la vue de la salle qu'il regarde au trou du rideau comme au verre étroit d'un stéréoscope.
Une salle splendide, remplie jusqu'au cintre, malgré le printemps avancé et le goût mondain pour la villégiature précoce; une salle que Cardailhac, ennemi déclaré de la nature et de la campagne, s'efforçant toujours de retenir les Parisiens le plus tard possible dans Paris, est parvenu à combler, à faire aussi brillante qu'en plein hiver. Quinze cents têtes fourmillant sous le lustre, droites, penchées, détournées, interrogeantes, d'une grande vie d'ombres et de reflets, les unes massées aux coins obscurs du bas pourtour, les autres éclairées vivement, les portes des loges ouvertes, par la réverbération des murs blancs du couloir; public des premières toujours le même, ce brigand de tout Paris qui va partout, emportant d'assaut ces places enviées, quand une faveur, une fonction quelconque ne les lui donne pas.
A l'orchestre, les gilets à coeur, les clubs, crânes luisants, larges raies dans des cheveux rares, gants clairs, grosses lorgnettes braquées. Aux galeries, mêlées de mondes et de toilettes, tous les noms connus de ces sortes de solennités, et la promiscuité gênante qui place le sourire contenu et chaste de l'honnête femme à côté des yeux brûlants de kohl, de la bouche en traits de vermillon des autres. Chapeaux blancs, chapeaux roses, diamants et maquillage. Au-dessus, les loges présentent la même confusion: des actrices et des filles, des ministres, des ambassadeurs, des auteurs fameux, des critiques, ceux-ci l'air grave, les sourcils froncés, jetés de travers sur leur fauteuil avec la morgue impassible de juges que rien ne peut corrompre. Les avant-scènes tranchent en lumière, en splendeur sur l'ensemble, occupées par des célébrités de la haute banque, les femmes décolletées et bras nus, ruisselantes de pierreries comme la reine de Saba dans sa visite au roi des Juifs. A gauche seulement une de ces grandes loges, complètement vide, attire l'attention par sa décoration bizarre, éclairée au fond d'une lanterne mauresque. Sur toute l'assemblée une poussière impalpable et flottante, le papillotement du gaz, son odeur mêlée à tous les plaisirs parisiens, ses susurrements aigus et courts comme une respiration phthisique, accompagnant le jeu des éventails déployés. Puis l'ennui, un ennui morne, l'ennui des mêmes visages toujours regardés aux mêmes places, avec leurs défauts ou leurs poses, cette uniformité des réunions mondaines qui finit par installer dans Paris chaque hiver une province dénigrante, papotière et restreinte plus que la province elle-même.
Maranne observait cette maussaderie, cette lassitude du public, et songeant à ce que la réussite de son drame pouvait changer dans sa modeste vie toute en espoir, se demandait, plein d'angoisse, comment faire pour approcher sa pensée de ces milliers d'êtres, les arracher à leurs préoccupations d'attitude, établir dans cette foule un courant unique qui lui ramènerait ces regards distraits, ces intelligences à tous les degrés du clavier, si difficiles à mettre à l'unisson. Instinctivement il cherchait des visages amis, une loge de face remplie par la famille Joyeuse: Élise et les fillettes assises sur le devant, au second plan Aline et le père, groupe adorable, familial, comme un bouquet trempé de rosée dans un étalage de fleurs fausses. Et tandis que tout Paris dédaigneux demandait:—Qu'est-ce que c'est que ces gens-là? le poète remettait son sort entre ces petites mains de fées, gantées de frais pour la circonstance et qui donneraient hardiment tout à l'heure le signal des applaudissements.
Place au théâtre!… Maranne n'a que le temps de se jeter dans la coulisse; et tout à coup il entend, loin, bien loin, les premières paroles de sa pièce qui montent, volée d'oiseaux craintifs, dans le silence et l'immensité de la salle. Moment terrible. Où aller? Que devenir? Rester là collé contre un portant, l'oreille tendue, le coeur serré; encourager les acteurs quand il aurait tant besoin d'encouragements lui-même? Il préfère encore regarder le danger en face; et, par la petite porte communiquant avec le couloir des loges, il se glisse jusqu'à une baignoire qu'il se fait ouvrir doucement. «Chut!… C'est moi…» Quelqu'un est assis dans l'ombre, une femme que tout Paris connaît, celle-là, et qui se cache. André se met auprès d'elle, et serrés l'un contre l'autre, invisibles à tous, la mère et le fils assistent en tremblant à la représentation.
Ce fut d'abord une stupeur dans le public. Ce théâtre des Nouveautés, situé au plein coeur du boulevard, où son perron s'étale tout en lumière, entre les grands restaurants, les cercles chics; ce théâtre, où l'on venait en partie carrée, au sortir d'un dîner fin, entendre, jusqu'à l'heure du souper, un acte ou deux de quelque chose de raide, était devenu dans les mains de son spirituel directeur le plus couru de tous les spectacles parisiens, sans genre bien précis et les abordant tous, depuis l'opérette-féerie qui déshabille les femmes, jusqu'au grand drame moderne qui décollète nos moeurs. Cardailhac tenait surtout à justifier son titre de «directeur des Nouveautés» et, depuis que les millions du Nabab soutenaient l'entreprise, s'attachait à faire aux boulevardiers les surprises les plus éblouissantes. Celle de ce soir les surpassait toutes: la pièce était en vers—et honnête.
Une pièce honnête!
Le vieux singe avait compris que le moment était venu de tenter ce coup-là, et il le tentait. Après l'étonnement des premières minutes, quelques exclamations attristées çà et là dans les loges: «Tiens! c'est en vers…,» la salle commença à subir le charme de cette oeuvre fortifiante et saine, comme si l'on eût secoué sur elle, dans son atmosphère raréfiée, quelque essence fraîche et piquante à respirer, un élixir de vie parfumé au thym des collines.
«Ah! c'est bon… ça repose…»
C'était le cri général, un frémissement d'aise, une pâmoison de bien-être accompagnant chaque vers. Ça le reposait, ce gros Hemerlingue, soufflant dans son avant-scène du rez-de-chaussée comme dans une auge de satin cerise. Ça la reposait, la grande Suzanne Bloch, coiffée à l'antique avec des frisons dépassant un diadème d'or; et près d'elle, Amy Férat, toute en blanc comme une mariée, des brins d'oranger dans ses cheveux à la chien, ça la reposait bien aussi, allez!
Il y avait là une foule de créatures, quelques-unes très grasses, d'une graisse malpropre ramassée dans tous les sérails, trois mentons et l'air bête; d'autres absolument vertes malgré le fard, comme si on les eût trempées dans un bain de cet arséniate de cuivre que le commerce appelle du «vert de Paris,» tellement ridées, fanées, qu'elles se dissimulaient au fond de leurs loges, ne laissant voir qu'un bout de bras blanc, une épaule encore ronde qui dépassait. Puis des gandins avachis, échinés, ceux qu'on nommait alors des petits crevés, la nuque tendue, les lèvres pendantes, incapables de se tenir debout ou d'articuler un mot en entier. Et tous ces gens s'exclamaient ensemble: «C'est bon… ça repose…» Le beau Moëssard le murmurait comme un fredon sous sa petite moustache blonde, tandis que sa reine en première loge de face le traduisait dans la barbarie de sa langue étrangère. Positivement, ça les reposait. Ils ne disaient pas de quoi, par exemple, de quelle besogne écoeurante, de quelle tâche forcée d'oisifs et d'inutiles.
Tous ces murmures bienveillants, unis, confondus, commençaient à donner à la salle sa physionomie des grands soirs. Le succès courait dans l'air, les figures se rassérénaient, les femmes semblaient embellies par des reflets d'enthousiasme, des regards excitants comme des bravos. André, près de sa mère, frissonnait d'un plaisir inconnu, de cette joie orgueilleuse qu'on ressent à remuer les foules, fût-ce même comme un chanteur de cour faubourienne, avec un refrain patriotique et deux notes émues dans la voix. Soudain les chuchotements redoublèrent, se changèrent en tumulte. On ricanait, on s'agitait. Que se passait-il? Quelque accident en scène? André, se penchant épouvanté vers ses acteurs aussi étonnés que lui-même, vit toutes les lorgnettes braquées sur la grande avant-scène vide jusqu'alors et où quelqu'un venait d'entrer, de s'asseoir, les deux coudes sur le rebord de velours, la lorgnette tirée du fourreau, installé dans une solitude sinistre.
En dix jours le Nabab avait vieilli de vingt ans. Ces violentes natures méridionales, si elles sont riches en élans, en jets de flammes irrésistibles, s'affaissent aussi plus complètement que les autres. Depuis son invalidation, le malheureux s'était enfermé dans sa chambre, les rideaux tirés, ne voulant plus même voir le jour ni dépasser le seuil au delà duquel la vie l'attendait, les engagements pris, les promesses faites, un fouillis de protêts et d'assignations. La Levantine, partie aux eaux en compagnie de son masseur et de ses négresses, absolument indifférente à la ruine de la maison; Bompain—l'homme au fez—tout effaré au milieu des demandes d'argent, ne sachant comment aborder l'infortuné patron toujours couché, le visage au mur sitôt qu'on lui parlait d'affaires; la vieille mère était restée seule pour faire tête au désastre, avec ses connaissances bornées et droites de veuve de village qui sait ce que c'est qu'un papier timbré, une signature, et tient l'honneur pour le plus grand bien de ce monde. Sa coiffe jaune apparaissait à tous les étages de l'hôtel, révisant les notes, réformant le service, ne craignant ni les cris ni les humiliations. A toute heure du jour, on voyait la bonne femme arpenter la place Vendôme à grands pas, gesticulant, se parlant à elle-même, disant tout haut: «Tè! je vais chez l'huissier.» Et jamais elle ne consultait son fils que lorsque c'était indispensable, d'un mot discret et bref, en évitant même de le regarder. Pour tirer Jansoulet de sa torpeur, il avait fallu une dépêche de Géry, datée de Marseille, annonçant qu'il arriverait avec dix millions. Dix millions, c'est-à-dire la faillite évitée, la possibilité de se relever, de recommencer la vie. Et voilà notre Méridional rebondissant du fond de sa chute, ivre de joie et plein d'espoir. Il fit ouvrir ses fenêtres, apporter des journaux. Quelle magnifique occasion que cette première deRévoltepour se montrer aux Parisiens qui le croyaient sombré, rentrer dans le grand tourbillon par la porte battante de sa loge des Nouveautés! La mère, qu'un instinct avertissait, insista bien un peu pour le retenir. Paris maintenant l'épouvantait. Elle aurait voulu emmener son enfant dans quelque coin ignoré du Midi, le soigner avec l'aîné, tous deux malades de la grande ville. Mais il était le maître. Impossible de résister à cette volonté d'homme gâté par la richesse. Elle l'assista pour sa toilette, «le fit beau,» ainsi qu'elle disait en riant, et le regarda partir non sans une certaine fierté, superbe, ressuscité, ayant à peu près surmonté le terrible affaissement des derniers jours…
En arrivant au théâtre, Jansoulet s'aperçut vite de la rumeur que causait sa présence dans la salle. Habitué à ces ovations curieuses, il y répondait d'ordinaire sans le moindre embarras, de tout son large et bon sourire; mais cette fois la manifestation était malveillante, presque indignée.
«Comment!… c'est lui?…
—Le voilà.
—Quelle impudence!»
Cela montait de l'orchestre avec bien d'autres exclamations confuses. L'ombre et la retraite où il s'était réfugié depuis quelques jours l'avaient laissé ignorant de l'exaspération publique à son égard, des homélies, des dithyrambes répandus dans les journaux à propos de sa fortune corruptrice, articles à effet, phraséologie hypocrite à l'aide desquels l'opinion se venge de temps en temps sur les innocents de toutes ses concessions aux coupables. Ce fut une effroyable déconvenue, qui lui causa d'abord plus de peine que de colère. Très ému, il cachait son trouble derrière sa lorgnette, s'attachant aux moindres détails de la scène, posé de trois quarts, mais ne pouvant échapper à l'observation scandaleuse dont il était victime et qui faisait bourdonner ses oreilles, ses tempes battre, les verres embués de sa lorgnette s'emplir des cercles multicolores où tournoie le premier égarement des congestions sanguines.
Le rideau baissé, l'acte fini, il restait dans cette attitude de gêne, d'immobilité; mais les chuchotements plus distincts, que ne retenait plus le dialogue scénique, l'acharnement de certains curieux changeant de place pour mieux le voir, le contraignaient à sortir de sa loge, à se précipiter dans les couloirs comme un fauve, échappé de l'arène à travers le cirque. Sous le plafond bas, dans l'étroit passage circulaire des corridors de théâtre, il tombait au milieu d'une foule compacte de gandins, de journalistes, de femmes en chapeau, en taille, riant par métier, renversant leur rire bête, le dos appuyé au mur. Des loges ouvertes et qui essayaient de respirer sur cette baie grouillante et bruyante sortaient des fragments de conversations, mêlées, à propos rompus:
«Une pièce délicieuse… C'est frais… C'est honnête…
—Ce Nabab!… Quelle effronterie!…
—Oui, vraiment, ça repose… On se sent meilleur…
—Comment ne l'a-t-on pas encore arrêté?…
—Un tout jeune homme, paraît-il… C'est sa première pièce.
—Bois-l'Héry à Mazas! Ce n'est pas possible… Voici la marquise en face de nous, aux premières galeries, avec un chapeau neuf…
—Qu'est-ce que ça prouve?… Elle fait son métier de lanceuse… Il est très joli, ce chapeau… aux couleurs du cheval de Desgranges.
—Et Jenkins? que devient Jenkins?
—A Tunis avec Félicia… Le vieux Brahim les a vus tous les deux… Il paraît que le bey se met décidément aux perles.
—Bigre!…»
Plus loin, des voix douces murmuraient:
«Vas-y, père, vas-y donc… Vois comme il est seul ce pauvre homme.
—Mais, mes enfants, je ne le connais pas.
—Eh bien! rien qu'un salut… Quelque chose qui lui prouve qu'il n'est pas complètement abandonné…»
Aussitôt un petit vieux monsieur, très rouge, en cravate blanche, s'élançait au-devant du Nabab et lui donnait un grand coup de chapeau respectueux. Avec quelle reconnaissance, quel sourire d'empressement aimable ce salut unique fut rendu, ce salut d'un homme que Jansoulet ne connaissait pas, qu'il n'avait jamais vu, et qui pesait pourtant d'un grand poids sur sa destinée; car sans le père Joyeuse, le président du conseil de laTerritorialeaurait eu probablement le sort du marquis de Bois-l'Héry. C'est ainsi que, dans l'enchevêtrement de la société moderne, ce grand tissage d'intérêts, d'ambitions, de services acceptés et rendus, tous les mondes communiquent entre eux, mystérieusement unis par les dessous, des plus hautes existences aux plus humbles; voilà ce qui explique le bariolage, la complication de cette étude de moeurs, l'assemblage des fils épars dont l'écrivain soucieux de vérité est forcé de faire le fond de son drame.
Les regards jetés en l'air dans le vague, la démarche qui s'écarte sans but, le chapeau remis sur la tête brusquement jusqu'aux yeux, en dix minutes le Nabab subit toutes les manifestations de ce terrible ostracisme du monde parisien où il n'avait ni parenté ni sérieuses attaches, et dont le mépris l'isolait plus sûrement que le respect n'isole un souverain en visite. D'embarras, de honte, il chancelait. Quelqu'un dit très haut: «Il a bu…» et tout ce que le pauvre homme put faire, ce fut de rentrer s'enfermer dans le salon de sa loge. D'ordinaire ce petitretiros'emplissait pendant les entr'actes de gens de bourse, de journalistes. On riait, on fumait en menant grand vacarme; le directeur venait saluer son commanditaire. Ce soir-là, personne. Et l'abstention de Cardailhac, ce flaireur de succès, donnait bien à Jansoulet la mesure de sa disgrâce.
—Que leur ai-je donc fait? Pourquoi Paris ne veut-il plus de moi?
Il s'interrogeait ainsi dans une solitude qu'accentuaient les bruits environnants, les clefs brusques aux portes des loges, les mille exclamations d'une foule amusée. Puis subitement la fraîcheur du luxe qui l'entourait, la lanterne mauresque découpée en ombres bizarres sur les soies brillantes du divan et des murs lui remettaient en mémoire la date de son arrivée… Six mois!… Seulement six mois, qu'il était à Paris!… Tout flambé, tout dévoré en six mois!… Il s'absorba dans une sorte de torpeur, d'où le tirèrent des applaudissements, des bravos enthousiastes. C'était décidément un grand succès, cette pièce deRévolte. On arrivait maintenant aux passages de force, de satire; et les tirades virulentes, un peu emphatiques mais qu'enlevait un souffle de jeunesse et de sincérité, faisaient vibrer tous les coeurs, après les effusions idylliques du début. Jansoulet à son tour voulut entendre, voulut voir. Ce théâtre lui appartenait, après tout. Sa place dans cette avant-scène lui coûtait plus d'un million; c'était bien le moins qu'il l'occupât.