«Que le feu de Dieu les brûle les beys et puis les beys!»
Enfin il arriva le jour, ce jour fameux dont on parle encore aujourd'hui dans tout le pays de là-bas. Oh! vers trois heures de l'après-midi, après un déjeuner somptueux présidé cette fois par la vieille mère avec une cambrésine neuve à sa coiffe, et où s'étaient assis, à côté de célébrités parisiennes, des préfets, des députés, tous en tenue, l'épée au flanc, des maires en écharpes, de bons curés rasés de frais, lorsque Jansoulet, en habit noir et cravate blanche, entouré de ses convives, sortit sur le perron et qu'il vit dans ce cadre splendide de nature pompeuse, au milieu des drapeaux, des arcs, des trophées, ce fourmillement de têtes, ce flamboiement de costumes s'étageant sur les pentes, au tournant des allées; ici, groupées en corbeilles sur une pelouse, les plus jolies filles d'Arles, dont les petites têtes mates sortaient délicatement des fichus de dentelles; au-dessous, la farandole de Barbantane, ses huit tambourins en queue, prête à partir, les mains enlacées, rubans au vent, chapeau sur l'oreille, laraillolerouge autour des reins; plus bas, dans la succession des terrasses, les orphéons alignés tout noirs sous leurs casquettes éclatantes, le porte-bannière en avant, grave, convaincu, les dents serrées, tenant haut sa hampe ouvragée; plus bas encore, sur un vaste rond-point transformé en cirque de combat, des taureaux noirs entravés et les gauchos camarguais sur leurs petits chevaux à longue crinière blanche, les houzeaux par-dessus les genoux, au poing le trident levé; après, encore des drapeaux, des casques, des baïonnettes, comme cela jusqu'à l'arc triomphal de l'entrée; puis, à perte de vue, de l'autre côté du Rhône, sur lequel deux compagnies du train venaient de jeter un pont de bateaux pour arriver de la gare en droite ligne à Saint-Romans, une foule immense, des villages entiers dévalant par toutes les côtes, s'entassant sur la route de Giffas dans une montée de cris et de poussière, assis au bord des fossés, grimpés sur les ormes, empilés sur les charrettes, formidable haie vivante du cortège; par là-dessus un large soleil blanc épandu dont un vent capricieux envoyait les flèches dans toutes les directions, au cuivre d'un tambourin, à la pointe d'un trident, à la frange d'une bannière, et le grand Rhône fougueux et libre emportant à la mer le tableau mouvant de cette fête royale. En face de ces merveilles, ou tout l'or de ses coffres resplendissait, le Nabab eut un mouvement d'admiration et d'orgueil.
«C'est beau…» dit-il en pâlissant, et derrière lui sa mère, pâle, elle aussi, mais d'une indicible épouvante, murmura:
«C'est trop beau pour un homme… On dirait que c'est Dieu qui vient.»
Le sentiment de la vieille paysanne catholique était bien celui qu'éprouvait vaguement tout ce peuple amassé sur les routes comme pour le passage d'une Fête-Dieu gigantesque, et à qui ce prince d'Orient venant voir un enfant du pays rappelait des légendes de rois Mages, l'arrivée de Gaspard le Maure apportant au fils du charpentier la myrrhe et la couronne en tiare.
Au milieu des félicitations émues dont Jansoulet était entouré, Cardailhac, triomphant et suant, qu'on n'avait pas vu depuis le matin, apparut tout à coup:
«Quand je vous disais qu'il y avait de quoi faire!… Hein?… Est-ce chic?… En voilà une figuration… Je crois que nos Parisiens payeraient cher pour assister à une première comme celle-là.»
Et baissant la voix à cause de la mère qui était tout près:
«Vous avez vu nos Arlésiennes?… Non, regardez-les mieux… la première, celle qui est en avant pour offrir le bouquet.
—Mais c'est Amy Férat.
—Parbleu! vous sentez bien, mon cher, que si le bey jette son mouchoir dans ce tas de belles filles, il faut qu'il y en ait une au moins pour le ramasser… Elles n'y comprendraient rien, ces innocentes?… Oh! j'ai pensé à tout, vous verrez… C'est monté, réglé comme à la scène. Côté ferme, côté jardin.»
Ici, pour donner une idée de son organisation parfaite, le directeur leva sa canne; aussitôt son geste répété courut du haut en bas du parc, faisant éclater à la fois tous les orphéons, toutes les fanfares, tous les tambourins unis dans le rhythme majestueux du chant populaire méridional:Grand Soleil de la Provence. Les voix, les cuivres montaient dans la lumière, gonflant les oriflammes, agitant la farandole qui commençait à onduler, à battre ses premiers entrechats sur place, tandis qu'à l'autre bord du fleuve une rumeur courait comme une brise, sans doute la crainte que le bey fût arrivé subitement d'un autre côté. Nouveau geste du directeur, et l'immense orchestre s'apaisa, plus lentement cette fois, avec des retards, des fusées de notes égarées dans le feuillage; mais on ne pouvait exiger davantage d'une figuration de trois mille personnes.
A ce moment les voitures s'avançaient, les carrosses de gala qui avaient servi aux fêtes de l'ancien bey, deux grands chars rose et or à la mode de Tunis, que la mère Jansoulet avait soignés comme des reliques et qui portaient de la remise avec leurs panneaux peints, leurs tentures et leurs crépines d'or, aussi brillants, aussi neufs qu'au premier jour. Là encore l'ingéniosité de Cardailhac s'était exercée librement, attelant aux guides blanches au lieu des chevaux un peu lourds pour ces fragilités d'aspect et de peintures, huit mules coiffées de noeds, de pompons, de sonnailles d'argent et caparaçonnées de la tête aux pieds de ces merveilleuses sparteries dont la Provence semble avoir emprunté aux Maures et perfectionné l'art délicat. Si le bey n'était pas content, alors!
Le Nabab, Monpavon, le préfet, un des généraux montèrent pour l'aller dans le premier carrosse, les autres prirent place dans le second, dans des voitures à la suite. Les cures, les maires, tout enflammés de la bombance, coururent se mettre à la tête des orphéons de leur paroisse qui devaient aller au devant du cortège; et tout s'ébranla sur la route de Giffas.
Il faisait un temps superbe, mais chaud et lourd, en avance du trois mois sur la saison, comme il arrive souvent en ce pays impétueux où tout se hâte, où tout arrive avant l'heure. Quoiqu'il n'y eût pas un orage visible, l'immobilité de l'atmosphère, où le vent venait de tomber subitement comme une voile qu'on abat, l'espace ébloui, chauffé à blanc, une solennité silencieuse, planant sur la nature, tout annonçait un orage en train de se former dans quelque coin de l'horizon. L'immense torpeur des choses gagnait peu à peu les êtres. On n'entendait que les sonnailles des mulets allant d'un amble assez lent, la marche rhythmée et lourde sur la poussière craquante des bandes de chanteurs que Cardailhac disposait de distance en distance, et du temps à autre, dans la double haie grouillante qui bordait le chemin au loin déroulé, un appel, des voix d'enfants, le cri d'un revendeur d'eau fraîche, accompagnement obligé de toutes les fêtes du Midi en plein air.
«Ouvrez donc votre côté, général, on étouffe,» disait Monpavon, cramoisi, craignant pour sa peinture; et les glaces abaissées laissaient voir au bon populaire ces hauts fonctionnaires épongeant leurs faces augustes, congestionnées, angoissées par une même expression d'attente, attente du bey, de l'orage, attente de quelque chose enfin.
Encore un arc de triomphe. C'était Giffas et sa longue rue caillouteuse jonchée de palmes vertes, ses vieilles maisons sordides tapissées de fleurs et de tentures. En dehors de village, la gare, blanche et carrée, posée comme un dé au bord de la voie, vrai type de la petite gare de campagne perdue en pleines vignes, n'ayant jamais personne dans son unique salle, quelquefois une vieille à paquets, attendant dans un coin, venue trois heures d'avance.
En l'honneur du bey, la légère bâtisse avait été chamarrée de drapeaux, de trophées, ornée de tapis, de divans, et d'un splendide buffet dressé avec un en-cas et des sorbets tout prêts pour l'Altesse. Une fois là, le Nabab descendu de carrosse sentit se dissiper cette espèce de malaise inquiet que lui aussi, sans qu'il sût pourquoi, éprouvait depuis un moment. Préfets, généraux, députés, habits noirs et fracs brodés se tenaient sur le large trottoir intérieur, formant des groupes imposants, solennels, avec ces bouches en rond, ces balancés sur place, ces haut le-corps prudhommesques d'un fonctionnaire public qui se sent regardé. Et vous pensez si l'on s'écrasait le nez dehors contre les vitres pour voir toutes ces broderies hiérarchiques, le plastron de Monpavon qui s'élargissait, montait comme un soufflé d'oeufs à la neige, Cardailhac haletant, donnant ses derniers ordres, et la bonne face de Jansoulet, de leur Jansoulet, dont les yeux étincelants entre les joues bouffies et tannées semblaient deux gros clous d'or dans la gaufrure d'un cuir du Cordoue. Tout à coup des sonneries électriques. Le chef de gare tout flambant accourut sur la voie: «Messieurs, le train est signalé. Dans huit minutes, il sera ici…» Tout le monde tressaillit. Puis un même mouvement instinctif fit tirer du gousset toutes les montres… Plus que six minutes… Alors, dans le grand silence, quelqu'un dit: «Regardez donc par là.» Sur la droite, du côté par où le train allait venir, deux grands coteaux chargés de vignes formaient un entonnoir dans lequel la voie s'enfonçait, disparaissait comme engloutie. En ce moment tout ce fond était noir d'encre, obscurci par un énorme nuage, barre sombre coupant le bleu du ciel à pic, dressant des escarpements, des hauteurs de falaises en basalte sur lesquelles la lumière déferlait toute blanche avec des pâlissements de lune. Dans la solennité de la voie déserte, sur cette ligne de rails silencieuse où l'on sentait que tout, à perte vue, se rangeait pour le passage de l'Altesse, c'était effrayant cette falaise aérienne qui s'avançait, projetant son ombre devant elle avec ce jeu de la perspective que donnait au nuage une marche lente, majestueuse, et à son ombre la rapidité d'un cheval au galop. «Quel orage tout à l'heure!…» Ce fut la pensée qui leur vint à tous; mais ils n'eurent pas le temps de l'exprimer, car un sifflet strident retentit, et le train apparut au fond du sombre entonnoir. Vrai train royal, rapide et court, chargé de drapeaux français et tunisiens, et dont la locomotive, mugissante et fumante, un énorme bouquet de roses sur le poitrail, semblait la demoiselle d'honneur d'une noce de Léviathans.
Lancée à toute volée, elle ralentissait sa marche en approchant. Les fonctionnaires se groupèrent, se redressant, assurant les épées, ajustant les faux-cols, tandis que Jansoulet allait au devant du train, le long de la voie, le sourire obséquieux aux lèvres et le dos arrondi déjà pour le: «Salem alek.» Le convoi continuait très lentement. Jansoulet crut qu'il s'arrêtait et mit la main sur la portière du wagon royal étincelant d'or sous le noir du ciel; mais l'élan était trop fort sans doute, le train avançait toujours, le Nabab marchant à côté, essayant d'ouvrir cette maudite portière qui tenait ferme, et de l'autre faisant un signe de commandement à la machine. La machine n'obéissait pas. «Arrêtez donc!» Elle n'arrêtait pas. Impatienté, il sauta sur le marchepied garni de velours et avec sa fougue un peu impudente qui plaisait tant à l'ancien bey, il cria, sa grosse tête crépue à la portière:
«Station de Saint-Romans, Altesse.»
Vous savez, cette sorte de lumière vague qu'il y a dans le rêve, cette atmosphère décolorée et vide, où tout prend un aspect de fantôme, Jansoulet en fut brusquement enveloppé, saisi, paralysé. Il voulut parler, les mots ne venaient pas; ses mains molles tenaient leur point d'appui si faiblement qu'il manqua tomber à la renverse. Qu'avait-il donc vu? A demi couché sur un divan qui tenait le fond du salon, reposant sur le coude sa belle tête aux tons mats, à la longue barbe soyeuse et noire, le bey, boutonné haut dans sa redingote orientale, sans autres ornements que le large cordon de la Légion d'honneur en travers sur sa poitrine et l'aigrette en diamant de son bonnet, s'éventait, impassible, avec un petit drapeau de sparterie brodée d'or. Deux aides de camp se tenaient debout près de lui ainsi qu'un ingénieur de la compagnie. En face, sur un autre divan, dans une attitude respectueuse, mais favorisée, puisqu'ils étaient les seuls assis devant le bey, jaunes tous deux, leurs grands favoris tombant sur la cravate blanche, deux hiboux, l'un gras et l'autre maigre… C'était Hemerlingue père et fils, ayant reconquis l'Altesse et l'emmenant en triomphe à Paris… L'horrible rêve! Tous ces gens-là, qui connaissaient bien Jansoulet pourtant, le regardaient froidement comme si son visage ne leur rappelait rien… Blême à faire pitié, la sueur au front, il bégaya: «Mais, Altesse, vous ne descendez…» Un éclair livide en coup de sabre suivi d'un éclat de tonnerre épouvantable lui coupa la parole. Mais l'éclair qui brilla dans les yeux du souverain lui parut autrement terrible. Dressé, le bras tendu, d'une voix un peu gutturale habituée à rouler les dures syllabes arabes, mais dans un français très pur, le bey le foudroya de ces paroles lentes et préparées:
«Rentre chez toi, Mercanti. Le pied va où le coeur le mène, le mien n'ira jamais chez l'homme qui a volé mon pays.»
Jansoulet voulut dire un mot. Le bey fit un signe: «Allez!» Et l'ingénieur ayant poussé un timbre électrique auquel un coup de sifflet répondit, le train, qui n'avait cessé de se mouvoir très lentement, tendit et fit craquer ses muscles de fer, et prit l'élan à toute vapeur, agitant ses drapeaux au vent d'orage dans des tourbillons de fumée noire et d'éclairs sinistres.
Lui, debout sur la voie, chancelant, ivre, perdu, regardait fuir et disparaître sa fortune, insensible aux larges gouttes de pluie qui commençaient à tomber sur sa tête nue. Puis, quand les autres s'élançant vers lui l'entourèrent, le pressèrent de questions: «Le bey ne s'arrête donc pas?» Il balbutia quelques paroles sans suite: «Intrigues de cour… Machination infâme…» Et tout à coup, montrant le poing au train disparu, du sang plein les yeux, une écume de colère aux lèvres, il cria dans un rugissement de bête fauve:
«Canailles!…
—De la tenue, Jansoulet, de la tenue…»
Vous devinez qui avait dit cela, et qui,—son bras passé sous celui du Nabab—tâchait de le redresser, de lui cambrer la poitrine à l'égal de la sienne, le conduirait aux carrosses au milieu de la stupeur des habits brodés, et l'y faisait monter, anéanti, stupéfié, comme un parent de défunt qu'on hisse dans une voiture de deuil après la lugubre cérémonie. La pluie commençait à tomber, les coups de tonnerre se succédaient. On s'entassa dans les voitures qui reprirent vite le chemin du retour. Alors il se passa une chose navrante et comique, une de ces farces cruelles du lâche destin accablant ses victimes à terre. Dans le jour qui tombait, l'obscurité croissante de la trombe, la foule pressée aux abords de la gare crut distinguer une Altesse parmi tant de chamarrures et, sitôt que les roues s'ébranlèrent, une clameur immense, une épouvantable braillée qui couvait depuis une heure dans toutes ces poitrines éclata, monta, roula, rebondit de côte en côte, se prolongea dans la vallée: «Vive le bey!» Averties par ce signal, les premières fanfares attaquèrent, les orphéons partirent à leur tour, et le bruit gagnant de proche en proche, de Giffas à Saint-Romans la route ne fut plus qu'une houle, un hurlement interrompu. Cardailhac, tous ces messieurs, Jansoulet lui-même avaient beau se pencher aux portières faire des signes désespérés: «Assez!… assez!» leurs gestes se perdaient dans le tumulte, dans la nuit; ce qu'on en voyait semblait un excitant à crier davantage. Et je vous jure qu'il n'en était nul besoin. Tous ces Méridionaux, dont on chauffait l'enthousiasme depuis le matin, exaltés encore par l'énervement de la longue attente et de l'orage, donnaient tout ce qu'ils avaient de voix, d'haleine, de brillant enthousiasme, mêlant à l'hymne de la Provence ce cri toujours répété qui le coupait comme un refrain: «Vive le bey!…» La plupart ne savaient pas du tout ce que c'était qu'un bey, ne se le figuraient même pas, accentuant d'une façon extraordinaire cette appellation étrange comme si elle avait eu troisbet dixy. Mais c'est égal, ils se montaient avec cela, levaient les mains, agitaient leurs chapeaux, s'émotionnaient de leur propre mimique. Des femmes attendries s'essuyaient les yeux; subitement, du haut d'un orme, des cris suraigus d'enfant partaient: «Mama, mama, lou vésé… Maman, maman, je le vois.» Il le voyait!… Tous le voyaient, du reste: à l'heure qu'il est, tous vous jureraient qu'ils l'ont vu.
Devant un pareil délire, dans l'impossibilité d'imposer le silence et le calme à cette foule, les gens des carrosses n'avalent qu'un parti à prendre: laisser faire, lever les glaces et brûler le pavé pour abréger ce dur martyre. Alors ce fut terrible. En voyant le cortège courir, toute la route se mit à galoper avec lui. Au ronflement sourd de leurs tambourins, les farandoleurs de Barbantane, la main dans la main, bondissaient, allant, venant—guirlande humaine—autour des portières. Les orphéons, essoufflés de chanter au pas de course, mais hurlant tout de même, entraînaient leurs porte-bannières, la bannière jetée sur l'épaule; et les bons gros curés rougeauds, anhélants, poussant devant eux leurs vastes bedaines surmenées, trouvaient encore la force de crier dans l'oreille des mules, d'une voix sympathique et pleine d'effusion: «Vive notre bon bey!…» La pluie sur tout cela, la pluie tombant par écuelles, en paquets, déteignant les carrosses roses, précipitant encore la bousculade, achevant de donner à ce retour triomphal l'aspect d'une déroute, mais d'une déroute comique, mêlée de chants, de rires, de blasphèmes, d'embrassades furieuses et de jurements infernaux, quelque chose comme une rentrée de procession sous l'orage, les soutanes retroussées, les surplis sur la tête, le bon Dieu remisé à la hâte sous un porche.
Un roulement sourd et mou annonça au pauvre Nabab immobile et silencieux dans un coin de son carrosse qu'on passait le pont de bateaux. On arrivait.
«Enfin!» dit-il, regardant par les vitres brouillées les flots écumeux du Rhône dont la tempête lui semblait un repos après celle qu'il venait de traverser. Mais au bout du pont, quand la première voiture atteignit l'arc de triomphe, des pétards éclatèrent, les tambours battirent aux champs, saluant l'entrée du monarque sur les terres de son féal, et pour comble d'ironie, dans le crépuscule, tout en haut du château, une flambée de gaz gigantesque illumina soudain le toit de lettres de feu sur lesquelles la pluie, le vent faisaient courir de grandes ombres mais qui montraient encore très lisiblement: «Viv" L" B"Y M""HMED.»
«Ça, c'est le bouquet,» fit le malheureux Nabab qui ne put s'empêcher de rire, d'un rire bien piteux, bien amer. Mais non, il se trompait, le bouquet l'attendait à la porte du château; et c'est Amy Férat qui vint le lui présenter, sortie du groupe des Arlésiennes qui abritaient sous la marquise la soie changeante de leurs jupes et les velours ouvrés des coiffes, en attendant le premier carrosse. Son paquet de fleurs à la main, modeste, les yeux baissés et le mollet fripon, la jolie comédienne s'élance à la portière dans une pose saluante, presque agenouillée, qu'elle répétait depuis huit jours. Au lieu du bey, Jansoulet descendit, raide, ému, passa sans seulement la voir. Et comme elle restait là, son bouquet à la main, avec l'air bête d'une féerie râtée:
«Remporte ton fleurs, ma petite, ton affaire est manquée, lui dit Cardailhac avec sa blague de Parisien qui prend vite son parti des choses… Le bey ne vient pas… il avait oublié son mouchoir, et comme c'est de ça qu'il se sert pour parler aux dames, tu comprends…»
* * * * *
Maintenant, c'est la nuit. Tout dort dans Saint-Romans, après l'immense brouhaha de la journée. Une pluie torrentielle continue à tomber, et dans le grand parc où les arcs de triomphe, les trophées dressent vaguement leurs carcasses détrempées, on entend rouler des torrents le long des rampes de pierre transformées en cascades. Tout ruisselle et s'égoutte. Un bruit d'eau, un immense bruit d'eau. Seul dans sa chambre somptueuse au lit seigneurial tendu de lampes à bandes pourpres, le Nabab veille encore, marche à grands pas, remuant des pensées sinistres. Ce n'est plus son affront de tantôt qui le préoccupe, cet outrage public à la face de trente mille personnes; ce n'est pas non plus l'injure sanglante que le bey lui a adressée en présence de ses mortels ennemis. Non, ce Méridional aux sensations toutes physiques, rapides comme le tir des nouvelles armes, a déjà rejeté loin de lui tout le venin de sa rancune. Et puis, les favoris des cours, par des exemples fameux, sont toujours préparés à ces éclatantes disgrâces. Ce qui épouvante c'est ce qu'il devine derrière cet affront. Il pense que tous ses biens sont là-bas, maisons, comptoirs, navires, à la merci du bey, dans cet Orient sans lois, pays du bon plaisir. Et, collant son front brûlant aux vitres ruisselantes, la sueur au dos, les mains froides, il reste à regarder vaguement dans la nuit aussi obscure, aussi fermée que son propre destin.
Soudain un bruit de pas, des coups précipités à la porte.
«Qui est là?
—Monsieur, dit Noël entrant à demi-vêtu, une dépêche très urgente qu'on envoie du télégraphe par estafette.
—Une dépêche!… Qu'y a-t-il encore?…»
Il prend le pli bleu et l'ouvre en tremblant. Le dieu, atteint déjà deux fois, recommence à se sentir vulnérable, à perdre son assurance; il connaît les peurs, les faiblesses nerveuses des autres hommes… Vite à la signature…Mora… Est-ce possible?… Le duc, le duc, à lui!… Oui, c'est bien cela…M..o..r..a…
Et au-dessus:
Popolasca est mort. Élections prochaines en Corse. Vous êtes candidat officiel.
Député!… C'était le salut. Avec cela rien à craindre. On ne traite pas un représentant de la grande nation française comme un simple mercanti… Enfoncés les Hemerlingue…
«O mon duc, mon noble duc!»
Il était si ému qu'il ne pouvait signer. Et tout à coup:
«Où est l'homme qui a porté cette dépêche?
—Ici, monsieur Jansoulet,» répondit dans le corridor une bonne voix méridionale et familière.
Il avait de la chance, le piéton.
«Entre, dit le Nabab.»
Et, lui rendant son reçu, il prit à tas, dans ses poches toujours pleines, autant de pièces d'or que ses deux mains pouvaient en tenir et les jeta dans la casquette du pauvre diable bégayant, éperdu, ébloui de la fortune qui lui tombait en surprise dans la nuit de ce palais féerique.
Pozzonegro, par Sarténe.
Je puis enfin vous donner de mes nouvelles, mon cher monsieur Joyeuse. Depuis cinq jours que nous sommes en Corse, nous avons tant couru, tant parlé, si souvent changé du voitures, de montures, tantôt à mulet, tantôt à âne, ou même à dos d'homme pour traverser les torrents, tout écrit de lettres, apostillé de demandes, visité d'écoles, donné de chasubles, de nappes d'autel, relevé de clochers branlants et fondé de salles d'asiles, tant inauguré, porté de toasts, absorbé de harangues, de vin de Talano et de fromage blanc, que je n'ai pas trouvé le temps d'envoyer un bonjour affecteux au petit cercle de famille autour de la grande table où je manque voilà deux semaines. Heureusement que mon absence ne sera plus bien longue, car nous comptons partir après-demain et rentrer à Paris d'un trait. Au point du vue de l'élection, je crois que notre voyage a réussi. La Corse est un admirable pays, indolent et pauvre, mélangé de misères et de fiertés qui font conserver aux familles nobles ou bourgeoises une certaine apparence aisée au prix même des plus douloureuses privations. On parle ici très sérieusement de la fortune de Popolasca, ce député besoigneux à qui la mort a volé les cent mille francs que devait lui rapporter sa démission un faveur du Nabab. Tous ces gens-là ont, en outre, une rage de places, une fureur administrative, le besoin de porter un uniforme quelconque et une casquette plate sur laquelle on puisse écrire: «employé du gouvernement.» Vous donneriez à choisir à un paysan Corse entre la plus riche ferme en Beauce et le plus humble baudrier de garde champêtre, il n'hésiterait pas et prendrait le baudrier. Dans ces conditions-là, vous pensez, si un candidat disposant d'une fortune personnelle et des faveurs du gouvernement a des chances pour être élu. Aussi M. Jansoulet le sera-t-il, surtout s'il réussit dans la démarche qu'il fait en ce moment et qui nous a amenés ici à l'unique auberge d'un petit pays appelé Pozzonegro (puits noir), un vrai puits tout noir de verdure, cinquante maisonnettes en pierre rouge serrées autour d'un long clocher à l'italienne, au fond d'un ravin entouré de côtes rigides, de rochers de grès coloré qu'escaladent d'immenses forêts de mélèzes et de genévriers. Par ma fenêtre ouverte, devant laquelle j'écris, je vois là-haut un morceau de bleu, l'orifice du puits noir; en bas, sur la petite place qu'ombrage un vaste noyer, comme si l'ombre n'était pas déjà assez épaisse, deux bergers vêtus de peaux de bêtes en train de jouer aux cartes, accoudés à la pierre d'une fontaine. Le jeu, c'est la maladie de ce pays de paresse, où l'on fait faire la moisson par les Lucquois. Les deux pauvres diables que j'ai là devant moi ne trouveraient pas un liard au fond de leur poche; l'un joue son couteau, l'autre un fromage enveloppé de feuilles de vigne, les deux enjeux posés à côté d'eux sur le banc. Un petit curé fume son cigare en les regardant et semble prendre le plus vif intérêt à leur partie.
«Et c'est tout, pas un bruit alentour, excepté les gouttes d'eau s'espaçant sur la pierre, l'exclamation d'un des joueurs qui jure par lesango de seminario, et au-dessous de ma chambre, dans la salle du cabaret, la voix chaude du notre ami, mêlée aux bredouillements de l'illustre Paganetti, qui lui sert d'interprète dans sa conversation avec le non moins illustre Piedigriggio.
«M. Piedigriggio (Pied gris) est une célébrité locale. C'est un grand vieux de soixante et quinze ans, encore très droit dans son petit caban où tombe sa longue barbe blanche, un bonnet catalan en laine brune sur ses cheveux blancs aussi, à la ceinture une paire de ciseaux, dont il se sert pour couper son tabac vert, en grandes feuilles, dans le creux de sa main; l'air vénérable, en somme, et quand il a traversé la place, serrant la main au curé, avec un sourire de protection aux deux joueurs, je n'aurais jamais cru voir ce fameux bandit Piedigriggio, qui, de 1840 à 1860, atenu le maquisdans le Monte-Rotondo, mis sur les dents la ligne et la gendarmerie, et qui, aujourd'hui, grâce à la prescription dont il bénéficie, après sept ou huit meurtres à coups de fusil et de couteau, circule tranquillement dans le pays témoin de ses crimes, et jouit d'une importance considérable. Voici pourquoi: Piedigriggio a deux fils, qui, marchant noblement sur ses traces, ont joué de l'escopette et tiennent le maquis à leur tour, introuvables, insaisissables comme leur père l'a été pendant vingt ans, prévenus par les bergers des mouvements de la gendarmerie, dès que celle-ci quitte un village, les bandits y font leur apparition. L'aîné, Scipion, est venu dimanche dernier entendre la messe à Pozzonegro. Dire qu'on les aime, et que la poignée de main sanglante de ces misérables est agréable à tous ceux qui la reçoivent, ce serait calomnier les pacifiques habitants de cette commune; mais on les craint et leur volonté fait loi.
«Or, voilà que les Piedigriggio se sont mis dans l'idée de protéger notre concurrent aux élections, protection redoutable, qui peut faire voter deux cantons entiers contre nous, car les coquins ont les jambes aussi longues, à proportion, que la portée de leurs fusils. Nous avons naturellement les gendarmes pour nous, mais les bandits sont bien plus puissants. Comme nous disait notre aubergiste, ce matin: «Les gendarmes, ils s'en vont, ma lesbanditti, ils restent.» Devant ce raisonnement si logique, nous avons compris qu'il n'y avait qu'une chose à faire, traiter avec les Pieds-Gris, passer un forfait. Le maire en a dit deux mots au vieux, qui a consulté ses fils, et ce sont les conditions du traité que l'on discute en bas. D'ici, j'entends la voix du gouverneur: «Allons, mon cher camarade, tu sais, je suis un vieux Corse, moi…» Et puis les réponses tranquilles de l'autre, hachées en moine temps que son tabac par le bruit agaçant des grands ciseaux. Le cher camarade ne m'a pas l'air d'avoir confiance; et, tant que les écus n'auront pas sonné sur la table, je crois bien que l'affaire n'avancera pas.
«C'est que le Paganetti est connu dans son pays natal. Ce que vaut sa parole est écrit sur la place de Corte, qui attend toujours le monument de Paoli, dans les vastes champs de carottes qu'il a trouvé moyen de planter sur cette île d'Ithaque, au sol dur, dans les portemonnaie flasques et vides de tous ces malheureux curés de village, petits bourgeois, petits nobles, dont il a croqué les maigres épargnes en faisant luire à leurs yeux de chimériquescombinazione. Vraiment, pour qu'il ait osé reparaître, ici, il faut son aplomb phénoménal et aussi les ressources dont il dispose maintenant pour couper court aux réclamations.
«En définitive, qu'y a-t-il de vrai dans ces fabuleux travaux, entrepris par laCaisse territoriale?
«Rien.
«Des mines qui n'affleurent pas, qui n'affleureront jamais, puisqu'elles n'existent que sur le papier; des carrières, qui ne connaissent encore ni le pic ni la poudre, des landes incultes et sablonneuses, qu'on arpente d'un geste en vous disant: «Nous commençons là… et nous allons jusque là-bas, au diable.» De même pour les forêts, tout un côté boisé du Monte-Rotondo, qui nous appartient, paraît-il, mais où les coupes sont impraticables, à moins que des aéronautes y fassent l'office de bûcherons. De même pour les stations balnéaires, parmi lesquelles ce misérable hameau de Pozzonegro est une des plus importantes, avec sa fontaine dont Paganetti célèbre les étonnantes propriétés ferrugineuses. De paquebots, pas l'ombre. Si, une vieille tour génoise, à demi ruinée, au bord du golfe d'Ajaccio, portant au-dessus de l'entrée hermétiquement close cette inscription sur un panonceau dédoré: «Agence Paganetti. Compagnie maritime. Bureau de renseignements.» Ce sont de gros lézards gris qui tiennent le bureau, en compagnie d'une chouette. Quant aux chemins de fer, je voyais tous ces braves Corses auxquels j'en parlais sourire d'un air malin, répondre par des clignements d'yeux, des demi-mots, pleins de mystère; et c'est seulement ce matin que j'ai eu l'explication excessivement bouffonne de toutes ces réticences.
«J'avais lu dans les paperasses que le gouverneur agite de temps en temps sous nos yeux, comme un éventail à gonfler ses blagues, l'acte de vente d'une carrière de marbre au lieu dit «de Taverna» à deux heures de Pozzonegro. Profitant de notre passage ici, ce matin, sans rien dire à personne, j'enfourchai une mule, et guidé par un grand drôle, aux jambes de cerf, vrai type de braconnier ou de contrebandier corse, sa grosse pipe rouge aux dents, son fusil en bandoulière, je me rendis à Taverna. Après une marche épouvantable à travers des roches crevassées, des fondrières, des abîmes d'une profondeur insondable, dont ma mule s'amusait malicieusement à suivre le bord, comme si elle le découpait avec ses sabots, nous sommes arrivés par une descente presque à pic au but de notre voyage, un vaste désert de rochers, absolument nus, tout blancs de fientes de goëlands et de mouettes; car la mer est au bas, très proche, et le silence du lieu rompu seulement par l'afflux des vagues et les cris suraigus de bandes d'oiseaux volant en rond. Mon guide, qui a la sainte horreur des douaniers et des gendarmes, resta en haut sur la falaise, à cause d'un petit poste de douane en guetteur au bord du rivage; et moi je me dirigeai vers une grande bâtisse rouge qui dressait dans cette solitude brûlante ses trois étages aux vitres brisées, aux tuiles en déroute, avec un immense écriteau sur la porte vermoulue: «Caisse territoriale Carr… bre… 54.» La tramontane, le soleil, la pluie, ont mangé le reste.
«Il y a eu là certainement un commencement d'exploitation, puisqu'un large trou carré, béant, taillé à l'emporte-pièce, s'ouvre dans le sol, montrant, comme des taches de lèpre le long de ses murailles effritées, des plaques rouges veinées de brun, et tout au fond, dans les ronces, d'énormes blocs de ce marbre qu'on appelle dans le commerce de lagriotte, blocs condamnés, dont on n'a pu tirer parti, faute d'une grande route aboutissant à la carrière ou d'un port qui rendît la côte abordable à des bateaux de chargement, faute surtout de subsides assez considérables pour l'un et l'autre de ces deux projets. Aussi la carrière reste-t-elle abandonnée, à quelques encablures du rivage, encombrante et inutile comme le canot de Robinson avec les mêmes vices d'installation. Ces détails sur l'histoire navrante de notre unique richesse territoriale m'ont été fournis par un malheureux surveillant, tout grelottant de fièvre, que j'ai trouvé dans la salle basse de la maison jaune essayant de faire rôtir un morceau de chevreau sur l'âcre fumée d'un buisson de lentisques.
«Cet homme, qui compose à lui seul le personnel de laCaisse territorialeen Corse, est le père nourricier de Paganetti, un ancien gardien de phare à qui la solitude ne pèse pas. Le gouverneur le laisse un peu par charité et aussi parce que de temps à autre des lettres datées de la carrière de Taverna font bon effet aux réunions d'actionnaires. J'ai eu beaucoup de mal à arracher quelques renseignements de cet être aux trois quarts sauvage qui me regardait avec méfiance, embusqué derrière les poils du chèvre du sonpelone; il m'a pourtant appris sans le vouloir ce que les Corses entendent par ce mot chemin de fer et pourquoi ils prennent ces airs mystérieux pour en parler. Comme j'essayais de savoir s'il avait connaissance d'un projet de route ferrée dans le pays, le vieux, lui, n'a pas eu le sourire malicieux de ses compatriotes, mais bien naturellement, de sa voix rouillée et gourde comme une ancienne serrure dont on ne se sert pas souvent, il m'a dit en assez bon français:
«—Oh! moussiou, pas besoin de chemin deferréici…
«—C'est pourtant bien précieux, bien utile pour faciliter les communications…
«—Je ne vous dis pas au contraire; mais avec les gendarmes, ça souffit chez nous…
«—Les gendarmes?…
«—Mais sans doute.
«Le quiproquo dura bien cinq minutes, au bout desquelles je finis par comprendre que le service de la police secrète s'appelle ici: «les chemins de fer.» Comme il y a beaucoup de Corses policiers sur le continent, c'est un euphémisme honnête dont on se sert, dans leurs familles, pour désigner l'ignoble métier qu'ils font. Vous demandez aux parents: «Où est votre frère Ambrosini? Que fait votre oncle Barbicaglia?» Ils vous répondent avec un petit clignement d'oeil: «Il a un emploi dans les chemins deferré…» et tout le monde sait ce que cela veut dire. Dans le peuple, chez les paysans qui n'ont jamais vu de chemin de fer et ne se doutent pas de ce que c'est, on croit très sérieusement que la grande administration occulte de la police impériale n'as pas d'autre appellation que celle-là. Notre agent principal dans le pays partage cette naïveté touchante; c'est vous dire l'état de la «Ligne d'Ajaccio à Bastia, en passant par Bonifacio, Porto Vecchio, etc.,» ainsi qu'il est écrit sur les grands livres à dos vert de la maison Paganetti. En définitive, tout l'avoir de la banque territoriale se résume en quelques écriteaux, deux antiques masures, le tout à peine bon pour figurer dans le chantier de démolition de la rue Saint-Ferdinand, dont j'entends tous les soirs en m'endormant les girouettes grincer, les vieilles portes battre sur le vide…
«Mais alors où sont allées, où s'en vont encore les sommes énormes que M. Jansoulet a versées depuis cinq mois, sans compter ce qui est venu du dehors attiré par ce nom magique? Je pensais bien comme vous que tous ces sondages, forages, achats de terrain, que portent les livres en belle ronde, étaient démesurément grossis. Mais comment soupçonner une pareille impudence? Voilà pourquoi M. le gouverneur répugnait tant à l'idée de m'emmener dans ce voyage électoral… Je n'ai pas voulu avoir d'explication immédiate. Mon pauvre Nabab a bien assez de son élection. Seulement, sitôt rentrés, je lui mettrai sous les yeux tous les détails de ma longue enquête, et, de gré ou de force, je le tirerai de ce repaire. Ils ont fini au-dessous. Le vieux Piedigriggio traverse la place en faisant glisser le coulant de sa longue bourse de paysan qui m'a l'air d'être bien remplie. Marché conclu, je suppose. Adieu vite, mon cher monsieur Joyeuse; rappelez-moi à ces demoiselles, et qu'on me garde une toute petite place autour de la table à ouvrage.
Le tourbillon électoral dont ils avaient été enveloppés en Corse passa la mer derrière eux comme un coup de sirocco, les suivit à Paris, fit courir son vent de folie dans l'appartement de la place Vendôme envahi du matin au soir par l'élément habituel augmenté d'un arrivage constant de petits hommes bruns comme des caroubes, aux têtes régulières et barbues, les uns turbulents, bredouillants et bavards dans le genre de Paganetti, les autres, silencieux, contenus et dogmatiques; les deux types de la race où le climat pareil produit des effets différents. Tous ces insulaires affamés, du fond de leur patrie sauvage se donnaient rendez-vous à la table du Nabab, dont la maison était devenue une auberge, un restaurant, un marché.
Dans la salle à manger, où le couvert restait mis à demeure, il y avait toujours un Corse frais débarqué en train de casser une croûte, avec la physionomie égarée et goulue d'un parent de campagne.
La race hâbleuse et bruyante des agents électoraux est la même partout; ceux-là pourtant se distinguaient par quelque chose de plus ardent, un zèle plus passionné, une vanité dindonnière, chauffée à blanc, le plus petit greffier, vérificateur, secrétaire de mairie, instituteur de village, parlait comme s'il eût eu derrière lui tout un canton, des bulletins de vote plein les poches de sa redingote râpée. Et le fait est que dans les communes corses, Jansoulet avait pu s'en rendre compte, les familles sont si anciennes, parties de si peu, avec tant de ramifications, que tel pauvre diable qui casse des cailloux sur les routes trouve moyen de raccrocher sa parenté aux plus grands personnages de l'île et dispose par là d'une sérieuse influence. Le tempérament national, orgueilleux, sournois, intrigant, vindicatif, venant encore aggraver ces complications, il s'ensuit qu'il faut bien prendre garde où l'on pose le pied dans ces traquenards de fils tendus de l'extrémité d'un peuple à l'autre…
Le terrible, c'est que tous ces gens-là se jalousaient, se détestaient, se querellaient en pleine table à propos de l'élection, croisant des regards noirs, serrant le manche de leurs couteaux à la moindre contestation, parlant très fort tous à la fois, les uns dans le patois génois sonore et dur, les autres dans le français le plus comique, s'étranglant avec des injures rentrées, se jetant à la tête des noms de bourgades inconnues, des dates d'histoires locales qui mettaient tout à coup entre deux couverts deux siècles de haines familiales. Le Nabab avait peur de voir ses déjeuners se terminer tragiquement et tâchait d'apaiser toutes ces violences avec la conciliation de son bon sourire. Mais Paganetti le rassurait. Selon lui, la vendetta, toujours vivante en Corse, n'emploie plus que très rarement et dans les basses classes le stylet et l'escopette. C'est la lettre anonyme qui les remplace. Tous les jours, en effet, on recevait place Vendôme des lettres sans signature dans le genre de celle-ci:
«Monsieur Jansoulet, vous êtes si généreux que je ne peux pas faire à moins de vous signaler le sieur Bornalinco (Ange-Marie), comme un traître gagné aux ennemis de vous; j'en dirai tout différentement de son cousin Bornalinco (Louis-Thomas), dévoué à la bonne cause, etc.»
Ou encore:
«Monsieur Jansoulet, je crains que votre élections n'aboutirait à rien et serait mal fondée pour réussir, si vous continueriez d'employer le nommé Castirla (Josué), du canton d'Omessa, tandis que son parent Luciani, c'est l'homme qu'il vous faut…»
Quoiqu'il eût fini par ne plus lire aucune de ces missives, le pauvre candidat subissait l'ébranlement de tous ces doutes, de toutes ces passions, pris dans un engrenage d'intrigues menues, plein de terreurs, de méfiances, anxieux, fiévreux, les nerfs malades, sentant bien la vérité du proverbe corse: «Si tu veux grand mal à ton ennemi, souhaite-lui une élection dans sa famille.»
On se figure que le livre des chèques et les trois grands tiroirs de la commode en acajou n'étaient pas épargnés par cette trombe de sauterelles dévorantes abattues sur les salons de «Moussiou Jansoulet.» Rien de plus comique que la façon hautaine dont ces braves insulaires opéraient leurs emprunts, brusquement et d'un air de défi. Pourtant ce n'étaient pas eux les plus terribles, excepté pour les boîtes de cigares, qui s'engloutissaient dans leurs poches, à croire qu'ils voulaient tous ouvrir quelque «Civette» en rentrant au pays. Mais de même qu'aux époques de grande chaleur les pluies rougissent et s'enveniment, l'élection avait donne une recrudescence étonnante à la pillerie installée dans la maison. C'étaient des frais de publicité considérables, les articles de Moëssard expédiés en Corse par ballots de vingt mille, de trente mille exemplaires, avec des portraits, des biographies, des brochures, tout le bruit imprimé qu'il est possible de faire autour d'un nom… Et puis toujours le train habituel des pompes aspirantes établies devant le grand réservoir à millions. Ici l'Oeuvre du Bethléem, machine puissante, procédant par coups espacés, pleins d'élans… LaCaisse territoriale, aspirateur merveilleux, infatigable, à triple et quadruple corps de pompe, de la force de plusieurs milliers de chevaux; et la pompe Schwalbach, et la pompe Bois-l'Héry, et combien d'autres encore, celles-là énormes, bruyantes, les pistons effrontés, ou bien sourdes, discrètes, aux clapets savamment huilés, aux soupapes minuscules, pompes-bijoux, aussi ténues que ces trompes d'insectes dont la soif fait des piqûres et qui déposent du venin à l'endroit où elles puisent leur vie, mais toutes fonctionnant avec un même ensemble, et devant fatalement amener, sinon une sécheresse complète, du moins une baisse sérieuse de niveau.
Déjà de mauvais bruits encore vagues, avaient circulé à la Bourse? Était-ce une manoeuvre de l'ennemi, de cet Hemerlingue auquel Jansoulet faisait une guerre d'argent acharnée, essayant de contrecarrer toutes ses opérations financières, et perdant à ce jeu de très fortes sommes, parce qu'il avait contre lui sa propre fureur, le sang-froid de son adversaire et les maladresses de Paganetti qui lui servait d'homme de paille? En tout cas, l'étoile d'or avait pâli. Paul de Géry savait cela par le père Joyeuse entré comme comptable chez un agent de change et très au fait des choses de la Bourse; mais ce qui l'effrayait surtout, c'était l'agitation singulière du Nabab, ce besoin de s'étourdir succédant à son beau calme de force, de sérénité, et la perte de sa sobriété méridionale, la façon dont il s'excitait avant le repas à grands coups deraki, parlant haut, riant fort, comme un gros matelot en bordée. On sentait l'homme qui se surmène pour échapper à une préoccupation visible cependant dans la contraction subite de tous les muscles de son visage au passage de la pensée importune, ou quand il feuilletait fiévreusement son petit carnet dédoré. Ce sérieux entretien, cette explication décisive que Paul désirait tant avoir avec lui, Jansoulet n'en voulait à aucun prix. Il passait ses nuits au cercle, ses matinées au lit, et dès son réveil avait sa chambre remplie de monde, des gens qui lui parlaient pendant qu'il s'habillait, auxquels il répondait le nez dans sa cuvette. Quand per miracle du Géry le saisissait une seconde, il fuyait, lui coupait la parole par une «Pas maintenant, je vous en prie…» A la fin le jeune homme eut recours aux moyens héroïques.
Un matin, vers cinq heures, Jansoulet, en revenant du cercle, trouva sur sa table, près de son lit, une petite lettre qu'il prit d'abord pour une de ces dénonciations anonymes qu'il recevait à la journée. C'était bien une dénonciation, en effet, mais signée, à visage ouvert, respirant la loyauté et la jeunesse sérieuse de celui qui l'avait écrite. De Géry lui signalait très nettement toutes les infamies, toutes les exploitations dont il était entouré. Sans détour, il désignait les coquins par leur nom. Pas un qui ne lui fut suspect parmi les commensaux ordinaires, pas un qui vînt pour autre chose que pour voler ou mentir. Du haut en bas de la maison, pillage et gaspillage. Les chevaux du Bois-l'Héry étaient tarés, la galerie Schwalbach, une duperie, les articles de Moëssard, un chantage reconnu. De ces abus effrontés, Géry avait fait un mémoire détaillé, avec preuves à l'appui; mais c'était le dossier de laCaisse territorialequ'il recommandait spécialement à Jansoulet, comme le vrai danger de la situation. Dans les autres affaires, l'argent seul courait des risques; ici, l'honneur était en jeu. Attirés par le nom du Nabab, son titre du président du conseil, dans cet infâme guet-apens, des centaines d'actionnaires étaient venus, chercheurs d'or à la suite de ce mineur heureux. Cela lui crédit une responsabilité effroyable, dont il se rendrait compte en lisant le dossier de l'affaire, qui n'était que mensonge et flouerie d'un bout à l'autre.
«Vous trouverez le mémoire dont je vous parle, disait Paul de Géry en terminant sa lettre, dans le premier tiroir de mon bureau. Diverses quittances y sont jointes. Je n'ai pas mis cela dans votre chambre, parce que je me méfie de Noël comme des autres. Ce soir, en partant, je vous remettrai la clef. Car, je m'en vais, mon cher bienfaiteur et ami, je m'en vais, plein de reconnaissance pour le bien que vous m'avez fait, et désolé que votre confiance aveugle m'ait empêché de vous le rendre en partie. A l'heure qu'il est, ma conscience d'honnête homme me reprocherait de rester plus longtemps inutile à mon poste. J'assiste à un désastre, au sac d'un Palais d'Été contre lesquels je ne puis rien; mais mon coeur se soulève à tout ce que je vois. Je donne des poignées de main qui me déshonorent. Je suis votre ami et je parais leur complice. Et qui sait si, à force de vivre dans une pareille atmosphère, je ne le serais pas devenu?»
Cette lettre, qu'il lut lentement, profondément, jusque dans le blanc des lignes et l'écart des mots, fit au Nabab une impression si vive, qu'au lieu de se coucher, il se rendit tout de suite auprès de son jeune secrétaire. Celui-ci occupait tout au bout des salons un cabinet de travail dans lequel on lui faisait son lit sur un divan, installation provisoire qu'il n'avait jamais voulu changer. Toute la maison dormait encore. En traversant les grands salons en enfilade, qui, ne servant pas à des réceptions du soir, gardaient constamment leurs rideaux ouverts, et s'éclairaient à cette heure des lueurs vagues d'une aube parisienne, le Nabab s'arrêta, frappé par l'aspect de souillure triste que son luxe lui présentait. Dans l'odeur lourde de tabac et de liqueurs diverses qui flottait, les meubles, les plafonds, les boiseries apparaissaient, déjà fanés et encore neufs. Des taches sur les satins fripés, des cendres ternissant les beaux marbres, des bottes marquées sur les tapis faisaient songer à un immense wagon de première classe, où s'incrustent toutes les paresses, les impatiences et l'ennui d'un long voyage, avec le dédain gâcheur du public pour un luxe qu'il a payé. Au milieu de ce décor tout posé, encore chaud de l'atroce comédie qui se jouait là chaque jour, sa propre image reflétée dans vingt glaces, froides et blâmes, se dressait devant lui, sinistre et comique à la fois, dépaysée dans son vêtement d'élégance, les yeux bouffis, la face enflammée et boueuse.
Quel lendemain visible et désenchantant à l'existence folle qu'il menait!
Il s'abîma un moment dans de sombres pensées; puis il eut ce coup d'épaules vigoureux qui lui était familier, ce mouvement de porte-balles par lequel il se débarrassait des préoccupations trop cruelles, remettait en place ce fardeau que tout homme emporte avec lui, qui lui courbe le dos, plus ou moins, selon son courage ou sa force, et entra chez de Géry, déjà levé, debout en face de son bureau ouvert, où il classait des paperasses.
«Avant tout, mon ami, dit Jansoulet en refermant doucement la porte sur leur entretien, répondez-moi franchement à ceci. Est-ce bien pour les motifs exprimés dans votre lettre que vous êtes résolu à me quitter? N'y a-t-il pas là-dessous quelqu'une de ces infamies, comme je sais qu'il en circule contre moi dans Paris? Vous seriez, j'en suis sûr, assez loyal pour me prévenir et me mettre à même de me… de me disculper devant vous.»
Paul l'assura qu'il n'avait pas d'autres raisons pour partir, mais que celles-là suffisaient certes, puisqu'il s'agissait d'une affaire de conscience.
«Alors, mon enfant, écoutez-moi, et je suis sûr de vous retenir… Votre lettre, si éloquente d'honnêteté, de sincérité, ne m'a rien appris, rien dont je ne sois convaincu depuis trois mois. Oui, mon cher Paul, c'est vous qui aviez raison; Paris est plus compliqué que je ne pensais. Il m'a manqué en arrivant un cicerone honnête et désintéressé, qui me mît en garde contre les gens et les choses. Moi, je n'ai trouvé que des exploiteurs. Tout ce qu'il y a de coquins tarés par la ville a déposé la boue de ses bottes sur mes tapis… Je les regardais tout à l'heure, mes pauvres salons. Ils auraient besoin d'un fier coup de balai; et je vous réponds qu'il sera donné, jour de Dieu! et d'une rude poigne… Seulement, j'attends pour cela d'être député. Tous ces gredins me servent pour mon élection; et cette élection m'est trop nécessaire pour que je m'expose à perdre la moindre chance… En deux mots, voici la situation. Non-seulement, le bey entend ne pas me rendre l'argent que je lui ai prêté, il y a un mois; mais à mon assignation, il a répondu par une demande reconventionnelle de quatre-vingts millions, chiffre auquel il estime l'argent que j'ai soutiré à son frère… Cela, c'est un vol épouvantable, une audacieuse calomnie… Ma fortune est à moi, bien à moi… Je l'ai gagnée dans mes trafics de commissionnaire. J'avais la faveur d'Ahmed; lui-même m'a fourni l'occasion de m'enrichir… Que j'aie serré la vis quelquefois un peu fort, bien possible. Mais il ne faut pas juger la chose avec des yeux d'Européen… Là-bas, c'est connu et reçu, ces gains énormes que font les Levantins; c'est la rançon des sauvages qui nous initions au bien-être occidental… Ce misérable Hemerlingue, qui suggère au bey toute cette persécution contre moi, en a bien fait d'autres… Mais à quoi bon discuter? Je suis dans le gueule du loup. En attendant que j'aille m'expliquer devant ses tribunaux,—je la connais, la justice d'Orient,—le bey a commencé par mettre l'embargo sur tous mes biens, navires, palais et ce qu'ils contiennent… L'affaire a été conduite très régulièrement, sur un décret du Conseil-Suprême. On sent la patte d'Hemerlingue fils là-dessous… Si je suis député, ce n'est qu'une plaisanterie. Le Conseil rapporte son décret, et l'on me rend mes trésors avec toutes sortes d'excuses. Si je ne suis pas nommé, je perds tout, soixante, quatre-vingts millions, même la possibilité de refaire ma fortune; c'est la ruine, le déshonneur, le gouffre… Voyons, mon fils, est-ce que vous allez m'abandonner dans une crise pareille?… Songez que je n'ai que vous au monde… Ma femme? vous l'avez vue, vous savez quel soutien, quel conseil, elle est pour son mari… Mes enfants? C'est comme si je n'en avais pas. Je ne les vois jamais, à peine s'ils me reconnaîtraient dans la rue… Mon horrible luxe a fait le vide des affections autour de moi, les a remplacées par des intérêts effrontés… Je n'ai pour m'aimer que ma mère, qui est loin, et vous, qui me venez de ma mère… Non, vous ne me laisserez pas seul parmi toutes les calomnies qui rampent autour de moi… C'est terrible, et vous saviez… Au cercle, au théâtre, partout où je vais, j'aperçois la petite tête de vipere de la baronne Hemerlingue, j'entends l'écho de ses sifflements, je sens le venin de sa rage. Partout, des regards railleurs, des conversations interrompues quand j'arrive, des sourires qui mentent ou des bienveillances dans lesquelles se glisse un peu de pitié. Et puis des défections, des gens qui s'écartent comme à l'approche d'un malheur. Ainsi, voilà Félicia Ruys, au moment d'achever mon buste, qui prétexte de je ne sais quel accident pour ne pas l'envoyer au Salon. Je n'ai rien dit, j'ai eu l'air de croire. Mais j'ai compris qu'il y avait de ce côté encore quelque infamie… Et c'est une grande déception pour moi. Dans des crises aussi graves que celles que je traverse, tout a son importance. Mon buste à l'Exposition, signé de ce nom célèbre, m'aurait servi beaucoup dans Paris… Mais non, tout craque, tout me manque… Vous voyez bien que vous ne pouvez pas me manquer…
I. Les malades du docteur Jenkins
II. Un déjeuner place Vendôme
III. Mémoires d'un garçon de bureau.—Simple coup d'oeil jeté sur laCaisse Territoriale
IV. Un début dans le monde
V. La famille Joyeuse
VI. Félicia Ruys
VII. Jansoulet chez lui
VIII. L'oeuvre de Bethléem
IX. Bonne Maman
X. Mémoires d'un garçon de bureau.—Les domestiques
XI. Les fêtes du bey
XII. Une élection corse