Son tombeau est au pied du mont Ma-Hin
Son tombeau est au pied du mont Ma-Hin
—Votre petit frère n'ose pas promettre légèrement et risquer de ne pas être sincère, en ne pouvant tenir son engagement, dans le cas où ses parents ne lui donneraient pas la permission. Mon aimable frère, à quelque mille lieues de moi, pourrait attendre ma venue, sans qu'il me soit possible de l'avertir qu'elle n'aurait pas lieu. Ce serait une grave faute de ma part.
—Sage frère, vous êtes vraiment un homme de grande vertu; alors ne parlons plus de cette visite, l'an prochain, je reviendrai voir mon sage frère.
—A quelle date de cette prochaine année mon aimable frère reviendra-t-il, pour que je puisse attendre son élégant cortège?
Pé-Ya compta sur ses doigts.
—Hier soir était la fête de la mi-automne. Ce matin, l'azur de ce jour s'étend sur le huitième mois à son seizième jour. Sage frère, je reviendrai encore au même moment, aux environs de cette fête. Si, passé la seconde dizaine de ce mois, vous m'attendez en vain jusqu'à la fin de l'automne, tenez-moi pour un insensé.
Il dit à son secrétaire de bien prendre note de la résidence de son sage frère et de la date du rendez-vous.
—Oui, c'est cela, dit Tse-Tchi; alors votre petit frère, après la fête de la mi-automne, sera debout, respectueusement, à vous attendre au bord du fleuve. Je n'aurai garde d'y manquer. La lumière du jour est déjà claire et votre petit frère vous quitte.
—Restez encore un instant, dit Pé-Ya. Apportez-moi deux barres d'or, dit-il au domestique, sans les envelopper.
Et les offrant à deux mains à Tse-Tchi.
—Sage frère, dit-il, ce mince cadeau est seulement pour acheter quelques sucreries à vos nobles parents. Nous sommes unis comme la chair et les os, vous ne dédaignerez pas un si faible cadeau.
Tse-Tchi n'osa pas refuser et reçut le présent en faisant un double salut d'adieu; il retint ses larmes et sortit du salon. Il ramassa ses habits de pluie et les suspendit à sa pique qu'il posa sur son épaule. Il franchit le pont volant; Pé-Ya l'accompagna jusqu'au bord du navire et ils se séparèrent en pleurant.
Le tambour résonna et les matelots levèrent l'ancre.
Pé-Ya en s'en retournant ne prit plus garde aux beaux sites, il n'eut pas un regard d'admiration pour les fleuves ni les montagnes. Son cœur serré n'était empli que du souvenir de l'ami qu'il avait quitté.
Après quelques jours, il abandonna le bateau et continua son chemin par la voie de terre. En tous lieux on le recevait avec de grands égards et on lui préparait tout ce qui était utile au bien-être de son voyage, et il entra bientôt dans la capitale.
La fuite du temps est rapide. L'automne s'acheva: l'hiver vint; le printemps reparut, puis l'été. Pas un seul jour Pé-Ya n'oublia son ami; quand la fête de la mi-automne approcha, il demanda congé à son roi pour retourner dans son pays natal et, l'ayant obtenu, il prépara ses bagages et se mit en route.
Il fit encore le grand tour parla route des fleuves. Quand il se jugea assez proche de son but, il donna l'ordre à ses matelots de s'arrêter à chaque baie et de demander le nom très exact du lieu où on se trouvait.
Au huitième mois, le soir du quinzième jour, les matelots annoncèrent que l'on apercevait la montagne de Ma-Hine. Pé-Ya reconnut la contrée qu'il avait déjà vue l'automne dernier et s'écria:
—Arrêtons-nous ici!...
On jeta l'ancre et on enfonça un pilotis pour attacher le navire.
Il faisait beau. Le clair de lune traversait le store rouge de l'habitacle, le perçant de fils lumineux. Pé-Ya donna l'ordre de le relever; puis il s'avança sur le pont et se tint debout à l'avant. Il contempla le Boisseau du Nord (La Grande Ourse), il plongea ses regards dans l'eau, puis les releva vers le ciel: dans l'immensité tout est clair comme en plein jour. Il songe à la belle soirée de l'an dernier, alors qu'il a rencontré son ami.
La nuit d'à présent est toute pareille et c'est à cette place même qu'il lui a promis de l'attendre. Mais au bord du fleuve il n'y a pas une seule ombre et nulle trace de pas.... Est-ce que l'ami ne serait pas fidèle?...
Pé-Ya attendit encore quelques instants.
«Il passe beaucoup de bateaux par ici, pensa-t-il, et celui que je monte n'est pas le même que l'autre fois; comment mon frère si occupé trouverait-il le temps de chercher quel est le mien? L'an dernier j'ai joué le kin, et ce fut comme si je l'appelais. J'ai apporté Précieux-Jade, si mon frère l'entend il saura bien me reconnaître.» Ayant ordonné au serviteur d'apporter la table du kin et d'allumer les parfums, il ouvrit l'étui de soie et commença à accorder l'instrument. Dès qu'il effleura les cordes, celle appelée San résonna lugubrement.
Pé-Ya s'arrêta tout ému.
—Pourquoi cette corde rend-elle un son si triste? s'écria-t-il; sans doute mon frère est dans le deuil. Il me parlait l'an passé de son père et de sa mère qui sont âgés; si son père n'est pas mort, c'est sa vieille mère qui l'a quitté. Sa piété filiale juge quelles sont les affaires pressées et celles qui peuvent attendre. Il vaut mille fois mieux manquer à sa parole envers moi que de manquer à ses parents. Demain matin je monterai pour le chercher.
Il fit emporter le kin et descendit pour se coucher. Mais la nuit ne lui apporta aucun repos, le sommeil ne lui ferma pas les yeux un seul instant et il attendit avec impatience la venue du jour. La clarté de la lune tamisée par les stores fit le tour de la cabine, puis disparut; le soleil monta de l'horizon, derrière les hautes collines.
Pé-Ya se leva, fit rapidement sa toilette, revêtit des habits simples et se coiffa d'un chapeau sans ornement. Il dit au jeune serviteur de se munir de vingt livres d'or et de le suivre en emportant le kin.
—Si mon frère a eu un deuil, pensa-t-il, je lui ferai ce cadeau de condoléance.
Pé-Ya se hâta de débarquer et de gravir le sentier Il marchait les regards fixés sur la Montagne de Ma-Hine.
Après avoir parcouru presque dixlis, il arriva au confluent de plusieurs chemins, et il s'arrêta indécis.
—Pourquoi monseigneur n'avance-t-il plus? demanda le jeune garçon.
—Ici les routes vont dans toutes les directions. Laquelle prendre pour atteindre le village que je cherche? J'attends qu'il passe quelqu'un qui pourra me renseigner.
Il s'assit sur une grande pierre à l'angle des routes, et le serviteur resta debout près de lui.
Bientôt un vieillard parut, venant du chemin de gauche. Il avait une longue barbe qui faisait penser à des fils de jade et de longs cheveux, qui semblaient des fils d'argent sous son chapeau en feuilles de bambou. Son costume était celui des paysans. De la main gauche il s'appuyait à une pique de jonc et portait de la droite un panier de bambou. Il s'avançait à petits pas.
Pé-Ya se leva, rajusta ses vêtements et alla au-devant du vieillard pour le saluer. Celui-ci posa lentement son panier à terre, et, élevant ses mains jointes, rendit le salut.
—Monseigneur, dit-il, que désirez-vous m'enseigner?
—Je veux vous demander laquelle de ces deux routes conduit au village de Tsé-Lien?
—Ces deux chemins-là conduisent aux deux villages de Tsé-Lien. A gauche, c'est le haut Tsé-Lien; à droite, c'est le bas Tsé-Lien. Ces deux routes ont chacune quinzelisde longueur. Mais je ne sais pas auquel des villages vous désirez aller?
Pé-Ya se tut, ne sachant que répondre. Il se disait:
—Comment mon frère, si intelligent, m'a-t-il renseigné d'une façon aussi vague?
—Qu'est-ce qui préoccupe monseigneur? demanda le vieillard; sans doute qu'on ne lui a pas donné des indications précises?...
—Oui, c'est cela, dit Pé-Ya.
—Il n'y a pas plus de huit ou dix maisons dans chacun de ces villages.—Quelques philosophes se cachent dans cette retraite paisible—Moi, vieillard, j'habite depuis longtemps la montagne, il n'est personne que je ne connaisse: les habitants, qui ne sont pas mes parents, sont mes amis. Je crois que monseigneur peut me dire chez qui il veut aller et le nom de celui qu'il veut voir; je saurai certainement vous indiquer la demeure.
—Votre élève désire se rendre à la maison Tson, dit Pé-Ya.
—Quoi, c'est à cette maison que vous voulez aller? s'écria le vieillard; et qui donc y cherchez-vous?
—Je voudrais voir Tse-Tchi, répondit Pé-Ya.
En entendant cela, les yeux troubles du vieillard s'emplirent de larmes, et ces larmes coulèrent, et en sanglotant il répondit:
—Tse-Tchi-Tson était mon fils!... L'année dernière, le quinzième jour du huitième mois, il revenait, assez tard, de son travail de bûcheron, lorsqu'il rencontra un ministre du royaume de Tsin, le seigneur Yu-Pé-Ya. Ils causèrent ensemble et se trouvèrent d'accord sur toutes choses, si bien qu'avant de le quitter, le seigneur donna à mon fils deux tablettes d'or. Tse-Tchi acheta des livres pour étudier, et moi, pauvre vieux sans intelligence, je n'eus pas la pensée de l'arrêter: chaque matin il portait de lourdes charges, chaque soir il étudiait assidûment. Par tant d'efforts il usa son cœur; il devint faible et malade ... depuis quelques mois déjà, il est mort!...
Pé-Ya fut comme foudroyé par cette nouvelle; des larmes jaillirent de ses yeux, il poussa des cris de désespoir et tomba évanoui au pied des monts.
Le vieillard, très effrayé, les yeux gonflés de larmes, le releva.
—Quel est donc ce seigneur? demanda-t-il au jeune serviteur.
Celui-ci se pencha tout près de son oreille, et lui dit:
—C'est monseigneur Yu-Pé-Ya.
—Oh! c'est le si cher ami de mon fils!... Yu-Pé-Ya revint à lui, avec des hoquets et des suffocations de douleur. Il se battait la poitrine et exhalait par des sanglots sa profonde désolation.
—O sage frère! s'écria-t-il, lorsque hier au soir mon bateau jeta l'ancre, je pensais que vous manquiez à votre parole. Je ne me doutais pas que vous étiez déjà une ombre, errant au bord des sources souterraines. Vous aviez de rares talents, mais vous n'avez pas eu longue vie.
Le vieillard secoua ses larmes et essaya de consoler l'ami de son fils.
Pé-Ya se leva et salua le vieux Tson.
—O! mon oncle! dit-il, le cercueil de votre fils est-il encore dans la maison ou enterré déjà dans la campagne?
—Je ne peux répondre en un seul mot, dit Tson. A ses derniers moments, tandis que ma femme et moi nous étions près de son lit, mon fils me dit:
«Le ciel seul décide si la vie sera longue ou courte. Il ne me permet pas, à moi, d'accomplir mes devoirs envers mes parents comme il le faudrait. Quand je serai mort, je vous prie de m'enterrer au bord du fleuve au pied du mont Ma-Hine, car j'ai promis à mon ami de revenir à cette place. Je ne veux pas manquer au rendez-vous.»
Je n'ai pas oublié les paroles de mon fils: au bout de cette petite route, par laquelle monseigneur est venu, il y a un monceau de terre fraîchement remuée: c'est là le tombeau de mon fils. Aujourd'hui il y a juste cent jours que Tse-Tchi est mort. Pour cet anniversaire, j'apportais un paquet de papiers dorés afin de les brûler sur sa tombe. Je ne pensais guère rencontrer votre Seigneurie.
—Je veux vous suivre jusqu'au tombeau, dit Pé-Ya.
Et il ordonna à son domestique de porter le panier du vieillard.
S'appuyant sur son bâton, il marcha devant, et Pé-Ya, avec son serviteur, le suivit. Ils redescendirent vers l'entrée de la vallée, et bientôt aperçurent, à gauche du chemin, une éminence de terre fraîchement amassée. Pé-Ya s'arrêta et fit un salut solennel.
—Sage frère, de votre vivant, vous étiez un homme supérieur, maintenant que vous avez quitté la terre, vous méritez d'être divinisé. Votre frère ignorant vous salue cette fois pour vous dire un adieu éternel....
Mais il n'en put dire davantage; il éclata en sanglots et poussa des clameurs si douloureuses, que de tous les points de la montagne, les paysans, les passants, les voyageurs, tout émus en les entendant, accoururent vers le tombeau. Quand ils apprirent que c'était un grand personnage qui sacrifiait sur une tombe, ils s'approchèrent à l'envi pour assister à ce spectacle.
Pé-Ya, ne jugeant pas qu'il avait assez honoré son ami, dit à son serviteur d'apporter sa Lyre, de la poser sur une table de marbre qu'il placerait devant le tombeau, et Pé-Ya s'assît les jambes croisées en face de l'instrument. Alors il écarta les deux ruisseaux de ses larmes, et fit résonner les cordes.
A peine eurent-ils entendu les sons vibrants du kin, les vulgaires assistants, très surpris, s'agitèrent, tapèrent dans leurs mains, et bientôt se dispersèrent en riant.
—Mon digne oncle, dit Pé-Ya au vieillard, pourquoi, en entendant le petit ministre jouer du kin pour consoler les mânes de votre fils, mon sage frère, tandis qu'il était plongé dans la plus profonde douleur, tous ces gens se sont-ils pris à rire?
Le vieux Tson répondit:
—Les paysans ne savent rien de la musique, les sons de votre Lyre leur ont paru devoir exprimer la joie, et c'est pourquoi ils ont ri.
—Ah! je comprends, dit Pé-Ya. Et vous-même, mon digne oncle, comprenez-vous le sens du morceau que j'ai joué?
—Quand j'étais jeune, je me suis exercé à la musique, mais vieux comme je le suis, mes sens sont affaiblis, et je ne sais plus rien distinguer.
—Eh bien, voici, dit Pé-Ya. J'ai suivi les impulsions de mon cœur, et j'ai improvisé cette courte élégie pour honorer l'âme de mon ami et le consoler dans sa tombe. Je vais la redire au noble père: qu'il prête l'oreille.
—Je serai bien heureux de l'entendre, dit le vieillard.
Et Pé-Ya récita le chant suivant:
«Je me souviens du dernier automne où je vous rencontrai au bord du fleuve.
«Aujourd'hui, je venais vous rejoindre, mais je n'ai pas aperçu celui dont l'âme est si sensible à l'harmonie du son.
«Je n'ai vu qu'un tertre nouvellement formé.
«Hélas! cette vue brisa mon cœur! brisa mon cœur! brisa mon cœur! oh! brisa mon cœur!...
«Je ne peux pas retenir mes larmes, qui roulent en perles.
«En arrivant, combien j'étais joyeux! Quelle douleur en m'en retournant!
«De sombres nuages courent au dessus du fleuve.
«Tse-Tchi! Tse-Tchi! notre amitié valait plus que mille lingots d'or.
«J'aurai beau courir jusqu'aux limites de l'horizon, je ne trouverai personne capable de comprendre l'affection qui nous liait.
«Après ce chant, je ne chanterai plus.
«O! Tse-Tchi! Mon précieux kin, long de trois pieds, il est mort à cause de vous.»
Alors Pé-Ya arracha un poignard de sa ceinture, coupa les cordes de la Lyre, souleva des deux mains l'instrument sonore au dessus de la table des offrandes, et le jeta avec violence. Les chevilles de jade sautèrent, les douze chevalets d'or s'éparpillèrent, et la caisse fut mise en pièces.
Le vieillard stupéfait demanda en tremblant pourquoi il agissait ainsi. Pé-Ya répondit par ces vers:
«Je brise la lyre, déjà les plumes du phénix sont refroidies.
«Tse-Tchi n'existe plus, pour qui donc jouerais-je?
«Certes, je peux rencontrer beaucoup de compagnons aimables et caressants comme le vent prince tanier.
«Mais l'ami qui s'accorde à mon cœur, il serait trop malaisé de le retrouver.»
—Hélas! c'est trop vrai! s'écria le vieillard. Pé-Ya lui demande s'il habitait dans le haut ou dans le bas du village de Tsé-Lien.
—J'habite le haut Tsé-Lien, la huitième maison; mais pourquoi me demander cela?
—J'ai trop de tristesse dans le cœur pour pouvoir retourner maintenant avec vous jusqu'à votre demeure. Mais j'ai ici vingt livres d'or: la moitié remplacera le travailleur qui vous procurait quelques friandises; la seconde moitié servira à acheter quelques champs de sacrifice dont les revenus seront employés, au printemps et à l'automne à l'entretien du tombeau de votre fils. De retour dans mon royaume, je demanderai ma retraite pour me retirer dans la solitude. Alors, je reviendrai dans ce village pour chercher mes vénérables parents, et les emmener dans ma demeure pour finir tranquillement vos jours. Car je suis Tse-Ky, et Tse-Ky c'est moi. J'espère que vous ne me considérerez pas comme le commun des hommes. En achevant ces paroles, Pé-Ya offrit au vieillard les vingt livres d'or. Puis, se prosternant, il versa encore des larmes, et le vieillard lui rendit son salut en pleurant. Puis, après s'être fait de longs adieux, ils se séparèrent.
Telle est l'histoire du noble Yu-Pé-Ya jetant sa Lyre.
Plus tard, on écrivit ces vers à sa louange:
«Celui qui s'attache par intérêt à un ami riche et puissant n'est pas un ami.
«Qui se souvient d'un exemple comparable à celui de l'amitié de Pé-Ya et de Tse-Tchi, dont les cœurs s'accordaient si bien?
«Pé-Ya ne peut pas renaître, et Tse-Tchi n'existe plus; et cependant la renommée, de siècle en siècle, nous redit l'histoire de la Lyre brisée.»
[1]Cette page d'histoire chinoise est traduite du Kïn-Kou-Ky-Kwan (Faits remarquables anciens et modernes). Nouveau fond chinois, 1671, Bibliothèque nationale.
[1]Cette page d'histoire chinoise est traduite du Kïn-Kou-Ky-Kwan (Faits remarquables anciens et modernes). Nouveau fond chinois, 1671, Bibliothèque nationale.
[2]LeLivre des vers.
[2]LeLivre des vers.
Clair de lune sur le fleuve
Clair de lune sur le fleuve
Dans ce temps, Nankin était encore la capitale de la Chine, la dynastie des Mings florissait. C'était pendant le règne de l'empereur Hoaï-Tsong.
La ville, qui avait sept lieues de tour, était enfermée dans de formidables remparts, si larges qu'il faisait toujours nuit noire sous les triples portes voûtées, qui les perçaient de loin en loin. Ces portes étaient surmontées de châteaux-forts et de hautes tours dont les toitures aux bords relevés disparaissaient sous le frissonnement multicolore de banderolles et de drapeaux.
Sur les murailles veillaient des sentinelles; près des portes, des soldats fièrement campés, appuyés sur leurs lances, questionnaient les arrivants.
L'enceinte de la ville contenait des montagnes, des lacs, des rivières; les rues, larges et droites, bordées de palais superbes, étaient traversées de portes triomphales aux toits sculptés et retroussés. Au loin, on apercevait la haute tour de Li-cou-li, la merveille des merveilles. Cette tour, construite il y a deux mille sept cents ans par les ordres du roi A-You, n'avait d'abord que trois étages: douze cents ans après sa fondation, l'empereur Kien-Ouan la répara et fit sceller dans les murs les reliques de Fo. Les Mongols la brûlèrent mille ans après, mais Yong-Lo la rebâtit, la dédia à l'impératrice-mère et l'appela la tour de la Reconnaissance:Li-cou-li. Elle s'élevait très haut, ayant neuf galeries superposées; ses murs, revêtus de porcelaine jaune, rouge et blanche, brillaient comme les ailes d'un faisan; les neuf toits, pavés de tuiles vertes, ressemblaient à des émeraudes, et le vent faisait une charmante musique en agitant les mille clochettes suspendues à chaque étage; sur les terrasses s'élevaient les grandes statues des dieux et des génies, et au sommet de la tour une sphère d'or scintillait comme un soleil.
Des jardins ombreux environnaient, à cette époque, la tour de Li-cou-li, cachant de paisibles habitations aux toits très larges, construites en bois de cèdre. Des palissades de bambou, percées de portes treillagées ne fermant qu'au loquet, entouraient ces frais jardins; près de chaque porte étaient assis, sur un pilier de pierre, deux chiens chimériques ou deux dragons de bronze ou de bois vermoulu.
Un soir de la quatrième année de l'empereur Hoaï-Tsong, un peu avant le coucher du soleil, un jeune homme souleva le loquet d'une porte et sortit de l'un de ces jardins. Il vit la place déserte et marcha rapidement, suivant de près la palissade, sans prendre garde aux branches pendantes qui lui frôlaient le visage.
Ce jeune homme était de haute taille, bien fait de corps, beau de visage; ses yeux noirs, très longs, relevés vers les tempes, étaient pleins de fierté; ses sourcils étaient fins et unis comme du velours; sa bouche ressemblait à une fleur. Il était vêtu d'une robe de satin noir ramagée de fils d'or et serrée à la taille par une ceinture de soie bleue; sa calotte aussi était bleue.
Il atteignit un autre enclos et s'arrêta.
On n'entendait aucun bruit, si ce n'est celui des oiseaux se chamaillant dans les arbres. Le couchant empourprait déjà le ciel. Le faîte de la tour Li-cou-li resplendissait.
Le jeune homme essaya de voir dans le jardin à travers les branches; mais les feuillages formant un rideau épais, il ne vit rien. Alors il frappa ses mains l'une contre l'autre, faiblement d'abord, puis plus fort.
A ce signal, le taillis frissonna, et une jeune fille se montra, ne laissant voir que sa jolie tête, qui faisait une trouée dans le feuillage.
—C'est toi, Li-Tso-Pé? dit-elle avec un sourire affectueux.
—Lon-Foo, dit Li-Tso-Pé rapidement, va près du tombeau de tes ancêtres, je t'y rejoindrai; prends par la rue des Lions-de-Fer; je prendrai un autre chemin.
—J'y cours! dit Lon-Foo effrayée par l'air de tristesse empreint sur le visage de Li-Tso-Pé.
Le jeune homme s'éloigna d'un pas rapide et gagna le cimetière. Il y arriva bien avant la jeune fille et s'assit sur une tombe, au pied d'un cavalier de pierre.
De toutes parts, sur les tombes, on voyait des cavaliers semblables à celui auprès duquel Li-Tso-Pé s'était arrêté. Les quatre pieds des chevaux étaient fixés en terre et disparaissaient à demi sous les hautes herbes. Les guerriers étaient représentés en habits de combat, brandissant leurs lances. On voyait aussi de grandes avenues bordées de dromadaires, d'éléphants ou de lions de pierre se faisant vis-à-vis. Toutes ces statues se détachaient en noir sur le ciel rose et bleu pâle, et de grandes ombres obliques s'étendaient sur le sol.
Bientôt une forme svelte et gracieuse se glissa à travers la forêt formée par les jambes, massives ou grêles, des animaux de pierre; elle atteignit la tombe près de laquelle s'était assis Li-Tso-Pé et s'assit à côté de lui.
—Me voici, dit-elle; l'angoisse serre mon cœur, car j'ai vu que ton visage est triste.
—Écoute, Lon-Foo, dit-il, mon beau-père veut me marier avec la fille d'un grand magistrat.
—Est-ce possible? s'écria Lon-Foo, ignore-t-il donc que ton père et le mien ont décidé que nous nous marierions ensemble? Ta mère a-t-elle oublié son premier époux au point de ne plus se souvenir de cette solennelle promesse?
—Depuis qu'elle s'est remariée, ma mère est soumise à son nouveau maître; elle a essayé cependant de plaider notre cause, mais mon beau-père ne veut rien entendre.
—Peut-il nous contraindre à commettre un crime contre la piété filiale? Plutôt que de désobéir à mon père mort, je me tuerais à l'instant sur sa tombe.
—Certes, mieux vaut mourir que de manquer à ses devoirs; mais rien n'est encore désespéré. Écoute, j'ai conçu un projet: je vais m'enfuir ce soir même de ce pays; je resterai éloigné, sans donner de mes nouvelles, jusqu'au jour où celle qu'on me destine sera à un autre époux.
Lon-Foo ne répondit rien, mais se mit à pleurer.
—Hélas! dit Li-Tso-Pé, cette séparation est un malheur, mais elle nous sauve d'un malheur plus grand. Il faut tâcher de raffermir notre cœur.... Je vais donc te quitter, Lon-Foo.
—J'avais l'habitude de te voir. Comment pourrai-je supporter ton absence?
—Aimes-tu mieux que je sois l'époux d'une autre femme, Lon-Foo?
—Qui sait si celui qui part reviendra jamais? dit Lon-Foo en sanglotant; qui sait si lorsqu'il reviendra celle qui reste sera là encore?
—Que veux-tu que je fasse? dit Li-Tso-Pé, gagné par les larmes; parle. Je resterai si lu l'ordonnes.
—Non, non, pars, dit Lon-Foo. Va, je serai forte, et quoi qu'il arrive, je te le jure sur les mânes de mon père ici couché, rien ne pourra me faire changer.
—Au revoir donc, dit Li-Tso-Pé; le jour va disparaître, il faut rentrer. Les deux amis se serrèrent la main et se séparèrent tristement.
Lorsque la jeune fille repassa à travers le cimetière, un homme qui priait sur un tombeau magnifique la vit et sembla s'intéresser à elle. Il remarqua ses larmes et crut qu'elle pleurait un parent mort depuis peu. Arrivé hors du cimetière, cet homme fit signe de s'éloigner à une escorte qui l'attendait. Il n'avait pas perdu de vue la jeune fille qui, absorbée dans sa douleur, ne regardait rien. Il la suivit, et lorsqu'elle fut rentrée chez elle, l'homme écrivit sur ses tablettes: Place de la tour de Li-cou-li, la maison des dragons bleus.
Lon-Foo était orpheline. Sa mère était morte en la mettant au monde; son père avait perdu la vie dans un combat glorieux. La jeune fille vivait seule avec sa vieille grand'mère et quelques serviteurs. Leur fortune était modeste, mais plus que suffisante pour leurs besoins. Lon-Foo avait dix-sept ans. Élevée par cette grand'mère pleine d'indulgence, elle jouissait d'une liberté plus grande que celle accordée d'ordinaire aux jeunes filles chinoises; elle brodait peu, préférant la lecture, ou les jeux en plein air; l'appartement intérieur où les femmes ont coutume de se tenir l'étouffait, et surtout depuis le jour où elle avait aperçu Li-Tso-Pé, elle passait son temps au jardin.
La nuit du départ de son fiancé, Lon-Foo ne dormit pas et pleura sans cesse. Aussi, le lendemain matin, lorsqu'elle se regarda dans son miroir d'acier poli, semblable au disque de la lune, elle vit qu'elle avait les yeux rouges et gonflés; pour ne pas inquiéter sa grand'mère, elle voulut faire disparaître ces traces de larmes, et trempa à plusieurs reprises son joli visage dans l'eau fraîche.
Tandis qu'elle était ainsi occupée, un coup frappé sur le gong de la porte d'entrée la fit tressaillir.
—Qui donc vient de si grand matin? dit-elle.
Et elle descendit précipitamment de sa chambre au rez-de-chaussée. Sa grand'mère était déjà sous l'auvent de la maison, et deux serviteurs couraient vers la porte du jardin; mais lorsqu'ils l'eurent ouverte ils ne virent personne. Seulement, un coffre de laque était posé à terre; les serviteurs le ramassèrent et l'apportèrent à leur maîtresse.
—Qu'est-ce que cela? s'écria la grand'mère en levant les bras au ciel; qui dit que ce coffret est pour nous?
—Il y a une lettre sous le cordon de soie qui ferme le coffre, dit un serviteur.
Lon-Foo prit la lettre, écrite sur du papier rouge, et la déplia.
«A la belle Lon-Foo, quelqu'un de puissant offre ces objets sans valeur,» lut-elle à haute voix.
—Dieu Fo! fit la grand'mère, quelqu'un de puissant! comment peut-il te connaître?
—Je ne sais, dit la jeune fille; c'est sans doute une plaisanterie, et le coffre est rempli de pierres.
—Voyons! dit la vieille en ôtant le couvercle. Les deux femmes poussèrent en même temps un cri de stupeur: un merveilleux collier de perles de Tartarie était roulé en plusieurs cercles au fond de la boîte, comme un serpent au repos; les perles étaient grosses comme des pois, toutes semblables et d'une pureté sans pareille. Certainement, il eût été impossible de trouver un collier comparable à celui-là dans tout l'empire. Le coffret contenait encore des épingles de tête garnies de rubis et une parure complète: bracelets, agrafes, étuis pour préserver les ongles, en jade vert travaillé à jour avec une perfection exquise.
—Que tout cela est beau! s'écriait la vielle femme en frappant ses mains l'une contre l'autre. Depuis que j'existe je n'ai jamais rien vu d'aussi magnifique!
—D'où cela peut-il venir? se disait Lon-Foo, vaguement effrayée; ce n'est certainement pas Li-Tso-Pé qui m'envoie ce collier qu'une reine seule pourrait porter.
La journée se passa en conjectures. Lon-Foo finit par s'imaginer que des voleurs poursuivis avaient déposé le coffre devant la porte pour détourner les soupçons. Elle commença donc, avec l'aide de sa grand'mère, à composer une lettre où elle expliquait aux magistrats de la ville ce qui s'était passé. L'écrit n'était pas encore terminé que le gong retentit de nouveau, frappé avec violence, et en même temps une foule de pages, d'écuyers, de porteurs de lanternes, envahirent le jardin et se rangèrent en haie de chaque côté de l'allée.
Les deux femmes, stupéfaites, s'étaient avancées sous l'auvent de la maison. Elles virent venir un mandarin de premier rang en grand costume de cour, suivi de deux hommes, l'un portant le parasol d'honneur, l'autre un sceau de cristal sur un coussin de soie.
Le mandarin alla droit à la jeune fille et plia le genou devant elle.
—C'est bien toi que l'on nomme Lon-Foo? demanda-t-il humblement.
—Oui.... balbutia Lon-Foo toute tremblante.
—Eh bien, jeune fille plus heureuse que toutes les femmes du royaume, beauté privilégiée à laquelle je ne puis parler qu'à genoux, sache que celui dont tu as reçu ce matin les présents, celui qui m'envoie vers toi, est l'homme devant qui tout ploie et tremble, le maître de notre vie à tous, l'empereur de la Chine!
—L'empereur! s'écria la grand'mère en s'affaissant sur une chaise.
—Oui, le Fils-du-Ciel lui-même! dit le mandarin; il a vu Lon-Foo revenant du cimetière et lui fait savoir qu'il veut la prendre pour femme, et que demain un cortège magnifique viendra la chercher pour la conduire en grande pompe au palais impérial. J'espère, ajouta le haut fonctionnaire, que lorsqu'elle sera l'épouse favorite de notre maître, la belle Lon-Foo n'oubliera pas le messager qui lui a porté le premier la bonne nouvelle.
Et, après de nouvelles salutations, le mandarin s'éloigna sans que Lon-Foo, atterrée, eût prononcé une parole.
L'ahurissement joyeux de la grand'mère était si profond qu'elle ne remarqua pas la tristesse et l'épouvante de Lon-Foo. Elle envoya quérir toutes ses connaissances pour leur apprendre la merveilleuse nouvelle, et bientôt la maison fut pleine de monde. Lon-Foo se laissa complimenter sans paraître apercevoir ceux qui s'empressaient autour d'elle; elle ne parlait pas et ne regardait pas. On crut que sa nouvelle position la rendait déjà fière et méprisante.
Lorsque, la nuit venue, Lon-Foo se fut retirée dans sa chambre, elle se laissa tomber sur une chaise et demeura longtemps immobile, le regard fixé sur le plancher. Tout à coup, elle se leva et sortit de la stupeur qui l'engourdissait.
—C'est à l'instant même qu'il faut agir, dit-elle. Je suis libre encore; demain, dans ce palais, je serai prisonnière.
Elle entr'ouvrit la porte de la chambre dans laquelle couchait la grand'mère et écouta. Elle entendit une respiration forte et régulière: l'aïeule dormait. Elle s'avança sur le palier et écouta encore. Un silence profond régnait dans la maison. Les domestiques dormaient aussi, lors Lon-Foo rentra dans sa chambre, ouvrit quelques coffrets, prit ses économies de jeune fille, une toute petite somme, puis un paquet de fleurs fanées et de lettres, et jeta sur ses épaules une robe de couleur sombre. Elle éteignit la lumière et descendit l'escalier avec précaution. La porte de la maison était fermée intérieurement par une barre de fer que la jeune fille ne put déplacer; mais elle ouvrit une fenêtre et sauta dans le jardin. La palissade de bambou ne fermait qu'au loquet. Lon-Foo ouvrit et referma la porte; puis, à demi cachée par un des dragons recouverts d'émail bleu foncé qui flanquaient l'entrée, elle regarda une dernière fois la petite maison et le jardin.
—Ah! mon cher Li-Tso-Pé, dit-elle en versant des larmes, je ne reverrai peut-être jamais ce coin de terre où j'ai été si heureuse, mais c'est le ciel qui nous a protégés en ordonnant ton départ! Quels dangers s'amasseraient aujourd'hui sur la tête du rival de l'empereur!
Lon-Foo traversa avec assurance la place de Li-cou-li et s'enfonça dans une rue. Il faisait une nuit profonde; le ciel était couvert; aucune lumière ne brillait à aucune fenêtre. La jeune fille ne savait où elle allait; elle marchait rapidement, tâtant le mur de la main, trébuchant quelquefois, mais ne s'arrêtant jamais; elle s'engagea bientôt dans un enchevêtrement de ruelles étroites qui ne dormaient pas encore; on entendait des bruits de voix, des rires; des filets de lumière filtraient sous les portes, les papiers huilés des fenêtres s'éclairaient vaguement. Lon-Foo, un peu effrayée, avançait avec hésitation. Cependant, elle se hasarda à regarder par une fissure à l'intérieur d'une de ces maisons sourdement bruyantes: elle aperçut des hommes ivres attablés. La jeune fille fit un bond en arrière, et s'enfuit plus vite. Tout à coup, au tournant d'une rue, elle vit briller les lanternes d'une ronde de police.
—Hélas! s'écria-t-elle, prise par ces soldats que deviendrai-je, et comment expliquer ma présence dehors après la deuxième veille sonnée?
Elle s'était adossée à une maisonnette obscure et crut entendre à l'intérieur une voix nasillarde qui semblait compter de l'argent. Lon-Foo heurta résolument à la porte, préférant tomber parmi une bande de voleurs qu'entre les mains des hommes de la police qui l'eussent ramenée chez elle.
On ouvrit: la jeune fille entra précipitamment et referma la porte.
—Que viens-tu faire? s'écria une vieille femme assise sur un monceau de loques et de débris informes; les femmes de mauvaise vie n'entrent pas chez nous. Je te disais bien de ne pas ouvrir, continua-t-elle en s'adressant à un homme âgé dont la figure hâlée et ratatinée ressemblait à une vieille pomme cuite et qui regardait Lon-Foo d'un air ahuri.
—J'ouvre quand on heurte, dit-il.
—Rassurez-vous, dit Lon-Foo, je suis de bonne famille; j'ai quitté la maison paternelle pour fuir les mauvais traitements d'une belle-mère. Si j'ai frappé à votre porte, c'était pour éviter la ronde de police.
—Eh bien, attends qu'elle soit passée, dit la vieille avec l'indifférence de quelqu'un trop chargé de soucis pour prendre intérêt aux malheurs des autres.
—Attends qu'elle soit passée, répéta le vieillard. Puis tous deux se remirent à compter des pièces de cuivre, qu'ils remuaient à terre du bout des ongles, et ils ne firent plus la moindre attention à Lon-Foo.
La jeune fille regarda autour d'elle. Une lanterne ronde, en papier, aux trois quarts déchirée, posée à terre entre les deux vieillards, éclairait bizarrement la seule pièce dont se composait l'habitation. La terre formait le plancher, les tuiles de la toiture servaient de plafond. Il n'y avait pas de meubles, mais d'étranges monceaux de chiffons et de débris de toute sorte semblant servir de sièges et de tables; sur l'un d'eux étaient posés quelques bols de porcelaine ébréchés. En levant les yeux vers la muraille, Lon-Foo ne put retenir un cri d'effroi, car elle crut voir une rangée de pendus que la lueur de la lanterne faisait trembloter et sautiller. Elle voyait distinctement les pieds de quelques-uns chaussés de vieilles bottes de satin râpé, d'autres avaient la tête couverte de chapeaux rabattus jusqu'au menton. En regardant mieux, la jeune fille s'aperçut qu'il n'y avait pas de jambes dans ces bottes, ni de tètes sous ces chapeaux, et que les pendus étaient tout simplement de vieux costumes fanés, déteints et rapiécés, mais très soigneusement disposés le long de la muraille. Lon-Foo sourit de sa surprise. Une enseigne dédorée, qu'on accrochait pendant le jour à la porte de la maison, lui apprit d'ailleurs que ses hôtes étaient marchands de vieux habits; elle reporta les yeux sur les habitants de cette misérable demeure. Ils remuaient toujours les pièces de cuivre.
—Tu auras beau les compter mille fois, dit enfin la femme, la somme n'augmentera pas.
—Il manque toujours le quart d'un liang, dit l'homme.
—Oui, et demain le propriétaire de cette maison nous mettra dehors et prendra nos marchandises.
—Il nous mettra dehors! répéta l'homme d'un air consterné.
—Je vais compléter la somme, dit alors Lon-Foo en tirant une pièce d'argent de sa ceinture, à la condition que vous me laisserez passer la nuit ici et que vous échangerez contre mes vêtements de soie un costume de fille du peuple.
Les deux époux levèrent la tête vers Lon-Foo, dont ils avaient oublié la présence; un sourire contracta la face jaune du vieillard, la femme secoua la tête.
—Tu te moques de nous, dit-elle.
—Nullement, dit Lon-Foo en jetant la pièce d'argent parmi les pièces de cuivre; as-tu le costume qu'il me faut?
—Tu es une bonne jeune fille, dit la vieille en se levant vivement, c'est le ciel qui t'a envoyée vers nous.
Elle alla décrocher plusieurs costumes et les montra à Lon-Foo; celle-ci en choisit un à peu près propre, composé d'un large pantalon d'étoffe brune, d'une tunique de cotonnade bleue et d'un vaste chapeau de paille qui pouvait facilement dérober son visage; puis la vieille éparpilla un paquet de chiffons dans un coin de la chambre et les recouvrit d'un lambeau de natte.
—Voici tout ce que je puis t'offrir pour te reposer, dit-elle à Lon-Foo.
La jeune fille s'étendit sur cette couchette rustique.
Bientôt la lumière fut éteinte, et l'on n'entendit plus dans l'obscurité que les ronflements sonores des deux vieillards.
Lon-Foo ne dormit pas. Dès la première lueur du matin, elle se leva, ôta ses vêtements de soie et endossa le costume de fille du peuple: puis, sans bruit, elle sortit de la maison.
Le faubourg était désert encore; quelques chiens hâves, furetant dans les ruisseaux, peuplaient seuls les ruelles misérables. La jeune fille se hâta de quitter ce quartier sordide et gagna une large avenue qui descendait vers le fleuve. Bientôtle Fils aîné de l'Océanroula devant elle ses ondes d'azur.
Le ciel matinal jetait des reflets argentés sur le fleuve; une brise presque insensible faisait courir un frisson à la surface de l'eau et déformait le mirage d'un pagode située sur la rive. Dans les joncs, des oiseaux aquatiques piaillaient et battaient des ailes; des grues s'envolaient du faîte des arbres en poussant de long cris, et à l'horizon les hautes montagnes se profilaient vaguement parmi les brumes lilas et roses de l'Orient.
Lon-Foo s'assit sur l'herbe, au bord du fleuve Bleu, et songea. Qu'allait-elle devenir seule, si jeune, ne connaissant rien de la vie? Elle savait jouer au volant, cultiver des fleurs, élever des oiseaux rares, mais elle n'était apte à aucun travail manuel en rapport avec sa nouvelle condition.
Elle tira de sa manche sa petite bourse et la vida sur ses genoux. Quelques liangs d'or tintèrent gaiement. C'était quelque chose, mais bien peu s'il lui fallait vivre avec cette somme jusqu'à un changement de règne; elle compta plusieurs fois ses liangs et sourit en se souvenant de ses hôtes de la veille comptant et recomptant leurs pièces de cuivre.
A ce moment, Lon-Foo entendit marcher près d'elle. Un homme s'avança jusqu'au bord du fleuve et hêla quelqu'un.
Un cri répondit à son appel et une barque glissant parmi les joncs vint aborder devant lui.
L'homme sauta dans la barque, qui s'éloigna du rivage et traversa le fleuve.
Lon-Foo la suivait des yeux. C'était une de ces embarcations que l'on nommechan-pan, surmontée d'une petite cabine couverte d'une natte de bambou. Cabine qui sert de logis au batelier. Lon-Foo remarqua que celle qui dirigeait le bateau était une femme âgée.
—Elle est vêtue comme je le suis moi-même, se dit la jeune fille; je suis donc costumée en batelière. Voici, d'ailleurs, un métier qui me conviendrait beaucoup.
Après avoir déposé le passant sur l'autre rive, la barque revint près de Lon-Foo qui se leva et fit un signe à la batelière.
—Tu veux passer? dit la vieille femme.
—Non, dit Lon-Foo, je veux te demander un renseignement: où pourrait-on acheter un bateau semblable au tien?
—Tout neuf?
—Neuf ou vieux, cela importe peu.
—Si j'en trouvais un bon prix, je céderais bien le mien et je m'en irais vivre avec mes enfants, dit la batelière; je me fais vieille et l'humidité ne me vaut rien.
—Vraiment, tu me vendrais ton bateau! s'écria Lon-Foo joyeusement; quel prix en veux-tu?
—Trois liangs d'or, dit à tout hasard la vieille femme.
—Je vais te les donner.
La batelière ouvrit des yeux démesurés, et lorsqu'elle vit briller les liangs, elle les saisit vivement, sauta sur le rivage et, après plusieurs saluts, s'éloigna avec rapidité.
Elle craignait que la jeune acheteuse ne se ravisât; elle avait vendu son bateau à peu près le triple de ce qu'il valait.
—Tu trouveras dans la cabine quelques provisions et deux mesures de riz que je te laisse par dessus le marché! s'écria-t-elle de loin.
—Pourquoi s'enfuit-elle si vite? se dit Lon-Foo; j'aurais bien voulu lui demander quelques renseignements sur la façon de diriger le bateau.
A ce moment, un paysan arriva au bord de l'eau et sauta dans la barque.
—Allons, vite, dit-il, je suis pressé, passe-moi sur l'autre rive.
Lon-Foo, assez embarrassée, descendit dans lechan-panavec de grandes précautions, puis elle s'assit et prit les rames; mais elle s'en servit avec tant d'inexpérience, que le bateau oscilla, fit mille zigzags et avança fort peu.
—Perds-tu l'esprit? s'écria le paysan avec colère, et veux-tu me faire chavirer?
—Je suis mal éveillée encore, dit Lon-Foo.
Elle atteignit cependant l'autre bord du fleuve, et le paysan, après avoir violemment injurié la batelière, s'éloigna sans payer le prix du passage.
Lon-Foo, sous ces injures, eut envie de pleurer; mais elle se remit bientôt.
—Bah! dit-elle, si cet homme savait que je suis recherchée par l'empereur, il se traînerait à mes pieds, le front dans la poussière.
Pendant tout le cours de la journée, la jeune batelière eut plus de peine encore à diriger son bateau à travers les embarcations de toute sorte qui sillonnaient le fleuve; bien des fois elle faillit chavirer; mais le soir, elle savait aussi bien que personne conduire un chan-pan sur le fleuve Bleu.
Brisée de fatigue, elle dormit dans la rustique cabine en nattes de bambou, d'un sommeil qu'elle n'avait jamais goûté dans sa jolie chambre de jeune fille.
Pendant ce temps, l'empereur Hoaï-Tsong, irrité de rencontrer des obstacles à l'accomplissement de sa volonté, était entré dans une violente colère; il avait maltraité ses ministres et menacé plusieurs d'entre eux de leur faire trancher la tête si Lon-Foo n'était pas retrouvée dans un temps déterminé. Le palais et la ville étaient donc dans une agitation extraordinaire; des récompenses furent promises à ceux qui donneraient des nouvelles de la jeune fugitive. Des courriers partirent vers toutes les provinces, et bientôt l'empire entier chercha la belle Lon-Foo demandée en mariage par l'empereur.
Le bruit de l'aventure arriva jusqu'aux oreilles de Li-Tso-Pé, qui était allé défendre les frontières menacées par les Mongols. Le jeune homme, mordu au cœur par l'inquiétude, quitta aussitôt son poste et reprit la route de Nankin.
Cependant on était sur la trace de Lon-Foo; ses vêtements avaient été retrouvés chez le marchand d'habits, qui avait donné la description du costume pris par elle. On apprit aussi qu'une vieille batelière du fleuve Bleu avait été subitement remplacée par une jeune fille d'une beauté extrême.
L'empereur fut donc informé que celle qu'il cherchait était sans doute cette jeune batelière dont personne ne connaissait l'origine.
Hoaï-Tsong voulut se convaincre par lui-même et, sous un déguisement, il se rendit au bord du fleuve, à l'endroit qu'on lui indiqua.
Au moment où l'empereur s'approcha du chan-pan, Lon-Foo, étendue à l'ombre de la cabine, chantait à demi-voix une chanson qu'elle avait composée en songeant à Li-Tso-Pé. L'empereur prêta l'oreille et entendit ceci:
«Depuis que tu m'as quittée, je n'habite plus sur terre. Pendant le jour et pendant la nuit, l'eau limpide du fleuve Bleu me berce.
«Le souffle de l'automne a changé la verdure en or. Où donc est le temps où nous causions à travers les branches, tandis que les feuilles jaunies tombaient légèrement?
«Tous les trésors de l'empereur valent-ils le devoir accompli? Toute sa puissance pourrait-elle effacer la promesse faite aux morts?
«Où donc es-tu? Que fais-tu pendant que mes larmes, goutte à goutte, tombent dans le fleuve?»
—Bien, dit l'empereur lorsque Lon-Foo eut cessé de chanter. Je sais maintenant pourquoi elle s'est enfuie et me dédaigne.
Il entra dans la barque et Lon-Foo se releva vivement.
—Jeune fille, veux-tu me conduire sur l'autre rive? dit-il.
—Certainement, seigneur, répondit Lon-Foo, n'est-ce pas mon métier de traverser le fleuve à toute heure?
—Ce métier ne me semble pas digne de toi, dit l'empereur.
—Il me convient beaucoup et je serais incapable d'en exercer un autre, dit Lon-Foo, en éloignant le bateau du rivage.
—Ces jolies mains blanches comme le jade ne sont pas faites pour serrer ces rames grossières. Ce ravissant visage doit craindre les morsures du soleil, continua Hoaï-Tsong. C'est à l'abri du palais impérial qu'il devrait s'épanouir; c'est un sceptre d'or et de pierreries qui devrait charger cette main délicate.
En entendant ces paroles, Lon-Foo devint très pâle et regarda avec épouvante l'homme assis en face d'elle.
—Tu te moques, seigneur, dit-elle d'une voix tremblante, une pauvre paysanne comme moi! Je serais une tache d'encre sur du satin blanc.
—A quoi bon dissimuler plus longtemps, Lon-Foo? dit tout à coup l'empereur. Pourquoi as-tu fui depuis deux mois? Pourquoi te caches-tu quand je te cherche, en bouleversant tout l'empire?
—Dieu du ciel! tu es l'empereur!... s'écria la jeune fille qui lâcha les rames et joignit les mains.
—Pour tous, je suis l'empereur, dit Hoaï-Tsong; pour toi, je suis seulement un ami.
—Aie pitié de moi, grand empereur! s'écria Lon-Foo en se jetant à genoux.
—Quoi donc! dit Hoaï-Tsong, est-ce ainsi que tu m'accueilles?
—Je ne suis pas digne de cette faveur, dit la jeune fille; l'honneur que tu me fais m'écrase. Je t'en conjure, ne t'occupe plus de moi.
—J'ai entendu ta chanson tout à l'heure, dit l'empereur en fronçant le sourcil. Ton fiancé est loin, disais-tu; il serait mort si je savais son nom: efface ce nom de ta mémoire et essuie tes larmes; je vais te conduire dans mon palais et te placer parmi mes épouses. La résistance est inutile, je suis le maître.
—Hélas! murmura Lon-Foo, je suis perdue!
L'empereur fit un signe; aussitôt les rivages se couvrirent de monde, une musique joyeuse éclata soudain; des jonques pavoisées, ouvrant comme une aile leur grande voile en nattes de bambou, s'avancèrent de tous côtés, chargées de mandarins et de hauts fonctionnaires en costumes de cérémonie.
En se voyant la prisonnière de cette foule, soumise à l'empereur, Lon-Foo, désespérée, leva les yeux au ciel.
—Mon cher Li-Tso Pé! s'écria-t-elle, Dieu veuille que nos âmes se rejoignent un jour, car dans ce monde nous ne nous reverrons plus!
Et d'un bond elle s'élança dans le fleuve.
L'empereur poussa un cri terrible.
Les jonques arrivèrent rapidement, plusieurs hommes se jetèrent à l'eau et plongèrent. Hoaï-Tsong ne quittait pas des yeux la place à laquelle Lon-Foo avait disparu.
—Là, cherchez là.... disait-il.
Les plongeurs reparurent, puis plongèrent de nouveau.
Plusieurs minutes s'écoulèrent qui semblèrent des siècles aux assistants. L'empereur trépignait de rage et de douleur.
Ce ne fut qu'au bout d'une heure que l'on ramena la jeune fille à la surface de l'eau. Elle avait cessé de vivre.
Au moment où le cadavre de Lon-Foo était déposé sur le rivage, un guerrier tout armé arriva au grand galop de son cheval; il mit pied à terre et se fit jour à travers la foule.
En apercevant Lon-Foo étendue sans vie sur la rive, il poussa un cri et s'agenouilla près de la jeune fille.
—Ah! mon amie, s'écria-t-il, tu as tenu ta parole, tu es morte pour rester fidèle à ta promesse, et voici que tu es comme une fleur du printemps surprise par la gelée blanche: je n'aurais pu te sauver de l'empereur, mais j'arrive assez tôt pour mourir avec toi; ta main est tiède encore, ton âme attend son compagnon de voyage et voltige auprès de nous.