CHAPITRE IVDe la pudeur.

Observation fondamentale.—Le Noir, à l’instar de l’éléphant, ne cache qu’une chose de son être physique : ses amours.

Le reste lui importe peu. En Guinée, pays où il est d’usage de se vêtir, tous les indigènes se mettent nus comme le crâne de M. Caillaux, dès qu’arrive la tornade, afin de ne pas mouiller leurs vêtements, soigneusement protégés en tas par une large feuille de palmier. Comme impudeurs plus particulièrement caractéristiques ou pittoresques, citons la sobre élégance de tenue des Bobos, qui se limite à une ficelle autour des reins jouant sur le devant un rôle curieux de tuteur, et aussi celle des dames youabous qui arborent un petit bouquet de feuilles vertes côté face et un autre plus grand, naturellement, côté pile. Les Djédjés du Dahomey ont adopté pour tout costume une sorte d’étui protecteur en bois de la plus flagrante incongruité. Moins pudiques encore (ce qui déroute toutes nos idées sur la réserve féminine), leurs épouses, comme les peintres impressionnistes, s’en tiennent à la nature.

D’une manière générale, d’ailleurs, les négresses d’Afrique n’éprouvent aucune honte à montrer dans leur intégralité leurs charmes les plus suggestifs. C’est, là-bas, le fait le plus constant de la vie journalière que la rencontre de naïades de bronze lavant tranquillement sans la moindre gêne, dans le fleuve ou le marigot, des corps à la plastique irréprochable.

Mais la même naïade si parfaitement insoucieuse de sa nudité ne consentira jamais à se laisser connaître, dans le sens biblique du mot, devant témoins, ni même dans le voisinage de gens qui pourraient la voir, l’épier. Les offres d’argent les plus magnifiques ne viendront pas à bout de son scrupule inattendu. On ne tirera pas d’elle davantage une simple promesse, si celle-ci peut frapper quelque oreille proche.

Mieux encore, même dans la plus absolue solitude, cette pseudo-Lucrèce au beurre noir ne prononcera pas le « oui » réjouissant qu’on attend d’elle. Mais rassurez-vous, le « non » dûment accentué est d’excellent augure et annonce une très prochaine reddition. En revanche, n’en déplaise à la sagesse des nations, qui ne dit mot ne consent pas. Ah ! ce n’est pas seulement chez nous que la femme est illogique et déroutante.

Voyageur qui t’en vas au pas dolent de ton cheval ou qui uses tes souliers sur la terre rouge, si tu te sens la chair aiguillonnée par le brûlant soleil des tropiques, fais ton profit de cette observation toujours vérifiée. Si à ta mimique expressive et engageante, à l’exhibition opportune d’une pièce d’argent conforme au tarif local, la belle fille aux seins orgueilleux que tu as croisée a répondu par un décisif geste de refus, réjouis-toi, tu touches à la réalisation de ton souhait impatient. Soudain tu vas voir disparaître celle que tu as provoquée au jeu d’amour. Ne t’inquiète pas. Elle est là, dans quelque case abandonnée où elle s’est glissée avec la rapidité d’une souris, et elle t’attend.

L’homme n’a pas moins besoin de solitude pour célébrer le culte farouchement occulte dont il honore les appas de samousso. Il goûte peu les allusions à son intimité conjugale, à ses aventures féminines. Mais il est autre chose que les Noirs des deux sexes cachent avec une extraordinaire vigilance. Osons le dire. C’est la satisfaction des besoins les plus vulgaires mais aussi les plus tyranniques de notre pauvre humanité. A ce propos, je vous dois une histoire dont l’intérêt psychologique fera passer, j’espère, l’apparente gauloiserie.

Par un beau soir, à l’heure du couchant, je rencontrai sur la plage de Grand-Bassam une jeune négresse, de cette race courte et boulotte qu’on appelle là-bas les « Popotes ». Je liai conversation, mais, après m’avoir d’abord accueilli d’un sourire, elle me fit comprendre par gestes qu’elle était pressée et, d’une main autoritaire, elle me montra la direction opposée à celle que nous suivions. Je n’en continuai pas moins mon chemin. Une vieille qui venait derrière nous m’accosta et répéta le geste de la Popote, ce geste qui voulait dire : « Va-t’en de l’autre côté. » Puis ce fut le tour d’une autre promeneuse, de deux, de trois, de dix, la même indication de la patte noire, à chaque fois plus impérative, plus nerveuse, plus brutale, bientôt même chargée d’indignation et de courroux. Ma curiosité commençait à être piquée, surtout en voyant toutes ces sombres passantes se diriger vers un même coin isolé de la plage. « Que vont-elles faire là ? me disais-je. Peut-être offrir quelque sacrifice, célébrer quelque incantation. A coup sûr, les galantes occasions ne manqueront pas. » Quelle déception ! Bientôt, dans l’ombre montante du soir, je distinguai un étrange aréopage : vingt femmes, au moins, accroupies en cercle, et qui, toutes, se levèrent à mon approche, le poing menaçant, le visage bouleversé, la bouche pleine d’insultes et de malédictions.

Hélas ! pauvre coureur d’aventures, j’étais tombé sur l’emplacement choisi par les dames de Grand-Bassam pour apporter le modeste tribut de leurs incommodités à la grande mer purificatrice.


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