Vous connaissez la mésaventure de Jean-Jacques avec la Zulietta. Vous savez comment ce piètre amoureux offensa par omission la courtisane vénitienne. Hélas ! cette abstention forcée fait en tous pays bien des déçues. Sous toutes les latitudes, l’amour peut perdre la parole momentanément ou pour toujours. En Afrique, comme ailleurs, il y a des âges où le rôle de coq expose à des déboires. Même la menace pèse plus lourdement sur le nègre, car au jeu d’amour un Blanc vaut plusieurs Noirs. Mais le nègre accepte difficilement sa déchéance. Il tient à continuer. Et c’est alors qu’il fait appel aux artifices, qu’il demande aux adjuvants de toutes espèces de lui rendre sa voix et le paradis perdus.
J’ai déjà dit à quelle extraordinaire consommation de noix de kola se livrent les indigènes de l’Ouest africain. C’est le stimulant le plus connu, le plus répandu, le plus populaire. Sur cinq Noirs que vous rencontrez, quatre mâchonnent lentement le fruit accélérateur, le regard indolent noyé d’extase paisible. Pas de cadeaux, pas de cérémonies, d’actes importants de la vie sans kola. Pour contracter mariage, kola. Pour offrir dans un palabre, kola. Pour donner en pourboire, kola. C’est un érotisme tranquille et familial présidant à l’existence journalière sous la forme d’une friandise. C’est aussi un sujet inépuisable d’allusions et de plaisanteries.
Sur les marchés, où une foule nonchalante stationne autour de corbeilles pleines de petites choses blanches, rouges, noires, brunes, les visages d’encre des vendeuses accroupies sourient de tout le blanc de leurs yeux et de leurs dents, tandis qu’elles interpellent fort impudiquement l’Européen qui passe.
— Moussié, y en manger bon kola. Madame à toi y en aura content.
Mais voilà qu’un jour d’infortune le kola perd son effet régénérateur. Fort dépité, le Noir s’aperçoit qu’il lui faut une aide plus énergique pour sonner avec assurance la diane de l’amour. Alors, il se rend, la mine basse, chez lesouhaha(sorcier), à qui il expose sa réserve involontaire et son désir de se voir rappeler à l’activité. Un sorcier ne se trouve jamais plus à court qu’un médecin. Celui-là ordonnera inévitablement l’emploi souverain du gris-gris. Le gris-gris est une sorte d’amulette contenue dans un minuscule sachet de cuir le plus souvent attaché par un long cordon autour du cou et retombant sur l’abdomen. Chez les marabouts, sorciers et féticheurs, on peut se procurer moyennant finance tout un stock de gris-gris contre la maladie, les coups de fusil, la mort du bétail ou la stérilité des femmes, au choix de l’acheteur. Celui qui nous occupe ici, le gris-gris contre la fuite des capacités amoureuses, se présente généralement sous la forme d’un corps dur : pierre d’une certaine forme, tige de bois ou de fer douée d’un pouvoir surnaturel à la suite de consécrations, de prières, de récitations du Coran. Muni de son précieux talisman, notre consulteur de sorcier s’en va tout ragaillardi, tout pénétré d’espérance. Mahomet n’a-t-il pas promis la résurrection au croyant fidèle ? Et ce qu’il attend de la mansuétude divine, lui, le pauvre déshérité d’amour, n’est qu’une petite résurrection toute partielle.
Maxime à méditer.—C’est toujours des puissances d’en haut que la créature en détresse attend son relèvement.
Merveilleux pouvoir de la foi, suggestion de la croyance au fond des âmes simples, confiance invincible des êtres primitifs dans les forces du surnaturel ! Il arrivera plus d’une fois que, par son seul effet moral, le gris-gris réalisera l’effet miraculeux du « Lazare, lève-toi ! » Plus souvent, hélas ! à l’exemple de celui qui a invoqué son secours, il restera sans résultat. Que faire alors ? Employer les grands moyens, c’est-à-dire sacrifier une poule blanche, tandis que le féticheur prononce des paroles sacramentelles (la bonne poule, n’est-ce pas, fait souvent le bon coq), ou bien déposer une calebasse de maïs et de coton au pied de l’arbre appelé diala et tourner autour en agitant une daba (sorte de boyau) et en jurant de donner le nom de l’arbre au premier enfant dont on sera capable d’être le père, ou encore boire lenasiguides Bambaras obtenu par la macération d’écorce de balansa dans l’eau qui a servi à laver une planchette portant un verset du Coran tracé au pinceau (planche de saut s’il en est). Disons tout de suite que ces grands moyens ne conduisent généralement qu’à une assez piteuse fin.
Le singulier, c’est que ces pratiques s’accomplissent au grand jour, avec la plus indiscrète publicité. On ne trouve chez les Noirs ni nos exigences d’amour-propre, ni nos coquetteries de virilité, ni notre tyrannique souci des convenances. Celui d’entre eux que la nature marâtre réduit ainsi à une cruelle abstinence de chevalier de Malte n’en éprouve point de honte et ne fait aucune façon pour l’avouer. Sa disgrâce lui apparaît comme un de ces maux qui accablent normalement l’humanité, mal qui, pas plus que les autres, ne doit être tenu secret. C’est un disciple de M. Brieux qui s’ignore.
Aussi n’hésite-t-il pas à faire part de la perte douloureuse qu’il vient d’éprouver à ses amis et connaissances, qui l’en plaignent en conscience. L’usage le plus fondé et le plus suivi veut même que lesdits amis et connaissances l’assistent dans l’exécution des prescriptions bizarres qui doivent lui rendre sa verdeur. Ils le font avec le plus grand sérieux et un air d’affliction où l’on reconnaît l’indice certain d’une nature polie. On croirait voir des gens qui suivent un enterrement. De ces considérations, nous pouvons tirer l’aphorisme suivant, qui n’est pas précisément à l’honneur de notre civilisation :
Ce que nous appelons décence n’est le plus souvent qu’un masque inventé par le respect humain et qui s’oppose au bienfaisant exercice de la solidarité humaine.
Les mœurs d’Afrique occidentale fournissent à ma thèse une foule d’arguments. Mais je ne leur veux emprunter qu’un second exemple. Il arrive fréquemment qu’un nouveau marié jouissant de ses prérogatives amoureuses se sent néanmoins inquiet, timide au moment de consommer dans toute sa réalité l’union conjugale. Sait-on jamais avec cessonkourous(jeunes filles) ! C’est gauche, maladroit, inexpérimenté. Et puis le mari n’a pas en lui-même une indémontable confiance. Tout le monde ne possède pas la puissance d’un bélier de guerre défonçant une clôture. Bien des citoyens de France ou de Navarre déchantent à cette heure critique, restent sur de vaines tentatives et implorent désespérément l’aide de l’avenir pour réparer leur lamentable fiasco. Plus pratique, moins garotté par les préjugés, le nègre réclame tout simplement et tout crânement l’aide de ses parents et amis. Le clan pénètre dans la case nuptiale, uni et docile à la voix de celui qui l’appelle, comme s’il s’agissait de perpétrer quelque vendetta corse. Il s’agit seulement d’un service corsé. Tous ces beaux-frères, cousins et oncles à la mode de Bretagne se ruent sur la victime, c’est-à-dire la jeune mariée. L’un lui empoigne le bras, un autre la jambe, un troisième la bâillonne de sa grosse patte noire. Pendant ce temps, le galant époux accomplit aussi commodément que possible ses devoirs, sans s’inquiéter le moins du monde des impressions de Madame. J’ai dit cependant que le Noir était pudique. Sans doute, mais ici l’importance sacramentelle de la situation et surtout l’esprit de la famille sauvent tout. La famille entière profitera du petit être qu’on attend, du capital humain qu’il présente : il est donc naturel qu’elle prête une main secourable à son engendrement. C’est une coopérative de production. On voit souvent de vieux maris user ainsi de bonnes volontés auxiliaires. Et personne ne se choque dans le pays de cette forme imprévue d’assistance publique.
Enfin, quand tous les moyens ont été épuisés, quand ni le gris-gris, ni la poule blanche, ni lenasigui, n’ont permis à l’espoir de relever la tête, alors notre jeûneur d’amour tourne les yeux vers celui dont il connaît les capacités tout en les redoutant, vers l’homme qui lui inspire une considération mêlée de méfiance, vers le Blanc. Il se dit que « toubab y en a malin », et qu’on trouve chez lui des médicaments pour toutes sortes d’infirmités. Un beau matin, après avoir longtemps hésité, il revêt son boubou des dimanches, coiffe son plus beau bonnet de velours grenat, prend son parapluie, et le voilà parti chez ledocquetor, celui qui dispense libéralement aux indigènes lepica(ipéca) etl’eau de réputation(iodure de potassium). C’est ainsi qu’un médecin des troupes coloniales vit arriver un vieux chef des environs de Bamako. Le visage ordinairement jovial de l’homme portait les traces d’une obsédante préoccupation.
— Eh bien, Abdoulaye, quoi de neuf ? demanda le médecin.
— Ma docquetor, moi y en a marié, mois dernier, avec petitmousso.
— Voyez-vous ça ! Vieux passionné ! et ta nouvelle femme est jolie ?
Abdoulaye secoua d’un air consterné sa tête, où les cheveux blancs produisaient l’effet d’une mousse neigeuse sur de la crème au chocolat.
— Oui, ma docquetor, y en a jolie, beaucoup jolie…
Puis, se prenant à pleines mains les pectoraux :
— Petitmoussoy en a dur là, yen a dur, dur, dur, mais moi…
La phrase s’acheva dans une confidence scabreuse susurrée à l’oreille. Après quoi, Abdoulaye exposa sa requête avec des phrases embarrassées et filandreuses qui eussent fait souhaiter l’aide d’un démêloir. L’homme de l’art finit par comprendre, mais, comme bien on pense, il refusa net tout aphrodisiaque. En vain, le Géronte noir insista : il dut s’en aller les mains vides. Mais en traversant la place du marché, une idée lumineuse lui vint tout d’un coup. Pourquoi n’irait-il pas aussi bien demander un remède au commerçant toubab ? « Commerçant il y en a presque aussi malin que docquetor. » Justement, une vaste boutique s’ouvre devant lui où l’on débite pêle-mêle des bouteilles de pernod et des paires de bottes, des colliers de verroterie et de la quinine. Abdoulaye s’approche du comptoir et aborde discrètement le patron qui, en casque et manches de chemise, examine des échantillons de caoutchouc. Nouvel exposé pâteux de sa triste situation. Le commerçant l’écoute sans broncher, puis, quand le vieux chef a enfin terminé, il dit simplement :
— J’ai ton affaire.
Au pays noir, un commerçant ne se laisse pas prendre de court plus qu’un sorcier. Il sait toujours découvrir au fond de sa boutique tout ce qu’on lui demande. Sans hésiter, celui-ci saisit sur une de ses étagères un flacon soigneusement empaqueté, étiqueté, ficelé. Quel est ce philtre régénérateur ? Sans doute quelques nouvelles dragées d’Hercule, fruit des veilles d’un pharmacien compatissant aux angoisses des amants à la retraite. Eh bien ! non, ce sont tout simplement des pilules Pink, un rossignol qui attend la poire.
— Pour toi ce ne sera que vingt-cinq francs, déclare imperturbablement l’homme au casque.
Le cœur battant d’espoir, le crédule Abdoulaye allonge ses cinq pièces de cent sous. Mais le plus piquant (ou pinkant) de l’histoire, c’est qu’il revint trois jours après à la boutique, son large visage noir illuminé au point de ressembler à une nuit de 14 juillet.
— Y a bon, moussié, dit-il au tant scrupuleux commerçant, en lui secouant la main et en riant jusqu’aux oreilles. Moi y a content beaucoup. Médicament y a bon, petitmoussoy a bon. Lui gagner petit, pour sûr. Moi faire cadeau toi beau mouton.
Et des gens oseront soutenir qu’il n’y a pas que la foi qui sauve[1]!
[1]Cette phrase me dispense de dire que je n’ai pas touché un sou des pilules Pink.
[1]Cette phrase me dispense de dire que je n’ai pas touché un sou des pilules Pink.
Moralité.—C’est la confiance en la victoire qui donne la victoire. La confiance fait la force principale des vieux maris et des jeunes armées.