CHAPITRE XIIIDu mariage.

Le mariage nègre est un achat.

En tout pays, se marier n’est pas souvent une affaire d’or ; sous le ciel d’Afrique, c’est obligatoirement une affaire d’argent. Là-bas, pas d’épouse sans dot. Seulement, l’originalité de la coutume, c’est que le pénible devoir de verser la dot, c’est-à-dire le prix d’achat, incombe au fiancé. Voyez d’ici quels déplorables résultats amènerait dans le monde parisien l’adoption d’un pareil système : grève générale des épouseurs, baisse effroyable dans les recettes du théâtre national et matrimonial de l’Opéra-Comique, cessation définitive des relations entre le faubourg Saint-Germain et l’Amérique ! Heureusement, nous n’en sommes pas là !

La conditionsine qua nonpour un Noir qui veut prendre femme, c’est de payer la famille de celle-ci, comme s’il agissait d’un de ses membres homicidé par imprudence. Directement ou à la faveur d’un détour, de façon manifeste ou déguisée, on ne peut se dispenser de passer à la caisse. Le prix varie de pays à pays. Il y a des cours que nous pourrions presque appeler des cours d’amour. Ces cours se meuvent eux-mêmes entre un maximum et un minimum, suivant que la future peut se parer ou non du titre alléchant de vierge, suivant aussi son degré de jeunesse et d’embonpoint. La femme forte bénéficie d’une surenchère, non seulement chez les peuplades nègres, mais chez les Maures et les Touareg. Ceux-ci soumettent leur fille au gavage dès la huitième année, en vue du mariage. Leur devise pourrait être : « Il faut manger pour être belle. » Féministes de tous les pays, voilez-vous la face devant ce navrant spectacle de la femme vendue au poids et à la livre !

Voulez-vous un aperçu de quelques prix ? Chez les Ouolofs, la dot, très élevée, va de 300 à 800 francs pour une jeune fille authentique. Mais on n’y paye guère au-dessus de 100 francs une veuve ou une divorcée, considérées comme de simples objets d’occasion. Chez les Bambaras, les cours évoluent entre 35~000 et 70~000 cauris, chiffres modestes malgré leur apparence opulente, car il faut mille cauris pour faire une pièce de vingt sous. Peuple égalitaire par excellence et digne de nos admirables institutions républicaines, les Habbés ont adopté pour la dot un prix immuable et traditionnel qui se monte à un captif et deux vaches. C’est ce qu’on peut appeler la vente au bétail.

Il n’est fait aucun rabais pour les veuves et les divorcées. Elles n’en restent pas moins des marchandises de qualité inférieure, des laissées pour compte. Voici pourquoi : tandis que les riches doivent s’acquitter en une seule fois, le lendemain du mariage, les pauvres obtiennent des délais. Seulement, étant donné le goût bien naturel des pères de famille pour la vente au comptant, ces pauvres n’ont à leur disposition que le fretin, les veuves et les divorcées. Ils s’en consolent philosophiquement et acquittent avec régularité leurs payements mensuels, tout comme chez Dufayel.

On paye encore la dot en pièces de guinée, en bouteilles de gin, en têtes de tabac, en objets de parure, et même tout simplement en louage de travail. Avant de cultiver les appas de la fille, on cultive les champs du père. A ce point de vue, les Sombarabous de la Côte d’Ivoire sont les gens les plus positifs et les plus carrés que je connaisse. Quand l’un d’eux se sent le désir de convoler, il se rend dans la famille de sa future, dès que celle-ci compte trois ans d’âge. Le mariage est une chose grave : on ne s’y prépare jamais trop tôt. Si l’on veut bien de lui, notre postulant aide son futur beau-père dans ses travaux champêtres pendant vingt ans : Rien que ça. Devenue femme, la douce fiancée au teint de nuit prend patience de la plus agréable façon en se choisissant un amant. Tous les hommes lui sont permis, hormis celui qu’elle doit épouser. Ce n’est que lorsqu’elle a mis au monde quatre ou cinq enfants que le futur se décide à rompre son bail de fiançailles et à emmener dans sa case sa femme et toute sa marmaille. Il est sûr d’avoir fait un bon choix, puisqu’il a comme on dit au Palais, une provision. Ah ! ces Sombarabous, ils savent bien qu’un bon tiens vaut mieux que deux tu-l’auras !

Vingt ans de fiançailles paraît un joli record. Pourtant, il est battu chez les Mossis, où les filles sont fiancées… avant leur naissance. Dès que se manifestent chez une femme des signes non équivoques de maternité prochaine, l’honnête prévoyant de l’avenir qui aspire à l’honneur de devenir son gendre accourt et achète sans plus attendre le produit espéré. Il en va de même chez nos paysans de Normandie pour les veaux et les poulains à venir. Mais, direz-vous, que fera cet empressé futur si l’enfant attendu est un garçon ? Oh ! il ne se frappera aucunement, car un Noir ne se frappe jamais. Il attendra, tout simplement, que sa future belle-mère se décide à mettre un autre enfant au monde, ce qui ne peut évidemment tarder. Et si c’est encore un garçon ? Eh bien, il attendra encore l’occasion suivante.

La patience nègre est sans limite. On m’a montré un Mossi qui avait vainement versé à quatre reprises le prix de sa future à la même famille et qui finalement avait été récompensé de sa persévérance en se voyant échoir une femme bossue. Il n’en paraissait nullement affecté et affichait, sur son masque couleur de bitume la douce satisfaction de ceux qui n’ont rien à se reprocher.

Ajoutons que cette façon si originale de marier les filles est merveilleusement commode pour les familles peu scrupuleuses qui désirent se procurer de l’argent. On vend cyniquement l’enfant attendue à cinq ou six prétendants différents. Il ne manque pas de gens chez nous qui suivent la même méthode pour leurs droits d’auteur. Quand l’enfant est une fille, cette multiplicité amène généralement du grabuge. Mais on s’en tire presque toujours quand c’est un garçon.

Je vois qu’une question est sur le point d’entr’ouvrir les lèvres roses de mes lectrices : « Que se passe-t-il si la jeune fille mariée ainsi avant sa naissance refuse son consentement ? » Le consentement ! Voilà une chose qui n’a jamais existé dans les mariages africains et que les Noirs, malgré les efforts des féministes de tous les pays, n’arriveront jamais à se mettre dans la tête.

Axiome.—En pays nègre, on ne demande pas plus le consentement d’une fille à marier que nous demandons chez nous le consentement de la maison de rapport, du champ ou de la vache dont nous faisons l’acquisition.

Jamais fille noire n’a songé à transgresser cette règle fondamentale, ou du moins le fait se présenta si rarement, à travers la suite des siècles, qu’on l’a retenu pour en faire une fable pleine des meilleures intentions morales. On me l’a contée, cette fable, en maint endroit, et voici à peu près ce qu’elle dit :

Entre toutes les filles du village, Nénié était la plus belle. Ses yeux avaient le doux éclat du velours et ses seins étaient plus fermes et plus durs que la noix du cocotier. Un jour, son père conduisit auprès d’elle un homme qu’elle ne connaissait pas et lui dit :

— Voilà ton mari.

Et Nénié répondit :

— Il ne sera pas mon mari, parce que j’aime N’ki et que c’est lui seul que je veux pour mari.

Mais son père lui dit :

— Allah ne permettra pas qu’il en soit ainsi.

En effet, la nuit même, Allah fit mourir N’ki. Nénié continua néanmoins à s’obstiner dans son dessein de femme folle et sans discernement.

— Je veux qu’on m’enterre avec N’ki, déclara-t-elle.

On fit comme elle le demandait. Mais le lendemain, la raison lui revint, tandis qu’elle reposait en terre à côté du mort. Comme une hyène était venue gratter la terre où ils étaient ensevelis, elle lui dit :

— Hyène, va dire à mon père que je suis prête à accepter le mari qu’il me donnera.

Et son père la maria à un crapaud. Mais, à quelque temps de là, comme le crapaud avait demandé à Nénié de l’eau chaude pour laver ses pustules, elle en versa sur lui de si bouillante qu’il en mourut. Son père lui dit alors :

— Tu as été assez punie. Tu peux épouser maintenant l’homme que je te destinais.

Et elle lui répondit :

— Tu es un bon père.

Le fabuliste anonyme conclut en disant : « C’est depuis ce jour que les jeunes filles noires ont laissé à leurs parents le soin de leur choisir un mari. » Je comprends en effet que ces pauvres petites moricaudes n’aient pas voulu se mettre dans le cas d’être enterrées vivantes et d’épouser un crapaud. Toute velléité de révolte, en ce genre, est bien finie. Elle passerait pour la pire des monstruosités, et, de mémoire d’ancien, personne n’en a vu d’exemple. D’ailleurs, en fait de mariage, la jeune négresse se voit souvent assigner une destination spéciale, exclusive, à laquelle elle ne peut échapper. C’est ainsi que, chez les Sérères et dans le Kissi, on ne se marie qu’entre cousins. Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ?

Dans certaines régions du Soudan, on pratique le mariage à l’essai, mais cela ne se fait guère qu’avec les veuves et les divorcées, objets fort dépréciés. Au Dahomey, la femme à marier est échangée contre la sœur du futur. Conséquence stupéfiante : un homme qui n’a pas de sœur est obligé de rester célibataire. Quand un prétendant va demander la main d’une jeune fille, le père de celle-ci ne manque jamais de l’accueillir par cette question, aussi sacramentelle que boulevardière :

— Et ta sœur ?

Au moins, chez nous, le mariage cherche à se donner un aspect riant. La jeune fille qui se voit conduire à l’autel peut croire sans trop de naïveté qu’elle ne marche pas à la plus cruelle des destinées. Chez les Noirs, on se donne beaucoup moins la peine de dorer la pilule à la jeune mariée.

Dans certaines régions, elle reçoit deux tripotées symboliques autant que soignées, en signe de sujétion, la première de son père, la seconde de son mari. Chez les Ouangarbés du Mossi, un forgeron lui présente aimablement des fers et un fouet sur le seuil de sa case. Ce n’est encore qu’un symbole, moins énergiquement inculqué que l’autre, mais avouez tout de même que ça n’est guère engageant.

Pour nombre de peuplades, les formes du mariage sont plus brutales encore. Elle se réduisent au cérémonial expéditif et imprévu dont se contentait l’âge de pierre et qui tient dans ce seul mot ; le rapt. Bien que fort incivil par essence, l’enlèvement tient lieu d’état civil. Dans certaines régions, il dispense de toutes démarches et constitue à lui seul le fait et la validité du mariage. Dans d’autres, il n’est que l’accomplissement d’un rite ancestral que le signe sensible et traditionnel de l’union qui va se consommer. En un cas comme dans l’autre, la future hurle, se débat, gigote, appelle au secours son père, sa mère, son grand frère, son oncle et toutes ses relations.

Admirons en passant la simple sagesse de ces populations primitives. Par cette coutume séculaire, d’apparence barbare, elles expriment clairement ce que nous savons tous et osons si rarement nous avouer : la fondamentale incompatibilité des sexes, cette incurable hostilité réciproque de l’homme et de la femme qui a donné de tout temps à la vie conjugale l’impertinence d’une gageure et qui faisait dire à Vigny de façon plutôt inquiétante pour l’état de nos mœurs et de notre population :

Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,La femme aura Gomorrhe et l’homme aura Sodome ;Et, se jetant, de loin, un regard irrité,Les deux sexes mourront chacun de son côté.

Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,La femme aura Gomorrhe et l’homme aura Sodome ;Et, se jetant, de loin, un regard irrité,Les deux sexes mourront chacun de son côté.

Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,

La femme aura Gomorrhe et l’homme aura Sodome ;

Et, se jetant, de loin, un regard irrité,

Les deux sexes mourront chacun de son côté.

Dans les pays où le rapt est en usage, le Noir se présente à sa future en ennemi et se voit reçu par elle en ennemi. Qui pourrait dire à quel point nous différons de lui ? Et voilà comment c’est des ténèbres d’Afrique que nous vient la lumière.

Voulez-vous assister à l’un de ces enlèvements ?

Nous sommes à Tombouctou, dans une rue incendiée de soleil cru, entre deux rangées de maisons en terre, à lourde porte, de forme marocaine garnie de ferrures et de larges clous. Soudain, contre une de ces portes s’abat furieusement un flot tumultueux de grands gaillards sonraï en boubous de fête, qui brandissent en vociférant des fusils et des matraques. C’est un marié accompagné de ses amis, de ses garçons d’honneur, qui vient chercher sa future. La porte cède sous la ruée des beaux galants. Une troupe exaspérée d’hommes et de femmes sort avec de grands cris de la maison pour en défendre l’accès. Ce sont les parents et les amis de la mariée.

Une terrible mêlée s’engage. On s’assène de formidables coups de bâton. Tirés à bout portant, les coups de fusil assourdissent, ahurissent, brûlent les sourcils et les cils. On fait feu de la rue, des fenêtres, des terrasses. Si le mari ne tape pas comme un forcené sur son futur beau-père, il est sûr de ne pouvoir recueillir de lui, dans l’avenir, la moindre considération.

La bataille, comme toutes les batailles, peut avoir deux issues. Si la troupe du marié a le dessous, les femmes emmènent précipitamment la mariée dans une autre maison, inconnue de lui, qu’il doit savoir découvrir, et l’assaut recommencera. S’il a, au contraire, mis en déroute la famille et les gardiennes du corps de sa future, il appréhende celle-ci sans douceur, l’entraîne à grand renfort de horions et de bourrades et la fait cacher dans un logis dont sa bande et lui sont seuls à avoir connaissance. Là, il se dit qu’il a fait un assez grand pas dans la vie conjugale pour planterillicoun décisif jalon. La jeune épouse se prête généralement de fort mauvaise grâce à cette initiation aussi inconfortable que désordonnée. L’impatient mari risquerait fort de s’attaquer en vain à ces nouvelles bagatelles de la porte si sonenfin seuls !n’avait une trentaine de témoins. Le Noir est mutualiste dans l’âme. La troupe des belliqueux garçons d’honneur fait de son mieux pour soutenir son ami de la voix et du geste et veut bien se charger collectivement, dans cette délicate affaire de famille, du rôle de tuteurad hoc.

Si le triomphe est au bout, la jeune mariée subjuguée, conquise suivant la règle, doit demeurer avec son seigneur et maître. Dans le cas de tentatives impossibles ou infructueuses, elle fait tous ses efforts pour s’évader. Lorsqu’elle réussit, en dépit de son teint de chicorée, à regagner le seuil paternel plus blanche que la blanche hermine, elle obtient le plus grand succès auprès des siens. Un jour de mariage, cela nous semble étrangement paradoxal, n’est-ce pas ? Mais c’est ainsi. La famille considère ce sauvetage de virginité comme un succès obtenu sur la famille à laquelle elle est en train de s’allier.

Singulier amour-propre, vanité bien ahurissante et saugrenue ! Comme je comprends mieux les races plus barbares où le rapt n’est pas simplement un rite symbolique, mais un moyen pratique et franchement canaille d’esquiver le versement d’une dot. Et voilà qui nous prouve encore combien tout change suivant les latitudes. Chez nous, quand un audacieux enlève une jeune fille, c’est pour s’assurer une belle dot ; au cœur de l’Afrique, en revanche, c’est pour qu’il n’en soit plus question.

Au lendemain du mariage, dans tout le continent noir, la famille de la nouvelle épousée procède à une manifestation réaliste. Elle exhibe sans aucune pudeur et promène parmi ses amis et connaissances le pagne que portait la veille celle qui a quitté pour jamais sonlimpéde jeune fille. Dame ! le nègre ne se paye pas de mots et il sait, comme disait l’honnête Legouvé, que la voix du sang n’est pas une chimère…


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