Pour la dame noire, la toilette est avant tout une question de tête.
Je sais bien que, chez les femmes de tous pays, la coquetterie porte souvent à la tête, mais je veux dire ici que l’objet par excellence de la parure féminine en Afrique, c’est le cuir chevelu. Cela fait évidemment un champ assez restreint, et l’on peut dire qu’en ces régions primitives, la mode est vraiment tirée par les cheveux.
L’élégante ne l’est pas moins, car il n’est pas d’opération plus longue, plus difficile, plus compliquée, plus douloureuse souvent que sa coiffure. Celle-ci a lieu seulement tous les quinze jours ou tous les mois, mais elle prend une journée entière, de l’aube au couchant. Ce jour-là est uniquement, entièrement consacré à l’arrangement monumental des cheveux. Il ne faudrait pas parler d’autre chose à la patiente. Vous savez de quel air important et affairé de bonnes dames de province annoncent : « C’est demain le jour de ma lessive. » Eh bien, c’est le même air que vous retrouvez sur la figure grave d’une négresse qui attend la coiffeuse.
Celle-ci jouit d’un grand prestige, mérité, d’ailleurs, par sa surprenante habileté. Son art tient de celui de l’architecte et de celui de l’ingénieur. Il faut la voir lisser et joindre les longues mèches brillantes, les tordre en tresses, les rouler en boule, les édifier en tiare, les distribuer de la façon la plus étrange, la plus abracadabrante souvent, variant d’une race ou d’une région à l’autre. Étendue à plat ventre devant elle, la cliente s’est confiée à ses mains sans réserve et se garde bien de souffler mot, de peur de troubler l’artiste. Elle sait qu’il faut souffrir pour être belle. C’est tout juste si elle se laisse aller par moment à fredonner une petite chanson : « A la doun dé, doumbara kolonté, bé, bé, selan, doum… » Je vous fais grâce du reste. Le grand avantage de la coiffure africaine, c’est qu’elle tient : on ne voit jamais là-bas, comme chez nous, de ces brusques dégringolades de cheveux, voulues ou non. Il en résulte une bien plus grande facilité au point de vue des aventures galantes. Que de Parisiennes se refusent au vœu de leur adorateur fervent par peur de se dépeigner ! Rien de pareil en pays noir, et voilà comment l’art de la coiffure exerce sur les mœurs une influence qu’on ne soupçonne pas.
Et qui pourrait croire aussi qu’il existe des rapports entre ce même art de la coiffure et la cuisine ? De même que celle-ci se fait chez nous à l’huile, au beurre ou à la graisse, les reines de la mode tropicale font accommoder leur système pileux à l’huile, au beurre ou à la graisse. Le beurre extrait du fruit du karité dégage un arome particulièrement pénétrant et agressif. Il rend ce service à la dame noire de l’annoncer partout où elle passe.
Quant à décrire toutes les fantaisies capillaires qui s’érigent au-dessus des fronts d’ébène lisses et purs, il ne faut pas songer à entamer ce chapitre interminable. On trouve là des édifices de toutes sortes, entremêlés d’or, d’ambre, de perles et de corail, des cimiers montés sur fibres végétales et tout à fait évocateurs de ceux de nos dragons, des perruques de clown, des coupoles et des dômes, des jardins à la française, avec massifs et parterres, de gros serpents noirs tordus de façon si menaçante autour des tempes des dames de Tombouctou qu’on se retient d’interroger leurs propriétaires avec le vers célèbre :
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
L’art de la peinture et de la teinture joue également un rôle important dans la toilette. Au fond, ça ne nous change pas beaucoup de ce que nous voyons chez nous. S’il est un jour où les Parisiennes manient avec un soin particulier leurs crayons de couleur, c’est le jour où elles reçoivent. Les femmes des régions fétichistes ont aussi leur jour, mais il a le caractère religieux : c’est le jour de leur fétiche. On ne s’y livre pas moins à des applications de peinture, mais en se préoccupant davantage des valeurs, car ce sont d’éclatantes applications de blanc, de rouge, de jaune et de vert qui se détachent sur la teinte noire du fond. Au Sénégal, certaines races ne dédaignent pas non plus les oppositions vives de couleur, et puis quelques teintes de pastel passent pour guérir le mal de tête. L’influence du bleu ou du rouge dans la médecine ! Tu n’avais pas trouvé ça, Schaunard !
Le rouge est particulièrement apprécié sous ce soleil qui le fait resplendir. Il n’est pas exagéré de dire que la dame noire fait des pieds et des mains pour en avoir, car tandis que nos coquettes l’emploient pour rehausser l’incarnat défaillant de leurs joues et de leurs lèvres, elle en décore la plante de ses pieds et la face interne de ses mains. Elle use, dans ce but, d’une herbe appeléediabé, qu’on hache menue et qu’on réduit en bouillie. Le jour de l’opération, le spectacle ne manque pas de cocasserie. Pendant des heures, notre élégante reste immobile, les pieds et les mains englués et informes sous un épais enduit verdâtre, comme si elle venait de les tremper dans de la purée de pois. Jusqu’au soir, elle appuiera ses coudes sur quelque objet, la main levée droite vers le ciel, dans l’attitude de l’acheteuse qui attend qu’on lui essaie des gants.
Ces artifices de toilette ont une qualité incontestable, c’est de n’être pas coûteux. On s’en fournit chez dame Nature, et à ce point de vue les habitants des tropiques donnent un excellent exemple à nos exquises gaspilleuses. Mais le comble de la parure économique, c’est encore le tatouage. Quels reproches à faire à une femme qui se fait des colliers, des bracelets, des pendentifs, des dentelles et des guipures avec sa propre peau ? Entre autres avantages, je vois à cette méthode ceux de ne pas cesser de mode et de défier les saisies de l’huissier. Quant à l’effet, il est souvent des plus agréable à l’œil. J’ai rencontré dans le Bénin des femmes tatouées, sculptées des pieds à la tête, dont le corps entièrement nu donnait une réelle impression de tenue recherchée et ornementée. Et puis il en est d’elles comme de ces maisons de rapport qui abîment maintenant Paris de leur masse banale : les moulures, les saillies et la décoration extérieure font un peu passer les moellons.
Qu’on n’aille pas conclure de là que la dame noire est toujours aussi simple que celles de Sparte et qu’elle a l’habitude de se passer de bijoux. Bien au contraire, et nous allons formuler sur ce point un axiome caractéristique.
En général, chez les femmes, les bijoux sont un indice de la richesse. Chez les Noirs, ils constituent cette richesse elle-même.
Je m’explique. L’indigène ignore la capitalisation. La fortune se présente à lui sous deux formes uniques : les troupeaux ou l’or. Mais celui-ci, pour garder sa valeur, n’a pas besoin de conserver l’aspect du lingot. Aussi l’heureuse personne qui en possède le remettra-t-elle au bijoutier, qui le lui rendra sous les espèces de massives parures agrémentées de motifs décoratifs, de rosaces finement ciselées et guillochées. Elle les étalera sur son cou, sa poitrine, ses bras, ses mains, étoiles d’or dans la nuit de sa chair. Des anneaux de prix orneront ses membres. Et comme Bias, elle portera, sa vie durant, toute sa fortune sur elle. Bien mieux, certaines de ses pareilles, généralement moins riches, portent cette fortune au naturel, c’est-à-dire sous la forme de monnaies, dont elles se font des colliers, à la façon de sequins. Elles en mettent aussi dans leurs cheveux, et le voyageur étonné se demande si ce n’est pas là l’affichage cynique d’un tarif.
Des colliers, la dame noire s’en couvre à foison. C’est à tel point que la poitrine de bronze délicieusement gracile des petites féticheuses dahoméennes disparaît totalement sous l’amas des coquillages et des perles. Mais un certain type de ces colliers mérite de nous arrêter. Ce sont ceux que j’appellerai les colliers de dessous. Car il existe là-bas une mode singulière dont on trouvera l’expression dans la formule suivante :
A la façon des coquillages, les négresses d’Afrique dissimulent des perles.
Elles entassent en effet à même la peau, cernant leurs hanches robustes et retenus par elles, tout un système de longs colliers en perles de verre que cache le pagne, ce pagne éternel et classique dans lequel se drape toute la gent féminine des tropiques. Pourquoi cette singulière parure invisible ? Nul ne saurait le dire. Est-ce pour honorer ce ventre auquel est dévolu la fonction, si hautement prisée en ces régions, de la maternité, source de la fortune ? Peut-être pourrait-on voir aussi dans ces verroteries secrètes sans cesse s’entre-choquant et tintinnabulant en un décor des plus intime comme une sorte de signal d’alarme en cas de danger. Mais le Noir manque bien trop de prévoyance pour avoir pris cette précaution à la Bartholo.
Ajoutons, pour être complet, qu’il est une toilette à laquelle la dame noire se livre avec une fréquence presque abusive. On la voit sans cesse remplir d’eau une de ses calebasses spécialement réservée à cet usage, disparaître, puis revenir avec cet air pudique qu’elle sait si bien se donner. N’insistons pas et formulons nettement :
Il y a identité absolue entre la Vénus noire et la Vénus accroupie.