LA FABLE

Des femmes, dans des salles d´hôpitaux, me tendirent leurs petits, des milliers de femmes, pauvres traits durs, lèvres arides. En des heures matinales, qui étaient fraîches et parfumées, misérablement des milliers de petits membres nus avec leurs condamnations, me furent montrés.

Je vis, dans les faubourgs, de sales paquets d´indigence, qui avaient été enfants du peuple, avaient indifféremment travaillé et volé, et maintenant, sortis de prison, impassibles, s´entassaient.

Autour de la ville, l´espace s´ouvrait interminable pour la fuite. Terre de l´Agro romain, avec ses attentifs petits nuages dans le ciel d´or. Toutes les formes apparaissaient pour s´estamper ainsi grises à terre, nomades bas-reliefs. Et le gris et l´or, la rase campagne et le cave velum du temps chantaient.

Fut-ce un été ou un hiver? Je ne sais. Je vis cette majesté déserte se creuser comme certains regards, et inattendues, dans des champs d'ombre d´où toute humanité semblait écartée, remuer des vies. Choses d´argile encore ou déjà? Elles me demandaient: "D´où viens-tu ? Comme tu es blanche!!!"

(Douleur, douleur d´aujourd´hui et de toujours, je ne te surmonte pas, tu es présente. Les images que j´évoque n´enlèvent ni n´ajoutent rien à la saveur de terre que j´ai dans la bouche. Mais, née dame et guerrière, j´écris de la même main qui, légère, a porté hier une branche de roses au jeune blessé qui ne me connaît pas. Il l´a baiséeavec une sensation étrange, et belle était la branche, entre cet étonnement soumis et mon sourire distant.)

"D´où viens-tu?"

J'indiquai Rome qui, comme un jardin de cristal, apparaissait à peine surgissant au fond de cette immensité.

Une joie sanglotante, un instant, peut créer une rude loi pour des années.

Toute la terre romaine devint mon fief, devint mienne plus que si je l´avais, à partir de l´adolescence, parcourue à cheval, au galop. Possession auréolée et à côté de moi, on vit venir ceux que je traînais à ma suite avec André. Des villages de roseaux et de mottes de terre et des cavernes insoupçonnées, des êtres intrigués sortirent avec empressement à l´arrivée de nouveaux venus, d´instituteurs, de livres. Le sol se creusait de plus en plus vers la mer ou vers les monts, tout poussière ou tout marécage ; il brillait, fébrile, étalait à ma vue de grands yeux de rosée, certains matins qu´une soudaine mélodie, dans la chevelure des pins, s´accordait au vol élevé de l´alouette.

Les plus vieux rirent et pleurèrent en apprenant à épeler--cela est le souvenir le plus sûr de ma longue oeuvre: il vaut que je ne regrette pas la force et la passion que je leur ai données.

Doigts terreux tremblants qui, désormais, apprenaient une science inutile pour eux, comme une musique seulement, désormais.

Et là était la justice: dans la réalité et la timidité de cette joie, à eux et à moi.

Je parus enrôlée pour toujours parmi ceux qui ont l´existence remplie ainsi, qui fondent des écoles et des hospices, échangent de pathétiques visites, ont foi en un avenir social ordonné.

Un fantôme surgit; il va nu-pieds, il a un geste charmant.

François, saint de "ma vallée".

Si cet esprit, le reçoit encore, les grises ironies sont encore toujours négligées.

Comme si j´étais à sa gauche, quand? qui le sait? et comme s´il eût mis avec ses bras en croix sa main droite sur ma tête, et m´eût dit, comme à son Bernard:

"Andando e stando".

En allant et en demeurant, amour.

Joie de donner, joie de recevoir, sans savoir rien de demain, sans rien attendre.

Là où il y avait eu matière de roche grise, uniforme et toute brûlante, voici de frais ruisseaux, des jeux de couleurs.

Avec Saint François se sont rendus sensibles les printemps d´Italie. Les murs se sont peints. Par les landes, on a chanté.

O Sienne! O Ravenne!

Liberté mystique. Sagesse d´espace de ma terre, réalité inépuisable et universelle.

Andando e stando.

Ce fut en ce temps-là que mon livre courut par le monde.

Et il y a une zone trouble--ai-je dit que je le défendais?--détachée de moi, ma valeur, et le chiffre obscur débattu âprement: moi qui m´étais mise à nu pour me plonger neuve dans les eaux et dans le vent, je restais presque sans souffle. Zone trouble qu'on appela presque glorieuse, zone amère, saveur ingrate.

Les femmes, celles qui écrivent, pourquoi ne comprenaient-elles pas ?

Je n´ai pas oublié, mais qu´elles soient pardonnées je pleurai sur elles.

Où j'arrivais sans date, là seulement je vivais.

Postérité. Pages lues avec certitude d´esprit, lointain message, le nom importe peu, puisqu´on ne l´avait jamais entendu auparavant, parole qui s´inscrivit pour toujours. Je suis peut-être ensevelie depuis des siècles. Et quand je suis rencontrée sur les chemins de la vie par ceux qui m´ont lue ainsi, on me trouve réelle et lointaine comme la figure d´une fresque ou d´un sarcophage, ou l´héroïne d´un poème, Calipso ou Antigone ou Iseult. Des vieillards et des enfants me regardent avec un identique abandon. Des mères s´informent de mon enfant comme s´il devait avoir éternellement sept ans. Elles ont veillé avec mon livre sur les genoux. Elles ont cru. Combien t´ont bercé, mon fils ?

Des hommes passaient, des hommes fiers, des hommes dégourdis, des hommes simples.

Ils me considéraient en silence dans ma fidélité inouïe à mon ami pauvre et difforme.

Un seul, une fois--il avait une voix qui vibrait intense et très belle, je n´en entendis jamais de pareille, suspendue dans l´air du soir, palpitante puissance--osa me dire: "Le bonheur que vous donnez ne vous fait-il pas peur? C´est un don terrible, et celui qui l´a obtenu ne le sait pas."

Où est-il? Comment est aujourd´hui sa voix, que je n´ai plus jamais entendue? Qu´est-ce que cette lucidité de mon souvenir, cette brise que je soulève si je veux à tant de temps de distance, paroles qui devant moi seule, alors, s´élevèrent dans le soir, et celui qui les prononça, s´il doit les retrouver ici, ne saura peut-être plus qu´elles furent de lui.

Tant de caravanes!Longues lignes équivalentes.

Elles vont et il n´est pas vrai que la terre tourne : tout est rectiligne, il n´y a pas de tourbillon, tout est séparé, bien que tout s´équivaille, caravanes, tant de caravanes, sourd trépignement de pieds, magnétisme pesant, et seulement la nuit, quand s´allument les torches, dans l´ondoiement momentané semblable au sirocco confondant les îles et les mers, moi, menue, éperdue, je retrouve vertigineusement le sens des sphères, libre, lancée en prière; que demain ma danse s'enlace, entre mon tourment serré et l'âme joyeuse du soleil, ô silence, silence qui attend!

Comme il était attentif, paupières baissées, le regard de Psyché, le jour où je l´interrogeai!

J´avais navigué de longues heures avec le souci unique de la revoir. M´émerveillant en moi-même d´être secourue par le souvenir d´un marbre à mon retour des pays détruits, les yeux lourds de tant d´épouvantes d´autrui, épuisée dans tous mes membres et dans mon coeur.

Le bateau qui me ramenait traînait pour toujours, pour moi, sur le rivage, des visions de ruines. Une route de fer et de cailloux bouleversée, interminable, parcourue sous la lune, avec les pieds blessés parmi les remous d´écume autour des écueils d´âpre enchantement, et l´aboi des chiens à 1´approche de chaque village effondré, avec le parfum des fleurs d´orangers et la puanteur des cadavres. Une soif atroce, une autre nuit; nous—mêmes, sur le plancher d´un wagon à bestiaux dans une gare, et des voix à l´agonie sortant des baraques et des ambulances, implorant quelque goutte à boire; le visage des enfouis vivants, le visage d´un petit, déterré au bout d´une semaine, qui semblait devoir tomber en poussière, si l´on soufflait dessus; les éclats de rire puissants de ceux qui avaient déjà oublié la catastrophe, les taches de soleil sur les ruines, et encore le doux et amer ondoiement de l´azur, et encore des noms doux et amers, Scylla, Palmi, et les ombres touffues des vergers d´orangers et les antiques bois d´oliviers et la haute blancheur de l'Aspromonte, solide image d´éternité.

Paupières abaissées, le sein brillant, Psyché écoutait. J´étais devant elle et l´angoisse continuait. J´étais devant elle comme une chose venue d´une plus grande distance que je ne croyais. Déjà j´oubliais lenavire et les terres bouleversées--et l´angoisse augmentait. Une passion, une désolation plus secrètes. Je sentais le calme revenir sur les mers, les ruines sur le rivage se recouvrir déjà de verdure, et de nouvelles catastrophes se préparer, des guerres descendre sur la race humaine provisoire... Psyché, Psyché! Son torse brisé et parfait, comme je l´avais convoité, resplendissait. Évanouie, toute mémoire de mythe. Mais forme de conscience ineffaçable, voici, la statue récréait pour moi l´atmosphère de spasme concentré d´où elle était sortie.

Ainsi elle me répondait.

Un invisible surgeon d´eau vive nous transformait l´une en l´autre. Matière taillée au ciseau, elle redevint pendant quelques instants animée; moi, je me sentis composée en lignes souveraines, vertu et génie exprimés musicalement, hors de l´histoire et de toute espérance...

(Je dois mourir. Tant que je saurai garder en moi seule le souvenir de cet instant, je serai immortelle. La divinité nous touche; elle n´hésite pas à entrer en nous, parce qu´elle connaît que nous ne pouvons pas nous détacher de ce qui nous fut donné de plus grand. Poids insupportable de ce qui fut plus léger et nous enleva tout fardeau, poids à jeter puisque je dois mourir, âme, beauté révélée).

Ai-je peur ? Je n´eus pas peur, alors.

J´invoque, pour qu´elles continuent à m'aimer, les femmes douces et pures que j´ai sur la terre: le visage rose et mélancolique de ma soeur, la dernière-née de mon père et de ma mère, qui a maintenant des fillettes semblables à ce qu´était celle qu´encore en de certains songes heureux je revois et caresse, chère tendresse: le visage d´une jeune amie qui fait, quand il m´apparaît, que les harmonies reviennent, même aux heures les plus dures, tant elle est image et essence de Muse, tant elle entend et soulève la vie: et d´autres visages encore, attentifs et fidèles; femmes, mystères que je ne tente pas de déchiffrer, les plus saintes comme les plus séduisantes...

Cela commença puérilement comme commençait le printemps: des voix d´oiseaux sur la colline me réveillaient à l'aube, vibraient neuves; jamais les variations du ciel de mars ne m´avaient autant émue; ingénue et docile, une force dans l´air semblait à toute heure me prier et se cacher.

La fable était blonde. Une couleur chaude se mouvait sur toutes choses. Quelqu´un, arrivant chaque jour, me couvrait de fleurs, disait: "Viens", me conduisait en courant à la digue verdoyante et silencieuse, chantait. Deux points d´or dans les yeux, un pli violent et lumineux dans ses cheveux.

Amour, voix au lent essor!

Long rayonnement des regards, et sans qu´une seule de ses boucles touchât mon front, si je fermais les yeux une fête resplendissante demeurait sur mes cils.

Baisers sur mes mains, prolongés. Et ses doigts plongés dans ma chevelure, profondément, comme le vent dans les racines.

Plus près, plus près!

Le monde est transfiguré. Les sylphes règnent. Quelqu´un me presse la bouche avec sa bouche, en ce vaste frisson d´innocence, oh! lumières d´or, quelqu´un qui est femme comme moi, et enfant.

"Femme"!

Dieu ne mit pas la peur en moi.

Dieu a toujours voulu, dans son terrible coeur, m´appeler loyale.

Dieu qui seul supporte mes larmes, mes cris déchirants, la misère et la dévastation qui sur mon visage se montrent parfois comme sur une lande battue par sa colère nocturne --, lui seul aussi sait si j´ai été, si je suis digne d´avoir accepté son pacte pour l´éternité.

Ma voix ne suffit pas--que ne puis-je l´accorder sur des cymbales résonnantes, sur des cymbales éclatantes, sur la harpe ou sur le cistre--pour attester que dans chacune de mes audaces, j'eus autant de gloire et de félicité que j´eus de peine. Par contre, ce visage même quand il est séché de larmes, mon aspect, suffit pour que je connaisse le soleil et que j´en sois pénétrée et sache les grands bonheurs, elle suffit, cette pointe de rose sous l´aile d´argent de mes cheveux lourds. Qui me voit éprouve un plaisir fort, de haute prairie. Les années lointaines et hier encore tacitement m´ont recouverte d´un brillant émail. Pour ce pouvoir matinal qui resplendit sur moi, comme sur une gentiane poudrée de frimas, je m´aime pour cela, ce pouvoir matinal, illimité, entre toutes les fantaisies de la création la plus magique. J´aime ma nature féminine, puissante et reconnaissante. Mais heureux le mâle! Portant sous le ciel son masque méprisant, l´homme me rencontre, m'abat, jouit de moi renversée, de moi, noblesse douce de formes, bonté douce de pétales. Heures de fête parmi les blés mûrs et les abeilles joyeuses de miel. Qui des deux s´approche le plus de l´infini? La femme dans l´étreinte, couchée sur le dos, n´a presque plus de regard et, si elle l´a tout de même ouvert en une attente profonde (la mort, la mort peut venir, elle nous trouvera attentifs et beaux et nous ne fuirons pas), l´homme est toujours plus fortuné, qui la contemple faite à la semblance de suaves nuées pour lui sertie en terre. La joie rit dans ses yeux. Par les blés mûrs ou les chênes et les pierres et les eaux, sous les roses de l´aurore, une épaule de blanche nymphe secrète est parole impérissable.

"Tu ne peux pas savoir ", disait la créature aux yeux d´or.

Elle se croyait en possession d´un coeur viril et elle s´était vraiment façonnée suivant une étrange ambiguïté sur le simple indice peut-être du timbre de sa voix, peut-être de sa silhouette rigide. Elle s´était façonnée et agissait. Avec une volonté d´homme ou d'ange rebelle, avec une force, presque, de damné--mais moi, personne ne pourra jamais juger si plus démente ou plus voyante, j´étais touchée, au contraire, de ce qui en elle permanait d´identique à ma substance. Je tentais de la persuader de mon côté. "Tu ne sais pas combien ton amour est différent, quoi que tu fasses, de l´amour que les hommes peuvent me donner. Comme ta caresse est légère. Tu ne me pénètres pas, mais tu m´approches--comme jamais aucun homme. Je te cède avec une crainte sincère, tu as un petit nom qui sonne comme le mien d´autrefois, et une tendre rougeur sur la joue, si tu te recueilles à mes pieds. Tu te lèves, chose vivante, et tes lèvres ne se glacent pas, comme à celui qui me désire. Tu es tissée de chaleur et tu es encore semblable à une colonne d´eau transparente, attirante. Tu ne sais pas combien nôtre est cette allégresse et combien nôtre cette mélancolie, ainsi absolue, que nous gouvernons, parce que nous avons des ailes..."

Nous nous agitions sous l´immense cloche aveuglante du ciel; notre réciproque initiation nous donnait de clairs yeux héroïques.

J´appris, amour, que ton mystère n´est pas dans la loi qui perpétue l´espèce.

Plus haut, indifférent, extatique.

Je baise une créature parce que ce m´est une joie de la savoir belle sous le ciel, parce qu´elle m´arrête un moment dans ma marche, dans ma pensée, et que, pendant un moment, tout ce que je suis je le lui donne en la baisant.

Et celle-là était le symbole de l´enfance et de la course et de la ravisseuse Echo.

La vilenie mentale de tout être vivant autour de moi me fit horreur. Et je la sentis en même temps fatale, je pleurai. J´avais 1´âge de celui qui pleura dans le jardin de Getsémané. La passion s´aggrava, l´or de la fable s´élargit en pourpre.

Sang, angoisse tourbillonnante, sang, qui me sauvera?

Et les veines pesantes, brûlantes, implorent un soulagement.

Rien de plus saint qu´une nudité qui brûle et frissonne et se tend comme le manteau des saisons.

Fais-moi mourir!

Fais-moi mourir, qui que tu sois. C´est l´heure que ma chair ne pouvait plus supporter davantage, l'heure qui se préparait mais que je n´attendais pas--les cadavres fermentent là-bas dans les ruines, et une statue resplendit comme un phare.--Fais-moi mourir, qui que tu sois; indicible est cette nécessité que tu me couvres, ô chaleur, ô frisson, près, plus près! Tu as raison, même si tu te trompes, qui que ce soit a raison, que sa main soit lourde ou légère, qui, me cueillant à cette heure, me soumet et me console, nudité contre nudité, frisson stérile et vaste, c'est l´heure, les sens se dissolvent enfin, ils jouissent et se pâment non plus asservis à la nature, mais nature eux-mêmes ineffablement, sous les ailes d´aigles de l´oubli et de la folie.

Plus haut que tout rocher, des ailes suspendues pour le salut.

Cela se nomme oubli et folie, là où est la terre et sa souffrance: où moi-même je languis, fille de femme, pour que toutes ces créatures se comprennent (hélas!) et je fonds en larmes vaines, et les vallées et les lacs pourtant ne se remplissent pas, et je tords mes bras cruellement jusqu´à désirer de ne plus jamais voir les étoiles, jusqu´à blêmir si une moisson de lys tombe sur mes chairs, moisson gélide qui se dressait sous le soleil pour la joie de tous et de personne. Oubli et folie sur la terre. Où le bois flambe dans les cheminées, où il y a des forêts et de rudes fruits de pins, où il y a des tombes. Tombes blanches parmi de grands buissons de fleurs rouges tout le long des chemins déserts des îles vertes et dorées, ou près des cèdres et des oliviers. Cimetières parfumés de romarins, bourdonnants de guêpes, profil d´un peu de monde gris sur un peu de ciel limpide. Où il y a des journées de vent lucide, et sur la dune hurlante, le sable tourbillonne parmi les chardons bleus. Et des temples, blonde pierre taillée et édifiée par des mains grecques, charme du traversin incrusté d´algues, temples dorés dans l´atmosphère mouillée qui resplendit comme un regard en délire, temples, cimes de beauté.

Terre, comme tu es belle! Les soirs où tu m´apparais impénétrable, avec ton sillage infiniment délicat, et en même temps infiniment violent, parole sans syllabe, les soirs que ta chaleur s´enténébrant dans les vallées et sur les lacs se rit, oh ! exquisement, de toute humaine éloquence, ces soirs me donnent, eux certes, de pouvoir te saluer ainsi, âme suspendue à un baiser.

La terre veut des baisers, plage insuffisamment aimée.

Elle veut des chants d´heureuse légèreté et de forte charité.

Dyonisos! Dyonisos!

Mais nous sommes pauvres.

La grande forme d´un cyprès qui s´élève sur un des bords de la rivière et coupe la montagne déjà brunie à moitié et à moitié rosée encore, dressé dans l´ouverture du ciel, ne suffit pas.

Nous sommes pauvres, nous sommes vils, et c´est fatal.

La passion empourprée devint livide.

Nous devînmes trois choses en détresse, moi, la jeune androgyne et l´homme qui, pendant des années et des années, m´avait donné la douceur de le rendre heureux.

Trois choses pitoyables, trois incompréhensions.

Comment était ma voix, quand je criais à André;

"Chasse-moi, jette-moi loin de toi!"

Quand je criais: "Ferme les fenêtres, je ne veux pas voir les étoiles !"

Ils se regardaient alors, avec un air de complicité, ils se haïssaient, mais se reconnaissaient complices devant mon coeur forcené.

Consternés, ils sentaient la réalité de mon double délire, de mon double déchirement, la puissance de mon esprit qui s'en enveloppait; puis quelque aspect de mon visage, un trait, un rien, une attente indicible des veines, les reconduisait à nier--ah ! l´horreur, pour moi, de cette identité d´accent!

-- "Non, disaient-ils, tu ne peux pas nous aimer tous les deux, c´est une absurdité monstrueuse, tu es à tenir dans le creux d´une main..."

André!

Qu´il m´entende, si ma voix le rejoint.

Il était tout en ombre.

Avec ses épaules courbées, qui paraissaient attester qu´elles avaient déjà fait tout l´effort dont elles étaient capables.

Je les vis regarder la mort et y répugner, la force astrale, le signe silencieux.

Je me rappelais la cruauté aiguë avec laquelle ses yeux avaient fixé l´espace quand je lui avais dit que je retranchais Félix de ma vie. Et ces mêmes pupilles ne s´étaient donc jamais posées sur quelque arbuste fleuri en un décor précoce ou sur quelque buisson de roses éperdu dans la chaleur de l´été, fragiles existences végétales pleines de pensée!

Un rire convulsif aussi s'insinuait dans le secret de mon âme, désolé plus que tout sanglot, me détachait, m´éloignait, rire voilé, spiritualisé, tandis que ces deux êtres que j´aimais se disputaient ce qui semblait ne devoir jamais s´arrêter, mes larmes impudiques.

M´aimaient-ils?

Non pas à ma mesure. Je l´affirme, me faisant justice comme devant l´échafaud.

Et ils m´ont perdue, parce qu´auparavant je les avais perdus. Tous les deux.

Sur la terre qui est si belle, si belle que même les tombes s´y dressent avec des spirales de lumière, ma plainte s´exhalait sans espoir.

"Aimez-moi. Je vous fais souffrir, je le sais. Comme une chose vécue, une chose passée. Aimez moi, je suis si lasse. Que je vous distingue, que tout ne se confonde pas.Cette mienne masse de douleur retombe en éclats sur vous, les éclats vous déchirent, je le sais, la masse reste, plus nue..."

Je me relevais. Ce n´était pas vrai, je n´étais pas lasse.

Mais pouvoir étrangler le mal qui me serre la gorge, avant que ne s'enténèbrent les choses!

Nous croyions, n´est-il pas vrai? au bien.

En rêve, la nuit, je parlais à ma mère. Avec feu, mais la tendresse faisait fondre mon coeur. Ah! sa rigidité recueillie !

"Mère, t´es-tu jamais penchée sur un lit, tes joues contre une joue d´enfant ou d´homme, jusqu'à ce que l´enfant ou l´homme fût endormi dans une douce respiration ?"

Torrents bourbeux, saules à l´envers, vent jaunâtre. Y a-t-il une bonté cachée dans les veines du monde!

Maintenant, je savais. Et ceux que j´avais aimés ardemment par un mystère de foi, que j´avais crus, sur toute autre virilité et toute autre jeunesse, riches de germes, attendant avidement que d´eux se détachât quelque nouveau mythe céleste, maintenant, je le voyais, je le savais, ils n´étaient pas différents des autres, c´était de moi qu´ils différaient, maintenant je savais...

Différents de moi, de ma substance ingénue. De ma transparence. Qui les avait attirés. Qui encore les émouvait dans un rutilement miraculeux. Ils ne pouvaient pas me haïr, ils ne pouvaient pas me tuer. Je les dépassais; ils tentaient vainement d´endiguer la crue de mes certitudes, nées avec moi, en déchaînant ce qu´ils avaient en eux-mêmes de plus secrètement obscur. Et, en cette suite hallucinée et innombrable de jours et de nuits comblées de mon âme, de mon balbutiement, de mon râle, pendant des mois et des saisons, tantôt l´un, tantôt l´autre, tombèrent à mes genoux un nombre incalculable de fois. La poésie désespérée qui ne voulait pas mourir en moi les créait-elle alors! Ils changeaient de couleur. Bénie, semblaient murmurer les sphères qui m´entouraient, bénie soit une si grande passion au delà de toute rancoeur et de tout tourment. Mon coeur ne s´est pas dérobé, mon coeur fait pour se donner, s´est donné, il ne se repentira jamais, il y a tant de grâces, même dans son dévouement! Que les clairs yeux héroïques ne s´offusquent pas. Les mains ont de suprêmes caresses...

Puis les traits se détendaient, toute voix se taisait, joue contre joue, retour maternel, protection sur le sommeil miséricordieux.

Ainsi, ils restent pour toujours: composés un léger souffle attristé, le mien, sur eux dormants.

Ainsi, dans des vallons d´oliviers, les vents se reposent et des ailes rasent doucement les frondaisons.

Ainsi, celle que je fus pour André et celle que je fus pour la femme dont je ne dis pas le nom reste pour toujours, pitoyable chose blanche, elle est là pour toujours, sauvée des furies, elle qui s´était abandonnée blanche aux furies, elle est là, je la vois maintenant, chose préludante; l´air à l´entour est soumis et doux.

Ils l´ont pressée, chair de jeune biche. Ils lui ont cueilli en de blonds sentiers des mûres sauvages. Ils l´ont repoussée. Loin, avec ses cheveux moites sur les tempes, l´une est allée par les forêts rougissant au couchant, l´appelant, l´appelant, s´est jetée à terre, a cru sentir émerger des tapis de pins la forme adorée, pour toujours loin. L´autre oh! l´autre, dans son écorce plus enfermée...

Forêts, forêts incendiées sur la cime des îles: et tous les aspects bouleversés de la beauté: rires de déments, chants de forçats: vie sauvage, irréductible férocité, vie qui mord, qui étrangle, vie des flots et des volcans, cacheuse de justice!

Caché, incompréhensible, tout "pour- quoi?".

Pourquoi mon enfant, qui était mien comme aucun enfant n´a été enfant de mère, pourquoi me fut-il ravi non pas mort, mais avec tous ses membres sains, avec ses yeux ouverts et sa bouche changée qui me renie, qui dit qu´il ne me veut plus?

Et comme pour lui, que je ne cherche plus, qui n´est plus seulement que le souvenir d´un déchirement de mes chairs, d´une douleur dans mes chairs lacérées, quand elles souffrent de tout autre chose; de même pour l´homme qui ne voulut pas me garder comme soeur, qui me repoussa de son ombre.

Des forces me répondent, qui n'ont pas de noms, des voix d´immense volume, élevées, mais semblant aussi souterraine. Tout mon délire, tout mon martyre ne suffisent pas pour les interpréter. Dispersées comme des arômes. Dispersées comme des arômes.

Mais elles répondent. Elles existent. Je les entends, Je n´ai plus d´explication à demander.

L'âme qui s´est aventurée est perdue, mon âme, elles la soulèvent, elles l´abîment. Presque arôme, elle aussi. Centre, rayon, je ne sais pas, elles ne savent pas.

Ou peut-être pollen?

Où, où me poserais-je?

Et la volonté enflammée qu´en moi j´appelais volonté d´amour, tendait-elle à cela?L´élan dépassa le but. Il n'y a plus de noms.

C´était l´amour. Avec quel frémissement de touche! avec quelle fureur de don!

Qui, maintenant, féconderai-je?

Les arômes sont lourds de soleil éternel.

Une nuit. A Cogne, blanche comme les neiges des montagnes admirées le jour précèdent.

A travers les étroites parois de bois, des échos de torrents.

Nuit prophétique.

Années à venir, mystérieuses, avec les mouvements libres, avec d'intenses repos. Prochaines ou très lointaines, pourtant miennes. Ce n'est pas le désir qui les suscitait, mais, étrangement, cette vide insomnie, cette lente attente d'aube, ces fantômes demandant à se graver dans la mémoire. Les cimes de glaciers vues sous le soleil et le sentier pour y parvenir, sapins et mélèzes, mélèzes et sapins, puis herbes et petits cercles d'eau azurée, yeux d'azur, et mes larmes, nouvelles, veines d´alpe, séchées là-haut, où Prométhée, ses chaînes brisées, restait arrêté, apaisé mais non rassasié--tout cela, concrétion lumineuse, avait précédé. La nuit était blanche et prophétique.

Années à venir, marquées invraisemblablement de ritournelles de rires, rires ingénus comme certaines galopades de carmin à travers l´obscurité des nuages dans les ciels marins, inattendues. Tant de pays, tant de visages! D´enfants, de vieillards, d´amants, de lassés. Et des violettes innombrables à mes pieds pour quand personne ne me verra, pour moi. "Tu seras parfaite chaque fois que tu voudras l´être pour toi seule." Âme qu´Héraclite disait humide! qui lui donnera donc ce que la mort lui a refusé? La solitude, avec tous ses cheveux parfumés?

Ah! doux, doux, de se lever, d´aller vers la joie des prairies émaillées! douce sur le front, la bande radieuse du matin, là-haut!

Ah! fort, fort, le cours de la Dora, verte, écumante, entre ses rives de roc. Et là-haut, son lac, le beau Combal, un instant en arrête le vierge tumulte et l´absorbe dans un calme mystère, lui enseigne la saveur profonde de la terre.

Ah! pur, pur dans le soir le haut autel de glace et les sept étoiles au-dessus!

Pur de haine, mon coeur.

Et pure sans plus de voiles, l´idée de la douleur humaine.

Je crus, comme déjà précédemment, devant le torse de Psyché, pouvoir la contempler impassible. A l´instant même je me raccrochai à la vie, et l´instant d´après, l´idée s´évanouissait déjà dans le ciel, je recommençais à me battre contre l´opaque réalité, à tenter de la transformer en violentant avec mon amour les secrets divins.

Je parle de moi comme d´une sans nom ni terre.

Je n´ai pas souvenir de moi, je n´en ai que la vision.

J´ai quelque valeur si je réussis à vous susciter, comme si j´étais une action silencieuse, une silencieuse heure dense qui regorge de caresses à faire pâmer: l´étreinte vous laisse forts et émerveillés, les espaces s´assombrissent, luisent, scintillent, la persuasion y plane avec ses ailes morbides.

Lorsque j´eus redescendu le cours de la verte rivière, au bord de laquelle gisaient tant de troncs de bouleaux, comme torses nus de nymphes gracieuses, on crut, en bas, que je revenais de toucher en rêve quelque méchant royaume payen.

Les nuées restèrent, elles, serrées.

Sur mon visage, la couleur perdit sa lumière.

Quelle luxure de brutalité, luxure bestiale, parmi les gens de la plaine! Ils ne savent imaginer des rayons, ils ne savent entendre les réalités hautaines, les vastes, sincères innocences, ils foulent, ils foulent le sol, ils sentent uniquement ce peu de poussière à quoi ils adhèrent tout entiers.

Quelque chose de définitif se produisit, bien que sourdement.

Le monde de qui, déjà autrefois, je m'étais détachée et qui ensuite avait, avec des moyens lents et obliques, dressé autour de moi ses apparences protectrices, maintenant tout à coup murmurait en me voyant de nouveau transfuge, murmurait et s´indignait.

Mais cette fois le pacte de liberté était sans rémission. Je ne rentrerais plus jamais dans la bouffonne arabesque de la Société--(la Société qui, à l'ombre de son crucifix, veut à perpétuité que tu mentes et qui te laisse mourir si tu ne voles ni ne vends... Cet aïeul, eut-il les ongles d´un voleur, de qui me vinrent les quatre sous qui m´aidèrent à vivre jusqu´à hier ? Aujourd'hui, puisque je ne consentirai jamais à faire marché de mon baiser, et que je ne puis plus plier ma main aux dures besognes, je devrai tirer mon pain de ce dont je suis peut-être encore plus jalouse que du don de ma chair, de ces miennes paroles, masse pitoyable...)

Si le jugement du monde ne t´atteint plus, ô mon âme, qu´est—ce donc que cette aspiration à comprendre encore, à comprendre, et cet espoir qui persiste toujours de rencontrer une autorité que tu puisses vénérer ?

Tu veux continuer à croire aux individus, et certes, ils existent; mais même les meilleurs, les raffinés, les savants, ne sont que des fragments gâtés de la voûte céleste. Ne te lasseras-tu jamais? Tu devras aussi croire au paradoxe, à des volontés masquées, à des complaisances malignes et tortueuses, à des expressions bâtardes. Puisque tu es bien née, puisque dès l´enfance tu as grandi dans un jardin, mon âme,--et dans les nuits inconscientes, certainement quelque rossignol accompagnait ta respiration--il se peut que ta perfection ne puisse maintenant se réaliser, si tu ne connais, si tu n´admets les destins à toi opposés, les créatures qui procèdent de l´incertain, racines qui connurent la soif; et donc, une fois encore, humilie-toi, l´humilité et l´orgueil sont si voisins; ainsi Dieu s´amuse. Fini, le temps de te confesser. Tu dois écouter les confessions des autres, et sans, trembler. L´homme, surprenant justificateur, veut être absous mille fois pour une qu´il t´aura absoute. Il ne peut supporter le visage de la femme baigné de larmes, ni son profond regard et l´histoire de ta douleur, il ne l´accueillera jamais comme un don, toujours dans son coeur, et parfois avec une voix dure, il te reprochera d´avoir pesé sur son âme avec tout ton être; mais il demande tes yeux ouverts sur les mille plaies que lui font en un seul jour d´infinis pantins, sur les modes innombrables de son chagrin, sur ce sordide abîme de la vie physique, au milieu du fleuve de sa spiritualité, sur sa chair qu´il déteste, saine ou blessée, et dont, tout en la détestant, il subit toujours l´âpre domination. Regarde, admets, marche. Plus tard, ces années te paraîtront des instants. Pleins de signification. Il y eut un matin de mai; les rues de la ville étaient grouillantes et deux êtres allant sans se toucher et, regardant fixement le sol, se parlaient. De quelle délirante somme de paroles non dites, et de paroles vaines ou hésitantes, ou obscures, venait cette heure? Une cloche sonnait dans le lointain. "Qui veut la vérité ne veut pas la vie." Mais l´un des deux, la femme, voyait plus loin. Magnifique, le mot viril, logique et stoïque. Comment donc les voies terrestres continuaient-elles à être si ardentes, tout autour?

Dans les yeux de Sibilla, il ne saurait y avoir de cynisme. Vouloir le miracle, voilà sa constante vertu. Ne pas mourir, au-delà de toute connaissance, s´offrir, offrir la tentation et le pardon, l´ombre que ses beaux membres font à l´esprit, et chaque fois disparaître, sans mourir. Personne ne s´en doute.

. . . . . .

Les grands voyageurs disent qu´ils reconnaissent les pays en en regardant le ciel.

Et quand à l´improviste, tu retrouves, par le chemin de la vie, les hommes que ton tragique instinct avait élus pour un temps, tes souvenirs sont seulement d´en haut, dessins de nuages ou de cimes, velums de turquoise, intenses ou pâles, qui s´imprimèrent dans ta rétine comme en aucune autre--et cela est ta gloire.

Femme de foi.

Plus d´un fut, envers toi--et envers lui-même ?--sans pité. Il te dit "Va sur tes jambes, chemine, tu sais aller seule, va!" Plus d´un, qui avait eu des sourires enchanteurs au son de ta voix, et la joie avait été belle dans vos regards, la seule chose encore qui existait en dehors de l'unique étreinte de feu.

"Pars, travaille".

Le viatique, oui. Ce qu'on ne donne pas aux autres femmes, l'adieu.

Il y en eut un qui te couvrit le front, sur ton front tira les boucles de tes cheveux murmurant: "Il est trop vaste."

Mais toi-même, un hiver, en une ville de noir brouillard--le froid piquant mettait autour de tes yeux des ombres encore jamais vues--ne te lamentas-tu pas devant un miroir? La vie que tu n'avais pas redoutée transformait ton visage, qui avait été de roses, en pierre, et y laissait en grand artisan, un frisson d'éternité.

Tu crias vers celui qui péchait de peur. Avec la poitrine qui te faisait mal, tu crias que ce n'était pas toi qui étais trahie, mais que c'était l'Amour. Tu connus la silencieuse et impuissante réalité de celui qui fuyait ton aspect de volonté et de lumière, ton insoutenable regard.

L'un retournait aux petites femmes qui, de leurs lèvres rouges disent des mots honteux--ne te montra-t-il pas écrites les paroles de l´une d´elles, et ne te sembla-t-il pas assister, contrainte... ? Et pourtant, vous étiez entourées de statues, créées, ébauchées par son pouce, une atmosphère de travail, l'inquiétude de la matière transformée en vie.--Un autre se renfermait dans une haineuse ironie.

Dons que je n´eus pas, ruse, astuce, habileté! Vertus subtiles qui me manquâtes ! Parfois, j´en viens à vous désirer, à chercher si jamais vous avez été, inertes, dans ma substance, si jamais, avec la force même de mes passions qui ne veulent pas se résigner, je pourrais vous susciter à leur secours, pour leur victoire. Ingénuité suprême, ô mon âme exilée de je ne sais quels plus arides rivages, âme qui as des ailes, mais non pas d´armes, destinée à planer sur toutes tes faillites...

Personne jamais n´a sacrifié rien pour moi.

Petite qui s´appelait Rina. Comme si j'avais encore son visage et son pur pressentiment d'adolescente, ma vie est libre du poids de quelque bien qui eût coûté à quelqu'un un renoncement vrai ou faux. Ni une épouse ni une maîtresse, ni un vice ni une théorie. Et personne ne s'est tué ou n'a tué pour moi, même en sentant en son coeur qu'un crime ainsi commis aurait peut-être été sanctifié.

Peut-être. A celui qui me demandait aigre et misérable, si je voulais son sang, "peut-être", fut la réponse.

Sauvage?

Je vis, comme j'écris, dans un ravissement lucide.

Et si ton tempérament, homme, a de l'affinité avec le mien par gentillesse ou généreuse folie, mais s'il est languissant alors que le mien défie toute usure, comment veux-tu que je ne m'effarouche pas devant ta lamentable parole? Tu répètes: "Trop tard." Je dénoue mes tresses et avec elles je fouette la perpétuelle chimère. Tes veines ne se sont-elles jamais ouvertes entièrement? Ne se sont-elles vraiment jamais renouvelées? Tu t'es épuisé en de médiocres expériences, avec des semblants d'âmes, renonçant à l'absolu de la ferveur et de la foi: ton coeur supporte un poids lourd, la condamnation que tu subis et que tu voudrais me faire subir. Ne t'attesté-je rien, ainsi bouleversée et terrible? Je vois des démons, là où devrait agir Dieu: et je me rebelle, oh! éclatant désespoir! Puis la voix te crie: "Je meurs d'amour!" Peux-tu nier que j'agonise, même si tu sais et si, blême, tu dis que d'autres fois, pour d'autres, j'ai déjà cru mourir? d'autres fois, c'est vrai, c'est vrai. Comme maintenant, je me donnais toute, jusqu'à mon dernier souffle. Peut-être seulement pour cela, j'ai pu toujours renaître. J'offrais en holocauste à la créature mon esprit plein de désir et de douleur, j'offrais mon spasme de création, celui qui s'élève éternellement neuf dans le temps, comme le psaume du croyant.

Je sers la vie avec mon agonie plus que toi qui te résignes, en ton engourdissement.

Plus chère que toute autre à la vie est la parole que soulève contre elle, inassouvi, mon amour.

Inassouvi, bien que chaque fois je renaisse.

Les mains jointes , étendue à terre, l'heure me trouve toujours, imprévisible, imprévue, où je me sens allégée de toute ma volonté et aussi de toute mon espérance, l'heure où mes lèvres prononcent en un souffle: "Ainsi soit-il!" Les mains jointes, ô forces secrètes de l'univers, ayant fait tout ce qui était en mon pouvoir, et plus.

Je suis alors secourue par des choses qui semblent rivaliser avec mon état de légèreté, avec ma respiration qui s'entend à peine, par les choses les plus ténues: pétales, arômes, ombres d'ailes. Parfois, par de pauvres gens ignares, qui m'ont apporté une tasse de tilleul en un village de Provence, un broc d'eau pour me rafraîchir le visage, dans lequel ils avaient fait macérer pendant la nuit étoillée de Pentecôte, à Capo di Sorrento, des feuilles de roses; une petite branche fleurie, au bord d'un lac lombard; par des gens qui, me voyant arriver solitaire et repartir pensive, font instinctivement autour de moi le silence; et le geste des mains rudes se pliant à la gentillesse, produit inconsciemment le miracle dans l'instant exact passé lequel je n'endurais plus.

Je reprends, surprise, mon pas de tous les temps, rapide, agile, sûr. Quelqu'un sur la route, me dit: "Cent ans, cent ans de vie heureuse!" Pourquoi cette grâce mienne qui se fait toujours plus sûre, cette transparence de mon âme aussitôt que je la mets au-dessus de la cruauté du sort? Un vieux paysan m'a arrêtée un jour sur une route ombragée d'arbres: "Vous n'avez pas d'enfants? C'est donc que la semence était mauvaise", et il a secoué la tête, grave, avec un air de regret religieux.

Oui, peut-être aurais-je pu devenir la femme forte de l'Écriture.

Au contraire, je chemine dans le monde, cherchant l'expression d'un fantôme en me répétant à voix basse le motif heureux de quelqu'une de mes pages d'angoisse.

Si je me rencontrais moi-même je pleurerais peut-être.

Elle est loin, la pierre couverte de mousse et de pollens de pin, dans la forêt à l'ombre blonde où, m'étant étendue, une fois, je m'entendis m'ordonner à moi-même: "Arrête-toi, arrête une minute, une minute suffit pour attester que tu as vécu." Ils sont loin tous ces refuges que je me cherchais. Je les croyais des refuges, îles, vignes du Seigneur au milieu de la mer, et la vie, avec moi, y pénétrait. Avec moi, ma nécessité, avec moi, ma loi. Humble, comme l'humilité est dans les horizons qui s'évanouissent tacitement, humbles mais inaliénables. Il y pénétrait des idées et des imaginations et des réalités à agrandir ou à détruire. Partout il y avait un peu d'argile pour mes doigts. Et tout l'espace se remplissait de mon inquiétude. "Tout l'air autour de nous--me fut-il dit--ta bouche le respire". Des cercles de compréhension, des ondes d'harmonie, essayaient de se créer, certainement se créaient en ces éloignements volontaires de toute plage peuplée. Mais l'animation de ma volonté ne suffisait pas à les perpétuer. Ils sont loin, ces lieux qui, à qui me regardait, paraissaient hors du monde pleins de lumières sous les étoiles...

Roses ou bleus, les soirs solitaires descendent sur ma liberté.

Passent des voiles, allégories, passent des chansons. Les rochers dentelés lèchent le ciel et le font plus clair.

"Soir, soir doux et mien!"

Celui qui, lointain, soupira ainsi pour moi après m´avoir repoussée était sur le rivage de la mer triste comme un verset de l´Ecclésiaste, avec des yeux qui maintenant ne voient plus, les plus fébriles et les plus sombres qui m´aient regardée, yeux pour le don total de ma vie...

Pour lui qui, le premier jour que nous parlâmes, me livra, me sanglota son âme, se tordit sous le ciel comme une flamme, me suppliant de l'arracher à une femme qui depuis longtemps l´avilissait, je dis bien adieu à quelque chose qui aurait été presque la félicité, je la rendis à Dieu. Un enfant m´aimait, archange en exil, et je le vis, frappé, se soumettre, accepter le sort, accepter de disparaître. Pour l´homme malade et lié, pour l'enchantement de son regard avide de s'illusionner, d´aborder à des rives vertes, je ne pouvais pas faire un holocauste avec de plus tremblantes, adorantes mains, je ne pouvais rien donner de plus pur et de plus mien. Les baisers de l´enfant avaient suivi des frissons: vent, soleil, silences nocturnes: ils avaient fait converger la joie et la chanson en ma poitrine. Autour de nous, il y avait des myrtes parmi la dure lave. Ah! bien vite, j´escomptai l´orgueil d´un tel renoncement. Une heure unique, le monde parut se transfigurer pour l´obscure âme virile puisque je lui disais que j'étais sienne: les mers s´ouvrirent sans limites à son esprit, et dorées; nous fûmes une seule certitude, une seule prodigieuse attente. Et quelqu´un frappa à la porte. (Voici, tandis que j´évoque ce souvenir, je regarde sur une eau tranquille le vol d´une bande d´hirondelles; il est couleur de perle, mais, changeant, va se confondre avec l´eau grise. Quelqu´un, dans la nuit, revoulait sa proie.

Dans la chambre perdue d´hôtel meublé où je fus laissée seule, des cris convulsifs me parvinrent, d´une créature, d´une femme une soeur ? Petit à petit, ils s´apaisèrent.

Les soirs descendent sur ma liberté.

Je violais, avec mon amour, la douleur de l´homme. J´ajoutais à son Dieu le mien.

Quand, à travers les âges, l´homme a dit qu´il aspirait à posséder l´éternel féminin, il s´est trompé lui-même: ce fut la plus grande et la plus belle erreur qui se soit formée dans sa conscience. Que peut-il faire d´une force créatrice intégrante, lui déjà si grevé et tourmenté?Noli me tangere. Un seul, oui, se mit réellement en posture d´écouter et de connaître, et Diotime lui répondit. Socrate était-il jeune, alors? Il y a un point, un moment de l´existence intacte, qui, unique, rend le mâle capable de m´accueillir comme esprit. L´initié adore toute la souffrance qui m´a faite riche; il peut l´adorer, tissée ainsi dans la douceur de ma chair et dans la dignité de ma pensée, j´exalte pour lui la plénitude de la vie, la sagesse dernière de la vie, et il sent que je m´appartiens, mon don et le sien peut-être nous surpassent...

Espaces ineffables!

Derrière nous restent toutes les choses qui se reproduiront, les choses âpres, les choses passionnées, les choses brûlantes.

Je retournerai à elles, j´y retournerai irrésistiblement, et vers elles se dirigera avec une dolente fierté le vierge jusqu´à hier, à la voix de cristal, qui ne me retiendra pas.

Désunis, esprits revenus pour toujours l´un de l´autre.

Plus que jamais, les tristes hommes accomplis diront à mon apparition "Trop tard!" Ils diront: "Nous t´avons trop attendue. Maintenant, nous nous vengerons sur toi de tout ce que nous n'avons pas reçu des autres." Et ils ajouteront, en manière d´aumône lasse: "Tu aurais dû naître homme, tu aurais été ou un saint, ou un châtiment de Dieu..."


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