«Est-ce que vous seriez très surpris, monsieur Hobson, demanda Mrs. Paulina Barnett, si quelque bâtiment se montrait à nos yeux en ce moment?
— Très surpris, non, madame, répondit le lieutenant Hobson, mais je le serais agréablement, je l'avoue. Pendant la belle saison, il n'est pas rare que les baleiniers de Behring s'avancent jusqu'à cette latitude, surtout depuis que l'océan Arctique est devenu le vivier des cachalots et des baleines. Mais nous sommes au 23 juillet, et l'été est déjà bien avancé. Toute la flottille de pêche se trouve, sans doute, en ce moment dans le golfe Kotzebue, à l'entrée du détroit. Les baleiniers défient, et avec raison, des surprises de la mer Arctique. Ils redoutent les glaces et ont souci de ne point se laisser enfermer par elles. Or, précisément, ces icebergs, ces icestreams, cette banquise qu'ils craignent tant, ces glaces enfin, ce sont elles que nous appelons de tous nos voeux!
— Elles viendront, mon lieutenant, répondit le sergent Long, ayons patience, et avant deux mois les lames du large ne battront plus le cap Esquimau.
— Le cap Esquimau! dit en souriant Mrs. Paulina Barnett, mais ce nom, cette dénomination, ainsi que toutes celles que nous avons données aux anses et aux pointes de la presqu'île, sont peut-être un peu bien aventurés! Nous avons déjà perdu le port Barnett, la Paulina-river, qui sait si le cap Esquimau et la baie des Morses ne disparaîtront pas à leur tour?
— Ils disparaîtront aussi, madame, répondit Jasper Hobson, et, après eux, l'île Victoria tout entière, puisque rien ne la rattache plus au continent et qu'elle est fatalement condamnée à périr! Ce résultat est inévitable, et nous nous serons inutilement mis en frais de nomenclature géographique! Mais, en tout cas, nos dénominations n'avaient point encore été adoptées par la Société royale, et l'honorable Roderick Murchison[10] n'aura aucun nom à effacer de ses cartes.
— Si, un seul! dit le sergent.
— Lequel? demanda Jasper Hobson.
— Le cap Bathurst, répondit le sergent.
— En effet, vous avez raison, le cap Bathurst est maintenant à rayer de la cartographie polaire!»
Deux heures de repos avaient suffi aux explorateurs. À une heure après midi, ils se disposèrent à continuer leur voyage.
Au moment de partir, Jasper Hobson, du haut du cap Esquimau, porta un dernier regard sur la mer environnante. Puis, n'ayant rien vu qui pût solliciter son attention, il redescendit et rejoignit Mrs. Paulina Barnett, qui l'attendait près du sergent.
«Madame, lui demanda-t-il, vous n'avez point oublié la famille d'indigènes que nous rencontrâmes ici même, quelque temps avant la fin de l'hiver?
— Non, monsieur Hobson, répondit la voyageuse, et j'ai conservé de cette bonne petite Kalumah un excellent souvenir. Elle a même promis de venir nous revoir au Fort-Espérance, promesse qu'il lui sera maintenant impossible de remplir. Mais à quel propos me faites-vous cette question?
— Parce que je me rappelle un fait, madame, un fait auquel je n'ai pas attaché assez d'importance alors, et qui me revient maintenant à l'esprit.
— Et lequel?
— Vous souvenez-vous de cette sorte d'étonnement inquiet que ces Esquimaux manifestèrent en voyant que nous avions fondé une factorerie au pied du cap Bathurst?
— Parfaitement, monsieur Hobson.
— Vous rappelez-vous aussi que j'ai insisté à cet égard pour comprendre, pour deviner la pensée de ces indigènes, mais que je n'ai pu y parvenir?
— En effet.
— Eh bien, maintenant, dit le lieutenant Hobson, je m'explique leurs hochements de tête. Ces Esquimaux, par tradition, par expérience, enfin par une raison quelconque, connaissaient la nature et l'origine de la presqu'île Victoria. Ils savaient que nous n'avions pas bâti sur un terrain solide. Mais, sans doute, les choses étant ainsi depuis des siècles, ils n'ont pas cru le danger imminent, et c'est pourquoi ils ne se sont pas expliqués d'une façon plus catégorique.
— Cela doit être, monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett, mais très certainement Kalumah ignorait ce que soupçonnaient ses compagnons, car, si elle l'avait su, la pauvre enfant n'aurait pas hésité à nous l'apprendre.»
Sur ce point, le lieutenant Hobson partagea l'opinion de Mrs.Paulina Barnett.
«Il faut avouer que c'est une bien grande fatalité, dit alors le sergent, que nous soyons venus nous installer sur cette presqu'île, précisément à l'époque où elle allait se détacher du continent pour courir les mers! Car enfin, mon lieutenant, il y avait longtemps, bien longtemps que les choses étaient en cet état! Des siècles peut-être!
— Vous pouvez dire des milliers et des milliers d'années, sergent Long, répondit Jasper Hobson. Songez donc que la terre végétale que nous foulons en ce moment a été apportée par les vents parcelle par parcelle, que ce sable a volé jusqu'ici grain à grain! Pensez au temps qu'il a fallu à ces semences de sapins, de bouleaux, d'arbousiers pour se multiplier, pour devenir des arbrisseaux et des arbres! Peut-être ce glaçon qui nous porte était-il formé et soudé au continent avant même l'apparition de l'homme sur la terre!
— Eh bien, s'écria le sergent Long, il aurait bien dû attendre encore quelques siècles avant de s'en aller à la dérive, ce glaçon capricieux! Cela nous eût épargné bien des inquiétudes et, peut- être, bien des dangers!»
Cette très juste réflexion du sergent Long termina la conversation, et on se remit en route.
Depuis le cap Esquimau jusqu'à la baie des Morses, la côte courait à peu près nord et sud, suivant la projection du cent vingt- septième méridien. En arrière, on apercevait, à une distance de quatre à cinq milles, l'extrémité pointue du lagon, qui réverbérait les rayons du soleil, et un peu au-delà, les dernières rampes boisées dont la verdure encadrait ses eaux. Quelques aigles-siffleurs passaient dans l'air avec de grands battements d'aile. De nombreux animaux à fourrures, des martres, des visons, des hermines, tapis derrière quelques excroissances sablonneuses ou cachés entre les maigres buissons d'arbousiers et de saules, regardaient les voyageurs. Ils semblaient comprendre qu'ils n'avaient aucun coup de fusil à redouter. Jasper Hobson entrevit aussi quelques castors, errant à l'aventure et fort désorientés, sans doute, depuis la disparition de la petite rivière. Sans huttes pour s'abriter, sans cours d'eau pour y construire leur village, ils étaient destinés à périr par le froid, dès que les grandes gelées se feraient sentir. Le sergent Long reconnut également une bande de loups qui couraient à travers la plaine.
On pouvait donc croire que tous les animaux de la ménagerie polaire étaient emprisonnés sur l'île flottante, et que les carnassiers, lorsque l'hiver les aurait affamés — puisqu'il leur était interdit d'aller chercher leur nourriture sous un climat plus doux —, deviendraient évidemment redoutables pour les hôtes du Fort-Espérance.
Seuls — et il ne fallait pas s'en plaindre —, les ours blancs semblaient manquer à la faune de l'île. Toutefois, le sergent crut apercevoir confusément, à travers un bouquet de bouleaux, une masse blanche, énorme, qui se mouvait lentement; mais, après un examen plus rigoureux, il fut porté à croire qu'il s'était trompé.
Cette partie du littoral, qui confinait à la baie des Morses, était généralement peu élevée au-dessus du niveau de la mer. Quelques portions même affleuraient la nappe liquide, et les dernières ondulations des lames couraient en écumant à leur surface, comme si elles se fussent développées sur une grève. Il était à craindre qu'en cette partie de l'île, le sol ne se fût abaissé depuis quelque temps seulement, mais les points de contrôle manquaient et ne permettaient pas de reconnaître cette modification et d'en déterminer l'importance. Jasper Hobson regretta de n'avoir pas, avant son départ, établi des repères aux environs du cap Bathurst, qui lui eussent permis de noter les divers abaissements et affaissements du littoral. Il se promit de prendre cette précaution à son retour.
Cette exploration, on le comprend, ne permettait, ni au lieutenant, ni au sergent, ni à la voyageuse, de marcher rapidement. Souvent on s'arrêtait, on examinait le sol, on recherchait si quelque fracture ne menaçait pas de se produire sur le rivage, et parfois les explorateurs durent se porter jusqu'à un demi-mille à l'intérieur de l'île. En de certains points, le sergent prit la précaution de planter des branches de saule ou de bouleau, qui devaient servir de jalons pour l'avenir, surtout en ces portions plus profondément affouillées, et dont la solidité semblait problématique. Il serait, dès lors, aisé de reconnaître les changements qui pourraient se produire.
Cependant on avançait, et, vers trois heures après midi, la baie des Morses ne se trouvait plus qu'à trois milles dans le sud. Jasper Hobson put déjà faire observer à Mrs. Paulina Barnett la modification apportée par la rupture de l'isthme, modification très importante, en effet.
Autrefois, l'horizon, dans le sud-ouest, était barré par une très longue ligne de côtes, légèrement arrondie, formant le littoral de la vaste baie Liverpool. Maintenant, c'était une ligne d'eau qui fermait cet horizon. Le continent avait disparu. L'île Victoria se terminait là par un angle brusque, à l'endroit même où la fracture avait dû se faire. On sentait que, cet angle tourné, l'immense mer apparaîtrait aux regards, baignant la partie méridionale de l'île sur toute cette ligne, solide autrefois, qui s'étendait de la baie des Morses à la baie Washburn.
Mrs. Paulina Barnett ne considéra pas ce nouvel aspect sans une certaine émotion. Elle s'attendait à cela, et pourtant son coeur battit fort. Elle cherchait des yeux ce continent qui manquait à l'horizon, ce continent qui maintenant restait à plus de deux cents milles en arrière, et elle sentit bien qu'elle ne foulait plus du pied la terre américaine. Pour tous ceux qui ont l'âme sensible, il est inutile d'insister sur ce point, et on doit dire que Jasper Hobson et le sergent lui-même partagèrent l'émotion de leur compagne.
Tous pressèrent le pas, afin d'atteindre l'angle brusque qui fermait encore le sud. Le sol remontait un peu sur cette portion de littoral. La couche de terre et de sable était plus épaisse, ce qui s'expliquait par la proximité de cette partie du vrai continent qui autrefois jouxtait l'île et ne faisait qu'un même territoire avec elle. L'épaisseur de la croûte glacée et de la couche de terre à cette jonction, probablement accrue à chaque siècle, démontrait pourquoi l'isthme avait dû résister, tant qu'un phénomène géologique n'en avait pas provoqué la rupture. Le tremblement de terre du 8 janvier n'avait agité que le continent américain, mais la secousse avait suffi à casser la presqu'île, livrée désormais à tous les caprices de l'Océan.
Enfin, à quatre heures, l'angle fut atteint. La baie des Morses, formée par une échancrure de la terre ferme, n'existait plus. Elle était restée attachée au continent.
«Par ma foi, madame, dit gravement le sergent Long à la voyageuse, il est heureux pour vous que nous ne lui ayons pas donné le nom de baie Paulina Barnett!
— En effet, répondit Mrs. Paulina Barnett, et je commence à croire que je suis une triste marraine en nomenclature géographique!»
Un campement de nuit.
Ainsi, Jasper Hobson ne s'était pas trompé sur la question du point de rupture. C'était l'isthme qui avait cédé aux secousses du tremblement de terre. Aucune trace du continent américain, plus de falaises, plus de volcans dans l'ouest de l'île. La mer partout.
L'angle, formé au sud-ouest de l'île par le détachement du glaçon, dessinait maintenant un cap assez aigu qui, rongé par les eaux plus chaudes, exposé à tous les chocs, ne pouvait évidemment échapper à une destruction prochaine.
Les explorateurs reprirent donc leur marche, en prolongeant la ligne rompue qui, presque droite, courait à peu près ouest et est. La cassure était nette, comme si elle eût été produite par un instrument tranchant. On pouvait, en de certains endroits, observer la disposition du sol. Cette berge, mi-partie glace, mi- partie terre et sable, émergeait d'une dizaine de pieds. Elle était absolument accore, sans talus, et quelques portions, quelques tranches plus fraîches, attestaient des éboulements récents. Le sergent Long signala même deux ou trois petits glaçons détachés de la rive, qui achevaient de se dissoudre au large. On sentait que, dans ses mouvements de ressac, l'eau plus chaude rongeait plus facilement cette lisière nouvelle, que le temps n'avait pas encore revêtu, comme le reste du littoral, d'une sorte de mortier de neige et de sable. Aussi, cet état de choses était- il rien moins que rassurant.
Mrs. Paulina Barnett, le lieutenant Hobson et le sergent Long, avant de prendre du repos, voulurent achever l'examen de cette arête méridionale de l'île. Le soleil, suivant un arc très allongé, ne devait pas se coucher avant onze heures du soir, et par conséquent, le jour ne manquait pas. Le disque brillant se traînait avec lenteur sur l'horizon de l'ouest, et ses obliques rayons projetaient démesurément devant leurs pas les ombres des explorateurs. À de certains instants, la conversation de ceux-ci s'animait, puis, pendant de longs intervalles, ils restaient silencieux, interrogeant la mer, songeant à l'avenir.
L'intention de Jasper Hobson était de camper, pendant la nuit, à la baie Washburn. Rendu à ce point, il aurait fait environ dix- huit milles, c'est-à-dire, si ses hypothèses étaient justes, la moitié de son voyage circulaire. Puis, après quelques heures de repos, quand sa compagne serait remise de ses fatigues, il comptait reprendre, par le rivage occidental, la route du Fort- Espérance.
Aucun incident ne marqua cette exploration du nouveau littoral, compris entre la baie des Morses et la baie Washburn. À sept heures du soir, Jasper Hobson était arrivé au lieu de campement dont il avait fait choix. De ce côté, même modification. De la baie Washburn, il ne restait plus que la courbe allongée, formée par la côte de l'île, et qui, autrefois, la délimitait au nord. Elle s'étendait sans altération jusqu'à ce cap qu'on avait nommé cap Michel, et sur une longueur de sept milles. Cette portion de l'île ne semblait avoir souffert aucunement de la rupture de l'isthme. Les taillis de pins et de bouleaux, qui se massaient un peu en arrière, étaient feuillus et verdoyants à cette époque de l'année. On voyait encore une assez grande quantité d'animaux à fourrures bondir à travers la plaine.
Mrs. Paulina Barnett et ses deux compagnons de route s'arrêtèrent en cet endroit. Si leurs regards étaient bornés au nord, du moins, dans le sud, pouvaient-ils embrasser une moitié de l'horizon. Le soleil traçait un arc tellement ouvert que ses rayons, arrêtés par le relief du sol plus accusé vers l'ouest, n'arrivaient plus jusqu'aux rivages de la baie Washburn. Mais ce n'était pas encore la nuit, pas même le crépuscule, puisque l'astre radieux n'avait pas disparu.
«Mon lieutenant, dit alors le sergent Long du ton le plus sérieux du monde, si, par miracle, une cloche venait à sonner en ce moment, que croyez-vous qu'elle sonnerait?
— L'heure du souper, sergent, répondit Jasper Hobson. Je pense, madame, que vous êtes de mon avis?
— Entièrement, répondit la voyageuse, et puisque nous n'avons qu'à nous asseoir pour être attablés, asseyons-nous. Voici un tapis de mousse — un peu usé, il faut bien le dire —, mais que la Providence semble avoir étendu pour nous.»
Le sac aux provisions fut ouvert. De la viande sèche, un pâté de lièvres, tiré de l'officine de Mrs. Joliffe, quelque peu de biscuit, formèrent le menu du souper.
Ce repas terminé un quart d'heure après, Jasper Hobson retourna vers l'angle sud-est de l'île, pendant que Mrs. Paulina Barnett demeurait assise au pied d'un maigre sapin à demi ébranché, et que le sergent Long préparait le campement pour la nuit.
Le lieutenant Hobson voulait examiner la structure du glaçon qui formait l'île, et reconnaître, s'il était possible, son mode de fondation. Une petite berge, produite par un éboulement, lui permit de descendre jusqu'au niveau de la mer, et, de là, il put observer la muraille accore qui formait le littoral.
En cet endroit, le sol s'élevait de trois pieds à peine au-dessus de l'eau. Il se composait, à sa partie supérieure, d'une assez mince couche de terre et de sable, mélangée d'une poussière de coquillages. Sa partie inférieure consistait en une glace compacte, très dure et comme métallisée, qui supportait ainsi l'humus de l'île.
Cette couche de glace ne dépassait que d'un pied seulement le niveau de la mer. On voyait nettement, sur cette coupure nouvellement faite, les stratifications qui divisaient uniformément l'icefield. Ces nappes horizontales semblaient indiquer que les gelées successives qui les avaient faites s'étaient produites dans des eaux relativement tranquilles.
On sait que la congélation s'opère par la partie supérieure des liquides; puis, si le froid persévère, l'épaisseur de la carapace solide s'accroît en allant de haut en bas. Du moins, il en est ainsi pour les eaux tranquilles. Au contraire, pour les eaux courantes, on a reconnu qu'il se formait des glaces de fond, lesquelles montaient ensuite à la surface.
Mais, pour ce glaçon, base de l'île Victoria, il n'était pas douteux que, sur le rivage du continent américain, il ne se fût constitué en eaux calmes. Sa congélation s'était évidemment faite par sa partie supérieure, et, en bonne logique, on devait nécessairement admettre que le dégel s'opérerait par sa surface inférieure. Le glaçon diminuerait d'épaisseur, quand il serait dissous par des eaux plus chaudes, et alors le niveau général de l'île s'abaisserait d'autant par rapport à la surface de la mer.
C'était là le grand danger.
Jasper Hobson, on vient de le dire, avait observé que la couche solidifiée de l'île, le glaçon proprement dit, ne s'élevait que d'un pied environ au-dessus du niveau de la mer. Or, on sait que tout au plus les quatre cinquièmes d'une glace flottante sont immergés. Un icefield, un iceberg, pour un pied qu'ils ont au- dessus de l'eau, en ont quatre au-dessous. Cependant, il faut dire que, suivant leur mode de formation ou leur origine, la densité, ou, si l'on veut, le poids spécifique des glaces flottantes est variable. Celles qui proviennent de l'eau de mer, poreuses, opaques, teintes de bleu ou de vert, suivant les rayons lumineux qui les traversent, sont plus légères que les glaces formées d'eau douce. Leur surface saillante s'élève donc un peu plus au-dessus du niveau océanique. Or, il était certain que la base de l'île Victoria était un glaçon d'eau de mer. Donc, tout considéré, Jasper Hobson fut amené à conclure, en tenant compte du poids de la couche minérale et végétale qui recouvrait le glaçon, que son épaisseur au-dessous du niveau de la mer devait être de quatre à cinq pieds environ. Quant aux divers reliefs de l'île, aux éminences, aux extumescences du sol, ils n'affectaient évidemment que sa surface terreuse et sableuse, et on devait admettre que, d'une façon générale, l'île errante n'était pas immergée de plus de cinq pieds.
Cette observation rendit Jasper Hobson fort soucieux. Cinq pieds seulement! Mais, sans compter les causes de dissolution auxquelles cet icefield pouvait être soumis, le moindre choc n'amènerait-il pas une rupture à sa surface? Une violente agitation des eaux, provoquée par une tempête, par un coup de vent, ne pouvait-elle entraîner la dislocation du champ de glaces, sa rupture en glaçons et bientôt sa décomposition complète? Ah! l'hiver, le froid, la colonne mercurielle gelée dans sa cuvette de verre, voilà ce que le lieutenant Hobson appelait de tous ses voeux! Seul, le terrible froid des contrées polaires, le froid d'un hiver arctique, pourrait consolider, épaissir la base de l'île, en même temps qu'il établirait une voie de communication entre elle et le continent.
Le lieutenant Hobson revint au lieu de halte. Le sergent Long s'occupait d'organiser la couchée, car il n'avait pas l'intention de passer la nuit à la belle étoile, ce à quoi la voyageuse se fût pourtant résignée. Il fit connaître à Jasper Hobson son intention de creuser dans le sol une maison de glace, assez large pour contenir trois personnes, sorte de «snow-house», qui les préserverait fort bien du froid de la nuit.
«Dans le pays des Esquimaux, dit-il, rien de plus sage que de se conduire en Esquimau.»
Jasper Hobson approuva, mais il recommanda à son sergent de ne pas trop profondément fouiller dans le sol de glace, qui ne devait pas mesurer plus de cinq pieds d'épaisseur.
Le sergent Long se mit à la besogne. Sa hachette et son couteau à neige aidant, il eut bientôt déblayé la terre et creusé une sorte de couloir en pente douce qui aboutissait directement à la carapace glacée. Puis il s'attaqua à cette masse friable, que le sable et la terre recouvraient depuis de longs siècles.
Il ne fallait pas plus d'une heure pour creuser cette retraite souterraine, ou plutôt ce terrier à parois de glace, très propre à conserver la chaleur, et, par conséquent, d'une habitabilité suffisante pour quelques heures de nuit.
Tandis que le sergent Long travaillait comme un termite, le lieutenant Hobson, ayant rejoint sa compagne, lui communiquait le résultat de ses observations sur la constitution physique de l'île Victoria. Il ne lui cacha pas les craintes sérieuses que cet examen laissait dans son esprit. Le peu d'épaisseur du glaçon, suivant lui, devait provoquer avant peu des failles à sa surface, puis des ruptures impossibles à prévoir, et par conséquent impossibles à empêcher. L'île errante pouvait, à chaque instant, ou s'immerger peu à peu par changement de pesanteur spécifique, ou se diviser en îlots plus ou moins nombreux dont la durée serait nécessairement éphémère. Sa conclusion fut, qu'autant que possible, les hôtes du Fort-Espérance ne devaient pas s'éloigner de la factorerie et rester réunis sur le même point afin de partager ensemble les mêmes chances.
Jasper Hobson en était là de sa conversation, quand des cris se firent entendre.
Mrs. Paulina Barnett et lui se levèrent aussitôt. Ils regardèrent autour d'eux, vers le taillis, sur la plaine, en mer.
Personne.
Cependant, les cris redoublaient.
«Le sergent! le sergent!» dit Jasper Hobson.
Et, suivi de Mrs. Paulina Barnett, il se précipita vers le campement.
À peine fut-il arrivé à l'ouverture béante de la maison de neige, qu'il aperçut le sergent Long, cramponné des deux mains à son couteau qu'il avait enfoncé dans la paroi de glace, et appelant, d'ailleurs, d'une voix forte, mais avec le plus grand sang-froid.
On ne voyait plus que la tête et les bras du sergent. Pendant qu'il creusait, le sol glacé avait soudain manqué sous lui, et il avait été plongé dans l'eau jusqu'à la ceinture.
Jasper Hobson se contenta de dire: «Tenez bon!» Et, se couchant sur l'entaille, il arriva au bord du trou.
Puis il tendit la main au sergent qui, sûr de ce point d'appui, parvint à sortir de l'excavation. «Mon Dieu, sergent Long! s'écria Mrs. Paulina Barnett, que vous est-il donc arrivé?
— Il m'est arrivé, madame, répondit Long, en se secouant comme un barbet mouillé, que ce sol de glace a cédé sous moi et que j'ai pris un bain forcé.
— Mais, demanda Jasper Hobson, vous n'avez donc pas tenu compte de ma recommandation de ne pas creuser trop profondément au- dessous de la couche de terre?
— Faites excuse, mon lieutenant. Vous pouvez voir que c'est à peine si j'ai entamé de quinze pouces le sol de glace. Seulement, il faut croire qu'il existait en dessous une boursouflure, qu'il y avait là comme une sorte de caverne. La glace ne reposait pas sur l'eau, et je suis passé comme au travers d'un plafond qui se fend. Si je n'avais pu m'accrocher à mon couteau, je m'en allais tout bêtement sous l'île, et c'eût été fâcheux, n'est-il pas vrai, madame?
— Très fâcheux, brave sergent!» répondit la voyageuse, en tendant la main au digne homme.
L'explication donnée par le sergent Long était exacte. En cet endroit, par une raison quelconque, sans doute par suite d'un emmagasinage d'air, la glace avait formé voûte au-dessus de l'eau, et, par conséquent, sa paroi peu épaisse, amincie encore par le couteau à neige, n'avait pas tardé à se rompre sous le poids du sergent.
Cette disposition qui, sans doute, se reproduisait en mainte partie du champ de glace, n'était point rassurante. Où serait-on jamais certain de poser le pied sur un terrain solide? Le sol ne pouvait-il à chaque pas céder à la pression? Et quand on songeait que sous cette mince couche de terre et de glace se creusaient les gouffres de l'Océan, quel coeur ne se serait pas serré, si énergique qu'il fût!
Cependant le sergent Long, se préoccupant peu du bain qu'il venait de prendre, voulait reprendre en un autre endroit son travail de mineur. Mais, cette fois, Mrs. Paulina Barnett n'y voulut pas consentir. Une nuit à passer en plein air ne l'embarrassait pas. L'abri du taillis voisin lui suffirait aussi bien qu'à ses compagnons, et elle s'opposa absolument à ce que le sergent Long recommençât son opération. Celui-ci dut se résigner et obéir.
Le campement fut donc reporté à une centaine de pieds en arrière du littoral, sur une petite extumescence où poussaient quelques bouquets isolés de pins et de bouleaux, dont l'agglomération ne méritait certainement pas la qualification de taillis. Un feu pétillant de branches mortes fut allumé vers dix heures du soir, au moment où le soleil rasait les bords de cet horizon au-dessous duquel il n'allait disparaître que pendant quelques heures.
Le sergent Long eut là une belle occasion de sécher ses jambes, et il ne la manqua pas. Jasper Hobson et lui causèrent jusqu'au moment où le crépuscule remplaça la lumière du jour. Mrs. Paulina Barnett prenait de temps en temps part à la conversation et cherchait à distraire le lieutenant de ses idées un peu sombres. Cette belle nuit, très étoilée au zénith, comme toutes les nuits polaires, était propice d'ailleurs à un apaisement de l'esprit. Le vent murmurait à travers les sapins. La mer semblait dormir sur le littoral. Une houle très allongée gonflait à peine sa surface et venait expirer sans bruit à la lisière de l'île. Pas un cri d'oiseau dans l'air, pas un vagissement sur la plaine. Quelques crépitements des souches de sapins s'épanouissant en flammes résineuses, puis, à de certains intervalles, le murmure des voix qui s'envolaient dans l'espace, troublaient seuls, en le faisant paraître sublime, ce silence de la nuit.
«Qui pourrait croire, dit Mrs. Paulina Barnett, que nous sommes ainsi emportés à la surface de l'Océan! En vérité, monsieur Hobson, il me faut un certain effort pour me rendre à l'évidence, car cette mer nous paraît absolument immobile, et, cependant, elle nous entraîne avec une irrésistible puissance!
— Oui, madame, répondit Jasper Hobson, et j'avouerai que si le plancher de notre véhicule était solide, si la carène ne devait pas tôt ou tard manquer au bâtiment, si sa coque ne devait pas s'entrouvrir un jour ou l'autre, et enfin si je savais où il me mène, j'aurais quelque plaisir à flotter ainsi sur cet Océan.
— En effet, monsieur Hobson, reprit la voyageuse, est-il un mode de locomotion plus agréable que le nôtre? Nous ne nous sentons pas aller. Notre île a précisément la même vitesse que celle du courant qui l'emporte. N'est-ce pas le même phénomène que celui qui accompagne un ballon dans l'air? Puis, quel charme ce serait de voyager ainsi avec sa maison, son jardin, son parc, son pays lui-même! Une île errante, mais j'entends une véritable île, avec une base solide, insubmersible, ce serait véritablement le plus confortable et le plus merveilleux véhicule que l'on pût imaginer. On a fait des jardins suspendus, dit-on? Pourquoi, un jour, ne ferait-on pas des parcs flottants qui nous transporteraient à tous les points du monde? Leur grandeur les rendrait absolument insensibles à la houle. Ils n'auraient rien à craindre des tempêtes. Peut-être même, par les vents favorables, pourrait-on les diriger avec de grandes voiles tendues à la brise? Et puis, quels miracles de végétation surprendraient les regards des passagers, quand des zones tempérées ils seraient passés sous les zones tropicales! J'imagine même qu'avec d'habiles pilotes, bien instruits des courants, on saurait se maintenir sous des latitudes choisies et jouir à son gré d'un printemps éternel!»
Jasper Hobson ne pouvait que sourire aux rêveries de l'enthousiaste Paulina Barnett. L'audacieuse femme se laissait entraîner avec tant de grâce, elle ressemblait si bien à cette île Victoria qui marchait sans aucunement trahir sa marche! Certes, étant donnée la situation, on pouvait ne pas se plaindre de cette étrange façon de courir les mers, mais à la condition, toutefois, que l'île ne menaçât point à chaque instant de fondre et de s'effondrer dans l'abîme.
La nuit se passa. On dormit quelques heures. Au réveil, on déjeuna, et chacun trouva le déjeuner excellent. Des broussailles bien flambantes ranimèrent les jambes des dormeurs, un peu engourdis par le froid de la nuit.
À six heures du matin, Mrs. Paulina Barnett, Jasper Hobson et le sergent Long se remettaient en route.
La côte, depuis le cap Michel jusqu'à l'ancien port Barnett, se dirigeait presque en droite ligne du sud au nord, sur une longueur de onze milles environ. Elle n'offrait aucune particularité et ne semblait pas avoir souffert depuis la rupture de l'isthme. C'était une lisière généralement basse, peu ondulée. Le sergent Long, sur l'ordre du lieutenant, plaça quelques repères en arrière du littoral, qui permettraient plus tard d'en reconnaître les modifications.
Le lieutenant Hobson désirait, et pour cause, rallier le Fort- Espérance le soir même. De son côté, Mrs. Paulina Barnett avait hâte de revoir ses compagnons, ses amis, et, dans les conditions où ils se trouvaient, il ne fallait pas prolonger l'absence du chef de la factorerie.
On marcha donc vite, en coupant par une ligne oblique, et, à midi, on tournait le petit promontoire qui défendait autrefois le port Barnett contre les vents de l'est.
De ce point au Fort-Espérance il ne fallait plus compter qu'une huitaine de milles. Avant quatre heures du soir, ces huit milles étaient franchis, et le retour des explorateurs était salué par les hurrahs du caporal Joliffe.
Du 25 juillet au 20 août.
Le premier soin de Jasper Hobson, en rentrant au fort, fut d'interroger Thomas Black sur l'état de la petite colonie. Aucun changement n'avait eu lieu depuis vingt-quatre heures. Mais l'île, ainsi que le démontra une observation subséquente, s'était abaissée d'un degré en latitude, c'est-à-dire qu'elle avait dérivé vers le sud, tout en gagnant dans l'ouest. Elle se trouvait alors à la hauteur du cap des Glaces, petite pointe de la Géorgie occidentale, et à deux cents milles de la côte américaine. La vitesse du courant, en ces parages, semblait être un peu moins forte que dans la partie orientale de la mer Arctique, mais l'île se déplaçait toujours, et, au grand ennui de Jasper Hobson, elle gagnait du côté du détroit de Behring. On n'était encore qu'au 24 juillet, et il suffisait d'un courant un peu rapide pour l'entraîner, en moins d'un mois, à travers le détroit et jusque dans les flots échauffés du Pacifique, où elle fondrait «comme un morceau de sucre dans un verre d'eau».
Mrs. Paulina Barnett fit connaître à Madge le résultat de son exploration autour de l'île; elle lui indiqua la disposition des couches stratifiées sur la partie rompue de l'isthme, l'épaisseur de l'icefield évaluée à cinq pieds au-dessous du niveau de la mer, l'incident du sergent Long et son bain involontaire, enfin toutes ces raisons qui pouvaient amener à chaque instant la rupture ou l'affaissement du glaçon.
Cependant, l'idée d'une sécurité complète régnait dans la factorerie. Jamais la pensée ne fût venue à ces braves gens que le Fort-Espérance flottait sur un abîme, et que la vie de ses habitants était à chaque minute en danger. Ils étaient tous bien portants. Le temps était beau, le climat sain et vivifiant. Hommes et femmes rivalisaient de bonne humeur et de belle santé. Le bébé Michel venait à ravir; il commençait à faire de petits pas dans l'enceinte du fort, et le caporal Joliffe, qui en raffolait, voulait déjà lui apprendre le maniement du mousqueton et les premiers principes de l'école du soldat. Ah! si Mrs. Joliffe lui eût donné un pareil fils, quel guerrier il en eût fait! Mais l'intéressante famille Joliffe ne prospérait pas, et le ciel, jusqu'alors du moins, lui refusait une bénédiction qu'elle implorait chaque jour.
Quant aux soldats, ils ne manquaient pas de besogne. Mac Nap, le charpentier, et ses ouvriers, Petersen, Belcher, Garry, Pond, Hope, travaillaient avec ardeur à la construction du bateau, opération longue et difficile, qui devait durer plusieurs mois. Mais, comme cette embarcation ne pourrait être utilisée qu'à l'été prochain, après la débâcle des glaces, on ne négligea pas pour elle les travaux plus spécialement relatifs à la factorerie. Jasper Hobson laissait faire, comme si la durée du fort eût été assurée pour un temps illimité. Il persistait à tenir ses hommes dans l'ignorance de leur situation. Plusieurs fois, cette question assez grave avait été traitée par ce qu'on pourrait appeler «l'état-major» du Fort-Espérance. Mrs. Paulina Barnett et Madge ne partageaient pas absolument les idées du lieutenant à ce sujet. Il leur semblait que leurs compagnons, énergiques et résolus, n'étaient pas gens à désespérer, et qu'en tout cas, le coup serait certainement plus rude, lorsque les dangers de la situation se seraient tellement accrus qu'on ne pourrait plus les leur cacher. Mais, malgré la valeur de cet argument, Jasper Hobson ne se rendit pas, et on doit dire que, sur cette question, il fut soutenu par le sergent Long. Peut-être, après tout, avaient-ils raison tous deux, ayant pour eux l'expérience des choses et des hommes.
Aussi les travaux d'appropriation et de défense du fort furent-ils continués. L'enceinte palissadée, renforcée de nouveaux pieux et surélevée en maint endroit, forma une circonvallation très sérieusement défensive, Maître Mac Nap exécuta même un des projets qui lui tenaient le plus au coeur, et que son chef approuva. Aux angles qui formaient saillant sur le lac, il éleva deux petites poivrières aiguës qui complétaient l'oeuvre, et le caporal Joliffe soupirait après le moment où il irait y relever les sentinelles. Cela donnait à l'ensemble des constructions un aspect militaire qui le réjouissait.
La palissade entièrement achevée, Mac Nap, se rappelant les rigueurs du dernier hiver, construisit un nouveau hangar à bois sur le flanc même de la maison principale, à droite, de telle sorte qu'on pouvait communiquer avec ce hangar bien clos, par une porte intérieure, sans être obligé de s'aventurer au-dehors. De cette façon, le combustible serait toujours sous la main des consommateurs. Sur le flanc gauche, le charpentier bâtit, en retour, une vaste salle destinée au logement des soldats, de façon à débarrasser du lit de camp la salle commune. Cette salle fut uniquement consacrée, désormais, aux repas, aux jeux, au travail. Le nouveau logement, depuis lors, servit exclusivement d'habitation aux trois ménages qui furent établis dans des chambres particulières, et aux autres soldats de la colonie. Un magasin spécial, destiné aux fourrures, fut également élevé en arrière de la maison, près de la poudrière, ce qui laissa libre tout le grenier, dont les chevrons et les fermes furent assujettis au moyen de crampons de fer, de manière à défier toute agression.
Mac Nap avait aussi l'intention de construire une petite chapelleen bois. Cet édifice était compris dans les plans primitifs deJasper Hobson et devait compléter l'ensemble de la factorerie.Mais son érection fut remise à la prochaine saison d'été.
Avec quel soin, quel zèle, quelle activité le lieutenant Hobson aurait autrefois suivi tous ces détails de son établissement! S'il eût bâti sur un terrain solide, avec quel plaisir il aurait vu ces maisons, ces hangars, ces magasins, s'élever autour de lui! Et ce projet, désormais inutile, qu'il avait formé de couronner le cap Bathurst par un ouvrage qui eût assuré la sécurité du Fort- Espérance! Le Fort-Espérance! Ce nom, maintenant, lui serrait le coeur! Le cap Bathurst avait pour jamais quitté le continent américain, et le Fort-Espérance se fût plus justement appelé le Fort Sans-Espoir!
Ces divers travaux occupèrent la saison tout entière, et les bras ne chômèrent pas. La construction du bateau marchait régulièrement. D'après les plans de Mac Nap, il devait jauger une trentaine de tonneaux, et cette capacité serait suffisante pour qu'il pût, dans la belle saison, transporter une vingtaine de passagers pendant quelques centaines de milles. Le charpentier avait heureusement trouvé quelques bois courbes qui lui avaient permis d'établir les premiers couples de l'embarcation, et bientôt l'étrave et l'étambot, fixés à la quille, se dressèrent sur le chantier disposé au pied du cap Bathurst.
Tandis que les charpentiers maniaient la hache, la scie, l'herminette, les chasseurs faisaient la chasse au gibier domestique, rennes et lièvres polaires, qui abondaient aux environs de la factorerie. Le lieutenant avait, d'ailleurs, enjoint à Sabine et à Marbre de ne point s'éloigner, leur donnant pour raison que tant que l'établissement ne serait pas achevé, il ne voulait pas laisser aux alentours des traces qui pussent attirer quelque parti ennemi. La vérité est que Jasper Hobson ne voulait pas laisser soupçonner les changements survenus à la presqu'île.
Il arriva même un jour que Marbre, ayant demandé si le moment n'était pas venu d'aller à la baie des Morses et de recommencer la chasse aux amphibies, dont la graisse fournissait un excellent combustible, Jasper Hobson répondit vivement:
«Non, c'est inutile, Marbre!»
Le lieutenant Hobson savait bien que la baie des Morses était restée à plus de deux cents milles dans le sud et que les amphibies ne fréquentaient plus les rivages de l'île!
Il ne faudrait pas croire, on le répète, que Jasper Hobson considérât la situation comme désespérée. Loin de là, et plus d'une fois il s'en était franchement expliqué, soit avec Mrs. Paulina Barnett, soit avec le sergent Long. Il affirmait, de la façon la plus catégorique, que l'île résisterait jusqu'au moment où les froids de l'hiver viendraient à la fois épaissir sa couche de glace et l'arrêter dans sa marche.
En effet, après son voyage d'exploration, Jasper Hobson avait exactement relevé le périmètre de son nouveau domaine. L'île mesurait plus de quarante milles de tour[11], ce qui lui attribuait une superficie de cent quarante milles carrés au moins. Pour donner un terme de comparaison, l'île Victoria était un peu plus grande encore que l'île Sainte Hélène. Son périmètre égalait à peu près celui de Paris, à la ligne des fortifications. Au cas même où elle se fût divisée en fragments, les fragments pouvaient encore conserver une grande étendue qui les aurait rendus habitables pendant quelque temps.
À Mrs. Paulina Barnett, qui s'étonnait qu'un champ de glace eût une telle superficie, le lieutenant Hobson répondait par les observations mêmes des navigateurs arctiques. Il n'était pas rare que Parry, Penny, Franklin, dans les traversées des mers polaires, eussent rencontré des icefields, longs de cent milles et larges de cinquante. Le capitaine Kellet abandonna même son navire sur un champ de glace qui ne mesurait pas moins de trois cents milles carrés. Qu'était, en comparaison, l'île Victoria?
Cependant, sa grandeur devait être suffisante pour qu'elle résistât jusqu'aux froids de l'hiver, avant que les courants d'eau plus chaude eussent dissous sa base. Jasper Hobson ne faisait aucun doute à cet égard, et, il faut le dire, il n'était désespéré que de voir tant de peines inutiles, tant d'efforts perdus, tant de plans détruits, et son rêve, si prêt à se réaliser, tout à vau- l'eau. On conçoit qu'il ne pût prendre aucun intérêt aux travaux actuels. Il laissait faire, voilà tout!
Mrs. Paulina Barnett, elle, faisait, suivant l'expression usitée, contre fortune bon coeur. Elle encourageait le travail de ses compagnes et y participait même, comme si l'avenir lui eût appartenu. Ainsi, voyant avec quel intérêt Mrs. Joliffe s'occupait de ses semailles, elle l'aidait journellement par ses conseils. L'oseille et les chochléarias avaient fourni une belle récolte, et cela grâce au caporal, qui, avec le sérieux et la ténacité d'un mannequin, défendait les terrains ensemencés contre des milliers d'oiseaux de toutes sortes.
La domestication des rennes avait parfaitement réussi. Plusieurs femelles avaient mis bas, et le petit Michel fut même en partie nourri avec du lait de renne. Le total du troupeau s'élevait alors à une trentaine de têtes. On menait paître ces animaux sur les parties gazonneuses du cap Bathurst, et on faisait provision de l'herbe courte et sèche, qui tapissait les talus, pour les besoins de l'hiver. Ces rennes, déjà très familiarisés avec les gens du fort, très faciles d'ailleurs à domestiquer, ne s'éloignaient pas de l'enceinte, et quelques-uns avaient été employés au tirage des traîneaux pour le transport du bois.
En outre, un certain nombre de leurs congénères, qui erraient aux alentours de la factorerie, se laissèrent prendre au traquenard creusé à mi-chemin du fort et du port Barnett. On se rappelle que, l'année précédente, ce traquenard avait servi à la capture d'un ours gigantesque. Pendant cette saison, ce furent des rennes qui tombèrent fréquemment dans ce piège. La chair de ceux-ci fut salée, séchée et conservée pour l'alimentation future. On prit au moins une vingtaine de ces ruminants, que l'hiver devait bientôt ramener vers des régions moins élevées en latitude.
Mais, un jour, par suite de la conformation du sol, le traquenard fut mis hors d'usage, et, le 5 août, le chasseur Marbre, revenant de le visiter, aborda Jasper Hobson, en lui disant d'un ton assez singulier:
«Je reviens de faire ma visite quotidienne au traquenard, mon lieutenant.
— Eh bien, Marbre, répondit Jasper Hobson, j'espère que vous aurez été aussi heureux aujourd'hui qu'hier, et qu'un couple de rennes aura donné dans votre piège?
— Non, mon lieutenant… non… répondit Marbre avec un certain embarras.
— Quoi! votre traquenard n'a pas fourni son contingent habituel?
— Non, et si quelque bête était tombée dans notre fosse, elle s'y serait certainement noyée.
— Noyée! s'écria le lieutenant, en regardant le chasseur d'un oeil inquiet.
— Oui, mon lieutenant, répondit Marbre, qui observait attentivement son chef, la fosse est remplie d'eau.
— Bon, répondit Jasper Hobson, du ton d'un homme qui n'attachait aucune importance à ce fait, vous savez que cette fosse était en partie creusée dans la glace. Les parois auront fondu aux rayons du soleil, et alors…
— Je vous demande pardon de vous interrompre, mon lieutenant, répondit Marbre, mais cette eau ne peut aucunement provenir de la fusion de la glace.
— Pourquoi, Marbre?
— Parce que, si la glace l'avait produite, cette eau serait douce, comme vous me l'avez expliqué dans le temps, et qu'au contraire, l'eau qui remplit notre fosse est salée!»
Si maître de lui qu'il fût, Jasper Hobson pâlit légèrement et ne répondit rien.
«D'ailleurs, ajouta le chasseur, j'ai voulu sonder la fosse pour reconnaître la hauteur de l'eau, et, à ma grande surprise, je vous l'avoue, je n'ai point trouvé de fond.
— Eh bien, Marbre, que voulez-vous? répondit vivement Jasper Hobson, il n'y a pas là de quoi s'étonner. Quelque fracture du sol aura établi une communication entre le traquenard et la mer! Cela arrive quelquefois… même dans les terrains les plus solides! Ainsi, ne vous inquiétez pas, mon brave chasseur. Renoncez, pour le moment, à employer le traquenard, et contentez-vous de tendre des trappes aux environs du fort.»
Marbre porta la main à son front, en guise de salut, et, tournant sur ses talons, il quitta le lieutenant, non sans avoir jeté sur son chef un singulier regard.
Jasper Hobson demeura pensif pendant quelques instants. C'était une grave nouvelle que venait de lui apprendre le chasseur Marbre. Il était évident que le fond de la fosse, successivement aminci par les eaux plus chaudes, avait crevé, et que la surface de la mer formait maintenant le fond du traquenard.
Jasper Hobson alla trouver le sergent Long et lui fit connaître cet incident. Tous deux, sans être aperçus de leurs compagnons, se rendirent sur le rivage, au pied du cap Bathurst, à cet endroit du littoral où ils avaient établi des marques et des repères.
Ils les consultèrent. Depuis leur dernière observation, le niveau de l'île flottante s'était abaissé de six pouces!
«Nous nous enfonçons peu à peu! murmura le sergent Long. Le champ de glace s'use par-dessous!
— Oh! l'hiver! l'hiver!» s'écria Jasper Hobson, en frappant du pied ce sol maudit. Mais aucun symptôme n'annonçait encore l'approche de la saison froide. Le thermomètre se maintenait, en moyenne, à cinquante-neuf degrés Fahrenheit (15° centigr. au- dessus de zéro), et pendant les quelques heures que durait la nuit, la colonne mercurielle s'abaissait à peine de trois à quatre degrés.
Les préparatifs du prochain hivernage furent continués avec beaucoup de zèle. On ne manquait de rien, et véritablement, bien que le Fort-Espérance n'eût pas été ravitaillé par le détachement du capitaine Craventy, on pouvait attendre en toute sécurité les longues heures de la nuit arctique. Seules, les munitions durent être ménagées. Quant aux spiritueux, dont on faisait d'ailleurs une consommation peu importante, et au biscuit, qui ne pouvait être remplacé, il en restait encore une réserve assez considérable. Mais la venaison fraîche et la viande conservée se renouvelaient sans cesse, et cette alimentation, abondante et saine, à laquelle se joignaient quelques plantes antiscorbutiques, maintenait en excellente santé tous les membres de la petite colonie.
D'importantes coupes de bois furent faites dans la futaie qui bordait la côte orientale du lac Barnett. Nombre de bouleaux, de pins et de sapins tombèrent sous la hache de Mac Nap, et ce furent les rennes domestiques qui charrièrent tout ce combustible au magasin. Le charpentier n'épargnait pas la petite forêt, tout en aménageant convenablement ses abatis. Il devait penser, d'ailleurs, que le bois ne manquerait pas sur cette île, qu'il regardait encore comme une presqu'île. En effet, toute la portion du territoire avoisinant le cap Michel était riche en essences diverses.
Aussi, maître Mac Nap s'extasiait-il souvent et félicitait-il son lieutenant d'avoir découvert ce territoire béni du ciel, sur lequel le nouvel établissement ne pouvait que prospérer. Du bois, du gibier, des animaux à fourrures qui s'empilaient d'eux-mêmes dans les magasins de la Compagnie! Un lagon pour pêcher, et dont les produits variaient agréablement l'ordinaire! De l'herbe pour les animaux, et «une double paie pour les gens», eût certainement ajouté le caporal Joliffe! N'était-il pas, ce cap Bathurst, un bout de terre privilégiée, dont on ne trouverait pas l'équivalent sur tout le domaine du continent arctique? Ah! certes, le lieutenant Hobson avait eu la main heureuse, et il fallait en remercier la Providence, car ce territoire devait être unique au monde!
Unique au monde! Honnête Mac Nap! Il ne savait pas si bien dire, ni quelles angoisses il éveillait dans le coeur de son lieutenant, quand il parlait ainsi!
On pense bien que, dans la petite colonie, la confection des vêtements d'hiver ne fut pas négligée. Mrs. Paulina Barnett et Madge, Mrs. Raë et Mac Nap, et Mrs. Joliffe, quand ses fourneaux lui laissaient quelque répit, travaillaient assidûment. La voyageuse savait qu'il faudrait avant peu quitter le fort, et, en prévision d'un long trajet sur les glaces, quand, en plein hiver, il s'agirait de regagner le continent américain, elle voulait que chacun fût solidement et chaudement vêtu. Ce serait un terrible froid à affronter pendant la longue nuit polaire, et à braver durant bien des jours, si l'île Victoria ne s'immobilisait qu'à une grande distance du littoral! Pour franchir ainsi des centaines de milles, dans ces conditions, il ne fallait négliger ni le vêtement, ni la chaussure. Aussi, Mrs. Paulina Barnett et Madge donnèrent-elles tous leurs soins aux confections. Comme on le pense bien, les fourrures, qu'il serait vraisemblablement impossible de sauver, furent employées sous toutes les formes. On les ajustait en double, de manière que le vêtement présentât le poil à l'intérieur comme à l'extérieur. Et il était certain que, le moment venu, ces dignes femmes de soldats et les soldats eux- mêmes, aussi bien que leurs officiers, seraient vêtus de pelleteries du plus haut prix, que leur eussent enviées les plus riches ladies ou les plus opulentes princesses russes. Sans doute, Mrs. Raë, Mrs. Mac Nap et Mrs. Joliffe s'étonnèrent un peu de l'emploi qui était fait des richesses de la Compagnie. Mais l'ordre du lieutenant Hobson était formel. D'ailleurs, les martres, les visons, les rats musqués, les castors, les renards même pullulaient sur le territoire, et les fourrures ainsi dépensées seraient remplacées facilement, quand on le voudrait, avec quelques coups de fusil ou de trappe. Au surplus, lorsque Mrs. Mac Nap vit le délicieux vêtement d'hermine que Madge avait confectionné pour son bébé, vraiment elle ne trouva plus la chose extraordinaire!
Ainsi s'écoulèrent les journées jusque dans la moitié du mois d'août. Le temps avait toujours été beau, le ciel quelquefois brumeux, mais le soleil avait vite fait de boire ces brumes.
Chaque jour, le lieutenant Jasper Hobson faisait le point, en ayant soin toutefois de s'éloigner du fort, afin de ne point éveiller les soupçons de ses compagnons par ces observations quotidiennes. Il visitait aussi les diverses parties de l'île, et, fort heureusement, il n'y remarqua aucune modification importante.
Au 16 août, l'île Victoria se trouvait, en longitude, par 167°27', et, en latitude, par 70°49'. Elle s'était donc un peu reportée au sud depuis quelque temps, mais sans, pour cela, s'être rapprochée de la côte, qui, se recourbant, dans cette direction lui restait encore à plus de deux cents milles dans le sud-est.
Quant au chemin parcouru par l'île depuis la rupture de l'isthme ou plutôt depuis la dernière débâcle des glaces, on pouvait l'estimer déjà à onze ou douze cents milles vers l'ouest.
Mais qu'était-ce que ce parcours comparé à l'étendue de la mer immense? N'avait-on pas vu déjà des bâtiments dériver, sous l'action des courants, pendant des milliers de milles, tels que le navire anglaisResolute, le brick américainAdvance, et enfin leFox, qui, sur un espace de plusieurs degrés, furent emportés avec leurs champs de glace, jusqu'au moment où l'hiver les arrêta dans leur marche!
Dix jours de tempête.
Pendant les quatre jours du 17 au 20 août, le temps fut constamment beau, et la température assez élevée. Les brumes de l'horizon ne se changèrent point en nuages. Il était rare même que l'atmosphère se maintînt dans un tel état de pureté sous une zone si élevée en latitude. On le conçoit, ces conditions climatériques ne pouvaient satisfaire le lieutenant Hobson.
Mais, le 21 août, le baromètre annonça un changement prochain dans l'état atmosphérique. La colonne de mercure baissa subitement de quelques millièmes. Cependant, elle remonta le lendemain, puis redescendit, et ce fut le 23 seulement que son abaissement se fit d'une manière continue.
Le 24 août, en effet, les vapeurs, accumulées peu à peu au lieu de se dissiper, s'élevèrent dans l'atmosphère. Le soleil, au moment de sa culmination, fut entièrement voilé, et le lieutenant Hobson ne put faire son point. Le lendemain, le vent s'établit au nord- ouest, il souffla en grande brise, et, pendant certaines accalmies, la pluie tomba avec abondance. Cependant, la température ne se modifia pas d'une façon très sensible, et le thermomètre se tint à cinquante-quatre degrés Fahrenheit (12° centigr. au-dessus de zéro).
Très heureusement, à cette époque, les travaux projetés étaient exécutés, et Mac Nap venait d'achever la carcasse de l'embarcation, qui était bordée et membrée. On pouvait même, sans inconvénient, suspendre la chasse aux animaux comestibles, les réserves étant suffisantes. D'ailleurs, le temps devint bientôt si mauvais, le vent si violent, la pluie si pénétrante, les brouillards si intenses, que l'on dut renoncer à quitter l'enceinte du fort.
«Que pensez-vous de ce changement de temps, monsieur Hobson? demanda Mrs. Paulina Barnett, dans la matinée du 27 août, en voyant la fureur de la tourmente s'accroître d'heure en heure. Ne peut-il nous être favorable?
— Je ne saurais l'affirmer, madame, répondit le lieutenant Hobson, mais je vous ferai observer que tout vaut mieux pour nous que ce temps magnifique, pendant lequel le soleil échauffe continuellement les eaux de la mer. En outre, je vois que le vent s'est fixé au nord-ouest, et comme il est très violent, notre île, par sa masse même, ne peut échapper à son influence. Je ne serais donc pas étonné qu'elle se rapprochât du continent américain.
— Malheureusement, dit le sergent Long, nous ne pourrons pas relever chaque jour notre situation. Au milieu de cette atmosphère embrumée, il n'y a plus ni soleil, ni lune, ni étoiles! Allez donc prendre hauteur dans ces conditions!
— Bon, sergent Long, répondit Mrs. Paulina Barnett, si la terre nous apparaît, nous saurons bien la reconnaître, je vous le garantis. Quelle qu'elle soit, d'ailleurs, elle sera bien venue. Remarquez que ce sera nécessairement une portion quelconque de l'Amérique russe et probablement la Géorgie occidentale.
— Cela est présumable, en effet, ajouta Jasper Hobson, car, malheureusement pour nous, il n'y a, dans toute cette portion de la mer Arctique, ni un îlot, ni une île, ni même une roche à laquelle nous puissions nous raccrocher!
— Eh! dit Mrs. Paulina Barnett, pourquoi notre véhicule ne nous transporterait-il pas tout droit à la côte d'Asie? Ne peut-il, sous l'influence des courants, passer à l'ouvert du détroit de Behring et aller se souder au pays des Tchouktchis?
— Non, madame, non, répondit le lieutenant Hobson, notre glaçon rencontrerait bientôt le courant du Kamtchatka et il serait rapidement reporté dans le nord-est, ce qui serait fort regrettable. Non. Il est plus probable que, sous la poussée du vent de nord-ouest, nous nous rapprocherons des rivages de l'Amérique russe!
— Il faudra veiller, monsieur Hobson, dit la voyageuse, et autant que possible reconnaître notre direction.
— Nous veillerons, madame, répondit Jasper Hobson, bien que ces épaisses brumes limitent singulièrement nos regards. Au surplus, si nous sommes jetés à la côte, le choc sera violent et nous le ressentirons nécessairement. Espérons qu'à ce moment l'île ne se brisera pas en morceaux! C'est là un danger! Mais enfin, s'il se produit, nous aviserons. Jusque-là, rien à faire.»
Il va sans dire que cette conversation ne se tenait pas dans la salle commune, où la plupart des soldats et les femmes étaient installés pendant les heures de travail. Mrs. Paulina Barnett causait de ces choses dans sa propre chambre, dont la fenêtre s'ouvrait sur la partie antérieure de l'enceinte. C'est à peine si l'insuffisante lumière du jour pénétrait à travers les opaques vitres. On entendait, au-dehors, la bourrasque passer comme une avalanche. Heureusement, le cap Bathurst défendait la maison contre les rafales du nord-est. Cependant, le sable et la terre, enlevés au sommet du promontoire, tombaient sur la toiture et y crépitaient comme grêle. Mac Nap fut de nouveau fort inquiet pour ses cheminées et principalement pour celle de la cuisine, qui devait fonctionner toujours. Aux mugissements du vent se mêlait le bruit terrible que faisait la mer démontée, en se brisant sur le littoral. La tempête tournait à l'ouragan.
Malgré les violences de la rafale, Jasper Hobson, dans la journée du 28 août, voulut absolument monter au cap Bathurst, afin d'observer, en même temps que l'horizon, l'état de la mer et du ciel. Il s'enveloppa donc de manière à ne donner dans ses vêtements aucune prise à l'air violemment chassé, puis il s'aventura au-dehors.
Le lieutenant Hobson arriva sans grande peine, après avoir traversé la cour intérieure, au pied du cap. Le sable et la terre l'aveuglaient, mais du moins, abrité par l'épaisse falaise, il n'eut pas à lutter directement contre le vent.
Le plus difficile, pour Jasper Hobson, fut alors de s'élever sur les flancs du massif, qui étaient taillés presque à pic de ce côté. Il y parvint, cependant, en s'accrochant aux touffes d'herbes, et il arriva ainsi au sommet du cap. En cet endroit, la force de l'ouragan était telle, qu'il n'aurait pu se tenir ni debout, ni assis. Il dut donc s'étendre sur le ventre, au revers même du talus, et se cramponner aux arbrisseaux, ne laissant ainsi que la partie supérieure de sa tête exposée aux rafales.
Jasper Hobson regarda à travers les embruns qui passaient au- dessus de lui comme des nappes liquides. L'aspect de l'Océan et du ciel était vraiment terrible. Tous deux se confondaient dans les brumailles à un demi-mille du cap. Au-dessus de sa tête, Jasper Hobson voyait des nuages bas et échevelés courir avec une effrayante vitesse, tandis que de longues bandes de vapeurs s'immobilisaient vers le zénith. Par instants, il se faisait un grand calme dans l'air, et l'on n'entendait plus que les bruits déchirants du ressac et le choc des lames courroucées. Puis, la tempête atmosphérique reprenait avec une fureur sans égale, et le lieutenant Hobson sentait le promontoire trembler sur sa base. En de certains moments, la pluie était si violemment injectée, que ses raies, presque horizontales, formaient autant de milliers de jets d'eau que le vent cinglait comme une mitraille.
C'était bien là un ouragan, dont la source était placée dans la plus mauvaise partie du ciel. Ce vent de nord-est pouvait durer longtemps et longtemps bouleverser l'atmosphère. Mais Jasper Hobson ne s'en plaignait pas. Lui qui, en toute autre circonstance, eût déploré les désastreux effets d'une telle tempête, l'applaudissait alors! Si l'île résistait — et on pouvait l'espérer —, elle serait inévitablement rejetée dans le sud-ouest sous la poussée de ce vent supérieur aux courants de la mer, et là, dans le sud-ouest, était le continent, là le salut! Oui, pour lui, pour ses compagnons, pour tous, il fallait que la tempête durât jusqu'au moment où elle les aurait jetés à la côte, quelle qu'elle fût. Ce qui eût été la perte d'un navire était le salut de l'île errante.
Pendant un quart d'heure, Jasper Hobson demeura ainsi courbé sous le fouet de l'ouragan, trempé par les douches d'eau de mer et d'eau de pluie, se cramponnant au sol avec l'énergie d'un homme qui se noie, cherchant à surprendre enfin les chances que pouvait lui donner cette tempête. Puis il redescendit, se laissa glisser sur les flancs du cap, traversa la cour au milieu des tourbillons de sable et rentra dans la maison.
Le premier soin de Jasper Hobson fut d'annoncer à ses compagnons que l'ouragan ne semblait pas avoir encore atteint son maximum d'intensité et qu'on devait s'attendre à ce qu'il se prolongeât pendant plusieurs jours. Mais le lieutenant annonça cela d'un ton singulier, comme s'il eût apporté quelque bonne nouvelle, et les habitants de la factorerie ne purent s'empêcher de le regarder avec un certain sentiment de surprise. Leur chef avait vraiment l'air de faire bon accueil à cette lutte des éléments.
Pendant la journée du 30, Jasper Hobson, bravant encore une fois les rafales, retourna, sinon au sommet du cap Bathurst, du moins à la lisière du littoral. Là, sur ce rivage accore, à la limite des longues lames qui le frappaient de biais, il aperçut quelques longues herbes inconnues à la flore de l'île.
Ces herbes étaient encore fraîches! C'étaient de longs filaments de varechs qui, on n'en pouvait douter, avaient été récemment arrachés au continent américain! Ce continent n'était donc plus éloigné! Le vent de nord-est avait donc repoussé l'île en dehors du courant qui l'emportait jusqu'alors! Ah! Christophe Colomb ne se sentit pas plus de joie au coeur, quand il rencontra ces herbes errantes qui lui annonçaient la proximité de la terre!
Jasper Hobson revint au fort. Il fit part de sa découverte à Mrs. Paulina Barnett et au sergent Long. En ce moment, il eut presque envie de tout avouer à ses compagnons, tant il se croyait assuré de leur salut. Mais un dernier pressentiment le retint. Il se tut.
Cependant, durant ces interminables journées de séquestration, les habitants du fort ne demeuraient point inactifs. Ils occupaient leur temps aux travaux de l'intérieur. Quelquefois aussi, ils pratiquaient des rigoles dans la cour afin de faire écouler les eaux qui s'amassaient entre la maison et les magasins. Mac Nap, un clou d'une main, un marteau de l'autre, avait toujours quelque rajustement à opérer dans un coin quelconque. On travaillait ainsi pendant toute la journée, sans trop se préoccuper des violences de la tempête. Mais, la nuit venue, il semblait que la violence de l'ouragan redoublât. Il était impossible de dormir. Les rafales s'abattaient sur la maison comme autant de coups de massue. Il s'établissait parfois une sorte de remous entre le promontoire et le fort. C'était comme une trombe, une tornade partielle qui enlaçait la maison. Les ais craquaient alors, les poutres menaçaient de se disjoindre, et l'on pouvait craindre que toute la construction ne s'en allât par morceaux. De là, pour le charpentier, des transes continuelles, et pour ses hommes l'obligation de demeurer constamment sur le qui-vive. Quant à Jasper Hobson, ce n'était pas la solidité de la maison qui le préoccupait, mais bien celle de ce sol sur lequel il l'avait bâtie. La tempête devenait décidément si violente, la mer se faisait si monstrueuse, qu'on pouvait justement redouter une dislocation de l'icefield. Il semblait impossible que l'énorme glaçon, diminué sur son épaisseur, rongé à sa base, soumis aux incessantes dénivellations de l'Océan, pût résister longtemps. Sans doute les habitants qu'il portait ne ressentaient pas les agitations de la houle, tant sa masse était considérable, mais il ne les en subissait pas moins. La question se réduisait donc à ceci: l'île durerait-elle jusqu'au moment où elle serait jetée à la côte? Ne se mettrait-elle pas en pièces avant d'avoir heurté la terre ferme?
Quant à avoir résisté jusqu'alors, cela n'était pas douteux. Et c'est ce que Jasper Hobson expliqua catégoriquement à Mrs. Paulina Barnett. En effet, si la dislocation se fût déjà produite, si l'icefield eût été divisé en glaçons plus petits, si l'île se fût rompue en îlots nombreux, les habitants du Fort-Espérance s'en seraient aussitôt aperçus, car celui des morceaux de l'île qui les eût encore portés ne serait pas resté indifférent à l'état de la mer; il aurait subi l'action de la houle; des mouvements de tangage et de roulis l'auraient secoué avec ceux qui flottaient à sa surface, comme des passagers à bord d'un navire battu par la mer. Or, cela n'était pas. Dans ses observations quotidiennes, le lieutenant Hobson n'avait jamais surpris ni un mouvement, ni même un tremblement, un frémissement quelconque de l'île, qui paraissait aussi ferme, aussi immobile que si son isthme l'eût encore rattachée au continent américain.
Mais la rupture qui n'était pas arrivée pouvait évidemment se produire d'un instant à l'autre.
Une extrême préoccupation de Jasper Hobson, c'était de savoir si l'île Victoria, rejetée hors du courant et poussée par le vent du nord-est, s'était rapprochée de la côte, et, en effet, tout espoir était dans cette chance. Mais, on le conçoit, sans soleil, sans lune, sans étoiles, les instruments devenaient inutiles, et la position actuelle de l'île ne pouvait être relevée. Si donc on s'approchait de la terre, on ne le saurait que lorsque la terre serait en vue, et encore le lieutenant Hobson n'en aurait-il connaissance en temps utile — à moins de ressentir un choc — que s'il se transportait sur la portion sud de ce dangereux territoire. En effet, l'orientation de l'île Victoria n'avait pas changé d'une façon appréciable. Le cap Bathurst pointait encore vers le nord, comme au temps où il formait une pointe avancée de la terre américaine. Il était donc évident que l'île, si elle accostait, atterrirait par sa partie méridionale, comprise entre le cap Michel et l'angle qui s'appuyait autrefois à la baie des Morses. En un mot, c'est par l'ancien isthme que la jonction s'opérerait. Il devenait donc essentiel et opportun de reconnaître ce qui se passait de ce côté.
Le lieutenant Hobson résolut donc de se rendre au cap Michel, quelque effroyable que fût la tempête. Mais il résolut aussi d'entreprendre cette reconnaissance en cachant à ses compagnons le véritable motif de son exploration. Seul, le sergent Long devait l'accompagner, pendant que l'ouragan faisait rage.
Ce jour-là, 31 août, vers les quatre heures du soir, afin d'être prêt à toute éventualité, Jasper Hobson fit demander le sergent, qui vint le trouver dans sa chambre.
«Sergent Long, lui dit-il, il est nécessaire que nous soyons fixés sans retard sur la position de l'île Victoria, ou, tout au moins, que nous sachions si ce coup de vent, comme je l'espère, l'a rapprochée du continent américain.
— Cela me paraît nécessaire en effet, répondit le sergent, et le plus tôt sera le mieux.
— De là, reprit Jasper Hobson, obligation pour nous d'aller dans le sud de l'île.
— Je suis prêt, mon lieutenant.
— Je sais, sergent Long, que vous êtes toujours prêt à remplir un devoir. Mais vous n'irez pas seul. Il est bon que nous soyons deux, pour le cas où, quelque terre étant en vue, il serait urgent de prévenir nos compagnons. Et puis il faut que je voie moi- même… Nous irons ensemble.
— Quand vous le voudrez, mon lieutenant, et à l'instant même si vous le jugez convenable.
— Nous partirons ce soir, à neuf heures, lorsque tous nos hommes seront endormis…
— En effet, la plupart voudraient nous accompagner, répondit le sergent Long, et il ne faut pas qu'ils sachent quel motif nous entraîne loin de la factorerie.
— Non, il ne faut pas qu'ils le sachent, répondit Jasper Hobson, et jusqu'au bout, si je le puis, je leur épargnerai les inquiétudes de cette terrible situation.
— Cela est convenu, mon lieutenant.
— Vous aurez un briquet, de l'amadou, afin que nous puissions faire un signal, si cela est nécessaire, dans le cas, par exemple, où une terre se montrerait dans le sud.
— Oui.
— Notre exploration sera rude, sergent.
— Elle sera rude, en effet, mais n'importe. À propos, mon lieutenant, et notre voyageuse?
— Je compte ne pas la prévenir, répondit Jasper Hobson, car elle voudrait nous accompagner.
— Et cela est impossible! dit le sergent. Une femme ne pourrait lutter contre cette rafale! Voyez combien la tempête redouble en ce moment!»
En effet, la maison tremblait alors sous l'ouragan à faire craindre qu'elle ne fût arrachée de ses pilotis. «Non! dit Jasper Hobson, cette vaillante femme ne peut pas, ne doit pas nous accompagner. Mais, toute réflexion faite, mieux vaut la prévenir de notre projet. Il faut qu'elle soit instruite, afin que si quelque malheur nous arrivait en route…
— Oui, mon lieutenant, oui! répondit le sergent Long. Il ne faut rien lui cacher, — et au cas où nous ne reviendrions pas…
— Ainsi, à neuf heures, sergent.
— À neuf heures!»
Le sergent Long, après avoir salué militairement, se retira.
Quelques instants plus tard, Jasper Hobson, s'entretenant avec Mrs. Paulina Barnett, lui faisait connaître son projet d'exploration. Comme il s'y attendait, la courageuse femme insista pour l'accompagner, voulant braver avec lui la fureur de la tempête. Le lieutenant ne chercha point à l'en dissuader en lui parlant des dangers d'une expédition entreprise dans des conditions semblables, mais il se contenta de dire qu'en son absence, la présence de Mrs. Paulina Barnett était indispensable au fort, et qu'il dépendait d'elle, en restant, de lui laisser quelque tranquillité d'esprit. Si un malheur arrivait, il serait au moins assuré que sa vaillante compagne était là pour le remplacer auprès de ses compagnons.