Ce voyage n'était véritablement qu'une promenade, et une promenade charmante. Le vieux matelot, assez taciturne de sa nature, la barre engagée sous le bras, se tenait silencieux à l'arrière de l'embarcation. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson, assis sur les bancs latéraux, examinaient le paysage qui se déployait devant leurs yeux. Le canot prolongeait la côte septentrionale du Grand- Ours à une distance de trois milles environ, de manière à suivre une direction rectiligne. On pouvait donc observer facilement les grandes masses des coteaux boisés, qui s'abaissaient peu à peu vers l'ouest. De ce côté, la région formant la partie nord du lac semblait être entièrement plane, et la ligne de l'horizon s'y reculait à une distance considérable. Toute cette rive contrastait avec celle qui dessinait l'angle aigu au fond duquel s'élevait le Fort-Confidence, encadré dans sa bordure de sapins verts. On voyait encore le pavillon de la Compagnie, qui se déroulait au sommet du donjon. Vers le sud et l'ouest, les eaux du lac, obliquement frappées par les rayons solaires, resplendissaient par places; mais ce qui éblouissait le regard, c'étaient ces icebergs mobiles, semblables à des blocs d'argent en fusion, dont l'oeil ne pouvait soutenir la réverbération. Des glaçons soudés par l'hiver, il ne restait plus aucune trace. Seules, ces montagnes flottantes, que l'astre radieux pouvait à peine dissoudre, semblaient protester contre ce soleil polaire, qui décrivait un arc diurne très allongé, et auquel la chaleur manquait encore, sinon l'éclat.
Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson causaient de ces choses, échangeant, comme toujours, les pensées que cette étrange nature provoquait en eux. Ils enrichissaient leur esprit de souvenirs, tandis que l'embarcation, ondulant à peine sur ces eaux paisibles, marchait rapidement.
En effet, le canot était parti à six heures du matin, et à neuf heures, il se rapprochait sensiblement déjà de la rive septentrionale du lac qu'il devait atteindre. Le campement des Indiens se trouvait établi à l'angle nord-ouest du Grand-Ours. Avant dix heures, le vieux Norman avait rallié cet endroit, et il venait atterrir près d'une berge très accore, au pied d'une falaise de médiocre hauteur.
Le lieutenant et Mrs. Paulina prirent terre aussitôt. Deux ou trois Indiens accoururent au-devant d'eux, — entre autres leur chef, personnage assez emplumé, qui leur adressa la parole en un anglais suffisamment intelligible.
Ces Indiens-Lièvres, de même que les Indiens-Cuivre, les Indiens- Castors et autres, appartiennent tous à la race des Chippeways, et conséquemment ils diffèrent peu de leurs congénères par leurs coutumes et leurs habillements. Ils sont, d'ailleurs, en fréquentes relations avec les factoreries, et ce commerce les a pour ainsi dire «britannisés», autant que peut l'être un sauvage. C'est aux forts qu'ils portent les produits de leur chasse, et c'est aux forts qu'ils les échangent contre les objets nécessaires à la vie, que, depuis quelques années, ils ne fabriquent plus eux- mêmes. Ils sont, pour ainsi dire, à la solde de la Compagnie; c'est par elle qu'ils vivent, et l'on ne s'étonnera plus qu'ils aient déjà perdu toute originalité. Pour trouver une race d'indigènes sur laquelle le contact européen n'ait pas encore laissé son empreinte, il faut remonter à des latitudes plus élevées, jusqu'à ces glaciales régions fréquentées par les Esquimaux. L'Esquimau, comme le Groënlandais, est le véritable enfant des contrées polaires.
Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson se rendirent au campement des Indiens-Lièvres, situé à un demi-mille du rivage. Là, ils trouvèrent une trentaine d'indigènes, hommes, femmes et enfants, qui vivaient de pêche et de chasse, et exploitaient les environs du lac. Ces Indiens étaient précisément revenus tout récemment des territoires situés au nord du continent américain, et ils donnèrent à Jasper Hobson quelques renseignements, fort incomplets il est vrai, sur l'état actuel du littoral aux environs du soixante-dixième parallèle. Le lieutenant apprit cependant, avec une certaine satisfaction, qu'aucun détachement européen ou américain n'avait été vu sur les confins de la mer polaire, et que cette mer était libre à cette époque de l'année. Quand au cap Bathurst proprement dit, vers lequel il avait l'intention de se diriger, les Indiens-Lièvres ne le connaissaient pas. Leur chef parla, d'ailleurs, de la région située entre le Grand-Ours et le cap Bathurst comme d'un pays difficile à traverser, assez accidenté et coupé de rios dégelés en ce moment. Il engagea le lieutenant à descendre le cours de la Coppermine-river, dans le nord-est du lac, de manière à gagner la côte par le plus court chemin. Une fois la mer polaire atteinte, il serait plus aisé d'en suivre les rivages, et Jasper Hobson serait maître alors de s'arrêter au point qui lui conviendrait.
Jasper Hobson remercia le chef indien, et prit congé de lui, après lui avoir fait quelques présents. Puis, accompagnant Mrs. Paulina Barnett, il visita les environs du campement, et ne revint trouver l'embarcation que vers trois heures après-midi.
Une tempête sur un lac.
Le vieux marin attendait avec une certaine impatience le retour de ses passagers.
En effet, depuis une heure environ, le temps avait changé. L'aspect du ciel, qui s'était subitement modifié, ne pouvait qu'inquiéter un homme habitué à consulter les vents et les nuages. Le soleil, masqué par une brume épaisse, ne se montrait plus que sous l'aspect d'un disque blanchâtre, alors sans éclat et sans rayonnement. La brise s'était tue, mais on entendait les eaux du lac gronder dans le sud. Ces symptômes d'un changement très prochain dans l'état de l'atmosphère s'étaient manifestés avec cette rapidité particulière aux latitudes élevées.
«Partons, monsieur le lieutenant, partons! s'écria le vieux Norman, en regardant d'un air inquiet la brume suspendue au-dessus de sa tête. Partons sans perdre un instant. Il y a de graves menaces dans l'air.
— En effet, répondit Jasper Hobson, l'aspect du ciel n'est plus le même. Nous n'avions pas remarqué ce changement, madame.
— Craignez-vous donc quelque tempête? demanda la voyageuse en s'adressant à Norman.
— Oui, madame, répondit le vieux marin, et les tempêtes du Grand- Ours sont souvent terribles. L'ouragan s'y déchaîne comme en plein Atlantique. Cette brume subite ne présage rien de bon. Toutefois, il est possible que la tourmente n'éclate point avant trois ou quatre heures, et, d'ici là, nous serons arrivés au Fort- Confidence. Mais partons sans retard, car l'embarcation ne serait pas en sûreté auprès de ces roches, qui se montrent à fleur d'eau.»
Le lieutenant ne pouvait discuter avec Norman des choses auxquelles celui-ci s'entendait mieux que lui. Le vieux marin était, d'ailleurs, un homme habitué depuis longtemps à ces traversées du lac. Il fallait donc s'en rapporter à son expérience. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson s'embarquèrent.
Cependant, au moment de détacher l'amarre et de pousser au large, Norman, — éprouvait-il une sorte de pressentiment? — murmura ces mots: «On ferait peut-être mieux d'attendre!» Jasper Hobson, auquel ces paroles n'avaient point échappé, regarda le vieux marin, déjà assis à la barre. S'il eût été seul, il n'aurait pas hésité à partir. Mais la présence de Mrs. Paulina Barnett lui commandait une circonspection plus grande. La voyageuse comprit l'hésitation de son compagnon.
«Ne vous occupez point de moi, monsieur Hobson, dit-elle, et agissez comme si je n'étais pas là. Du moment que ce brave marin croit devoir partir, partons sans retard.
— Adieu-vat! répondit Norman, en larguant son amarre, et retournons au fort par le plus court!»
Le canot prit le large. Pendant une heure, il fit peu de chemin. La voile, à peine gonflée par de folles brises qui ne savaient où se fixer, battait sur le mât. La brume s'épaississait. L'embarcation subissait déjà les ondulations d'une houle plus violente, car la mer «sentait», avant l'atmosphère, le cataclysme prochain. Les deux passagers restaient silencieux, tandis que le vieux marin, à travers ses paupières éraillées, cherchait à percer l'opaque brouillard. D'ailleurs, il se tenait prêt à tout événement, et, son écoute à la main, il attendait le vent, prêt à la filer, si l'attaque était trop brusque.
Jusqu'alors, cependant, les éléments n'étaient point entrés en lutte, et tout eût été pour le mieux, si l'embarcation avait fait de la route. Mais, après une heure de navigation, elle ne se trouvait pas encore à deux milles du campement des Indiens. En outre, quelques souffles malencontreux, venus de terre, l'avaient repoussée au large, et déjà, par ce temps embrumé, la côte se distinguait à peine. C'était une circonstance fâcheuse, si le vent venait à se fixer dans la partie du nord, car ce léger canot, très sensible à la dérive et ne pouvant suffisamment tenir le plus près, courait risque d'être entraîné très au loin sur le lac.
«Nous marchons à peine, dit le lieutenant au vieux Norman.
— À peine, monsieur Hobson, répondit le marin. La brise ne veut pas tenir, et, quand elle tiendra, il est malheureusement à craindre que ce ne soit du mauvais côté. Alors, ajouta-t-il en étendant sa main vers le sud, nous pourrions bien voir le Fort- Franklin avant le Fort-Confidence!
— Eh bien, répondit en plaisantant Mrs. Paulina Barnett, ce serait une promenade plus complète, voilà tout. Ce lac du Grand- Ours est magnifique, et il mérite vraiment d'être visité du nord au sud! Je suppose, Norman, qu'on en revient, de ce Fort-Franklin?
— Oui! madame, quand on a pu l'atteindre, dit le vieux Norman. Mais des tempêtes qui durent quinze jours ne sont pas rares sur ce lac, et, si notre mauvaise fortune nous poussait jusqu'aux rives du sud, je ne promettrais pas à M. Jasper Hobson qu'il fût de retour avant un mois au Fort-Confidence.
— Prenons garde alors, répondit le lieutenant, car un pareil retard compromettrait fort nos projets. Ainsi donc agissez avec prudence, mon ami, et, s'il le faut, regagnez au plus tôt la terre du nord. Mrs. Paulina Barnett ne reculera pas, je pense, devant une course de vingt à vingt-cinq milles par terre.
— Je voudrais regagner la côte au nord, monsieur Hobson, répondit Norman, que je ne pourrais plus remonter maintenant. Voyez vous- même. Le vent a une tendance à s'établir de ce côté. Tout ce que je puis tenter, c'est de tenir le cap au nord-est, et, s'il ne survente pas, j'espère que je ferai bonne route.»
Mais, vers quatre heures et demie, la tempête se caractérisa. Des sifflements aigus retentirent dans les hautes couches de l'air. Le vent, que l'état de l'atmosphère maintenait dans les zones supérieures, ne s'abaissait pas encore jusqu'à la surface du lac, mais cela ne pouvait tarder. On entendait de grands cris d'oiseaux effarés, qui passaient dans la brume. Puis, tout d'un coup, cette brume se déchira et laissa voir de gros nuages bas, déchiquetés, déloquetés, véritables haillons de vapeur, violemment chassés vers le sud. Les craintes du vieux marin s'étaient réalisées. Le vent soufflait du nord, et il ne devait pas tarder à prendre les proportions d'un ouragan en s'abattant sur le lac.
«Attention!» cria Norman, en roidissant l'écoute de manière à présenter l'embarcation debout au vent sous l'action de la barre.
La rafale arriva. Le canot se coucha d'abord sur le flanc, puis il se releva et bondit au sommet d'une lame. À partir de ce moment, la houle s'accrut comme elle eût fait sur une mer. Dans ces eaux relativement peu profondes, les lames, se choquant lourdement contre le fond du lac, rebondissaient ensuite à une prodigieuse hauteur.
«À l'aide! à l'aide!» avait crié le vieux marin, en essayant d'amener rapidement sa voile.
Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett elle-même, tentèrent d'aider Norman, mais sans succès, car ils étaient peu familiarisés avec la manoeuvre d'une embarcation. Norman, ne pouvant abandonner sa barre, et les drisses étant engagées à la tête du mât, la voile n'amenait pas. À chaque instant, le canot menaçait de chavirer, et déjà de gros paquets de mer l'assaillaient par le flanc. Le ciel, très chargé, s'assombrissait de plus en plus. Une froide pluie, mêlée de neige, tombait à torrents, et l'ouragan redoublait de fureur, en échevelant la crête des lames.
«Coupez! coupez donc!» cria le vieux marin au milieu des mugissements de la tempête.
Jasper Hobson, décoiffé par le vent, aveuglé par les averses, saisit le couteau de Norman et trancha la drisse tendue comme une corde de harpe. Mais le filin mouillé ne courait plus dans la gorge des poulies, et la vergue resta apiquée en tête du mât.
Norman voulut fuir alors, fuir dans le sud, puisqu'il ne pouvait tenir tête au vent; fuir, quoique cette allure fût extrêmement périlleuse, au milieu de lames dont la vitesse dépassait celle de son embarcation; fuir, bien que cette fuite risquât de l'entraîner irrésistiblement jusqu'aux rives méridionales du Grand-Ours!
Jasper Hobson et sa courageuse compagne avaient conscience du danger qui les menaçait. Ce frêle canot ne pouvait résister longtemps aux coups de mer. Ou il serait démoli, ou il chavirerait. La vie de ceux qu'il portait était entre les mains de Dieu.
Cependant ni le lieutenant ni Mrs. Paulina Barnett ne se laissèrent aller au désespoir. Accrochés à leurs bancs, couverts de la tête aux pieds par les froides douches des lames, trempés de pluie et de neige, enveloppés par les sombres rafales, ils regardaient à travers les brumes. Toute terre avait disparu. À une encablure du canot, les nuages et les eaux du lac se confondaient obscurément. Puis, leurs yeux interrogeaient le vieux Norman, qui, les dents serrées, les mains contractées sur la barre, essayait encore de maintenir son canot au plus près du vent.
Mais la violence de l'ouragan devint telle, que l'embarcation ne put continuer à naviguer plus longtemps sous cette allure. Les lames qui la choquaient par l'avant l'auraient inévitablement démolie. Déjà ses premiers bordages se disjoignaient, et quand elle tombait de tout son poids dans le creux des lames, c'était à croire qu'elle ne se relèverait pas.
«Il faut fuir, fuir quand même!» murmura le vieux marin.
Et, poussant la barre, filant l'écoute, il mit le cap au sud. La voile, violemment tendue, emporta aussitôt l'embarcation avec une vertigineuse rapidité. Mais les immenses lames, plus mobiles, couraient encore plus vite, et c'était le grand danger de cette fuite vent arrière. Déjà même des masses liquides se précipitaient sur la voûte du canot, qui ne pouvait les éviter. Il se remplissait, et il fallait le vider sans cesse, sous peine de sombrer. À mesure qu'il s'avançait dans la portion plus large du lac, et, par cela même, plus loin de la côte, les eaux devenaient plus tumultueuses. Aucun abri, ni rideau d'arbres, ni collines, n'empêchait alors l'ouragan de faire rage autour de lui. Dans certaines éclaircies, ou plutôt au milieu du déchirement des brumes, on entrevoyait d'énormes icebergs, qui roulaient comme des bouées sous l'action des lames, poussés, eux aussi, vers la partie méridionale du lac.
Il était cinq heures et demie. Ni Norman ni Jasper Hobson ne pouvaient estimer le chemin parcouru, non plus que la direction suivie. Ils n'étaient plus maîtres de leur embarcation, et ils subissaient les caprices de la tempête.
En ce moment, à cent pieds en arrière du canot, se leva une monstrueuse lame, couronnée nettement par une crête blanche. Au- devant d'elle, la dénivellation de la surface liquide formait comme une sorte de gouffre. Toutes les petites ondulations intermédiaires, écrasées par le vent, avaient disparu. Dans ce gouffre mobile la couleur des eaux était noire. Le canot, engagé au fond de cet abîme qui se creusait de plus en plus, s'abaissait profondément. La grande lame s'approchait, dominant toutes les vagues environnantes. Elle gagnait sur l'embarcation. Elle menaçait de l'aplatir. Norman, s'étant retourné, la vit venir, Jasper Hobson et Mrs. Paulina Barnett la regardèrent aussi, l'oeil démesurément ouvert, s'attendant à ce qu'elle croulât sur eux et ne pouvant l'éviter!
Elle croula, en effet, et avec un bruit épouvantable. Elle déferla sur l'embarcation, dont l'arrière fut entièrement coiffé. Un choc terrible eut lieu. Un cri s'échappa des lèvres du lieutenant et de sa compagne, ensevelis sous cette montagne liquide. Ils durent croire que l'embarcation sombrait en cet instant.
L'embarcation, aux trois quarts pleine d'eau, se releva pourtant…, mais le vieux marin avait disparu!
Jasper Hobson poussa un cri de désespoir. Mrs. Paulina Barnett se retourna vers lui.
«Norman! s'écria-t-il, montrant la place vide à l'arrière de l'embarcation.
— Le malheureux!» murmura la voyageuse. Jasper Hobson et elle s'étaient levés, au risque d'être jetés hors de ce canot, qui bondissait sur le sommet des lames. Mais ils ne virent rien. Pas un cri, pas un appel ne se fit entendre. Aucun corps n'apparut dans l'écume blanche… Le vieux marin avait trouvé la mort dans les flots. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson étaient retombés sur leur banc. Maintenant, seuls à bord, ils devaient pourvoir eux-mêmes à leur salut. Mais ni le lieutenant ni sa compagne ne savaient manoeuvrer une embarcation, et, dans ces déplorables circonstances, un marin consommé aurait à peine pu la maintenir. Le canot était le jouet des lames. Sa voile tendue l'emportait. Jasper Hobson pouvait-il enrayer cette course?
C'était une affreuse situation pour ces infortunés, pris dans la tempête, sur une barque fragile, qu'ils ne savaient même pas diriger!
«Nous sommes perdus! dit le lieutenant.
— Non, monsieur Hobson, répondit la courageuse Paulina Barnett. Aidons-nous d'abord! Le ciel nous aidera ensuite.» Jasper Hobson comprit bien alors ce qu'était cette vaillante femme, dont il partageait en ce moment la destinée.
Le plus pressé était de rejeter hors du canot cette eau qui l'alourdissait. Un second coup de mer l'eût rempli en un instant, et il aurait coulé par le fond. Il y avait intérêt, d'ailleurs, à ce que l'embarcation, allégée, s'élevât plus facilement à la lame, car alors elle risquait moins d'être assommée. Jasper Hobson et Mrs. Paulina Barnett vidèrent donc promptement cette eau, qui, par sa mobilité même, pouvait les faire chavirer. Ce ne fut pas une petite besogne, car, à chaque moment, quelque crête de vague embarquait, et il fallait avoir constamment l'écope à la main. La voyageuse s'occupait plus spécialement de ce travail. Le lieutenant tenait la barre et maintenait tant bien que mal l'embarcation vent arrière.
Pour surcroît de danger, la nuit, ou sinon la nuit, — qui, sous cette latitude et à cette époque de l'année, dure à peine quelques heures, — l'obscurité, du moins, s'accroissait. Les nuages, bas, mêlés aux brumes, formaient un intense brouillard, à peine imprégné de lumière diffuse. On n'y voyait pas à deux longueurs du canot, qui se fût mis en pièces s'il eût heurté quelque glaçon errant. Or, ces glaces flottantes pouvaient inopinément surgir, et, avec cette vitesse, il n'existait aucun moyen de les éviter.
«Vous n'êtes pas maître de votre barre, monsieur Jasper? demandaMrs. Paulina Barnett, pendant une courte accalmie de la tempête.
— Non, madame, répondit le lieutenant, et vous devez vous tenir prête à tout événement!
— Je suis prête!» répondit simplement la courageuse femme.
En ce moment, un déchirement se fit entendre. Ce fut un bruit assourdissant. La voile, éventrée par le vent, s'en alla comme une vapeur blanche. Le canot, emporté par la vitesse acquise, fila encore pendant quelques instants; puis, il s'arrêta, et les lames le ballottèrent alors comme une épave. Jasper Hobson et Mrs. Paulina Barnett se sentirent perdus! Ils étaient effroyablement secoués, ils étaient précipités de leurs bancs, contusionnés, blessés. Il n'y avait pas à bord un morceau de toile que l'on pût tendre au vent. Les deux infortunés, dans ces obscurs embruns, au milieu de ces averses de neige et de pluie, se voyaient à peine. Ils ne pouvaient s'entendre, et, croyant à chaque instant périr, pendant une heure peut-être, ils restèrent ainsi, se recommandant à la Providence, qui seule les pouvait sauver.
Combien de temps encore errèrent-ils ainsi, ballottés sur ces eaux furieuses? Ni le lieutenant Hobson ni Mrs. Paulina Barnett n'auraient pu le dire, quand un choc violent se produisit.
Le canot venait de heurter un énorme iceberg, — bloc flottant, aux pentes roides et glissantes, sur lesquelles la main n'eût pas trouvé prise. À ce heurt subit, qui n'avait pu être paré, l'avant de l'embarcation s'entrouvrit, et l'eau y pénétra à torrents.
«Nous coulons! nous coulons!» s'écria Jasper Hobson. En effet, le canot s'enfonçait, et l'eau avait déjà atteint à la hauteur des bancs. «Madame! madame! s'écria le lieutenant. Je suis là… Je resterai… près de vous!
— Non, monsieur Jasper! répondit Mrs. Paulina. Seul, vous pouvez vous sauver… À deux nous péririons! Laissez-moi! laissez-moi!
— Jamais!» s'écria le lieutenant Hobson. Mais il avait à peine prononcé ce mot, que l'embarcation, frappée d'un nouveau coup de mer, coulait à pic. Tous deux disparurent dans le remous causé par l'engouffrement subit du bateau. Puis, après quelques instants, ils revinrent à la surface. Jasper Hobson nageait vigoureusement d'un bras et soutenait sa compagne de l'autre. Mais il était évident que sa lutte contre ces lames furibondes ne pourrait être de longue durée, et qu'il périrait lui-même avec celle qu'il voulait sauver. En ce moment, des sons étranges attirèrent son attention. Ce n'étaient point des cris d'oiseaux effarés, mais bien un appel proféré par une voix humaine. Jasper Hobson, par un suprême effort, s'élevant au-dessus des flots, lança un regard rapide autour de lui. Mais il ne vit rien au milieu de cet épais brouillard. Et cependant, il entendait encore ces cris, qui se rapprochaient. Quels audacieux osaient venir ainsi à son secours? Mais, quoi qu'ils fissent, ils arriveraient trop tard. Embarrassé de ses vêtements, le lieutenant se sentait entraîné avec l'infortunée, dont il ne pouvait déjà plus maintenir la tête au- dessus de l'eau.
Alors, par un dernier instinct, Jasper Hobson poussa un cri déchirant, puis il disparut sous une énorme lame.
Mais Jasper Hobson ne s'était pas trompé. Trois hommes, errant sur le lac, ayant aperçu le canot en détresse, s'étaient lancés à son secours. Ces hommes, les seuls qui pussent affronter avec quelque chance de succès ces eaux furieuses, montaient les seules embarcations qui pussent résister à cette tempête.
Ces trois hommes étaient des Esquimaux, solidement attachés chacun à son kayak. Le kayak est une longue pirogue, relevée des deux bouts, faite d'une charpente extrêmement légère, sur laquelle sont tendues des peaux de phoque, bien cousues avec des nerfs de veau marin. Le dessus du kayak est également recouvert de peaux dans toute sa longueur, sauf en son milieu, où une ouverture est ménagée. C'est là que l'Esquimau prend place. Il lace sa veste imperméable à l'épaulement de l'ouverture, et il ne fait plus qu'un avec son embarcation, dans laquelle aucune goutte d'eau ne peut pénétrer. Ce kayak, souple et léger, toujours enlevé sur le dos des lames, insubmersible, chavirable peut-être, — mais un coup de pagaye le redresse aisément, — peut résister et résiste, en effet, là où des chaloupes seraient immanquablement brisées.
Les trois Esquimaux arrivèrent à temps sur le lieu du naufrage, guidés par ce dernier cri de désespoir que le lieutenant avait jeté. Jasper Hobson et Mrs. Paulina Barnett, à demi suffoqués, sentirent cependant qu'une main vigoureuse les retirait de l'abîme. Mais, dans cette obscurité, ils ne pouvaient reconnaître leurs sauveurs.
L'un de ces Esquimaux prit le lieutenant, et il le mit en travers de son embarcation. Un autre procéda de la même façon à l'égard de Mrs. Paulina Barnett, et les trois kayaks, habilement manoeuvrés par de longues pagayes de six pieds, s'avancèrent rapidement au milieu des lames écumantes.
Une demi-heure après, les deux naufragés étaient déposés sur une plage de sable, à trois milles au-dessous du Fort-Providence.
Le vieux marin manquait seul au retour!
Un retour sur le passé.
Vers dix heures du soir, Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson frappaient à la poterne du fort. Ce fut une joie de les revoir, car on les croyait perdus. Mais cette joie fit place à une profonde affliction, quand on apprit la mort du vieux Norman. Ce brave homme était aimé de tous, et sa mémoire fut honorée des plus vifs regrets. Quant aux courageux et dévoués Esquimaux, après avoir reçu flegmatiquement les affectueux remerciements du lieutenant et de sa compagne, ils n'avaient même pas voulu venir au fort. Ce qu'ils avaient fait leur semblait tout naturel. Ils n'en étaient pas à leur premier sauvetage, et ils avaient immédiatement repris leur course aventureuse sur ce lac, qu'ils parcouraient jour et nuit, chassant les loutres et les oiseaux aquatiques.
La nuit qui suivit le retour de Jasper Hobson, le lendemain, 1er juin, et la nuit du 1 au 2 furent entièrement consacrés au repos. La petite troupe s'en accommoda fort, mais le lieutenant était bien décidé à partir le 2, dès le matin, et, très heureusement, la tempête se calma.
Le sergent Felton avait mis toutes les ressources de la factorerie à la disposition du détachement. Quelques attelages de chiens furent remplacés, et, au moment du départ, Jasper Hobson trouva ses traîneaux rangés en bon ordre à la porte de l'enceinte.
Les adieux furent faits. Chacun remercia le sergent Felton, qui s'était montré fort hospitalier dans cette circonstance. Mrs. Paulina Barnett ne fut pas la dernière à lui exprimer sa reconnaissance. Une vigoureuse poignée de main que le sergent donna à son beau-frère Long termina la cérémonie des adieux.
Chaque couple monta dans le traîneau qui lui fut assigné, et, cette fois, Mrs. Paulina Barnett et le lieutenant occupaient le même véhicule. Madge et le sergent Long les suivaient.
D'après le conseil que lui avait donné le chef indien, Jasper Hobson résolut de gagner la côte américaine par le chemin le plus court, en coupant droit entre le Fort-Confidence et le littoral. Après avoir consulté ses cartes, qui ne donnaient que fort approximativement la configuration du territoire, il lui parut bon de descendre la vallée de la Coppermine, cours d'eau assez important qui va se jeter dans le golfe du Couronnement.
Entre le Fort-Confidence et l'embouchure de la rivière, la distance est au plus d'un degré et demi, — soit quatre-vingt-cinq à quatre-vingt-dix milles. La profonde échancrure qui forme le golfe se termine au nord par le cap Krusenstern, et, depuis ce cap, la côte court franchement à l'ouest, jusqu'au moment où elle s'élève au-dessus du soixante-dixième parallèle par la pointe Bathurst.
Jasper Hobson modifia donc la route qu'il avait suivie jusqu'alors, et il se dirigea dans l'est, de manière à gagner, en quelques heures, le cours d'eau par la droite ligne.
La rivière fut atteinte, le lendemain, 3 juin, dans l'après-midi. La Coppermine, aux eaux pures et rapides, alors dégagée de glaces, coulait à pleins bords dans une large vallée, arrosée par un grand nombre de rios capricieux, mais facilement guéables. Le tirage des traîneaux s'opéra donc assez rapidement. Pendant que leur attelage les entraînait, Jasper Hobson racontait à sa compagne l'histoire de ce pays qu'ils traversaient. Une véritable intimité, une sincère amitié, autorisée par leur situation et leur âge, existait entre le lieutenant Hobson et la voyageuse. Mrs. Paulina Barnett aimait à s'instruire, et, ayant l'instinct des découvertes, elle aimait à entendre parler des découvreurs.
Jasper Hobson, qui connaissait «par coeur» son Amérique septentrionale, put complètement satisfaire la curiosité de sa compagne.
«Il y a quatre-vingt-dix ans environ, lui dit-il, tout ce territoire traversé par la rivière Coppermine était inconnu, et c'est aux agents de la Compagnie de la baie d'Hudson que l'on doit sa découverte. Seulement, madame, ainsi que cela arrive presque toujours dans le domaine scientifique, c'est en cherchant une chose qu'on en découvre une autre. Colomb cherchait l'Asie, et il trouva l'Amérique.
— Et que cherchaient donc les agents de la Compagnie? demandaMrs. Paulina Barnett. Était-ce ce fameux passage du Nord-Ouest?
— Non, madame, répondit le jeune lieutenant, non. Il y a un siècle, la Compagnie n'avait point intérêt à ce que l'on employât cette nouvelle voie de communication, qui eût été plus profitable à ses concurrents qu'à elle-même. On prétend même qu'en 1741, un certain Christophe Middleton, chargé d'explorer ces parages, fut publiquement accusé d'avoir reçu cinq mille livres de la Compagnie pour déclarer que la communication par mer entre les deux océans n'existait pas et ne pouvait exister.
— Ceci n'est point à la gloire de la célèbre Compagnie, réponditMrs. Paulina Barnett.
— Je ne la défends pas sur ce point, reprit Jasper Hobson. J'ajouterai même que le parlement blâma sévèrement ses agissements, quand, en 1746, il promit une prime de vingt mille livres à quiconque découvrirait le passage en question. Aussi vit- on, en cette année même, deux intrépides voyageurs, William Moor et Francis Smith, s'élever jusqu'à la baie Repulse, dans l'espoir de reconnaître la communication tant désirée. Toutefois, ils ne réussirent pas dans leur entreprise, et, après une absence qui dura un an et demi, ils durent revenir en Angleterre.
— Mais d'autres capitaines, audacieux et convaincus, ne s'élancèrent-ils pas aussitôt sur leurs traces? demanda Mrs. Paulina Barnett.
— Non, madame, et, pendant trente ans encore, malgré l'importance de la récompense promise par le parlement, aucune tentative ne fut faite pour reprendre l'exploration géographique de cette portion du continent américain, ou plutôt de l'Amérique anglaise, — car c'est le nom qu'il convient de lui conserver. Ce ne fut qu'en 1769 qu'un agent de la Compagnie tenta de reprendre les travaux de Moor et de Smith.
— La Compagnie était donc revenue de ses idées étroites et égoïstes, monsieur Jasper?
— Non, madame, pas encore. Samuel Hearne, — c'est le nom de cet agent, — n'avait d'autre mission que de reconnaître la situation d'une mine de cuivre, que les coureurs indigènes avaient signalée. Ce fut le 6 novembre 1769 que cet agent quitta le fort du Prince- de-Galles, situé sur la rivière Churchill, près de la côte occidentale de la baie d'Hudson. Samuel Hearne s'avança hardiment dans le nord-ouest; mais le froid devint si rigoureux que, ses vivres épuisés, il dut retourner au fort du Prince-de-Galles. Heureusement, ce n'était point un homme à se décourager. Le 23 février de l'année suivante, il repartit, emmenant quelques Indiens à sa suite. Les fatigues de ce second voyage furent extrêmes. Le gibier et le poisson, sur lesquels comptait Samuel Hearne, manquèrent souvent. Il lui arriva même une fois de rester sept jours sans manger autre chose que des fruits sauvages, des morceaux de vieux cuir et des os brûlés. Force fut encore à ce voyageur intrépide de revenir à la factorerie sans avoir obtenu aucun résultat. Mais il ne se rebuta pas. Il partit une troisième fois, le 7 décembre 1770, et, après dix-neuf mois de luttes, le 13 juillet 1772, il découvrit la Coppermine-River, qu'il descendit jusqu'à son embouchure, et là, il prétendit avoir vu la mer libre. C'était la première fois que la côte septentrionale de l'Amérique était atteinte.
— Mais le passage du nord-ouest, c'est-à-dire cette communication directe entre l'Atlantique et le Pacifique, n'était point découvert? demanda Mrs. Paulina Barnett.
— Non, madame, répondit le lieutenant, et que de marins aventureux le cherchèrent depuis lors! Phipps en 1773, James Cook et Clerke de 1776 à 1779, Kotzebue de 1815 à 1818, Ross, Parry, Franklin et tant d'autres se dévouèrent à cette tâche difficile, mais inutilement, et il faut arriver au découvreur de notre temps, à l'intrépide Mac Clure, pour trouver le seul homme qui ait réellement passé d'un océan à l'autre en traversant la mer polaire.
— En effet, monsieur Jasper, répondit Mrs. Paulina Barnett, et c'est un fait géographique dont, nous autres Anglais, nous devons être fiers! Mais, dites-moi, la Compagnie de la baie d'Hudson, revenue enfin à des idées plus généreuses, n'a-t-elle donc encouragé aucun autre voyageur depuis Samuel Hearne?
— Elle l'a fait, madame, et c'est grâce à elle que le capitaine Franklin a pu exécuter son voyage de 1819 à 1822, précisément entre la rivière de Hearne et le cap Turnagain. Cette exploration ne s'opéra pas sans fatigues et sans souffrances. Plusieurs fois la nourriture manqua complètement aux voyageurs. Deux Canadiens, assassinés par leurs camarades, furent dévorés… Malgré tant de tortures, le capitaine Franklin n'en parcourut pas moins un espace de cinq mille cinq cent cinquante milles sur cette portion, inconnue jusqu'à lui, du littoral du North-Amérique.
— C'était un homme d'une rare énergie! ajouta Mrs. Paulina Barnett, et il l'a bien prouvé quand, malgré tout ce qu'il avait déjà souffert, il s'élança de nouveau à la conquête du pôle Nord.
— Oui, répondit Jasper Hobson, et l'audacieux explorateur a trouvé sur le théâtre même de ses découvertes une cruelle mort! Mais il est bien prouvé, maintenant, que tous les compagnons de Franklin n'ont pas péri avec lui. Beaucoup de ces malheureux errent certainement encore au milieu de ces solitudes glacées! Ah! vraiment, je ne puis songer à cet abandon terrible sans un serrement de coeur! Un jour, madame, ajouta le lieutenant avec une émotion et une assurance singulières, un jour je fouillerai ces terres inconnues sur lesquelles s'est accomplie la funeste catastrophe, et…
— Et ce jour-là, répondit Mrs. Paulina Barnett en serrant la main du lieutenant, ce jour-là je serai votre compagne d'exploration. Oui! cette idée m'est venue plus d'une fois, ainsi qu'à vous, monsieur Jasper, et mon coeur s'émeut comme le vôtre à la pensée que des compatriotes, des Anglais, attendent peut-être un secours…
— Qui viendra trop tard pour la plupart de ces infortunés, madame, mais qui viendra pour quelques-uns, soyez-en sûre!
— Dieu vous entende, monsieur Hobson! répondit Mrs. Paulina Barnett. J'ajouterai que les agents de la Compagnie, vivant à proximité du littoral, me semblent mieux placés que tous autres pour tenter de remplir ce devoir d'humanité.
— Je partage votre opinion, madame, répondit le lieutenant, car ces agents sont, de plus, accoutumés aux rigueurs des continents arctiques. Ils l'ont souvent prouvé, d'ailleurs, en mainte circonstance. Ne sont-ce pas eux qui ont assisté le capitaine Black pendant son voyage de 1834, voyage qui nous a valu la découverte de la Terre du Roi Guillaume, cette terre sur laquelle s'est précisément accomplie la catastrophe de Franklin? Est-ce que ce ne sont pas deux des nôtres, les courageux Dease et Simpson, que le gouverneur de la baie d'Hudson, en 1838, chargea spécialement d'explorer les rivages de la mer polaire, — exploration pendant laquelle la terre Victoria fut reconnue pour la première fois? Je crois donc que l'avenir réserve à notre Compagnie la conquête définitive du continent arctique. Peu à peu ses factoreries monteront vers le nord, — refuge obligé des animaux à fourrure, — et, un jour, un fort s'élèvera au pôle même, sur ce point mathématique où se croisent tous les méridiens du globe!»
Pendant cette conversation et tant d'autres qui lui succédèrent, Jasper Hobson raconta ses propres aventures depuis qu'il était au service de la Compagnie, ses luttes avec les concurrents des agences rivales, ses tentatives d'exploration dans les territoires inconnus du nord et de l'ouest. De son côté, Mrs. Paulina Barnett fit le récit de ses propres pérégrinations à travers les contrées intertropicales. Elle dit tout ce qu'elle avait accompli et tout ce qu'elle comptait accomplir un jour. C'était entre le lieutenant et la voyageuse un agréable échange de récits qui charmait les longues heures du voyage.
Pendant ce temps, les traîneaux, enlevés au galop des chiens, s'avançaient vers le nord. La vallée de la Coppermine s'élargissait sensiblement aux approches de la mer Arctique. Les collines latérales, moins abruptes, s'abaissaient peu à peu. Certains bouquets d'arbres résineux rompaient çà et là la monotonie de ces paysages assez étranges. Quelques glaçons, charriés par la rivière, résistaient encore à l'action du soleil, mais leur nombre diminuait de jour en jour, et un canot, une chaloupe même eût descendu sans peine le courant de cette rivière, dont aucun barrage naturel, aucune agrégation de rocs ne gênait le cours. Le lit de la Coppermine était profond et large. Ses eaux, très limpides, alimentées par la fonte des neiges, coulaient assez vivement, sans jamais former de tumultueux rapides. Son cours, d'abord très sinueux dans sa partie haute, tendait peu à peu à se rectifier et à se dessiner en droite ligne sur une étendue de plusieurs milles. Quant aux rives, alors larges et plates, faites d'un sable fin et dur, tapissées en certains endroits d'une petite herbe sèche et courte, elles se prêtaient au glissage des traîneaux et au développement de la longue suite des attelages. Pas de côtes, et, par conséquent, un tirage facile sur ce terrain nivelé.
Le détachement s'avançait donc avec une grande rapidité. On allait nuit et jour, — si toutefois cette expression peut s'appliquer à une contrée au-dessus de laquelle le soleil, traçant un cercle presque horizontal, disparaissait à peine. La nuit vraie ne durait pas deux heures sous cette latitude, et l'aube, à cette époque de l'année, succédait presque immédiatement au crépuscule. Le temps était beau d'ailleurs, le ciel assez pur, quoique un peu embrumé à l'horizon, et le détachement accomplissait son voyage dans des conditions excellentes.
Pendant deux jours, on continua de côtoyer sans difficulté le cours de la Coppermine. Les environs de la rivière étaient peu fréquentés par les animaux à fourrure, mais les oiseaux y abondaient. On aurait pu les compter par milliers. Cette absence presque complète de martres, de castors, d'hermines, de renards et autres, ne laissait pas de préoccuper le lieutenant. Il se demandait si ces territoires n'avaient pas été abandonnés comme ceux du sud par la population, trop vivement pourchassée, des carnassiers et des rongeurs. Cela était probable, car on rencontrait fréquemment des restes de campement, des feux éteints qui attestaient le passage plus ou moins récent de chasseurs indigènes ou autres. Jasper Hobson voyait bien qu'il devrait reporter son exploration plus au nord, et qu'une partie seulement de son voyage serait faite, lorsqu'il aurait atteint l'embouchure de la Coppermine. Il avait donc hâte de toucher du pied ce point du littoral entrevu par Samuel Hearne, et il pressait de tout son pouvoir la marche du détachement.
D'ailleurs, chacun partageait l'impatience de Jasper Hobson. Chacun se pressait résolument, afin d'atteindre dans le plus bref délai les rivages de la mer Arctique. Une indéfinissable attraction poussait en avant ces hardis pionniers. Le prestige de l'inconnu miroitait à leurs yeux. Peut-être les véritables fatigues commenceraient-elles sur cette côte tant désirée? N'importe. Tous, ils avaient hâte de les affronter, de marcher directement à leur but. Ce voyage qu'ils faisaient alors, ce n'était qu'un passage à travers un pays qui ne pouvait directement les intéresser, mais aux rivages de la mer Arctique commencerait la recherche véritable. Et chacun aurait déjà voulu se trouver sur ces parages, que coupait, à quelques centaines de milles à l'ouest, le soixante-dixième parallèle.
Enfin, le 5 juin, quatre jours après avoir quitté le Fort- Confidence, le lieutenant Jasper Hobson vit la Coppermine s'élargir considérablement. La côte occidentale se développait suivant une ligne légèrement courbe et courait presque directement vers le nord. Dans l'est, au contraire, elle s'arrondissait jusqu'aux extrêmes limites de l'horizon.
Jasper Hobson s'arrêta aussitôt, et, de la main, il montra à ses compagnons la mer sans limites.
En suivant la côte.
Le large estuaire que le détachement venait d'atteindre, après six semaines de voyage, formait une échancrure trapézoïdale, nettement découpée dans le continent américain. À l'angle ouest s'ouvrait l'embouchure de la Coppermine. À l'angle est, au contraire, se creusait un boyau profondément allongé, qui a reçu le nom d'Entrée de Bathurst. De ce côté, le rivage, capricieusement festonné, creusé de criques et d'anses, hérissé de caps aigus et de promontoires abrupts, allait se perdre dans ce confus enchevêtrement de détroits, de pertuis, de passes, qui donne aux cartes des continents polaires un si bizarre aspect. De l'autre côté, sur la gauche de l'estuaire, à partir de l'embouchure même de la Coppermine, la côte remontait au nord et se terminait par le cap Kruzenstern.
Cet estuaire portait le nom de Golfe-du-Couronnement, et ses eaux étaient semées d'îles, îlets, îlots, qui constituaient l'Archipel du Duc-d'York.
Après avoir conféré avec le sergent Long, Jasper Hobson résolut d'accorder, en cet endroit, un jour de repos à ses compagnons.
L'exploration proprement dite, qui devait permettre au lieutenant de reconnaître le lieu propice à l'établissement d'une factorerie, allait véritablement commencer. La Compagnie avait recommandé à son agent de se maintenir autant que possible au-dessus du soixante-dixième parallèle, et sur les bords de la mer Glaciale. Or, pour remplir son mandat, le lieutenant ne pouvait chercher que dans l'ouest un point qui fût aussi élevé en latitude et qui appartînt au continent américain. Vers l'est, en effet, toutes ces terres si divisées font plutôt partie des territoires arctiques, sauf peut-être la terre de Boothia, franchement coupée par ce soixante-dixième parallèle, mais dont la conformation géographique est encore très indécise.
Longitude et latitude prises, Jasper Hobson, après avoir relevé sa position sur la carte, vit qu'il se trouvait encore à plus de cent milles au-dessous du soixante-dixième degré. Mais au-delà du cap Kruzenstern, la côte, courant vers le nord-est, dépassait par un angle brusque le soixante-dixième parallèle, à peu près sur le cent trentième méridien, et précisément à la hauteur de ce cap Bathurst, indiqué comme lieu de rendez-vous par le capitaine Craventy. C'était donc ce point qu'il fallait atteindre, et c'est là que le nouveau fort s'élèverait, si l'endroit offrait les ressources nécessaires à une factorerie.
«Là, sergent Long, dit le lieutenant en montrant au sous-officier la carte des contrées polaires, là nous serons dans les conditions qui nous sont imposées par la Compagnie. En cet endroit, la mer, libre une grande partie de l'année, permettra aux navires du détroit de Behring d'arriver jusqu'au fort, de le ravitailler et d'en exporter les produits.
— Sans compter, ajouta le sergent Long, que, puisqu'ils se seront établis au-delà du soixante-dixième parallèle, nos gens auront droit à une double paye!
— Cela va sans dire, répondit le lieutenant, et je crois qu'ils l'accepteront sans murmurer.
— Eh bien, mon lieutenant, il ne nous reste plus qu'à partir pour le cap Bathurst», dit simplement le sergent. Mais, un jour de repos ayant été accordé, le départ n'eut lieu que le lendemain, 6 juin.
Cette seconde partie du voyage devait être et fut effectivement toute différente de la première. Les dispositions qui réglaient jusqu'ici la marche des traîneaux n'avaient pas été maintenues. Chaque attelage allait à sa guise. On marchait à petites journées, on s'arrêtait à tous les angles de la côte, et le plus souvent on cheminait à pied. Une seule recommandation avait été faite à ses compagnons par le lieutenant Hobson, — la recommandation de ne pas s'écarter à plus de trois milles du littoral et de rallier le détachement deux fois par jour, à midi et le soir. La nuit venue, on campait. Le temps, à cette époque, était constamment beau, et la température assez élevée, puisqu'elle se maintenait en moyenne à cinquante-neuf degrés Fahrenheit au-dessus de zéro (15° centigr. au-dessus de zéro). Deux ou trois fois, de rapides tempêtes de neige se déclarèrent, mais elles ne durèrent pas, et la température n'en fut pas sensiblement modifiée.
Toute cette partie de la côte américaine comprise entre le cap Kruzenstern et le cap Parry, qui s'étend sur un espace de plus de deux cent cinquante milles, fut donc examinée avec un soin extrême, du 6 au 26 juin. Si la reconnaissance géographique de cette région ne laissa rien à désirer, si Jasper Hobson, — très heureusement aidé dans cette tâche par Thomas Black, — put même rectifier quelques erreurs du levé hydrographique, les territoires avoisinants furent non moins bien observés à ce point de vue plus spécial, qui intéressait directement la Compagnie de la baie d'Hudson.
En effet, ces territoires étaient-ils giboyeux? Pouvait-on compter avec certitude sur le gibier comestible non moins que sur le gibier à fourrure? Les seules ressources du pays permettraient- elles d'approvisionner une factorerie, au moins pendant la saison d'été? Telle était la grave question que se posait le lieutenant Hobson, et qui le préoccupait à bon droit. Or, voici ce qu'il observa.
Le gibier proprement dit, — celui auquel le caporal Joliffe, entre autres, accordait une préférence marquée, — ne foisonnait pas dans ces parages. Les volatiles, appartenant à la nombreuse famille des canards, ne manquaient pas, sans doute, mais la tribu des rongeurs était insuffisamment représentée par quelques lièvres polaires, qui ne se laissaient que difficilement approcher. Au contraire, les ours devaient être assez nombreux sur cette portion du continent américain. Sabine et Mac Nap avaient souvent relevé des traces fraîchement laissées par ces carnassiers. Plusieurs même furent aperçus et dépistés, mais ils se tenaient toujours à bonne distance. En tout cas, il était certain que, pendant la saison rigoureuse, ces animaux affamés, venant de plus hautes latitudes, devaient fréquenter assidûment les rivages de la mer Glaciale.
«Or, disait le caporal Joliffe, que cette question des approvisionnements préoccupait sans cesse, quand l'ours est dans le garde-manger, c'est un genre de venaison qui n'est point à dédaigner, tant s'en faut. Mais, quand il n'y est pas encore, c'est un gibier fort problématique, très sujet à caution, et qui, en tout cas, ne demande qu'à vous faire subir, à vous chasseurs, le sort que vous lui réservez!»
On ne saurait parler plus sagement. Les ours ne pouvaient offrir une réserve assurée à l'office des forts. Très heureusement, ce territoire était visité par des bandes nombreuses d'animaux plus utiles que les ours, excellents à manger, et dont les Esquimaux et les Indiens font, dans certaines tribus, leur principale nourriture. Ce sont les rennes, et le caporal Joliffe constata avec une évidente satisfaction que ces ruminants abondaient sur cette partie du littoral. Et en effet, la nature avait tout fait pour les y attirer, en prodiguant sur le sol cette espèce de lichen dont le renne se montre extrêmement friand, qu'il sait adroitement déterrer sous la neige, et qui constitue son unique alimentation pendant l'hiver.
Jasper Hobson fut non moins satisfait que le caporal en relevant, sur maint endroit, les empreintes laissées par ces ruminants, empreintes aisément reconnaissables, parce que le sabot des rennes, au lieu de correspondre à sa face interne par une surface plane, y correspond par une surface convexe, — disposition analogue à celle du pied du chameau. On vit même des troupeaux assez considérables de ces animaux qui, errant à l'état sauvage dans certaines parties de l'Amérique, se réunissent souvent à plusieurs milliers de têtes. Vivants, ils se laissent aisément domestiquer et rendent alors de grands services aux factoreries, soit en fournissant un lait excellent et plus substantiel que celui de la vache, soit en servant à tirer les traîneaux. Morts, ils ne sont pas moins utiles, car leur peau, très épaisse, est propre à faire des vêtements; leurs poils donnent un fil excellent; leur chair est savoureuse, et il n'existe pas un animal plus précieux sous ces latitudes. La présence des rennes, étant dûment constatée, devait donc encourager Jasper Hobson dans ses projets d'établissement sur un point de ce territoire.
Il eut également lieu d'être satisfait à propos des animaux à fourrure. Sur les petits cours d'eau s'élevaient de nombreuses huttes de castors et de rats musqués. Les blaireaux, les lynx, les hermines, les wolvérènes, les martres, les visons, fréquentaient ces parages, que l'absence des chasseurs avait laissés jusqu'alors si tranquilles. La présence de l'homme en ces lieux ne s'était encore décelée par aucune trace, et les animaux savaient y trouver un refuge assuré. On remarqua également des empreintes de ces magnifiques renards bleus et argentés, espèce qui tend à se raréfier de plus en plus, et dont la peau vaut pour ainsi dire son poids d'or. Sabine et Mac Nap eurent, pendant cette exploration, mainte occasion de tirer une tête de prix. Mais, très sagement, le lieutenant avait interdit toute chasse de ce genre. Il ne voulait pas effrayer ces animaux avant la saison venue, c'est-à-dire avant ces mois d'hiver pendant lesquels leur pelage, mieux fourni, est beaucoup plus beau. D'ailleurs, il était inutile de surcharger les traîneaux, Sabine et Mac Nap comprirent ces bonnes raisons, mais la main ne leur en démangeait pas moins, quand ils tenaient au bout de leur fusil une martre zibeline ou quelque renard précieux. Toutefois, les ordres de Jasper Hobson étaient formels, et le lieutenant ne permettait pas qu'on les transgressât.
Les coups de feu des chasseurs, pendant cette seconde période du voyage, n'eurent donc pour objectif que quelques ours polaires, qui se montrèrent parfois sur les ailes du détachement. Mais ces carnassiers, n'étant point poussés par la faim, détalaient promptement, et leur présence n'amena aucun engagement sérieux. Cependant, si les quadrupèdes de ce territoire n'eurent point à souffrir de l'arrivée du détachement, il n'en fut pas de même de la race volatile, qui paya pour tout le règne animal. On tua des aigles à tête blanche, énormes oiseaux au cri strident, des faucons-pêcheurs, ordinairement nichés dans les troncs d'arbres morts, et qui, pendant l'été, remontent jusqu'aux latitudes arctiques; puis, des oies de neige, d'une blancheur admirable, des bernaches sauvages, le meilleur échantillon de la tribu des ansérines au point de vue comestible, des canards à tête rouge et à poitrine noire, des corneilles cendrées, sortes de geais moqueurs d'une laideur peu commune, des eiders, des macreuses et bien d'autres de cette gent ailée qui assourdissait de ses cris les échos des falaises arctiques. C'est par millions que vivent ces oiseaux en ces hauts parages, et leur nombre est véritablement au-dessus de toute appréciation sur le littoral de la mer Glaciale.
On comprend que les chasseurs, auxquels la chasse des quadrupèdes était sévèrement interdite, se rabattirent avec passion sur ce monde des volatiles. Plusieurs centaines de ces oiseaux, appartenant principalement aux espèces comestibles, furent tuées pendant ces quinze premiers jours, et ajoutèrent à l'ordinaire de corn-beef et de biscuit un surcroît qui fut très apprécié.
Ainsi donc, les animaux ne manquaient point à ce territoire. La Compagnie pourrait facilement remplir ses magasins, et le personnel du fort ne laisserait pas vides ses offices. Mais ces deux conditions ne suffisaient pas pour assurer l'avenir de la factorerie. On ne pouvait s'établir dans un pays si haut en latitude, s'il ne fournissait pas, et abondamment, le combustible nécessaire pour combattre la rigueur des hivers arctiques.
Très heureusement, le littoral était boisé. Les collines, qui s'étageaient en arrière de la côte, se montraient couronnées d'arbres verts, parmi lesquels le pin dominait. C'étaient d'importantes agglomérations de ces essences résineuses, auxquelles on pouvait donner, en certains endroits, le nom de forêts. Quelquefois aussi, par groupes isolés, Jasper Hobson remarqua des saules, des peupliers, des bouleaux-nains et de nombreux buissons d'arbousiers. À cette époque de la saison chaude, tous ces arbres étaient verdoyants, et ils étonnaient un peu le regard, habitué aux profils âpres et nus des paysages polaires. Le sol, au pied des collines, se tapissait d'une herbe courte, que les rennes paissaient avec avidité, et qui devait les nourrir pendant l'hiver. On le voit, le lieutenant ne pouvait que se féliciter d'avoir cherché dans le nord-ouest du continent américain le nouveau théâtre d'une exploitation.
Il a été dit également que si les animaux ne manquaient pas à ce territoire, en revanche, les hommes semblaient y faire absolument défaut. On ne voyait ni Esquimaux, dont les tribus courent plus volontiers les districts rapprochés de la baie d'Hudson, ni Indiens, qui ne s'aventurent pas habituellement aussi loin au-delà du Cercle polaire. Et en effet, à cette distance, les chasseurs peuvent être pris par des mauvais temps continus, par une reprise subite de l'hiver, et être alors coupés de toute communication. On le pense bien, le lieutenant Hobson ne songea point à se plaindre de l'absence de ses semblables. Il n'aurait pu trouver que des rivaux en eux. C'était un pays inoccupé qu'il cherchait, un désert auquel les animaux à fourrure devaient avoir intérêt à demander asile, et, à ce sujet, Jasper Hobson tenait les propos les plus sensés à Mrs. Paulina Barnett, qui s'intéressait vivement au succès de l'entreprise. La voyageuse n'oubliait pas qu'elle était l'hôte de la Compagnie de la baie d'Hudson, et elle faisait tout naturellement des voeux pour la réussite des projets du lieutenant.
Que l'on juge donc du désappointement de Jasper Hobson, quand, dans la matinée du 20 juin, il se trouva en face d'un campement qui venait d'être plus ou moins récemment abandonné.
C'était au fond d'une petite baie étroite, qui porte le nom de baie Darnley, et dont le cap Parry forme la pointe la plus avancée dans l'ouest. On voyait en cet endroit, au bas d'une petite colline, des piquets qui avaient servi à tracer une sorte de circonvallation, et des cendres refroidies entassées sur l'emplacement de foyers éteints.
Tout le détachement s'était réuni auprès de ce campement. Chacun comprenait que cette découverte devait singulièrement déplaire au lieutenant Hobson.
«Voilà une fâcheuse circonstance, dit-il en effet, et certes, j'aurais mieux aimé rencontrer sur mon chemin une famille d'ours polaires!
— Mais les gens, quels qu'ils soient, qui ont campé en cet endroit, répondit Mrs. Paulina Barnett, sont déjà loin sans doute, et il est probable qu'ils ont déjà regagné plus au sud leurs territoires habituels de chasse.
— Cela dépend, madame, répondit le lieutenant. Si ceux dont nous voyons ici les traces sont des Esquimaux, ils auront plutôt continué leur route vers le nord. Si, au contraire, ce sont des Indiens, ils sont peut-être en train d'explorer ce nouveau district de chasse, comme nous le faisons nous-mêmes, et, je le répète, c'est pour nous une circonstance véritablement fâcheuse.
— Mais, demanda Mrs. Paulina Barnett, peut-on reconnaître à quelle race ces voyageurs appartiennent? Ne peut-on savoir si ce sont des Esquimaux ou des Indiens du sud? Il me semble que des tribus si différentes de moeurs et d'origine ne doivent pas camper de la même manière.»
Mrs. Paulina Barnett avait raison, et il était possible que cette importante question fût résolue après une plus complète inspection du campement.
Jasper Hobson et quelques-uns de ses compagnons se livrèrent donc à cet examen, et recherchèrent minutieusement quelque trace, quelque objet oublié, quelque empreinte même, qui pût les mettre sur la voie. Mais ni le sol ni ces cendres refroidies n'avaient gardé aucun indice suffisant. Quelques ossements d'animaux, abandonnés çà et là, ne disaient rien non plus. Le lieutenant, fort dépité, allait donc abandonner cet inutile examen, quand il s'entendit appeler par Mrs. Joliffe, qui s'était éloignée d'une centaine de pas sur la gauche.
Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett, le sergent, le caporal, quelques autres, se dirigèrent aussitôt vers la jeune Canadienne, qui restait immobile, considérant le sol avec attention.
Lorsqu'ils furent arrivés près d'elle:
«Vous cherchiez des traces? dit Mrs. Joliffe au lieutenant Hobson.Eh bien, en voilà!»
Et Mrs. Joliffe montrait d'assez nombreuses empreintes de pas, très nettement conservées sur un sol glaiseux.
Ceci pouvait être un indice caractéristique, car le pied de l'Indien et le pied de l'Esquimau, aussi bien que leur chaussure, diffèrent complètement.
Mais, avant toutes choses, Jasper Hobson fut frappé de la singulière disposition de ces empreintes. Elles provenaient bien de la pression d'un pied humain, et même d'un pied chaussé, mais, circonstance bizarre, elles semblaient n'avoir été faites qu'avec la plante de ce pied. La marque du talon leur manquait. En outre, ces empreintes étaient singulièrement multipliées, rapprochées, croisées, quoiqu'elles fussent, cependant, contenues dans un cercle très restreint.
Jasper Hobson fit observer cette singularité à ses compagnons.
«Ce ne sont pas là les pas d'une personne qui marche, dit-il.
— Ni d'une personne qui saute, puisque le talon manque, ajoutaMrs. Paulina Barnett.
— Non, répondit Mrs. Joliffe, ce sont les pas d'une personne qui danse!»
Mrs. Joliffe avait certainement raison. À bien examiner ces empreintes, il n'était pas douteux qu'elles n'eussent été faites par le pied d'un homme qui s'était livré à quelque exercice chorégraphique, — non point une danse lourde, compassée, écrasante, mais plutôt une danse légère, aimable, gaie. Cette observation était indiscutable. Mais quel pouvait être l'individu assez joyeux de caractère pour avoir été pris de cette idée ou de ce besoin de danser aussi allègrement sur cette limite du continent américain, à quelques degrés au-dessus du cercle polaire?
«Ce n'est certainement point un Esquimau, dit le lieutenant.
— Ni un Indien! s'écria le caporal Joliffe.
— Non! c'est un Français!» dit tranquillement le sergent Long.
Et, de l'avis de tous, il n'y avait qu'un Français qui eût été capable de danser en un tel point du globe!
Le soleil de minuit.
Cette affirmation du sergent Long n'était-elle pas peut-être un peu hasardée? On avait dansé, c'était un fait évident, mais, quelle que soit sa légèreté, pouvait-on en conclure que seul, un Français avait pu exécuter cette danse?
Cependant, le lieutenant Jasper Hobson partagea l'opinion de son sergent, — opinion que personne, d'ailleurs, ne trouva trop affirmative. Et tous tinrent pour certain qu'une troupe de voyageurs, dans laquelle on comptait au moins un compatriote de Vestris, avait séjourné récemment en cet endroit.
On le comprend, cette découverte ne satisfit pas le lieutenant. Jasper Hobson dut craindre d'avoir été devancé par des concurrents sur les territoires du nord-ouest de l'Amérique anglaise, et, si secret que la Compagnie eût tenu son projet, il avait été sans doute divulgué dans les centres commerciaux du Canada ou des États de l'Union.
Lors donc qu'il reprit sa marche un instant interrompue, le lieutenant parut singulièrement soucieux; mais, à ce point de son voyage, il ne pouvait songer à revenir sur ses pas.
Après cet incident, Mrs. Paulina Barnett fut naturellement amenée à lui faire cette question:
«Mais, monsieur Jasper, on rencontre donc encore des Français sur les territoires du continent arctique?
— Oui, madame, répondit Jasper Hobson, ou sinon des Français, du moins, ce qui est à peu près la même chose, des Canadiens, qui descendent des anciens maîtres du Canada, au temps où le Canada appartenait à la France, — et, à vrai dire, ces gens-là sont nos plus redoutables rivaux.
— Je croyais, cependant, reprit la voyageuse, que, depuis qu'elle avait absorbé l'ancienne Compagnie du nord-ouest, la Compagnie de la baie d'Hudson se trouvait sans concurrents sur le continent américain.
— Madame, répondit Jasper Hobson, s'il n'existe plus d'association importante qui se livre maintenant au trafic des pelleteries en dehors de la nôtre, il se trouve encore des associations particulières parfaitement indépendantes. En général, ce sont des sociétés américaines, qui ont conservé à leur service des agents ou des descendants d'agents français.
— Ces agents étaient donc tenus en haute estime? demanda Mrs.Paulina Barnett.
— Certainement, madame, et à bon droit. Pendant les quatre-vingt- quatorze ans que dura la suprématie de la France au Canada, ces agents français se montrèrent constamment supérieurs aux nôtres. Il faut savoir rendre justice, même à ses rivaux.
— Surtout à ses rivaux! ajouta Mrs. Paulina Barnett.
— Oui… surtout… À cette époque, les chasseurs français, quittant Montréal, leur principal établissement, s'avançaient dans le nord plus hardiment que tous autres. Ils vivaient pendant des années au milieu des tribus indiennes. Ils s'y mariaient quelquefois. On les nommait «coureurs des bois» ou «voyageurs canadiens», et ils se traitaient entre eux de cousins et de frères. C'étaient des hommes audacieux, habiles, très experts dans la navigation fluviale, très braves, très insouciants, se pliant à tout avec cette souplesse particulière à leur race, très loyaux, très gais et toujours prêts, en n'importe quelle circonstance, à chanter comme à danser!
— Et vous supposez que cette troupe de voyageurs, dont nous venons de reconnaître les traces, ne s'est avancée si loin que dans le but de chasser les animaux à fourrure?
— Aucune autre hypothèse ne peut être admise, madame, répondit le lieutenant Hobson, et, certainement, ces gens-là sont en quête de nouveaux territoires de chasse. Mais puisqu'il n'y a aucun moyen de les arrêter, tâchons d'atteindre au plus tôt notre but, et nous lutterons courageusement contre toute concurrence!»
Le lieutenant Hobson avait pris son parti d'une concurrence probable, à laquelle, d'ailleurs, il ne pouvait s'opposer, et il pressa la marche de son détachement afin de s'élever plus promptement au-dessus du soixante-dixième parallèle. Peut-être, — il l'espérait du moins, — ses rivaux ne le suivraient-ils pas jusque-là.
Pendant les jours suivants, la petite troupe redescendit d'une vingtaine de milles vers le sud, afin de contourner plus aisément la baie Franklin. Le pays conservait toujours son aspect verdoyant. Les quadrupèdes et les oiseaux, déjà observés, le fréquentaient en grand nombre, et il était probable que toute l'extrémité nord-ouest du continent américain était ainsi peuplée.
La mer qui baignait ce littoral s'étendait alors sans limites devant le regard. Les cartes les plus récentes ne portaient, d'ailleurs, aucune terre au nord du littoral américain. C'était l'espace libre, et la banquise seule avait pu empêcher les navigateurs du détroit de Behring de s'élever jusqu'au pôle.
Le 4 juillet, le détachement avait tourné une autre baie très profondément échancrée, la baie Whasburn, et il atteignit la pointe extrême d'un lac peu connu jusqu'alors, qui ne couvrait qu'une petite surface du territoire, — à peine deux milles carrés. Ce n'était véritablement qu'un lagon d'eau douce, un vaste étang, et non point un lac.
Les traîneaux cheminaient paisiblement et facilement. L'aspect du pays était tentant pour le fondateur d'une factorerie nouvelle, et il était probable qu'un fort, établi à l'extrémité du cap Bathurst, ayant derrière lui ce lagon, devant lui le grand chemin du détroit de Behring, c'est-à-dire la mer libre alors, libre toujours pendant les quatre ou cinq mois de la saison chaude, se trouverait ainsi dans une situation très favorable pour son exportation et son ravitaillement.
Le lendemain, 5 juillet, vers trois heures après midi, le détachement s'arrêtait enfin à l'extrémité du cap Bathurst. Restait à relever la position exacte de ce cap, que les cartes plaçaient au-dessus du soixante-dixième parallèle. Mais on ne pouvait se fier au levé hydrographique de ces côtes, qui n'avait encore pu être fait avec une précision suffisante. En attendant, Jasper Hobson résolut de s'arrêter en cet endroit.
«Qui nous empêche de nous fixer définitivement ici? demanda le caporal Joliffe. Vous conviendrez, mon lieutenant, que l'endroit est séduisant.
— Il vous séduira sans doute bien davantage, répondit le lieutenant Hobson, si vous y touchez une double paye, mon digne caporal.
— Cela n'est pas douteux, répondit le caporal Joliffe, et il faut se conformer aux instructions de la Compagnie.
— Patientez donc jusqu'à demain, ajouta Jasper Hobson, et si, comme je le suppose, ce cap Bathurst est réellement situé au-delà du soixante-dixième degré de latitude septentrionale, nous y planterons notre tente.»
L'emplacement était favorable, en effet, pour y fonder une factorerie. Les rivages du lagon, bordés de collines boisées, pouvaient fournir abondamment les pins, les bouleaux et autres essences nécessaires à la construction, puis au chauffage du nouveau fort. Le lieutenant, s'étant avancé avec quelques-uns de ses compagnons jusqu'à l'extrémité même du cap, fit l'observation que, dans l'ouest, la côte se courbait suivant un arc très allongé. Des falaises assez élevées fermaient l'horizon à quelques milles au-delà. Quant aux eaux du lagon, on reconnut qu'elles étaient douces et non saumâtres comme on eût pu le penser, à raison du voisinage de la mer. Mais, en tout cas, l'eau douce n'eût pas manqué à la colonie, même au cas où ces eaux eussent été impotables, car une petite rivière, alors limpide et fraîche, coulait vers l'Océan glacial et s'y jetait par une étroite embouchure, à quelques centaines de pas dans le sud-est du cap Bathurst. Cette embouchure, protégée non par des roches, mais par un amoncellement assez singulier de terre et de sable, formait un port naturel, dans lequel deux ou trois navires eussent été parfaitement couverts contre les vents du large. Cette disposition pouvait être avantageusement utilisée pour le mouillage des bâtiments qui viendraient, dans la suite, du détroit de Behring. Jasper Hobson, par galanterie pour la voyageuse, donna à ce petit cours d'eau le nom de Paulinariver, et au petit port le nom de Port-Barnett, ce dont la voyageuse se montra enchantée.
En construisant le fort un peu en arrière de la pointe formée par le cap Bathurst, la maison principale aussi bien que les magasins devaient être abrités absolument des vents les plus froids. L'élévation même du cap contribuerait à les défendre contre ces violents chasse-neige, qui, en quelques heures, peuvent ensevelir des habitations entières sous leurs épaisses avalanches. L'espace compris entre le pied du promontoire et le rivage du lagon était assez vaste pour recevoir les constructions nécessitées par l'exploitation d'une factorerie. On pouvait même l'entourer d'une enceinte palissadée, qui s'appuierait aux premières rampes de la falaise, et couronner le cap lui-même d'une redoute fortifiée, — travaux purement défensifs, mais utiles au cas où des concurrents songeraient à s'établir sur ce territoire. Aussi, Jasper Hobson, sans songer à les exécuter encore, observa-t-il avec satisfaction que la situation était facile à défendre.
Le temps était alors très beau et la chaleur assez forte. Aucun nuage, ni à l'horizon, ni au zénith. Seulement, ce ciel limpide des pays tempérés et des pays chauds, il ne fallait pas le chercher sous ces hautes latitudes. Pendant l'été, une légère brume restait presque incessamment suspendue dans l'atmosphère; mais, à la saison d'hiver, quand les montagnes de glace s'immobilisaient, lorsque le rauque vent du nord battait de plein fouet les falaises, quand une nuit de quatre mois s'étendait sur ces continents, que devait être ce cap Bathurst? Pas un seul des compagnons de Jasper Hobson n'y songeait alors, car le temps était superbe, le paysage verdoyant, la température chaude, la mer étincelante.
Un campement provisoire, dont les traîneaux fournirent tout le matériel, avait été disposé pour la nuit, sur les bords mêmes du lagon. Jusqu'au soir, Mrs. Paulina Barnett, le lieutenant, Thomas Black lui-même et le sergent Long parcoururent le pays environnant afin d'en reconnaître les ressources. Ce territoire convenait sous tous les rapports. Jasper Hobson avait hâte d'être au lendemain, afin d'en relever la situation exacte, et de savoir s'il se trouvait dans les conditions recommandées par la Compagnie.
«Eh bien, lieutenant, lui dit l'astronome, quand ils eurent achevé leur exploration, voilà une contrée véritablement charmante, et je n'aurais jamais cru qu'un tel pays pût se trouver au-delà du Cercle polaire.
— Eh! monsieur Black, c'est ici que se voient les plus beaux pays du monde! répondit Jasper Hobson, et je suis impatient de déterminer la latitude et la longitude de celui-ci.