XIV.

— Est de retourner à l'île Victoria.

— Revenons donc, et que le Ciel nous protège!» Tout le personnel de la colonie fut réuni alors, et la proposition de revenir en arrière lui fut faite.

La première impression produite par la communication du lieutenant Hobson fut mauvaise. Ces pauvres gens comptaient tant sur ce rapatriement immédiat à travers l'icefield, que leur désappointement fut presque du désespoir. Mais ils réagirent promptement et se déclarèrent prêts à obéir.

Jasper Hobson leur fit alors connaître les résultats de l'exploration qu'il venait de faire. Il leur apprit que les obstacles s'accumulaient dans l'est, qu'il était matériellement impossible de passer avec tout le matériel de la caravane, matériel absolument indispensable, cependant, à un voyage qui devait durer plusieurs mois.

«En ce moment, ajouta-t-il, nous sommes coupés de toute communication avec la côte américaine, et en continuant à nous avancer dans l'est, au prix de fatigues excessives, nous courons, de plus, le risque de ne pouvoir revenir sur nos pas vers l'île, qui est notre dernier, notre seul refuge. Or, si la débâcle nous trouvait encore sur ce champ de glace, nous serions perdus. Je ne vous ai point dissimulé la vérité, mes amis, mais je ne l'ai point aggravée. Je sais que je parle à des gens énergiques qui savent, eux, que je ne suis point homme à reculer. Je vous répète donc: nous sommes devant l'impossible!»

Ces soldats avaient une confiance absolue dans leur chef. Ils connaissaient son courage, son énergie, et quand il disait qu'on ne pouvait passer, c'est que le passage était réellement impraticable.

Le retour au Fort-Espérance fut donc décidé pour le lendemain. Ce retour se fit dans les plus tristes conditions. Le temps était affreux. De grandes rafales couraient à la surface de l'icefield. La pluie tombait à torrents. Que l'on juge de la difficulté de se diriger au milieu d'une obscurité profonde dans ce labyrinthe d'icebergs!

Le détachement n'employa pas moins de quatre jours et quatre nuits à franchir la distance qui le séparait de l'île. Plusieurs traîneaux et leurs attelages furent engloutis dans les crevasses. Mais le lieutenant Hobson, grâce à sa prudence, à son dévouement, eut le bonheur de ne pas compter une seule victime parmi ses compagnons. Mais que de fatigues, que de dangers, et quel avenir s'offrait à ces infortunés qu'un nouvel hivernage attendait sur l'île errante!

Les mois d'hiver.

Le lieutenant Hobson et ses compagnons ne furent de retour au Fort-Espérance que le 28, et non sans d'immenses fatigues! Ils n'avaient plus à compter maintenant que sur l'embarcation, dont on ne pourrait se servir avant six mois, c'est-à-dire quand la mer serait redevenue libre.

L'hivernage commença donc. Les traîneaux furent déchargés, les provisions rentrèrent à l'office; les vêtements, les armes, les ustensiles, les fourrures, dans les magasins. Les chiens réintégrèrent leur «dog-house», et les rennes domestiques, leur étable.

Thomas Black dut s'occuper aussi de son réemménagement, et avec quel désespoir! Le malheureux astronome reporta ses instruments, ses livres, ses cahiers dans sa chambre, et, plus irrité que jamais de «cette fatalité qui s'acharnait contre lui», il resta, comme avant, absolument étranger à tout ce qui se passait dans la factorerie.

Un jour suffit à la réinstallation générale, et alors recommença cette existence des hiverneurs, existence peu accidentée et qui paraîtrait si effroyablement monotone aux habitants des grandes villes. Les travaux d'aiguille, le raccommodage des vêtements, et même l'entretien des fourrures dont une partie du précieux stock, peut-être, pourrait être sauvée, puis, l'observation du temps, la surveillance du champ de glace, enfin la lecture, telles étaient les occupations et les distractions quotidiennes. Mrs. Paulina Barnett présidait à tout, et son influence se faisait sentir en toutes choses. Si, parfois, un léger désaccord survenait entre ces soldats, rendus quelquefois difficiles par les agacements du présent et les inquiétudes de l'avenir, il se dissipait vite aux paroles de Mrs. Paulina Barnett. La voyageuse avait un grand empire sur ce petit monde et ne l'employa jamais qu'au bien commun.

Kalumah s'était de plus en plus attachée à elle. Chacun aimait d'ailleurs la jeune Esquimaude, qui se montrait douce et serviable. Mrs. Paulina Barnett avait entrepris de faire son éducation, et elle y réussissait, car son élève était vraiment intelligente et friande de savoir. Elle la perfectionna dans l'étude de la langue anglaise, et elle lui apprit à lire et à écrire. D'ailleurs, en ces matières, Kalumah trouvait dix maîtres qui se disputaient le plaisir de la former; car, de tous ces soldats, élevés dans les possessions anglaises ou en Angleterre, il n'en était pas un qui ne sût lire, écrire et compter.

La construction du bateau fut activement poussée, et il devait être entièrement bordé et ponté avant la fin du mois. Au milieu de cette obscure atmosphère, Mac Nap et ses hommes travaillaient assidûment à la lueur de résines enflammées, pendant que les autres s'occupaient du gréement dans les magasins de la factorerie. La saison, bien qu'elle fût déjà fort avancée, demeurait toujours indécise. Le froid, quelquefois très vif, ne tenait pas, — ce qu'il fallait évidemment attribuer à la permanence des vents d'ouest.

Tout le mois de décembre s'écoula dans ces conditions: des pluies et des neiges intermittentes, une température qui varia entre vingt-six et trente-quatre degrés Fahrenheit (3°, 33 centigr. au- dessous de zéro et 1°, 11 au-dessus). La dépense du combustible fut modérée, bien qu'il n'y eût aucune raison d'économiser les réserves qui étaient abondantes. Mais malheureusement, il n'en était pas ainsi du luminaire. L'huile menaçait de manquer, et Jasper Hobson dut se résoudre à ne faire allumer la lampe que pendant quelques heures de la journée. On essaya bien d'employer la graisse de renne à l'éclairage de la maison, mais l'odeur de cette matière était insoutenable, et mieux valait encore demeurer dans l'ombre. Les travaux étaient alors suspendus, et les heures, ainsi passées, semblaient bien longues!

Quelques aurores boréales et deux ou trois parasélènes aux époques de la pleine lune apparurent plusieurs fois au-dessus de l'horizon. Thomas Black avait là l'occasion d'observer ces météores avec un soin minutieux, d'obtenir des calculs précis sur leur intensité, leur coloration, leur rapport avec l'état électrique de l'atmosphère, leur influence sur l'aiguille aimantée, etc. Mais l'astronome ne quitta même pas sa chambre! C'était un esprit absolument dévoyé.

Le 30 décembre, à la clarté de la lune, on put voir que, dans tout le nord et l'est de l'île Victoria, une longue ligne circulaire d'icebergs fermait l'horizon. C'était la banquise, dont les masses glacées s'étaient élevées les unes sur les autres. On pouvait estimer que sa hauteur était comprise entre trois cents et quatre cents pieds. Cette énorme barrière cernait déjà l'île sur les deux tiers de sa circonférence environ, et il était à craindre qu'elle ne se prolongeât encore.

Le ciel fut très pur pendant la première semaine de janvier. L'année nouvelle — 1861 — avait débuté par un froid assez vif, et la colonne de mercure s'abaissa jusqu'à huit degrés Fahrenheit (13°, 33 centigr. au-dessous de zéro). C'était la plus basse température de ce singulier hiver, observée jusqu'ici. Abaissement peu considérable, en tout cas, pour une latitude si élevée.

Le lieutenant Hobson crut devoir faire encore une fois, au moyen d'observations stellaires, le relevé de l'île en latitude et en longitude, et il s'assura que l'île n'avait subi aucun déplacement.

Vers ce temps, quelque économie qu'on y eût apportée, l'huile allait manquer tout à fait. Or, le soleil ne devait pas reparaître sous cette latitude avant les premiers jours de février. C'était un laps d'un mois encore, et les hiverneurs étaient menacés de le passer dans l'obscurité la plus complète, quand, grâce à la jeune Esquimaude, l'huile nécessaire à l'alimentation des lampes put être renouvelée.

On était au 3 janvier. Kalumah était allée au pied du cap Bathurst, afin d'observer l'état des glaces. En cet endroit, ainsi que sur toute la partie septentrionale de l'île, l'icefield était plus compacte. Les glaçons dont il se composait, mieux agrégés, ne laissaient point d'intervalles liquides entre eux. La surface du champ, bien qu'extrêmement raboteuse, était partout solide. Ce qui tenait sans doute à ce que l'icefield, poussé au nord par la banquise, avait été fortement pressé entre elle et l'île Victoria.

Toutefois, la jeune Esquimaude, à défaut de crevasses, remarqua plusieurs trous circulaires, nettement découpés dans la glace, dont elle reconnut parfaitement l'usage. C'étaient des trous à phoques, c'est-à-dire que par ces ouvertures, qu'ils empêchaient de se refermer, ces amphibies, emprisonnés sous la croûte solide, venaient respirer à sa surface et chercher sous la neige les mousses du littoral.

Kalumah savait que les ours, pendant l'hiver, accroupis patiemment près de ces trous, guettent le moment où l'amphibie sort de l'eau, qu'ils le saisissent dans leurs pattes, l'étouffent et l'emportent. Elle savait aussi que les Esquimaux, non moins patients que les ours, attendent de même l'apparition de ces animaux, leur lancent un noeud coulant et s'en emparent sans trop de peine.

Or, ce que faisaient les ours et les Esquimaux, d'adroits chasseurs pouvaient bien le faire, et, puisque les trous existaient, c'est que les phoques s'en servaient. Or, ces phoques, c'était l'huile, c'était la lumière qui manquait alors à la factorerie.

Kalumah revint aussitôt au fort. Elle prévint Jasper Hobson. Celui-ci manda les chasseurs Marbre et Sabine. La jeune indigène leur fit connaître le procédé employé par les Esquimaux pour capturer les phoques pendant l'hiver, et elle leur proposa d'en essayer.

Elle n'avait pas achevé de parler que Sabine avait déjà préparé une forte corde munie d'un noeud coulant.

Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, les chasseurs, Kalumah, deux ou trois autres soldats, se rendirent au cap Bathurst, et, tandis que les femmes demeuraient sur le rivage, les hommes s'avancèrent en rampant vers les trous désignés. Chacun d'eux était muni d'une corde et se posta près d'un trou différent.

L'attente fut assez longue. Une heure se passa. Rien ne signalait l'approche des amphibies. Mais enfin, l'un des trous — celui qu'observait Marbre — bouillonna à son orifice. Une tête, armée de longues défenses, apparut. C'était la tête d'un morse. Marbre lança son noeud coulant avec adresse et serra vivement. Ses compagnons accoururent à son aide, et, non sans peine, malgré sa résistance, le gigantesque amphibie fut extrait de l'élément liquide et entraîné sur la glace. Là, quelques coups de hache l'abattirent.

C'était un succès. Les hôtes du Fort-Espérance prirent goût à cette pêche d'un nouveau genre. D'autres morses furent ainsi capturés. Ils fournirent une huile abondante — huile animale, il est vrai, et non végétale —, mais elle suffit à l'entretien des lampes, et la lumière ne fit plus défaut aux travailleurs et aux travailleuses de la salle commune.

Cependant, le froid ne s'accentuait pas. La température demeurait supportable. Si les hiverneurs eussent été sur le solide terrain du continent, ils n'auraient eu qu'à se féliciter de passer l'hiver dans ces conditions. Ils étaient, d'ailleurs, abrités par la haute banquise contre les brises du nord et de l'ouest, et n'en ressentaient pas l'influence. Le mois de janvier s'avançait, et le thermomètre ne marquait encore que quelques degrés au-dessous de glace.

Mais précisément, la douceur de la température avait dû avoir et avait eu pour résultat de ne point solidifier entièrement la mer autour de l'île Victoria. Il était même évident que l'icefield n'était pas pris dans toute son étendue, et que des entailles, plus ou moins importantes, le rendaient impraticable, puisque ni les ruminants, ni les animaux à fourrure n'avaient abandonné l'île. Ces quadrupèdes s'étaient familiarisés, apprivoisés à un point qu'on ne saurait croire, et ils semblaient faire partie de la ménagerie domestique du fort.

Suivant les prescriptions du lieutenant Hobson, on respectait ces animaux, qu'il eût été absolument inutile de tuer. On n'abattait les rennes que pour se procurer de la venaison fraîche et renouveler l'ordinaire. Mais les hermines, les martres, les lynx, les rats musqués, les castors, les renards, qui fréquentaient sans crainte les environs du fort, furent laissés tranquilles. Quelques-uns même pénétraient dans l'enceinte, et on se gardait bien de les en chasser. Les martres et les renards étaient magnifiques avec leur fourrure d'hiver, et quelques-uns valaient un haut prix. Ces rongeurs, grâce à la douceur de la température, trouvaient aisément une nourriture végétale sous la neige molle et peu épaisse, et ils ne vivaient point sur les réserves de la factorerie.

On attendait donc la fin de l'hiver, non sans appréhension, dans une existence extrêmement monotone, que Mrs. Paulina Barnett cherchait à varier par tous les moyens possibles.

Un seul incident marqua assez tristement ce mois de janvier. Le 7, l'enfant du charpentier Mac Nap fut pris d'une fièvre assez forte. Des maux de tête très violents, une soif ardente, des alternatives de frisson et de chaleur, eurent bientôt mis le pauvre petit être en un triste état. Que l'on juge du désespoir de sa mère, de maître Mac Nap, de leurs amis! On ne savait que faire, car on ignorait la nature de la maladie, mais sur le conseil de Madge, qui ne perdit point la tête et qui s'y connaissait un peu, le mal fut combattu par des tisanes rafraîchissantes et des cataplasmes. Kalumah se multipliait, et passait les jours et les nuits près de l'enfant, sans qu'on pût lui faire prendre un instant de repos.

Mais vers le troisième jour, on n'eut plus de doute sur la nature de la maladie. Une éruption caractéristique couvrit le corps du bébé. C'était une scarlatine d'espèce maligne, qui devait nécessairement amener une inflammation interne.

Il est rare que des enfants d'un an soient frappés de ce mal redoutable et avec cette violence, mais enfin cela arrive quelquefois. La pharmacie du fort était malheureusement assez incomplète. Toutefois, Madge, qui avait soigné plusieurs cas de scarlatine, connaissait l'efficacité de la teinture de belladone. Elle en administra chaque jour une ou deux gouttes au petit malade, et l'on prit les plus extrêmes précautions pour qu'il ne subît pas le contact de l'air.

L'enfant avait été transporté dans la chambre qu'occupaient son père et sa mère. Bientôt, l'éruption fut dans toute sa force, et de petits points rouges se manifestèrent sur sa langue, sur ses lèvres, et même sur le globe de l'oeil. Mais deux jours après, les taches de la peau prirent une teinte violette, puis blanche, et elles tombèrent en squames.

C'est alors qu'il fallut redoubler de prudence et combattre l'inflammation interne qui dénotait la malignité de la maladie. Rien ne fut négligé, et l'on peut dire que ce petit être fut admirablement soigné. Ainsi, vers le 20 janvier, douze jours après l'invasion du mal, on put concevoir le légitime espoir de le sauver.

Ce fut une joie dans la factorerie. Ce bébé, c'était l'enfant du fort, l'enfant de troupe, l'enfant du régiment! Il était né sous ce rude climat, au milieu de ces braves gens. Ils l'avaient nommé Michel-Espérance, et ils le regardaient, parmi tant d'épreuves, comme un talisman que le ciel ne voudrait pas leur enlever. Quant à Kalumah, on peut croire qu'elle serait morte de la mort de cet enfant; mais le petit Michel revint peu à peu à la santé, et il sembla qu'il ramenait l'espoir avec lui.

On était arrivé ainsi, au milieu de tant d'inquiétudes, au 23 janvier. La situation de l'île Victoria ne s'était modifiée en aucune façon. L'interminable nuit couvrait encore la mer polaire. Pendant quelques jours, une neige abondante tomba et s'entassa sur le sol de l'île et sur le champ de glace à une hauteur de deux pieds.

Le 27, le fort reçut une visite assez inattendue. Les soldats Belcher et Pen, qui veillaient sur le front de l'enceinte, aperçurent, dans la matinée, un ours gigantesque qui se dirigeait tranquillement du côté du fort. Ils rentrèrent dans la salle commune, et signalèrent à Mrs. Paulina Barnett la présence du redoutable carnassier.

«Ce ne peut être que notre ours!» dit Mrs. Paulina Barnett à Jasper Hobson, et tous les deux, suivis du sergent, de Sabine et de quelques soldats armés de fusil, ils gagnèrent la poterne.

L'ours était à deux cents pas et marchait tranquillement, sans hésitation, comme s'il eût eu un plan bien arrêté.

«Je le reconnais, s'écria Mrs. Paulina Barnett. C'est ton ours,Kalumah, c'est ton sauveur!

— Oh! ne tuez pas mon ours! s'écria la jeune indigène.

— On ne le tuera pas, répondit le lieutenant Hobson. Mes amis, ne lui faites aucun mal, et il est probable qu'il s'en ira comme il est venu.

— Mais s'il veut pénétrer dans l'enceinte… dit le sergent Long, qui croyait peu aux bons sentiments des ours polaires.

— Laissez-le entrer, sergent, répondit Mrs. Paulina Barnett. Cet animal-là a perdu toute férocité. Il est prisonnier comme nous, et, vous le savez, les prisonniers…

— Ne se mangent pas entre eux! dit Jasper Hobson, cela est vrai, madame, à la condition, toutefois, qu'ils soient de la même espèce. Mais enfin, on épargnera celui-ci, à votre recommandation. Nous ne nous défendrons que s'il nous attaque. Cependant, je crois prudent de rentrer dans la maison. Il ne faut pas donner de tentations trop fortes à ce carnassier!»

Le conseil était bon. Chacun rentra. On ferma les portes, mais les contrevents des fenêtres ne furent point rabattus.

On put donc, à travers les vitres, suivre les manoeuvres du visiteur. L'ours, arrivé à la poterne, qui avait été laissée ouverte, repoussa doucement la porte, passa sa tête, examina l'intérieur de la cour, et entra. Arrivé au milieu de l'enceinte, il examina les constructions qui l'entouraient, se dirigea vers l'étable et le chenil, écouta un instant les grognements des chiens qui l'avaient senti, le bramement des rennes qui n'étaient point rassurés, continua son inspection en suivant le périmètre de la palissade, arriva près de la maison principale, et vint enfin appuyer sa grosse tête contre une des fenêtres de la grande salle.

Pour être franc, tout le monde recula, quelques soldats saisirent leurs fusils, et Jasper Hobson commença à craindre d'avoir laissé la plaisanterie aller trop loin.

Mais Kalumah vint placer sa douce figure sur la vitre fragile. L'ours parut la reconnaître — ce fut, du moins, l'avis de l'Esquimaude —, et, satisfait sans doute, après avoir poussé un bon grognement, il se recula, reprit le chemin de la poterne, puis, ainsi que l'avait dit Jasper Hobson, il s'en alla comme il était venu.

Tel fut l'incident dans toute sa simplicité, incident qui ne se renouvela pas, et les choses reprirent leur cours ordinaire.

Cependant, la guérison du petit enfant marchait bien, et, dans les derniers jours du mois, il avait déjà repris ses bonnes joues et son regard éveillé.

Le 3 février, vers midi, une teinte pâle nuança pendant une heure l'horizon du sud. Un disque jaunâtre se montra un instant. C'était l'astre radieux qui reparaissait pour la première fois, après la longue nuit polaire.

Une dernière exploration.

À dater de cette époque, le soleil s'éleva chaque jour et de plus en plus au-dessus de l'horizon. Mais si la nuit s'interrompait pendant quelques heures, le froid s'accrut, ainsi qu'il arrive fréquemment au mois de février, et le thermomètre marqua un degré Fahrenheit (17° centigr. au-dessous de zéro). C'était la plus basse température qu'il devait indiquer pendant ce singulier hiver.

«À quelle époque se fait la débâcle dans ces mers? demanda un jour la voyageuse à Jasper Hobson.

— Dans les années moyennes, madame, répondit le lieutenant, la rupture des glaces ne s'opère pas avant les premiers jours de mai, mais l'hiver a été si doux que, si de nouveaux froids très intenses ne se produisent pas, la débâcle pourrait bien se faire au commencement d'avril, du moins je le suppose.

— Ainsi, nous aurions encore deux mois à attendre? demanda Mrs.Paulina Barnett.

— Oui, deux mois, madame, répondit Jasper Hobson, car il sera prudent de ne pas hasarder trop prématurément notre embarcation au milieu des glaces, et je pense que toutes les chances de réussite seront pour nous, surtout si nous pouvons attendre le moment où l'île sera engagée dans la partie la plus resserrée du détroit de Behring, qui ne mesure pas plus de cent milles de largeur.

— Que dites-vous là, monsieur Jasper? répondit Mrs. Paulina Barnett, assez surprise de la réponse du lieutenant. Oubliez-vous donc que c'est le courant du Kamtchatka, le courant du nord qui nous a reportés où nous sommes, et qu'à l'époque de la débâcle, il pourrait bien nous reprendre et nous reporter plus loin encore?

— Je ne le pense pas, madame, répondit le lieutenant Hobson, et j'ose même assurer que cela ne sera pas. La débâcle se fait toujours du nord au sud, soit que le courant du Kamtchatka se renverse, soit que les glaces prennent le courant de Behring, soit enfin pour toute autre raison qui m'échappe. Mais, invariablement, les icebergs dérivent vers le Pacifique, et c'est là qu'ils vont se dissoudre dans les eaux plus chaudes. Interrogez Kalumah. Elle connaît ces parages, et elle vous dira, comme moi, que la débâcle des glaces se fait du nord au sud.»

Kalumah, interrogée, confirma les paroles du lieutenant. Il paraissait donc probable que l'île, entraînée dans les premiers jours d'avril, serait charriée au sud comme un immense glaçon, c'est-à-dire dans la partie la plus étroite du détroit de Behring, fréquentée, pendant l'été, par les pêcheurs de New-Arkhangel, les pilotes et les pratiques de la côte. Mais en tenant compte de tous les retards possibles et, par conséquent, du temps que l'île mettrait à redescendre vers le sud, on ne pouvait espérer de prendre pied sur le continent avant le mois de mai. Au surplus, bien que le froid n'eût pas été intense, l'île Victoria s'était certainement consolidée, en ce sens que l'épaisseur de sa base de glace avait dû s'accroître, et l'on devait compter qu'elle résisterait pendant plusieurs mois encore.

Les hiverneurs devaient donc s'armer de patience et attendre, toujours attendre!

La convalescence du petit enfant se faisait bien. Le 20 février, il sortit pour la première fois, après quarante jours de maladie. On entend par là qu'il passa de sa chambre dans la grande salle, où les caresses ne lui furent pas épargnées. Sa mère, qui avait eu l'intention de le sevrer à un an, continua de le nourrir, sur le conseil de Madge, et le lait maternel, mêlé, quelquefois de lait de renne, lui rendit promptement ses forces. Il trouva mille petits jouets que ses amis, les soldats, avaient fabriqués pendant sa maladie, et l'on s'imagine aisément s'il fut le plus heureux bébé du monde.

La dernière semaine du mois de février fut extrêmement pluvieuse et neigeuse. Il ventait un grand vent de nord-ouest. Pendant quelques jours même, la température s'abaissa assez pour que la neige tombât abondamment. Mais la bourrasque n'en fut pas moins violente. Du côté du cap Bathurst et de la banquise, les bruits de la tempête étaient assourdissants. Les icebergs entrechoqués s'écroulaient avec un bruit comparable aux roulements du tonnerre. Il se faisait une pression dans les glaces du nord qui s'accumulaient sur le littoral de l'île. On pouvait craindre que le cap lui-même — qui n'était après tout qu'une sorte d'iceberg, coiffé de terre et de sable —, ne fût jeté à bas. Quelques gros glaçons, malgré leur poids, furent chassés jusqu'au pied même de l'enceinte palissadée. Très heureusement pour la factorerie, le cap tint bon et préserva ses bâtiments d'un écrasement complet.

On comprend bien que la position de l'île Victoria, à l'ouvert d'un détroit resserré, vers lequel s'accumulaient les glaces, était excessivement périlleuse. Elle pouvait être balayée par une sorte d'avalanche horizontale, si l'on peut s'exprimer ainsi, être écrasée par les glaçons poussés du large, avant même de s'abîmer dans les flots. C'était un nouveau danger, ajouté à tant d'autres. Mrs. Paulina Barnett, voyant la force prodigieuse de la poussée du large, et l'irrésistible violence avec laquelle ces blocs s'entassaient, comprit bien quel nouveau péril menacerait l'île à la débâcle prochaine. Elle en parla plusieurs fois au lieutenant Hobson, et celui-ci secoua la tête en homme qui n'a pas de réponse à faire.

La bourrasque tomba complètement vers les premiers jours de mars, et l'on put voir alors combien l'aspect du champ s'était modifié. Il semblait, en effet, que, par une sorte de glissement à la surface de l'icefield, la banquise se fût rapprochée de l'île Victoria. En de certains points, elle n'en était pas distante de plus de deux milles, et se comportait comme les glaciers qui se déplacent, avec cette différence qu'elle marchait, tandis que ceux-ci descendent. Entre la haute barrière et le littoral, le sol, ou plutôt le champ de glace, affreusement convulsionné, hérissé d'hummocks, d'aiguilles rompues, de tronçons renversés, de pyramidions culbutés, houleux comme une mer qui se fût subitement figée au plus fort d'une tempête, n'était plus reconnaissable. On eût dit les ruines d'une ville immense, dont pas un monument ne serait resté debout. Seule, la haute banquise, étrangement profilée, découpant sur le ciel ses cônes, ses ballons, ses crêtes fantaisistes, ses pics aigus, se tenait solidement, et encadrait superbement ce fouillis pittoresque.

À cette date, l'embarcation fut entièrement terminée. Cette chaloupe était de forme un peu grossière, comme on devait s'y attendre, mais elle faisait honneur à Mac Nap, et, avec son avant en forme de galiote, elle devait mieux résister au choc des glaces. On eût dit une de ces barques hollandaises qui s'aventurent dans les mers du Nord. Son gréement, qui était achevé, se composait, comme celui d'un cutter, d'une brigantine et d'un foc, supportés sur un seul mât. Les toiles à tente de la factorerie avaient été utilisées pour la voilure.

Ce bateau pouvait facilement contenir le personnel de l'île Victoria, et il était évident que si, comme on pouvait l'espérer, l'île s'engageait dans le détroit de Behring, il pourrait aisément franchir même la plus grande distance qui pût le séparer alors de la côte américaine. Il n'y avait donc plus qu'à attendre la débâcle des glaces.

Le lieutenant Hobson eut alors l'idée d'entreprendre une assez longue excursion au sud-est, dans le but de reconnaître l'état de l'icefield, d'observer s'il présentait des symptômes de prochaine dissolution, d'examiner la banquise elle-même, de voir enfin si, dans l'état actuel de la mer, tout passage vers le continent américain était encore obstrué. Bien des incidents, bien des hasards pouvaient se produire avant que la rupture des glaces eût rendu la mer libre, et opérer une reconnaissance du champ de glace était un acte de prudence.

L'expédition fut donc résolue, et le départ fixé au 7 mars. La petite troupe se composa du lieutenant Hobson, de la voyageuse, de Kalumah, de Marbre et de Sabine. Il était convenu que, si la route était praticable, on chercherait un passage à travers la banquise, mais qu'en tout cas, Mrs. Paulina Barnett et ses compagnons ne prolongeraient pas leur absence au-delà de quarante-huit heures.

Les vivres furent donc préparés, et le détachement, bien armé, à tout hasard, quitta le Fort-Espérance dans la matinée du 7 mars et se dirigea vers le cap Michel.

Le thermomètre marquait alors trente-deux degrés Fahrenheit (0 centigr.). L'atmosphère était légèrement brumeuse, mais calme. Le soleil décrivait son arc diurne pendant sept ou huit heures déjà au-dessus de l'horizon, et ses rayons obliques projetaient une clarté suffisante sur tout le massif des glaces.

À neuf heures, après une courte halte, le lieutenant Hobson et ses compagnons descendaient le talus du cap Michel et s'avançaient sur le champ dans la direction du sud-est. De ce côté, la banquise ne s'élevait pas à trois milles du cap.

La marche fut assez lente, on le pense bien. À tout moment, il fallait tourner, soit une crevasse profonde, soit un infranchissable hummock. Aucun traîneau n'aurait évidemment pu s'aventurer sur cette route raboteuse. Ce n'était qu'un amoncellement de blocs de toute taille et de toutes formes, dont quelques-uns ne se tenaient que par un miracle d'équilibre. D'autres étaient tombés récemment, ainsi qu'on le voyait à leurs cassures nettes, à leurs angles affilés comme des lames. Mais, au milieu de ces éboulis, pas une trace qui annonçât le passage d'un homme ou d'un animal! Nul être vivant dans ces solitudes, que les oiseaux avaient eux-mêmes abandonnées!

Mrs. Paulina Barnett se demandait, non sans étonnement, comment, si on était parti en décembre, on aurait pu franchir cet icefield bouleversé, mais le lieutenant Hobson lui fit observer qu'à cette époque le champ de glace ne présentait pas cet aspect. L'énorme pression, provoquée par la banquise, ne s'était pas alors produite, et on aurait trouvé un champ relativement uni. Le seul obstacle avait donc été dans le défaut de solidification, et non ailleurs. Le passage était impraticable, il est vrai, par suite des aspérités de l'icefield; mais au commencement de l'hiver, ces aspérités n'existaient pas.

Cependant, on s'approchait de la haute barrière. Presque toujours, Kalumah précédait la petite troupe. La vive et légère indigène, comme un chamois dans les roches alpestres, marchait d'un pied sûr au milieu des glaçons. C'était merveille de la voir courir ainsi, sans une hésitation, sans une erreur, et suivre, d'instinct pour ainsi dire, le meilleur passage dans ce labyrinthe d'icebergs. Elle allait, venait, appelait, et on pouvait la suivre de confiance.

Vers midi, la vaste base de la banquise était atteinte, mais on n'avait pas mis moins de trois heures à faire trois milles.

Quelle imposante masse que cette barrière de glaces, dont certains sommets s'élevaient à plus de quatre cents pieds au-dessus de l'icefield! Les strates qui la formaient se dessinaient nettement. Des teintes diverses, des nuances d'une extrême délicatesse en coloraient les parois glacées. On la voyait par longues places, tantôt irisée, tantôt jaspée, et partout niellée d'arabesques ou piquetée de paillettes lumineuses. Aucune falaise, si étrangement découpée qu'elle eût été, n'aurait pu donner une idée de cette banquise, opaque en un endroit, diaphane en un autre, et sur laquelle la lumière et l'ombre produisaient les jeux les plus étonnants.

Mais il fallait bien se garder de trop approcher ces masses sourcilleuses, dont la solidité était fort problématique. Les déchirements et les fracas étaient fréquents à l'intérieur. Il se faisait là un travail de désagrégation formidable. Les bulles d'air, emprisonnées dans la masse, poussaient à sa destruction, et l'on sentait bien tout ce qu'avait de fragile cet édifice élevé par le froid, qui ne survivrait pas à l'hiver arctique, et qui se résoudrait en eau sous les rayons du soleil. Il y avait là de quoi alimenter de véritables rivières!

Le lieutenant Hobson avait dû prémunir ses compagnons contre le danger des avalanches, qui à chaque instant découronnaient le sommet de la banquise. Aussi la petite troupe n'en longeait-elle la base qu'à une certaine distance. Et on eut raison d'agir prudemment, car, vers deux heures, à l'angle d'une vallée que Mrs. Paulina Barnett et ses compagnons se disposaient à traverser, un bloc énorme, pesant plus de cent tonnes, se détacha du sommet de la barrière de glace et tomba sur l'icefield avec un épouvantable fracas. Le champ creva sous le choc et l'eau fut projetée à une grande hauteur. Fort heureusement, personne ne fut atteint par les fragments du bloc, qui éclata comme une bombe.

Depuis deux heures jusqu'à cinq, on suivit une vallée étroite, sinueuse, qui s'enfonçait dans la banquise. La traversait-elle dans toute sa largeur? C'est ce que l'on ne pouvait savoir. La structure intérieure de la haute barrière put être ainsi examinée. Les blocs qui la composaient étaient rangés avec une plus grande symétrie que sur son revêtement extérieur. En plusieurs endroits apparaissaient des troncs d'arbres, engagés dans la masse, arbres non d'essence polaire, mais d'essence tropicale. Venus évidemment par le courant du Gulf-Stream jusqu'aux régions arctiques, ils avaient été repris par les glaces et retourneraient à l'Océan avec elles. On vit aussi quelques épaves, des restes de carènes et des membrures de bâtiments.

Vers cinq heures, l'obscurité, déjà assez grande, arrêta l'exploration. On avait fait deux milles environ dans la vallée, très encombrée et peu praticable, mais ses sinuosités empêchaient d'évaluer le chemin parcouru en droite ligne.

Jasper Hobson donna alors le signal de halte. En une demi-heure, Marbre et Sabine, armés de couteaux à neige, eurent creusé une grotte dans le massif. La petite troupe s'y blottit, soupa, et, la fatigue aidant, s'endormit presque aussitôt.

Le lendemain, tout le monde était sur pied à huit heures, et Jasper Hobson reprenait le chemin de la vallée pendant un mille encore, afin de reconnaître si elle ne traversait pas la banquise dans toute sa largeur. D'après la situation du soleil, sa direction, après avoir été vers le nord-est, semblait se rabattre vers le sud-est.

À onze heures, le lieutenant Hobson et ses compagnons débouchaient sur le revers opposé de la banquise. Ainsi donc, on n'en pouvait douter, le passage existait.

Toute cette partie orientale de l'icefield présentait le même aspect que sa portion occidentale. Même fouillis de glaces, même hérissement de blocs. Les icebergs et les hummocks s'étendaient à perte de vue, séparés par quelques parties planes, mais étroites, et coupés de nombreuses crevasses dont les bords étaient déjà en décomposition. C'était aussi la même solitude, le même désert, le même abandonnement. Pas un animal, pas un oiseau.

Mrs. Paulina Barnett, montée au sommet d'un hummock, resta pendant une heure à considérer ce paysage polaire, si triste au regard. Elle songeait, malgré elle, à ce départ qui avait été tenté cinq mois auparavant. Elle se représentait tout le personnel de la factorerie, toute cette misérable caravane, perdue dans la nuit, au milieu de ces solitudes glacées, et cherchant, parmi tant d'obstacles et tant de périls, à gagner le continent américain.

Le lieutenant Hobson l'arracha enfin à ses rêveries.

«Madame, lui dit-il, voilà plus de vingt-quatre heures que nous avons quitté le fort. Nous connaissons maintenant quelle est l'épaisseur de la banquise; et puisque nous avons promis de ne pas prolonger notre absence au-delà de quarante-huit heures, je crois qu'il est temps de revenir sur nos pas.»

Mrs. Paulina Barnett se rendit à cette observation. Le but de l'exploration avait été atteint. La banquise n'offrait qu'une épaisseur médiocre, et elle se dissoudrait assez promptement, sans doute, pour livrer immédiatement passage au bateau de Mac Nap, après la débâcle des glaces. Il ne restait donc plus qu'à revenir, car le temps pouvait changer, et des tourbillons de neige eussent rendu peu praticable la vallée transversale.

On déjeuna, et on repartit vers une heure après midi. À cinq heures, on campait comme la veille dans une hutte de glace, la nuit s'y passait sans accident, et le lendemain, 9 mars, le lieutenant Hobson donnait à huit heures du matin le signal du départ.

Le temps était beau. Le soleil qui se levait dominait déjà la banquise et lançait quelques rayons à travers la vallée. Jasper Hobson et ses compagnons lui tournaient le dos, puisqu'ils marchaient vers l'ouest, mais leurs yeux saisissaient l'éclat des rayons réverbérés par les parois de glace, qui s'entrecroisaient devant eux.

Mrs. Paulina Barnett et Kalumah marchaient un peu en arrière, causant, observant, et suivant les étroits passages indiqués par Sabine et Marbre. On espérait bien avoir retraversé la banquise pour midi, et franchi les trois milles qui la séparaient de l'île Victoria avant une ou deux heures. De cette façon, les excursionnistes seraient de retour au fort avec le coucher du soleil. Ce seraient quelques heures de retard, mais dont leurs compagnons n'auraient pas à s'inquiéter sérieusement.

On comptait sans un incident, que certainement aucune perspicacité humaine ne pouvait prévoir.

Il était dix heures environ, quand Marbre et Sabine, qui marchaient à vingt pas en avant, s'arrêtèrent. Ils semblaient discuter. Le lieutenant, Mrs. Paulina Barnett et la jeune indigène les ayant rejoints, virent que Sabine, tenant sa boussole à la main, la montrait à son compagnon, qui la considérait d'un air étonné.

«Voilà une chose bizarre! s'écria-t-il, en s'adressant à Jasper Hobson. Me direz-vous, mon lieutenant, de quel côté est située notre île par rapport à la banquise? Est-ce à l'est ou à l'ouest?

— À l'ouest, répondit Jasper Hobson, assez surpris de cette question, vous le savez bien, Marbre.

— Je le sais bien!… je le sais bien!… répondit Marbre, en hochant la tête. Mais alors, si c'est à l'ouest, nous faisons fausse route et nous nous éloignons de l'île!

— Comment! nous nous en éloignons! dit le lieutenant, très étonné du ton affirmatif du chasseur.

— Sans doute, mon lieutenant, répondit Marbre, consultez la boussole, et que je perde mon nom, si elle n'indique pas que nous marchons vers l'est et non vers l'ouest!

— Ce n'est pas possible! dit la voyageuse.

— Regardez, madame», répondit Sabine. En effet, l'aiguille aimantée marquait le nord dans une direction absolument opposée à celle que l'on supposait. Jasper Hobson réfléchit et ne répondit pas.

«Il faut que nous nous soyons trompés ce matin en quittant notre maison de glace, dit Sabine. Nous aurons pris à gauche au lieu de prendre à droite.

— Non! s'écria Mrs. Paulina Barnett, ce n'est pas possible! Nous ne nous sommes pas trompés!

— Mais… dit Marbre.

— Mais, répondit Mrs. Paulina Barnett, voyez le soleil! Est-ce qu'il ne se lève plus dans l'est, à présent? Or, comme nous lui avons toujours tourné le dos depuis ce matin, et que nous le lui tournons encore, il est manifeste que nous marchons vers l'ouest. Donc, comme l'île est à l'ouest, nous la retrouverons en débouchant de la vallée sur la partie occidentale de la banquise.»

Marbre, stupéfait de cet argument auquel il ne pouvait répondre, se croisa les bras.

«Soit, dit Sabine, mais alors la boussole et le soleil sont en contradiction complète?

— Oui, en ce moment du moins, répondit Jasper Hobson, et cela ne tient uniquement qu'à ceci: c'est que sous les hautes latitudes boréales, et dans les parages qui avoisinent le pôle magnétique, il arrive quelquefois que les boussoles sont affolées, et que leurs aiguilles donnent des indications absolument fausses.

— Bon, dit Marbre, il faut donc poursuivre notre route en continuant de tourner le dos au soleil?

— Sans aucun doute, répondit le lieutenant Hobson. Il me semble qu'entre la boussole et le soleil, il n'y a pas à hésiter. Le soleil ne se dérange pas, lui!»

La marche fut reprise, les marcheurs ayant le soleil derrière eux, et il est certain qu'aux arguments de Jasper Hobson, arguments tirés de la position de l'astre radieux, il n'y avait rien à objecter.

La petite troupe s'avança donc dans la vallée, mais pendant un temps plus long qu'elle ne le supposait. Jasper Hobson comptait avoir traversé la banquise avant midi, et il était plus de deux heures, quand il se trouva enfin au débouché de l'étroit passage.

Ce retard, assez bizarre, n'avait pas laissé de l'inquiéter, mais que l'on juge de sa stupéfaction profonde et de celle de ses compagnons, quand, en prenant pied sur le champ de glace, à la base de la banquise, ils n'aperçurent plus l'île Victoria qu'ils auraient dû avoir en face d'eux!

Non! l'île, fort reconnaissable de ce côté, grâce aux arbres qui couronnaient le cap Michel, n'était plus là! À sa place s'étendait un immense champ de glace, sur lequel les rayons solaires, passant par-dessus la banquise, s'étendaient à perte de vue!

Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, Kalumah, les deux chasseurs regardaient et se regardaient.

«L'île devrait être là! s'écria Sabine.

— Et elle n'y est plus! répondit Marbre. Ah ça! mon lieutenant, qu'est-elle devenue?» Mrs. Paulina Barnett, abasourdie, ne savait que répondre. Jasper Hobson ne prononçait pas une parole.

En ce moment, Kalumah s'approcha du lieutenant Hobson, lui toucha le bras et dit:

«Nous nous sommes égarés dans la vallée, nous l'avons remontée au lieu de la descendre, et nous nous retrouvons à l'endroit où nous étions hier, après avoir traversé pour la première fois la banquise. Venez, venez!»

Et machinalement, pour ainsi dire, le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, Marbre, Sabine, se fiant à l'instinct de la jeune indigène, se laissèrent emmener, et s'engagèrent de nouveau dans l'étroit passage, en revenant sur leurs pas. Et pourtant les apparences étaient contre Kalumah, à consulter la position du soleil!

Mais Kalumah ne s'était pas expliquée, et se contentait de murmurer en marchant:

«Marchons! vite! vite!»

Le lieutenant, la voyageuse et leurs compagnons étaient donc exténués et se traînaient à peine, quand, la nuit venue, après trois heures de route, ils se retrouvèrent de l'autre côté de la banquise. L'obscurité les empêchait de voir si l'île était là, mais ils ne restèrent pas longtemps dans l'incertitude.

En effet, à quelques centaines de pas, sur le champ de glace, des résines embrasées se promenaient en tous sens et des coups de fusil éclataient dans l'air. On appelait.

À cet appel, la petite troupe répondit, et fut bientôt rejointe par le sergent Long, Thomas Black, que l'inquiétude sur le sort de ses amis avait enfin tiré de sa torpeur, et d'autres encore, qui accoururent au-devant d'eux. Et, en vérité, ces pauvres gens avaient été bien inquiets, car ils avaient lieu de supposer — ce qui était vrai d'ailleurs, — que Jasper Hobson et ses compagnons s'étaient égarés en voulant regagner l'île.

Et pourquoi devaient-ils penser ainsi, eux qui étaient restés au Fort-Espérance? Pourquoi devaient-ils croire que le lieutenant et sa petite troupe s'égarerait au retour?

C'est que, depuis vingt-quatre heures, l'immense champ de glace et l'île avec lui s'étaient déplacés, et avaient fait un demi-tour sur eux-mêmes. C'est que, par suite de ce déplacement, ce n'était plus à l'ouest, mais à l'est de la banquise qu'il fallait désormais chercher l'île errante!

La débâcle.

Deux heures après, tous étaient rentrés au Fort-Espérance. Et le lendemain, 10 mars, le soleil illumina d'abord cette partie du littoral qui formait autrefois la portion occidentale de l'île. Le cap Bathurst, au lieu de pointer au nord, pointait au sud. La jeune Kalumah, à laquelle ce phénomène était connu, avait eu raison, et si le soleil ne s'était pas trompé, la boussole, du moins, n'avait pas eu tort!

Ainsi donc, l'orientation de l'île Victoria était encore une fois changée et plus complètement. Depuis le moment où elle s'était détachée de la terre américaine, l'île avait fait un demi-tour sur elle-même, et non seulement l'île, mais aussi l'immense icefield qui l'emprisonnait. Ce déplacement sur son centre prouvait que le champ de glace ne se reliait plus au continent, qu'il s'était détaché du littoral, et, conséquemment, que la débâcle ne pouvait tarder à se produire.

«En tout cas, dit le lieutenant Hobson à Mrs. Paulina Barnett, ce changement de front ne peut que nous être favorable. Le cap Bathurst et le Fort-Espérance se sont tournés vers le sud-est, c'est-à-dire vers le point qui se rapproche le plus du continent, et maintenant la banquise, qui n'eût laissé qu'un étroit et difficile passage à notre embarcation, ne s'élève plus entre l'Amérique et nous.

— Ainsi, tout est pour le mieux? demanda Mrs. Paulina Barnett, en souriant.

— Tout est pour le mieux, madame», répondit Jasper Hobson, qui avait justement apprécié les conséquences du changement d'orientation de l'île Victoria.

Du 10 au 21 mars, aucun incident ne se produisit, mais on pouvait déjà pressentir les approches de la saison nouvelle. La température se maintenait entre quarante-trois et cinquante degrés Fahrenheit (6° et 10° centigr. au-dessus de zéro). Sous l'influence du dégel, la rupture des glaces tendait à se faire subitement. De nouvelles crevasses s'ouvraient, et l'eau libre se projetait à la surface du champ. Suivant l'expression pittoresque des baleiniers, ces crevasses étaient autant de blessures par lesquelles l'icefield «saignait». Le fracas des glaçons qui se brisaient était comparable alors à des détonations d'artillerie. Une pluie assez chaude, qui tomba pendant plusieurs jours, ne pouvait manquer d'activer la dissolution de la surface solidifiée de la mer.

Les oiseaux qui avaient abandonné l'île errante au commencement de l'hiver revinrent en grand nombre, ptarmigans, guillemots, puffins, canards, etc. Marbre et Sabine en tuèrent un certain nombre, dont quelques-uns portaient encore au cou le billet que le lieutenant et la voyageuse leur avaient confié quelques mois auparavant. Des bandes de cygnes blancs reparurent aussi et firent retentir les airs du son de leur éclatante trompette. Quant aux quadrupèdes, rongeurs et carnassiers, ils continuaient de fréquenter, suivant leur habitude, les environs de la factorerie, comme de véritables animaux domestiques.

Presque chaque jour, toutes les fois que l'état du ciel le permettait, le lieutenant Hobson prenait hauteur. Quelquefois même, Mrs. Paulina Barnett, devenue fort habile au maniement du sextant, l'aidait ou le remplaçait même dans ses observations. Il était très important, en effet, de constater les moindres changements qui se seraient effectués en latitude ou en longitude dans la position de l'île. La grave question des deux courants était toujours pendante, et de savoir si, après la débâcle, on serait emporté au sud ou au nord, voilà ce qui préoccupait par- dessus tout Jasper Hobson et Mrs. Paulina Barnett.

Il faut dire que cette vaillante femme montrait en tout et toujours une énergie supérieure à son sexe. Ses compagnons la voyaient chaque jour, bravant les fatigues, le mauvais temps, sous la pluie, sous la neige, opérant une reconnaissance de quelque partie de l'île, s'aventurant à travers l'icefield à demi décomposé; puis, à son retour, réglant la vie intérieure de la factorerie, prodiguant ses soins et ses conseils, et toujours activement secondée par sa fidèle Madge.

Mrs. Paulina Barnett avait courageusement envisagé l'avenir, et des craintes qui l'assaillaient parfois, de certains pressentiments que son esprit ne pouvait dissiper, elle ne laissait jamais rien paraître. C'était toujours la femme confiante, encourageante que l'on connaît, et personne n'aurait pu deviner sous son humeur égale les vives préoccupations dont elle ne pouvait être exempte. Jasper Hobson l'admirait profondément.

Il avait aussi une entière confiance en Kalumah, et il s'en rapportait souvent à l'instinct naturel de la jeune Esquimaude, absolument comme un chasseur se fie à l'instinct de son chien. Kalumah, très intelligente, d'ailleurs, était familiarisée avec tous les incidents comme avec tous les phénomènes des régions polaires. À bord d'un baleinier, elle eût certainement remplacé avec avantage «l'icemaster», ce pilote auquel est spécialement confiée la direction du navire au milieu des glaces. Chaque jour, Kalumah allait reconnaître l'état de l'icefield, et rien qu'au bruit des icebergs qui se fracassaient au loin, la jeune indigène devinait les progrès de la décomposition. Jamais, aussi, pied plus sûr que le sien ne s'était aventuré sur les glaçons. D'instinct, elle sentait lorsque la glace, «pourrie par-dessous», n'offrait plus qu'un point d'appui trop fragile, et elle cheminait sans une seule hésitation à travers l'icefield troué de crevasses.

Du 20 au 30 mars, le dégel fit de rapides progrès. Les pluies furent abondantes et activèrent la dissolution des glaces. On pouvait espérer qu'avant peu l'icefield se diviserait, et peut- être quinze jours ne se passeraient-ils pas sans que le lieutenant Hobson, profitant des eaux libres, pût lancer son navire à travers les glaces. Ce n'était point un homme à hésiter, quand il pouvait redouter, d'ailleurs, que l'île fût entraînée au nord, pour peu que le courant du Kamtchatka l'emportât sur le courant de Behring.

«Mais, répétait souvent Kalumah, cela n'est pas à craindre. La débâcle ne remonte pas, elle descend, et le danger est là!» disait-elle, en montrant le sud, où s'étendait l'immense mer du Pacifique.

La jeune Esquimaude était absolument affirmative. Le lieutenant Hobson connaissait son opinion bien arrêtée sur ce point, et il se rassurait, car il ne considérait pas comme un danger que l'île allât se perdre dans les eaux du Pacifique. En effet, auparavant, tout le personnel de la factorerie serait embarqué à bord de la chaloupe, et le trajet serait nécessairement court pour gagner l'un ou l'autre continent, puisque le détroit formait un véritable entonnoir entre le cap Oriental, sur la côte asiatique, et le cap du Prince-de-Galles, sur la côte américaine.

On comprend donc avec quelle attention il fallait surveiller les moindres déplacements de l'île. Le point dut donc être fait toutes les fois que le permit l'état du ciel, et, dès cette époque, le lieutenant Hobson et ses compagnons prirent toutes les précautions en prévision d'un embarquement prochain, et peut-être précipité.

Comme on le pense bien, les travaux spéciaux à l'exploitation de la factorerie, c'est-à-dire les chasses, l'entretien des trappes, furent abandonnés. Les magasins regorgeaient de fourrures, qui seraient perdues pour la plus grande partie. Les chasseurs et les trappeurs chômaient donc. Quant au maître charpentier et à ses hommes, ils avaient achevé l'embarcation, et en attendant le moment de la lancer à l'eau, quand la mer serait libre, ils s'occupèrent de consolider la maison principale du fort, qui, pendant la débâcle, serait peut-être exposée à subir une pression considérable des glaçons du littoral, si le cap Bathurst ne leur opposait pas un obstacle suffisant. De forts étançons furent donc appliqués aux murailles de bois. On disposa à l'intérieur des chambres des étais placés verticalement, qui multiplièrent les points d'appui aux poutres du plafond. La maison, dont les fermes furent renforcées par des jambettes et des arcs-boutants, put dès lors supporter des poids considérables, car il était pour ainsi dire casematé. Ces divers travaux s'achevèrent dans les premiers jours d'avril, et l'on put constater bientôt non seulement leur utilité, mais aussi leur opportunité.

Cependant, les symptômes de la saison nouvelle s'accusaient davantage chaque jour. Ce printemps était singulièrement précoce, car il succédait à un hiver qui avait été si étrangement doux pour des régions polaires. Quelques bourgeons apparaissaient aux arbres. L'écorce des bouleaux, des saules, des arbousiers, se gonflait en maint endroit sous la sève dégelée. Les mousses nuançaient d'un vert pâle les talus exposés directement au soleil, mais elles ne devaient pas fournir une récolte abondante, car les rongeurs, accumulés aux environs du fort et friands de nourriture, leur laissaient à peine le temps de sortir de terre.

Si quelqu'un fut malheureux alors, ce fut sans contredit l'honnête caporal. L'époux de Mrs. Joliffe était, on le sait, préposé à la garde des terrains ensemencés par sa femme. En toute autre circonstance, il n'aurait eu à défendre que du bec de ces pillards ailés, guillemots ou puffins, sa moisson d'oseille et de chochléarias. Un mannequin eût suffi à effrayer ces voraces oiseaux, et à plus forte raison le caporal en personne. Mais, cette fois, aux oiseaux se joignaient tous les rongeurs et ruminants de la faune arctique. L'hiver ne les avait point chassés; l'instinct du danger les retenait aux abords de la factorerie, et rennes, lièvres polaires, rats musqués, musaraignes, martres, etc., bravaient toutes les menaces du caporal. Le pauvre homme n'y pouvait suffire. Quand il défendait un bout de son champ, on dévorait l'autre.

Certes, il eût été plus sage de laisser à ces nombreux ennemis une récolte qu'on ne pourrait pas utiliser, puisque la factorerie devait être abandonnée sous peu. C'était même le conseil que Mrs. Paulina Barnett donnait à l'entêté caporal, quand celui-ci, vingt fois par jour, venait la fatiguer de ses condoléances; mais le caporal Joliffe ne voulait absolument rien entendre.

«Tant de peine perdue! répétait-il. Quitter un tel établissement quand il est en voie de prospérité! Sacrifier ces graines que madame Joliffe et moi, nous avons semées avec tant de sollicitude!… Ah! madame! il me prend quelquefois l'envie de vous laisser partir, vous et tous les autres, et de rester ici avec mon épouse! Je suis sûr que la Compagnie consentirait à nous abandonner cette île en toute propriété…»

À cette réflexion saugrenue, Mrs. Paulina Barnett ne pouvait s'empêcher de rire, et elle renvoyait le caporal à sa petite femme, qui, elle, avait fait depuis longtemps le sacrifice de son oseille, de ses chochléarias et autres antiscorbutiques, désormais sans emploi.

Il convient d'ajouter ici que la santé des hiverneurs, hommes et femmes, était excellente. La maladie, au moins, les avait épargnés. Le bébé lui-même avait parfaitement repris et poussait à merveille sous les premiers rayons de printemps.

Pendant les journées des 2, 3, 4 et 5 avril, le dégel continua franchement. La chaleur était sensible, mais le temps couvert. La pluie tombait fréquemment, et à grosses gouttes. Le vent soufflait du sud-ouest, tout chargé des chaudes molécules du continent. Mais dans cette atmosphère embrumée, il fut impossible de faire une seule observation. Ni soleil, ni lune, ni étoile n'apparurent à travers ce rideau opaque. Circonstance regrettable, puisqu'il était si important d'observer les moindres mouvements de l'île Victoria.

Ce fut dans la nuit du 7 au 8 avril, que la débâcle commença véritablement. Au matin, le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina, Kalumah et le sergent Long, s'étant portés sur le sommet du cap Bathurst, constatèrent une certaine modification de la banquise. L'énorme barrière, partagée presque en son milieu, formait alors deux parties distinctes, et il semblait que la portion supérieure cherchait à s'élever vers le nord.

Était-ce donc l'influence du courant kamtchatkal qui se faisait sentir? L'île errante allait-elle prendre la même direction? On comprend combien furent vives les craintes du lieutenant et de ses compagnons. Leur sort pouvait se décider en quelques heures, car si la fatalité les entraînait au nord pendant quelques centaines de milles encore, ils auraient grand-peine à regagner le continent sur une embarcation aussi petite que la leur.

Malheureusement, les hiverneurs n'avaient aucun moyen d'apprécier la valeur et la nature du déplacement qui se produisait. Toutefois, on put constater que l'île ne se mouvait pas encore, — du moins dans le sens de la banquise, puisque le mouvement de celle-ci était sensible. Il paraissait donc probable qu'une portion de l'icefield s'était séparée et remontait au nord, tandis que celle qui enveloppait l'île demeurait encore immobile.

Du reste, ce déplacement de la haute barrière de glace n'avait aucunement modifié les opinions de la jeune Esquimaude. Kalumah soutenait que la débâcle se ferait vers le sud, et que la banquise elle-même ne tarderait pas à ressentir l'influence du courant de Behring. Kalumah, au moyen d'un petit morceau de bois, avait figuré sur le sable la disposition du détroit, afin de se mieux faire comprendre, et, après en avoir tracé la direction, elle montrait que l'île, en le suivant, se rapprocherait de la côte américaine. Aucune objection ne put ébranler son idée à cet égard, et, vraiment, on se sentait presque rassuré en écoutant l'intelligente indigène s'expliquer d'une manière si affirmative.

Cependant, les journées du 8, du 9 et du 10 avril semblèrent donner tort à Kalumah. La portion septentrionale de la banquise s'éloigna de plus en plus vers le nord. La débâcle s'opérait à grand bruit et sur une vaste échelle. La dislocation se manifestait sur tous les points du littoral avec un fracas assourdissant. Il était impossible de s'entendre en plein air. Des détonations retentissaient incessamment, comparables aux décharges continues d'une formidable artillerie. À un demi-mille du rivage, dans tout le secteur dominé par le cap Bathurst, les glaçons commençaient déjà à s'élever les uns sur les autres. La banquise s'était alors cassée en morceaux nombreux, qui faisaient autant de montagnes et dérivaient vers le nord. Du moins, c'était le mouvement apparent de ces icebergs. Le lieutenant Hobson, sans le dire, était de plus en plus inquiet, et les affirmations de Kalumah ne parvenaient pas à le rassurer. Il faisait des objections, auxquelles la jeune Esquimaude résistait opiniâtrement.

Enfin, un jour — dans la matinée du 11 avril —, Jasper Hobson montra à Kalumah les derniers icebergs qui allaient disparaître dans le nord, et il la pressa encore une fois d'arguments que les faits semblaient rendre irréfutables.

«Eh bien, non! non! répondit Kalumah avec une conviction plus enracinée que jamais dans son esprit, non! Ce n'est pas la banquise qui remonte au nord, c'est notre île qui descend au sud!»

Kalumah avait raison peut-être! Jasper Hobson fut extrêmement frappé de sa réponse si affirmative. Il était vraiment possible que le déplacement de la banquise ne fût qu'apparent, et qu'au contraire, l'île Victoria, entraînée par le champ de glace, dérivât vers le détroit. Mais cette dérive, si elle existait, on ne pouvait la constater, on ne pouvait l'estimer, on ne pouvait la relever ni en longitude, ni en latitude.

En effet, le temps non seulement demeurait couvert et impropre aux observations, mais, par malheur, un phénomène, particulier aux régions polaires, le rendit encore plus obscur et restreignit absolument le champ de la vision.

En effet, précisément au moment de cette débâcle, la température s'était abaissée de plusieurs degrés. Un brouillard intense enveloppa bientôt tous ces parages de la mer Arctique, mais ce n'était point un brouillard ordinaire. Le sol se recouvrit, à sa surface, d'une croûte blanche, très distincte de la gelée, — celle-ci n'étant qu'une vapeur aqueuse qui se congèle après sa précipitation. Les particules très déliées qui composaient ce brouillard s'attachaient aux arbres, aux arbustes, aux murailles du fort, à tout ce qui faisait saillie, et y formaient bientôt une couche épaisse, que hérissaient des fibres prismatiques ou pyramidales, dont la pointe se dirigeait du côté du vent.

Jasper Hobson reconnut alors ce météore dont les baleiniers et les hiverneurs ont souvent noté l'apparition, au printemps, dans les régions polaires.

«Ce n'est point un brouillard, dit-il à ses compagnons, c'est un «frost-rime», une fumée-gelée, une vapeur dense, qui se maintient dans un état complet de congélation.»

Mais, brouillard ou fumée-gelée, l'apparition de ce météore n'en était pas moins regrettable, car il occupait une hauteur de cent pieds, au moins, au-dessus du niveau de la mer, et telle était sa complète opacité que, placées à trois pas l'une de l'autre, deux personnes ne pouvaient s'apercevoir.

Le désappointement des hiverneurs fut grand. Il semblait que la nature ne voulût leur épargner aucun ennui. C'était au moment où se produisait la débâcle, au moment où l'île errante allait redevenir libre des liens qui l'enchaînaient depuis tant de mois, au moment enfin où ses mouvements devaient être surveillés avec plus d'attention, que ce brouillard venait empêcher toute observation!

Et ce fut ainsi pendant quatre jours! Le «frost-rime» ne se dissipa que le 15 avril. Pendant la matinée, une violente brise du sud le déchira et l'anéantit.

Le soleil brillait. Le lieutenant Hobson se jeta sur ses instruments. Il prit hauteur, et le résultat de ses calculs pour les coordonnées actuelles de l'île fut celui-ci:

Latitude: 69°57';Longitude: 179°33'.

Kalumah avait eu raison. L'île Victoria, saisie par le courant deBehring, dérivait vers le sud.


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