«Welcome! welcome!»
C'était un Esquimau, ou plutôt, comme on ne tarda pas à l'apprendre, une Esquimaude, qui, s'avançant vers Mrs. Paulina Barnett, lui fit un salut de la main.
La voyageuse, surprise, répondit par quelques mots que l'indigène parut comprendre facilement, et une invitation fut faite à la famille de suivre les Européens jusqu'au fort. Les Esquimaux semblèrent se consulter du regard, puis, après quelques instants d'hésitation, ils accompagnèrent le lieutenant Hobson, marchant en groupe serré.
Arrivée à l'enceinte, la femme indigène, voyant cette maison dont elle ne soupçonnait pas l'existence, s'écria:
«House! house! snow-house?»
Elle demandait si c'était une maison de neige, et pouvait le croire, car l'habitation se perdait alors dans toute cette masse blanche qui couvrait le sol. On lui fit comprendre qu'il s'agissait d'une maison de bois. L'Esquimaude dit alors quelques mots à ses compagnons, qui firent un signe approbatif. Tous passèrent alors par la poterne, et, un instant après, ils étaient introduits dans la salle principale.
Là, leurs capuchons furent retirés, et l'on put reconnaître les sexes. Il y avait deux hommes de quarante à cinquante ans, au teint jaune-rougeâtre, aux dents aiguës, aux pommettes saillantes, ce qui leur donnait une vague ressemblance avec des carnivores; deux femmes encore jeunes, dont les cheveux nattés étaient ornés de dents et de griffes d'ours polaires; enfin, deux enfants de cinq à six ans, pauvres petits êtres à mine éveillée, qui regardaient en ouvrant de grands yeux.
«On doit supposer que des Esquimaux ont toujours faim, dit Jasper Hobson. Je pense donc qu'un morceau de venaison ne déplaira pas à nos hôtes.»
Sur l'ordre du lieutenant Hobson, le caporal Joliffe apporta quelques morceaux de renne, sur lesquels ces pauvres gens se jetèrent avec une sorte d'avidité bestiale. Seule, la jeune Esquimaude qui s'était exprimée en anglais montra une certaine réserve, regardant, sans les quitter des yeux, Mrs. Paulina Barnett et les autres femmes de la factorerie. Puis, apercevant le petit enfant que Mrs. Mac Nap tenait sur ses bras, elle se leva, courut à lui et, lui parlant d'une voix douce, se mit à le caresser le plus gentiment du monde.
Cette jeune indigène semblait être, sinon supérieure, du moins plus civilisée que ses compagnons, et cela parut surtout quand, ayant été prise d'un léger accès de toux, elle mit sa main devant sa bouche, d'après les règles les plus élémentaires de la civilité.
Ce détail n'échappa à personne. Mrs. Paulina Barnett, causant avec l'Esquimaude et employant les mots anglais les plus usités, apprit en quelques phrases que cette jeune indigène avait servi pendant un an chez le gouverneur danois d'Uppernawik, dont la femme était Anglaise. Puis elle avait quitté le Groënland pour suivre sa famille sur les territoires de chasse. Les deux hommes étaient ses deux frères; l'autre femme, mariée à l'un d'eux et mère des deux enfants, était sa belle-soeur. Ils revenaient tous de l'île Melbourne, située, dans l'est, sur le littoral de l'Amérique anglaise, regagnant à l'ouest la pointe Barrow, l'un des caps de la Géorgie occidentale de l'Amérique russe, où vivait leur tribu, et c'était un sujet d'étonnement pour eux de trouver une factorerie installée au cap Bathurst. Les deux Esquimaux secouèrent même la tête en voyant cet établissement. Désapprouvaient-ils la construction d'un fort sur ce point du littoral? Trouvaient-ils l'endroit mal choisi? Malgré toute sa patience, le lieutenant Hobson ne parvint point à les faire s'expliquer à ce sujet, ou du moins il ne comprit pas leurs réponses.
Quant à la jeune Esquimaude, elle se nommait Kalumah, et elle parut prendre en grande amitié Mrs. Paulina Barnett. Cependant la pauvre créature, toute sociable qu'elle était, ne regrettait point la position qu'elle avait autrefois chez le gouverneur d'Uppernawik, et elle se montrait très attachée à sa famille.
Après s'être restaurés, après avoir partagé une demi-pinte de brandevin dont les petits eurent leur part, les Esquimaux prirent congé de leurs hôtes, mais, avant de partir, la jeune indigène invita la voyageuse à visiter leur hutte de neige. Mrs. Paulina Barnett promit de s'y rendre le lendemain, si le temps le permettait.
Le lendemain, en effet, accompagnée de Madge, du lieutenant Hobson et de quelques soldats armés — non contre ces pauvres gens, mais pour le cas où les ours eussent rôdé sur le littoral —, Mrs. Paulina Barnett se transporta au cap Esquimau, nom qui fut donné à la pointe près de laquelle se dressait le campement indigène.
Kalumah accourut au-devant de son amie de la veille et lui montra la hutte d'un air satisfait. C'était un gros cône de neige, percé d'une étroite ouverture à son sommet qui donnait issue à la fumée d'un foyer intérieur, et dans lequel ces Esquimaux avaient creusé leur demeure passagère. Ces «snow-houses», qu'ils établissent avec une extrême rapidité, se nomment «igloo» dans la langue du pays. Elles sont merveilleusement appropriées au climat, et leurs habitants y supportent, même sans feu et sans trop souffrir, des froids de quarante degrés au-dessous de zéro. Pendant l'été, les Esquimaux campent sous des tentes de peaux de renne et de phoque, qui portent le nom de «tupic».
Pénétrer dans cette hutte n'était point une opération facile. Elle n'avait qu'une entrée au ras du sol, et il fallait se glisser par une sorte de couloir long de trois à quatre pieds, car les parois de neige mesuraient au moins cette épaisseur. Mais une voyageuse de profession, une lauréate de la Société royale, ne pouvait hésiter, et Mrs. Paulina Barnett n'hésita pas. Suivie de Madge, elle s'enfourna bravement dans l'étroit boyau à la suite de la jeune indigène. Quant au lieutenant Hobson et à ses hommes, ils se dispensèrent de cette visite.
Et Mrs. Paulina Barnett comprit bientôt que le plus difficile n'était pas de pénétrer dans cette hutte de neige, mais d'y rester. L'atmosphère, échauffée par un foyer sur lequel brûlaient des os de morses, infectée par l'huile fétide d'une lampe, imprégnée des émanations de vêtements gras et de la chair d'amphibie qui forme la nourriture principale des Esquimaux, cette atmosphère était écoeurante. Madge ne put y tenir et sortit presque aussitôt. Mrs. Paulina Barnett montra un courage surhumain pour ne point chagriner la jeune indigène et prolongea sa visite pendant cinq grandes minutes, — cinq siècles! Les deux enfants et leur mère étaient là. Quant aux deux hommes, la chasse aux morses les avait entraînés à quatre ou cinq milles de leur campement.
Mrs. Paulina Barnett, une fois sortie de la hutte, aspira avec ivresse l'air froid du dehors, qui ramena les couleurs sur sa figure un peu pâlie.
«Eh bien, madame? lui demanda le lieutenant, que dites-vous des maisons esquimaudes?
— L'aération y laisse à désirer!» répondit simplement Mrs.Paulina Barnett.
Pendant huit jours, cette intéressante famille indigène demeura campée en cet endroit. Sur vingt-quatre heures, les deux Esquimaux en passaient douze à la chasse aux morses. Ils allaient, avec une patience que les huttiers pourront seuls comprendre, guetter les amphibies sur le bord de ces trous par lesquels ils venaient respirer à la surface de l'icefield. Le morse apparaissait-il, une corde à noeud coulant lui était jetée autour des pectorales, et, non sans peine, les deux indigènes le hissaient sur-le-champ et le tuaient à coups de hache. Véritablement, c'était plutôt une pêche qu'une chasse. Puis le grand régal consistait à boire le sang chaud des amphibies dont les Esquimaux s'enivrent avec volupté.
Chaque jour, Kalumah, malgré la basse température, se rendait au Fort-Espérance. Elle prenait un extrême plaisir à parcourir les différentes chambres de la maison, regardant coudre, suivant tous les détails des manipulations culinaires de Mrs. Joliffe. Elle demandait le nom anglais de chaque chose et causait pendant des heures entières avec Mrs. Paulina Barnett, si le mot «causer» peut s'employer quand il s'agit d'un échange de mots longtemps cherchés de part et d'autre. Quand la voyageuse faisait la lecture à haute voix, Kalumah l'écoutait avec une extrême attention, bien qu'elle ne la comprît certainement point.
Kalumah chantait aussi, d'une voix assez douce, des chansons d'un rythme singulier, chansons froides, glaciales, mélancoliques et d'une coupe étrange. Mrs. Paulina Barnett eut la patience de traduire une de ces «sagas» groënlandaises, curieux échantillon de la poésie hyperboréenne, auquel un air triste, entrecoupé de pauses, procédant par intervalles bizarres, prêtait une indéfinissable couleur. Voici, d'ailleurs, un spécimen de cette poésie, copié sur l'album même de la voyageuse.
Chanson groënlandaise.
Le ciel est noir,Et le soleil se traîneÀ peine!De désespoirMa pauvre âme incertaineEst pleine!La blonde enfant se rit de mes tendres chansons,Et sur son coeur l'hiver promène ses glaçons!
Ange rêvé,Ton amour qui fait vivreM'enivre,Et j'ai bravéPour te voir, pour te suivreLe givre!Hélas! sous mes baisers et leur douce chaleur,Je n'ai pu dissiper les neiges de ton coeur!
Ah! que demainÀ ton âme convienneLa mienne,Et que ma mainAmoureusement tienneLa tienne!Le soleil brillera là-haut dans notre ciel,Et de ton coeur l'amour forcera le dégel!
Le 20 décembre, la famille d'Esquimauux vint au Fort-Espérance prendre congé de ses habitants. Kalumah s'était attachée à la voyageuse, qui l'eût volontiers conservée près d'elle; mais la jeune indigène ne voulait pas abandonner les siens. D'ailleurs, elle promit de revenir pendant l'été prochain au Fort-Espérance.
Ses adieux furent touchants. Elle remit à Mrs. Paulina Barnett une petite bague de cuivre, et reçut en échange un collier de jais dont elle se para aussitôt. Jasper Hobson ne laissa point partir ces pauvres gens sans une bonne provision de vivres qui fut chargée sur leur traîneau, et, après quelques paroles de reconnaissance prononcées par Kalumah, l'intéressante famille, se dirigeant vers l'ouest, disparut au milieu des épaisses brumes du littoral.
Où le mercure gèle.
Le temps sec et le calme de l'atmosphère favorisèrent encore les chasseurs pendant quelques jours. Toutefois, ils ne s'éloignaient pas du fort. L'abondance du gibier leur permettait, d'ailleurs, d'opérer dans un rayon restreint. Le lieutenant Hobson ne pouvait donc que se féliciter d'avoir fondé son établissement sur ce point du continent. Les trappes prirent un grand nombre d'animaux à fourrures de toutes sortes. Sabine et Marbre tuèrent une certaine quantité de lièvres polaires. Une vingtaine de loups affamés furent abattus à coups de fusil. Ces carnassiers se montraient fort agressifs, et, réunis par bandes autour du fort, ils remplissaient l'air de leurs rauques aboiements. Du côté de l'icefield, entre les hummocks, passaient fréquemment de grands ours, dont l'approche était surveillée avec le plus grand soin.
Le 25 décembre, il fallut de nouveau abandonner tout projet d'excursion. Le vent sauta au nord et le froid reprit avec une extrême vivacité. On ne pouvait rester en plein air sans risquer d'être instantanément «frost bitten». Le thermomètre Fahrenheit descendit à dix-huit degrés au-dessous de zéro (28° centigr. au- dessous de glace). La brise sifflait comme une volée de mitraille. Avant de s'emprisonner, Jasper Hobson eut soin de fournir aux animaux une nourriture assez abondante pour les substanter pendant quelques semaines.
Le 25 décembre était ce jour de Noël, cette fête du foyer domestique si chère aux Anglais. Elle fut célébrée avec un zèle tout religieux. Les hiverneurs remercièrent la Providence de les avoir protégés jusqu'alors; puis les travailleurs, ayant chômé pendant ce jour sacré du «Christmas», se retrouvèrent tous réunis devant un splendide festin, dans lequel figurait deux gigantesques puddings.
Le soir, un punch flamba sur la grande table, au milieu des verres. Les lampes furent éteintes, et la salle, illuminée par la flamme livide du brandevin, prit un aspect fantastique. Toutes ces bonnes figures de soldats s'animèrent, à ses reflets tremblotants, d'une animation que l'absorption du brûlant liquide allait encore accroître.
Puis la flamme se modéra, elle s'éparpilla autour du gâteau national en petites langues bleuâtres et s'évanouit.
Phénomène inattendu! Bien que les lampes n'eussent pas encore été rallumées, cependant la salle ne redevint pas obscure. Une vive lumière y pénétrait par sa fenêtre, lumière rougeâtre que l'éclat des lampes avait empêché de voir jusqu'alors.
Tous les convives se levèrent extrêmement surpris et s'interrogèrent du regard.
«Un incendie!» s'écrièrent quelques-uns.
Mais, — à moins que la maison n'eût elle-même brûlé, — aucun incendie ne pouvait éclater dans le voisinage du cap Bathurst!
Le lieutenant se précipita vers la fenêtre, et il reconnut aussitôt la cause de cette réverbération. C'était une éruption volcanique.
En effet, par-delà les falaises de l'ouest, au-delà de la baie des Morses, l'horizon était en feu. On ne pouvait apercevoir le sommet des collines ignivomes, situées à trente milles du cap Bathurst, mais la gerbe de flammes, s'épanouissant à une prodigieuse hauteur, couvrait tout le territoire de ses fauves reflets.
«C'est encore plus beau qu'une aurore boréale!» s'écria Mrs.Paulina Barnett.
Thomas Black protesta contre cette affirmation. Un phénomène terrestre plus beau qu'un météore! Mais au lieu de discuter cette thèse, malgré le froid intense, malgré la bise aiguë, chacun quitta la salle et alla contempler l'admirable spectacle de cette gerbe étincelante qui se développait sur le fond noir du ciel.
Si Jasper Hobson, ses compagnes, ses compagnons n'avaient eu les oreilles et la bouche emmaillotées dans d'épaisses fourrures, ils auraient pu entendre les bruits sourds de l'éruption, qui se propageaient à travers l'atmosphère, ils auraient pu se communiquer les impressions que ce sublime spectacle faisait naître en eux. Mais, ainsi encapuchonnés, il ne leur était permis ni de parler, ni d'entendre. Ils durent se contenter de voir. Mais quelle scène imposante pour leurs yeux! quel souvenir pour leur esprit! Entre l'obscurité profonde du firmament et la blancheur de l'immense tapis de neige, l'épanouissement des flammes volcaniques produisait des effets de lumière qu'aucune plume, qu'aucun pinceau ne saurait rendre! L'intense réverbération s'étendait jusqu'au- delà du zénith, éteignant graduellement toutes les étoiles. Le sol blanc revêtait des teintes d'or. Les hummocks de l'icefield, et, en arrière-plan, les énormes icebergs réfléchissaient les lueurs diverses comme autant de miroirs ardents. Ces faisceaux lumineux venaient se briser ou se réfracter à tous ces angles, et les plans, diversement inclinés, les renvoyaient avec un éclat plus vif et une teinte nouvelle. Choc de rayons véritablement magique! On eût dit l'immense décor de glaces d'une féerie, dressé tout exprès pour cette fête de la lumière!
Mais le froid excessif obligea bientôt les spectateurs à rentrer dans leur chaude habitation, et plus d'un nez faillit payer cher ce plaisir que les yeux venaient de prendre à son détriment par une pareille température!
Pendant les jours qui suivirent, l'intensité du froid redoubla. On put croire que le thermomètre à mercure ne suffirait pas à en marquer les degrés[9], et qu'il faudrait employer un thermomètre à alcool. En effet, dans la nuit du 28 au 29 décembre, la colonne s'abaissa à trente-deux degrés au-dessous de zéro (37° centigr. au-dessous de glace).
Les poêles furent bourrés de combustible, mais la température intérieure ne put être maintenue au-dessus de vingt degrés (7° centigr. au-dessous de zéro). On souffrait du froid jusque dans les chambres, et, sur un rayon de dix pieds autour du poêle, la chaleur s'annihilait complètement. Aussi, la meilleure place appartenait-elle au petit enfant, dont le berceau était bercé par ceux qui s'approchaient tour à tour du foyer. Défense absolue fut faite d'ouvrir porte ou fenêtre, car la vapeur, concentrée dans les salles, se fût immédiatement changée en neige. Déjà dans le couloir la respiration des hommes produisait un phénomène identique. On entendait de toutes parts des détonations sèches, qui surprirent les personnes inaccoutumées aux phénomènes de ces climats. C'étaient les troncs d'arbres, formant les parois de la maison, qui craquaient sous l'action du froid. La provision de liqueurs, brandevin et gin, déposée dans le grenier, dut être descendue dans la salle commune, car tout l'esprit se concentrait au fond des bouteilles sous la forme d'un noyau. La bière, fabriquée avec les bourgeons de sapins, faisait, en gelant, éclater les barils. Tous les corps solides, comme pétrifiés, résistaient à la pénétration de la chaleur. Le bois brûlait difficilement, et Jasper Hobson dut sacrifier une certaine quantité d'huile de morse pour en activer la combustion. Très heureusement, les cheminées tiraient bien et empêchaient toute émanation désagréable à l'intérieur. Mais extérieurement, le Fort- Espérance devait se trahir au loin par l'odeur âcre et fétide de ses fumées et méritait d'être rangé parmi les établissements insalubres.
Un symptôme à remarquer, c'était l'extrême soif dont chacun était dévoré par ce froid intense. Or, pour se rafraîchir, il fallait constamment dégeler les liquides auprès du feu, car, sous la forme de glace, ils eussent été impropres à désaltérer. Un autre symptôme contre lequel le lieutenant Hobson engageait ses compagnons à réagir, c'était une somnolence opiniâtre, que quelques-uns ne parvenaient pas à vaincre. Mrs. Paulina Barnett, toujours vaillante, par ses conseils, sa conversation, son va-et- vient, réagissait à la fois pour son propre compte et encourageait tout son monde. Souvent elle lisait quelque livre de voyage ou chantait quelque vieux refrain d'Angleterre, et tous le répétaient en choeur avec elle. Ces chants réveillaient, bon gré mal gré, les endormis, qui bientôt faisaient chorus à leur tour. Les longues journées s'écoulaient ainsi dans une séquestration complète, et Jasper Hobson, consultant à travers les vitres le thermomètre placé extérieurement, constatait que le froid s'accroissait sans cesse. Le 31 décembre, le mercure était entièrement gelé dans la cuvette de l'instrument. Il y avait donc plus de quarante-quatre au-dessous de glace. (42° centigr. au-dessous de zéro).
Le lendemain, 1er janvier 1860, le lieutenant Jasper Hobson présenta ses compliments de nouvelle année à Mrs. Paulina Barnett, et la félicita du courage et de la bonne humeur avec lesquels elle supportait les misères de l'hivernage. Mêmes compliments à l'adresse de l'astronome, qui, lui, ne voyait qu'une chose dans ce changement du millésime de 1859 pour celui de 1860, c'est qu'il entrait dans l'année de sa fameuse éclipse solaire! Des souhaits furent échangés entre tous les membres de cette petite colonie, si unis entre eux, et dont la santé, grâce au Ciel, continuait d'être excellente. Si quelques symptômes de scorbut s'étaient montrés, ils avaient promptement cédé à l'emploi opportun du lime-juice et des pastilles de chaux.
Mais il ne fallait pas se réjouir trop vite! La mauvaise saison devait durer trois mois encore. Sans doute, le soleil ne tarderait pas à reparaître au-dessus de l'horizon, mais rien ne prouvait que le froid eût atteint son maximum d'intensité, et, généralement, sous toutes les zones boréales, c'est dans le mois de février que s'observent les plus extrêmes abaissements de température. En tout cas, la rigueur de l'atmosphère ne diminua pas pendant les premiers jours de l'année nouvelle, et, le 5 janvier, le thermomètre à alcool, placé à l'extérieur de la fenêtre du couloir, accusa soixante-six degrés au-dessous de zéro (52° centigr. au-dessous de glace). Encore quelques degrés, et les minima de température relevés au Fort-Reliance, en 1835, seraient atteints et peut-être dépassés!
Cette persistance d'un froid aussi violent inquiétait de plus en plus Jasper Hobson. Il craignait que les animaux à fourrures ne fussent obligés de chercher au sud un climat moins rigoureux, ce qui eût contrarié ses projets de chasse au printemps nouveau. En outre, il entendait, à travers les couches souterraines, certains roulements sourds qui se rattachaient évidemment à l'éruption volcanique. L'horizon occidental était toujours embrasé des feux de la terre, et certainement un formidable travail plutonien s'accomplissait dans les entrailles du globe. Ce voisinage d'un volcan en activité ne pouvait-il être dangereux pour la nouvelle factorerie? C'est à quoi songeait le lieutenant Hobson, quand il surprenait quelques-uns de ces grondements intérieurs. Mais ces appréhensions, très vagues d'ailleurs, il les garda pour lui.
Comme on le pense bien, par un tel froid, personne ne songeait à quitter la maison. Les chiens et les rennes étaient abondamment pourvus, et ces animaux, habitués d'ailleurs à de longs jeûnes pendant la saison d'hiver, ne réclamaient point les services de leurs maîtres. Il n'existait donc aucun motif pour s'exposer aux rigueurs de l'atmosphère. C'était assez déjà de subir au-dedans une température que la combustion du bois et de l'huile parvenait à peine à rendre supportable. Malgré toutes les précautions prises, l'humidité se glissait dans les salles inaérées, et déposait sur les poutres de brillantes couches de glace qui s'épaississaient chaque jour. Les condensateurs étaient engorgés, et même l'un d'eux éclata sous la pression de l'eau solidifiée.
Dans ces conditions, le lieutenant Hobson ne songeait point à ménager le combustible. Il le prodiguait même, afin de relever cette température, qui, dès que les feux du poêle et du fourneau baissaient tant soit peu, tombait quelquefois à quinze degrés Fahrenheit (9° centigr.). Aussi des hommes de quart, se relayant d'heure en heure, avaient-ils ordre de surveiller et d'entretenir les feux.
«Le bois nous manquera bientôt, dit un jour le sergent Long au lieutenant.
— Nous manquer! s'écria Jasper Hobson.
— Je veux dire, reprit le sergent, que l'approvisionnement de la maison s'épuise et qu'il faudra, avant peu, nous ravitailler au hangar. Or, je le sais par expérience, s'exposer à l'air avec un froid pareil, c'est risquer sa vie.
— Oui! répondit le lieutenant, c'est une faute que nous avons commise, d'avoir construit un bûcher non contigu à la maison et sans communication directe avec elle. Je m'en aperçois un peu tard. J'aurais dû ne pas oublier que nous allions hiverner au-delà du soixante-dixième parallèle! Mais enfin, ce qui est fait est fait.
— Dites-moi, Long, quelle quantité de bois reste-t-il dans la maison?
— De quoi alimenter le poêle et le fourneau pendant deux ou trois jours au plus, répondit le sergent.
— Espérons que d'ici là, reprit Jasper Hobson, la rigueur de la température aura quelque peu diminué et qu'on pourra sans danger traverser la cour du fort.
— J'en doute, mon lieutenant, répliqua le sergent Long en secouant la tête. L'atmosphère est pure, les étoiles sont brillantes, le vent se maintient au nord, et je ne serais pas étonné que ce froid durât quinze jours encore, jusqu'à la lune nouvelle.
— Eh bien, mon brave Long, reprit le lieutenant Hobson, nous ne nous laisserons certainement pas mourir de froid, et le jour où il faudra s'exposer…
— On s'exposera, mon lieutenant», répondit le sergent Long. Jasper Hobson serra la main du sergent, dont le dévouement lui était bien connu.
On pourrait croire que Jasper Hobson et le sergent Long exagéraient, quand ils regardaient comme pouvant causer la mort la subite impression d'un tel froid sur l'organisme. Mais, habitués aux violences des climats polaires, ils avaient pour eux une longue expérience. Ils avaient vu, dans des circonstances identiques, des hommes robustes tomber évanouis sur la glace, dès qu'ils s'exposaient au-dehors. La respiration leur manquait, et on les relevait asphyxiés. Ces faits, si incroyables qu'ils paraissent, se sont reproduits maintes fois pendant certains hivernages. Lors de leur voyage sur les rives de la baie d'Hudson, en 1746, William Moor et Smith ont cité plusieurs accidents de ce genre, et ils ont perdu quelques-uns de leurs compagnons, foudroyés par le froid. Il est incontestable que c'est s'exposer à une mort subite que d'affronter une température dont la colonne mercurielle ne peut même plus mesurer l'intensité!
Telle était la situation assez inquiétante des habitants du Fort-Espérance, quand un incident vint encore l'aggraver.
Les grands ours polaires.
La seule des quatre fenêtres qui permît de voir la cour du fort était celle qui s'ouvrait au fond du couloir d'entrée, dont les volets extérieurs n'avaient pas été rabattus. Mais pour que le regard pût traverser les vitres, alors doublées d'une épaisse couche de glace, il fallait préalablement les laver à l'eau bouillante. Ce travail, d'après les ordres du lieutenant, se faisait plusieurs fois par jour, et, en même temps que les environs du cap Bathurst, on observait soigneusement l'état du ciel et le thermomètre à alcool placé extérieurement.
Or, le 6 janvier, vers onze heures du matin, le soldat Kellett, chargé de l'observation, appela soudain le sergent et lui montra certaines masses qui se mouvaient confusément dans l'ombre.
Le sergent Long, s'étant approché de la fenêtre, dit simplement:
«Ce sont des ours!»
En effet, une demi-douzaine de ces animaux étaient parvenus à franchir l'enceinte palissadée, et, attirés par les émanations de la fumée, ils s'avançaient vers la maison.
Jasper Hobson, dès qu'il fut averti de la présence de ces redoutables carnassiers, donna l'ordre de barricader à l'intérieur la fenêtre du couloir. C'était la seule issue qui fût praticable, et, cette ouverture une fois bouchée, il semblait impossible que les ours parvinssent à pénétrer dans la maison. La fenêtre fut donc close au moyen de fortes barres que le charpentier Mac Nap assujettit solidement, après avoir ménagé, toutefois, une étroite ouverture, qui permettait d'observer au-dehors les manoeuvres de ces incommodes visiteurs.
«Et maintenant, dit le maître charpentier, ces messieurs n'entreront pas sans notre permission. Nous avons donc tout le temps de tenir un conseil de guerre.
— Eh bien, monsieur Hobson, dit Mrs. Paulina Barnett, rien n'aura manqué à notre hivernage! Après le froid, les ours.
— Non pas «après», répondit le lieutenant Hobson, mais, ce qui est plus grave, «pendant» le froid, et un froid qui nous empêche de nous hasarder au-dehors! Je ne sais donc pas comment nous pourrons nous débarrasser de ces malfaisantes bêtes.
— Mais elles perdront patience, je suppose, répondit la voyageuse, et elles s'en iront comme elles sont venues!»
Jasper Hobson secoua la tête, en homme peu convaincu.
«Vous ne connaissez pas ces animaux, madame, répondit-il. Ce rigoureux hiver les a affamés, et ils ne quitteront point la place, à moins qu'on ne les y force!
— Êtes-vous donc inquiet, monsieur Hobson? demanda Mrs. PaulinaBarnett.
— Oui et non, répondit le lieutenant. Ces ours, je sais bien qu'ils n'entreront pas dans la maison; mais nous, je ne sais pas comment nous en sortirons, si cela devient nécessaire!»
Cette réponse faite, Jasper Hobson retourna près de la fenêtre. Pendant ce temps, Mrs. Paulina Barnett, Madge et les autres femmes, réunies autour du sergent, écoutaient ce brave soldat, qui traitait cette «question des ours» en homme d'expérience. Maintes fois, le sergent Long avait eu affaire à ces carnassiers, dont la rencontre est fréquente, même sur les territoires du sud, mais c'était dans des conditions où l'on pouvait les attaquer avec succès. Ici, les assiégés étaient bloqués, et le froid les empêchait de tenter aucune sortie.
Pendant toute la journée, on surveilla attentivement les allées et venues des ours. De temps en temps, l'un de ces animaux venait poser sa grosse tête près de la vitre, et on entendait un sourd grognement de colère. Le lieutenant Hobson et le sergent Long tinrent conseil, et ils décidèrent que si les ours n'abandonnaient pas la place, on pratiquerait quelques meurtrières dans les murs de la maison, afin de les chasser à coups de fusil. Mais il fut décidé aussi qu'on attendrait un jour ou deux avant d'employer ce moyen d'attaque, car Jasper Hobson ne se souciait pas d'établir une communication quelconque entre la température extérieure et la température intérieure de la chambre, si basse déjà. L'huile de morse, que l'on introduisait dans les poêles, était solidifiée en glaçons tellement durs, qu'il fallait briser ces glaçons à coups de hache.
La journée s'acheva sans autre incident. Les ours allaient, venaient, faisant le tour de la maison, mais ne tentant aucune attaque directe. Les soldats veillèrent toute la nuit, et, vers quatre heures du matin, on put croire que les assaillants avaient quitté la cour. En tout cas, ils ne se montraient plus.
Mais vers sept heures, Marbre étant monté dans le grenier, afin d'en rapporter quelques provisions, redescendit aussitôt, disant que les ours marchaient sur le toit de la maison.
Jasper Hobson, le sergent, Mac Nap, deux ou trois autres de leurs compagnons saisissant des armes, s'élancèrent sur l'échelle du couloir qui communiquait avec le grenier au moyen d'une trappe. Dans ce grenier, l'intensité du froid était telle, qu'après quelques minutes, le lieutenant Hobson et ses compagnons ne pouvaient même plus tenir à la main le canon de leurs fusils. L'air humide, rejeté par leur respiration, retombait en neige autour d'eux.
Marbre ne s'était point trompé. Les ours occupaient le toit de la maison. On les entendait courir et grogner. Parfois leurs ongles, traversant la couche de glace, s'incrustaient dans les lattes de la toiture, et on pouvait craindre qu'ils fussent assez vigoureux pour les arracher.
Le lieutenant et ses hommes, bientôt gagnés par l'étourdissement que provoquait ce froid insoutenable, redescendirent. Jasper Hobson fit connaître la situation.
«Les ours, dit-il, sont en ce moment sur le toit. C'est une circonstance fâcheuse. Cependant, nous n'avons rien encore à redouter pour nous-mêmes, car ces animaux ne pourront pénétrer dans les chambres. Mais il est à craindre qu'ils ne forcent l'entrée du grenier et ne dévorent les fourrures qui y sont déposées. Or, ces fourrures appartiennent à la Compagnie, et notre devoir est de les conserver intactes. Je vous demande donc, mes amis, de m'aider à les mettre en lieu sûr.»
Aussitôt, tous les compagnons du lieutenant s'échelonnèrent dans la salle, dans la cuisine, dans le couloir, sur l'échelle. Deux ou trois, se relayant — car ils n'auraient pu faire un travail soutenu —, affrontèrent la température du grenier, et, en une heure, les pelleteries étaient emmagasinées dans la grande salle.
Pendant cette opération, les ours continuaient leurs manoeuvres et cherchaient à soulever les chevrons de la toiture. En quelques points, on pouvait voir les lattes fléchir sous leur poids. Maître Mac Nap ne laissait pas d'être inquiet. En construisant ce toit, il n'avait pu prévoir une telle surcharge, et il craignait qu'il ne vînt à céder.
Cette journée se passa, cependant, sans que les assaillants eussent fait irruption dans le grenier. Mais un ennemi non moins redoutable s'introduisait peu à peu dans les chambres! Le feu baissait dans les poêles. La réserve de combustible était presque épuisée. Avant douze heures, le dernier morceau de bois serait dévoré, le poêle éteint.
Ce serait la mort, la mort par le froid, la plus terrible de toutes les morts. Déjà ces pauvres gens, serrés les uns contre les autres, entourant ce poêle qui se refroidissait, sentaient leur propre chaleur les abandonner aussi. Mais ils ne se plaignaient pas. Les femmes elles-mêmes supportaient héroïquement ces tortures. Mrs. Mac Nap pressait convulsivement son petit enfant sur sa poitrine glacée. Quelques-uns des soldats dormaient ou plutôt languissaient dans une sombre torpeur, qui ne pouvait être du sommeil.
À trois heures du matin, Jasper Hobson consulta le thermomètre à mercure suspendu intérieurement au mur de la grande salle, à moins de dix pieds du poêle.
Il marquait quatre degrés Fahrenheit au-dessous de zéro (20° centigr. au-dessous de glace)!
Le lieutenant passa sa main sur son front, il regarda ses compagnons, qui formaient un groupe compact et silencieux, et il demeura pendant quelques instants immobile. La vapeur à demi condensée de sa respiration l'entourait d'un nuage blanchâtre.
En ce moment, une main se posa sur son épaule. Il tressaillit et se retourna. Mrs. Paulina Barnett était devant lui.
«Il faut faire quelque chose, lieutenant Hobson, lui dit l'énergique femme, nous ne pouvons mourir ainsi sans nous défendre!
— Oui, répondit le lieutenant, sentant se réveiller en lui l'énergie morale, il faut faire quelque chose!»
Le lieutenant appela le sergent Long, Mac Nap et Rae le forgeron, c'est-à-dire les hommes les plus courageux de sa troupe. Accompagnés de Mrs. Paulina Barnett, ils se rendirent près de la fenêtre, et là, par la vitre qu'ils lavèrent à l'eau bouillante, ils consultèrent le thermomètre extérieur.
«Soixante-douze degrés! (40° centigr. au-dessous de zéro), s'écria Jasper Hobson. Mes amis, nous n'avons plus que deux partis à prendre: ou risquer notre vie pour renouveler la provision de combustible, ou brûler peu à peu les bancs, les lits, les cloisons, tout ce qui, dans cette maison, peut alimenter nos poêles! Mais c'est un expédient suprême, car le froid peut durer, et rien ne fait présager un changement de temps.
— Risquons-nous!» répondit le sergent Long. Ce fut aussi l'opinion de ses deux camarades. Aucune autre parole ne fut prononcée, et chacun se mit en mesure d'agir.
Voici ce qui fut convenu, et quelles précautions on dut prendre pour sauvegarder, autant que possible, la vie de ceux qui allaient se dévouer au salut commun.
Le hangar, dans lequel le bois était renfermé, s'élevait à cinquante pas environ sur la gauche et en arrière de la maison principale. On décida que l'un des hommes essayerait, en courant, de gagner ce hangar. Il devait emporter une longue corde roulée autour de lui et en traîner une autre, dont l'extrémité resterait entre les mains de ses compagnons. Une fois arrivé dans le hangar, il jetterait sur un des traîneaux remisés en cet endroit une charge de combustible; puis, fixant l'une des cordes à l'avant du traîneau, ce qui permettrait de le haler jusqu'à la maison, attachant l'autre à l'arrière, ce qui permettrait de le ramener au hangar, il établirait ainsi un va-et-vient entre le hangar et la maison, ce qui permettrait de renouveler sans trop de danger la provision de bois. Une secousse, imprimée à l'une ou l'autre corde, indiquerait que le traîneau était, ou chargé dans le hangar, ou déchargé dans la maison.
Ce plan était sagement imaginé, mais deux circonstances pouvaient le faire échouer: d'une part, il était possible que la porte du hangar, obstruée par la glace, fût très difficile à ouvrir; de l'autre, on pouvait craindre que les ours, abandonnant la toiture, ne vinssent s'interposer entre la maison et le magasin. C'étaient deux chances à courir.
Le sergent Long, Mac Nap et Rae offrirent tous les trois de se risquer. Mais le sergent fit observer que ses deux camarades étaient mariés, et il insista pour accomplir personnellement cette tâche. Quant au lieutenant, qui voulait tenter l'aventure:
«Monsieur Jasper, lui dit Mrs. Paulina Barnett, vous êtes notre chef, vous êtes utile à tous, et vous n'avez pas le droit de vous exposer. Laissez faire le sergent Long.»
Jasper Hobson comprit les devoirs que lui imposait sa situation, et, étant appelé à décider entre ses trois compagnons, il se prononça pour le sergent. Mrs. Paulina Barnett serra la main du brave Long.
Les autres habitants du fort, endormis ou assoupis, ignoraient la tentative qui allait être faite.
Deux longues cordes furent préparées. L'une, le sergent l'enroula autour de son corps, par-dessus de chaudes fourrures dont il se revêtit, et dont il avait pour une valeur de plus de mille livres sterling sur le dos. L'autre, il l'attacha à sa ceinture, à laquelle il suspendit un briquet et un revolver chargé. Puis, au moment de partir, il avala un demi-verre de brandevin, — ce qu'il appelait «boire un bon coup de combustible».
Jasper Hobson, Long, Rae et Mac Nap sortirent alors de la salle commune. Ils passèrent dans la cuisine, dont le fourneau venait de s'éteindre, et ils arrivèrent dans le couloir. De là, Rae montant jusqu'à la trappe du grenier, et l'entr'ouvrant, s'assura que les ours occupaient toujours le toit de la maison. C'était donc le moment d'agir.
La première porte du couloir fut ouverte. Jasper Hobson et ses compagnons, malgré leurs épaisses fourrures, se sentirent gelés jusqu'à la moelle des os. La seconde porte, qui donnait directement sur la cour, s'ouvrit alors devant eux. Ils reculèrent un instant, suffoqués. Instantanément, la vapeur humide, tenue en suspension dans le couloir, se condensa, et une neige fine en couvrit les murs et le plancher.
Le temps, au-dehors, était extraordinairement sec. Les étoiles resplendissaient avec un éclat extraordinaire. Le sergent Long, sans tarder un instant, s'élança au milieu de l'obscurité, entraînant dans sa course l'extrémité de la corde dont ses compagnons conservaient l'autre bout. La porte extérieure fut alors repoussée contre le chambranle, et Jasper Hobson, Mac Nap et Rae rentrèrent dans le couloir, dont ils fermèrent hermétiquement la seconde porte. Puis ils attendirent. Si Long n'était pas revenu après quelques minutes, on devait supposer que son entreprise avait réussi, et qu'installé dans le hangar, il formait le premier train de bois. Mais dix minutes au plus devaient suffire à cette opération, si toutefois la porte du magasin n'avait pas résisté. Pendant ce temps, Rae surveillait le grenier et les ours. Par cette nuit noire, on pouvait espérer que le rapide passage du sergent leur eût échappé.
Dix minutes après le départ du sergent, Jasper Hobson, Mac Nap et Rae rentrèrent dans l'étroit espace compris entre les deux portes du couloir, et là ils attendirent que le signal de haler le traîneau leur fût fait.
Cinq minutes s'écoulèrent. La corde dont ils tenaient le bout ne remua pas. Que l'on juge de leur anxiété! Le sergent était parti depuis un quart d'heure, laps de temps plus que suffisant pour le chargement du traîneau, et aucun avertissement n'était donné.
Jasper Hobson attendit quelques instants encore; puis, raidissant l'extrémité de la corde, il fit signe à ses compagnons de haler avec lui. Si le train de bois n'était pas prêt, le sergent saurait bien arrêter le halage.
La corde fut tirée vigoureusement. Un objet lourd vint en glissant peu à peu sur le sol. En quelques instants, cet objet arriva à la porte extérieure…
C'était le corps du sergent, attaché par la ceinture. L'infortuné Long n'avait pas même pu atteindre le hangar. Il était tombé en route, foudroyé par le froid. Son corps, exposé pendant près de vingt minutes à cette température, ne devait plus être qu'un cadavre.
Mac Nap et Rae, poussant un cri de désespoir, transportèrent le corps dans le couloir; mais, au moment où le lieutenant voulut refermer la porte extérieure, il sentit qu'elle était violemment repoussée. En même temps, un horrible grognement se fit entendre.
«À moi!» s'écria Jasper Hobson.
Mac Nap et Raë allaient se précipiter à son secours. Une autre personne les précéda. Ce fut Mrs. Paulina Barnett, qui vint joindre ses efforts à ceux du lieutenant pour refermer la porte. Mais la monstrueuse bête, s'y appuyant de tout le poids de son corps la repoussait peu à peu et allait forcer l'entrée du couloir…
Mrs. Paulina Barnett, saisissant alors un des pistolets passés à la ceinture de Jasper Hobson, attendit avec sang-froid l'instant où la tête de l'ours s'introduisait entre le chambranle et la porte, et elle le déchargea dans la gueule ouverte de l'animal.
L'ours tomba en arrière, frappé à mort sans doute, et la porte, refermée, put être barricadée solidement.
Aussitôt, le corps du sergent fut apporté dans la grande salle et étendu près du poêle. Mais les derniers charbons s'éteignaient alors! Comment le ranimer, ce malheureux?
Comment rappeler en lui cette vie dont tout symptôme semblait disparu?
«J'irai, moi! j'irai! s'écria le forgeron Rae, j'irai chercher ce bois, ou…
— Oui, Rae! dit une voix près de lui, et nous irons ensemble!».C'était sa courageuse femme qui parlait ainsi.
«Non, mes amis, non! s'écria Jasper Hobson. Vous n'échapperiez ni au froid ni aux ours. Brûlons tout ce qui peut être brûlé ici, et ensuite, que Dieu nous sauve!»
Et alors, tous ces malheureux, à demi gelés, se relevèrent, la hache à la main, comme des fous. Les bancs, les tables, les cloisons, tout fut démoli, brisé, réduit en morceaux, et le poêle de la grande salle, le fourneau de la cuisine ronflèrent bientôt sous une flamme ardente, que quelques gouttes d'huile de morse activaient encore.
La température intérieure remonta d'une douzaine de degrés. Les soins les plus empressés furent prodigués au sergent. On le frotta de brandevin chaud, et peu à peu la circulation du sang se rétablit en lui. Les taches blanchâtres, dont certaines parties de son corps étaient couvertes, commencèrent à disparaître. Mais l'infortuné avait cruellement souffert, et plusieurs heures s'écoulèrent avant qu'il pût articuler une parole. On le coucha dans un lit brûlant, et Mrs. Paulina Barnett et Madge le veillèrent jusqu'au lendemain.
Cependant Jasper Hobson, Mac Nap et Rae cherchaient un moyen de sauver la situation, si effroyablement compromise. Il était évident que, dans deux jours au plus, ce nouveau combustible, emprunté à la maison même, manquerait aussi. Que deviendrait alors tout ce monde, si ce froid extrême persévérait? La lune était nouvelle depuis quarante-huit heures, et sa réapparition n'avait provoqué aucun changement de temps. Le vent du nord couvrait le pays de son souffle glacé. Le baromètre restait au «beau sec», et, de ce sol qui ne formait plus qu'un immense icefield, aucune vapeur ne se dégageait. On pouvait donc craindre que le froid ne fût pas près de cesser! Mais alors, quel parti prendre? Devait-on renouveler la tentative de retourner au bûcher, tentative que l'éveil donné aux ours rendait plus périlleuse encore? Était-il possible de combattre ces animaux en plein air? Non. C'eût été un acte de folie, qui aurait eu pour conséquence la perte de tous.
Toutefois, la température des chambres était redevenue plus supportable. Ce matin-là, Mrs. Joliffe servit un déjeuner composé de viandes chaudes et de thé. Les grogs brûlants ne furent pas épargnés, et le brave sergent Long put en prendre sa part. Ce feu bienfaisant des poêles, qui relevait la température, ranimait en même temps le moral de ces pauvres gens. Ils n'attendaient plus que les ordres de Jasper Hobson pour attaquer les ours. Mais le lieutenant, ne trouvant pas la partie égale, ne voulut pas risquer son monde. La journée semblait donc devoir s'écouler sans incident, quand, vers trois heures après midi, un grand bruit se fit entendre dans les combles de la maison.
«Les voilà!» s'écrièrent deux ou trois soldats, s'armant à la hâte de haches et de pistolets.
Il était évident que les ours, après avoir arraché un des chevrons de la toiture, avaient forcé l'entrée du grenier.
«Que personne ne quitte sa place! dit le lieutenant d'une voix calme. — Rae, la trappe!»
Le forgeron s'élança vers le couloir, gravit l'échelle et assujettit la trappe solidement.
On entendait un bruit épouvantable au-dessus du plafond, qui semblait fléchir sous le poids des ours. C'étaient des grognements, des coups de pattes, des coups de griffes formidables!
Cette invasion changeait-elle la situation? Le mal était-il aggravé ou non? Jasper Hobson et quelques-uns de ses compagnons se consultèrent à ce sujet. La plupart pensaient que leur situation s'était améliorée. Si les ours se trouvaient tous réunis dans ce grenier — ce qui paraissait probable —, peut-être était-il possible de les attaquer dans cet étroit espace, sans avoir à craindre que le froid n'asphyxiât les combattants ou ne leur arrachât les armes de la main. Certes, une attaque corps à corps avec ces carnassiers était extrêmement périlleuse; mais enfin, il n'y avait plus impossibilité physique à la tenter.
Restait donc à décider si l'on irait ou non combattre les assaillants dans le poste qu'ils occupaient, opération difficile et d'autant plus dangereuse, que, par l'étroite trappe, les soldats ne pouvaient pénétrer qu'un à un dans le grenier.
On comprend donc que Jasper Hobson hésitât à commencer l'attaque. Toute réflexion faite, et de l'avis du sergent et autres dont la bravoure était indiscutable, il résolut d'attendre. Peut-être un incident se produirait-il qui accroîtrait les chances? Il était presque impossible que les ours pussent déplacer les poutres du plafond, bien autrement solides que les chevrons de la toiture. Donc, impossibilité pour eux de descendre dans les chambres du rez-de-chaussée.
On attendit. La journée s'acheva. Pendant la nuit, personne ne put dormir, tant ces enragés firent de tapage!
Le lendemain, vers neuf heures, un nouvel incident vint compliquer la situation et obliger le lieutenant Hobson à agir.
On sait que les tuyaux des cheminées du poêle et du fourneau de la cuisine traversaient le grenier dans toute sa hauteur. Ces tuyaux, construits en briques de chaux et imparfaitement cimentés, pouvaient difficilement résister à une pression latérale. Or, il arriva que les ours, soit en s'attaquant directement à cette maçonnerie, soit en s'y appuyant pour profiter de la chaleur des foyers, la démolirent peu à peu. On entendit des morceaux de briques tomber à l'intérieur, et bientôt les poêles et le fourneau ne tirèrent plus.
C'était un irréparable malheur, qui, certainement, eût désespéré des gens moins énergiques. Il se compliqua encore. En effet, en même temps que les feux baissaient, une fumée noire, âcre, nauséabonde, produit de la combustion du bois et de l'huile, se répandit dans toute la maison. Les tuyaux étaient crevés au- dessous du plafond. En quelques minutes, cette fumée fut si épaisse, que la lumière des lampes disparut. Jasper Hobson se trouvait donc dans la nécessité de quitter la maison sous peine d'être asphyxié dans cette atmosphère irrespirable! Et quitter la maison, c'était périr de froid.
Quelques cris de femmes se firent entendre.
«Mes amis, s'écria le lieutenant, en s'emparant d'une hache, aux ours! aux ours!»
C'était le seul parti à prendre! Il fallait exterminer ces redoutables animaux. Tous, sans exception, se précipitèrent vers le couloir; ils s'élancèrent sur l'échelle, Jasper Hobson en tête. La trappe fut soulevée. Des coups de feu éclatèrent au milieu des noirs tourbillons de fumée. Il y eut des cris mêlés à des hurlements, du sang répandu. On se battait au milieu de la plus profonde obscurité…
Mais, en ce moment, quelques grondements terribles se firent entendre. De violentes secousses agitèrent le sol. La maison s'inclina comme si elle eût été arrachée de ses pilotis. Les poutres des murs se disjoignirent, et, par ces ouvertures, Jasper Hobson et ses compagnons stupéfaits purent voir les ours, épouvantés comme eux, s'enfuir en hurlant au milieu des ténèbres!
Pendant cinq mois.
Un violent tremblement de terre venait d'ébranler cette portion du continent américain. De telles secousses devaient certainement être fréquentes dans ce sol volcanique! La connexité qui existe entre ce phénomène et les phénomènes éruptifs était une fois de plus démontrée.
Jasper Hobson comprit ce qui s'était passé. Il attendit avec une inquiétude poignante. Une fracture du sol pouvait engloutir ses compagnons et lui. Mais une seule secousse se produisit, qui fut plutôt un contrecoup qu'un coup direct. Elle fit incliner la maison du côté du lac et en disjoignit les parois. Puis, le sol reprit sa stabilité et son immobilité.
Il fallait songer au plus pressé. La maison, quoique déjetée, était encore habitable. On boucha rapidement les ouvertures produites par la disjonction des poutres. Les tuyaux des cheminées furent aussitôt réparés tant bien que mal.
Les blessures que quelques-uns des soldats avaient reçues pendant leur lutte avec les ours étaient heureusement légères et n'exigèrent qu'un simple pansement.
Ces pauvres gens passèrent, dans ces conditions, deux jours pénibles, brûlant le bois des lits, la planche des cloisons. Pendant ce laps de temps, Mac Nap et ses hommes firent intérieurement les réparations les plus urgentes. Les pilotis, solidement encastrés dans le sol, n'avaient point cédé, et l'ensemble tenait bon. Mais il était évident que le tremblement de terre avait provoqué une dénivellation étrange de la surface du littoral, et que des changements s'étaient produits sur cette portion de ce territoire. Jasper Hobson avait hâte de connaître ces résultats, qui, jusqu'à un certain point, pouvaient compromettre la sécurité de la factorerie. Mais l'impitoyable froid défendait à quiconque de se hasarder au-dehors.
Cependant, certains symptômes furent remarqués, qui indiquaient un changement de temps assez prochain. À travers la vitre, on pouvait observer une diminution d'éclat des constellations. Le 11 janvier, le baromètre baissa de quelques lignes. Des vapeurs se formaient dans l'air, et leur condensation devait relever la température.
En effet, le 12 janvier, le vent sauta au sud-ouest, accompagné d'une neige intermittente. Le thermomètre extérieur remonta presque subitement à quinze degrés au-dessus de zéro (9° centigr. au-dessous de glace). Pour ces hiverneurs, si cruellement éprouvés, c'était une température de printemps.
Ce jour-là, à onze heures du matin, tout le monde fut dehors. On eût dit une bande de captifs rendus inopinément à la liberté. Mais défense absolue fut faite de quitter l'enceinte du fort, dans la crainte des mauvaises rencontres.
À cette époque de l'année, le soleil n'avait pas encore reparu, mais il s'approchait assez de l'horizon pour donner un long crépuscule. Les objets se montraient distinctement dans un rayon de deux milles. Le premier regard de Jasper Hobson fut donc pour ce territoire que le tremblement de terre avait sans doute modifié.
En effet, divers changements s'étaient produits. Le promontoire qui terminait le cap Bathurst était en partie découronné, et de larges morceaux de la falaise avaient été précipités du côté du rivage. Il semblait aussi que toute la masse du cap s'était inclinée vers le lac, déplaçant ainsi le plateau sur lequel reposait l'habitation. D'une façon générale, tout le sol s'était abaissé vers l'ouest et relevé vers l'est. Ce dénivellement devait entraîner cette conséquence grave, que les eaux du lac et de la Paulina-river, dès que le dégel les aurait rendues libres, se déplaceraient horizontalement suivant le nouveau plan, et il était probable qu'une portion du territoire de l'ouest serait inondée. Le ruisseau sans doute se creuserait un autre lit, ce qui compromettrait le port naturel formé à son embouchure. Les collines de la rive orientale semblaient s'être considérablement abaissées. Mais quant aux falaises de l'ouest, on ne pouvait en juger, vu leur éloignement. En somme, l'importante modification provoquée par le tremblement de terre consistait en ceci: c'est que, sur un espace de quatre à cinq milles au moins, l'horizontalité du sol était détruite, et que sa pente s'accusait en descendant de l'est à l'ouest.
«Eh bien, monsieur Hobson, dit en riant la voyageuse, vous aviez eu l'amabilité de donner mes noms au port et à la rivière, et voilà qu'il n'y a plus ni Paulina-river, ni port Barnett! Il faut avouer que je n'ai pas de chance.
— En effet, madame, répondit le lieutenant, mais si la rivière est partie, le lac est resté, lui, et, si vous le permettez, nous l'appellerons désormais le lac Barnett. J'aime à croire qu'il vous sera fidèle!»
Mr. et Mrs. Joliffe, aussitôt sortis de la maison, s'étaient rendus, l'un au chenil, l'autre à l'étable des rennes. Les chiens n'avaient point trop souffert de leur longue séquestration, et ils s'élancèrent en gambadant dans la cour intérieure. Un renne était mort depuis peu de jours. Quant aux autres, quoique un peu amaigris, ils semblaient être dans un bon état de conservation.
«Eh bien, madame, dit le lieutenant à Mrs. Paulina Barnett, qui accompagnait Jasper Hobson, nous voilà tirés d'affaire, et mieux que nous ne pouvions l'espérer!
— Je n'ai jamais désespéré, monsieur Hobson, répondit la voyageuse. Des hommes tels que vos compagnons et vous ne se laisseraient pas vaincre par les misères d'un hivernage!
— Madame, depuis que je vis dans les contrées polaires, reprit le lieutenant Hobson, je n'ai jamais éprouvé un pareil froid, et pour tout dire, s'il eût persévéré quelques jours encore, je crois que nous étions véritablement perdus.
— Alors ce tremblement de terre est venu à propos pour chasser ces maudits ours, dit la voyageuse, et peut-être a-t-il contribué à modifier cette excessive température?
— Cela est possible, madame, très possible en vérité, répondit le lieutenant. Tous ces phénomènes naturels se tiennent et s'influencent l'un l'autre. Mais, je vous l'avoue, la composition volcanique de ce sol m'inquiète. Je regrette, pour notre établissement, le voisinage de ce volcan en activité. Si ses laves ne peuvent l'atteindre, il provoque du moins des secousses qui le compromettent! Voyez à quoi ressemble maintenant notre maison!
— Vous la ferez réparer, monsieur Hobson, dès que la belle saison sera venue, répondit Mrs. Paulina Barnett, et vous profiterez de l'expérience pour l'étayer plus solidement.
— Sans doute, madame, mais telle qu'elle est à présent et pendant quelques mois encore, je crains qu'elle ne vous paraisse plus assez confortable!
— À moi, monsieur Hobson, répondit en riant Mrs. Paulina Barnett, à moi, une voyageuse! Je me figurerai que j'habite la cabine d'un bâtiment qui donne la bande, et, du moment que votre maison ne tangue ni ne roule, je n'ai rien à craindre du mal de mer!
— Bien, madame, bien, répondit Jasper Hobson, je n'en suis plus à apprécier votre caractère! Il est connu de tous! Par votre énergie morale, par votre humeur charmante, vous avez contribué à nous soutenir pendant ces dures épreuves, mes compagnons et moi, et je vous en remercie en leur nom et au mien!
— Je vous assure, monsieur Hobson, que vous exagérez…
— Non, non, et ce que je vous dis là, tous sont prêts à vous le redire… Mais permettez-moi de vous faire une question. Vous savez qu'au mois de juin prochain, le capitaine Craventy doit nous expédier un convoi de ravitaillement, qui, à son retour, emportera nos provisions de fourrures au Fort-Reliance. Il est probable que notre ami Thomas Black, après avoir observé son éclipse, retournera en juillet avec ce détachement. Me permettez-vous de vous demander, madame, si votre intention est de l'accompagner?
— Est-ce que vous me renvoyez, monsieur Hobson? demanda en souriant la voyageuse.
— Oh! madame!…
— Eh bien, «mon lieutenant», répondit Mrs. Paulina Barnett en tendant la main à Jasper Hobson, je vous demanderai la permission de passer encore un hiver au Fort-Espérance. L'année prochaine, il est probable que quelque navire de la Compagnie viendra mouiller au cap Bathurst, et j'en profiterai, car je ne serai pas fâchée, après être venue par la voie de terre, de m'en aller par le détroit de Behring.»
Le lieutenant fut enchanté de cette détermination de sa compagne. Il l'avait jugée et appréciée. Une grande sympathie l'unissait à cette vaillante femme, qui le tenait, elle, pour un homme bon et brave. Véritablement, l'un et l'autre n'eussent pas vu venir sans regrets l'heure de la séparation. Qui sait, d'ailleurs, si le Ciel ne leur réservait pas encore de terribles épreuves, pendant lesquelles leur double influence devrait s'unir pour le salut commun?
Le 20 janvier, le soleil reparut pour la première fois et termina la nuit polaire. Il ne demeura que quelques instants au-dessus de l'horizon, et fut salué par les joyeux hurrahs des hiverneurs. À compter de cette date, la durée du jour alla toujours croissant.
Pendant le mois de février et jusqu'au 15 mars, il y eut encore des successions très brusques de beau et de mauvais temps. Les beaux temps furent très froids; les mauvais, très neigeux. Pendant ceux-là, le froid empêchait les chasseurs de sortir, et pendant ceux-ci, c'étaient les tempêtes de neige qui les obligeaient à rester à la maison. Il n'y eut donc que par les temps moyens que certains travaux purent être exécutés au-dehors, mais aucune longue excursion ne fut tentée. D'ailleurs, à quoi bon s'éloigner du fort, puisque les trappes fonctionnaient avec succès. Pendant cette fin d'hiver, des martres, des renards, des hermines, des wolvérènes et autres précieux animaux se firent prendre en grand nombre, et les trappeurs ne chômèrent pas, tout en restant aux environs du cap Bathurst. Une seule excursion, faite en mars à la baie des Morses, fit reconnaître que le tremblement de terre avait beaucoup modifié la forme des falaises qui s'étaient singulièrement abaissées. Au-delà, les montagnes ignivomes, couronnées d'une légère vapeur, semblaient momentanément apaisées.
Vers le 20 mars, les chasseurs signalèrent les premiers cygnes, qui émigraient des territoires méridionaux et s'envolaient vers le nord en poussant d'aigres sifflements. Quelques «bruants de neige» et des «faucons hiverneurs» firent aussi leur apparition. Mais une immense couche blanche couvrait encore le sol, et le soleil ne pouvait fondre la surface solide de la mer et du lac.
La débâcle n'arriva que dans les premiers jours d'avril. La rupture des glaces s'opérait avec un fracas extraordinaire, comparable parfois à des décharges d'artillerie. De brusques changements, se produisirent dans la banquise. Plus d'un iceberg, ruiné par les chocs, rongé à sa base, culbuta avec un bruit terrible par suite du déplacement de son centre de gravité. De là des éboulements qui activaient le bris de l'icefield.
À cette époque, la moyenne de la température était de trente-deux degrés au-dessus de zéro (0° centigr.). Aussi les premières glaces du rivage ne tardèrent pas à se dissoudre, et la banquise, entraînée par les courants polaires, recula peu à peu dans les brumes de l'horizon. Au 15 avril, la mer était libre, et certainement un navire venu de l'océan Pacifique, par le détroit de Behring, après avoir longé la côte américaine, aurait pu atterrir au cap Bathurst.
En même temps que l'océan Arctique, le lac Barnett se délivra de sa cuirasse glacée, à la grande satisfaction des milliers de canards et autres volatiles aquatiques, qui pullulaient sur ses bords. Mais, ainsi que l'avait prévu le lieutenant Hobson, le périmètre du lac avait été modifié par la nouvelle pente du sol. La portion du rivage qui s'étendait devant l'enceinte du fort, et que bornaient à l'est les collines boisées, s'élargit considérablement. Jasper Hobson estima à cent cinquante pas le recul des eaux du lac sur sa rive orientale. À l'opposé, ces eaux durent se déplacer d'autant vers l'ouest, et inonder le pays, si quelque barrière naturelle ne les contenait pas.
En somme, il était fort heureux que la dénivellation du sol se fût faite de l'est à l'ouest, car si elle se fût produite en sens contraire, la factorerie eût été inévitablement submergée.
Quant à la petite rivière, elle se tarit aussitôt que le dégel eut rétabli son courant. On peut dire que ses eaux remontèrent vers leur source, la pente s'étant établie en cet endroit du nord au sud.
«Voilà, dit Jasper Hobson au sergent, une rivière à rayer de la carte des continents polaires! Si nous n'avions eu que ce ruisseau pour nous fournir d'eau potable, nous aurions été fort embarrassés! Très heureusement, il nous reste le lac Barnett, et j'aime à penser que nos buveurs ne l'épuiseront pas.
— En effet, répondit le sergent Long, le lac… Mais ses eaux sont-elles restées douces?»
Jasper Hobson regarda fixement son sergent, et ses sourcils se contractèrent. Cette idée ne lui était pas encore venue, qu'une fracture du sol avait pu établir une communication entre la mer et le lagon! Malheur irréparable, qui eût forcément entraîné la ruine et l'abandon de la nouvelle factorerie.
Le lieutenant et le sergent Long coururent en toute hâte vers le lac!… Les eaux étaient douces!
Dans les premiers jours de mai, le sol, nettoyé de neige en de certains endroits, commença à reverdir sous l'influence des rayons solaires. Quelques mousses, quelques graminées montrèrent timidement leurs petites pointes hors de terre. Les graines d'oseille et de chochléarias semées par Mrs. Joliffe levèrent aussi. La couche de neige les avait protégées contre ce rude hiver. Mais il fallut les défendre du bec des oiseaux et de la dent des rongeurs. Cette importante besogne fut dévolue au digne caporal, qui s'en acquitta avec la conscience et le sérieux d'un mannequin accroché dans un potager!
Les longs jours étaient revenus. Les chasses furent reprises.
Le lieutenant Hobson voulait compléter l'approvisionnement de fourrures dont les agents du Fort-Reliance devaient prendre livraison dans quelques semaines. Marbre, Sabine et autres chasseurs se mirent en campagne. Leurs excursions ne furent ni longues ni fatigantes. Jamais ils ne s'écartèrent de plus de deux milles du cap Bathurst. Jamais ils n'avaient rencontré de territoire aussi giboyeux. Ils en étaient à la fois très surpris et très satisfaits. Les martres, les rennes, les lièvres, les caribous, les renards, les hermines venaient au-devant des coups de fusil.
Une seule observation à faire, au grand regret des hiverneurs qui leur tenaient rancune, c'est qu'on ne voyait plus d'ours, pas même leurs traces. On eût dit qu'en fuyant, les assaillants avaient entraîné tous leurs congénères avec eux. Peut-être ce tremblement de terre avait-il plus particulièrement effrayé ces animaux, dont l'organisation est très fine, et même «très nerveuse», si, toutefois, ce qualificatif peut s'appliquer à un simple quadrupède!
Le mois de mai fut assez pluvieux. La neige et la pluie alternaient. La moyenne de la température ne donna que quarante et un degrés au-dessus de zéro (5° centigr. au-dessus de glace). Les brouillards furent fréquents, et tellement épais parfois, qu'il eût été imprudent de s'écarter du fort. Petersen et Kellet, égarés pendant quarante-huit heures, causèrent les plus vives inquiétudes à leurs compagnons. Une erreur de direction, qu'ils ne pouvaient rectifier, les avait entraînés dans le sud, quand ils se croyaient aux environs de la baie des Morses. Ils ne revinrent donc qu'exténués et à demi morts de faim.
Juin arriva, et avec lui le beau temps et parfois une chaleur véritable. Les hiverneurs avaient quitté leurs vêtements d'hiver. On travaillait activement à réparer la maison, qu'il s'agissait de reprendre en sous-oeuvre. En même temps, Jasper Hobson faisait construire un vaste magasin à l'angle sud de la cour. Le territoire se montrait assez giboyeux pour justifier l'opportunité de cette construction. L'approvisionnement de fourrures était considérable, et il devenait nécessaire d'établir un local spécialement destiné à l'emmagasinage des pelleteries.
Cependant, Jasper Hobson attendait de jour en jour le détachement que devait lui envoyer le capitaine Craventy. Bien des objets manquaient encore à la nouvelle factorerie. Les munitions étaient à renouveler. Si ce détachement avait quitté le Fort-Reliance dès les premiers jours de mai, il devait atteindre vers la mi-juin le cap Bathurst. On se souvient que c'était le point de ralliement convenu entre le capitaine et son lieutenant. Or, comme Jasper Hobson avait précisément établi le nouveau fort au cap même, les agents envoyés à sa rencontre ne pouvaient manquer de l'y trouver.
Donc, à partir du 15 juin, le lieutenant fit surveiller les environs du cap. Le pavillon britannique avait été arboré au sommet de la falaise et devait s'apercevoir de loin. Il était présumable, d'ailleurs, que le convoi de ravitaillement suivrait à peu près l'itinéraire du lieutenant, et longerait le littoral depuis le golfe du Couronnement jusqu'au cap Bathurst. C'était la voie la plus sûre, sinon la plus courte, à une époque de l'année où la mer, libre de glaces, délimitait nettement le rivage et permettait d'en suivre le contour.
Cependant, le mois de juin s'acheva sans que le convoi eût apparu. Jasper Hobson ressentit quelques inquiétudes, surtout quand les brouillards vinrent envelopper de nouveau le territoire. Il craignait pour les agents aventurés sur ce désert, et auxquels ces brumes persistantes pouvaient opposer de sérieux obstacles.
Jasper Hobson s'entretint souvent avec Mrs. Paulina Barnett, le sergent, Mac Nap, Rae, de cet état de choses. L'astronome Thomas Black ne cachait point ses appréhensions, car, l'éclipse une fois observée, il comptait bien s'en retourner avec le détachement. Or, si le détachement ne venait pas, il se voyait réservé à un second hivernage, perspective qui lui souriait peu. Ce brave savant, sa tâche accomplie, ne demandait qu'à s'en aller. Il faisait donc part de ses craintes au lieutenant Hobson, qui ne savait, en vérité, que lui répondre.
Au 4 juillet, rien encore. Quelques hommes, envoyés en reconnaissance à trois milles sur la côte, dans le sud-est, n'avaient découvert aucune trace.
Il fallut admettre alors, ou que les agents du Fort-Reliance n'étaient point partis, ou qu'ils s'étaient égarés en route. Malheureusement, cette dernière hypothèse devenait la plus probable. Jasper Hobson connaissait le capitaine Craventy, et il ne mettait point en doute que le convoi n'eût quitté le Fort- Reliance à l'époque convenue.
On conçoit donc combien ses inquiétudes devinrent vives! La belle saison s'écoulait. Encore deux mois, et l'hiver arctique, c'est-à- dire les âpres brises, les tourbillons de neige, les nuits longues, s'abattrait sur cette portion du continent.
Le lieutenant Hobson n'était point homme à rester dans une telle incertitude! Il fallait prendre un parti, et voici celui auquel il s'arrêta après avoir consulté ses compagnons. Il va sans dire que l'astronome l'appuyait de toutes ses forces.
On était au 5 juillet. Dans quatorze jours — le 18 juillet —, l'éclipse solaire devait se produire. Dès le lendemain, Thomas Black pouvait quitter le Fort-Espérance. Il fut donc décidé que si, d'ici là, les agents attendus n'étaient point arrivés, un convoi, composé de quelques hommes et de quatre ou cinq traîneaux, quitterait la factorerie pour se rendre au lac de l'Esclave. Ce convoi emporterait une partie des fourrures les plus précieuses, et, en six semaines au plus, c'est-à-dire vers la fin du mois d'août, pendant que la saison le permettait encore, il pouvait atteindre le Fort-Reliance.
Ce point décidé, Thomas Black redevint l'homme absorbé qu'il était, n'attendant plus que le moment où la lune, exactement interposée entre l'astre radieux et «lui», éclipserait totalement le disque du soleil!