IX

Le matin de la rentrée, grande musique à la chapelle. C'est la messe du Saint-Esprit…Veni, creator Spiritus!…Voici M. le principal avec son bel habit noir et la petite palme d'argent à la boutonnière. Derrière lui, se tient l'état-major des professeurs en toge de cérémonie: les sciences ont l'hermine orange; les humanités, l'hermine blanche. Le professeur de seconde, un freluquet, s'est permis des gants de couleur tendre et une toque de fantaisie; M. Viot n'a pas l'air content.Veni, creator Spiritus!…Au fond de l'église, pêle-mêle avec les élèves, le petit Chose regarde d'un oeil d'envie les toges majestueuses et les palmes d'argent… Quand sera-t-il professeur, lui aussi?… Quand pourra-t-il reconstruire le foyer? Hélas! avant d'en arriver là, que de temps encore et que de peines!Veni, creator Spiritus!…Le petit Chose se sent l'âme triste; l'orgue lui donne envie de pleurer… Tout à coup, là-bas, dans un coin du choeur, il aperçoit une belle figure ravagée qui lui sourit.. Ce sourire fait du bien au petit Chose, et, de revoir l'abbé Germane, le voilà plein de courage et tout ragaillardi!Veni, creator Spiritus!…

Deux jours après la messe du Saint-Esprit, nouvelles solennités. C'était la fête du principal… Ce jour-là—de temps immémorial—, tout le collège célèbre la Saint-Théophile sur l'herbe, à grand renfort de viandes froides et de vins de Limoux. Cette fois, comme à l'ordinaire, M. le principal n'épargne rien pour donner du retentissement à ce petit festival de famille, qui satisfait les instincts généreux de son coeur, sans nuire cependant aux intérêts de son collège. Dès l'aube, on s'emplit tous—élèves et maîtres—dans de grandes tapissières pavoisées aux couleurs municipales, et le convoi part au galop, traînant à sa suite, dans deux énormes fourgons, les paniers de vin mousseux et les corbeilles de mangeaille… En tête, sur le premier char, les gros bonnets et la musique. Ordre aux ophicléides de jouer très fort. Les fouets claquent, les grelots sonnent, les piles d'assiettes se heurtent contre les gamelles de fer-blanc… Tout Sarlande en bonnet de nuit se met aux fenêtres pour voir passer la fête du principal.

C'est à la Prairie que le gala doit avoir lieu. A peine arrivé, on étend des nappes sur l'herbe, et les enfants crèvent de rire en voyant messieurs les professeurs assis au frais dans les violettes comme de simples collégiens… Les tranches de pâté circulent. Les bouchons sautent. Les yeux flambent. On parle beaucoup… Seul, au milieu de l'animation générale, le petit Chose a l'air préoccupé. Tout à coup on le voit rougir… M. le principal vient de se lever, un papier à la main: «Messieurs, on me remet à l'instant même quelques vers que m'adresse un poète anonyme. Il parait que notre Pindare ordinaire, M. Viot, a un émule cette année. Quoique ces vers soient un peu trop flatteurs pour moi, je vous demande la permission de vous les lire.

—Oui, oui… lisez… lisez!…»

Et de sa belle voix des distributions, M. le principal commence la lecture…

C'est un compliment assez bien tourné, plein de rimes aimables à l'adresse du principal et de tous ces messieurs. Une fleur pour chacun. La fée aux lunettes elle-même n'est pas oubliée. Le poète l'appelle «l'ange du réfectoire», ce qui est charmant.

On l'applaudit longuement. Quelques voix demandent l'auteur. Le petit Chose se lève, rouge comme un pépin de grenade, et s'incline avec modestie. Acclamations générales. Le petit Chose devient le héros de la fête. Le principal veut l'embrasser. De vieux professeurs lui serrent la main d'un air entendu. Le régent de seconde lui demande ses vers pour les mettre dans le journal. Le petit Chose est très content; tout cet encens lui monte au cerveau avec les fumées du vin de Limoux. Seulement, et ceci le dégrise un peu, il croit entendre l'abbé Germane murmurer: «L'imbécile!» et les clefs de son rival grincer férocement.

Ce premier enthousiasme apaisé, M. le principal frappe dans ses mains pour réclamer le silence.

«Maintenant, Viot, à votre tour! après la Muse badine, la Muse sévère.»

M. Viot tire gravement de sa poche un cahier relié, gros de promesses, et commence sa lecture en jetant sur le petit Chose un regard de côté.

L'oeuvre de M. Viot est une idylle, une idylle toute virgilienne en l'honneur du règlement. L'élève Ménalque et l'élève Dorilas s'y répondent en strophes alternées… L'élève Ménalque est d'un collège où fleurit le règlement; l'élève Dorilas, d'un autre collège d'où le règlement est exilé… Ménalque dit les plaisirs austères d'une forte discipline; Dorilas, les joies infécondes d'une folle liberté.

A la fin, Dorilas est terrassé. Il remet entre les mains de son vainqueur le prix de la lutte, et tous deux, unissant leurs voix, entonnent un chant d'allégresse à la gloire du règlement.

Le poème est fini… Silence de mort!… Pendant la lecture, les enfants ont emporté leurs assiettes à l'autre bout de la prairie, et mangent leurs pâtés, tranquilles, loin, bien loin, de l'élève Ménalque et Dorilas. M. Viot les regarde de sa place avec un sourire amer… Les professeurs ont tenu bon, mais pas un n'a le courage d'applaudir… Infortuné M. Viot! C'est une vraie déroute.. Le principal essaie de le consoler: «Le sujet était aride, messieurs, mais le poète s'en est bien tiré.»

«Moi, je trouve cela très beau», dit effrontément le petit Chose, à qui son triomphe commence à faire peur.

Lâchetés perdues! M. Viot ne veut pas être consolé. Il s'incline sans répondre et garde son sourire amer… Il le garde tout le jour, et le soir, en rentrant, au milieu des chants des élèves, des couacs de la musique et du fracas des tapissières roulant sur les pavés de la ville endormie, le petit Chose entend dans l'ombre, près de lui, les clefs de son rival qui grondent d'un air méchant: «Frinc! frinc! frinc! monsieur le poète, nous vous revaudrons cela!»

Avec la Saint-Théophile, voilà les vacances enterrées.

Les jours qui suivirent furent tristes; un vrai lendemain de mardi gras. Personne ne se sentait en train, ni les maîtres, ni les élèves. On s'installait… Après deux grands mois de repos, le collège avait peine à reprendre son va-et-vient habituel. Les rouages fonctionnaient mal, comme ceux d'une vieille horloge, qu'on aurait depuis longtemps oublié de remonter. Peu à peu, cependant, grâce aux efforts de M. Viot, tout se régularisa. Chaque jour, aux mêmes heures, au son de la même cloche, on vit de petites portes s'ouvrir dans les cours et des litanies d'enfants, roides comme des soldats de bois, défiler deux par deux sous les arbres; puis la cloche sonnait encore, ding! dong!—et les mêmes enfants repassaient sous les mêmes petites portes. Ding! dong! Levez-vous. Ding! dong! Couchez-vous. Ding! dong! Instruisez-vous! Ding! dong! Amusez-vous. Et cela pour toute l'année.

O triomphe du règlement! Comme l'élève Ménalque aurait été heureux de vivre, sous la férule de M. Viot, dans le collège modèle de Sarlande…

Moi seul, je faisais ombre à cet adorable tableau. Mon étude ne marchait pas. Les terriblesmoyensm'étaient revenus de leurs montagnes, plus laids, plus âpres, plus féroces que jamais. De mon côté, j'étais aigri; la maladie m'avait rendu nerveux et irritable; je ne pouvais plus rien supporter… Trop doux l'année précédente, je fus trop sévère cette année… J'espérais ainsi mater ces méchants drôles, et, pour la moindre incartade, je foudroyais toute l'étude de pensums et de retenues…

Ce système ne me réussit pas. Mes punitions, à force d'être prodiguées, se déprécièrent et tombèrent aussi bas que les assignats de l'an IV… Un jour, je me sentis débordé. Mon étude était en pleine révolte, et je n'avais plus de munitions pour faire tête à l'émeute. Je me vois encore dans ma chaire, me débattant comme un beau diable, au milieu des cris, des pleurs, des grognements, des sifflements: «A la porte!… Cocorico!… kss!… kss!… Plus de tyrans!… C'est une injustice!…» Et les encriers pleuvaient, et les papiers mâchés s'épataient sur mon pupitre, et tous ces petits monstres—sous prétexte de réclamations—se pendaient par grappes à ma chaire, avec des hurlements de macaques.

Quelquefois, en désespoir de cause, j'appelais M. Viot à mon secours. Pensez quelle humiliation! Depuis la Saint-Théophile, l'homme aux clefs me tenait rigueur et je le sentais heureux de ma détresse. Quand il entrait dans l'étude brusquement, ses clefs à la main, c'était comme une pierre dans un étang de grenouilles: en un clin d'oeil tout le monde se retrouvait à sa place, le nez sur les livres. On aurait entendu voler une mouche. M. Viot se promenait un moment de long en large, agitant son trousseau de ferraille, au milieu du grand silence; puis il me regardait ironiquement et se retirait sans rien dire.

J'étais très malheureux. Les maîtres, mes collègues, se moquaient de moi. Le principal, quand je le rencontrais, me faisait mauvais accueil; il y avait sans doute du M. Viot là-dessous… Pour m'achever, survint Boucoyran.

Oh! cette affaire Boucoyran! Je suis sûr qu'elle est restée dans les annales du collège et que les Sarlandais en parlent encore aujourd'hui… Moi aussi, je veux en parler de cette terrible affaire. Il est temps que le public sache la vérité…

Quinze ans, de gros pieds, de gros yeux, de grosses mains, pas de front, et l'allure d'un valet de ferme: tel était le marquis de Boucoyran, terreur de la cour des moyens et seul échantillon de la noblesse cévenole au collège de Sarlande. Le principal tenait beaucoup à cet élève, en considération du vernis aristocratique que sa présence donnait à l'établissement. Dans le collège, on ne l'appelait que le «marquis». Tout le monde le craignait; moi-même je subissais l'influence générale et je ne lui parlais qu'avec des ménagements.

Pendant quelque temps, nous vécûmes en assez bons termes.

M. le marquis avait bien par-ci par-là certaines façons impertinentes de me regarder ou de me répondre qui rappelaient par trop l'Ancien Régime, mais j'affectais de n'y point prendre garde, sentant que j'avais affaire à forte partie.

Un jour cependant, ce faquin de marquis se permit de répliquer, en pleine étude, avec une insolence telle que je perdis toute patience.

«Monsieur de Boucoyran, lui dis-je en essayant de garder mon sang-froid, prenez vos livres et sortez sur-le-champ.»

C'était un acte d'autorité inouï pour ce drôle. Il en resta stupéfait et me regarda, sans bouger de sa place, avec des gros yeux.

Je compris que je m'engageais dans une méchante affaire, mais j'étais trop avancé pour reculer.

«Sortez, monsieur de Boucoyran!…» commandai-je de nouveau.

Les élèves attendaient, anxieux… Pour la première fois, j'avais du silence.

A ma seconde injonction, le marquis, revenu de sa surprise, me répondit, il fallait voir de quel air: «Je ne sortirai pas!»

Il y eut parmi toute l'étude, un murmure d'admiration. Je me levai dans ma chaire, indigné.

«Vous ne sortirez pas, monsieur?… C'est ce que nous allons voir.»

Et je descendis…

Dieu m'est témoin qu'à ce moment-là toute idée de violence était bien loin de moi; je voulais seulement intimider le marquis par la fermeté de mon attitude; mais, en me voyant descendre de ma chaire, il se mit à ricaner d'une façon si méprisante, que j'eus le geste de le prendre au collet pour le faire sortir de son banc.

Le misérable tenait cachée sous sa tunique une énorme règle en fer. A peine eus-je levé la main, qu'il m'assena sur le bras un coup terrible. La douleur m'arracha un cri.

Toute l'étude battit des mains.

«Bravo, marquis!»

Pour le coup, je perdis la tête. D'un bond, je fus sur la table, d'un autre sur le marquis; et alors, le prenant à la gorge, je fis si bien, des pieds, des poings, des dents, de tout, que je l'arrachai de sa place et qu'il s'en alla rouler hors de l'étude jusqu'au milieu de la cour… Ce fut l'affaire d'une seconde; je ne me serais jamais cru tant de vigueur.

Les élèves étaient consternés. On ne criait plus: «Bravo, marquis!» On avait peur. Boucoyran, le fort des forts, mis à la raison par ce gringalet de pion! Quelle aventure!… Je venais de gagner en autorité ce que le marquis venait de perdre en prestige.

Quand je remontai dans ma chaire, pâle encore et tremblant d'émotion, tous les visages se penchèrent vivement sur les pupitres. L'étude était matée. Mais le principal, M. Viot, qu'allaient-ils penser de cette affaire? Comment! j'avais osé lever la main sur un élève! sur le marquis de Boucoyran! sur le noble du collège! Je voulais donc me faire chasser!

Ces réflexions, qui me venaient un peu tard, me troublèrent dans mon triomphe. J'eus peur, à mon tour. Je me disais: «C'est sûr, le marquis est allé se plaindre.» Et, d'une minute à l'autre, je m'attendais à voir entrer le principal. Je tremblai jusqu'à la fin de l'étude; pourtant, personne ne vint.

A la récréation, je fus très étonné de voir Boucoyran rire et jouer avec les autres. Cela me rassura un peu; et, comme toute la journée se passa sans encombres, je m'imaginai que mon drôle se tiendrait coi et que j'en serai quitte pour la peur.

Par malheur, le jeudi suivant était jour de sortie, M. le marquis ne rentra pas au dortoir. J'eus comme un pressentiment et je ne dormis pas de toute la nuit.

Le lendemain, à la première étude, les élèves chuchotaient en regardant la place de Boucoyran qui restait vide. Sans en avoir l'air, je mourais d'inquiétude.

Vers les sept heures, la porte s'ouvrit d'un coup sec. Tous les enfants se levèrent.

J'étais perdu…

Le principal entra le premier, puis M. Viot derrière lui, puis enfin un grand vieux, boutonné jusqu'au menton dans une longue redingote et cravaté d'un col de crin haut de quatre doigts. Celui-là, je ne le connaissais pas, mais je compris tout de suite que c'était M. de Boucoyran le père. Il tortillait sa longue moustache et bougonnait entre ses dents.

Je n'eus pas même le courage de descendre de ma chaire pour faire honneur à ces messieurs; eux non plus, en entrant, ne me saluèrent pas. Ils prirent position tous les trois au milieu de l'étude et, jusqu'à leur sortie, ne regardèrent pas une seule fois de mon côté.

Ce fut le principal qui ouvrit le feu.

«Messieurs, dit-il en s'adressant aux élèves, nous venons ici remplir une mission pénible, très pénible. Un de vos maîtres s'est rendu coupable d'une faute si grave, qu'il est de notre devoir de lui infliger un blâme public.»

Là-dessus le voilà parti à m'infliger un blâme qui dura au moins un grand quart d'heure. Tous les faits dénaturés: le marquis était le meilleur élève du collège; je l'avais brutalisé sans raison, sans excuse. Enfin j'avais manqué à tous mes devoirs.

Que répondre à ces accusations?

De temps en temps, j'essayais de me défendre. «Pardon, monsieur le principal!…» Mais le principal ne m'écoutait pas, et il m'infligea son blâme jusqu'au bout.

Après lui, M. de Boucoyran, le père, prit la parole et de quelle façon!… Un véritable réquisitoire. Malheureux père! On lui avait presque assassiné son enfant. Sur ce pauvre petit être sans défense, on s'était rué comme… comme… comment dirait-il?… comme un buffle, comme un buffle sauvage. L'enfant gardait le lit depuis deux jours. Depuis deux jours, sa mère en larmes, le veillait…

Ah! s'il avait eu affaire à un homme, c'est lui, M. de Boucoyran le père, qui se serait chargé de venger son enfant! Mais On n'était qu'un galopin dont il avait pitié. Seulement qu'On se le tînt pour dit: si jamais On touchait encore à un cheveu de son fils, On se ferait couper les deux oreilles tout net…

Pendant ce beau discours, les élèves riaient sous cape, et les clefs de M. Viot frétillaient de plaisir. Debout, dans sa chaire, pâle de rage, le pauvre On écoutait toutes ces injures, dévorait toutes ces humiliations et se gardait bien de répondre. Si On avait répondu, On aurait été chassé du collège; et alors où aller?

Enfin, au bout d'une heure, quand ils furent à sec d'éloquence, ces trois messieurs se retirèrent. Derrière eux, il se fit dans l'étude un grand brouhaha. J'essayai, mais vainement, d'obtenir un peu de silence; les enfants me riaient au nez. L'affaire Boucoyran avait achevé de tuer mon autorité.

Oh! ce fut une terrible affaire!

Toute la ville s'en émut… Au Petit-Cercle, au Grand-Cercle, dans les cafés, à la musique, on ne parlait pas d'autre chose. Les gens bien informés donnaient des détails à faire dresser les cheveux. Il parait que ce maître d'étude était un monstre, un ogre. Il avait torturé l'enfant avec des raffinements inouïs de cruauté. En parlant de lui, on ne disait plus que «le bourreau».

Quand le jeune Boucoyran s'ennuya de rester au lit, ses parents l'installèrent sur une chaise longue, au plus bel endroit de leur salon, et pendant huit jours, ce fut à travers ce salon une procession interminable. L'intéressante victime était l'objet de toutes les attentions.

Vingt fois de suite, on lui faisait raconter son histoire, et à chaque fois, le misérable inventait quelque nouveau détail. Les mères frémissaient; les vieilles demoiselles l'appelaient «pauvre ange!» et lui glissaient des bonbons. Le journal de l'opposition profita de l'aventure et fulmina contre le collège un article terrible au profit d'un établissement religieux des environs….

Le principal était furieux; et, s'il ne me renvoya pas, je ne le dus qu'à la protection du recteur…. Hélas! il eût mieux valu pour moi être renvoyé tout de suite. Ma vie dans le collège était devenue impossible. Les enfants ne m'écoutaient plus; au moindre mot, ils me menaçaient de faire comme Boucoyran, d'aller se plaindre à leur père. Je finis par ne plus m'occuper d'eux.

Au milieu de tout cela, j'avais une idée fixe: me venger des Boucoyran. Je revoyais toujours la figure impertinente du vieux marquis, et mes oreilles étaient restées rouges de la menace qui leur avait été faite. D'ailleurs eussé-je voulu oublier ces affronts, je n'aurais pas pu y parvenir; deux fois par semaine, les jours de promenade, quand les divisions passaient devant le café de l'Évêché, j'étais sûr de trouver M. de Boucoyran, le père, planté devant la porte, au milieu d'un groupe d'officiers de la garnison, tous nu-tête et leurs queues de billard à la main. Ils nous regardaient venir de loin avec des rires goguenards; puis, quand la division était à portée de la voix, le marquis criait très fort, en me toisant d'un air de provocation: «Bonjour, Boucoyran!»

«Bonjour, mon père!» glapissait l'affreux enfant du milieu des rangs. Et les officiers, les élèves, les garçons du café, tout le monde riait….

Le «Bonjour, Boucoyran!» était devenu un supplice pour moi, et pas moyen de m'y soustraire. Pour aller à la Prairie, il fallait absolument passer devant le café de l'Évêché, et pas une fois mon persécuteur ne manquait au rendez-vous.

J'avais par moments des envies folles d'aller à lui et de le provoquer; mais deux raisons me retenaient: d'abord toujours la peur d'être chassé, puis la rapière du marquis, une grande diablesse de colichemarde qui avait fait tant de victimes lorsqu'il était dans les gardes du corps.

Pourtant, un jour, poussé à bout, j'allai trouver Roger, le maître d'armes et, de but en blanc, je lui déclarai ma résolution de me mesurer avec le marquis. Roger, à qui je n'avais pas parlé depuis longtemps, m'écouta d'abord avec une certaine réserve; mais, quand j'eus fini, il eut un mouvement d'effusion et me serra chaleureusement les deux mains.

«Bravo! monsieur Daniel! Je le savais bien, moi, qu'avec cet air-là vous ne pouviez pas être un mouchard. Aussi, pourquoi diable étiez-vous toujours fourré avec votre M. Viot? Enfin, on vous retrouve; tout est oublié. Votre main! Vous êtes un noble coeur! Maintenant, à votre affaire! Vous avez été insulté? Bon! Vous voulez en tirer réparation? Très bien! Vous ne savez pas le premier mot des armes? Bon! bon! très bien! très bien! Vous voulez que je vous empêche d'être embroché par ce vieux dindon? Parfait! Venez à la salle, et, dans six mois, c'est vous qui l'embrocherez.»

D'entendre cet excellent Roger épouser ma querelle avec tant d'ardeur, j'étais rouge de plaisir. Nous convînmes des leçons: trois heures par semaine; nous convînmes aussi du prix qui serait un prix exceptionnel (exceptionnel en effet! j'appris plus tard qu'on me faisait payer deux fois plus cher que les autres). Quand toutes ces conventions furent réglées, Roger passa familièrement son bras sous le mien.

«Monsieur Daniel, me dit-il, il est trop tard pour prendre aujourd'hui notre première leçon; mais nous pouvons toujours aller conclure notre marché au café Barbette. Allons! voyons, pas d'enfantillage! est-ce qu'il vous fait peur, par hasard, le café Barbette?… Venez donc, sacrebleu! tirez-vous un peu de ce saladier de cuistres. Vous trouverez là-bas des amis, de bons garçons, triple nom! de nobles coeurs, et vous quitterez vite avec eux ces manières de femmelette qui vous font tort.»

Hélas! je me laissai tenter. Nous allâmes au café Barbette. Il était toujours le même, plein de cris, de fumée, de pantalons garance; les mêmes shakos, les mêmes ceinturons pendaient aux mêmes patères.

Les amis de Roger me reçurent à bras ouverts. Il avait bien raison, c'étaient tous de nobles coeurs! Quand ils connurent mon histoire avec le marquis et la résolution que j'avais prise, ils vinrent, l'un après l'autre, me serrer la main: «Bravo, jeune homme, très bien.»

Moi aussi j'étais un noble coeur. Je fis venir un punch, on but à mon triomphe, et il fut décidé entre nobles coeurs que je tuerais le marquis de Boucoyran à la fin de l'année scolaire.

L'hiver était venu, un hiver sec, terrible et noir, comme il en fait dans ces pays de montagnes. Avec leurs grands arbres sans feuilles et leur sol gelé plus dur que la pierre, les cours du collège étaient tristes à voir. On se levait avant le jour, aux lumières; il faisait froid; de la glace dans les lavabos…. Les élèves n'en finissaient plus; la cloche était obligée de les appeler plusieurs fois. «Plus vite, messieurs!» criaient les maîtres en marchant de long en large pour se réchauffer…. On formait les rangs en silence, tant bien que mal, et on descendait à travers le grand escalier à peine éclairé et les longs corridors où soufflaient les bises mortelles de l'hiver.

Un mauvais hiver pour le petit Chose!

Je ne travaillais plus. A l'étude, la chaleur malsaine du poêle me faisait dormir. Pendant les classes, trouvant ma mansarde trop froide, je courais m'enfermer au café Barbette et n'en sortais qu'au dernier moment. C'était là maintenant que Roger me donnait ses leçons; la rigueur du temps nous avait chassés de la salle d'armes et nous nous escrimions au milieu du café avec les queues de billard, en buvant du punch. Les sous-officiers jugeaient les coups; tous ces nobles coeurs m'avaient décidément admis dans leur intimité et m'enseignaient chaque jour une nouvelle botte infaillible pour tuer ce pauvre marquis de Boucoyran. Ils m'apprenaient aussi comment on édulcore une absinthe, et quand ces messieurs jouaient au billard, c'était moi qui marquais les points….

Un mauvais hiver pour le petit Chose!

Un matin de ce triste hiver, comme j'entrais au café Barbette—j'entends encore le fracas du billard et le ronflement du gros poêle en faïence—, Roger vint à moi précipitamment: «Deux mots, monsieur Daniel!» et m'emmena dans la salle du fond, d'un air tout à fait mystérieux.

Il s'agissait d'une confidence amoureuse…. Vous pensez si j'étais fier de recevoir les confidences d'un homme de cette taille. Cela me grandissait toujours un peu.

Voici l'histoire. Ce sacripant de maître d'armes avait rencontré par la ville, en un certain endroit qu'il ne pouvait pas nommer, certaine personne dont il s'était follement épris. Cette personne occupait à Sarlande une situation tellement élevée,—hum! hum! vous m'entendez bien!—tellement extraordinaire, que le maître d'armes en était encore à se demander comment il avait osé lever les yeux si haut. Et pourtant, malgré la situation de la personne—situation tellement élevée, tellement, etc.—, il ne désespérait pas de s'en faire aimer, et même il croyait le moment venu de lancer quelques déclarations épistolaires. Malheureusement les maîtres d'armes ne sont pas très adroits aux exercices de la plume. Passe encore s'il ne s'agissait que d'une grisette; mais avec une personne dans une situation tellement, etc., ce n'était pas du style de cantine qu'il fallait, et même un bon poète ne serait pas de trop.

«Je vois ce que c'est, dit le petit Chose d'un air entendu; vous avez besoin qu'on vous trousse quelques poulets galants pour envoyer à la personne, et vous avez songé à moi.

—Précisément, répondit le maître d'armes.

—Eh bien, je suis votre homme, et nous commencerons quand vous voudrez; seulement, pour que nos lettres n'aient pas l'air d'être empruntées auParfait secrétaire, il faudra me donner quelques renseignements sur la personne….

Le maître d'armes regarda autour de lui d'un air méfiant, puis tout bas il me dit, en me fourrant ses moustaches dans l'oreille:

"C'est une blonde de Paris. Elle sent bon comme une fleur et s'appelleCécilia."

Il ne put pas m'en confier davantage, à cause de la situation de la personne, situation tellement, etc.—mais ces renseignements me suffisaient, et le soir même—, pendant l'étude—, j'écrivis ma première lettre à la blonde Cécilia.

Cette singulière correspondance entre le petit Chose et cette mystérieuse personne dura près d'un mois. Pendant un mois, j'écrivis en moyenne deux lettres de passion par jour. De ces lettres, les unes étaient tendres et vaporeuses comme le Lamartine d'Elvire, les autres enflammées et rugissantes comme le Mirabeau de Sophie. Il y en avait qui commençaient par ces mots:«O Cécilia, quelquefois, sur un rocher sauvage…»et qui finissaient par ceux-ci:«On dit qu'on en meurt… essayons!»Puis, de temps en temps, la Muse s'en mêlait:

Oh! ta lèvre, ta lèvre ardente!Donne-la-moi! donne-la-moi!

Aujourd'hui, j'en parle en riant; mais à l'époque, le petit Chose ne riait pas, je vous le jure, et tout cela se faisait très sérieusement. Quand j'avais terminé une lettre, je la donnais à Roger pour qu'il la recopiât de sa belle écriture de sous-officier; lui, de son côté, quand il recevait des réponses (car elle répondait, la malheureuse!), il me les apportait bien vite, et je basais mes opérations là-dessus.

Le jeu me plaisait en somme; peut-être même me plaisait-il un peu trop. Cette blonde invisible, parfumée comme un lilas blanc, ne me sortait plus de l'esprit. Par moments, je me figurais que j'écrivais pour mon propre compte; je remplissais mes lettres de confidences toutes personnelles, de malédictions contre la destinée, contre ces êtres vils et méchants au milieu desquels j'étais obligé de vivre: «O Cécilia, si tu savais comme j'ai besoin de ton amour!»

Parfois aussi, quand le grand Roger venait me dire en frisant sa moustache: «Ça mord! ça mord!… continuez!» j'avais de secrets mouvements de dépit, et je pensais en moi-même: «Comment peut-elle croire que c'est ce gros réjoui, ce Fanfan la Tulipe, qui lui écrit ces chefs-d'oeuvre de passion et de mélancolie?»

Elle le croyait pourtant; elle le croyait si bien qu'un jour, le maître d'armes, triomphant, m'apporta cette réponse qu'il venait de recevoir: «A neuf heures, ce soir, derrière la sous-préfecture!»

Est-ce à l'éloquence de mes lettres ou à la longueur de ses moustaches que Roger dut son succès? Je vous laisse, mesdames, le soin de décider. Toujours est-il que cette nuit-là, dans son dortoir mélancolique, le petit Chose eut un sommeil très agité. Il rêva qu'il était grand, qu'il avait des moustaches, et que des dames de Paris—occupant des situations tout à fait extraordinaires—lui donnaient des rendez-vous derrière les sous-préfectures….

Le plus comique, c'est que le lendemain, il me fallut écrire une lettre d'actions de grâces et remercier Cécilia de tout le bonheur qu'elle m'avait donné: «Ange qui as consenti à passer une nuit sur la terre….»

Cette lettre, je l'avoue, le petit Chose l'écrivit avec la rage dans le coeur. Heureusement la correspondance s'arrêta là, et pendant quelque temps, je n'entendis plus parler de Cécilia ni de sa haute situation.

Ce jour-là, le 18 février, comme il était tombé beaucoup de neige pendant la nuit, les enfants n'avaient pas pu jouer dans les cours. Aussitôt l'étude du matin finie, on les avait casernés tous pêle-mêle dansla salle, pour y prendre leur récréation à l'abri du mauvais temps en attendant l'heure des classes.

C'était moi qui les surveillais.

Ce qu'on appelaitla salleétait l'ancien gymnase du collège de la Marine. Imaginez quatre grands murs nus avec de petites fenêtres grillées; çà et là des crampons à moitié arrachés, la trace encore visible des échelles, et, se balançant à la maîtresse poutre du plafond, un énorme anneau en fer au bout d'une corde.

Les enfants avaient l'air de s'amuser beaucoup en regardant la neige qui remplissait les rues et les hommes armés de pelles qui l'emportaient dans des tombereaux.

Mais tout ce tapage, je ne l'entendais pas.

Seul, dans un coin, les larmes aux yeux, je lisais une lettre, et les enfants auraient à cet instant démoli le gymnase de fond en comble, que je ne m'en fusse pas aperçu. C'était une lettre de Jacques que je venais de recevoir; elle portait le timbre de Paris,—mon Dieu! oui, de Paris,—et voici ce qu'elle disait:

«Cher Daniel,

«Ma lettre va bien te surprendre. Tu ne te doutais pas, hein? que je fusse à Paris depuis quinze jours. J'ai quitté Lyon sans rien dire à personne, un coup de tête….—Que veux-tu? je m'ennuyais trop dans cette horrible ville, surtout depuis ton départ.

«Je suis arrivé ici avec trente francs et cinq ou six lettres de M. le curé de Saint-Nizier. Heureusement la Providence m'a protégé tout de suite, et m'a fait rencontrer un vieux marquis chez lequel je suis entré comme secrétaire. Nous mettons en ordre ses mémoires, je n'ai qu'à écrire sous sa dictée, et je gagne à cela cent francs par mois. Ce n'est pas brillant, comme tu vois; mais, tout compte fait, j'espère pouvoir envoyer de temps en temps quelque chose à la maison sur mes économies.

«Ah! mon cher Daniel, la jolie ville que ce Paris! Ici—du moins—, il ne fait pas toujours du brouillard; il pleut bien quelquefois, mais c'est une petite pluie gaie, mêlée de soleil, et comme je n'en ai jamais vu ailleurs. Aussi je suis tout changé, si tu savais! Je ne pleure plus du tout, c'est incroyable.»

J'en étais là de la lettre, quand tout à coup, sous les fenêtres, retentit le bruit sourd d'une voiture roulant dans la neige. La voiture s'arrêta devant la porte du collège, et j'entendis les enfants crier à tue-tête: «Le sous-préfet! le sous-préfet!»

Une visite de M. le sous-préfet présageait évidemment quelque chose d'extraordinaire. Il venait à peine au collège de Sarlande une ou deux fois chaque année, et c'était alors comme un événement. Mais, pour le quart d'heure, ce qui m'intéressait avant tout, ce qui me tenait à coeur plus que le sous-préfet de Sarlande et plus que Sarlande tout entier, c'était la lettre de mon frère Jacques. Aussi, tandis que les élèves, mis en gaieté, se culbutaient devant les fenêtres pour voir M. le sous-préfet descendre de voiture, je retournai dans mon coin et je me remis à lire.

«Tu sauras, mon bon Daniel, que notre père est en Bretagne, où il fait le commerce du cidre pour le compte d'une compagnie. En apprenant que j'étais le secrétaire du marquis, il a voulu que je place quelques tonneaux de cidre chez lui. Par malheur, le marquis ne boit que du vin, et du vin d'Espagne, encore! J'ai écrit cela au père; sais-tu ce qu'il m'a répondu: «Jacques, tu es un âne!» comme toujours. Mais c'est égal, mon cher Daniel, je crois qu'au fond il m'aime beaucoup.

«Quant à maman, tu sais qu'elle est seule maintenant. Tu devrais bien lui écrire, elle se plaint de ton silence.

«J'avais oublié de te dire une chose qui, certainement, te fera le plus grand plaisir: j'ai ma chambre au Quartier latin… au Quartier latin! pense un peu!… Une vraie chambre de poète, comme dans les romans, avec une petite fenêtre et des toits à perte de vue. Le lit n'est pas large, mais nous y tiendrons deux au besoin; et puis, il y a dans un coin une table de travail où on serait très bien pour faire des vers.

«Je suis sûr que si tu voyais cela, tu voudrais venir me trouver au plus vite; moi aussi je te voudrais près de moi, et je ne te dis pas que quelque jour je ne te ferai pas signe de venir.

«En attendant, aime-moi toujours bien et ne travaille pas trop dans ton collège, de peur de tomber malade.

«Je t'embrasse. Ton frère

Ce brave Jacques! quel mal délicieux il venait de me faire avec sa lettre! je riais et je pleurais en même temps. Toute ma vie de ces derniers mois, le punch, le billard, le café Barbette, me faisaient l'effet d'un mauvais rêve, et je pensais: «Allons! c'est fini. Maintenant je vais travailler, je vais être courageux comme Jacques.»

A ce moment, la cloche sonna. Mes élèves se mirent en rang, ils causaient beaucoup du sous-préfet et se montraient, en passant, sa voiture stationnant devant la porte. Je les remis entre les mains des professeurs; puis, une fois débarrassé d'eux, je m'élançai en courant dans l'escalier. Il me tardait tant d'être seul dans ma chambre avec la lettre de mon frère Jacques!

«Monsieur Daniel, on vous attend chez le principal.»

Chez le principal?… Que pouvait avoir à me dire le principal?… Le portier me regardait avec un drôle d'air. Tout à coup, l'idée du sous-préfet me revint.

«Est-ce que M. le sous-préfet est là-haut?» demandai-je.

Et le coeur palpitant d'espoir je me mis à gravir les degrés de l'escalier quatre à quatre.

Il y a des jours où l'on est comme fou. En apprenant que le sous-préfet m'attendait, savez-vous ce que j'imaginai? Je m'imaginai qu'il avait remarqué ma bonne mine à la distribution, et qu'il venait au collège tout exprès pour m'offrir d'être son secrétaire. Cela me paraissait la chose la plus naturelle du monde. La lettre de Jacques avec ses histoires de vieux marquis m'avait troublé la cervelle, à coup sûr.

Quoi qu'il en soit, à mesure que je montais l'escalier, ma certitude devenait plus grande: secrétaire du sous-préfet; je ne me sentais pas de joie….

En tournant le corridor, je rencontrai Roger. Il était très pâle; il me regarda comme s'il voulait me parler; mais je ne m'arrêtai pas: le sous-préfet n'avait pas le temps d'attendre.

Quand j'arrivai devant le cabinet du principal, le coeur me battait bien fort, je vous jure. Secrétaire de M. le sous-préfet! Il fallut m'arrêter un instant pour reprendre haleine; je rajustai ma cravate, je donnai avec mes doigts un petit tour à mes cheveux et je tournai le bouton de la porte doucement.

Si j'avais su ce qui m'attendait!

M. le sous-préfet était debout, appuyé négligemment au marbre de la cheminée et souriant dans ses favoris blonds. M. le principal, en robe de chambre, se tenait près de lui humblement, son bonnet de velours à la main et M. Viot, appelé en hâte, se dissimulait dans un coin.

Dès que j'entrai, le sous-préfet prit la parole.

«C'est donc monsieur, dit-il en me désignant, qui s'amuse à séduire nos femmes de chambre?»

Il avait prononcé cette phrase d'une voix claire, ironique et sans cesser de sourire. Je crus d'abord qu'il voulait plaisanter et je ne répondis rien, mais le sous-préfet ne plaisantait pas; après un moment de silence, il reprit en souriant toujours:

«N'est-ce pas à monsieur Daniel Eyssette que j'ai l'honneur de parler, à monsieur Daniel Eyssette qui a séduit la femme de chambre de ma femme?»

Je ne savais de quoi il s'agissait; mais en entendant ce mot de femme de chambre, qu'on me jetait ainsi à la figure pour la seconde fois, je me sentis rouge de honte, et ce fut avec une véritable indignation que je m'écriai:

«Une femme de chambre, moi!… Je n'ai jamais séduit de femme de chambre.»

A cette réponse, je vis un éclair de mépris jaillir des lunettes du principal, et j'entendis les clefs murmurer dans leur coin: «Quelle effronterie!»

Le sous-préfet, lui, ne cessait pas de sourire; il prit sur la tablette de la cheminée un petit paquet de papiers que je n'avais pas aperçus d'abord, puis se tournant vers moi et les agitant négligemment:

«Monsieur, dit-il, voici des témoignages fort graves qui vous accusent. Ce sont des lettres qu'on a surprises chez la demoiselle en question. Elles ne sont pas signées, il est vrai, et, d'un autre côté, la femme de chambre n'a voulu nommer personne. Seulement, dans ces lettres il est souvent parlé du collège, et, malheureusement pour vous, M. Viot a reconnu votre écriture et votre style….»

Ici les clefs grincèrent férocement et le sous-préfet, souriant toujours, ajouta:

«Tout le monde n'est pas poète au collège de Sarlande.»

A ces mots, une idée fugitive me traversa l'esprit: je voulus voir de près ces papiers. Je m'élançai; le principal eut peur d'un scandale et fit un geste pour me retenir. Mais le sous-préfet me tendit le dossier tranquillement.

«Regardez!» me dit-il.

Miséricorde! ma correspondance avec Cécilia.

….Elles y étaient toutes, toutes! Depuis celle qui commençait:«O Cécilia, quelquefois sur un rocher sauvage….»jusqu'au cantique d'actions de grâces:«Ange qui as consenti à passer une nuit sur la terre….»Et dire que toutes ces belles fleurs de rhétorique amoureuse, je les avais effeuillées sous les pas d'une femme de chambre!… dire que cette personne, d'une situation tellement élevée, tellement, etc…, décrottait tous les matins les socques de la sous-préfète…! On peut se figurer ma rage, ma confusion.

«Eh bien, qu'en dites-vous, seigneur don Juan? ricana le sous-préfet, après un moment de silence. Est-ce que ces lettres sont de vous, oui ou non?»

Au lieu de répondre, je baissai la tête. Un mot pouvait me disculper; mais ce mot, je ne le prononçai pas. J'étais prêt à tout souffrir plutôt que de dénoncer Roger…. Car remarquez bien qu'au milieu de cette catastrophe, le petit Chose n'avait pas un seul instant soupçonné la loyauté de son ami. En reconnaissant les lettres, il s'était dit tout de suite: «Roger aura eu la paresse de les recopier; il a mieux aimé faire une partie de billard de plus et envoyer les miennes.» Quel innocent, ce petit Chose!

Quand le sous-préfet vit que je ne voulais pas répondre, il remit les lettres dans sa poche et, se tournant vers le principal et son acolyte:

«Maintenant, messieurs, vous savez ce qui vous reste à faire.»

Sur quoi les clefs de M. Viot frétillèrent d'un air lugubre, et le principal répondit en s'inclinant jusqu'à terre, «que M. Eyssette avait mérité d'être chassé sur l'heure; mais qu'afin d'éviter tout scandale, on le garderait au collège encore huit jours». Juste le temps de faire venir un nouveau maître.

A ce terrible mot «chassé», tout mon courage m'abandonna. Je saluai sans rien dire et je sortis précipitamment. A peine dehors, mes larmes éclatèrent…. Je courus d'un trait jusqu'à ma chambre, en étouffant mes sanglots dans mon mouchoir….

Roger m'attendait; il avait l'air fort inquiet et se promenait à grands pas, de long en large.

En me voyant entrer, il vint vers moi:

«Monsieur Daniel!…» me dit-il, et son oeil m'interrogeait. Je me laissai tomber sur une chaise sans répondre.

«Des pleurs, des enfantillages! reprit le maître d'armes d'un ton brutal, tout cela ne prouve rien. Voyons… vite!… Que s'est-il passé?»

Alors je lui racontai dans tous ses détails toute l'horrible scène du cabinet.

A mesure que je parlais, je voyais la physionomie de Roger s'éclaircir; il ne me regardait plus du même air rogue, et à la fin, quand il eut appris comment, pour ne pas le trahir, je m'étais laissé chasser du collège, il me tendit ses deux mains ouvertes et me dit simplement:

«Daniel, vous êtes un noble coeur.»

A ce moment, nous entendîmes dans la rue le roulement d'une voiture; c'était le sous-préfet qui s'en allait.

«Vous êtes un noble coeur, reprit mon bon ami le maître d'armes en me serrant les poignets à les briser, vous êtes un noble coeur, je ne vous dis que ça…. Mais vous devez comprendre que je ne permettrai à personne de se sacrifier pour moi.»

Tout en parlant, il s'était rapproché de la porte:

«Ne pleurez pas, monsieur Daniel, je vais aller trouver le principal, et je vous jure bien que ce n'est pas vous qui serez chassé.»

Il fit encore un pas pour sortir; puis, revenant vers moi comme s'il oubliait quelque chose:

«Seulement, me dit-il à voix basse, écoutez bien ceci avant que je m'en aille… Le grand Roger n'est pas seul au monde; il a quelque part une mère infirme dans un coin… Une mère!… pauvre sainte femme!… Promettez-moi de lui écrire quand tout sera fini.»

C'était dit gravement, tranquillement, d'un ton qui m'effraya.

«Mais que voulez-vous faire?» m'écriai-je.

Roger ne répondit rien; seulement il entrouvrit sa veste et me laissa voir dans sa poche la crosse luisante d'un pistolet.

Je m'élançai vers lui, tout ému:

«Vous tuer, malheureux? vous voulez vous tuer?»

Et lui, très froidement:

«Mon cher, quand j'étais au service, je m'étais promis que si jamais, par un coup de ma mauvaise tête, je venais à me faire dégrader, je ne survivrais pas à mon déshonneur. Le moment est venu de me tenir parole… Dans cinq minutes je serai chassé du collège, c'est-à-dire dégradé; une heure après, bonsoir! j'avale ma dernière prune.»

En entendant cela, je me plantai résolument devant la porte.

«Eh bien, non! Roger, vous ne sortirez pas… J'aime mieux perdre ma place que d'être cause de votre mort.

—Laissez-moi faire mon devoir», me dit-il d'un air farouche, et, malgré mes efforts, il parvint à entrouvrir la porte.

Alors, j'eus l'idée de lui parler de sa mère, de cette pauvre mère qu'il avait quelque part, dans un coin. Je lui prouvai qu'il devait vivre pour elle, que moi j'étais à même de trouver facilement une autre place, que d'ailleurs, dans tous les cas, nous avions encore huit jours devant nous, et que c'était bien le moins qu'on attendît jusqu'au dernier moment avant de prendre un parti si terrible… Cette dernière réflexion parut le toucher. Il consentit à retarder de quelques heures sa visite au principal et ce qui devait s'ensuivre.

Sur ces entrefaites, la cloche sonna; nous nous embrassâmes, et je descendis à l'école.

Ce que c'est que de nous! J'étais entré dans ma chambre désespéré, j'en sortis presque joyeux…. Le petit Chose était si fier d'avoir sauvé la vie à son bon ami le maître d'armes.

Pourtant, il faut bien le dire, une fois assis dans ma chaire et le premier mouvement de l'enthousiasme passé, je me mis à faire des réflexions. Roger consentait à vivre, c'était bien; mais moi-même, qu'allais-je devenir après que mon beau dévouement m'aurait mis à la porte du collège!

La situation n'était pas gaie, je voyais déjà le foyer singulièrement compromis, ma mère en larmes, et M. Eyssette bien en colère. Heureusement je pensai à Jacques; quelle bonne idée sa lettre avait eue d'arriver précisément le matin! C'était bien simple, après tout, ne m'écrivait-il pas que dans son lit il y avait place pour deux? D'ailleurs, à Paris, on trouve toujours de quoi vivre…

Ici, une pensée horrible m'arrêta: pour partir, il fallait de l'argent; celui du chemin de fer d'abord, puis cinquante-huit francs que je devais au portier, puis dix francs qu'un grand m'avait prêtés, puis des sommes énormes inscrites à mon nom sur le livre de compte du café Barbette. Le moyen de se procurer tout cet argent?

«Bah! me dis-je en y songeant, je me trouve bien naïf de m'inquiéter pour si peu; Roger n'est-il pas là? Roger est riche, il donne des leçons en ville, et il sera trop heureux de me procurer quelque cent francs à moi qui viens de lui sauver la vie.»

Mes affaires ainsi réglées, j'oubliai toutes les catastrophes de la journée pour ne songer qu'à mon grand voyage de Paris. J'étais très joyeux, je ne tenais plus en place, et M. Viot, qui descendit à l'étude pour savourer mon désespoir, eut l'air fort déçu en voyant ma mine réjouie. A dîner, je mangeai vite et bien; dans la cour, je pardonnai les arrêts des élèves. Enfin l'heure de la classe sonna.

Le plus pressant était de voir Roger; d'un bond, je fus à sa chambre; personne à sa chambre. «Bon! me dis-je en moi-même, il sera allé faire un tour au café Barbette», et cela ne m'étonna pas dans des circonstances aussi dramatiques.

Au café Barbette, personne encore: «Roger, me dit-on, était allé à la Prairie avec les sous-officiers.» Que diable pouvaient-ils faire là-bas par un temps pareil? Je commençais à être fort inquiet; aussi, sans vouloir accepter une partie de billard qu'on m'offrait, je relevai le bas de mon pantalon et je m'élançai dans la neige, du côté de la Prairie, à la recherche de mon bon ami le maître d'armes.

Des portes de Sarlande à la Prairie il y a bien une bonne demi-lieue; mais, du train dont j'allais, je dus ce jour-là faire le trajet en moins d'un quart d'heure. Je tremblais pour Roger. J'avais peur que le pauvre garçon n'eût, malgré sa promesse, tout raconté au principal pendant l'étude; je croyais voir encore luire la crosse de son pistolet. Cette pensée lugubre me donnait des ailes.

Pourtant, de distance en distance, j'apercevais sur la neige la trace de pas nombreux allant vers la Prairie, et de songer que le maître d'armes n'était pas seul, cela me rassurait un peu.

Alors, ralentissant ma course, je pensais à Paris, à Jacques, à mon départ…. Mais au bout d'un instant, mes terreurs recommençaient.

«Roger va se tuer évidemment. Que serait-il venu chercher, sans cela, dans cet endroit désert, loin de la ville? S'il amène avec lui ses amis du café Barbette, c'est pour leur faire ses adieux, pour boire le coup de l'étrier, comme ils disent…. Oh! ces militaires!…» Et me voilà courant de nouveau à perdre haleine.

Heureusement j'approchais de la Prairie dont j'apercevais déjà les grands arbres chargés de neige. «Pauvre ami, me disais-je, pourvu que j'arrive à temps!»

La trace des pas me conduisit ainsi jusqu'à la guinguette d'Espéron.

Cette guinguette était un endroit louche et de mauvais renom, où les débauchés de Sarlande faisaient leurs parties fines. J'y étais venu plus d'une fois en compagnie des nobles coeurs, mais jamais je ne lui avais trouvé une physionomie aussi sinistre que ce jour-là. Jaune et sale, au milieu de la blancheur immaculée de la plaine, elle se dérobait, avec sa porte basse, ses murs décrépis et ses fenêtres aux vitres mal lavées, derrière un taillis de petits ormes. La maisonnette avait l'air honteuse du vilain métier qu'elle faisait.

Comme j'approchais, j'entendis un bruit joyeux de voix, de rires et de verres choqués.

«Grand Dieu! me dis-je en frémissant, c'est le coup de l'étrier.» Et je m'arrêtai pour reprendre haleine.

Je me trouvais alors sur le derrière de la guinguette; je poussai une porte à claire-voie, et j'entrai dans le jardin. Quel jardin! Une grande haie dépouillée, des massifs de lilas sans feuilles, des tas de balayures sur la neige, et des tonnelles toutes blanches qui ressemblaient à des huttes d'esquimaux. Cela était d'un triste à faire pleurer.

Le tapage venait de la salle du rez-de-chaussée, et la ripaillage devait chauffer à ce moment, car, malgré le froid, on avait ouvert toutes grandes les deux fenêtres.

Je posais déjà le pied sur la première marche du perron, lorsque j'entendis quelque chose qui m'arrêta net et me glaça: c'était mon nom prononcé au milieu de grands éclats de rires. Roger parlait de moi, et, chose singulière, chaque fois que le nom de Daniel Eyssette revenait, les autres riaient à se tordre.

Poussé par une curiosité douloureuse, sentant bien que j'allais apprendre quelque chose d'extraordinaire, je me rejetai en arrière et, sans être entendu de personne, grâce à la neige qui assourdissait comme un tapis le bruit de mes pas, je me glissai dans une des tonnelles, qui se trouvait fort à propos juste au-dessous des fenêtres.

Je la reverrai toute ma vie, cette tonnelle; je reverrai toute ma vie la verdure morte qui la tapissait, son sol boueux et sale, sa petite table peinte en vert et ses bancs de bois tout ruisselants d'eau…. A travers la neige dont elle était chargée, le jour passait à peine; la neige fondait lentement et tombait sur ma tête goutte à goutte.

C'est là, c'est dans cette tonnelle noire et froide comme un tombeau, que j'ai appris combien les hommes peuvent être méchants et lâches; c'est là que j'ai appris à douter, à mépriser, à haïr…. O vous qui me lisez, Dieu vous garde d'entrer jamais dans cette tonnelle!… Debout, retenant mon souffle, rouge de colère et de honte, j'écoutais ce qui se disait chez Espéron.

Mon bon ami le maître d'armes avait toujours la parole…. Il racontait l'aventure de Cécilia, la correspondance amoureuse, la visite de M. le sous-préfet au collège, tout cela avec des enjolivements et des gestes qui devaient être bien comiques, à en juger par les transports de l'auditoire.

«Vous comprenez, mes petits amours, disait-il de sa voix goguenarde, qu'on n'a pas joué pour rien la comédie pendant trois ans sur le théâtre des zouaves. Vrai comme je vous parle! j'ai cru un moment la partie perdue, et je me suis dit que je ne viendrais plus boire avec vous le bon vin du père Espéron…. Le petit Eyssette n'avait rien dit, c'est vrai; mais il était temps de parler encore; et, entre nous, je crois qu'il voulait seulement me laisser l'honneur de me dénoncer moi-même. Alors je me suis dit: «Ayons l'oeil, Roger, et en avant la grande scène!»

Là-dessus, mon bon ami le maître d'armes se mit à jouer ce qu'il appelait la grande scène, c'est-à-dire ce qui s'était passé le matin dans ma chambre entre lui et moi. Ah! le misérable! il n'oublia rien…. Il criait:Ma mère! ma pauvre mère!avec des intonations de théâtre. Puis il imitait ma voix: «Non, Roger! non! vous ne sortirez pas!…» La grande scène était réellement d'un haut comique, et tout l'auditoire se roulait. Moi, je sentais de grosses larmes ruisseler le long de mes joues, j'avais le frisson, les oreilles me tintaient, je devinais toute l'odieuse comédie du matin, je comprenais vaguement que Roger avait fait exprès d'envoyer mes lettres pour se mettre à l'abri de toute mésaventure, que depuis vingt ans sa mère, sa pauvre mère, était morte, et que j'avais pris l'étui de sa pipe pour une crosse de pistolet.

«Et la belle Cécilia? dit un noble coeur.

—Cécilia n'a pas parlé, elle a fait ses malles, c'est une bonne fille.

—Et le petit Daniel que va-t-il devenir?

—Bah!» répondit Roger.

Ici, un geste qui fit rire tout le monde.

Cet éclat de rire me mit hors de moi. J'eus envie de sortir de la tonnelle et d'apparaître soudainement au milieu d'eux comme un spectre. Mais je me contins: j'avais déjà été assez ridicule.

Le rôti arrivait, les verres se choquèrent:

«A Roger! A Roger!» criait-on.

Je n'y tins plus, je souffrais trop. Sans m'inquiéter si quelqu'un pouvait me voir, je m'élançai à travers le jardin. D'un bond je franchis la porte à claire-voie et je me mis à courir devant moi comme un fou.

La nuit tombait, silencieuse; et cet immense champ de neige prenait dans la demi-obscurité du crépuscule je ne sais quel aspect de profonde mélancolie.

Je courus ainsi quelque temps comme un cabri blessé; et si les coeurs qui se brisent et qui saignent étaient autre chose que des façons de parler, à l'usage des poètes, je vous jure qu'on aurait pu trouver derrière moi, sur la plaine blanche, une longue trace de sang.

Je me sentais perdu. Où trouver de l'argent? Comment m'en aller? Comment rejoindre mon frère Jacques? Dénoncer Roger ne m'aurait même servi de rien…. Il pouvait nier, maintenant que Cécilia était partie.

Enfin, accablé, épuisé de fatigue et de douleur, je me laissai tomber dans la neige au pied d'un châtaignier. Je serais resté là jusqu'au lendemain peut-être, pleurant et n'ayant pas la force de penser, quand tout à coup, bien loin, du côté de Sarlande, j'entendis une cloche sonner. C'était la cloche du collège. J'avais tout oublié; cette cloche me rappela à la vie: il me fallait rentrer et surveiller la récréation des élèves dans lasalle…. En pensant à lasalle, une idée subite me vint. Sur-le-champ mes larmes s'arrêtèrent; je me sentis plus fort, plus calme. Je me levai, et, de ce pas délibéré de l'homme qui vient de prendre une irrévocable décision, je repris le chemin de Sarlande.

Si vous voulez savoir quelle irrévocable décision vient de prendre le petit Chose, suivez-le jusqu'à Sarlande, à travers cette grande plaine blanche; suivez-le dans les rues sombres et boueuses de la ville; suivez-le sous le porche du collège; suivez-le dans lasallependant la récréation, et remarquez avec quelle singulière persistance il regarde le gros anneau de fer qui se balance au milieu; la récréation finie, suivez-le encore jusqu'à l'étude, montez avec lui dans sa chaire, et lisez par-dessus son épaule cette lettre douloureuse qu'il est en train d'écrire au milieu du vacarme et des enfants ameutés:

«Monsieur Jacques Eyssette,rue Bonaparte, à Paris.

«Pardonne-moi, mon bien-aimé Jacques, la douleur que je viens te causer. Toi qui ne pleurais plus, je vais te faire pleurer encore une fois; ce sera la dernière par exemple…. Quand tu recevras cette lettre, ton pauvre Daniel sera mort….»

Ici, le vacarme de l'étude redouble; le petit Chose s'interrompt et distribue quelques punitions de droite et de gauche, mais gravement, sans colère. Puis il continue:

«Vois-tu! Jacques, j'étais trop malheureux. Je ne pouvais pas faire autrement que de me tuer. Mon avenir est perdu: on m'a chassé du collège:—c'est pour une histoire de femme, des choses trop longues à te raconter; puis, j'ai fait des dettes, je ne sais plus travailler, j'ai honte, je m'ennuie, j'ai le dégoût, la vie me fait peur…. J'aime mieux m'en aller….»

Le petit Chose est obligé de s'interrompre encore: «Cinq cents vers à l'élève Soubeyrol! Fouque et Loupi en retenue dimanche!» Ceci fait, il achève sa lettre:

«Adieu, Jacques! J'en aurais encore long à te dire, mais je sens que je vais pleurer, et les élèves me regardent. Dis à maman que j'ai glissé du haut d'un rocher, en promenade, ou bien que je me suis noyé, en patinant. Enfin, invente une histoire, mais que la pauvre femme ignore toujours la vérité!… Embrasse-la bien pour moi, cette chère mère; embrasse aussi notre père, et tâche de leur reconstruire vite un beau foyer…. Adieu! je t'aime. Souviens-toi de Daniel.»

Cette lettre terminée, le petit Chose en commence tout de suite une autre ainsi conçue:

«Monsieur l'abbé, je vous prie de faire parvenir à mon frère Jacques la lettre que je laisse pour lui. En même temps, vous couperez de mes cheveux, et vous en ferez un petit paquet pour ma mère.

«Je vous demande pardon du mal que je vous donne. Je me suis tué parce que j'étais trop malheureux ici. Vous seul, monsieur l'abbé, vous êtes toujours montré très bon pour moi. Je vous en remercie.

Après quoi, le petit Chose met cette lettre et celle de Jacques sous une même grande enveloppe, avec cette suscription: «La personne qui trouvera la première mon cadavre, est priée de remettre ce pli entre les mains de l'abbé Germane.» Puis, toutes ses affaires terminées, il attend tranquillement la fin de l'étude.

L'étude est finie. On soupe, on fait la prière, on monte au dortoir.

Les élèves se couchent; le petit Chose se promène de long en large, attendant qu'ils soient endormis. Voici maintenant M. Viot qui fait sa ronde; on entend le cliquetis mystérieux de ses clefs et le bruit sourd de ses chaussons sur le parquet. «Bonsoir, monsieur Viot! murmure le petit Chose.—Bonsoir, monsieur!» répond à voix basse le surveillant; puis il s'éloigne, ses pas se perdent dans le corridor.

Le petit Chose est seul. Il ouvre la porte doucement et s'arrête un instant sur le palier pour voir si les élèves ne se réveillent pas; mais tout est tranquille dans le dortoir.

Alors il descend, il se glisse à petits pas dans l'ombre des murs. La tramontane souffle tristement par-dessous les portes. Au bas de l'escalier, en passant devant le péristyle, il aperçoit la cour blanche de neige, entre ses quatre grands corps de logis tout sombres.

Là-haut, près des toits, veille une lumière: c'est l'abbé Germane qui travaille à son grand ouvrage. Du fond de son coeur le petit Chose envoie un dernier adieu, bien sincère à ce bon abbé; puis il entre dans lasalle….

Le vieux gymnase de l'école de marine est plein d'une ombre froide et sinistre. Par les grillages d'une fenêtre un peu de lune descend et vient donner en plein sur le gros anneau de fer—oh! cet anneau, le petit Chose ne fait qu'y penser depuis des heures—, sur le gros anneau de fer qui reluit comme de l'argent…. Dans un coin de lasalle, un vieil escabeau dormait. Le petit Chose va le prendre, le porte sous l'anneau, et monte dessus; il ne s'est pas trompé, c'est juste à la hauteur qu'il faut. Alors il détache sa cravate, une longue cravate en soie violette qu'il porte chiffonnée autour de son cou, comme un ruban. Il attache la cravate à l'anneau et fait un noeud coulant…. Une heure sonne. Allons! il faut mourir…. Avec des mains qui tremblent, le petit Chose ouvre le noeud coulant. Une sorte de fièvre le transporte. Adieu, Jacques! Adieu Mme Eyssette!…

Tout à coup un poignet de fer s'abat sur lui. Il se sent saisi par le milieu du corps et planté debout sur ses pieds, au bas de l'escabeau. En même temps une voix rude et narquoise, qu'il connaît bien, lui dit: «En voilà une idée, de faire du trapèze à cette heure!»

Le petit Chose se retourne, stupéfait.

C'est l'abbé Germane, l'abbé Germane sans sa soutane, en culotte courte, avec son rabat flottant sur son gilet. Sa belle figure laide sourit tristement, à demi éclairée par la lune…. Une seule main lui a suffi pour mettre le suicidé par terre; de l'autre main il tient encore sa carafe qu'il vient de remplir à la fontaine de la cour.

De voir la tête effarée et les yeux pleins de larmes du petit Chose, l'abbé Germane a cessé de sourire, et il répète, mais cette fois d'une voix douce et presque attendrie:

«Quelle drôle d'idée, mon cher Daniel, de faire du trapèze à cette heure!»

Le petit Chose est tout rouge, tout interdit.

«Je ne fais pas du trapèze, monsieur l'abbé, je veux mourir.

—Comment!… mourir?… Tu as donc bien du chagrin?

—Oh!… répond le petit Chose avec de grosses larmes brûlantes qui roulent sur ses joues.

—Daniel, tu vas venir avec moi», dit l'abbé.

Le petit Daniel fait signe que non et montre l'anneau de fer avec la cravate…. L'abbé Germane le prend par la main: «Voyons! monte dans ma chambre; si tu veux te tuer, eh bien, tu te tueras là-haut: il y a du feu, il fait bon.»

Mais le petit Chose résiste: «Laissez-moi mourir, monsieur l'abbé. Vous n'avez pas le droit de m'empêcher de mourir.»

Un éclair de colère passe dans les yeux du prêtre: «Ah! c'est comme cela!» dit-il. Et prenant brusquement le petit Chose par la ceinture, il l'emporta sous son bras comme un paquet, malgré sa résistance et ses supplications….

….Nous voici maintenant chez l'abbé Germane: un grand feu brille dans la cheminée; près du feu, il y a une table avec une lampe allumée, des pipes et des tas de papier chargés de pattes de mouche.

Le petit Chose est assis au coin de la cheminée. Il est très agité, il parle beaucoup, il raconte sa vie, ses malheurs et pourquoi il a voulu en finir. L'abbé l'écoute en souriant; puis, quand l'enfant a bien parlé, bien pleuré, bien dégonflé son pauvre coeur malade, le brave homme lui prend les mains et lui dit très tranquillement:

«Tout cela n'est rien, mon garçon, et tu aurais été joliment bête de te mettre à mort pour si peu. Ton histoire est fort simple: on t'a chassé du collège—ce qui, par parenthèse, est un grand bonheur pour toi…—, eh bien, il faut partir, partir tout de suite, sans attendre tes huit jours…. Tu n'es pas une cuisinière, ventrebleu!… Ton voyage, tes dettes, ne t'en inquiète pas! je m'en charge…. L'argent que tu voulais emprunter à ce coquin, c'est moi qui te le prêterai. Nous réglerons tout cela demain…. A présent, plus un mot! j'ai besoin de travailler, et tu as besoin de dormir…. Seulement je ne veux pas que tu retournes dans ton affreux dortoir: tu aurais froid, tu aurais peur; tu vas te coucher dans mon lit, de beaux draps blancs de ce matin!… Moi, j'écrirai toute la nuit: et si le sommeil me prend, je m'étendrai sur le canapé…. Bonsoir! ne me parle plus.»

Le petit Chose se couche, il ne résiste pas…. Tout ce qui lui arrive lui fait l'effet d'un rêve. Que d'événements dans une journée! Avoir été si près de la mort, et se retrouver au fond d'un bon lit, dans cette chambre tranquille et tiède!… Comme le petit Chose est bien!… De temps en temps, en ouvrant les yeux, il voit sous la clarté douce de l'abat-jour le bon abbé Germane qui, tout en fumant, fait courir sa plume, à petit bruit, du haut en bas des feuilles blanches….

….Je fus réveillé le lendemain matin par l'abbé qui me frappait sur l'épaule. J'avais tout oublié en dormant…. Cela fit beaucoup rire mon sauveur.

«Allons! mon garçon, me dit-il, la cloche sonne, dépêche-toi; personne ne se sera aperçu de rien, va prendre tes élèves comme à l'ordinaire; pendant la récréation du déjeuner je t'attendrai ici pour causer.»

La mémoire me revint tout d'un coup. Je voulais le remercier; mais positivement le bon abbé me mit à la porte.

Si l'étude me parut longue, je n'ai pas besoin de vous le dire…. Les élèves n'étaient pas encore dans la cour, que déjà je frappais chez l'abbé Germane. Je le retrouvai devant son bureau, les tiroirs grands ouverts, occupé à compter les pièces d'or, qu'il alignait soigneusement par petits tas.

Au bruit que je fis en entrant, il retourna la tête, puis se remit à son travail, sans rien me dire; quand il eut fini, il referma ses tiroirs, et me faisant signe de la main avec un bon sourire:

«Tout ceci est pour toi, me dit-il. J'ai fait ton compte. Voici pour le voyage, voici pour le portier, voici pour le café Barbette, voici pour l'élève qui t'a prêté dix francs…. J'avais mis cet argent de côté pour faire un remplaçant à Cadet; mais Cadet ne tire au sort que dans six ans, et d'ici là nous nous serons revus.»

Je voulus parler, mais ce diable d'homme ne m'en laissa pas le temps: «A présent, mon garçon, fais-moi tes adieux… voilà ma classe qui sonne, et quand j'en sortirai je ne veux plus te retrouver ici. L'air de cette Bastille ne te vaut rien…. File vite à Paris, travaille bien, prie le Bon Dieu, fume des pipes, et tâche d'être un homme.—Tu m'entends, tâche d'être un homme. Car vois-tu! mon petit Daniel, tu n'es encore qu'un enfant, et même j'ai bien peur que tu sois un enfant toute ta vie.»

Là-dessus, il m'ouvrit les bras avec un sourire divin; mais, moi, je me jetai à ses genoux en sanglotant. Il me releva et m'embrassa sur les deux joues.

La cloche sonnait le dernier coup.

«Bon! voilà que je suis en retard», dit-il en rassemblant à la hâte ses livres et ses cahiers. Comme il allait sortir, il se retourna encore vers moi.

«J'ai bien un frère à Paris, moi aussi, un brave homme de prêtre, que tu pourrais aller voir… Mais, bah! à moitié fou comme tu l'es, tu n'aurais qu'à oublier son adresse…» Et sans en dire davantage, il se mit à descendre l'escalier à grands pas. Sa soutane flottait derrière lui; de la main droite il tenait sa calotte, et, sous le bras gauche, il portait un gros paquet de papiers et de bouquins… Bon abbé Germane! Avant de m'en aller, je jetai un dernier regard autour de sa chambre; je contemplai une dernière fois la grande bibliothèque, la petite table, le feu à demi éteint, le fauteuil où j'avais tant pleuré, le lit où j'avais dormi si bien; et, songeant à cette existence mystérieuse dans laquelle je devinais tant de courage, de bonté cachée, de dévouement et de résignation, je ne pus m'empêcher de rougir de mes lâchetés, et je me fis le serment de me rappeler toujours l'abbé Germane.

En attendant, le temps passait… J'avais ma malle à faire, mes dettes à payer, ma place à retenir à la diligence…

Au moment de sortir, j'aperçus sur un coin de la cheminée plusieurs vieilles pipes toutes noires. Je pris la plus vieille, la plus noire, la plus courte, et je la mis dans ma poche comme une relique; puis je descendis.


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