Cette lettre ne partit pas.
Me voici arrivé aux pages les plus sombres de mon histoire, aux jours de misère et de honte que Daniel Eyssette a vécus à côté de cette femme, comédien dans la banlieue de Paris. Chose singulière! ce temps de ma vie, accidenté, bruyant, tourbillonnant, m'a laissé des remords plutôt que des souvenirs.
Tout ce coin de ma mémoire est brouillé, je ne vois rien, rien…
Mais, attendez!… je n'ai qu'à fermer les yeux et à fredonner deux ou trois fois ce refrain bizarre et mélancolique:Tolocototignan! Tolocototignan!tout de suite, comme par magie, mes souvenirs assoupis vont se réveiller, les heures mortes sortiront de leurs tombeaux, et je retrouverai le petit Chose, tel qu'il était alors, dans une grande maison neuve du boulevard Montparnasse, entre Irma Borel qui répétait ses rôles, et Coucou-Blanc qui chantait sans cesse:
Tolocototignan! Tolocototignan!
Pouah! l'horrible maison! je la vois maintenant, je la vois avec ses mille fenêtres, sa rampe verte et poisseuse, ses plombs béants, ses portes numérotées, ses longs corridors blancs qui sentaient la peinture fraîche… toute neuve, et déjà salie!… Il y avait cent huit chambres là-dedans; dans chaque chambre, un ménage. Et quels ménages! Tout le jour, c'étaient des scènes; des cris, du fracas, des tueries; la nuit des piaillements d'enfants, des pieds nus marchant sur le carreau, puis le balancement uniforme et lourd des berceaux. De temps en temps, pour varier, des visites de la police.
C'est là, c'est dans cet antre garni à sept étages qu'Irma Borel et le petit Chose étaient venus abriter leur amour…. Triste logis et bien fait pour un pareil hôte!… Ils l'avaient choisi parce que c'était près de leur théâtre; et puis, comme dans toutes les maisons neuves, ils ne payaient pas cher. Pour quarante francs—un prix d'essuyeurs de plâtre—ils avaient deux chambres au second étage, avec un liséré de balcon sur le boulevard, le plus bel appartement de l'hôtel…. Ils rentraient tous les soirs vers minuit, à la fin du spectacle. C'était sinistre de revenir par ces grandes avenues désertes, où rôdaient des blouses silencieuses, des filles en cheveux, et les longues redingotes des patrouilles grises.
Ils marchaient vite, au milieu de la chaussée. En arrivant, ils trouvaient un peu de viande froide sur un coin de la table et la Négresse Coucou-Blanc, qui attendait… car Irma Borel avait gardé Coucou-Blanc. M. de Huit à Dix avait repris son cocher, ses meubles, sa vaisselle, sa voiture. Irma Borel avait gardé sa Négresse, son kakatoès, quelques bijoux et toutes ses robes…. Celles-ci, bien entendu, ne lui servaient plus qu'à la scène, les traînes de velours et de moire n'étant point faites pour balayer les boulevards extérieurs…. A elles seules, les robes occupaient une des deux chambres. Elles étaient là pendues tout autour à des portemanteaux d'acier, et leurs grands plis soyeux, leurs couleurs voyantes contrastaient étrangement avec le carreau dérougi et le meuble fané. C'est dans cette chambre que couchait la Négresse.
Elle y avait installé sa paillasse, son fer à cheval, sa bouteille d'eau-de-vie; seulement, de peur du feu, on ne lui laissait pas de lumière. Aussi, la nuit, quand ils rentraient, Coucou-Blanc, accroupie sur une paillasse au clair de lune, avait l'air, parmi ces robes mystérieuses, d'une vieille sorcière préposée par Barbe-Bleue à la garde des sept pendues. L'autre pièce, la plus petite, était pour eux et le kakatoès. Juste la place d'un lit, de trois chaises, d'une table et du grand perchoir à bâtons dorés.
Si triste et si étroit que fût leur logis, ils n'en sortaient jamais. Le temps que leur laissait le théâtre, ils le passaient chez eux à apprendre leurs rôles, et c'était, je vous le jure, un terrible charivari. D'un bout de la maison à l'autre on entendait leurs rugissements dramatiques:
«Ma fille, rendez-moi ma fille!—Par ici, Gaspard!—Son nom, son nom, miséra-a-ble!» Par là-dessus, les cris déchirants du kakatoès, et la voix aiguë de Coucou-Blanc qui chantonnait sans cesse:
Tolocototignan!… Tolocototignan!…
Irma Borel était heureuse, elle. Cette vie lui plaisait; cela l'amusait de jouer au ménage d'artistes pauvres. «Je ne regrette rien», disait-elle souvent. Qu'aurait-elle regretté? Le jour où la misère la fatiguerait, le jour où elle serait lasse de boire du vin au litre et de manger ces hideuses portions à sauce brune qu'on leur montait de la gargote, le jour où elle en aurait jusque-là de l'art dramatique de la banlieue, ce jour-là, elle savait bien qu'elle reprendrait son existence d'autrefois. Tout ce qu'elle avait perdu, elle n'aurait qu'à lever un doigt pour le retrouver.
C'est cette pensée d'arrière-garde qui lui donnait du courage et lui faisait dire: «Je ne regrette rien.» Elle ne regrettait rien, elle; mais lui, lui?…
Ils avaient débuté tous les deux dansGaspardo le Pêcheur, un des plus beaux morceaux de la ferblanterie mélodramatique. Elle y fut très acclamée, non certes pour son talent—mauvaise voix, gestes ridicules—mais pour ses bras de neige, pour ses robes de velours. Le public de là-bas n'est pas habitué à ces exhibitions de chair éblouissante et de robes glorieuses à quarante francs le mètre. Dans la salle on disait: «C'est une duchesse!» et les titis émerveillés applaudissaient à tête fendre….
Il n'eut pas le même succès. On le trouva trop petit; et puis il avait peur, il avait honte. Il parlait tout bas, comme à confesse: «Plus haut! plus haut!» lui criait-on. Mais sa gorge se serrait, étranglant les mots au passage. Il fut sifflé…. Que voulez-vous! Irma avait beau dire, la vocation n'y était pas. Après tout, parce qu'on est mauvais poète, ce n'est pas une raison pour être bon comédien.
La créole le consolait de son mieux: «Ils n'ont pas compris le caractère de ta tête….», lui disait-elle souvent. Le directeur ne s'y trompa point, lui, sur le caractère de sa tête. Après deux représentations orageuses, il le fit venir dans son cabinet et lui dit: «Mon petit, le drame n'est pas ton affaire. Nous nous sommes fourvoyés. Essayons du vaudeville. Je crois que dans les comiques tu marcheras très bien.» Et dès le lendemain, on essaya du vaudeville. Il joua les jeunes premiers comiques, les gandins ahuris auxquels on fait boire de la limonade Rogé en guise de champagne, et qui courent la scène en se tenant le ventre, les niais à perruque rousse qui pleurent comme des veaux, «heu!… heu!… heu!…» les amoureux de campagne qui roulent des yeux bêtes en disant: «Mam'selle, j'vous aimons ben!… heulla! ben vrai; j'vous aimons tout plein!»
Il joua les Jeannot, les trembleurs, tous ceux qui sont laids, tous ceux qui font rire, et la vérité me force à dire qu'il ne s'en tira pas trop mal. Le malheureux avait du succès; il faisait rire!
Expliquez cela si vous pouvez. C'est quand il était en scène, grimé, plâtré, chargé d'oripeaux, que le petit Chose pensait à Jacques et aux yeux noirs. C'est au milieu d'une grimace, au coin d'un lazzi bête, que l'image de tous ces chers êtres, qu'il avait lâchement trahis, se dressait tout à coup devant lui.
Presque tous les soirs, les titis de l'endroit pourront vous l'affirmer, il lui arrivait de s'arrêter net au beau milieu d'une tirade et de rester debout, sans parler, la bouche ouverte, à regarder la salle…. Dans ces moments-là, son âme lui échappait, sautait par-dessus la rampe, crevait le plafond du théâtre d'un coup d'aile, et s'en allait bien loin donner un baiser à Jacques, un baiser à Mme Eyssette, demander grâce aux yeux noirs en se plaignant amèrement du triste métier qu'on lui faisait faire.
«Heulla! ben vrai! j'vous aimons tout plein!…» disait tout à coup la voix du souffleur, et alors, le malheureux petit Chose, arraché à son rêve, tombé du ciel, promenait autour de lui de grands yeux étonnés où se peignait un effarement si naturel, si comique, que toute la salle partait d'un gros éclat de rire. En argot de théâtre, c'est ce qu'on appelle un effet. Sans le vouloir, il avait trouvé un effet.
La troupe dont ils faisaient partie desservait plusieurs communes. C'était une façon de troupe nomade, jouant tantôt à Grenelle, à Montparnasse, à Sèvres, à Sceaux, à Saint-Cloud. Pour aller d'un pays à l'autre, on s'entassait dans l'omnibus du théâtre—un vieil omnibus café au lait traîné par un cheval phtisique. En route, on chantait, on jouait aux cartes. Ceux qui ne savaient pas leurs rôles se mettaient dans le fond et repassaient les brochures. C'était sa place à lui.
Il restait là, taciturne et triste comme sont les grands comiques, l'oreille fermée à toutes les trivialités qui bourdonnaient à ses côtés. Si bas qu'il fût tombé, ce cabotinage roulant était encore au-dessous de lui. Il avait honte de se trouver en pareille compagnie. Les femmes, de vieilles prétentions, fanées, fardées, maniérées, sentencieuses. Les hommes, des êtres communs, sans idéal, sans orthographe, des fils de coiffeurs ou de marchandes defrites, qui s'étaient faits comédiens par désoeuvrement, par fainéantise, par amour du paillon, du costume; pour se montrer sur les planches en collant de couleur tendre et redingotes à la Souwaroff, des lovelaces de barrière, toujours préoccupés de leur tenue, dépensant leurs appointements en frisures, et vous disant, d'un air convaincu: «Aujourd'hui, j'ai bien travaillé», quand ils avaient passé cinq heures à se faire une paire de bottes Louis XV avec deux mètres de papier verni…. En vérité, c'était bien la peine de railler le salon à musique de Pierrotte pour venir échouer dans cette guimbarde.
A cause de son air maussade et de ses fiertés silencieuses, ses camarades ne l'aimaient pas. On disait: «C'est un sournois.» La créole, en revanche, avait su gagner tous les coeurs. Elle trônait dans l'omnibus comme une princesse en bonne fortune, riait à belles dents, renversait la tête en arrière pour montrer sa fine encolure, tutoyait tout le monde, appelait les hommes «mon vieux», les femmes «ma petite», et forçait les plus hargneux à dire d'elle: «C'est une bonne fille.» Une bonne fille, quelle dérision!…
Ainsi roulant, riant, les grosses plaisanteries faisant feu, on arrivait au lieu de la représentation. Le spectacle fini, on se déshabillait d'un tour de main, et vite on remontait en voiture pour rentrer à Paris. Alors il faisait noir. On causait à voix basse, en se cherchant dans l'ombre avec les genoux. De temps en temps, un rire étouffé… A l'octroi du faubourg du Maine, l'omnibus s'arrêtait pour remiser. Tout le monde descendait, et l'on allait en troupe reconduire Irma Borel jusqu'à la porte du grand taudis, où Coucou-Blanc, aux trois quarts ivre, les attendait avec sa chanson triste:
Tolocototignan!… Tolocototignan!…
A les voir ainsi rivés l'un à l'autre, on aurait pu croire qu'ils s'aimaient. Non! ils ne s'aimaient pas. Ils se connaissaient bien trop pour cela. Il la savait menteuse, froide, sans entrailles. Elle le savait faible et mou jusqu'à la lâcheté. Elle se disait: «Un beau matin, son frère va venir et me l'enlever pour le rendre à sa porcelainière.» Lui se disait: «Un de ces jours, lassée de la vie qu'elle mène, elle s'envolera avec un monsieur de Huit-à-Dix, et moi, je resterai seul dans ma fange…» Cette crainte éternelle qu'ils avaient de se perdre faisait le plus clair de leur amour. Ils ne s'aimaient pas, et pourtant étaient jaloux.
Chose singulière, n'est-ce pas? que là où il n'y a pas d'amour, il puisse y avoir de la jalousie. Eh bien, c'est ainsi… Quand elle parlait familièrement à quelqu'un du théâtre, il devenait pâle. Quand il recevait une lettre, elle se jetait dessus et la décachetait avec des mains tremblantes…. Le plus souvent, c'était une lettre de Jacques. Elle la lisait jusqu'au bout en ricanant, puis la jetait sur un meuble: «Toujours la même chose», disait-elle avec dédain. Hélas! oui! toujours la même chose, c'est-à-dire le dévouement, la générosité, l'abnégation. C'est bien pour cela qu'elle détestait tant le frère….
Le brave Jacques ne s'en doutait pas, lui. Il ne se doutait de rien. On lui écrivait que tout allait bien, queLa Comédie pastoraleétait aux trois quarts vendue, et qu'à l'échéance des billets on trouverait chez les libraires tout l'argent qu'il faudrait pour faire face. Confiant et bon comme toujours, il continuait d'envoyer les cent francs du mois rue Bonaparte, où Coucou-Blanc allait les chercher.
Avec les cent francs de Jacques et les appointements du théâtre, ils avaient bien sûr de quoi vivre, surtout dans ce quartier de pauvres hères. Mais ni l'un ni l'autre ils ne savaient, comme on dit, ce que c'est que l'argent: lui, parce qu'il n'en avait jamais eu; elle, parce qu'elle en avait toujours eu trop. Aussi, quel gaspillage! Dès le 5 du mois, la caisse—une petit pantoufle javanaise en paille de maïs—la caisse était vide. Il y avait d'abord le kakatoès qui, à lui seul, coûtait autant à nourrir qu'une personne de grandeur naturelle. Il y avait ensuite le blanc, le kohl, la poudre de riz, les opiats, les pattes de lièvre, tout l'attirail de la peinture dramatique. Puis les brochures du théâtre étaient trop vieilles, trop fanées; madame voulait des brochures neuves. Il lui fallait aussi des fleurs, beaucoup de fleurs. Elle se serait passée de manger plutôt que de voir ses jardinières vides.
En deux mois, la maison fut criblée de dettes. On devait à l'hôtel, au restaurant, au portier du théâtre. De temps en temps, un fournisseur se lassait et venait faire du bruit le matin. Ces jours-là, en désespoir de tout, on courait vite chez l'imprimeur deLa Comédie pastorale, et on lui empruntait quelques louis de la part de Jacques. L'imprimeur, qui avait entre les mains le second volume des fameux mémoires et savait Jacques toujours secrétaire de M. d'Hacqueville, ouvrait sa bourse sans méfiance. De louis en louis, on était arrivé à lui emprunter quatre cents francs qui, joints aux neuf cents francs deLa Comédie pastorale,portaient la dette de Jacques jusqu'à treize cents francs.
Pauvre mère Jacques! que de désastres l'attendaient à son retour! Daniel disparu, les yeux noirs en larmes, pas un volume vendu et treize cents francs à payer. Comment se tirerait-il de là?… La créole ne s'inquiétait guère, elle. Mais lui, le petit Chose, cette pensée ne le quittait pas. C'était une obsession, une angoisse perpétuelle. Il avait beau chercher à s'étourdir, travailler comme un forçat (et de quel travail, juste Dieu!), apprendre de nouvelles bouffonneries, étudier devant le miroir de nouvelles grimaces, toujours le miroir lui renvoyait l'image de Jacques au lieu de la sienne; entre les lignes de son rôle, au lieu de Langlumeau, de Josias et autres personnages de vaudeville, il ne voyait que le nom de Jacques; Jacques, Jacques, toujours Jacques!
Chaque matin, il regardait le calendrier avec terreur et, comptant les jours qui le séparaient de la première échéance des billets, il se disait en frissonnant: "Plus qu'un mois, plus que trois semaines!" Car il savait bien qu'au premier billet protesté tout serait découvert, et que le martyre de son frère commencerait dès ce jour-là. Jusque dans son sommeil cette idée le poursuivait. Quelquefois il se réveillait en sursaut, le coeur serré, le visage inondé de larmes, avec le souvenir confus d'un rêve terrible et singulier qu'il venait d'avoir.
Ce rêve, toujours le même, revenait presque toutes les nuits. Cela se passait dans une chambre inconnue, où il y avait une grande armoire à vieilles ferrures grimpantes. Jacques était là, pâle, horriblement pâle, étendu sur un canapé; il venait de mourir. Camille Pierrotte était là, elle aussi, et, debout devant l'armoire, elle cherchait à l'ouvrir pour prendre un linceul. Seulement, elle ne pouvait pas y parvenir; et tout en tâtonnant avec la clef autour de la serrure, on l'entendait dire d'une voix navrante: «Je ne peux pas ouvrir… J'ai trop pleuré… je n'y vois plus…»
Quoiqu'il voulût s'en défendre, ce rêve l'impressionnait au-delà de la raison. Dès qu'il fermait les yeux, il revoyait Jacques étendu sur le canapé, et Camille aveugle, devant l'armoire… Tous ces remords, toutes ces terreurs, le rendaient de jour en jour plus sombre, plus irritable. La créole, de son côté, n'était plus endurante. D'ailleurs elle sentait vaguement qu'il lui échappait—sans qu'elle sût par où—et cela l'exaspérait. A tout moment, c'étaient des scènes terribles, des cris, des injures, à se croire dans un bateau de blanchisseuses.
Elle lui disait: «Va-t'en avec ta Pierrotte, te faire donner des coeurs de sucre.»
Et lui, tout de suite: «Retourne à ton Pacheco te faire fendre la lèvre.»
Elle l'appelait: «Bourgeois!»
Il lui répondait: «Coquine!»
Puis ils fondaient en larmes et se pardonnaient généreusement pour recommencer le lendemain.
C'est ainsi qu'ils vivaient, non! qu'ils croupissaient ensemble, rivés au même fer, couchés dans le même ruisseau… C'est cette existence fangeuse, ce sont ces heures misérables qui défilent aujourd'hui devant mes yeux, quand je fredonne le refrain de la Négresse, le bizarre et mélancolique:
Tolocototignan!… Tolocototignan!…
C'était un soir, vers neuf heures, au théâtre Montparnasse. Le petit Chose, qui jouait dans la première pièce, venait de finir et remontait dans sa loge. En montant, il se croisa avec Irma Borel qui allait entrer en scène. Elle était rayonnante, tout en velours et en guipure, l'éventail au poing comme Célimène.
«Viens dans la salle, lui dit-elle en passant, je suis en train… je serai très belle.»
Il hâta le pas vers sa loge et se déshabilla bien vite. Cette loge, qu'il partageait avec deux camarades, était un cabinet sans fenêtre, bas de plafond, éclairé au schiste. Deux ou trois chaises de paille formaient l'ameublement. Le long du mur pendaient des fragments de glace, des perruques défrisées, des guenilles à paillettes, velours fanés, dorures éteintes; à terre, dans un coin, des pots de rouge sans couvercle, des houppes à poudre de riz toutes déplumées.
Le petit Chose était là depuis un moment, en train de se désaffubler quand il entendit un machiniste qui l'appelait d'en bas: «Monsieur Daniel! monsieur Daniel!» Il sortit de sa loge et, penché sur le bois humide de la rampe, demanda: «Qu'y a-t-il?» Puis, voyant qu'on ne répondait pas, il descendit, tel qu'il était, à peine vêtu, barbouillé de blanc et de rouge, avec sa grande perruque jaune qui lui tombait sur les yeux.
Au bas de l'escalier, il se heurta contre quelqu'un. «Jacques!» cria-t-il en reculant.
C'était Jacques… Ils se regardèrent un moment, sans parler. A la fin, Jacques joignit les mains et murmura d'une voix douce, pleine de larmes: «Oh! Daniel!» Ce fut assez. Le petit Chose, remué jusqu'au fond des entrailles, regarda autour de lui comme un enfant craintif et dit tout bas, si bas que son frère put à peine l'entendre: «Emmène-moi d'ici, Jacques.»
Jacques tressaillit; et le prenant par la main, il l'entraîna dehors.Un fiacre attendait à la porte; ils y montèrent. «Rue des Dames, auxBatignolles!» cria la mère Jacques. «C'est mon quartier!» répondit lecocher d'une voix joyeuse, et la voiture s'ébranla.
… Jacques était à Paris depuis deux jours. Il arrivait de Palerme, où une lettre de Pierrotte—qui lui courait après depuis trois mois—l'avait enfin découvert. Cette lettre, courte et sans phrases, lui apprenait la disparition de Daniel.
En la lisant, Jacques devina tout. Il se dit: «L'enfant fait des bêtises… Il faut que j'y aille.» Et sur-le-champ il demanda un congé au marquis.
«Un congé! fit le bonhomme en bondissant… Etes-vous fou?.. Et mes mémoires?..
—Rien que huit jours, monsieur le marquis, le temps d'aller et de revenir; il y va de la vie de mon frère.
—Je me moque pas mal de votre frère… Est-ce que vous n'étiez pas prévenu, en entrant? Avez-vous oublié nos conventions?
—Non, monsieur le marquis, mais…
—Pas de mais qui tienne. Il en sera de vous comme des autres. Si vous quittez votre place pour huit jours, vous n'y rentrerez jamais. Réfléchissez là-dessus, je vous prie… Et tenez! pendant que vous faites vos réflexions, mettez-vous là. Je vais dicter.
—C'est tout réfléchi, monsieur le marquis. Je m'en vais.
—Allez au diable.»
Sur quoi l'intraitable vieillard prit son chapeau et se rendit au consulat français pour s'informer d'un nouveau secrétaire.
Jacques partit le soir même.
En arrivant à Paris, il courut rue Bonaparte. «Mon frère est là-haut?» cria-t-il au portier qui fumait sa pipe dans la cour, à califourchon sur la fontaine. Le portier se mit à rire: «Il y a beau temps qu'il court», dit-il sournoisement.
Il voulait faire le discret, mais une pièce de cent sous lui desserra les dents. Alors il raconta que depuis longtemps le petit du cinquième et la dame du premier avaient disparu, qu'ils se cachaient on ne sait où, dans quelque coin de Paris mais ensemble à coup sûr, car la Négresse Coucou-Blanc venait tous les mois voir s'il n'y avait rien pour eux. Il ajouta que M. Daniel, en partant, avait oublié de lui donner congé, et qu'on lui devait les loyers des quatre derniers mois sans parler d'autres menues dettes.
«C'est bien, dit Jacques, tout sera payé. Et sans perdre une minute, sans prendre seulement le temps de secouer la poussière du voyage, il se mit à la recherche de son enfant.
Il alla d'abord chez l'imprimeur, pensant avec raison que le dépôt général deLa Comédie pastoraleétant là, Daniel devait y venir souvent.
«J'allais vous écrire, lui dit l'imprimeur en le voyant entrer. Vous savez que le premier billet échoit dans quatre jours.»
Jacques répondit sans s'émouvoir: «J'y ai songé… Dès demain j'irai faire ma tournée chez les libraires. Ils ont de l'argent à me remettre. La vente a très bien marché.»
L'imprimeur ouvrit démesurément ses gros yeux bleus d'Alsace.
«Comment?… La vente a bien marché! Qui vous a dit cela?»
Jacques pâlit, pressentant une catastrophe. «Regardez donc dans ce coin, continua l'Alsacien, tous ces volumes empilés. C'estLa Comédie pastorale. Depuis cinq mois qu'elle est dans le commerce, on n'en a vendu qu'un exemplaire. A la fin, les libraires se sont lassés et m'ont renvoyé les volumes qu'ils avaient en dépôt. A l'heure qu'il est, tout cela n'est plus bon qu'à vendre au poids du papier. C'est dommage; c'était bien imprimé.»
Chaque parole de cet homme tombait sur la tête de Jacques comme un coup de canne plombée, mais ce qui l'acheva, ce fut d'apprendre que Daniel, en son nom, avait emprunté de l'argent à l'imprimeur.
«Pas plus tard qu'hier, dit l'impitoyable Alsacien, il m'a envoyé une horrible Négresse pour me demander deux louis; mais j'ai refusé net. D'abord parce que ce mystérieux commissionnaire à tête de ramoneur ne m'inspirait pas confiance; et puis, vous comprenez, monsieur Eyssette, moi, je ne suis pas riche, et cela fait déjà plus de quatre cents francs que j'avance à votre frère.
—Je le sais, répondit fièrement la mère Jacques, mais soyez sans inquiétude, cet argent vous sera bientôt rendu.» Puis il sortit bien vite, de peur de laisser voir son émotion. Dans la rue, il fut obligé de s'asseoir sur une borne. Les jambes lui manquaient. Son enfant en fuite, sa place perdue, l'argent de l'imprimeur à rendre, la chambre, le portier, l'échéance du surlendemain, tout cela bourdonnait, tourbillonnait dans sa cervelle… Tout à coup il se leva: «D'abord les dettes, se dit-il, c'est le plus pressé.» Et malgré la lâche conduite de son frère envers les Pierrotte, il alla sans hésiter s'adresser à eux.
En entrant dans le magasin de l'ancienne maison Lalouette, Jacques aperçut derrière le comptoir une grosse face jaunie et bouffie que d'abord il ne reconnaissait pas; mais au bruit que fit la porte, la grosse face se souleva, et voyant qui venait d'entrer, poussa un retentissant «C'est bien le cas de le dire» auquel on ne pouvait pas se tromper… Pauvre Pierrotte! Le chagrin de sa fille en avait fait un autre homme. Le Pierrotte d'autrefois, si jovial et si rubicond, n'existait plus. Les larmes que sa petite versait depuis cinq mois avaient rougi ses yeux, fondu ses joues. Sur ses lèvres décolorées, le rire éclatant des anciens jours faisait place maintenant à un sourire froid, silencieux, le sourire des veuves et des amantes délaissées. Ce n'était plus Pierrotte, c'était Ariane, c'était Nina.
Du reste, dans le magasin de l'ancienne maison Lalouette, il n'y avait que lui de changé, Les bergères coloriées, les Chinois à bedaines violettes, souriaient toujours béatement sur les hautes étagères, parmi les verres de Bohême et les assiettes à grandes fleurs. Les soupières rebondies, les carcels en porcelaine peinte, reluisaient toujours par places derrière les mêmes vitrines et dans l'arrière-boutique la même flûte roucoulait toujours discrètement.
«C'est moi, Pierrotte, dit la mère Jacques en affermissant sa voix, je viens vous demander un grand service. Prêtez-moi quinze cents francs.»
Pierrotte, sans répondre, ouvrit sa caisse, remua quelques écus; puis, repoussant le tiroir, il se leva tranquillement.
«Je ne les ai pas ici, monsieur Jacques. Attendez-moi, je vais les chercher là-haut.» Avant de sortir, il ajouta d'un air contraint: «Je ne vous dis pas de monter; cela lui ferait trop de peine.»
Jacques soupira. «Vous avez raison, Pierrotte; il vaut mieux que je ne monte pas.»
Au bout de cinq minutes, le Cévenol revint avec deux billets de mille francs qu'il lui mit dans la main. Jacques ne voulait pas les prendre: «Je n'ai besoin que de quinze cents francs», disait-il. Mais le Cévenol insista: «Je vous en prie, monsieur Jacques, gardez tout. Je tiens à ce chiffre de deux mille francs. C'est ce que mademoiselle m'a prêté dans le temps pour m'acheter un homme. Si vous me refusiez, c'est bien le cas de le dire, je vous en voudrais mortellement.»
Jacques n'osa pas refuser; il mit l'argent dans sa poche, et, tendant la main au Cévenol, il lui dit très simplement: «Adieu, Pierrotte, et merci!» Pierrotte lui retint la main. Ils restèrent quelques temps ainsi, émus et silencieux, en face l'un de l'autre. Tous les deux, ils avaient le nom de Daniel sur les lèvres, mais ils n'osaient pas le prononcer, par une même délicatesse… Ce père et cette mère se comprenaient si bien!… Jacques, le premier, se dégagea doucement. Les larmes le gagnaient; il avait hâte de sortir. Le Cévenol l'accompagna jusque dans le passage. Arrivé là, le pauvre homme ne put pas contenir plus longtemps l'amertume dont son coeur était plein, et il commença d'un air de reproche: «Ah! monsieur Jacques… monsieur Jacques… c'est bien le cas de le dire!…» Mais il était trop ému pour achever sa traduction, et ne put que répéter deux fois de suite: «C'est bien le cas de le dire… c'est bien le cas de le dire…»
Oh! oui, c'était bien le cas de le dire!…
En quittant Pierrotte, Jacques retourna chez l'imprimeur. Malgré les protestations de l'Alsacien, il voulut lui rendre sur-le-champ les quatre cents francs prêtés à Daniel. Il lui laissa en outre, pour n'avoir plus à s'inquiéter, l'argent des trois billets à échoir; après quoi, se sentant le coeur plus léger, il se dit: «Cherchons l'enfant.» Malheureusement, l'heure était déjà trop avancée pour se mettre en chasse le jour même; d'ailleurs la fatigue du voyage, l'émotion, la petite toux sèche et continue qui le minait depuis longtemps, avaient tellement brisé la pauvre mère Jacques, qu'il dut revenir rue Bonaparte pour prendre un peu de repos.
Ah! lorsqu'il entra dans la petite chambre et qu'aux dernières heures d'un vieux soleil d'octobre, il revit tous ces objets qui lui parlaient de son enfant: l'établi aux rimes devant la fenêtre, son verre, son encrier, ses pipes à court tuyau comme celles de l'abbé Germane; lorsqu'il entendit sonner les bonnes cloches de Saint-Germain un peu enrouées par le brouillard, lorsque l'angélus du soir—cet angélus mélancolique que Daniel aimait tant—vint battre de l'aile contre les vitres humides; ce que la mère Jacques souffrit, une mère seule pourrait le dire…
Il fit deux ou trois fois le tour de la chambre, regardant partout, ouvrant toutes les armoires, dans l'espoir d'y trouver quelque chose qui le mît sur la trace du fugitif. Mais hélas! les armoires étaient vides. On n'avait laissé que du vieux linge, des guenilles. Toute la chambre sentait le désastre et l'abandon. On n'était parti, on s'était enfui. Il y avait dans un coin, par terre, un chandelier, et dans la cheminée, sous un monceau de papier brûlé, une boîte blanche à filets d'or. Cette boîte, il la reconnut. C'était là qu'on mettait les lettres des yeux noirs. Maintenant, il la retrouvait dans les cendres. Quel sacrilège!
En continuant ses recherches, il dénicha dans un tiroir de l'établi quelques feuillets couverts d'une écriture irrégulière, fiévreuse, l'écriture de Daniel quand il était inspiré. «C'est un poème sans doute», se dit la mère Jacques en s'approchant de la fenêtre pour lire. C'était un poème en effet, un poème lugubre, qui commençait ainsi:
«Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois, je ne fais que te mentir.» Cette lettre n'était pas partie; mais, comme on voit, elle arrivait quand même à sa destination. La Providence, cette fois, avait fait le service de la poste.
Jacques la lut d'un bout à l'autre. Quand il fut au passage où la lettre parlait d'un engagement à Montparnasse, proposé avec tant d'insistance, refusé avec tant de fermeté, il fit un bond de joie:
«Je sais où il est», cria-t-il; et, mettant la lettre dans sa poche, il se coucha plus tranquille; mais, quoique brisé de fatigue, il ne dormit pas. Toujours cette maudite toux… Au premier bonjour de l'aurore, une aurore d'automne, paresseuse et froide, il se leva lestement. Son plan était fait.
Il ramassa les hardes qui restaient au fond des armoires, les mit dans sa malle, sans oublier la petite boîte à filets d'or, dit un dernier adieu à la vieille tour de Saint-Germain, et partit en laissant tout ouvert, la porte, la fenêtre, les armoires, pour que rien de leur belle vie ne restât dans ce logis que d'autres habiteraient désormais. En bas, il donna congé de la chambre, paya les loyers en retard; puis, sans répondre aux questions insidieuses du portier, il héla une voiture qui passait et se fit conduire à l'hôtel Pilois, rue des Dames, aux Batignolles.
Cet hôtel était tenu par un frère du vieux Pilois, le cuisinier du marquis. On n'y logeait qu'au trimestre, et des personnes recommandées. Aussi, dans le quartier, la maison jouissait-elle d'une réputation toute particulière. Habiter l'hôtel Pilois, c'était un certificat de bonne vie et de moeurs. Jacques, qui avait gagné la confiance du Vatel de la maison d'Hacqueville, apportait de sa part un panier de vin de Marsala.
Cette recommandation fut suffisante, et quand il demanda timidement à faire partie des locataires, on lui donna sans hésiter une belle chambre au rez-de-chaussée, avec deux croisées ouvrant sur le jardin de l'hôtel, j'allais dire du couvent. Ce jardin n'était pas grand: trois ou quatre acacias, un carré de verdure indigente—la verdure des Batignolles—, un figuier sans figues, une vigne malade et quelques pieds de chrysanthèmes en faisaient tous les frais; mais enfin cela suffisait pour égayer la chambre, un peu triste et humide de son naturel….
Jacques, sans perdre une minute, fit son installation, planta des clous, serra son linge, posa un râtelier pour les pipes de Daniel, accrocha le portrait de Mme Eyssette à la tête du lit, fit enfin de son mieux pour chasser cet air de banalité qui empeste les garnis; puis, quand il eut bien pris possession, il déjeuna sur le pouce, et sortit après. En passant, il avertit M. Pilois que ce soir-là, exceptionnellement, il rentrerait peut-être un peu tard, et le pria de faire préparer dans sa chambre un gentil souper avec deux couverts et du vin vieux. Au lieu de se réjouir de cet extra, le bon M. Pilois rougit jusqu'au bout des oreilles, comme un vicaire de première année.
«C'est que, dit-il d'un air embarrassé, je ne sais pas…. Le règlement de l'hôtel s'oppose… nous avons des ecclésiastiques qui…»
Jacques sourit: «Ah! très bien, je comprends…. Ce sont les deux couverts qui vous épouvantent…. Rassurez-vous, mon cher monsieur Pilois, ce n'est pas une femme.» Et à part lui, en descendant vers Montparnasse, il se disait: «Pourtant, si, c'est une femme, une femme sans courage, un enfant sans raison qu'il ne faut plus jamais laisser seul.»
Dites-moi pourquoi ma mère Jacques était si sûr de me trouver à Montparnasse. J'aurais bien pu, depuis le temps où je lui écrivis la terrible lettre qui ne partit pas, avoir quitté le théâtre; j'aurais pu n'y être pas entré…. Eh bien, non. L'instinct maternel le guidait. Il avait la conviction de me trouver là-bas, et de me ramener le soir même; seulement, il pensait avec raison: «Pour l'enlever, il faut qu'il soit seul, que cette femme ne se doute de rien.» C'est ce qui l'empêcha de se rendre directement au théâtre chercher des renseignements. Les coulisses sont bavardes; un mot pouvait donner l'éveil…. Il aima mieux s'en rapporter tout bonnement aux affiches, et s'en fut vite les consulter.
Les prospectus des spectacles faubouriens se posent à la porte des marchands de vin du quartier, derrière un grillage, à peu près comme les publications de mariage dans les villages de l'Alsace. Jacques, en les lisant, poussa une exclamation de joie.
Le théâtre Montparnasse donnait, ce soir-là,Marie-Jeanne, drame en cinq actes, joué par Mmes Irma Borel, Désirée Levrault, Guigne, etc.
Précédé de:
Amour et Pruneaux, vaudeville en un acte, par MM. Daniel, Antonin et Mlle Léontine.
«Tout va bien, se dit-il. Ils ne jouent pas dans la même pièce; je suis sûr de mon coup.»
Il entra dans un café du Luxembourg pour attendre l'heure de l'enlèvement.
Le soir venu, il se rendit au théâtre. Le spectacle était déjà commencé. Il se promena environ une heure sous la galerie, devant la porte, avec les gardes municipaux.
De temps en temps, les applaudissements de l'intérieur venaient jusqu'à lui comme un bruit de grêle lointaine, et cela lui serrait le coeur de penser que c'était peut-être les grimaces de son enfant qu'on applaudissait ainsi…. Vers neuf heures, un flot de monde se précipita bruyamment dans la rue. Le vaudeville venait de finir; il y avait des gens qui riaient encore. On sifflait, on s'appelait: «Ohé!… Pilouitt!… Lalaitou!» toutes les vociférations de la ménagerie parisienne…. Dame! ce n'était pas la sortie des Italiens!
Il attendit encore un moment, perdu dans cette cohue; puis, vers la fin de l'entracte, quand tout le monde rentrait, il se glissa dans une allée noire et gluante à côté du théâtre—l'entrée des artistes—, et demanda à parler à Mme Irma Borel.
«Impossible, lui dit-on. Elle est en scène….»
C'était un sauvage pour la ruse, cette mère Jacques! De son air le plus tranquille, il répondit: «Puisque je ne peux pas voir Mme Irma Borel, veuillez appeler M. Daniel; il fera ma commission auprès d'elle.»
Une minute après, la mère Jacques avait reconquis son enfant et l'emportait bien vite à l'autre bout de Paris.
«Regarde donc, Daniel, me dit ma mère Jacques quand nous entrâmes dans la chambre de l'hôtel Pilois: c'est comme la nuit de ton arrivée à Paris!»
Comme cette nuit-là, en effet, un joli réveillon nous attendait sur une nappe bien blanche: le pâté sentait bon, le vin avait l'air vénérable, la flamme claire des bougies riait au fond des verres…. Et pourtant, et pourtant, ce n'était plus la même chose! Il y a des bonheurs qu'on ne recommence pas. Le réveillon était le même; mais il y manquait la fleur de nos anciens convives, les belles ardeurs de l'arrivée, les projets de travail, les rêves de gloire, et cette sainte confiance qui fait rire et qui donne faim. Pas un, hélas! pas un de ces réveillonneurs du temps passé n'avait voulu venir chez M. Pilois. Ils étaient tous restés dans le clocher de Saint-Germain; même, au dernier moment, l'Expansion, qui nous avait promis d'être de la fête, fit dire qu'elle ne viendrait pas.
Oh! non, ce n'était plus la même chose. Je le compris si bien qu'au lieu de m'égayer, l'observation de Jacques me fit monter aux yeux un grand flot de larmes. Je suis sûr qu'au fond du coeur il avait bonne envie de pleurer, lui aussi; mais il eut le courage de se contenir, et me dit en prenant un petit air allègre: «Voyons! Daniel, assez pleuré! Tu ne fais que cela depuis une heure. (Dans la voiture, pendant qu'il me parlait, je n'avais cessé de sangloter sur son épaule.) En voilà un drôle d'accueil! Tu me rappelles positivement les plus mauvais jours de mon histoire, le temps des pots de colle et de: «Jacques tu es un âne!» Voyons! séchez vos larmes, jeune repenti, et regardez-vous dans la glace, cela vous fera rire.»
Je me regardai dans la glace; mais je ne ris pas. Je me fit honte… J'avais ma perruque jaune collée à plat sur mon front, du rouge et du blanc plein les joues, par là-dessus la sueur, les larmes… C'était hideux! D'un geste de dégoût, j'arrachai ma perruque! mais au moment de la jeter, je fis réflexion, et j'allai la pendre au beau milieu de la muraille.
Jacques me regardait très étonné: «Pourquoi la mets-tu là, Daniel? C'est très vilain, ce trophée de guerrier apache… Nous avons l'air d'avoir scalpé Polichinelle.»
Et moi, très gravement: «Non! Jacques, ce n'est pas un trophée. C'est mon remords, mon remords palpable et visible, que je veux avoir toujours devant moi.»
Il y eut l'ombre d'un sourire amer sur les lèvres de Jacques, mais tout de suite, il reprit sa mine joyeuse: «Bah! laissons cela tranquille; maintenant que te voilà débarbouillé et que j'ai retrouvé ta chère frimousse, mettons-nous à table, mon joli frisé, je meurs de faim.»
Ce n'était pas vrai; il n'avait pas faim, ni moi non plus, grand Dieu! J'avais beau vouloir faire bon visage au réveillon, tout ce que je mangeais s'arrêtait à ma gorge, et, malgré mes efforts pour être calme, j'arrosais mon pâté de larmes silencieuses. Jacques, qui m'épiait du coin de l'oeil, me dit au bout d'un moment: «Pourquoi pleures-tu? Est-ce que tu regrettes d'être ici? Est-ce que tu m'en veux de t'avoir enlevé?…»
Je lui répondis tristement: «Voilà une mauvaise parole, Jacques! mais je t'ai donné le droit de tout me dire.»
Nous continuâmes pendant quelque temps encore à manger, ou plutôt à faire semblant. A la fin, impatienté de cette comédie que nous nous jouions l'un à l'autre, Jacques repoussa son assiette et se leva. «Décidément le réveillon ne va pas; nous ferions mieux de nous coucher…»
Il y a chez nous un proverbe qui dit: «Le tourment et le sommeil ne sont pas camarades de lit.» Je m'en aperçus cette nuit-là. Mon tourment c'était de songer à tout le bien que m'avait fait ma mère Jacques et à tout le mal que je lui avais rendu, de comparer ma vie à la sienne, mon égoïsme à son dévouement, cette âme d'enfant lâche à ce coeur de héros, qui avait pris pour devise: «Il n'y a qu'un bonheur au monde, le bonheur des autres.» C'était aussi de me dire: «Maintenant, ma vie est gâtée. J'ai perdu la confiance de Jacques, l'amour des yeux noirs, l'estime de moi-même… Qu'est-ce que je vais devenir?»
Cet affreux tourment-là me tint éveillé jusqu'au matin… Jacques non plus ne dormit pas. Je l'entendis se virer de droite et de gauche sur son oreiller, et tousser d'une petite toux sèche qui me picotait les yeux. Une fois, je lui demandai bien doucement: «Tu tousses! Jacques. Est-ce que tu es malade?…» Il me répondit: «Ce n'est rien… Dors…» Et je compris à son air qu'il était plus fâché contre moi qu'il ne voulait le paraître. Cette idée redoubla mon chagrin, et je me remis à pleurer seul sous ma couverture, tant et tant que je finis par m'endormir. Si le tourment empêche le sommeil, les larmes sont un narcotique.
Quand je me réveillai, il faisait grand jour. Jacques n'était plus à côté de moi. Je le croyais sorti; mais, en écartant les rideaux, je l'aperçus à l'autre bout de la chambre, couché sur un canapé, et si pâle, oh! si pâle… Je ne sais quelle idée terrible me traversa la cervelle. «Jacques!» criai-je en m'élançant vers lui… Il dormait, mon cri ne le réveilla pas. Chose singulière, son visage avait dans le sommeil une expression de souffrance triste que je ne lui avais jamais vue, et qui pourtant ne m'était pas nouvelle. Ses traits amaigris, sa face allongée, la pâleur de ses joues, la transparence maladive de ses mains, tout cela me faisait peine à voir, mais une peine déjà ressentie.
Cependant, Jacques n'avait jamais été malade. Jamais il n'avait eu auparavant ce demi-cercle bleuâtre sous les yeux, ce visage décharné… Dans quel monde antérieur avais-je donc eu la vision de ces choses?… Tout à coup, le souvenir de mon rêve me revint. Oui! c'est cela, voilà bien le Jacques du rêve, pâle, horriblement pâle, étendu sur un canapé, il vient de mourir, Daniel Eyssette, et c'est vous qui l'avez tué… A ce moment un rayon de soleil gris entre timidement par la fenêtre et vient courir comme un lézard sur ce pâle visage inanimé… O douceur! voilà le mort qui se réveille, se frotte les yeux, et me voyant debout devant lui, me dit avec un gai sourire:
«Bonjour, Daniel! As-tu bien dormi? Moi, je toussais trop. Je me suis mis sur ce canapé pour ne pas te réveiller.»
Et tandis qu'il me parle bien tranquillement, je sens mes jambes qui tremblent encore de l'horrible vision que je viens d'avoir, et je dis dans le secret de mon coeur:
«Eternel Dieu, conservez-moi ma mère Jacques!»
Malgré ce triste réveil, le matin fut assez gai. Nous sûmes même retrouver un écho des anciens bons rires, lorsque je m'aperçus en m'habillant que je possédais pour tout vêtement une culotte courte en futaine et un gilet rouge à grandes basques, défroques théâtrales que j'avais sur moi au moment de l'enlèvement.
«Pardieu! mon cher, me dit Jacques, on ne pense pas à tout. Il n'y a que les don Juan sans délicatesse qui songent au trousseau quand ils enlèvent une belle. Du reste, n'aie pas peur. Nous allons te faire habiller de neuf… Ce sera encore comme à ton arrivée à Paris.»
Il disait cela pour me faire plaisir, car il sentait bien comme moi que ce n'était plus la même chose.
«Allons, Daniel, continua mon brave Jacques, en voyant ma mine redevenir songeuse, ne pensons plus au passé. Voici une vie nouvelle qui s'ouvre devant nous, entrons-y sans remords, sans méfiance, et tâchons seulement qu'elle ne nous joue pas les mêmes tours que l'ancienne… Ce que tu comptes faire désormais, mon frère, je ne te le demande pas, mais il me semble que si tu veux entreprendre un nouveau poème l'endroit sera bon, ici, pour travailler. La chambre est tranquille. Il y a des oiseaux qui chantent dans le jardin. Tu mets l'établi aux rimes devant la fenêtre…»
Je l'interrompis vivement: «Non! Jacques, plus de poèmes, plus de rimes. Ce sont des fantaisies qui te coûtent trop cher. Ce que je veux, maintenant, c'est faire comme toi, travailler, gagner ma vie, et t'aider de toutes mes forces à reconstruire le foyer.»
Et lui souriant et calme: «Voilà de beaux projets, monsieur le papillon bleu; mais ce n'est point cela qu'on vous demande. Il ne s'agit pas de gagner votre vie, et si seulement vous promettiez… Mais, baste! nous recauserons de cela plus tard… Allons acheter tes habits.»
Je fus obligé, pour sortir d'endosser une de ses redingotes, qui me tombait jusqu'aux talons et me donnait l'air d'un musicien piémontais; il ne me manquait qu'une harpe. Quelques mois auparavant, si j'avais dû courir les rues dans un pareil accoutrement, je serais mort de honte; mais, pour l'heure, j'avais bien d'autres hontes à fouetter, et les yeux des femmes pouvaient rire sur mon passage, ce n'était plus la même chose que du temps de mes caoutchoucs… Oh! non! ce n'était plus la même chose.
«A présent que te voilà chrétien, me dit la mère Jacques en sortant de chez le fripier, je vais te ramener à l'hôtel Pilois: puis, j'irai voir si le marchand de fer dont je tenais les livres avant mon départ veut encore me donner de l'ouvrage… L'argent de Pierrotte ne sera pas éternel; il faut que je songe à notre pot-au-feu.»
J'avais envie de lui dire: «Eh bien, Jacques, va-t'en chez ton marchand de fer. Je saurai bien rentrer seul à la maison.» Mais ce qu'il en faisait, je le compris, c'était pour être sûr que je n'allais pas retourner à Montparnasse. Ah! s'il avait pu lire dans mon âme.
Pour le tranquilliser, je le laissai me reconduire jusqu'à l'hôtel; mais à peine eut-il les talons tournés que je pris mon vol dans la rue. J'avais des courses à faire, moi aussi…
Quand je rentrai il était tard. Dans la brume du jardin, une grande ombre noire se promenait avec agitation. C'était ma mère Jacques. «Tu as bien fait d'arriver, me dit-il en grelottant. J'allais partir pour Montparnasse…»
J'eus un mouvement de colère: «Tu doutes trop de moi, Jacques, ce n'est pas généreux… Est-ce que nous serons toujours ainsi? Est-ce que tu ne me rendras jamais ta confiance? Je te jure, sur ce que j'ai de plus cher au monde, que je ne viens pas d'où tu crois, que cette femme est morte pour moi, que je ne la reverrai jamais, que tu m'as reconquis tout entier, et que ce passé terrible auquel ta tendresse m'arrache ne m'a laissé que des remords et pas un regret… Que faut-il te dire encore pour te convaincre? Ah! tiens, méchant! Je voudrais t'ouvrir ma poitrine, tu verrais que je ne mens pas.»
Ce qu'il me répondit ne m'est pas resté, mais je me souviens que dans l'ombre il secouait tristement la tête de l'air de dire: «Hélas! je voudrais bien te croire…» Et cependant j'étais sincère en lui parlant ainsi. Sans doute qu'à moi seul je n'aurais jamais eu le courage de m'arracher à cette femme, mais maintenant que la chaîne était brisée, j'éprouvais un soulagement inexprimable. Comme ces gens qui essaient de se faire mourir par le charbon et qui s'en repentent au dernier moment, lorsqu'il est trop tard et que déjà l'asphyxie les étrangle et les paralyse. Tout à coup les voisins arrivent, la porte vole en éclats, l'air sauveur circule dans la chambre, et les pauvres suicidés le boivent avec délices, heureux de vivre encore et promettant bien de ne plus recommencer. Moi pareillement, après cinq mois d'asphyxie morale, je humais à pleines narines l'air pur et fort de la vie honnête, j'en remplissais mes poumons, et je vous jure Dieu que je n'avais pas envie de recommencer… C'est ce que Jacques ne voulait pas croire, et tous les serments du monde ne l'auraient pas convaincu de ma sincérité… Pauvre garçon! Je lui en avais tant fait!
Nous passâmes cette première soirée chez nous, assis au coin du feu comme en hiver, car la chambre était humide et la brume du jardin nous pénétrait jusqu'à la moelle des os. Puis, vous savez, quand on est triste, cela semble bon de voir un peu de flamme… Jacques travaillait, faisait des chiffres. En son absence, le marchand de fer avait voulu tenir ses livres lui-même et il en était résulté un si beau griffonnage, un tel gâchis dudoit et avoirqu'il fallait maintenant un mois de grand travail pour remettre les choses en état. Comme vous pensez, je n'aurais pas mieux demandé que d'aider ma mère Jacques dans cette opération. Mais les papillons bleus n'entendent rien à l'arithmétique; et, après une heure passée sur ces gros cahiers de commerce rayés de rouge et chargés d'hiéroglyphes bizarres, je fus obligé de jeter ma plume aux chiens.
Jacques, lui, se tirait à merveille de cette aride besogne. Il donnait, tête baissée, au plus épais des chiffres, et les grosses colonnes ne lui faisaient pas peur. De temps en temps, au milieu de son travail, il se tournait vers moi et me disait, un peu inquiet de ma rêverie silencieuse:
«Nous sommes bien, n'est-ce pas? Tu ne t'ennuies pas, au moins?»
Je ne m'ennuyais pas, mais j'étais triste de lui voir prendre tant de peine, et je pensais, plein d'amertume: «Pourquoi suis-je sur la terre?… Je ne sais rien faire de mes bras… Je ne paie pas ma place au soleil de la vie. Je ne suis bon qu'à tourmenter le monde et faire pleurer les yeux qui m'aiment…» En me disant cela, je songeais aux yeux noirs, et je regardais douloureusement la petite boîte à filets d'or que Jacques avait posée—peut-être à dessein—sur le dôme carré de la pendule. Que de choses elle me rappelait, cette boîte! Quels discours éloquents elle me tenait du haut de son socle de bronze! «Les yeux noirs t'avaient donné leur coeur, qu'en as-tu fait? me disait-elle… tu l'as livré en pâture aux bêtes… C'est Coucou-Blanc qui l'a mangé.»
Et moi, gardant encore un germe d'espoir au fond de l'âme, j'essayais de rappeler à la vie, de réchauffer de mon haleine tous ces anciens bonheurs tués de ma propre main. Je songeais: «C'est Coucou-Blanc qui l'a mangé!… C'est Coucou-Blanc qui l'a mangé!…»
…Cette longue soirée mélancolique, passée devant le feu, en travail et en rêvasseries, vous représente assez bien la nouvelle vie que nous allions mener dorénavant. Tous les jours qui suivirent ressemblèrent à cette soirée… Ce n'est pas Jacques qui rêvassait, bien entendu. Il vous restait des dix heures sur ses gros livres, enfoui jusqu'au cou dans la chiffraille. Moi, pendant ce temps, je tisonnais et, tout en tisonnant, je disais à la petite boite à filets d'or: «Parlons un peu des yeux noirs! veux-tu?…» Car pour en parler avec Jacques, il n'y fallait pas penser. Pour une raison ou pour une autre, il évitait avec soin toute conversation à se sujet. Pas même un mot sur Pierrotte. Rien… Aussi je prenais ma revanche avec la petite boîte, et nos causeries n'en finissaient pas.
Vers le milieu du jour, quand je voyais ma mère bien en train sur ses livres, je gagnais la porte à pas de chat et m'esquivais doucement, en disant: «A tout à l'heure, Jacques!» Jamais il ne me demandait où j'allais; mais je comprenais à son air malheureux, au ton plein d'inquiétude dont il me faisait: «Tu t'en vas?» qu'il n'avait pas grande confiance en moi. L'idée de cette femme le poursuivait toujours. Il pensait: «S'il la revoit, nous sommes perdus!…»
Et qui sait? Peut-être avait-il raison. Peut-être que si je l'avais revue, l'ensorceleuse, j'aurais encore subi le charme qu'elle exerçait sur mon pauvre moi, avec sa crinière d'or pâle et son signe blanc au coin de la lèvre… Mais, Dieu merci! je ne la revis pas. Un monsieur de Huit-à-Dix quelconque lui fit sans doute oublier son Dani-Dan, et jamais plus, jamais plus, je n'entendis parler d'elle, ni de sa Négresse Coucou-Blanc.
Un soir, au retour d'une de mes courses mystérieuses, j'entrai dans la chambre avec un cri de joie: «Jacques! Jacques! Une bonne nouvelle. J'ai trouvé une place… Voilà dix jours que, sans t'en rien dire, je battais le pavé à cette intention… Enfin, c'est fait. J'ai une place… Dès demain, j'entre comme surveillant général à l'institution Ouly, à Montmartre, tout près de chez nous… J'irai de sept heures du matin à sept heures du soir… Ce sera beaucoup de temps passé loin de toi, mais au moins je gagnerai ma vie, et je pourrai te soulager un peu.»
Jacques releva sa tête de dessus ses chiffres, et me répondit assez froidement: «Ma foi! mon cher, tu fais bien de venir à mon secours… La maison serait trop lourde pour moi seul… Je ne sais pas ce que j'ai, mais depuis quelque temps je me sens tout patraque.» Un violent accès de toux l'empêcha de continuer. Il laissa tomber sa plume d'un air de tristesse et vint se jeter sur le canapé… De le voir allongé là-dessus, pâle, horriblement pâle, la terrible vision de mon rêve passa encore une fois devant mes yeux, mais ce ne fut qu'un éclair… Presque aussitôt ma mère Jacques se releva et se mit à rire en voyant ma mine égarée:
«Ce n'est rien, nigaud! C'est un peu de fatigue. J'ai trop travaillé ces derniers temps… Maintenant que tu as une place, j'en prendrai plus à mon aise, et dans huit jours je serai guéri.»
Il disait cela si naturellement, d'une figure si riante, que mes tristes pressentiments s'envolèrent, et, d'un grand mois, je n'entendis plus dans mon cerveau le battement de leurs ailes noires…
Le lendemain, j'entrai à l'institution Ouly.
Malgré son étiquette pompeuse, l'institution Ouly était une petite école pour rire, tenue par une vieille dame à repentirs, que les enfants appelaient «bonne amie». Il y avait là-dedans une vingtaine de petits bonshommes, mais, vous savez! des tout petits, de ceux qui viennent à la classe avec leur goûter dans un panier, et toujours un bout de chemise qui passe.
C'étaient nos élèves. Mme Ouly leur apprenait des cantiques; moi, je les initiais aux mystères de l'alphabet. J'étais en outre chargé de surveiller les récréations, dans une cour où il y avait des poules et un coq d'Inde dont ces messieurs avaient grand-peur.
Quelquefois aussi, quand «bonne amie» avait sa goutte, c'était moi qui balayais la classe, besogne bien peu digne d'un surveillant général, et que pourtant je faisais sans dégoût, tant je me sentais heureux de pouvoir gagner ma vie… Le soir, en rentrant à l'hôtel Pilois, je trouvais le dîner servi et la mère Jacques qui m'attendait… Après dîner, quelques tours de jardin faits à grands pas, puis la veillée au coin du feu… Voilà toute notre vie… De temps en temps, on recevait une lettre de M. ou Mme Eyssette; c'étaient nos grands événements. Mme Eyssette continuait à vivre chez l'oncle Baptiste; M. Eyssette voyageait toujours pour la Compagnie vinicole. Les affaires n'allaient pas trop mal. Les dettes de Lyon étaient aux trois quarts payées. Dans un an ou deux, tout serait réglé, et on pourrait songer à se remettre tous ensemble…
Moi, j'étais d'avis, en attendant, de faire venir Mme Eyssette à l'hôtel Pilois avec nous, mais Jacques ne voulait pas. «Non! pas encore, disait-il d'un air singulier, pas encore… Attendons!» Et cette réponse, toujours la même, me brisait le coeur. Je me disais: «Il se méfie de moi… Il a peur que je fasse encore quelque folie quand Mme Eyssette sera ici… C'est pour cela qu'il veut attendre encore…» Je me trompais… Ce n'était pas pour cela que Jacques disait: «Attendons!»
Lecteur, si tu as un esprit fort, si les rêves te font sourire, si tu n'as jamais eu le coeur mordu—mordu jusqu'à crier—par le pressentiment des choses futures, si tu es un homme positif, une de ces têtes de fer que la réalité seule impressionne et qui ne laissent pas traîner un grain de superstition dans leurs cerveaux, si tu ne veux en aucun cas croire au surnaturel, admettre l'inexplicable, n'achève pas de lire ces mémoires. Ce qui me reste à dire en ces derniers chapitres est vrai comme la vérité éternelle; mais tu ne le croiras pas.
C'était le 4 décembre…
Je revenais de l'institution Ouly encore plus vite que d'ordinaire. Le matin, j'avais laissé Jacques à la maison, se plaignant d'une grande fatigue, et je languissais d'avoir de ses nouvelles. En traversant le jardin, je me jetai dans les jambes de M. Pilois, debout près du figuier, et causant à voix basse avec un gros personnage court et pattu, qui paraissait avoir beaucoup de peine à boutonner ses gants.
Je voulais m'excuser et passer outre, mais l'hôtelier me retint;
«Un mot, monsieur Daniel!»
Puis, se tournant vers l'autre, il ajouta:
«C'est le jeune homme en question. Je crois que vous feriez bien de le prévenir…»
Je m'arrêtai fort intrigué. De quoi ce gros bonhomme voulait-il me prévenir? Que ses gants étaient beaucoup trop étroits pour ses pattes? Je le voyais bien, parbleu!…
Il y eut un moment de silence et de gêne. M. Pilois, le nez en l'air, regardait dans son figuier comme pour y chercher les figues qui n'y étaient pas. L'homme aux gants tirait toujours sur ses boutonnières… A la fin, pourtant, il se décida à parler; mais sans lâcher son bouton, n'ayez pas peur.
«Monsieur, me dit-il, je suis depuis vingt ans médecin de l'hôtelPilois, et j'ose affirmer…»
Je ne le laissai pas achever sa phrase, Ce mot de médecin m'avait tout appris. «Vous venez pour mon frère, lui demandai-je en tremblant… Il est bien malade, n'est-ce pas?»
Je ne crois pas que ce médecin fût un méchant homme, mais, à ce moment-là, c'étaient ses gants surtout qui le préoccupaient, et sans songer qu'il parlait à l'enfant de Jacques, sans essayer d'amortir le coup, il me répondit brutalement: «S'il est malade! je crois bien… Il ne passera pas la nuit.»
Ce fut bien assené, je vous en réponds. La maison, le jardin, M. Pilois, le médecin, je vis tout tourner, Je fus obligé de m'appuyer contre le figuier, Il avait le poignet rude, le docteur de l'hôtel Pilois!… Du reste, il ne s'aperçut de rien et continua avec le plus grand calme, sans cesser de boutonner ses gants: «C'est un, cas foudroyant de phtisie galopante… Il n'y a rien à faire, du moins rien de sérieux,.. D'ailleurs on m'a prévenu beaucoup trop tard, comme toujours.
—Ce n'est pas ma faute, docteur—fit le bon M. Pilois qui persistait à chercher des figues avec la plus grande attention, un moyen comme un autre de cacher ses larmes—, ce n'est pas ma faute, Je savais depuis longtemps qu'il était malade, ce pauvre M. Eyssette, et je lui ai souvent conseillé de faire venir quelqu'un; mais il ne voulait jamais. Bien sûr qu'il avait peur d'effrayer son frère… C'était si uni, voyez-vous! ces enfants-là!» Un sanglot désespéré me jaillit du fond des entrailles:
«Allons! mon garçon, du courage! me dit l'homme aux gants d'un air de bonté… Qui sait? la science a prononcé son dernier mot, mais la nature pas encore… Je reviendrai demain matin.»
Là-dessus, il fit une pirouette et s'éloigna avec un soupir de satisfaction; il venait d'en boutonner un!
Je restai encore un moment dehors, pour essuyer mes yeux et me calmer un peu; puis, faisant appel à tout mon courage, j'entrai dans notre chambre d'un air délibéré.
Ce que je vis, en ouvrant la porte, me terrifia, Jacques, pour me laisser le lit, sans doute, s'était fait mettre un matelas sur le canapé, et c'est là que je le trouvai, pâle, horriblement pâle, tout à fait semblable auJacquesde mon rêve.
Ma première idée fut de me jeter sur lui, de le prendre dans mes bras et de le porter sur son lit, n'importe où, mais de l'enlever de là, mon Dieu, de l'enlever de là. Puis, tout de suite, je fis cette réflexion: «Tu ne pourras pas, il est trop grand!» Et alors, ayant vu ma mère Jacques étendu sans rémission à cette place où le rêve avait dit qu'il devait mourir, mon courage m'abandonna; ce masque de gaieté contrainte, qu'on se colle au visage pour rassurer les moribonds, ne put pas tenir sur mes joues, et je vins tomber à genoux près du canapé, en versant un torrent de larmes.
Jacques se tourna vers moi péniblement:
«C'est toi, Daniel… Tu as rencontré le médecin, n'est-ce pas? Je lui avais pourtant bien recommandé de ne pas t'effrayer, à ce gros-là. Mais je vois à ton air qu'il n'en a rien fait et que tu sais tout… Donne-moi ta main, frérot… Qui diable se serait douté d'une chose pareille? Il y a des gens qui vont à Nice pour guérir leur maladie de poitrine; moi, je suis allé en chercher une. C'est tout à fait original… Ah! tu sais! si tu te désoles, tu vas m'enlever tout mon courage; je ne suis déjà pas si vaillant… Ce matin, après ton départ, j'ai compris que cela se gâtait. J'ai envoyé chercher le curé de Saint-Pierre; il est venu me voir et reviendra tout à l'heure m'apporter les sacrements… Cela fera plaisir à notre mère, tu comprends! C'est un bon homme, ce curé… Il s'appelle comme ton ami du collège de Sarlande.»
Il n'en put pas dire plus long et se renversa sur l'oreiller, en fermantles yeux. Je crus qu'il allait mourir, et je me mis à crier bien fort:«Jacques! Jacques! mon ami!…» De la main, sans parler, il me fit:«Chut! chut!» à plusieurs reprises.
A ce moment, la porte s'ouvrit; M. Pilois entra dans la chambre suivi d'un gros homme qui roula comme une boule vers le canapé en criant: «Qu'est-ce que j'apprends, monsieur Jacques?… C'est bien le cas de le dire…
—Bonjour, Pierrotte! dit Jacques en rouvrant les yeux; bonjour, mon vieil ami! J'étais bien sûr que vous viendriez au premier signe… Laisse-le mettre là, Daniel: nous avons à causer tous les deux.»
Pierrotte pencha sa grosse tête jusqu'aux lèvres pâles du moribond, et ils restèrent ainsi un long moment à s'entretenir à voix basse… Moi, je regardais, immobile au milieu de la chambre. J'avais encore mes livres sous le bras. M. Pilois me les enleva doucement, en me disant quelque chose que je n'entendis pas; puis il alla allumer les bougies et mettre sur la table une grande serviette blanche. En moi-même je me disais: «Pourquoi met-il le couvert?… Est-ce que nous allons dîner?… mais je n'ai pas faim!»
La nuit tombait. Dehors, dans le jardin, des personnes de l'hôtel se faisaient des signes en regardant nos fenêtres. Jacques et Pierrotte causaient toujours. De temps en temps, j'entendais le Cévenol dire avec sa grosse voix pleine de larmes: «Oui, monsieur Jacques… Oui, monsieur Jacques…» Mais je n'osais pas m'approcher… A la fin, pourtant, Jacques m'appela et me fit mettre à son chevet, à côté de Pierrotte:
«Daniel, mon chéri, me dit-il, après une longue pause, je suis bien triste d'être obligé de te quitter; mais une chose me console: je ne te laisse pas seul dans la vie… Il te restera Pierrotte, le bon Pierrotte, qui te pardonne et s'engage à me remplacer près de toi…
—Oui! oui! monsieur Jacques, je m'engage… c'est bien le cas de le dire… je m'engage…
—Vois-tu! mon pauvre petit, continua la mère Jacques, jamais à toi seul tu ne parviendrais à reconstruire le foyer… Ce n'est pas pour te faire de la peine, mais tu es un mauvais reconstructeur de foyer… Seulement, je crois qu'aidé de Pierrotte, tu parviendras à réaliser notre rêve… Je ne te demande pas d'essayer de devenir un homme; je pense, comme l'abbé Germane, que tu seras un enfant toute ta vie. Mais je te supplie d'être toujours un bon enfant, un brave enfant, et surtout… approche un peu, que je te dise ça dans l'oreille… et surtout de ne pas faire pleurer les yeux noirs.»
Ici, mon pauvre bien-aimé se reposa encore un moment; puis reprit:
«Quand tout sera fini, tu écriras à papa et à maman, Seulement il faudra leur apprendre la chose par morceaux… En une seule fois cela leur ferait trop de mal… Comprends-tu, maintenant, pourquoi je n'ai pas fait venir Mme Eyssette? je ne voulais pas qu'elle fût là. Ce sont de trop mauvais moments pour les mères…»
Il s'interrompit et regarda du côté de la porte.
«Voilà le Bon Dieu!» dit-il en souriant. Et il nous fit signe de nous écarter.
C'était le viatique qu'on apportait. Sur la nappe blanche, au milieu des cierges, l'hostie et les saintes huiles prirent place; Après quoi, le prêtre s'approcha du lit, et la cérémonie commença…
Quand ce fut fini—oh! que le temps me sembla long!—, quand ce fut fini, Jacques m'appela doucement près de lui:
«Embrasse-moi», me dit-il; et sa voix était si faible qu'il avait l'air de me parler de loin… Il devait être loin en effet, depuis tantôt douze heures que l'horrible phtisie galopante l'avait jeté sur son dos maigre et l'emportait vers la mort au triple galop!…
Alors, en m'approchant pour l'embrasser, ma main rencontra sa main, sa chère main toute moite des sueurs de l'agonie. Je m'en emparai et je ne la quittai plus… Nous restâmes ainsi je ne sais combien de temps; peut-être une heure, peut-être une éternité, je ne sais pas du tout… Il ne me voyait plus, il ne me parlait plus. Seulement, à plusieurs reprises, sa main remua dans la mienne comme pour me dire: «Je sens que tu es là.» Soudain un long soubresaut agita son pauvre corps des pieds à la tête. Je vis ses yeux s'ouvrir et regarder autour d'eux pour chercher quelqu'un; et, comme je me penchais sur lui, je l'entendis dire deux fois très doucement: «Jacques, tu es un âne… Jacques, tu es un âne!…» puis rien… Il était mort…
…Oh! le rêve!…
Il fit un grand vent cette nuit-là. Décembre envoyait des poignées de grésil contre les vitres. Sur la table au bout de la chambre, un christ d'argent flambait entre deux bougies. A genoux devant le christ, un prêtre que je ne connaissais pas priait d'une voix forte, dans le bruit du vent… Moi, je ne priais pas; je ne pleurais pas non plus… Je n'avais qu'une idée, une idée fixe, c'était de réchauffer la main de mon bien-aimé que je tenais étroitement serrée dans les miennes. Hélas! plus le matin approchait, plus cette main devenait lourde et de glace…
Tout à coup le prêtre qui récitait du latin là-bas, devant le christ, se leva et vint me frapper sur l'épaule.
«Essaie de prier, me dit-il… Cela te fera du bien.»
Alors seulement, je le reconnus… C'était mon vieil ami du collège de Sarlande, l'abbé Germane lui-même avec sa belle figure mutilée et son air de dragon en soutane… La souffrance m'avait tellement anéanti que je ne fus pas étonné de le voir. Cela me parut tout simple… Mais voici comment il était là.
Le jour où le petit Chose quittait le collège, l'abbé Germane lui avait dit: «J'ai bien un frère à Paris, un brave homme de prêtre… mais baste! à quoi bon te donner son adresse?… Je suis sûr que tu n'irais pas.»
Voyez un peu la destinée! Ce frère de l'abbé était curé de l'église Saint-Pierre à Montmartre, et c'est lui que la pauvre mère Jacques avait appelé à son lit de mort. Juste à ce moment, il se trouvait que l'abbé Germane était de passage à Paris et logeait au presbytère… Le soir du 4 décembre, son frère lui dit en entrant:
«Je viens de porter l'extrême-onction à un malheureux enfant qui meurt tout près d'ici. Il faudra prier pour lui, l'abbé!»
L'abbé répondit:
«J'y penserai demain, en disant ma messe. Comment s'appelle-t-il?…
—Attends… c'est un nom du Midi, assez difficile à retenir… JacquesEysset… Oui, c'est cela… Jacques Eyssette…»
Ce nom rappela à l'abbé certain petit pion de sa connaissance; et sans perdre une minute il courut à l'hôtel Pilois… En rentrant, il m'aperçut debout, cramponné à la main de Jacques. Il ne voulut pas déranger ma douleur et renvoya tout le monde en disant qu'il veillerait avec moi; puis il s'agenouilla, et ce ne fut que fort avant dans la nuit qu'effrayé de mon immobilité, il me frappa sur l'épaule et se fit connaître.
A partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui se passa. La fin de cette nuit terrible, le jour qui la suivit, le lendemain de ce jour et beaucoup d'autres lendemains encore ne m'ont laissé que de vagues souvenirs confus. Il y a là un grand trou dans ma mémoire. Pourtant je me souviens,—mais comme de choses arrivées il y a des siècles—, d'une longue marche interminable dans la boue de Paris, derrière la voiture noire. Je me vois allant, tête nue, entre Pierrotte et l'abbé Germane. Une pluie froide mêlée de grésil nous fouette le visage; Pierrotte a un grand parapluie; mais il le tient si mal et la pluie tombe si dru que la soutane de l'abbé ruisselle, toute luisante!… Il pleut! il pleut! oh! comme il pleut!
Près de nous; à côté de la voiture, marche un long monsieur tout en noir, qui porte une baguette d'ébène. Celui-là, c'est le maître des cérémonies, une sorte de chambellan de la mort. Comme tous les chambellans, il a le manteau de soie, l'épée, la culotte courte et le claque… Est-ce une hallucination de mon cerveau?… Je trouve que cet homme ressemble à M. Viot, le surveillant général du collège de Sarlande. Il est long comme lui, tient comme lui sa tête penchée sur l'épaule, et chaque fois qu'il me regarde, il a ce même sourire faux et glacial qui courait sur les lèvres du terrible porte-clefs. Ce n'est pas M. Viot, mais c'est peut-être son ombre.