Depuis cinq mois que Max travaillait, l’aisance et le bonheur étaient rentrés sous son toit....
Un jour, le comte de Tressang apprit que son fils unique, son héritier, le seul qui portât le noble nom de Tressang, était commis quelque part.
Il sentit s’agiter en lui toutes les fibres de l’orgueil nobiliaire d’abord, de l’amour paternel ensuite.
Il n’y put tenir davantage.
Et, un matin, le vieux gentilhomme se présenta dans l’appartement de ses enfants.
Tout y avait un air propre, riant, coquet même, malgré la plus grande simplicité.
On était au printemps.
Un joyeux rayon de soleil dansait sur les rideaux, d’une éclatante blancheur.
Il y avait une volière; trois compagnons que l’on avait donnés au chardonneret chéri.
Des fleurs, dans une petite jardinière près de la fenêtre.
Louise chantait.
La porte était ouverte.
Sur le seuil, le comte s’arrêta ébloui, fasciné, contemplant la ravissante figure de Louise, à laquelle le bonheur donnait comme une auréole.
Le remords le saisit.
Son cœur, bronzé par l’ambition et les chagrins, son cœur fut ému et sa voix trembla en demandant si M. Max de Tressang était chez lui.
—Mon mari est à son bureau, dit Louise qui ne connaissait pas le comte.
—Il faudrait, madame, l’envoyer chercher pour une affaire pressante.
—C’est que, monsieur, son patron est exigeant.
—Son patron, répéta le comte, comme si ce mot lui avait écorché le gosier, son patron ne dira rien; d’ailleurs il faut qu’il vienne absolument. Veuillez, madame, me donner son adresse, je vais y envoyer de suite.
—C’est bien loin d’ici, monsieur, c’est à la Villette.
—Et il y va tous les jours?
—Oui, monsieur.
—A pied?
—Mais oui, monsieur. Et la jeune femme se mit à rire.
Le comte était décidément très-honteux et très-embarrassé.
Louise reprit:
—C’est bien loin, c’est vrai, mais il prétend que l’exercice lui fait du bien et puis, peut-être, au même prix, ne trouverions-nous pas un semblable logement.
Le comte descendit, fit chercher un commissionnaire et donna ses ordres; il remonta bien vite, voulant profiter de l’absence de Max. Il s’assit donc près de la jeune femme.
—Et vous êtes heureux, madame? dit-il.
—Oui, monsieur, nous sommes heureux, répondit Louise simplement. Quand on est jeune, quand on s’aime, qu’on n’a rien à désirer...
—Comment, madame, rien, rien?....
—Rien, monsieur.
—Pas même la fortune? Monsieur de Tressang était riche ce me semble, autrefois.
—Il ne s’en souvient plus; il ne regrette, nous ne regrettons qu’une chose: le chagrin que notre mariage a pu causer à son père.
Le comte n’osa plus parler, il se fût trahi.
Max arriva.
—Mon fils, dit le comte en lui prenant la main, votre appartement est prêt à l’hôtel, je venais vous chercher.—Pardonnez à votre père, il ne savait pas où retrouver le bonheur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il y a dix ans de cela. Max est heureux! Le vieux comte est presque rajeuni.
Clodomir, qui a illustré un autre nom que celui sous lequel on le désigne dans cette histoire, me racontait tout ceci l’an passé; nous étions sur les bords de la Loire, couchés à l’ombre de vieux saules qui baignaient au courant leurs longues branches.
Au-dessus de nous était bâtie, à mi-côte, une charmante maison, semi-cachée dans un nid de verdure et de fleurs.
Le rêve de Louise et de Max était réalisé.
Depuis cinq minutes à peu près, nous longions un grand mur à la crète hérissée de verres cassés d’un aspect peu encourageant, enceinte plus triste cent fois que celle d’une prison cellulaire, lorsqu’enfin nous arrivâmes devant une petite porte surmontée d’une croix de bois noir fichée dans la pierre. Un étroit judas, grillé à triple ferrure, clignait au milieu de la porte son œil sournois et inquisiteur.
Mon père, qui me donnait la main, s’arrêta.
—M’est avis, gars, me dit-il, que ce doit être ici.
—J’en suis sûr, répondis-je, l’an dernier, je suis venu ici avec M. le curé et il m’a montré cette entrée, ainsi que la grande qui est au bout du mur, mais par où on ne passe presque jamais.
—C’est bon, c’est bon, reprit mon père en hochant la tête, reste à savoir si tu es toujours décidé. Tu n’es pas de trop à la maison, mon gars, et ta place ne sera jamais prise ni à table ni sous le manteau de l’âtre. Si tu avais réfléchi en route, si tu sentais le cœur te faillir de nous quitter, ta mère et moi, il faudrait le dire, il n’y a pas de honte à ça. Nous retournerions comme nous sommes venus, ensemble. Et, par ma grande foi! ce n’est pas moi qui m’en plaindrais.
Visiblement mon père était très-ému, moi je crus devoir faire meilleure contenance, et c’est d’une voix ferme que je répondis:
—Je suis bien décidé.
Mon père alors, lentement et comme à regret, souleva le marteau qu’un piton retenait à demi dans sa charnière, sans doute pour qu’une main indiscrète ne put frapper trop bruyamment.
Nous entendîmes un grincement léger de verrous soigneusement humectés d’huile. On retirait le volet du judas. Une face pâle se colla lelong de la grille, des yeux inquiets se fixèrent sur nous. Je crus qu’il allait falloir parlementer, je me trompais. La porte s’ouvrit, mais à demi, nous laissant juste assez d’espace pour pénétrer en nous effaçant bien le long du mur, puis aussitôt, très-vite, sans bruit, elle se referma. On eût dit la trappe d’une souricière. Sans doute en laissant l’huis plus longtemps entre-bâillé, le portier eût craint de donner accès au souffle empesté du monde qui se déchaîne autour des asiles pieux et des saintes demeures.
Dès le seuil, la physionomie du portier me mit assez mal à l’aise. C’était cependant un bon gros petit homme, court, gras, dodu, propret, à figure presque imberbe. Sa lévite de coupe cléricale, de couleur foncée, lui seyait à merveille. Il avait l’air idiot et satisfait. Ses cheveux, d’un jaune sale, plats, coupés en rond autour du cou, collés le long des tempes, s’harmonisaient parfaitement avec son teint blafard. Un sourire, grimace béate, errait sur ses lèvres épaissies par l’habitude de marmotter desoremus. Ses joues flasques et pendantes eussent fait dire à un campagnard: «En voilà un qui a une mauvaise graisse!» Quant à ses yeux, ternes, à demi-voilés, ils ne révélaientrien, absolument rien, sinon cette inquiétude oblique du chat qui guette. Il tenait un livre à la main et un bout de chapelet sortait comme une pieuse breloque de la poche de son gilet.
Eh bien, malgré sa tournure grotesquement plate, dévotement servile, ce portier eut avec nous des airs importants. Enfant, je me l’expliquai par la différence de nos costumes, j’étais dans le vrai. Sa lévite était luxueuse près de nos vestes de bure.
Il nous examina bien pendant une bonne minute au moins, puis, satisfait sans doute:
—Que voulez-vous? nous demanda-t-il.
—Remettre une lettre à M. le supérieur du petit séminaire, répondit mon père, elle lui est adressée par le recteur de chez nous.
—Donnez, dit l’homme.
Mon père posa son chapeau à terre, et s’aidant de ses deux mains, parvint à extraire des profondeurs de la poche de son gilet la précieuse missive, recommandation qui à elle seule me semblait une fortune, et quelle fortune! mon admission gratuite au petit séminaire.
Le portier prit la lettre, et sans mot dire la remit à un homme qui semblait son vivant décalque,puis il s’assit et reprit sa lecture. L’autre domestique s’éloigna sans bruit, glissant comme une ombre, sans que ses pas assourdis par des chaussons de lisière, éveillassent le moindre écho.
Mon père se tint debout, immobile dans un coin. La louche apparence du portier lui imposait beaucoup, et aussi l’aspect austère du parloir. Il n’avait pas osé reprendre son chapeau.
Pour moi, j’osai examiner la pièce où nous nous trouvions.
Ce devait être le séjour de l’ennui, ou plutôt c’était l’ennui même. L’atmosphère y affadissait le cœur, une tristesse lourde tombait sur les épaules comme un épais brouillard. On se sentait pris d’envies de bâiller. Rien de piteusement nu, de mesquinement froid comme cette salle peinte d’un gris morne et faux, lambrissée jusqu’à hauteur d’appui de bois blanc, jouant au chêne ciré. Les meubles, rares et anguleux, étaient symétriquement alignés et avaient ce vernis de propreté frotteuse et soigneuse, qui donne le même et indélébile cachet à toutes les habitations ecclésiastiques. L’œil n’eût su où se reposer, sans un grand Christ cloué à sa croix, qui tirait les regards dès l’entrée, barbouillé qu’il était des couleurs lesplus criardes et les plus invraisemblables. C’était une lamentable ébauche, sans forme, sans nom, honteuse profanation de la majesté divine, raillerie de l’art chrétien, sortie des mains audacieuses de quelque vitrier des environs.
Les paroles divines du Sauveur:—Sinite parvulos ad me venire—étaient écrites entre les bras de la croix.
Les autres inscriptions, et il y en avait bon nombre sur les murs, étaient toutes en français, et choisies habilement pour le lieu profane où on les avait placées:—Le temps donné au monde est perdu pour le ciel;—les lèvres du juste ne s’ouvrent que pour louer le Seigneur;—Dieu est partout, il voit tout, il entend tout.
Au-dessous de cette dernière maxime, je remarquai un petit guichet, sorte de pavillon d’un cornet acoustique, et je restai convaincu que si Dieu entendait tout ce qui se disait dans le parloir, ses ministres l’entendaient aussi.
Je méditais cette muette et éloquente leçon de prudence, lorsque le domestique chargé de notre lettre reparut. Il nous fit signe de le suivre.
Il nous précéda dans un long corridor tapissé de cartes de géographie peintes à la détrempe, des vitres dépolies y mesuraient parcimonieusement le jour. On y respirait une odeur fade d’encens et de cire. Et toujours le même silence pénible. Le bruit de nos pas nous troublait à ce point que nous osions à peine avancer sur la pointe du pied.
Enfin, nous atteignîmes un large escalier de pierre, et, après quelques marches, notre guide nous introduisit dans une antichambre dont les splendeurs me frappèrent. Jamais je n’avais rêvérien d’aussi magnifique. Une vaste bibliothèque occupait entièrement un des côtés, d’épais rideaux de velours sombre habillaient les fenêtres, il y avait à terre un tapis si somptueux, que l’idée me vint d’ôter mes gros souliers dont les clous pouvaient gâter ces belles fleurs aux couleurs si fraîches.
Le domestique nous indiqua deux chaises, avant de se retirer. Nous n’osâmes nous asseoir. Intérieurement, à l’aspect de ces richesses, je sentais redoubler mon désir d’être prêtre. Quoi! tant de belles choses chez un simple supérieur de petit séminaire! Que devait donc être le palais d’un prince de l’église!
Le bruit d’une conversation dans la pièce voisine, que je devinais être le cabinet du supérieur, m’arracha à mes rêves.
Une simple portière de velours, pareille aux rideaux, nous séparait de ce sanctuaire, et les moindres paroles arrivaient jusqu’à nous. Je distinguais parfaitement deux voix, l’une de femme, l’autre d’homme; cette dernière si douce, si harmonieuse, si persuasive, qu’elle devait aller droit à l’âme de ceux qui l’entendaient. Ainsi devaient parler les Pères de l’Église, ces hommes inspirésde l’Esprit-Saint, dont la parole enflammée fondait les glaces qui entourent le cœur de l’impie, ces saints apôtres, dont l’éloquence entraînait des peuples entiers. Ce devait être la voix du supérieur, et cette certitude m’arracha presque des larmes d’attendrissement. Je brûlais de m’élancer vers ce prêtre qui allait devenir mon père spirituel, j’aspirais au moment de me jeter à ses pieds.
Malgré moi cependant, j’écoutais; le supérieur disait:
—C’est le bonheur de votre fils, madame la comtesse, c’est son salut que vous assurez en le conduisant dans notre sainte maison.
—Je le sais bien, monsieur, répondait la comtesse, et cette idée m’a soutenue dans la lutte, et quelle lutte! Depuis plus d’un an, la paix de mon intérieur en est troublée, notre ménage était devenu un enfer. Il y a trois mois encore, le comte ne voulait pas entendre parler de mettre son fils au séminaire; il prétendait le faire entrer au lycée.
Le supérieur poussa un gros soupir.
—Au lycée! reprit-il, au lycée! hélas! c’est qu’il ne sait pas ce que sont ces maisons d’éducation qu’infecte l’athéisme! Là, on enseigne aux enfants le mépris de la justice de Dieu et de lajustice des hommes. Véritables écoles de perdition où l’immoralité est à l’ordre du jour, où les maîtres professent ouvertement le plus perfide libéralisme...
—Hélas! je savais tout cela, moi, interrompit la comtesse, le révérend père Catulle avait eu soin de me prévenir.
—Il n’a fait que son devoir; que deviendraient la religion et la bonne cause, si ceux-là même qui sont intéressés à les défendre, mettent aux mains de leurs enfants des armes pour les combattre?
—Oserais-je vous le dire, monsieur, reprit la comtesse; mon mari prétend que les études sont moins fortes au séminaire qu’au lycée.
—Préjugés! madame la comtesse, inventions perverses! calomnies ourdies par les ennemis de la religion! Mais, lors même que cela serait, à quoi bon une science vaine, d’inutiles études?
—Monsieur le comte craignait aussi que son fils, entraîné par de saints exemples, ne songeât un jour à renoncer au monde. Oh! j’en serais bien heureuse! Mais c’est notre aîné, l’héritier du nom, et, autorisée par le père Catulle, j’ai pris sur moi de promettre à mon mari...
—Soyez sans inquiétude, madame, nous tiendrons votre promesse. Nous savons élever nos enfants selon le sort qui les attend à la sortie du séminaire. Et d’ailleurs, Dieu a besoin de serviteurs partout, dans le monde aussi bien qu’au pied des autels; peut-être un jour viendra, où tous réunissant leurs efforts...
Les interlocuteurs se mirent à parler bas. Je n’entendis plus rien qu’un chuchotement vague, et de temps à autre quelques mots que je ne comprenais pas, qui pour moi, ignorant encore le monde—et l’histoire—ne représentaient aucune idée.
Cependant les chaises remuèrent, je compris que la visite touchait à sa fin.
—Il faut pourtant, monsieur, dit la comtesse, que je vous entretienne d’un point essentiel sur lequel j’ai trouvé mon mari inflexible. Vos élèves ne sortent jamais, m’a-t-on dit.
—Jamais, madame.
—Et cependant monsieur le comte a déclaré qu’il voulait que son fils vînt passer tous les dimanches à la maison.
Le supérieur ne répondit pas tout d’abord, sans doute il réfléchissait.
—Soit, dit-il enfin, notre règle est fixe, mais non immuable. Nous accordons cette faveur à quelques familles, et vos efforts l’ont bien méritée. Votre fils sortira autant que vous l’entendrez.
—Alors, monsieur, je ne vois plus d’obstacle. Dieu a béni mon entreprise. Lundi, je vous amènerai mon fils. Maintenant, pour le prix de la pension...
—Oh! madame, ceci n’est pas une question, et encore, je dois vous avouer que ce n’est pas de mon ressort...
—Pardon, monsieur, mais comme je ne sais pas...
—Sur ces détails, madame, mon ignorance égale la vôtre, j’ai si peu de temps à moi! C’est affaire de notre digne économe, je vais avoir l’honneur de vous conduire près de lui.
La portière se souleva sur ces mots et donna passage à une belle jeune femme superbement vêtue. Le supérieur apparaissait derrière elle, soutenant la tapisserie.
Je n’avais pas idée d’un prêtre aussi digne, aussi noble. Il était de haute stature, et portait avec une inimitable grâce le costume ecclésiastique. Sa figure était belle et prévenaiten sa faveur. Des cheveux noirs, très-soignés, faisaient ressortir la blancheur mate de son front et la pâleur d’ivoire de son visage. Ses yeux bleus, dont les cils très-longs voilaient la vivacité, semblaient rayonner d’une mansuétude évangélique; ils devaient être le miroir d’une belle âme.
Il détaillait à la comtesse tous les avantages du petit séminaire. Il vantait l’exposition au midi, la disposition des salles d’étude, la propreté des dortoirs, l’étendue des cours, l’excellence de la cuisine... l’eau m’en venait à la bouche. Puis il ouvrit la fenêtre et fit admirer à la mère du futur élève les grands arbres du préau, et le grand jardin où les professeurs, dans l’après-midi, vont lire leur bréviaire.
Avant de sortir, il nous fit, de la tête et de la main, un signe affectueux, et tandis que nous nous inclinions jusqu’à terre, je l’entendis murmurer à l’oreille de la comtesse:
—Les enfants des pauvres aussi viennent à nous, et nous les accueillons. Ils viennent, ceux-là, entraînés par la vocation irrésistible, et nous bénissons Dieu, lorsque, grâce aux dons de ceux que favorise la fortune, nous pouvons former un ouvrier de plus pour la vigne du Seigneur.
J’eus quelque peine à reconnaître M. le supérieur lorsqu’il reparut, tant était grande la métamorphose opérée en lui. Le sourire si doux, si bienveillant, qui éclairait sa physionomie mobile, s’était éteint. Son regard était froid, incisif, presque méchant, sa bouche sévère. Sa voix n’avait plus rien de la voix charmeresse qui m’avait séduit, lorsqu’il nous dit d’un ton bref:
—Suivez-moi.
Lorsque la portière retomba sur nous, il était déjà installé devant un grand bureau couvert de papiers. Il ne nous invita pas à nous asseoir. Il relisait une lettre que je reconnus pour celle que m’avait remise le curé de chez nous. L’interrogatoire commença:
—Quel est votre nom?
—Félix, répondis-je en tremblant.
—Votre âge?
—Quatorze ans.
—Quatorze ans, murmura-t-il, se parlant à lui-même. Mieux vaudrait deux années de moins. Le caractère est déjà formé, peut-être que de mauvais plis désormais ineffaçables; il les faut jeunes, très-jeunes, l’enfant est une cire molle; pourtant, on peut essayer, il est peut-être temps encore.
Il y eut un moment de silence qui me sembla un siècle, enfin il reprit tout haut:
—Monsieur le curé de Larochepâtour est convaincu que vous souhaitez embrasser le plus saint des états, il me l’écrit. Mais avez-vous bien réfléchi? votre vocation est-elle sincère? sera-t-elle durable?
—J’ai dit la vérité à M. le curé, répondis-je.
—En êtes-vous bien sûr? Qui me l’affirmera? Et vous, demanda-t-il à mon père, croyez-vous à la vocation de votre fils?
—Dame!... le gars n’est pas menteur.
La réponse du supérieur ne semblait pas s’adresser à nous, directement, au moins. Il reprit son monologue à haute voix, sans doute pour notre plus grande édification.
—La vocation, la vocation, disait-il; tous, ils ont la même réponse. Que croire, à qui se fier? Leur vocation... c’est ambition qu’il faut entendre. Ils aspirent à changer d’état, ils veulent sortir de leur condition, et c’est à nous qu’ils s’adressent pour cela. La religion est leur prétexte, le monde leur but. Le séminaire est pour eux une épreuve nécessaire, c’est l’acheminement. S’ils viennent à nous cuirassés d’impudence etdrapés d’hypocrisie, le mensonge aux lèvres, c’est qu’ils veulent faire leurs études sans bourse délier, pour rien. Voilà la vérité. Et souvent, les parents pervers sont d’accord avec eux. Nous, cependant, faciles et crédules, toujours nous nous laissons prendre au même piége. Cent fois dupés, nous ouvrons nos bras à celui qui se présente; nous lui faisons place entre nous à notre pauvre banquet, et nous lui donnons la nourriture du corps et celle de l’esprit. Pour lui, nous prodiguons le trésor trois fois sacré de l’Église, qui est le trésor des pauvres, c’est-à-dire le trésor de Dieu même. Et qu’arrive-t-il? c’est qu’un jour il jette le masque; et quel jour? Celui où nous allions récolter ce que nous avions semé. Sans pudeur, il nous abandonne, son baiser était baiser de Judas. Il était venu comme un voleur,ut fur, il s’enfuit riche des aumônes volées, et pour nous renier, il n’attend pas que le coq ait chanté trois fois. Si c’était tout, encore! Mais non. En ce monde, nous n’avons pire ennemi que celui-là, que nous avons comblé de nos richesses temporelles et spirituelles. Il nous doit tout, il faut qu’il se venge. Sa bouche en tous lieux vomira l’invective et la calomnie. Il se vantera d’avoir surprisnos secrets, comme si nous avions des secrets, et il cherchera à nous noircir dans des libelles infâmes, et les méchants d’applaudir; et il dira que nous lui avons livré notre mot d’ordre, comme si chacun ne savait pas que notre seul mot d’ordre est:Amour et charité. Et il mettra notre honneur à l’encan, comme la tunique immaculée du Christ, et chaque impie d’en arracher un lambeau. Malheureux! il sait pourtant que s’attaquer aux ministres de Dieu, c’est s’attaquer à Dieu même qui a dit: Ne touchez pas l’oint du Seigneur. Et cependant, le mal qu’il fera est incalculable, car ceux-là s’enfuient surtout qui avaient été nos fils bien-aimés,dilectissimi, ceux dont l’intelligence nous faisait espérer de remarquables ouvriers dans la vigne du Seigneur. Ce dernier, comme les autres, a jeté l’outil au jour de la moisson. Inquiétudes vaines, soins inutiles! Et l’argent perdu, l’argent... Car vous êtes pauvres, n’est-ce pas? c’est une bourse que vous voulez, vous ne pouvez payer votre pension?
Cette apostrophe si brusque, après ce long discours entremêlé d’exclamations, et dont alors je ne compris pas l’énorme portée; ce rappel à la réalité fut pour nous comme un coup defoudre. Le rouge de l’indignation me monta au front. C’était la première humiliation. Mon père se redressa comme sous une injure, un éclair brilla dans ses yeux, mais ce ne fut qu’un éclair. Est-ce qu’un prêtre peut vouloir humilier un pauvre?
—J’ai quelque argent, monsieur, balbutia mon père.
—C’est vraiment fort heureux. Voyons, que pouvez-vous faire?
—Dame!... si cinquante écus par an.
—C’est peu. Ce n’est pas le prix des seuls déjeuners.
—En nous privant bien à la maison, la mère et moi, peut-être irons-nous à soixante.
Le supérieur fit un geste d’indécision. Il y eut ensuite une légère discussion. On marchandait. Mon père dut mettre à nu sa position. Nous venions de subir trois mauvaises récoltes successives, et le bail de la ferme était désavantageux. Il avait bien à lui un petit coin de vigne, en bon air, mais il avait emprunté dessus pour acheter des bestiaux, et l’intérêt de l’argent dépassait le produit. Tout son revenu, il le tirait de quelques terres que lui avait données—à moitié—le marquis de Guéblan-Vaucourt.
—Ah! dit le supérieur, vous êtes un des métayers du marquis de Guéblan.
Et il ajouta une note au crayon, en marge de ma lettre de recommandation.
Enfin, on tomba d’accord à soixante écus, et encore il fut bien convenu que mon père ferait davantage si sa position s’améliorait.
Et vous, mon fils, ajouta le supérieur en s’adressant à moi, n’oubliez jamais que c’est à la charité des âmes pieuses que vous devrez de servir Dieu selon votre cœur. Que cette pensée, toujours présente à votre esprit, soit votre guide dans le sentier pénible où marche le prêtre et vous empêche de vous en écarter jamais. Vous étiez à Dieu par la vocation, la reconnaissance vous lie doublement à lui.
Alors on parla du trousseau. Je ne pouvais rester vêtu au séminaire comme je l’étais à Larochepâtour. Le curé nous avait prévenus, et mon père s’était, en partant, muni de toutes ses économies.
Tandis que un à un il sortait de sa poche ces vieux louis, vénérables médailles sanctifiées par le travail, dont chacun représentait des mois entiers de labeur, le supérieur, une liste à lamain, faisait l’énumération de tous les objets nécessaires.
Une timbale et un couvert d’argent.
Un rond de serviette—au numéro de l’élève.
Deux paires de draps.
Douze serviettes de toile.
Douze chemises.... etc., etc.
Mon père n’avait pas beaucoup plus de trois cents francs.
—Allons, c’est bien, dit le supérieur, la somme est insuffisante, mais le sacrifice sera compté. Nous complèterons le reste, envoyez-lui le linge, ce sera toujours autant.
Et il remit une petite liste imprimée.
—Maintenant, je vais faire habiller votre fils. On va lui prendre mesure à l’instant, tout sera prêt pour la rentrée, nous avons encore quatre jours, et maintenant vous pouvez vous retirer.
Alors, je sentis le cœur me faillir, et c’est en fondant en larmes que je me jetai dans les bras de mon père.
—Pauvre gars, me disait-il en sanglotant, je comptais bien que la conscription te prendrait, mais pas celle-là, et encore j’économisais pour t’acheter un homme.
Enfin il s’essuya les yeux, et s’adressant, au supérieur:
—Ne viendra-t-il jamais nous voir? demanda-t-il.
—Aux vacances, pas avant, la règle est immuable, jamais de sortie. En un jour, un enfant perd le fruit d’un mois de sagesse et de travail.
—Mais nous, nous pourrons le venir voir?
—Le moins sera le mieux.
—Oh! ma mère, m’écriai-je, ma pauvre mère!
Le supérieur fronça le sourcil.
—On ne peut, dit-il d’une voix sévère, être à la fois à Dieu et au monde. Celui qui se destine aux autels doit sans murmure arracher de son cœur tous les sentiments qui agitent les autres hommes, tous....
—Hélas! murmura mon père, le bon Jésus aimait pourtant bien sa mère, la vierge Marie!
Et il sortit.
Il y a bien peu de temps de cela, c’était autant dire hier, un dimanche, sur les quatre heures du soir, tout le quartier du Marais était en émoi.
On racontait qu’un des plus honorables négociants de la rue du Roi-de-Sicile avait disparu et que toutes les recherches faites pour le retrouver restaient infructueuses.
Dans toutes les boutiques des environs, on commentait cet événement bizarre; il y avait des groupes sur la porte de toutes les fruitières; àchaque moment, quelque ménagère arrivait, effarée, apportant de nouveaux détails.
L’épicier du coin avait, ce jour-là, les meilleures et les plus fraîches nouvelles, les plus exactes aussi, les tenant de la propre bouche de la cuisinière de la maison.
—Donc, disait-il, c’était hier soir après le dîner, M. Jandidier, notre voisin, est descendu à sa cave pour chercher une bouteille de vin, et on ne l’a plus revu: disparu, évanoui, évaporé!
Il arrive comme cela, de temps à autre, qu’on entend parler de disparitions mystérieuses, le public s’émeut et les gens prudents achètent des cannes à épée.
La police entend ces bruits ridicules et elle hausse les épaules. C’est qu’elle connaît l’envers de ces canevas si bien brodés. Elle cherche, et elle trouve, au lieu de naïfs mensonges, la vérité; au lieu de romans, de tristes histoires.
Cependant, jusqu’à un certain point, l’épicier de la rue Saint-Louis disait vrai.
En effet, depuis tantôt vingt-quatre heures, M. Jandidier, fabricant de bijoux faux, n’avait pas reparu à son domicile.
M. Théodore Jandidier était un homme de cinquante-huit ans, très-grand, très-chauve, d’assez bonnes manières, qui avait fait dans le commerce une fortune considérable. Il avait de côté, disait-on, en actions ou en rentes, une vingtaine de mille livres de revenu et sa maison lui rapportait bon an mal an cinquante mille francs. Il était aimé et estimé dans son quartier, et justement, sa probité était au-dessus du soupçon, ses mœurs étaient sévères. Marié tard avec une de ses parentes sans fortune, il l’avait rendue parfaitement heureuse. Il possédait une fille unique, jolie et gracieuse, nommée Thérèse, qu’il adorait. Elle avait dû épouser le fils aîné du banquier Schmidt,—de la maison Schmidt, Gubenheim et Worb,—M. Gustave; mais ce mariage avait manqué sans qu’on sût pourquoi, car les jeunes gens s’aimaient éperdûment. On prétendait, dans le cercle des Jandidier, que le papa Schmidt, qui tondrait sur un œuf, c’est connu, avait exigé une dot bien au-dessus des moyens du négociant.
Prévenu par la rumeur publique, qui allait grossissant d’heure en heure, le commissaire de police dut se transporter au domicile de celui qu’on appelait déjà la victime, afin d’avoir des renseignements certains.
Il trouva madame et mademoiselle Jandidier plongées dans une telle douleur, qu’à grand’peine, il put recueillir la vérité. Enfin, voici ce qu’il apprit:
La veille, un samedi, M. Jandidier avait dîné comme d’ordinaire avec sa famille, sans grand appétit toutefois, ayant, disait-il, un assez violent mal de tête.
Après le dîner, il était descendu dans ses magasins, avait donné quelques ordres et s’était mis à son bureau.
A six heures et demie, il était remonté et avait annoncé à sa femme qu’il allait faire un tour de promenade.
Et il n’avait pas reparu!...
Ces détails notés soigneusement, le commissaire pria madame Jandidier de vouloir bien l’entendre seule quelques minutes. Elle fit un signe d’assentiment, mademoiselle Thérèse sortit.
—Vous me pardonnerez, madame, dit alors le commissaire de police, la question que je vais vous adresser. Savez-vous si votre mari n’avait pas, hors de chez lui... encore une fois, excusez-moi!... quelque liaison?
Madame Jandidier se dressa tout d’une pièce, la colère séchait ses larmes.
—Il y a vingt-trois ans, monsieur, que je suis mariée; mon mari n’est jamais rentré après dix heures.
—Votre mari, madame, reprit-il, avait-il l’habitude d’aller à quelque cercle, à quelque café?
—Jamais, je ne l’aurais pas souffert.
—Portait-il ordinairement des valeurs sur lui?
—Je ne sais; je m’occupais de mon ménage et non des affaires...
Impossible de rien tirer de plus de cette altière bourgeoise qu’égarait sa douleur.
Sa mission remplie, le commissaire crut devoir adresser à la pauvre femme quelques banales consolations.
Mais en se retirant, après une enquête dans la maison, il était fort inquiet et commençait à soupçonner un crime.
Le soir même, le parquet était saisi de l’affaire, et un des plus adroits agents de la police de sûreté, Rétiveau, plus connu rue de Jérusalem sous le nom de maître Magloire, était lancé sur les traces de M. Jandidier, muni d’une excellente photographie du négociant.
Le lendemain même du jour où avait disparu M. Jandidier, maître Magloire se présentait au Palais de Justice afin de rendre compte de ses démarches au juge d’instruction chargé de l’affaire.
—Vous voilà, monsieur Magloire, dit le magistrat; vous avez donc appris quelque chose?
—Monsieur, je suis sur la piste.
—Parlez!
—Pour commencer, monsieur, ce n’est pas à six heures et demie que M. Jandidier est sorti de chez lui, mais bien à sept heures juste.
—Juste!
—Parfaitement. J’ai été renseigné par un horlogerde la rue Saint-Denis, qui a une certitude, parce qu’en passant devant son magasin M. Jandidier a tiré sa montre pour voir si elle marchait exactement comme le cadran qui est au-dessus de la porte. Il avait à la bouche un cigare non allumé. Cette dernière circonstance connue, je me suis dit: Je le tiens! il allumera bien son cigare quelque part. Je raisonnais juste; il est entré prendre du feu chez une débitante du boulevard du Temple qui le connaît bien. Ce qui fixe les souvenirs de cette femme, c’est que lui qui fume toujours des cigares d’un sou, il a acheté des londrès.
—Quelle était son attitude?
—Il avait l’air préoccupé, m’a dit la marchande. C’est par elle que j’ai su qu’il allait souvent au café Turc. J’y suis entré et on m’a affirmé l’y avoir vu samedi soir. Il a pris deux petits verres et s’est entretenu avec des amis. Il paraissait triste. Ces messieurs, m’a dit le garçon, ont causé tout le temps d’assurances sur la vie. A huit heures et demie, notre homme a quitté le café avec un de ses amis, négociant du quartier, M. Blandureau. Vite, je me suis transporté chez ce monsieur, qui m’a répondu avoir remonté leboulevard avec M. Jandidier, lequel l’a quitté au coin de la rue Richelieu, prétextant une affaire. Il n’était pas dans son assiette et semblait assiégé des plus tristes pressentiments.
—Jusqu’ici, très-bien! murmura le juge.
—En quittant M. Blandureau, je suis allé rue du Roi-de-Sicile, pour savoir, de quelqu’un de la maison, si M. Jandidier n’a pas des clients, des amis, une maîtresse; rue Richelieu, il n’y a que son tailleur. A tout hasard, je me suis présenté chez ce tailleur. Il a vu notre homme samedi. M. Jandidier est monté chez lui après neuf heures, pour se commander un pantalon. Pendant qu’on lui prenait mesure, il s’est aperçu qu’un des boutons de son gilet allait tomber, et il a demandé qu’on le recousît. Pour cette petite réparation, il a dû ôter son paletot, et comme en même temps il retirait ce qui se trouvait dans la poche de côté, le tailleur a distingué plusieurs billets de banque de cents francs.
—Ah! voilà un indice! Il avait une somme importante sur lui.
—Importante, non; mais assez forte. Le tailleur l’évalue à douze ou quatorze cents francs.
—Poursuivez, fit le juge d’instruction.
—Pendant qu’on réparait son gilet, M. Jandidier s’est plaint d’une indisposition subite et a envoyé un petit garçon qui se trouvait là, chercher une voiture. Il avait, disait-il, à aller chez un de ses ouvriers qui demeurait fort loin, près de la halle aux vins. Malheureusement le petit bonhomme avait oublié le numéro de la voiture. Il se souvenait seulement qu’elle avait les roues jaunes et était attelée d’un grand cheval noir. Cela se retrouve. Une circulaire expédiée à tous les loueurs m’a remis sur la trace. J’ai su ce matin que la voiture portait le nº 6,007. Le cocher interrogé se souvient fort bien avoir été arrêté samedi soir, vers neuf heures, rue Richelieu, par un petit garçon et avoir attendu dix minutes devant la maison Gouin. Le signalement du bourgeois qui l’a pris est celui de notre homme et il a reconnu la photographie entre cinq différentes que je lui présentais.
Maître Magloire s’arrêta. Il voulait jouir de la satisfaction approbative qu’il lisait sur la figure du magistrat.
—M. Jandidier, reprit-il, s’est fait conduire en effet près de la halle au vins, rue d’Arras-Saint-Victor, 48. Dans cette maison demeure un ouvrierqui travaille pour M. Jandidier, un nommé Jules Tarot.
La façon dont maître Magloire prononça ce nom devait éveiller et éveilla l’attention du juge d’instruction.
—Vous avez des soupçons? demanda-t-il.
—Pas précisément, mais enfin voilà la chose. M. Jandidier a renvoyé sa voiture rue d’Arras et est monté chez Tarot vers dix heures. A onze heures, le patron et l’ouvrier sont sortis ensemble. L’ouvrier n’est rentré qu’à minuit, et moi je perds ici la trace de mon homme. Naturellement je n’ai pas interrogé Tarot dans la crainte de le mettre sur ses gardes.
—Qu’est-ce que ce Jules Tarot?
—Un ouvrier nacrier, c’est-à-dire qui polit des coquilles à la meule pour leur donner une irisation parfaite. C’est un garçon habile, et aidé par sa femme, à laquelle il a appris son état, il peut gagner jusqu’à cent francs par semaine.
—Ce sont des ouvriers aisés, alors?
—Eh! non. Ils sont jeunes tous les deux, ils n’ont pas d’enfants, ils sont Parisiens, et dame! ils s’amusent. Le lundi emporte régulièrement tout ce qu’apportent les autres jours.
Deux heures après le rapport de maître Magloire, la police se transportait chez Jules Tarot pour procéder à une perquisition.
A l’aspect des agents, l’ouvrier nacrier et sa femme devinrent plus pâles que des morts et furent pris d’un tremblement nerveux qui ne pouvait échapper à l’œil exercé de maître Magloire. Cependant les plus minutieuses recherches n’ayant rien fait découvrir de suspect, la police allait se retirer, lorsque l’agent de la sûreté surprit le regard de la femme Tarot arrêté plein d’anxiété sur une cage suspendue près de la fenêtre.
Ce fut un trait de lumière. En moins de rien Magloire eut décroché et démonté la cage. Entreles planches du fond se trouvaient douze billets de 100 francs.
Cette découverte parut atterrer l’ouvrier. Quant à sa femme, elle se mit à pousser des cris terribles, affirmant qu’elle et son mari étaient innocents.
Arrêtés et conduits au Dépôt, ils furent le jour même interrogés par le juge d’instruction. Leurs réponses furent absolument identiques.
Ils reconnaissaient avoir reçu dans la soirée de samedi la visite de leur patron. Il leur avait paru si souffrant qu’ils lui avaient offert de prendre quelque chose, ce qu’il avait refusé. Il était venu, leur dit-il, pour une commande importante, et pour proposer à Tarot de s’en charger seul, en prenant des ouvriers. Tarot et sa femme avaient répondu qu’ils ne le pouvaient faute d’avances. Alors le patron avait dit:—«Qu’à cela ne tienne, je vous fournirai de l’argent;»—et aussitôt il avait déposé sur la table douze billets de cent francs.
A onze heures, M. Jandidier demanda à son ouvrier de le reconduire; il devait se rendre, disait-il, au faubourg Saint-Antoine. Et, en effet, Tarot l’avait accompagné jusqu’à la place de laBastille, en traversant la passerelle de Constantine et en longeant le canal.
Au mari comme à la femme, le juge d’instruction posa cette question si naturelle:
—Pourquoi aviez-vous caché cet argent?
Ils eurent la même réponse.
Le lundi matin, ayant appris la disparition de M. Jandidier, ils avaient été saisis d’effroi. Tarot avait dit à sa femme:
—Si on sait que le patron est venu, que j’ai traversé la passerelle et suivi le bord du canal avec lui, je serai compromis. Si jamais on trouvait cet argent entre nos mains, nous serions perdus.
La femme alors avait voulu brûler les billets, mais Tarot s’y était opposé, se proposant de les rendre plus tard à la famille.
Cette explication était raisonnable et plausible, sinon probable, mais ce n’était qu’une explication. L’arrestation de Tarot et de sa femme fut maintenue.
Huit jours plus tard, le juge d’instruction était dans les plus grandes perplexités. Trois nouveaux interrogatoires n’avaient pas formé sa conviction.
Tarot et sa femme étaient-ils innocents? S’étaient-ils simplement merveilleusement entendus pour soutenir une fable probable?
Le magistrat ne savait quel parti prendre, lorsqu’un matin un bruit étrange lui arriva. La maison Jandidier venait de suspendre ses payements. Un agent, mis en campagne, rapporta les plus singuliers renseignements.
M. Jandidier, qu’on croyait si riche, était ruiné, mais ruiné absolument, et depuis trois ans il ne soutenait son crédit qu’à force d’expédients. Onn’avait pas trouvé mille francs chez lui, et son échéance de fin de mois s’élevait à soixante-sept mille cinq cents francs.
L’austère négociant jouait à la Bourse, le mari vertueux avait une maîtresse.
Le juge d’instruction achevait de prendre connaissance de ces détails, lorsque maître Magloire apparut, pâle, tout essoufflé:
—Vous savez, monsieur, cria-t-il dès le seuil.
—Tout!
—Tarot est innocent!
—Je le crois, et cependant, cette visite..... comment expliquez-vous cette visite?
Magloire hocha tristement la tête.
—Je ne suis qu’un sot, dit-il, et Lecoq vient de me le prouver. Au café Turc, M. Jandidier parlait d’assurances sur la vie. Là était le nœud de l’affaire. Jandidier était assuré pour 200,000 francs, et les compagnies, en France, ne payent pas après un suicide; monsieur le juge comprend-il?
Grâce à M. Gustave Schmidt, qui épousera le mois prochain mademoiselle Thérèse Jandidier, la maison Jandidier n’a pas été mise en faillite.
Tarot et sa femme, remis en liberté, ont été établis par le même M. Gustave, et ne font plus le lundi.
Mais qu’est donc devenu M. Jandidier? Mille francs de récompense à qui donnera de ses nouvelles.
Médisance ou calomnie, voici des années qu’on dit pis que pendre des propriétaires.
Il est temps d’essayer de les réhabiliter s’il se peut.
En somme, de quoi les accuse-t-on? D’augmenter sans cesse et sans raison leurs loyers.
Eh bien! il en est un qui ne les augmente pas.
Positivement, il existe en chair et en os; donner son adresse serait facile.
Et voici son histoire.
Le vicomte de B..., un homme jeune, aimable, charmant, jouissait en paix d’une trentaine de mille livres de rentes, lorsque dernièrement—il y a de cela six mois—son oncle, un avare de la pire espèce, mourut en lui laissant tout son bien, près de deux millions.
En parcourant les papiers de la succession, le vicomte de B... constata qu’il se trouvait propriétaire d’une maison, rue de la Victoire.
Il constata aussi que ce magnifique immeuble, acheté 300,000 francs en 1849, rapportait quitte net d’impôts 82,000 francs par an.
—Vrai, c’est trop, pensa le généreux vicomte; mon oncle était aussi par trop dur; louer à ce prix, c’est de l’usure, on ne saurait le nier; quandon porte un grand nom comme le mien, on ne se livre pas à une pareille exploitation; je veux dès demain diminuer mes loyers, et mes locataires me béniront.
Sur cette bonne pensée, le vicomte de B... mande le portier de la maison en question.
Ce portier se présente l’échine arrondie en cerceau.
—Bernard, mon ami, lui dit le vicomte, vous allez, de ma part, prévenir tous vos locataires que je diminue leur loyer d’un tiers.
Ce verbe inouï, fantastique «diminuer» tombe comme une tuile énorme sur la tête de Bernard. Mais il se remet vite, il doit avoir mal entendu, mal compris.
—Diminuer!... balbutie-t-il, monsieur le vicomte daigne plaisanter. Diminuer!... C’est augmenter, que monsieur veut dire.
—De ma vie je n’ai parlé plus sérieusement, mon ami; j’ai dit et je le répète: di-mi-nu-er.
Cette fois, le portier est à ce point surpris, étourdi, renversé, qu’il s’oublie, qu’il perd toute retenue.
—Monsieur n’a pas réfléchi, insiste-t-il; monsieur dès ce soir sera aux regrets. Diminuer deslocataires! cela ne s’est jamais vu et ne se verra plus jamais. Si cela vient à se savoir, que pensera-t-on de monsieur? Que dira-t-on dans le voisinage? Car enfin il est clair...
—Monsieur Bernard, interrompit le vicomte, j’aime quand j’ordonne à être obéi sans réplique. Vous m’avez entendu? Allez.
C’est du pas chancelant d’un homme ivre que M. Bernard sortit de l’hôtel de son propriétaire.
Toutes ses idées étaient renversées, bouleversées, confondues. N’était-il pas le jouet d’un songe, d’un ridicule cauchemar? Il en était à se demander s’il veillait ou s’il dormait.
—Diminuer ses loyers, pensait-il, c’est à n’y pas croire! Si encore les locataires se plaignaient! Mais ils ne se plaignent pas, au contraire. Tous bons payeurs! Ah! si défunt monsieur voit cela du fond de sa tombe, il doit être content! Son neveu devient fou, c’est sûr. Diminuer ses loyers! On devrait pourvoir ce jeune homme d’un conseil de famille, il finira mal. Après cela, qui sait? il avait peut-être trop bien déjeuné ce matin.
Cet honorable Bernard était pâle d’émotion lorsqu’il rentra dans sa loge; si pâle et si défait, qu’en l’apercevant sa femme et sa fille Amanda lui demandèrent en même temps:
—Qu’as-tu? Qu’y a-t-il?
—Rien, répondit-il d’une voix altérée, absolument rien.
—Tu me trompes, insista Mme Bernard, tu me caches quelque chose; voyons, parle, je suis forte; que t’a dit le nouveau propriétaire? Songerait-il à nous remplacer.
—Si ce n’était que cela! Mais, voyez-vous, il m’a dit de sa propre bouche, parlant à ma propre personne, il m’a dit... Ah! vous ne me croirez pas.
—Parleras-tu!
—Vous le voulez!... Eh bien! là, il m’a ordonné de prévenir tous les locataires qu’il les diminue d’un tiers; vous m’entendez, n’est-ce pas? il les di-mi-nue...
Mais ni madame ni mademoiselle Bernard n’entendaient, elles riaient à se tordre.
—Diminuer, répétaient-elles, ah! la bonne farce, c’est trop drôle, en vérité! Diminuer...
Et mademoiselle Bernard courant à son piano,—car elle a un piano, en qualité d’élève du Conservatoire,—se mit à chanter le grand air de Verdi: