La Racine des Passions

L’homme qui montait la rue Drécha dans le vieux Goa regardait à droite et à gauche comme s’il n’avait pas vu depuis longtemps les maisons qu’il longeait et comme s’il s’étonnait de les trouver si peu changées. Il affectait de redresser la tête, sous son large chapeau de feutre très usé. Son veston aux coudes luisants et ridiculement court était serré à la taille avec une prétention à l’élégance. Ses pantalons étaient élimés, ses chaussures étaient éculées et attestaient de longues marches à pied. Une extrême misère se dégageait de la personne malgré l’effort qu’il faisait pour donner à son allure une supériorité aisée et un peu hautaine. Son visage, rasé de frais et poudré à l’excès, contrastait avec son extérieur misérable.

Il passa devant la statue renversée de Vasco de Gama, puis devant l’archevêché. Il se dirigeait visiblement vers la maison de Castro. Pourtant, quand il fut arrivé à quelques pas du grand portail muré, il s’arrêta, sembla hésiter et revint sur ses pas.

On était au milieu de l’après-midi. La chaleur torride faisait les rues désertes. Un chien errant longea les murs, en tirant la langue. L’homme le suivit longtemps des yeux et sourit en hochant la tête à cause de la ressemblance qu’il y avait entre lui et cet animal.

Il marchait de long en large depuis longtemps quand Pedre de Castro sortit de chez lui. L’homme remarqua qu’il y avait dans ses gestes quelque chose de furtif et de pressé. Il fit un pas en avant pour être remarqué et il ébaucha même un geste de reconnaissance. Mais Pedre de Castro ne lui jeta qu’un regard distrait et passa. Alors l’homme se mit à marcher derrière lui. Il se tenait maintenant moins droit, il avait la tête en avant et son pas était plus incertain.

Quand Pedre de Castro fut arrivé devant la maison de Rachel et qu’il y eut frappé, l’homme eut un sursaut d’énergie, il s’élança en criant :

— Pedre !

Castro le considéra avec surprise. Il chercha sincèrement dans ses souvenirs ; puis soudain, ses paupières battirent, il pinça les lèvres et il mit sur les traits de son visage une expression glacée.

— Voyons ! Tu ne me reconnais pas ? dit l’homme.

Et comme s’il avait suffi qu’il plongeât les yeux dans ceux de Castro pour retrouver une autorité un instant perdue, il sourit et tendit la main avec une certaine condescendance. Castro la lui serra presque malgré lui.

Il reconnaissait bien son ancien ami Deodat de Vega, qu’il n’avait pas revu depuis le procès de Jehoudah. Celui-ci avait quitté le pays à ce moment-là. Ils s’étaient écrit quelque temps puis leurs lettres s’étaient espacées. Ensuite Castro avait appris que son ami avait été arrêté à Calcutta pour une affaire de traite de nègres, relâché, puis condamné à la suite d’une tentative de chantage sur une femme, et relégué en Australie. Il pensait ne jamais le revoir, comme il pensait en avoir fini avec beaucoup de choses de sa jeunesse.

La porte venait de s’ouvrir. Castro indiquait d’un geste qu’il était pressé, remettait la conversation à plus tard. Mais Deodat de Vega ne l’entendait pas ainsi.

— Il faut que je te parle tout de suite, dit-il. Je suis venu de loin pour te voir. Je sais que tu es en train de faire de grandes choses. Tu vas avoir besoin d’hommes comme moi.

Même en flattant son ami, il gardait un ton de supériorité ironique.

Alors, Castro lui fit signe d’entrer avec lui. Rachel était dans sa chambre. Elle s’habillait après la sieste. Les deux hommes traversèrent la vérandah et se mirent à marcher dans le jardin en l’attendant.

La chambre de Rachel donnait sur le jardin par une étroite fenêtre grillée devant laquelle passait une des rares allées que les plantes sauvages n’avaient pas complètement envahie. Rachel, au bruit des pas, regarda par la fenêtre et elle ne reconnut pas, tout d’abord, l’homme poudré. Peu à peu cependant cette manière de marcher en traînant légèrement une jambe, ce sourire exprimant la négation de toute chose, lui revinrent à la mémoire. Collée au mur, le visage écrasé sur la grille de la fenêtre, elle considéra avec passion les deux hommes qui avaient fait son malheur par leur mutuel amour du mal.

Elle comprenait leur conversation à la grandiloquence des gestes de Castro et à la bouffissure d’orgueil de ses traits. Il éprouvait du plaisir à briller devant son ami. Il subissait à nouveau l’ascendant par lequel il avait été jadis dominé. Il se laissait aller à l’entraînement des confidences. Une saveur de jeunesse lui venait aux lèvres.

Quand tous deux passaient devant la fenêtre, Rachel recueillait au vol une phrase. On parla d’elle. Elle le comprit au plissement des yeux de Castro, à la façon dont elle le vit se pencher sur l’épaule de son ami. Il devait se flatter de l’avoir pour maîtresse.

Rachel entendit Vega dire :

— Tu as peut-être tort. Il ne faut jamais se fier aux femmes. Tu sais le cas que moi j’en ai toujours fait.

Castro riait maintenant à des souvenirs évoqués. Une bassesse plus grande se peignait sur sa physionomie. Ah ! oui, ils méprisaient les femmes et ils le leur avaient bien montré en les traitant comme des esclaves. Les deux hommes se réjouissaient ensemble d’actions qu’ils avaient accomplies autrefois. Rachel trembla de rage à l’idée qu’ils parlaient peut-être de sa mère.

Il lui sembla que Deodat de Vega expliquait à son ami que l’expérience de la vie ne lui avait pas apporté comme à d’autres, même une velléité de repentir.

Les deux hommes s’étaient arrêtés non loin de la fenêtre, et Rachel entendit ceci :

— On est quelquefois puni. J’ai été à Port Jackson, j’ai senti sur mon dos le fouet de la chiourme anglaise. Mais maintenant je suis ici, je suis libre. Je te le disais autrefois, et je le crois encore : le mal est logiquement plus fort que le bien, car il ne s’embarrasse pas de ridicules considérations de morale ou de pitié. Il vaut mieux être du côté du mal.

Il avait été convenu que dans l’intérêt de leurs projets communs, Deodat de Vega se montrerait le moins possible dans le vieux Goa. Il s’était installé dans une villa écartée, non loin de Panjim, et c’était la nuit seulement qu’il venait rendre visite à Castro.

Ses visites se faisaient naturellement chez Rachel. Mais plus rien plans son costume ne rappelait le personnage misérable qui s’était promené dans le jardin quelques jours auparavant. Deodat de Vega, comme au temps de sa jeunesse, portait d’impeccables gants blancs, des chemises de soie molle et une cape retenue par une chaîne d’or qu’il jetait négligemment sur ses épaules.

Castro avait pensé d’abord qu’il serait nécessaire de rassurer Rachel. La vie et les revers avaient changé le caractère de son ami. Un homme comme celui-là était nécessaire à ses projets. Il comptait l’utiliser sans se laisser influencer par lui.

Mais contrairement à son attente, Rachel témoigna de suite de l’amitié au nouveau venu. Cette amitié fut même si apparente que Deodat de Vega en sentit l’excès et en fut surpris. Toutefois, il l’attribua en partie à l’ennui que Rachel devait éprouver parmi les ruines ecclésiastiques du vieux Goa et en partie à sa propre séduction.

Presque chaque semaine il prenait le bateau pour Bombay où il se livrait à des achats d’armes et à des négociations avec des aventuriers de sa connaissance auxquels il faudrait faire appel le moment venu. Il avait été aussi chargé de la vente des diamants et des perles noires. Cette vente avait rapporté à Castro plus qu’il n’en avait espéré et sa confiance en son ami s’en était accrue. Il savait bien que Deodat de Vega était au-dessus du désir de l’argent. D’ailleurs celui-ci s’était expliqué sur ses démêlés avec la justice anglaise. Il l’avait fait avec cette sorte de cynisme qu’on peut appeler aussi sincérité et qui consiste à faire excuser ses fautes en les racontant avec exactitude et en s’en glorifiant. L’abolition de la traite lui apparaissait comme une monstrueuse hypocrisie de la société. Est-ce que l’esclavage n’était pas le but inavoué de toute organisation sociale ? Un homme libre comme lui était obligé de lutter sans cesse pour ne pas être esclave. Pourquoi alors se cacher pour asservir de misérables brutes noires ? Il avait eu le tort de se laisser prendre, voilà tout. Quant au soi-disant chantage de la dame anglaise, c’était une histoire qui aurait été à mourir de rire si elle n’avait pas fini si mal pour lui. La veuve d’un général qui l’avait poursuivi pendant deux ans de déclarations et de lettres d’amour ! Une vieille toquée de Calcutta qui lui avait offert cent fois sa fortune ! Il s’était décidé à la fin à accepter une de ses offres. C’était malheureusement dans un mauvais moment, après qu’il eut enlevé une nièce de la dame, une autre fille dont il n’avait eu que des ennuis. La veuve du général s’était servie pour se venger d’une lettre où il lui avait écrit Dieu sait quoi ! Elle avait organisé une de ces machinations que seules les femmes peuvent concevoir par dépit. On s’était aperçu alors que la nièce était mineure et la pudibonderie des magistrats anglais avait été si bien déchaînée qu’il avait été envoyé à Port Jackson.

Deodat de Vega avait raconté tout cela devant Rachel sur laquelle il ne doutait pas posséder un aussi grand ascendant que sur Castro. Devant elle aussi il s’entretenait des préparatifs du coup de force qui devait livrer la colonie à Castro et aux partisans de l’archevêque.

Il faudrait montrer au début la plus grande énergie. On n’en imposait que par la peur, on ne réussissait que par la violence. Ce qui était le plus à craindre, c’étaient les conseils de prudence des gens timorés.

Quelquefois Deodat de Vega baissait la voix et son accent devenait plus grave. C’était quand il faisait allusion à une secte par laquelle, au cours de ses voyages, il avait été initié à une philosophie singulière qui était la base de ses convictions.

Rachel l’entendit une fois dire :

— Quand on veut réaliser un projet d’importance comme le nôtre, il faut considérer avant toute chose que la vie humaine n’a aucun prix. Les hommes qui m’ont instruit, à Khiva, allaient plus loin puisqu’ils prétendaient que toutes les fois qu’on supprime une existence on augmente d’autant sa force personnelle et que les plus forts sont ceux qui ont le plus de morts à leur actif.

Cette soirée avait été une soirée d’enthousiasme. Dans le salon de la maison de Rachel, on avait arrêté les dernières mesures qui devaient aboutir à l’autonomie de la colonie de Goa. On avait discuté du sort de ceux qui demeuraient fidèles au roi du Portugal et au pouvoir religieux du pape. Les quelques prêtres rebelles à l’autorité de l’archevêque seraient expulsés. Le gouverneur était un homme si triste par nature et d’un caractère si faible que personne n’avait pensé que sa mort fût nécessaire. Le seul danger sérieux venait du colonel qui commandait les troupes. Il était presque toujours ivre, mais il avait des moments de lucidité. Enfermé dans le fort d’Aguada, qui était inexpugnable avec les moyens dont on disposait, il pouvait bombarder la ville neuve.

Deodat de Vega haussa les épaules et trancha la conversation, d’un geste négligent de sa main gauche gantée de blanc. Il se chargeait du colonel. On pouvait s’en rapporter à lui.

A la clarté du punch qui brûlait sur la table, illuminant des visages congestionnés par le sentiment de leur importance, des postes furent donnés et reçus. Castro remplacerait d’abord le vieil Aguilar comme président du conseil de la colonie. Il était tout désigné pour être ensuite le président de la future république. Mascarenhas serait ministre de l’Intérieur et Marcora, ancien capitaine au long cours, qui avait passé sa vie sur la mer, commanderait la flotte de guerre. C’est de cette flotte que dépendrait le salut du nouvel État le jour où le Portugal enverrait ses navires. Castro annonça que Deodat de Vega venait de négocier pour lui l’achat d’un trois-mâts avec trente canons dernier modèle dont il ferait don à la république de Goa.

On se pressa les mains. On se félicita mutuellement. On but à celle qui était l’inspiratrice, la muse de la révolution prochaine. Ce ne fut que tard dans la nuit que les conjurés se glissèrent au dehors pour regagner leurs maisons.

Rachel fut frappée alors de la façon dont Castro ouvrit la porte qui faisait communiquer le salon et la vérandah en disant :

— Comme il fait chaud ici. J’ai besoin de respirer.

Et elle vit qu’il se penchait pour écouter les bruits de la nuit.

A part un oiseau perché sur une branche dans le jardin et qui poussait par intervalles un sifflement triste, la nuit était à peu près silencieuse. Des camphriers et des frangipaniers sauvages exhalaient une odeur lourde mêlée à l’odeur humide des marais proches.

— Tu n’as pas entendu, dit Castro à Vega, en lui prenant tout à coup le bras.

Vega lui fit signe que non.

— Toujours ta vieille idée du spectre de la destruction errant la nuit dans les rues de Goa, culbutant une colonne, s’attaquant à l’ogive d’un porche…

Et il haussa légèrement les épaules.

— Oui, nous venons, de parler de prospérité future, de mise en valeur de la terre, et je suis persuadé qu’il y a autour de nous un élément de mort qui rôde.

Deodat de Vega revint vers la table et il se versa à boire.

— Alors, pour toi, dit encore Castro avec un geste large montrant le ciel et l’intonation de quelqu’un qui continue une conversation souvent reprise, il n’y a rien là, il n’y a rien nulle part ?

— Non rien. Il y a en nous une possibilité de plaisir que tempère notre croyance au bien et au mal, quand nous en avons une, toutefois.

L’œil de Castro s’illumina une seconde et Rachel, de la tête aux pieds, se sentit enveloppée d’un regard de désir.

— Autrefois, te rappelles-tu ? dit encore Castro. Nous ne songions qu’à notre plaisir. Nous osions le faire passer avant tout. C’était le bon temps.

Les deux hommes, immobiles l’un près de l’autre, regardaient du côté des montagnes et la forme tassée de leur dos exprimait le regret de tout ce qui s’en va avec l’âge.

Quand ils prirent leur chapeau pour partir, sur le visage de Castro, les lèvres plus grasses avaient l’air peintes en rouge. L’ironie, la supériorité voulue de Vega avaient fait place sur ses traits à une expression d’amertume féroce.

Sur le seuil de la maison, Rachel regarda la silhouette des deux amis décroître dans la rue en pente. Quelque chose d’invisible les liait l’un à l’autre.

— Leur mutuel amour du mal, pensa Rachel.

Et quand elle eut refermé là porte, en se retrouvant parmi les verres de punch vides, les chaises alignées autour de la table, la fumée refroidie des cigares, elle eut de la peine à ne pas rire seule de satisfaction.

Elle mesurait le chemin qu’elle venait de parcourir si rapidement. Elle était tranquille, à présent. L’homme qu’elle avait vu un matin dans l’église des Rois Mages rajeuni et purifié par un sincère élan vers Dieu avait retrouvé le chemin qui le ramenait au mal par un cercle dont il ne sortirait pas. Comme le hasard avait bien servi Rachel en ramenant ce compagnon de débauche ! Castro était attaché solidement à sa jeunesse par la racine des passions.

Et Rachel se demandait si le moment n’était pas venu. Mais non, pas encore ! Il fallait qu’il fût sur la croix comme son père, qu’il souffrît, qu’il sût pour quel crime il était puni par Rachel, fille du médecin Jehoudah. Et elle se promettait de trouver une vengeance inattendue et terrible.

— Seigneur Cebaoth, tu seras redoutable aux méchants !

Elle s’était accoudée près de la glace et elle fixait machinalement sa propre image. Elle recula et elle se passa la main sur la figure comme pour en ôter un masque. Elle avait une expression de laideur qu’elle ne s’était jamais connue.


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