VIGNETTES ZOOLOGIQUES

[2]On les appelle « brûlants », « vaisseaux portugais » ou « galères ». Leur substance contient un poison qu’utilisent les indigènes. Ils font sécher la méduse, la réduisent en une poudre que l’on verse dans le café de son ennemi. D’une personne qui meurt ainsi, on dit qu’« elle a eu sa galère ».

[2]On les appelle « brûlants », « vaisseaux portugais » ou « galères ». Leur substance contient un poison qu’utilisent les indigènes. Ils font sécher la méduse, la réduisent en une poudre que l’on verse dans le café de son ennemi. D’une personne qui meurt ainsi, on dit qu’« elle a eu sa galère ».

Autour de moi, environnées d’une sorte de rayonnement glauque, quelques-unes de ces larges fleurs vitreuses aux longs tentacules. Je manœuvre pour les éviter, en dépit du courant sous-marin qui les porte vers moi, pareilles à des vessies gonflées de venin.

Du large, des lames souples et lentes déferlent, me soulèvent et me plongent dans des vallées d’un bleu profond où brille l’éclair argenté d’un poisson volant. Mais une anxiété de plus en plus intense rôde autour de mon corps. A chaque brasse, un frisson me glace l’échine, comme si tout le peuple de la mer accourait et me cernait, depuis les algues violacées et rouges, les étoiles de mer aux mille suçoirs qui guettent dans l’ombre des rochers, depuis ces étranges plantes-bêtes qui happent les coquillages, jusqu’aux mille tribus des poissons, armée aux écailles de nacre, d’acier, de pourpre et de flamme. Je songe à ces myriades de lueurs qui s’allument et s’éteignent dans les profondeurs vertes des vallons océaniques, à ces multitudes muettes qui s’entre-dévorent, du plus petit au plus grand, dans le silence des espaces sous-marins ; aux poulpes étoilés de bouches ; au sillage rapide de l’espadon qui plonge en lame dans le ventre mou du requin, et une fumée de sang obscurcit une minute le cristal glauque des eaux — seule trace du drame ; au poisson-volant que force un bonite de vague en vague ; au sombre passage des corsaires, à travers un banc de soles ; à cet univers féroce de bêtes à museau rond ou effilé, aux branchies haletantes ; à cette fuite, à cette chasse éternelles dans le silence ; aux grandes traînées laiteuses du frai, gluantes de germes, qui flottent sur la stérilité des eaux amères.

Je songe aux monstres que cette mer chaude des Tropiques enfouit dans ses sables. Des noms hideux sonnent dans ma mémoire : le sarde aux dents de chien, la grande bécune des Antilles, la scorpiène rascasse, le tassard, le cailleu, le poisson-crapaud et Han-Satan, le poisson-diable. Dans ces parages torrides, la mer comme le sol nourrit une faune cruelle et une flore empoisonnée. Je nage maintenant à brasses rapides vers le rivage. La panique des eaux m’a saisi. Si je ne luttais vigoureusement, elle paralyserait mes muscles. Dans le tiède et perfide enveloppement de ces flots, l’homme n’est plus qu’une proie, parmi tant d’autres.

L’immense forêt tropicale est sillonnée d’arroyos où se glissent les pirogues sous l’enchevêtrement des lianes. L’endroit où le cours d’eau se jette dans le grand fleuve se nomme le « dégrad ». La forêt respire par cette bouche. L’aube sur le dégrad, la grande lueur qui monte des eaux et fend l’épaisseur de la jungle, c’est une des belles choses de « là-bas ». Au dégrad, dans le premier matin, les animaux viennent boire ; les chats-tigres arrivent par bandes ; le tatou galope lourdement ; les lianes s’entr’ouvrent sous la poussée silencieuse d’un serpent ; les perroquets s’éveillent dans les feuillages criards. Une buée rose flotte sur le fleuve. Le soleil n’a pas encore paru, mais toute la jungle l’attend. Un grand frémissement parcourt les plantes constellées d’une lourde rosée ; des orchidées mouillées scintillent dans l’ombre bleue qui lentement s’éclaircit et dégage les masses obscures de la forêt. Et voici, avant-coureur de l’aube, un triangle pourpre déchirer le brouillard du fleuve ; c’est un vol de flamants corail qui s’abat sur la rive parmi les lianes palpitantes de doux plumages couleur de sang.

Une bonne heure pour la chasse et un bon endroit. Un boa avait élu le dégrad et s’y posait à l’aube pour guetter son gibier. Il ne faut pas troubler un boa à l’affût. C’est une bête respectable, large et lisse comme le tronc d’un jeune arbre, et qui se détend avec la rapidité élastique d’un lasso, ce qui peut causer des surprises aux indiscrets. Le boa avait choisi cette place d’affût. Un gendarme eut le tort de la lui disputer. Ce gendarme n’avait pas le sens de l’à-propos. Le dit pandore vint, chaque matin, prendre l’affût à côté du boa, que d’ailleurs il ne distinguait pas d’un tronc d’arbre. Les coups de fusils malencontreux chassèrent les paks, les agamis, les flamants et toutes les bonnes nourritures du serpent. Le boa, un beau jour, tandis que le gendarme ajustait son gibier, se déclencha à la manière d’un ressort de montre et noua sur l’infortuné, sa giberne et son fusil, un de ces nœuds qu’il est malaisé de défaire. Un boa commence par enduire sa proie d’une bave visqueuse qui facilite la déglutition ; ce faisant, il la malaxe entre ses vertèbres. Un compagnon du pandore survint et d’une balle bien placée interrompit la préparation. On dégagea le corps gluant de bave hors des anneaux. Un médecin en fit l’autopsie. Il déclara que les os du gendarme avaient été moulus fin comme de la farine de froment.

Un homme revenait du placer. Il s’appuie contre un arbre pour allumer sa pipe. Un boa, lové contre cet arbre et pareil à un tas de bois mort, se détend, enlace l’homme et l’arbre. Fort heureusement, un arbuste souple se trouvait pris également dans l’étreinte du serpent et ralentit la pression. L’homme eut le temps de tirer son couteau de sa poche. Il scia la colonne vertébrale du boa, entre deux écailles. L’opération demanda un quart d’heure.

Certaines rues, ocre et rouge, avec leurs bars ouverts à tous les vents et la lueur des alcools, font songer au Klondyke. Ici aussi, il y a de l’or.

La vieille légende de Manoa del Dorado, des trésors engloutis, du lac aux eaux dormantes qui recouvre la cité du Métal, elle chante encore dans bien des cervelles, sur les rivages du Sud-Atlantique. Sur des écriteaux grossiers on lit : « Ici on achète l’or, en poudre et en pépites. »

Les placers sont loin ; à des semaines de pirogue. Ceux qui les découvrent les baptisent de noms expressifs. Il y a le « placer Dieu-Merci » et le « placer Elysée », le « placer A-Dieu-vat » et le « placer Enfin » qui est le souffle d’un homme harassé. Cependant sur leur route, le long du fleuve et des rivières, sur les pistes de la forêt règne le perpétuel va-et-vient de ceux qui redescendent et de ceux qui montent. Les uns portant leur butin, méfiants, le rifle prêt ; mais guettés sur les berges par le fusil d’un évadé, d’un nègre marron ou d’un Indien — car il y a encore, là-bas, des Indiens, des vrais, ceux de Fenimore Cooper, avec des villages où roule la danse de guerre, des calumets et de graves rites religieux (seulement leur cacique a pris un uniforme européen plus digne, une redingote galonnée et un chapeau haut de forme). Les autres, ceux qui montent, riches d’espoir, tenaces, endurcis à cette vie rude, le sabre d’abatis passé à la ceinture.

Quelques placers sont devenus de vastes exploitations où l’homme touche un salaire. Il y a des ingénieurs, des surveillants, de l’eau potable et des baraques. Mais les aventuriers, les vrais, ne veulent pas de ces usines. Ils cherchent leur « placer ».

Une prospection est une espèce d’épopée monotone. Le prospecteur est exposé à finir sans gloire dans la brousse. Sa disparition ne sera pas connue avant de longues semaines et ses os seront déjà soigneusement nettoyés par les fourmis, quand la nouvelle en parviendra. Des dangers incessants le menacent. Qu’importe ! Il y a le mirage !

Des hommes sont partis, seuls, à travers la jungle, pour de fabuleuses entreprises. Bien peu ont trouvé la fortune. Beaucoup ne sont jamais revenus. Mais il y a toujours des chercheurs d’impossible. La plupart sont des noirs des colonies anglaises. Ils passent au comptoir, touchent de quoi s’équiper et « montent » tout simplement.

Généralement on choisit une équipe d’une dizaine d’hommes, un piocheur, un charpentier, des travailleurs spécialisés. On part à deux pirogues. Il faut aller par eau tant qu’on peut. La marche dans la brousse est plus dure que la navigation. Et pourtant ! Trois semaines, accroupis dans la longue et étroite pirogue que le moindre mouvement peut faire chavirer, sous un soleil terrible, sans ombre. Si les courants sont durs, il faut obliquer sur la rive, glisser sous les tentacules des palétuviers. Parfois un nid de mouches-tigres se détache des branches et tombe au milieu de la barque ; parfois aussi c’est un serpent-grage. Se jeter à l’eau ? impossible. Les pirogues sont accompagnées d’un fidèle cortège de caïmans et de piraïes. Ces dernières ont une spécialité : elles transforment d’un coup de dents le nageur aventureux en eunuque.

Quand on remonte le fleuve, on se heurte sans cesse à l’élan fumeux des rapides. Il faut décharger les pirogues, porter à bras les provisions et l’embarcation pour la remettre à flot, la barrière franchie.

Les sombres rives du fleuve, les masses métalliques de feuillage se déroulent, monotones, pendant des jours et des jours. Des perroquets rompent de leurs jacassements la solitude taciturne ; leurs flammes vertes et rouges luisent sur les cimes : fanions. Un plongeur gris glisse sur l’eau. Un vol triangulaire de flamants roses plonge dans l’infini trouble du ciel, pareil à une voile renversée. Des boas enroulés aux branches, sur la berge, se balancent, indolents, allongeant la tête au bruit des pagaies. A droite, à gauche, la jungle et son épais silence, ce silence qui semble tomber de l’immensité du ciel tropical et qui étouffe sous son poids la rumeur incessante de la forêt, le cri des oiseaux et des singes, le travail des végétaux, la galopade des packs et des tatous, le bourdonnement des mouches, le crissement des rongeurs, le pic des fouisseurs, les milliers d’agonies, les milliers de naissances et d’éclosions, les râles de rut et de mort, la fermentation étouffée du charnier, la rumeur de ce monde où le meurtre est tapi sous chaque feuille.

Parfois on croise une pirogue chargée d’Indiens ou de ces nègres Bosch, qui savent faire franchir à une barque, d’un bond et d’un ahan, le saut tourbillonnant d’écume. On se croise, en silence, puis, lorsque les pirogues se sont dépassées, l’un des pagayeurs chantonne une sorte de mélopée lente. Dans la barque qui s’éloigne, un autre pagayeur l’entend et lui répond. Ils parlent ainsi sans se voir, et poursuivent chacun leur dialogue mystérieux. Longtemps le pagayeur continue sa mélopée, interrompue d’instants de silence, prêtant l’oreille à cette réponse que nous n’entendons pas et qui lui vient au fil de l’eau, d’une bouche invisible et lointaine.

Au bout de longues semaines que dure la montée du fleuve, voici le dégrad. On laisse la pirogue ; on charge à dos les provisions ; on empoigne son sabre d’abatis. En avant, à travers la brousse, au sextant et à la boussole, il faut ouvrir sa route au sabre, trancher les lacis des lianes et des branches, enjamber les arbres morts. La marche est une lutte incessante contre mille obstacles, contre le végétal hostile. On avance de huit cents mètres par jour, dans un air raréfié d’étuve, à demi nu, baigné de sueur.

Gaudin s’est trouvé une fois en face d’une muraille de bambous énormes et épineux, ronds et lisses comme des colonnes de métal. Le sabre s’émoussait sur leurs fibres. Pourtant il fallait traverser. On avança de trente mètres par jour. A mesure que Gaudin et ses hommes pénétraient dans ce taillis, des bêtes extraordinaires sortaient. Les bambous sont le refuge de tout ce qui redoute le fauve. L’ombre ouverte brusquement à la lumière bourdonnait de mouches, grouillait d’araignées, de lézards, de mille-pattes. Des peaux de serpents, flasques, pendaient comme des lianes. Le crotale, le serpent-Jacquot et le trigonocéphale avaient choisi ce gîte pour y changer de peau.

On marche. Dans le bois, la nuit vient vite. Vers cinq heures, il fait sombre. Alors on construit son carbet. Quatre piquets, un toit de feuilles de waza, le hamac. Quelques coups de sabre pour élaguer la brousse et les lianes. On n’a généralement que de la graisse rance ; on mange son gibier rôti avec des piments sauvages. Puis on allume le feu pour la nuit. On garde ses chaussures à cause des vampires. On dort mal. La nuit de la forêt est pleine de bruits et le cri du crapaud-bœuf vous obsède. Celui qui se réveille met une bûche au brasier.

Parfois l’inondation vous surprend brusquement, pendant le sommeil. On n’a que le temps de se sauver, emportant son fusil et ses cartouches. Et puis il y a les grandes pluies de la mauvaise saison, les averses qui roulent en tonnerre sur les feuilles, l’odeur cadavérique de la forêt mouillée, la désolation de l’homme aux souliers moisis, aux vêtements en loques, toujours poursuivant son mirage.

Il y a l’ennemi insaisissable, celui qui vous harcèle sans répit, qui vous guette : l’insecte. Les moustiques, d’abord, qui empoisonnent vos soirs ; les mouches de toute sorte : la mouche-tatou, la mouche-maïpouri, la mouche-tigre qu’il faut fuir dès qu’on l’entend bourdonner. Les tiques, qui se fixent dans la peau ; les chiques, qui pondent leurs œufs sous les ongles des orteils ; les vers macaques, larves qu’une mouche dépose sous l’épiderme et qui se développent, en rongeant les chairs, jusqu’au point de devenir des vers velus, longs d’un doigt (il suffit, pour les faire sortir, d’approcher de la plaie un peu de tabac) ; les poux les plus variés ; l’araignée-crabe, large comme une soucoupe et hérissée de poils, dont la morsure est mortelle et qui fait des bonds de trois mètres ; il vaut mieux changer de piste que de passer à côté d’elle ; enfin l’horreur suprême, la mouche « hominivorax » qui pond dans les narines du dormeur et ses larves remontent jusqu’au cerveau. Si l’extraction n’est pas opérée tout de suite, le moins qu’on puisse perdre c’est le nez.

Il y a les serpents : le serpent-grage, le serpent-Jacquot, le serpent à sonnettes et le serpent-feuille, menu comme un bout de ficelle, qui se confond avec le feuillage et tue l’homme en trois minutes.

Enfin, il y a la fièvre !

A chaque pas, le danger, la douleur, la mort. Et personne n’y fait attention.

Gaudin évoque le drame quotidien de la forêt. Il me décrit la vie farouche du prospecteur et du placérien. Il l’a vécue. Il a subi l’étouffante chaleur, la fièvre, la morsure des bêtes, et conclut en souriant :

— Tout de même je regrette le bois. Là-bas j’étais heureux.

Et puis il y a l’or.

Le prospecteur se dirige au jugé, d’après son flair, d’après les indications qu’il a pu recevoir. Il s’arrête au bord d’un ruisseau ou d’un torrent. La végétation lui indique parfois si le terrain est aurifère ou non, certains arbres ne poussant que sur un humus très profond.

Un jour des placériens s’arrêtèrent pour déjeuner auprès d’un amas de rochers. L’un d’eux laissa glisser sa cuiller dans une faille. Pour la retrouver, il dut, aidé de ses camarades, déplacer une énorme pierre. Ils trouvèrent non seulement la cuiller, mais une pépite de plusieurs kilos.

La légende parsème cette terre de mort de trésors enfouis. L’or n’est pas un minerai comme le fer ou l’argent. Il apparaît pur, vierge. Il n’y a guère de méthode pour le découvrir. On le trouve parfois en creusant des puits, entre l’argile et le quartz. On draine la poudre jaune, mystérieuse, qui paillette l’eau de certains torrents. Chaque source d’or tarit plus ou moins vite. Puis l’or reparaît, ailleurs, en des lieux imprévus. On soupçonne que les monts Tumuc-Humac, inexplorés, abritent de fabuleux gisements. Un lac aux eaux sombres recouvre la ville de Manoa del Dorado ; les richesses des dynasties indiennes disparues y reposent à jamais. Et depuis des siècles, des hommes que troublent ce mirage et cette légende, remontent le cours du fleuve en quête de l’Eldorado. Combien sont revenus ? Un mystère entoure l’or. Il semble que, pour la nature elle-même, il est quelque chose d’étrange. Un oiseau décèle sa présence, l’oiseau-voyou que l’on appelle aussi l’oiseau mineur. C’est lui qui par son chant appelle le chercheur de placer. Et là où il est, il y a de l’or.

Pendant des heures, nous avons remonté la rivière vaseuse et jaunâtre qui borde la forêt. Un vol de perroquets ou d’ibis, le sillage d’un caïman ont seuls rompu la monotonie de cette verdure sombre et de cette eau. Nous sommes partis trop tard et les pagayeurs ont fort à faire pour remonter le flux. Le canot est lourdement chargé. La nuit va nous surprendre, la brusque nuit tropicale. Déjà sifflent les maringouins surgis avec la fraîcheur du soir.

Et la nuit tombe. Il semble que le silence soit devenu plus lourd. Les premières étoiles se lèvent. Nous sommes environnés de ténèbres. L’eau clapote avec un bruit mou. On devine dans l’ombre la masse impénétrable, hostile du bois.

Soudain un point lumineux. C’est l’appontement du village. On tire un coup de fusil, du canot, pour se faire reconnaître. Nous accostons péniblement, entre des pirogues vides. Des indigènes s’agitent avec des lanternes, nous guident vers les cases où nous reposerons.

Je suis seul, dans une sorte de kiosque de liane tressée qu’éclaire une lampe Pigeon tremblotante. Le sol est de terre battue, recouvert d’une natte. Un lit blanc. Tout est propre. Une cuvette brille et, sur la table, que vois-je ? un flacon portant l’étiquette d’un grand parfumeur parisien — vide. Nous sommes en pleine forêt vierge, à dix heures d’un endroit habité.

Harassé de fatigue, je me couche et souffle la lampe. Un vague malaise m’envahit, à me sentir si près de la forêt, seul, dans la nuit. Les autres cases sont éloignées, éparses. A deux pas de moi commence la jungle. Je ne suis préservé que par cette mince cloison de liane. Le moindre bruit résonne comme une menace ou un avertissement ; à travers la paroi, il me semble sentir le souffle d’un être énorme, tout proche.

La lassitude l’emporte et je commence à m’assoupir, dans le vaste bruissement de la nuit tropicale sonore d’insectes. Cette case est fraîche et il n’y a point de moustiques, bien supérieure aux maisons des coloniaux. Des cigales crissent. Soudain, un sursaut dans mon demi-sommeil. Quelque chose de lourd vient de s’abattre sur la paroi ; un froissement d’ailes. C’est un oiseau de nuit, peut-être un de ces petits vampires qui vous mordent à l’orteil et vous sucent le sang, en vous éventant doucement de leurs ailes.

Au matin, par tous les pores de cette cage tressée, pénètre le soleil, brûlant dès l’aube, impitoyable.

Le village se compose de quelques cases, ombragées de palmiers et de manguiers, construites dans un abatis, encerclé de toutes parts par la brousse. Ce village n’est d’ailleurs, avec sa paillote-mairie et son église en torchis rose, qu’un centre de réunion passagère. Les indigènes demeurent dans la brousse, à l’habitation. Les notables n’ont ici qu’un pied-à-terre. La semaine, ils vivent, nus ou à peu près, avec leurs femmes et leurs enfants, cherchant le bois de rose et la gomme balata. Le dimanche, ils viennent parfois au village, les hommes en complet blanc, quelques-uns chaussés ; les femmes vêtues de cotonnades multicolores, coiffées du madras ou du « catouri » (qui n’est qu’un panier plat renversé), des anneaux d’or dans les oreilles. Tous vont chanter des cantiques criards et rauques à la messe. Aujourd’hui il y a d’ailleurs un divertissement plus rare que la messe. Il y a réunion politique.

Tous sont électeurs. Peu au courant des vicissitudes parlementaires et métropolitaines. Ils se méfient volontiers des gens venus d’Europe.

« Moi, bon nègre, moi toujou’ dedans », vous disent de vieux diplomates de village, malins et retors comme pas un des villes. Ils se méfient, mais prennent un intérêt passionné aux luttes électorales, par un goût naturel de l’intrigue et surtout par ce besoin irrésistible de parler, cette furie d’éloquence ampoulée qui caractérise les noirs.

Puis, c’est le tour du punch. Et le tafia coule. Le candidat paye à boire. On s’empresse autour de lui. Un homme, tendant des mains bizarres, s’avance. Le personnage va y aller de sonshake-hand, avec la cordialité propre à la catégorie des gens en tournée électorale.

— Nom de Dieu ! lui souffle un ami, dans l’oreille, attention ! C’est un lépreux avancé !

Le candidat ne bronche pas. Il a l’habitude. Ce lépreux c’est un bulletin de vote, tout de même. Il met ses mains sur les épaules de l’homme, qui agite ses moignons rongés de taches roses, le tient à bonne distance et clame :

— Mon ami ! un vieil ami de dix ans !

Un soleil blanc tape dru sur la place publique hérissée d’une herbe sèche et coupante. Dans l’air vibrant de chaleur, le tam-tam roule comme pour une danse de guerre. Pas d’ombre. Les prunelles sont douloureuses. Cette chaleur et le suffrage universel, il y a de quoi vous faire éclater la cervelle. Au bout de cette sente s’ouvre la jungle, avec ses orchidées, ses papillons de feu, ses serpents, ses plantes vénéneuses, ses fauves. Le tigre, de temps en temps, vient rôder pas loin de la mairie. Et dès qu’on franchit le seuil de la forêt, comme ils sonnent drôlement ces mots « Les droits de l’homme ! »

A déjeuner, il faut prendre des précautions à cause des mains dont on n’est pas sûr. Autour de la table, mise à l’européenne, circule, désinvolte et empressé, un forçat en souquenille grise, le front ceint d’un bandeau de pirate, la figure jeune et souriante. Il est fort doux et il serait difficile de trouver un meilleur domestique, plus attentif à vos désirs. C’est un transporté français servant les noirs, un « garçon de famille ». Et les noirs l’appellent : Monsieur Auguste.

Après le repas, Monsieur Auguste sollicite de moi la faveur d’un entretien particulier.

— Monsieur, me dit-il, vous qui avez des relations, pouvez-vous demander que l’on me fasse passer de première catégorie ? J’irai ainsi à la ville !

— Comment vous appelez-vous ?

— L… Et Parisien, monsieur, Parisien de Panam ! Ici tout le monde me connaît sous le nom de Monsieur Auguste. Et vous n’aurez que de bons renseignements sur mon compte. Tout le monde vous dira : « Monsieur Auguste, c’est un bon garçon, un « garçon serviable ». Vous comprenez, monsieur, si je pouvais entrer dans une bonne famille, des blancs…

— Très bien. Mais vous avez fait quelque blague, Monsieur Auguste, pour échouer ici ?

— Dame, monsieur, j’ai eu des malheurs. Mais je suis d’une bonne famille.

— Pour combien de temps en avez-vous ?

Il hésite, puis, gêné :

— A perpet’, monsieur.

— Diable, et qu’avez-vous fait pour cela ?

— Volé, monsieur, un tout petit vol !…

— Avec un peu de cambriolage, effraction et peut-être aussi…

Il sourit, bonhomme ; et relevant la tête, énergique :

— Pour ce qui est de la servante, y a pas à dire, c’est pas ma faute ; j’voulais pas lui faire du mal. Même qu’Henri-Robert l’a bien montré aux jurés. Ils chialaient tous, monsieur, je vous jure. Dame, Henri-Robert, c’était un ami de ma famille. Un as, monsieur, un mec à la redresse. Tous les journaux en ont parlé ; j’ai eu ma bille dans le « Matin » comme Poincaré, quoi !… Mais je vous assure, monsieur, je suis de la graine de bons serviteurs. Dites-y au directeur ; que j’me tire des pieds d’ici. Monsieur a vu comme je sers à table. Je puis aller dans les meilleures maisons.

Il me suit, la tête mince, aux lèvres fines, serrée dans ce foulard de corsaire.

— Monsieur Auguste ! vous vous rappelez, mon bon monsieur, Auguste… 912 de deuxième catégorie.

La tête brisée du fracas des coups de fusil, des tam-tams, de la clarinette et de la boîte à clous qui ont scandé le « casséco » dans des cases étroites à température de four électrique, nous rembarquons au coucher du soleil.

Un couchant rouge sombre, ballonné d’énormes nuages violacés traversés d’éclairs. Nos pagayeurs noirs se détachent sur ce fond d’orage. L’un d’eux roucoule d’une voix cassée une chanson de Mayol.

Sur la sombre muraille des palétuviers, un flocon de neige se pose. C’est une aigrette. L’un de nous épaule, fait feu. Un pagayeur se jette à l’eau, se glisse sous les racines et rapporte un oiseau blanc qui saigne. Le sang tache la plume immaculée ; les yeux sont fixes ; le long bec noir s’entr’ouvre spasmodiquement ; les pattes minces et vertes pendent paralysées.

La nuit vient. Les pagayeurs chantent ensemble, pour scander leur coup de pagaie rapide sûr, une mélopée triste, une drôle de chanson :

« Allons, levez-vous ! «I don’t care, damn !»

Une petite « Mam’zelle », museau noir et bas de soie, assez fine, suce un gros morceau de canne à sucre qu’elle embouche comme une trompette.

Je songe à Monsieur Auguste, au bal tam-tam, à la politique, à cette humanité puérile, grisée de paroles et de poudre, à la vie muette de la jungle, au soleil implacable.

Et doucement, je caresse de la main le plumage encore chaud, sur mes genoux, de l’aigrette assassinée.

C’était un Sénégalais, gigantesque, condamné au bagne pour meurtre, et qui travaillait à la chaîne, au chantier des incorrigibles. Samba était fort comme un bœuf. Un matin, à la corvée, en forêt, ayant deux surveillants à la portée de son bras, il les fend de deux coups de sabre. Les deux forçats enchaînés avec lui hurlent. Samba abat l’un, épargne l’autre qui fait le mort, brise sa chaîne et se sauve en criant « Samba prend la brousse ».

L’homme noir entre en forêt. A la chute du jour, Samba, qui savait la manière de cheminer sans faire de bruit, avise une case d’Indiens. Il se cache. L’Indien sort et Samba l’exécute d’un revers de son coupe-coupe. Puis il entre dans la case, chasse la femme et l’enfant, prend le fusil et la poudre, s’en va en mettant le feu à l’habitation.

Il y a dans la forêt un réseau de communications mystérieuses. Les nouvelles se répandent vite, on ne sait comment. La terreur régna, lorsque les hommes des placers et les chercheurs de balata apprirent que le Sénégalais était lâché et tenait la brousse. Les meurtres se succédaient, soudains, imprévus, parfois à de grandes distances les uns des autres, car Samba était un marcheur terrible et infatigable. Les balatistes, pour extraire la gomme, montent à la cime de l’arbre. Il faut pratiquer la saignée le plus haut possible. Ils se servent de crampons de fer qui les tiennent attachés au tronc. Samba les guettait, au pied ; quand ils étaient bien installés à l’ouvrage, il les tuait à coups de fusil et les laissait là à sécher, dans les feuilles. Puis il pillait leur carbet.

La panique souffla à travers la forêt. Les travailleurs tendirent des cordes munies de sonnettes aux abords des villages et des cases isolées, pour signaler le passage du Sénégalais.

Un jour, un blanc qui montait à un placer, rencontra sur sa route un grand nègre armé et de mauvaise mine. Il ne s’effraya point de reconnaître un évadé et lui demanda avec bonté, selon l’usage des placériens :

— As-tu de l’argent ?

— Je n’en ai pas besoin, dit le noir.

— De la poudre ?

— Oui.

— Eh bien ! montre-moi le chemin le plus rapide pour arriver au placer X…

Le nègre l’accompagna onze jours, chargeant pour lui et faisant son carbet. Arrivé dans le voisinage du placer, il refusa de continuer.

— Je m’en vais, dit-il. Je ne puis aller plus loin. On me reprendrait.

Ils se quittèrent.

Au placer, tout le monde s’étonna de la vitesse avec laquelle le voyageur avait parcouru la route.

— Il n’y a que Samba pour connaître la forêt ainsi, dit-on.

Le blanc décrivit son guide. Il n’y avait pas à s’y tromper. Il avait marché onze jours avec l’homme-tigre.

Samba terrorisa la forêt plusieurs semaines. Un jour, il se trouva face à face avec un autre évadé qui, lui, n’avait pas de fusil. L’homme bondit sur le Sénégalais et d’un coup de sabre d’abatis lui trancha net le bras. Puis il le lia à un arbre, prit le fusil et laissa le mutilé à la jungle. Deux jours plus tard, les gendarmes blessèrent cet homme d’un coup de feu. Mourant, il raconta qu’il avait tué Samba et indiqua où était le cadavre. On en trouva ce que les vautours et les fourmis avaient laissé.

L’hôpital du bagne n’est qu’un pavillon de l’hôpital militaire. Soldats et forçats voisinent. Des gardes-chiourmes vous reçoivent à la porte. Dans la cour d’entrée, il y a un beau manguier sombre lourd de fruits. L’hôpital est sous le vent de mer. De ses fenêtres on aperçoit la rade. Sous les arcades se promènent des forçats arabes, à qui on laisse leur turban, et des Levantins jaunes coiffés d’une sorte de chéchia rouge. Ils traînent dans les coins comme des chiens galeux. Ceux qui sont là sont bien malades car le major du bagne ne « reconnaît » pas facilement.

Une toute petite pièce carrée, dallée, avec un « billard » de pierre : c’est la salle de dissection. L’on n’y dissèque jamais ; seulement cette pièce possède une attraction. Ce n’est qu’une petite vitrine, mais elle vaut la peine d’être regardée. Neuf têtes coupées y sont alignées par trois, les paupières basses. Ce sont des têtes d’exécutés. Elles ont la couleur du papier jauni, sauf celle d’un noir qui est passée au grisâtre. Elles semblent toutes petites, racornies et diminuées par l’embaumement. Sans doute les lèvres ont été repeintes, car elles luisent d’un drôle d’éclat. Les neuf décapités semblent ricaner en vous regardant, d’un rictus aux dents serrées. La bouche est généralement contractée : la dernière grimace ! Le nègre Bambara montre toutes ses dents. C’était, paraît-il, un robuste gaillard qui mourut en criant « Adieu, Cayenne ». A côté de lui, une tête chafouine, sans menton, féroce.

Cette petite salle est sinistre comme les musées honteux. Ces neuf têtes vous fascinent, comme neuf têtes de Méduse, ces faces fripées d’hommes morts par le couteau. Elles attirent le regard et le retiennent. Derrière ces paupières baissées on cherche — vainement — l’énigme.

Sur neuf têtes, une seule qui ne provienne pas de la guillotine, celle de Brière, l’homme qui fut accusé d’avoir tué ses sept enfants. La preuve décisive du crime n’étant pas faite, il fut envoyé au bagne. C’était un paysan taciturne. Son visage est long et jaune aux traits émaciés. Il ne parlait à personne. Parfois on l’entendait dire : « Comment a-t-on pu croire que j’avais tué mes petits ! » Jusqu’à sa mort il protesta de son innocence. On l’avait mis infirmier parce qu’il était doux. Beaucoup ici, parmi les gardiens, sont persuadés qu’il n’était pas coupable, mais victime des haines de son village.

Dans ce coin de terre, souillée par le bagne, il y a encore quelques îlots où la douceur créole s’exile.

De la véranda, à l’heure où l’on sert le punch à la glace pilée, on voit au-dessous de soi se mouvoir obscurément les feuillages que gonfle la nuit. Les premières lucioles allument leurs diamants verts. L’odeur du bois de rose entassé devant les entrepôts envahit le jardin et la maison. C’est l’heure fraîche de la journée ; des femmes en toilettes blanches reviennent du tennis du gouverneur ; les rockings se balancent autour des tables chargées de cocktails.

On se couche tard, car il est dur de rentrer sous la moustiquaire étouffante. On va s’asseoir sous les amandiers. Quand la mer se retire, elle met à nu des rochers énormes et gris, d’une magnifique désolation. Au loin on entend le roulement des vagues. Une lune éclatante et ronde éteint l’éclat des étoiles ; la tristesse de la terre lointaine emplit la vaste nuit sonore.

Parfois je demeure sur le balcon, à demi couché sur un rocking-chair. Je ne vois au-dessus de moi que la lune voilée de nuages irisés, une touffe de palmes… Et mon cœur voyage, voyage éperdument, sur la route du retour.

Ici, disait le Docteur, il y a un peu de bagne partout.

Appuyé sur le bastingage, tandis que la clochette du steward fait quitter le bord à ceux qui ne partent pas, je regarde une dernière fois, rougie par le couchant, la caserne du Mont-Céperou, je dis mon dernier adieu à la cité du bagne.

Ce rivage, montagneux et sombre, qui décroît à l’horizon, ouvrait jadis l’asile de ses criques aux corsaires et aux négriers. Depuis deux siècles, les hommes en font une terre de mort. Ce ne sont plus les bricks chargés d’un bétail d’esclaves qui mouillent le long de cette côte, mais des navires pleins de forçats encagés. Cette terre n’a jamais connu que la servitude. Tant de cruauté, de misère et de désespoir pèse sur elle plus encore que la calotte du ciel.

Le pénitencier ! ce mot sonne à chaque pas comme un glas dans une prison. Le pénitencier absorbe la vie de la colonie. Il la ronge comme un chancre. Si le bagne marque à jamais l’homme qui a passé par lui, il marque aussi la terre sur laquelle il a été édifié. Depuis deux siècles, des générations de condamnés se sont succédé à la peine et à la mort — pour rien. Le travail inutile est un des principes du système pénal.

Le bagne fait le forçat. Le bagne fait le chiourme.

Des forêts, où sommeillent de prodigieuses richesses, se déroulent, traversées par un fleuve puissant, de vastes rivières. Mais le commerce a délaissé depuis longtemps cette rade envasée où glissent de rares voiliers et des pirogues. Les grands navires l’évitent, préférant pour escales ces deux ruches bourdonnantes : Paramaribo et Démerara. Le bagne a tracé autour de Cayenne un cercle de honte et d’isolement.

Cayenne ! étrange mixture de prison, de caserne, de fonctionnarisme, d’école primaire, de cupidité, de sauvagerie et d’aventure. La foule des bas mercantis, des libérés, des forçats, toutes les épaves de la métropole échouées dans cette vase. Une population noire, passive, indolente, vivant de poisson sec et du fruit de l’arbre à pain, rebelle au gain, à l’entreprise, s’enivrant volontiers de tafia et de politique ; fataliste et insouciante. Et, se détachant sur cette grisaille humaine, quelques rudes figures d’aventuriers, hommes de fièvre et de risque, qui arrachent à la colonie tout l’or qu’ils en peuvent tirer, et fuient aussitôt cette terre fabuleuse et maudite.

Lentement, le navire remonte le fleuve Maroni qui d’une large poussée écarte la forêt. C’est l’aube. Un silence d’attente pèse sur les eaux et les arbres. Pas un souffle. Le voile du brouillard se replie et des lointains de forêts apparaissent, gris et bleus. Sur l’eau trouble glisse un plongeur blanc.

A l’horizon, derrière la ligne noire des bois, un rayon a fusé ; cuivre et safran. Sous la première coulée de soleil, il semble qu’un frémissement traverse le monde. Une onde de vie court sur l’ondulation infinie des feuillages. Des perroquets s’échappent des cimes, allumant des lueurs rouges et vertes dans la pâleur rosée du ciel. Un vol triangulaire de flamants rouges file, rapide, au ras du fleuve, puis pique perpendiculairement très haut, au-dessus de la frise sombre des arbres.

Nous mouillons à quai devant Saint-Laurent. Encore une cité du bagne, celle-là d’aspect à la fois florissant et sinistre. Les fonctionnaires en sont très fiers. Ils disent : « Saint-Laurent, mais c’est tout à fait comme les environs de Paris. » Asnières, quoi ? On voit en effet des villas proprettes, des jardinets et peut-être même des boules de verre. Ici gîte le personnel de l’administration pénitentiaire. Personnel nombreux et qui a besoin de confort. Toutes les maisons ont été construites par des forçats ; tous ces jardinets sont cultivés par eux. Le bagne comporte une masse de paperasseries, comme toute administration qui se respecte ; et il y a ici des bureaux à faire pâlir d’envie les ministères de la capitale, des bureaux à n’en plus finir. Il faut encore autant de papier pour un forçat que pour un militaire.

Dans ce cadre banlieusard, le bagne s’épanouit. A Cayenne encore il use d’une certaine discrétion. A Saint-Laurent il triomphe, il est partout.

A chaque pas des équipes de forçats. J’en croise une superbe. Les bagnards, une trentaine, tirent un lourd chariot sur lequel est juché un gardien casqué, le revolver à la ceinture et le poing sur la hanche. A côté des villas de fonctionnaires, on voit de robustes palissades pointues, derrière lesquelles sont des casemates : l’habitation des forçats.

Par une superbe allée de palmiers, qui me fait oublier le Bois-Colombes tropical, je me dirige, sous un ciel blanc, terrible aux yeux, vers le village chinois, tout en maisonnettes, entourées de petits jardins, très sales, et bien séparées les unes des autres par des haies et des fils de fer. Des Célestes, déguenillés, se dirigent vers les quais. Le fleuve miroitant somnole. Un nègre Bosch au torse musculeux, d’un noir éclatant, apprête ses pagaies. Passe un groupe d’Indiens Saramacas, au teint rouge sombre, vêtus de guenilles, à l’européenne.

Il pleut maintenant. On est à la fois mouillé de pluie et de sueur.

Je me réfugie chez un aimable négociant. Son magasin est tout à fait « Indes Occidentales ». Demi-jour, parfumé d’épices. Un comptoir très simple. Des bocaux d’échantillons. Au plafond, pendus en chapelet, des oignons dorés. Le punch m’est offert dans un salon vert et frais par sa femme et ses filles. Des créoles, des vraies, sans la moindre tache bleue aux ongles ; une de ces familles coloniales, établies depuis longtemps sous les Tropiques et qui ont conservé d’exquises traditions d’hospitalité et de courtoisie. Il en reste encore quelques-unes à la Martinique et à la Guadeloupe ; derniers vestiges de l’ancienne société française des Iles.

Des meubles en bois des Iles, incrustés de nacre ; un petit voilier, en miniature, sous un globe de verre. Très Francis Jammes.

Chez un vieil empailleur — un petit homme ridé, à barbe courte et carrée — un ancien relégué, naturellement — j’achète des oiseaux-mouches. A sa porte se balancent, pendus par le bec, un ara vert et rouge, un pagani noir et un magnifique aigle blanc qui étale son ventre.

Pour regagner le paquebot, il me faut traverser deux files de forçats au repos, visages mal rasés, gouailleurs ou sombres, le mégot au coin des lèvres. En attendant le départ je les regarde, du pont, charger les lourdes palanquées, dans le sifflement des grues et des cordages. Une angoissante tristesse arrive par bouffées du rivage noyé dans un brouillard de pluie. Quand la sirène hurlera-t-elle ?

C’est fini. Dernier contact avec la terre du bagne. Le bateau redescend le fleuve. Il fait plus frais. Le vent du large arrive jusqu’à nous. Il semble qu’un fardeau tombe de mes épaules, le poids d’une abjection et d’une misère longtemps contemplées.

Ayant manqué la marée, nous mouillons à l’embouchure du fleuve. Des nuages noirs pèsent, immobiles, sur l’étendue des eaux. Quelques éclairs. Un perpétuel orage, qui n’éclate jamais, couve dans les zones du Pot-au-Noir.

Le navire allume tous ses feux. Sur ses bords, l’eau bouge avec de longs plis troubles et livides. Plus loin, c’est un gouffre d’ombre. Un bateau-feu marque la limite du fleuve et de la mer.

Des rafales de brise gémissent à travers les cordages. Penché sur une écoutille, j’écoute la plainte du «steam» pareille à une plainte humaine, à un chœur à deux voix alternées. Des masses noires de métal étincellent dans des lueurs de braise.

Je suis seul sur la passerelle de quart, pareille à un grand avion — seul à l’embouchure du fleuve Maroni où se joignent deux immensités : celle de la forêt et celle de la mer. Ces deux solitudes respirent autour de moi et leur souffle m’oppresse. Que suis-je, dans ce chaos de ténèbres, où d’innombrables existences naissent et meurent à chaque minute ? Et devant cette éternité d’une nature monstrueusement féconde, qu’est-ce que la vie, l’effort, l’amour et la peine des hommes ?

Un papillon de la forêt, aux larges ailes de velours noir striées de vert phosphorescent, est venu s’abattre à mes pieds, emporté par le vent. J’ai pris délicatement entre mes doigts cette fleur lumineuse envolée. Je l’ai placée dans une boîte en carton, percée de trous, pour mieux la considérer au jour. Et, ce matin, j’ai trouvé dans sa boîte le beau papillon rongé par des fourmis minuscules, surgies d’on ne sait où.


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