VLE RETOUR

Fort-de-France ! avant-dernière étape sur la route du retour. La saison est plus fraîche. Je ne retrouve plus l’accablante chaleur, le miroitement aveuglant des eaux, l’éclat dur du ciel d’octobre. La lumière s’est voilée ; les teintes s’adoucissent légèrement. Mon regard s’attarde sur les filaos aux fins feuillages, les palmiers, les cimes nuageuses des volcans, sur tout ce décor des îles que peut-être je ne reverrai plus.

Sur le quai s’élève une montagne de charbon. Des passerelles de bois aboutissent aux écoutilles des soutes. Une centaine de négresses sont occupées au charbonnage. Elles prennent dans le tas, à la pelle, la poussière et les blocs noirs, jettent le tout dans un panier pesant au moins trente kilos. Une compagne les aide à charger le panier sur leurs têtes. Elles vont alors prendre la file devant un guichet où un ticket leur est délivré pour chaque panier. La nuque roidie, bien droite sous le lourd fardeau, elles attendent longtemps, trompant la fatigue et l’impatience par des jacassements rauques, des rires, des disputes. La plupart ont belle prestance, vues de dos, des jambes longues et luisantes, des cous musclés, lisses comme des tiges de palmier. L’une, en tête de la file, semble une déesse de bronze. Mais les visages sont hideux : mentons proéminents, larges pommettes, et dans tout ce noir les boules blanches des prunelles. Beaucoup ont de gros ventres et des mamelles en calebasse. Elles sont vêtues de loques souillées de poussières, d’oripeaux bizarres et sordides, de vieux sarraux, de cotonnades, de toile à sac ; coiffées d’invraisemblables chapeaux, de canotiers ramassés dans les ordures, de casques usés, de madras, de casquettes, de paniers renversés.

Les unes à la suite des autres, sur un signal, elles descendent la passerelle, vident d’un coup de tête la charge dans la gueule ouverte de la soute et courent de nouveau emplir leurs paniers. Tandis qu’elles piochent dans le tas de charbon, de gros quartiers s’écroulent, fumant d’une suie épaisse qui obscurcit l’air.

Un vacarme d’oiseaux criards rassemblés sur une plage. Deux femmes se prennent aux cheveux. Autour d’elles les autres jacassent, s’invectivent. Un nègre et un marsouin séparent les combattantes. Ce sont des cris, des hurlements, des grincements de poulies. Puis elles reprennent leur faction, droites sous la charge.

Elles accomplissent ce dur va-et-vient, des journées et des nuits entières, sous un soleil de plomb. Des machines remplaceraient aisément cette humanité esclave ; elles opéreraient plus vite, à moins de frais, épargneraient de la peine. Mais les charbonneuses ont fait une émeute, dès qu’on a parlé de leur enlever leurs paniers.

Pointe-à-Pitre. Sirène. Cette fois c’est le grand départ. L’eau de la rade est d’un vert très doux. Des voiliers bleus roulent sur leurs amarres. Sur le rivage, qui s’arrondit plat et verdoyant, les maisons font des taches grises et brunes. Un banc de nuages livides s’effiloche sur un ciel délicatement teinté de violet et de rose.

J’ai retrouvé don Pepe. Il s’accoude près de moi sur le bastingage et murmure à voix basse : « Vous savez le naufrage de l’Afriqueà la sortie de la Gironde ? Des tas de victimes. Le capitaine ne veut pas qu’on sache ». Et il ajoute : « Gros temps en perspective. LePorto-Ricoa quinze jours de retard. Nous allons danser. »

Il m’entraîne dans sa cabine pour me montrer ses trésors. Des plumes d’aigrette merveilleusement fines et blanches, des plumes de héron gris et de héron bleu ; des perles. Il est content de son voyage. Il a trimé dur.

Peu de passages à bord : des voyageurs de commerce, un gendarme, de vagues fonctionnaires. Tout cela boit, mange, dort, se vautre sur des chaises longues. Pokers et manilles dans le bar.

Les marins appellent les passagers les « mâchoirons ». Pour le bateau, sont-ils rien de plus que des paires de mâchoires ! Du pont supérieur, penché sur ce puits qui sent l’huile et le charbon et d’où montent des bouffées brûlantes, je vois la coupe profonde du navire. Au fond du gouffre, entre des grilles de fer, les chambres de chauffe éclairées de reflets de braise : des hommes nus enfournent le charbon à pelletées dans la gueule rouge des brasiers ; au-dessus, dans une autre cage, les machines, acier, bronze et cuivre, polies, luisantes, ruisselant d’huile, l’alternance régulière des pistons, le jeu des bielles ; la chaudière, les tubes de vapeur, tout ce cœur du navire, dont les plus formidables lames n’altèrent pas le rythme ; le mécanicien en cotte bleue qui, les yeux sur des manomètres, surveille l’oscillation des forces. Si je relève la tête j’aperçois, découpée sur la nuit, la silhouette de l’officier de quart arpentant sa passerelle ; au-dessous, le timonier à sa barre ; plus loin, dans la chambre des cartes, le visage du capitaine. Chacun à son poste, chacun conscient de sa tâche, chacun se sentant, comme la charpente, les clous et les rivets, une partie indispensable au tout. Les mâchoirons sont en dehors de cette puissante solidarité. Le navire marche et les conduit au port. Ils ne se demandent pas ce que cela coûte d’énergie, de calcul, de peine, de veille incessante. Tout cela leur est dû : ils paient.

Une mer calme, aux longs plis lourds, d’une coloration indécise. Un ciel très pâle où flottent de légers nuages gris rose. L’air est vif, presque froid. Voici de nouveau les raisins des Sargasses.

Etendu dans ma cabine, je songe…

La sirène ! Un hurlement sinistre, prolongé. Des bruits de pas rapides dans les cursives. Je me précipite. Quelqu’un crie : « Les ceintures ! » Je manœuvre la ficelle et en reçois trois sur la tête. « Tout le monde au poste d’abandon ! » Est-ce sérieux ?

Ce n’est qu’une manœuvre. Mais cela suffit, au cas où l’on serait tenté de l’oublier, pour vous rappeler qu’on est en plein océan, par quatre mille mètres de fond, et que l’on pourrait bien, un de ces soirs, claquer des dents dans une embarcation.

Tout le monde court aux canots : le docteur, le commissaire et la grosse femme de chambre qui ne réussit pas à attacher sa ceinture. Le commandant crie au mégaphone : « Poste d’incendie », et les bouches à eau de ruisseler. Puis le navire vire de bord, car il faut « tirer le feu du lit du vent ».

— Quand c’est pour de bon, dit un steward, c’est moins drôle. J’étais à bord duVenezia, un gros bateau de dix mille tonnes chargé de rhum et de sucre, en plein golfe du Mexique. A une heure et demie du matin, on a signalé le feu dans une des cales. Les pompes ont marché tout de suite. Pendant trois heures les manches ont versé des torrents d’eau. Quand on a sondé, on n’a trouvé que cinquante centimètres d’eau dans la cale. Le feu gagnait toujours. Signaux d’alarme. Il y avait un navire, leChicago, à quatre-vingt-dix milles. On a marché dans sa direction. Mais les machines ont sauté. Il a fallu attendre sur place. LeVeneziane coulait pas, n’ayant aucune tôle endommagée. Il brûlait en dedans. Ces tôles enfermaient un formidable brasier, alimenté par les ballots de sucre et les barils de rhum : un fameux punch, je vous assure ! Le sucre fondu avait fait un ciment qui bouchait toutes les ouvertures de la cale. Vers neuf heures du matin, le fumoir, le salon et toute la mâture avant s’écroulaient en feu, dans la cale. A onze heures le navire donnait de la bande ; équipage et passagers abandonnèrent. Ils furent recueillis dans la soirée.

« Si je connais la vie des placers, s’exclame don Pepe. Dame ! ça ne serait pas la peine d’avoir été surveillant dans les mines d’or. Et je connaissais toutes les carottes des nègres. Ah ! les brigands ! Ce qu’ils en filoutent, des pépites. Je les ai vus du matin au soir, secouant leur battée et profitant de la moindre inattention du gardien. L’un se gratte la tête : c’est une pépite qu’il cache dans ses cheveux ; l’autre se gratte ailleurs, et c’est la même chose. Un troisième tousse, et d’une pépite avalée ! Parfois on fait tomber une pépite de la batte, on pose le pied dessus, et, si le surveillant tourne la tête, d’un coup de pied on la décoche délicatement à quelques mètres derrière. Parfois, encore, un compère tire un coup de fusil. Le surveillant regarde dans la direction du bruit, et c’est non pas une, mais quarante ou cinquante pépites qui disparaissent.

— Mais vous avez donc fait tous les métiers ?

— Dame ! Depuis le temps que je roule ! J’avais travaillé dix ans en Bolivie, en Colombie, à l’Equateur. J’avais un bon petit pécule, soixante-trois mille francs. J’arrive à la Guayra et je me loge, à l’hôtel Neptune, avec mes billets dans ma malle. Un soir, je rentre et trouve ma malle ouverte et mes billets envolés. Mon voisin était parti avec mon magot et je vis par la fenêtre la fumée du paquebot qui l’emportait. Rien à faire. Le consulat m’était fermé : j’étais insoumis.

« Je fis mon baluchon et partis à pied pour Caracas. Quelques secours m’aidèrent à vivre et je finis par trouver une place d’arpenteur dans une mine de l’Ouest. On m’avance neuf cents bolivars et je me mets en route pour rejoindre mon poste. Chemin faisant, un message me rappelle. La mine est occupée par des bandes révolutionnaires ; il faut revenir. On me laisse mon argent et j’achète du cacao, pour le vendre à Trinidad. Mais au moment de m’embarquer, à lapunta del Soldado, arrive un parti d’insurgés qui me dépouille de tout.

« Je parvins à Trinidad, sans un sou. Une maison de commerce m’accepta comme caissier ; je n’étais heureusement pas trop mal vêtu. Je demeurai plusieurs mois chez Enrique della C… et si j’étais peu payé, du moins j’appris pas mal de choses qui devaient me servir par la suite. Mon patron lui-même me conseilla de chercher une place mieux rétribuée et je pris le vapeur qui remonte l’Orénoque jusqu’à Ciudad de Bolivar.

« Je me présentai chez un commerçant qui me reçut grossièrement, parce que je n’avais pas de pièces d’identité, et me traita d’échappé de Cayenne. Par bonheur, je pus faire venir mes papiers et, quelques semaines plus tard, je retournai trouver mon homme. Au vu de mes pièces, il s’adoucit et m’offrit du travail. « Je n’accepterai rien de vous, lui dis-je, vous m’avez pris pour un Cayennais et je ne vous le pardonnerai pas. Je suis sans le sou ; mais si j’avais voulu, j’aurais pu réaliser assez vite une jolie fortune à vos dépens.

«  — Comment cela ! fait l’autre. Je voudrais bien savoir par quel moyen.

«  — C’est très simple. Vous savez que votre gouvernement recherche activement les commerçants qui font de la contrebande avec Trinidad. Or, moi, je sais que vous avez reçu, à telle date et à telle autre, des marchandises en fraude provenant de la maison della C… Je le sais d’autant mieux que c’est moi qui vous les ai expédiées et que j’ai toutes les pièces en double.

« Mon homme s’affaisse dans son fauteuil, tout blême comme une crêpe, car la perspective d’avoir affaire avec la justice expéditive de son pays ne lui souriait qu’à moitié. Je le laissai sur cette bonne impression et m’empressai de quitter la ville.

« C’est alors que je fus surveillant aux mines de Callao. De là je revins sur la côte et il m’arriva l’aventure des barils de rhum que je vous ai déjà contée. Je demeurai en prison quatre longs mois, puis, expulsé, je dus gagner Porto-Rico. Là j’appris que je bénéficiais d’une amnistie accordée par le gouvernement français aux insoumis. Avec la protection du consul je pus donner quelques leçons de français ; je me mariai et je fondai alors un « lycée français » qui ne tarda pas à prospérer.

« La guerre éclata. Je rejoignis aussitôt, bien qu’âgé de cinquante ans. J’ai fait quatre ans de campagne et j’ai même gagné un bout de ruban que je ne porte pas. C’est inutile. Ma femme était restée là-bas. Mais elle ne put soutenir le coup. Elle ne recevait aucun secours. Les meubles, les livres de l’école, tout fut vendu. Lorsque je revins, je trouvai dans la rue des enfants en train de jouer avec des débris de mon petit cabinet de physique. Un si joli cabinet, monsieur !

« J’avais cinquante-quatre ans, et tout était à recommencer. Plus de trente années de misère, de labeur et d’aventures, pour me retrouver comme devant, plus pauvre que Job. Eh bien ! voyez-vous, je suis reparti. Les gens de mon pays ne se découragent pas facilement. Bien m’en a pris. Les affaires marchent. Encore deux ou trois petits voyages comme le dernier, et Monsieur et Madame auront leur maisonnette au bon soleil des Pyrénées. Ce ne sera pas trop tôt et ça me changera avantageusement de ces sales pays où décidément la viande est trop dure et le commerce trop compliqué. »

Les bras croisés sous le collet de son mac-farlane bordé de velours noir, don Pepe sourit. Le couchant rougit son visage osseux. Le bateau roule, mais l’homme est bien campé et solide sur les planches. Ses petits yeux clignotent, face au large. Il sourit à l’avenir, à cette mer glauque et perfide qui longtemps encore balancera sa fortune et ses espoirs.

Tout d’un coup, c’est l’hiver, les rafales, une mer démontée. Nous avons doublé les Açores.

La mer est grise ; elle moutonne d’écume à l’infini. Les lames nous prennent par arrière-travers et accélèrent notre vitesse, des lames longues et puissantes qui soulèvent le bateau et viennent se fracasser à bâbord, toutes fumantes d’embruns, striées d’émeraude.

Un rayon fuse à travers les nuages qui s’effilochent ; on voit se découper sur l’horizon clair de sombres collines d’eau qui s’abaissent et se soulèvent. Le soleil joue dans les embruns. Des arcs-en-ciel s’allument et s’éteignent sur la crête des vagues. Des mouettes ; le vent les emporte et les retourne sur elles-mêmes.

Il fallait une tempête pour terminer le voyage. Le vent a tourné. Les lames nous prennent par l’avant-travers, gênant la marche. Le roulis s’accentue. Il semble que la mer s’élève sur l’horizon, se gonfle, qu’elle va écraser le bastingage. Des piles d’assiettes dégringolent à l’office.

Je reste sur le pont, cramponné à la barre. Le plancher est par moment à peu près vertical. Les lames s’engouffrent sous le bateau, le soulèvent et l’hélice tourne à vide. Alors tout le corps du navire tremble. Les lames se brisent en sifflant. Elles sont enragées, démoniaques, marbrées de taches livides, bavant l’écume. Elles arrivent parfois en masses énormes, noirâtres, pareilles à des falaises ; on les voit monter sur le ciel, s’enfler, s’affaisser dans un poudroiement d’embruns. Parfois elles arrivent, par groupes, comme une chevauchée d’Indiens hérissés de panaches.

Dans la nuit, on distingue seulement un tumulte obscur et des rictus blafards.

Ce soir, de gros nuages violets et rosâtres roulaient. L’horizon était clair, une bande cuivre barrait la masse moutonnante des eaux. Puis, quand le soleil a disparu, la mer est devenue brusquement très noire ; le vent a gémi dans les cordages et la furie des vagues a augmenté.

Il est impossible de dormir. On roule sur sa couchette. Des éclatements, des craquements, des coups sourds. Le vacarme d’une nuit de bombardement. Des paquets de mer frappent le hublot. La machine s’affole sans cesse et tout le navire est agité de convulsions hystériques dans la vibration de l’hélice suspendue sur le vide. Il grince, il geint, il souffre.

Le bateau prend bien la lame. La lame l’assaille, furieuse ou sournoise. Il penche, il penche, se relèvera-t-il ? Oui, souple, bondissant, déchirant la mer qui siffle et crache autour de lui.

Des vagues se heurtent. Dans des fumées blanches, des taches livides s’étalent jusqu’à l’horizon. Un abîme se creuse sous le bateau, comme si l’eau était aspirée vers les profondeurs de l’océan. Une lame gigantesque s’élève, falaise verdâtre et sifflante qui s’écroule à bâbord avec une rumeur de cataracte.

Le plus curieux, c’est le changement de perspective. La surface plate des mers calmes se transforme en un système montagneux perpétuellement bouleversé. Des sillons de vallées, de cimes avec des éblouissements de neige.

Les mouettes plongent au creux des lames et partent tout droit en l’air, comme les alouettes d’un champ.

Le moteur tenace tient bon, mais on sent qu’il peine.

Il pleut. Le soir gris s’abaisse. La mer hurle. Du large gronde une rumeur d’avalanche, toujours plus proche.

Dernière nuit de bord. Elle sera agitée. Longtemps tu te retourneras sur ta couchette, pauvre atome ballotté, incertain du lendemain, incertain de l’heure, de la minute prochaines. Ce navire est une mécanique têtue, que les lames se lancent de l’une à l’autre, avec des sifflements de mépris. Toute sa carcasse geint. Et cependant chaque poutre s’arc-boute sur son pilier, chaque plaque de tôle soutient sa voisine. Et la mécanique tourne, tourne, inlassablement, poursuivant sa route à travers le tumulte d’un univers hostile et déchaîné.

Dans cette coque de fer, de pauvres consciences falotes vacillent pareilles à des lampes sous le vent. Une rafale va-t-elle d’un coup souffler toutes ces flammes épuisées ? refermer sur elles le vide horrible et glacé ?

Une lueur vaporeuse traîne sur le chaos livide de la mer, s’éloigne, disparaît. C’est un vapeur qui suit sa route, plus dure encore que la nôtre, car d’énormes lames le fouettent par l’avant, lui barrent le chemin de leur poitrail. Il a vent debout, toute la tempête devant lui. Il passe, fantôme de navire, emportant, à travers le tourbillon des forces, des fantômes de vivants. Et nos yeux s’attachent éperdument à ce rayonnement de plus en plus faible, à cette clarté qui est quelque chose d’humain, de la pensée évanouie dans les ténèbres.

Tout est bien là : la chambre, les livres, les choses familières d’autrefois. Le voyage est fini. La vie renoue son fil monotone, un instant rompu. Mais les choses n’ont pas changé ; elles ont gardé leur visage quotidien, leur place, leur odeur. Il n’y a que vous, le revenant, qui soyez maintenant étranger.

Ce fauteuil ! n’est-ce pas entre ses bras que vous fîtes vos premiers voyages, les plus beaux sans doute ? Maintenant vous voilà assis, à la même place, la même pipe à la bouche, à ressasser encore des songes. Les visions imaginaires d’autrefois sont aujourd’hui des souvenirs ; mais les unes et les autres sont faites de la même substance. Désirs, regrets ; le présent tient si peu de place entre les deux.

Les îles, les comptoirs parfumés de l’odeur des épices et du bois de rose, les palmes balancées dans l’azur ou givrées de clair de lune, les cases fleuries d’hibiscus, la foule bariolée des docks, les Chinois vêtus de soie noire, les Hindoues aux visages incrustés d’or, les Malais jaunes aux yeux brûlants, les Européens creusés de fièvre, les négresses aux madras orangés, toutes les races grouillantes dans la dure lumière du Tropique, avides ou résignés, indolents ou passionnés, doux ou cruels, tous voués au même destin. L’arrivée des navires dans les ports, les sifflets de la manœuvre, le grincement des treuils, le clapotis des pirogues, le hurlement de la sirène. Le fleuve et la forêt, la grande jungle meurtrière, le déroulement entre les feuillages des eaux lentes et troubles, la vie farouche de l’homme dans le bois, le mirage des placers — qu’est-ce tout cela, sinon la trame d’un songe !

Avidement, j’ai empli mes yeux du spectacle du monde. J’ai vu les cités bâties par les marchands sur les bords des mers lointaines, sur des rivages enfiévrés où seule une cupidité tenace peut enchaîner l’homme blanc ; la diversité des coutumes et l’uniformité des passions ; les vaines agitations des coureurs d’aventures, la ruée vers l’or, la cruauté des primitifs et celle, plus dangereuse, des civilisés ; la mêlée des haines, des convoitises, des superstitions, sous ce soleil tropical qui chauffe le sang et qui illumine brutalement le dessous de l’âme humaine, de même que le faisceau d’une lampe projeté sur un visage en révèle les tares secrètes. J’ai vu ces terres chaudes où règne l’ennui, où l’alcool et l’opium offrent aux nostalgies leurs hallucinants refuges. J’ai découvert maints visages où se reflètent la folie et la sagesse, la haine et l’amour, dont les traits, sous tous les cieux, sont les mêmes. J’ai vu la vaine frénésie des hommes se débattre sous la voûte des forêts et le long des rivières chaudes, au cœur même de cette nature qui brasse indifféremment dans son éternité la vie, la douleur et la mort. Toutes ces images, je les ai emportées en moi, comme un précieux trésor, sachant que le temps est court pour faire sa moisson et porter son témoignage. Et voici que maintenant, penché sur ma richesse, je suis comme un homme altéré qui veut boire au creux de sa main… et l’eau fuit entre ses doigts.

FIN


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