·007

La locomotive, après l’engin maritime, est la chose la plus sensible que jamais l’homme ait fabriquée ; et la machine No·007, outre qu’elle était sensible, était neuve. La peinture rouge de sa traverse d’avant immaculée avait à peine eu le temps de sécher, son signal étincelait comme un casque de pompier, et son abri eût pu passer pour un salon d’acajou. Son essai terminé, on l’avait poussée au dépôt — elle avait dit adieu à son meilleur ami des ateliers, le grand pont roulant — le vaste monde était là dehors ; et les autres locos la reluquaient. Elle regarda le demi-cercle de hardis, impassibles signaux d’avant, entendit le ronron et le murmure étouffés de la vapeur en train de monter dans les manomètres — de dédaigneux sifflements de mépris comme une soupape défectueuse se soulevait un peu — et eût donné l’huile d’un mois afin de pouvoir se glisser à travers ses propres roues motrices dans le cendrier de briques placé au-dessous d’elle. ·007 était une loco « américaine » à huit roues, légèrement différente des autres locomotives de son type, et, telle quelle, on l’estimait à dix mille dollars sur les livres de la Compagnie. Mais l’eussiez-vous, au bout d’une demi-heure d’attente dans le dépôt sombre et retentissant, achetée au taux de sa propre évaluation, que vous eussiez fait une économie de neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf dollars quatre-vingt-dix-huit cents, ni plus ni moins.

Une lourde Mogul à marchandises, pourvue d’un cow-catcher[15]court, et dont la boîte à feu descendait à moins de trois pouces du rail, commença le peu galant colloque en s’adressant à une Consolidation[16]de Pittsburg, qui se trouvait là en visite.

[15]Cow-catcher, équivalent du chasse-pierres, mais de proportions plus grandes et destiné, en Amérique, à écarter les troupeaux de buffles.

[15]Cow-catcher, équivalent du chasse-pierres, mais de proportions plus grandes et destiné, en Amérique, à écarter les troupeaux de buffles.

[16]MoguletConsolidation. Types de locomotives américaines connus sous les mêmes noms dans nos Compagnies.

[16]MoguletConsolidation. Types de locomotives américaines connus sous les mêmes noms dans nos Compagnies.

— D’où le vent nous a-t-il apporté cela ? demanda-t-elle, tout en lâchant rêveusement une bouffée de légère vapeur.

— J’ai déjà bien assez de me mettre dans la tête ce qu’on fabrique chez nous, fut-il répondu, sans me tenir au courant de vos anciens numéros. J’imagine que c’est quelque chose que Peter Cooper a laissé inachevé quand il est mort.

·007 frissonna ; sa vapeur montait, mais elle retint sa langue. Il n’est pas le plus simple wagonnet qui ne sache sur quel genre de locomotive Peter Cooper s’exerça dans les lointaines années qui séparent 1830 de 1840. Cela portait son charbon et son eau dans deux baquets à pommes, et n’était guère plus grand qu’une bicyclette.

Puis une voix s’éleva ; c’était celle d’une locomotive de manœuvre, toute menue, assez neuve, pourvue d’une petite marche devant sa traverse, et de roues si rapprochées l’une de l’autre qu’on l’eût prise pour un cheval des Pampas prêt à faire le saut de mouton.

— Quand un pousse-gravier de laPennsylvaniaprétend nous apprendre quoi que ce soit sur notre matériel, c’est que quelque chose va de travers dans la Compagnie, moi, je crois. Cette môme-là n’est pas si mal. C’est Eustis qui l’a dessinée, comme il a fait pour moi. N’est-ce pas tout dire ?

·007 eût pu promener la machine de manœuvre tout autour de la cour dans son tender, mais ce petit mot de consolation suffit à lui inspirer de la reconnaissance.

— Nous ne nous servons pas de wagonnets sur laPennsylvania, dit la Consolidation. Cette — heuu — carriole-là est assez grande et assez laide pour se défendre toute seule.

— On ne lui a pas encore parlé, si on a parlé d’elle. N’avez-vous donc aucunes manières, surPennsylvania? repartit la locomotive de manœuvre.

— C’est sur les voies de manœuvre que vous devriez être, Poney, dit la Mogul sévèrement. Nous sommes toutes, ici, machines de grand parcours.

— C’est votre idée, répliqua la petite gaillarde. Vous en saurez davantage avant la fin de la nuit. Je suis allée jusqu’à la ligne 17, et ce qu’il y a là de marchandises — oh, mazette !

— J’ai aussi pas mal d’ennuis dans ma division, fit une chétive et légère loco de banlieue aux sabots de frein tout ce qu’il y a de plus reluisants. Mes abonnés n’ont pas eu de cesse qu’ils n’aient obtenu un wagon-salon. Ils l’ont accroché en queue, et cela tire pire qu’un chasse-neige. Je m’en débarrasserai un de ces jours, sûr ; et alors, ils s’en prendront à tout le monde, sauf à leur sottise. Ils me demanderont bientôt de traîner un wagon à couloir !

— On vous a fabriquée à New-Jersey, n’est-ce pas ? demanda Poney. Il me le semblait. Les abonnés et lestrucks, cela n’est guère amusant à traîner. Mais je vous dirai que cela vaut infiniment mieux que de « différer » les wagons frigorifiques ou les citernes à huile. Moi qui vous parle, j’ai traîné…

— Traîné ! Vous ? dit la Mogul d’un air de mépris. C’est tout ce que vous pouvez faire que de poussoter un wagon garde-manger jusqu’aux voies de manœuvre. Or, moi (elle fit une légère pause, afin que les mots pénétrassent bien), c’est le Train de Marchandises à Grande Vitesse que je remue, — on-ze wagons qui valent tout ce que vous pouvez imaginer. Sur le coup d’onze heures, je décampe ; et je suis réglée à trente-cinq à l’heure. Précieuse — fragile — pressée — craint la chaleur et l’humidité — c’est moi ! Le trafic de banlieue est à peine supérieur à la manœuvre de gare. Ce qui rapporte, c’est la grande vitesse.

— Eh bien, je n’ai pas, en général, l’habitude de me vanter, entama la Consolidation de Pittsburg, mais s’il ne vous manque que de voir des marchandises, ce que j’appelle des marchandises, transportées avec légèreté, vous n’auriez qu’à me regarder traverser les Alleghanys en chantonnant, avec trente-sept wagons de minerai derrière le dos, tandis que mes gardes-freins sont à lutter avec les chemineaux[17], au point de ne pouvoir prêter attention aux coups de sifflet. Il me faut alors faire seule tout le travail de frein, et, quoique j’aie mauvaise grâce à le dire, je n’ai jamais encore vu une charge m’échapper.Non, Madame. Le remorquage peut être une chose, mais le jugement et la discrétion en sont une autre. Il faut du jugement, dans mon genre d’affaire.

[17]L’Amérique est remplie de chemineaux qui cherchent à monter sans billet dans les trains en marche.

[17]L’Amérique est remplie de chemineaux qui cherchent à monter sans billet dans les trains en marche.

— Ah ! Mais… mais ne vous trouvez-vous pas paralysée par certain sentiment de vos écrasantes responsabilités ? demanda dans un coin une voix étrange et rauque.

— Qui est-ce là ? chuchota ·007 à la locomotive aux abonnés de New-Jersey.

— La Compound[18]— à l’essai — bonne à rien. Elle est restée six mois à aiguiller sur les voies de manœuvre B. et A., lorsqu’elle n’était pas dans les ateliers. Elle est économe — moi, je dirai mesquine — en ce qui concerne son charbon. Mais elle rattrape cela en réparations. Hein ! Vous avez, je présume, Madame, trouvé Boston quelque peu isolé, après votre saison de New-York ?

[18]Machine à quatre cylindres, connue sous ce même nom dans nos compagnies.

[18]Machine à quatre cylindres, connue sous ce même nom dans nos compagnies.

— Je ne suis jamais aussi occupée que lorsque je suis seule.

La Compound semblait parler à moitié chemin de sa cheminée.

— Sûr, dit l’irrévérente Poney, à voix basse. On ne soupire guère après elle sur les voies de manœuvre.

— Mais, étant donnés ma constitution et mon tempérament — c’est à Boston que j’occupe mes fonctions[19]— je trouve votreoutrecuidance…

[19]Les habitants de Boston passent pour se donner, en Amérique, le monopole de la culture et de l’éducation.

[19]Les habitants de Boston passent pour se donner, en Amérique, le monopole de la culture et de l’éducation.

— Outre quoi ? demanda la Mogul des marchandises. Des cylindres ordinaires sont assez bons pour moi.

— Peut-être aurais-je dû direforfanterie, siffla la Compound.

— Je n’ai aucune confiance dans les roues de papier mâché, à quelque marque qu’elles appartiennent, insista la Mogul.

La Compound soupira d’un air de pitié, et n’ajouta rien.

— On les a de toutes les couleurs, en ce monde, n’est-ce pas ? dit Poney. Cela, c’est du Mass’chusetts dans toute sa beauté. Elles ratent leurs départs, et alors restent collées sur un point mort, pour rejeter toute la faute sur la façon dont les autres les traitent. En parlant de Boston, Comanche m’a raconté, la nuit dernière, qu’elle avait eu une boîte chaude, un peu plus loin que les Newtons, vendredi. C’est pourquoi, s’il faut l’en croire, l’Accommodation a stoppé. Inventé une histoire sans fin, cette brave Comanche.

— Si j’avais entendu cela dans les ateliers, même avec ma chaudière partie en réparations, j’aurais dit que c’était une des menteries de Comanche, repartit d’un ton sec la locomotive aux abonnés de New-Jersey. Une boîte chaude ! Elle ! Ce qui est arrivé, c’est qu’ils avaient mis un wagon d’extra, et qu’elle est restée à gueuler sur la rampe. Il a fallu lui envoyer 127 pour la tirer de là. Et c’est cela qu’elle appelle une botte chaude, vraiment ? La fois d’avant, elle a prétendu qu’elle était allée dans le ballast ! Elle m’a regardée en plein signal d’avant et m’a dit cela aussi froid… qu’une caisse à eau en temps de glace. Une boîte chaude ! Questionnez 127 sur la boîte chaude de Comanche. Mais, elle était garée, Comanche, et 127 (elle était furieuse comme tout de se voir appelée à dix heures du soir) lui jeta le grappin dessus et en dix-sept minutes la fit rouler dans Boston. Une boîte chaude ? Froide blagueuse ! Voilà ce qu’est Comanche.

Sur quoi ·007 renversa tout le monde, les deux conducteurs et son pilote, comme on dit, en demandant ce que cela pouvait bien être qu’une boîte chaude.

— Peignez ma cloche en bleu de ciel ! s’écria Poney, la machine de manœuvre. Faites de moi une loco de grandes lignes, avec un garde-crotte en acajou autour de mes roues ! Réduisez-moi, fondez-moi en jouets mécaniques à deux sous pour les camelots ! Voici une « Américaine » à huit roues accouplées, qui ne sait pas ce que c’est qu’une boîte chaude ! N’avez jamais entendu parler non plus de halte imprévue, n’est-ce pas ? Ne savez pas pourquoi vous portez des vérins ? Vous êtes trop innocente, ma mie, pour qu’on vous laisse seule avec votre propre tender. Oh, espèce de… wagon-plat !

Avant que personne pût répondre, on entendit un rugissement de vapeur qui s’échappe, et ·007 sentit sa peinture péter de mortification.

— Une boîte chaude, entama la Compound, en choisissant et épluchant les mots comme si c’eût été du charbon, une boîte chaude, c’est le châtiment que la hâte inflige à l’inexpérience. Hem ! hem !

— Une boîte chaude ! déclara la Suburbaine de Jersey. C’est la récompense qui vous attend lorsque vous courez trop vite. Il y a des années que je n’en ai eu. C’est un mal qui ne s’attaque pas en règle générale aux machines de petit parcours.

— Nous n’avons jamais de boîtes chaudes sur laPennsylvania, dit la Consolidation. Cela s’attrape à New-York, comme la prostration nerveuse.

— Ah, ma chère, reprenez donc le bac pour rentrer chez vous, s’écria la Mogul. Vous vous imaginez que, parce que vous employez des rampes plus mauvaises que notre ligne n’en accepterait, vous êtes une sorte d’ange de l’Alleghany. Or, je vous dirai ce que vous… Voici mes gens. Soit, impossible de rester. Vous verrai plus tard, peut-être.

Elle s’avança avec majesté jusqu’à la plaque tournante, et vira de bord comme un vaisseau de guerre à la marée, jusqu’à ce qu’elle eût trouvé sa voie.

— Mais quant à vous, ajouta-t-elle, espèce de cafetière vert pois (ceci à l’adresse de ·007), allez-vous-en apprendre quelque chose avant de vous mêler à la société de ceux qui ont fait plus de route dans une semaine que vous n’en avalez dans toute une année. Précieuse — fragile — pressée — craint la chaleur et l’humidité — c’est moi ! Au revoir.

— Qu’on me crève mes tubes si c’est là se montrer poli vis-à-vis d’un membre nouveau de la Confrérie, dit Poney. Il n’y avait pas de raisons pour vous marcher comme cela sur les pieds. Mais les bonnes manières furent mises de côté lorsqu’on fit les Moguls. Ne laissez pas tomber votre feu, la môme, et ravalez votre fumée. Je me figure qu’on aura besoin de nous toutes d’ici une minute.

Des hommes, dans le dépôt, s’entretenaient sur un ton plutôt excité. L’un d’eux, en jersey couleur de suie, déclara qu’il n’avait pas de locomotives à dépenser pour le service de la manœuvre. Un second, un bout de papier froissé dans la main, repartit que le chef de manœuvre avait dit qu’il n’avait qu’à dire à l’autre, si l’autre disait n’importe quoi, qu’il (l’autre) n’avait qu’à fermer sa gueule. Sur quoi l’autre homme agita les bras, et exprima le désir de savoir s’il était censé garder des locomotives dans sa poche à revolver. Puis un troisième, en prince-albert noir, sans col, vint tout en nage, car c’était par une chaude nuit d’août, déclarer que lorsqu’ildisait quelque chose, il fallait que « cela marche ». Et entre eux trois les locomotives se mirent à marcher, elles aussi — d’abord la Compound, puis la Consolidation, puis ·007.

Or, tout au fin fond de sa boîte à feu, ·007 avait caressé l’espoir que, dès son essai terminé, elle se verrait conduite au milieu des chants et des cris, attachée à un train-éclair vert et chocolat, à couloirs, et confiée aux soins d’un noble et hardi mécanicien, qui lui passerait la main sur le dos, verserait sur elle un pleur, et l’appellerait son coursier arabe. (Les gars des ateliers où elle avait été construite avaient coutume de lire à haute voix de merveilleuses histoires de la vie des chemins de fer, et ·007 comptait voir arriver les choses au gré de ce qu’elle avait entendu.) Mais il ne semblait pas y avoir beaucoup de trains-éclairs à couloirs sur les voies de manœuvre rugissantes, grondantes, inondées de lumière électrique. Et tout ce que dit son mécanicien fut :

— Allons donc, quelle stupide espèce d’injecteur Eustis a-t-il, cette fois-ci, collée à ce fourbi-là ?

Et il releva le levier du régulateur d’un coup plein de colère, en s’écriant :

— Est-ce qu’on suppose que je vais faire la manœuvre avec cela, hein ?

L’homme sans col s’essuya le front, et répliqua que, dans le présent état des voies, des marchandises et de diverses autres choses, le mécanicien manœuvrerait et continuerait de manœuvrer jusqu’au jugement dernier. ·007 poussa avec mille précautions, le cœur dans son signal, si nerveuse que le son de sa propre cloche la fit presque quitter les rails. Devant et derrière elle, des lanternes se balançaient ou dansaient de haut en bas ; et, de chaque côté, sur six voies de front, avançant et reculant, avec des cliquetis de chaînes d’attelage et des grincements de freins à main, ce n’étaient que wagons — plus de wagons que ·007 n’en avait jamais rêvé : wagons à huile ; wagons à fourrage ; wagons à bestiaux pleins de bêtes beuglantes ; wagons à minerai ; wagons à pommes de terre, d’où émergeait un bout de tuyau de poêle ; wagons garde-manger et réfrigérants, tout dégouttants d’eau glacée sur les voies ; wagons ventilés pour les fruits et le lait ; wagons-plats et trucks pleins de produits maraîchers ; wagons-plats chargés de moissonneuses et de lieuses, toutes rouge, vert et or sous le grésillement des lumières électriques ; wagons-plats où s’empilaient des peaux aux senteurs fortes, des planches de sapin odorantes, ou des paquets de bardeaux ; wagons-plats criant sous le poids de pièces de fonte de trente tonnes, de cornières et de boîtes de rivets destinées à quelque nouveau pont ; et des centaines et centaines de wagons-couverts, chargés, cadenassés et marqués à la craie. Des hommes — en nage et de mauvaise humeur — se glissaient parmi, entre et sous les milliers de roues ; certains, lorsqu’elle fit halte un moment, traversèrent d’un bond son abri ; d’autres s’assirent sur son pilote à l’aller, et sur son tender au retour ; et il y en avait des régiments qui couraient à côté d’elle le long des toits des wagons couverts, serrant des freins, agitant les bras, et criant des choses bizarres.

On la fit avancer d’un pied à la fois, puis reculer rapidement, dans le cliquetis de ses roues motrices d’arrière, durant un quart de mille ; donner d’une secousse dans une aiguille (les aiguilles des voies de manœuvre sont fort trapues et peu accommodantes), cogner dans un D rouge, ou wagon de la SociétéMerchant’s Transport, et, sans qu’elle eût la moindre idée du poids qui était derrière elle, partir de nouveau. Lorsque son chargement semblait bien en marche, voilà qu’on en détachait trois ou quatre wagons, et que ·007 bondissait en avant, rien que pour se voir maintenue hoquetante sur le frein. Alors, il lui fallait attendre quelques instants, attentive au tournoiement des lanternes, assourdie par les coups de cloche, étourdie par le glissement des wagons, sa pompe à air battant à quarante pulsations à la minute, son attelage d’avant couché de côté sur son cow-catcher, comme en sa gueule la langue d’un chien fatigué, et l’ensemble couvert de charbon à demi consumé.

— Ce n’est pas si facile de manœuvrer avec un tender à dos droit, dit sa petite amie du dépôt, tout en hâtant par là son trot. Mais vous vous en tirez assez bien. Jamais vu une aiguille enlevée en vitesse ? Non ? Alors, regardez-moi.

Poney avait la charge d’une douzaine de lourds wagons-plats. Tout à coup, elle se sépara d’eux avec unWhutt !aigu. Une aiguille s’ouvrait devant elle dans les ténèbres, elle y changea de front comme un lapin, l’aiguille se referma sur sa trace, et la longue file de bois de charpente haut de douze pieds alla se jeter par saccades dans les bras d’une locomotive de grande ligne, laquelle accueillit cet honneur avec un bref hurlement.

— Mon homme passe pour le plus chouette de la manœuvre en ce qui concerne ce coup-là, dit-elle en revenant. Cela me donne des frissons, je vous avouerai, lorsque quelque autre imbécile l’essaie. Voilà à quoi rime mon système de petites roues. Probable que vous vous feriez ratisser votre tender, si vous l’essayiez, vous.

·007 n’avait pas d’ambitions de ce genre, et le déclara.

— Non ? Il va sans dire que cela n’a rien à voir avec votre affaire ; mais, dites-moi, ne trouvez-vous pas que c’est intéressant ? Avez-vous vu le chef de manœuvre ? Eh bien, c’est le plus grand homme de la terre, ne l’oubliez pas. Quand est-ce que nous aurons fini ? Mais, ma petite, c’est toujours comme cela, jour et nuit — fêtes et dimanches. Vous voyez cette rame de trente wagons qui arrive à quatre… non, cinq voies plus loin ? Elle est toute en marchandises mêlées, qu’on envoie ici pour être triées, puis réexpédiées directement. C’est pourquoi nous sommes en train de détacher les wagons un à un.

Elle donna, tout en parlant, une vigoureuse poussée à un wagon à destination de l’ouest, et recula avec un petit ronflement de surprise, attendu que ledit wagon se trouvait être un vieil ami — un wagon-couvert M. T. K.

— Le diable emporte mes roues motrices, mais c’est Catherine Couche-dehors ! Eh quoi, Catherine, il n’y a donc pas moyen de vous faire rentrer chez vous ? Il y a quarante locomotives de votre ligne plutôt qu’une à votre poursuite. Qu’est-ce qui vous détient actuellement ?

— Je voudrais bien le savoir, gémit Catherine Couche-dehors. J’appartiens à laTopeka, mais je suis allée aux Rapides des Cèdres ; je suis allée au Winnipeg ; je suis allée àNewport News; je suis allée tout en bas du vieil Atlanta ainsi qu’àWest Point; et je suis allée à Buffalo. Il se peut que j’échoue à Haverstraw. Je ne suis restée dehors que dix mois, mais j’ai le mal du pays — ah, ce que j’ai le mal du pays !

— Essayez de Chicago, Catherine, dit la machine de manœuvre.

Et le vieux wagon délabré descendit cahin-caha la voie, en balbutiant :

— Je veux être au Kansas pour les soleils en fleur.

— Les voies sont pleines de Catherines Couche-dehors et de Juifs Errants, dit Poney à ·007 en manière d’explication. J’ai connu un vieux wagon-plat de Fitchburg, qui est resté dehors dix-sept mois ; et l’un des nôtres en est resté parti quinze, avant que nous en ayons retrouvé trace. Je ne sais vraiment pas comment nos hommes s’y prennent. On se les passe à la ronde, je me figure. En tout cas, moi, j’ai fait mon devoir. La voilà en route pour le Kansas, via Chicago ; mais je vous parie ma prochaine pleine chaudière qu’on la gardera là en attendant le bon plaisir du consignataire, et qu’elle nous sera renvoyée avec du blé à l’automne.

Au même moment passa la Consolidation de Pittsburg, à la tête d’une douzaine de wagons.

— Je rentre, fit-elle orgueilleusement.

— Vous n’arriverez jamais avec tous les douze sur le palier. Faites deux voyages, andouille ! cria Poney.

Or, ce fut ·007 que l’on fit reculer sur les six derniers wagons, et elle explosa presque de surprise lorsqu’elle se trouva en train de les pousser sur un énorme bac. Elle n’avait jamais encore vu d’eau profonde, et tressaillit au moment où le wagon s’en allait et laissait arriver ses bogies à moins de six pouces du courant noir et luisant.

Après cela on la dépêcha à la halle des marchandises, où elle vit le chef de manœuvre, un petit homme au visage pâle, en chemise, pantalon et chaussons, dont le regard reposait sur un océan de trucks, une cohue d’hommes d’équipe braillant, et des escadrons de chevaux reculant, tournant, suant et battant des étincelles.

— C’est les charrettes des débardeurs qu’on est en train de décharger sur les trucks faitsad hoc, dit la petite machine, respectueusement. Maisiln’y prend garde. Il les laissa jurer. Il est le Czar — le Roi — le Boss[20]! Il dit : « S’il vous plaît », et il n’y a plus qu’à s’agenouiller et faire sa prière. Avant qu’il puisse s’occuper d’eux, il y a trois ou quatre rames de marchandises d’aujourd’hui à « enlever ». Lorsqu’il agite la main de cette façon, ce n’est pas pour des prunes.

[20]Boss, mot américain ayant une signification toute spéciale. Il désigne l’homme qui est aussi près du maître que peut le tolérer l’esprit indépendant de l’Américain.

[20]Boss, mot américain ayant une signification toute spéciale. Il désigne l’homme qui est aussi près du maître que peut le tolérer l’esprit indépendant de l’Américain.

Une rame de wagons chargés s’éloigna sur la voie, et une rame de wagons vides prit sa place. Ballots, caisses à claire-voie, boîtes, jarres, bonbonnes, cabas, sacs et colis volèrent de la halle dans leurs flancs, comme si les wagons eussent été de l’aimant et qu’il se fût agi de limaille de fer.

— Ki-yah ! cria Poney à tue-tête. N’est-ce pas superbe ?

Un homme d’équipe, le visage pourpre, se tailla un chemin à l’aide des épaules, jusqu’au chef de manœuvre, et lui mit le poing sous le nez. Le chef ne leva même pas les yeux de dessus sa liasse d’avis de réception. Il fléchit légèrement l’index, et un grand jeune homme en chemise rouge, qui flânait nonchalamment près de lui, frappa l’homme d’équipe sous l’oreille gauche, d’un coup qui l’envoya rouler, frissonnant et gloussant, sur une balle de fourrage.

— Onze, sept, quatre-vingt-dix-sept, L. Y. S. ; quatorze zéro trois ; dix-neuf treize ; un un quatre ; dix-sept zéro vingt-et-un M. B. ; plus le dix pour l’ouest. Tous direct sauf les deux derniers. Découplez-les à la bifurcation. Et voilà pour cela. Enlevez cette rame.

Le chef de manœuvre, aux yeux bleus pleins de douceur, regarda plus loin que les hommes d’équipe hurlants…, là-bas, les eaux sous le clair de lune, et fredonna :

All things bright and beautiful,All creatures great and small,Allthings wise and wonderful,The Lawd Gawd He made all[21]!

All things bright and beautiful,All creatures great and small,Allthings wise and wonderful,The Lawd Gawd He made all[21]!

All things bright and beautiful,

All creatures great and small,

Allthings wise and wonderful,

The Lawd Gawd He made all[21]!

[21]Toutes choses brillantes et bellesToutes créatures grandes et petites,Toutes choses intelligentes et surprenantes,Le Seigneur Dieu a tout fait !

[21]

Toutes choses brillantes et bellesToutes créatures grandes et petites,Toutes choses intelligentes et surprenantes,Le Seigneur Dieu a tout fait !

Toutes choses brillantes et bellesToutes créatures grandes et petites,Toutes choses intelligentes et surprenantes,Le Seigneur Dieu a tout fait !

Toutes choses brillantes et belles

Toutes créatures grandes et petites,

Toutes choses intelligentes et surprenantes,

Le Seigneur Dieu a tout fait !

·007 fit sortir les wagons et les remit à la machine de grandes lignes. Jamais de sa vie elle ne s’était encore sentie si molle.

— Curieux, n’est-ce pas ? fit Poney, toute soufflante, sur la voie d’à côté. Vous comme moi, si nous tenions cet homme sous nos tampons, nous le réduirions à l’état de déchet de coton rouge, sans nous douter de ce que nous aurions fait ; mais — là en haut — avec la vapeur ronflant dans sa chaudière de cette façon terriblement tranquille…

—Jesais, dit ·007. J’en suis toute comme si j’avais laissé tomber mon feu et que je me refroidisse. C’estle plus grand homme de la terre.

Elles se trouvaient maintenant à l’extrémité nord des voies de manœuvre, sous un poste d’aiguillage, le regard sur la ligne à quatre voies du trafic principal. La Compound de Boston devait traîner la rame de ·007 jusqu’à quelque bifurcation loin là-bas dans le nord, sur une ligne plus ou moins bonne, et elle regrettait tout haut les rails de quatre-vingt-seize livres de la B. et A.

— Vous êtes jeune, vous êtes jeune, toussa-t-elle. Vous ne vous rendez pas compte de vos responsabilités.

— Oui, elle s’en rend compte, repartit vertement Poney ; mais elle est à la hauteur.

Puis, avec un jet de vapeur de côté, exactement comme un voyou qui crache :

— Il n’y a guère, en tout cas, plus que la valeur de quinze mille dollars de marchandises derrière elle, et on dirait qu’elle en porte cent mille — absolument comme la Mogul. Faites excuse, Madame, mais vous avez la voie… Bon ! la voilà de nouveau collée sur un point mort — elle de qui l’on attend tout justement le contraire.

La Compound se glissa à travers les voies sur une longue rampe, en gémissant horriblement à chaque aiguille, et avec les allures d’une vache sur un versant de neige. Il y eut un court instant de répit après que ses signaux d’arrière eurent disparu ; les aiguilles se refermèrent d’un coup sec, et chacun parut attendre.

— Je vais vous montrer maintenant quelque chose qui en vaut la peine, dit Poney. Lorsque le Grand Mars[22]n’est pas à l’heure, c’est l’heure d’améliorer la Constitution. Le premier coup de minuit a…

[22]Purple Emperordans le texte anglais, ouApatura Isis, grand papillon des forêts. Nous l’appelons en français leGrand Mars. Il devient ici le nom d’une locomotive. (N. d. T.)

[22]Purple Emperordans le texte anglais, ouApatura Isis, grand papillon des forêts. Nous l’appelons en français leGrand Mars. Il devient ici le nom d’une locomotive. (N. d. T.)

— Boum ! fit l’horloge de la grande tour qui dominait les voies de manœuvre.

Et ·007 entendit dans le lointain un vibrant et plein «Yah ! Yah ! Yah !» Un signal scintilla à l’horizon comme une étoile, grandit en un écrasant éblouissement, et s’en vint, en huant, sur la voie bourdonnante, aux accents ronflants d’un géant en joie :

With a michnai — ghignai — shtingal ! Yah ! Yah ! Yah !Ein — zwei — drei — Mutter ! Yah ! Yah ! Yah !She climb upon der shteeple,Und she frighten all der people,Singin’ michnai — ghignai — shtingal ! Yah ! Yah !

With a michnai — ghignai — shtingal ! Yah ! Yah ! Yah !Ein — zwei — drei — Mutter ! Yah ! Yah ! Yah !She climb upon der shteeple,Und she frighten all der people,Singin’ michnai — ghignai — shtingal ! Yah ! Yah !

With a michnai — ghignai — shtingal ! Yah ! Yah ! Yah !

Ein — zwei — drei — Mutter ! Yah ! Yah ! Yah !

She climb upon der shteeple,

Und she frighten all der people,

Singin’ michnai — ghignai — shtingal ! Yah ! Yah !

Le dernier « yah ! yah ! » de défi fut lancé à un mille et demi plus loin que la gare des voyageurs ; mais ·007 avait entrevu la superbe locomotive pur-sang à six roues accouplées, qui traînait l’orgueil et la gloire de la ligne — le Grand Mars doré sur tranches, le sud-express des millionnaires, lequel mettait les milles par-dessus son épaule comme d’un coup de rabot l’on enlève un copeau à une planche de sapin. Le reste n’était qu’un barbouillis d’émail marron, une barre de lumière blanche provenant des lampes électriques à l’intérieur des wagons, et un frisson de rampe nickelée sur la plateforme arrière.

— Mazette ! fit ·007.

— Soixante-quinze milles à l’heure ces quinze derniers milles. Salles de bains, j’ai entendu dire, salon de coiffure,ticker[23], une bibliothèque, et le reste à l’avenant. Oui, ma belle ; soixante-quinze milles à l’heure ! Mais il causera avec vous au dépôt tout aussi démocratiquement que je le ferais. Et moi — maudit soit mon système de roues — à la moitié de son allure j’enverrais promener la voie. C’est le maître de notre Loge. C’est chez nous qu’il fait sa toilette. Je vous présenterai, un de ces jours. Cela vaut la peine de le connaître ! Il n’y en a pas beaucoup non plus qui soient capables de chanter cette chanson-là.

[23]Appareil électrique qui enregistre les fluctuations de la Bourse.

[23]Appareil électrique qui enregistre les fluctuations de la Bourse.

·007 était trop débordante d’émotions pour répondre. Elle n’entendit pas un furieux appel de sonneries de téléphone dans le poste d’aiguillage, ni l’homme, comme il se penchait au dehors pour crier à son mécanicien, à elle :

— Avez-vous de la vapeur ?

— Assez pour la conduire, si je pouvais, à cent milles au diable d’ici, répondit le mécanicien qui appartenait aux grandes lignes et détestait la manœuvre.

— Alors, foutez le camp. Le Marchandise à Grande Vitesse est dans le ballast à quarante milles d’ici, avec trois cents mètres de rail déterré. Non ; il n’y a personne de blessé, mais les deux voies sont bloquées. Heureux que le wagon de secours et la grue roulante soient de ce côté. L’équipe sera là dans une minute. Dépêchez-vous ! Vous avez la voie.

— Ma foi, je donnerais bien des coups de pied à ma moitié de petite personne, dit Poney, comme on faisait reculer ·007 avec fracas sur un horrible et sale wagon à l’aspect de fourneau de cuisine, mais rempli d’outils — un wagon-plat et une grue roulante derrière lui. — Il y a gens et gens ; mais vous, môme, vous avez de la veine. Il faut que cela marche, un wagon de secours. Maintenant, ne perdez pas la tête. Votre système de roues vous fera tenir la voie, et il n’y a pas, à vraiment parler, de courbes. Oh, dites donc ! Comanche m’a raconté qu’il y a un bout de rail en dents de scie, capable de vous faire un peu danser. A quinze milles et demi d’ici, après la rampe, au croisement de Jackson. Vous le reconnaîtrez à une maison de ferme, un moulin à vent et cinq sycomores dans la cour d’entrée. Le moulin est à l’ouest des sycomores. Et il y a, au milieu de cette section, un pont de fer de quatre-vingts pieds, sans garde-fou. Je vous verrai plus tard. Bonne chance !

Avant de bien savoir ce qui était arrivé, ·007 remontait à toute vapeur la voie au sein du sombre et muet univers. Alors les frayeurs de la nuit l’assaillirent. Elle se rappela tout ce qu’elle avait entendu dire à propos d’éboulements, de cailloux amoncelés par les pluies, d’arbres renversés, et de bétail égaré, tout ce que la Compound de Boston avait dit à propos de la responsabilité, et beaucoup plus encore issu de son imagination. D’un ton tout tremblant elle siffla pour franchir sa première rampe et opérer son premier changement de voie (un événement dans la vie d’une locomotive), et la vue d’un cheval effrayé et d’un homme tout pâle dans un cabriolet, à moins d’un mètre de son épaule droite, ne furent pas pour lui calmer les nerfs. Sur quoi elle fut certaine de sauter hors de la voie, sentit ses boudins se soulever sur le rail à chaque courbe, crut deviner que sa première rampe allait la faire se coucher par terre, exactement comme avait fait Comanche aux Newtons. Elle enleva la rampe jusqu’au croisement de Jackson, vit le moulin à vent à l’ouest des sycomores, sentit les rails mal posés se lever sous elle, et sua à grosses gouttes tout le long de sa chaudière. A chaque disloquante secousse elle croyait un essieu fracassé, et elle prit le pont de quatre-vingt-dix pieds sans garde-fou, comme un chat poursuivi au sommet d’une barrière. Alors, une feuille mouillée vint se coller à la vitre de son signal et jeta sur la voie une ombre voltigeante, qu’elle prit pour quelque petit animal sautillant, lequel sentirait mou si elle passait dessus ; or, toute chose molle sous le pied fait peur à la locomotive, comme elle fait à l’éléphant. Mais les hommes qui étaient derrière semblaient on ne peut plus calmes. Sans souci, l’équipe de secours grimpait du wagon fourneau au tender — plaisantait même avec le mécanicien, car ·007 entendit un bruit confus de pieds parmi le charbon, et un lambeau de chanson, quelque chose comme ceci :

Oh, the Empire State must learn to wait,And the Cannon-ball go hang,When the West-bound’s ditched, and the tool-car’s hitched,And it’s way for the Breakdown Gang (Tara-ra !)’Way for the Breakdown Gang !

Oh, the Empire State must learn to wait,And the Cannon-ball go hang,When the West-bound’s ditched, and the tool-car’s hitched,And it’s way for the Breakdown Gang (Tara-ra !)’Way for the Breakdown Gang !

Oh, the Empire State must learn to wait,

And the Cannon-ball go hang,

When the West-bound’s ditched, and the tool-car’s hitched,

And it’s way for the Breakdown Gang (Tara-ra !)

’Way for the Breakdown Gang !

— Dites donc ! Eustis connaissait son affaire lorsqu’il conçut le plan de ce truc-là. C’est une véritable hirondelle. Et neuve, par-dessus le marché.

— Snff ! Phu ! Elle l’est, neuve. Et voilà qui ne sent pas la peinture. C’est…

Une douleur cuisante frappa ·007 dans son essieu — une douleur paralysante, lancinante.

— Ceci, dit ·007, tout en fendant l’air, c’est une boîte chaude. Maintenant je sais ce que cela veut dire. Je vais tomber en morceaux, j’imagine. Et ma première sortie, encore !

— Elle chauffe un brin, n’est-ce pas ? hasarda le chauffeur au mécanicien.

— Elle tiendra pour ce que nous lui demandons. Nous voici presque arrivés. J’imagine que vous autres, mes garçons là-bas derrière, vous feriez tout aussi bien de grimper dans votre wagon, dit le mécanicien, la main sur le levier de frein. J’ai vu des hommes happés net…

Sur quoi l’équipe battit en retraite au milieu des rires. Nul d’entre eux n’éprouvait le désir de se voir jeté sur la voie. Le mécanicien tourna à demi le poignet, et ·007 s’aperçut que ses roues ne marchaient plus.

— Maintenant, ça y est ! se dit ·007, comme elle hurlait à tue-tête, et glissait à l’instar d’un traîneau.

Sur le moment, elle s’imagina qu’elle allait sauter toute d’une pièce hors de son châssis.

— Ce doit être la halte imprévue à propos de quoi Poney m’a blaguée, dit-elle, en cherchant à reprendre souffle, dès qu’elle fut en état de penser. Boîte chaude — halte imprévue. L’un comme l’autre font mal ; mais maintenant, je peux en dire deux mots au dépôt.

On lui fit faire halte, tout chaude sifflante, à quelques pieds derrière ce que les médecins appelleraient une fracture compliquée. Son mécanicien était à genoux au milieu de ses roues, mais il n’appelait pas ·007 son « coursier arabe », ni ne pleurait sur elle comme faisaient les mécaniciens dans les journaux. Il se contentait de maudire ·007, de tirer des mètres de déchet de coton carbonisé d’autour de ses essieux, et d’exprimer l’espoir de mettre à quelque jour la main sur l’idiot qui l’avait bourrée de cette façon. Personne autre ne prêtait attention à elle, attendu qu’Evans, le mécanicien de la Mogul, quelque peu blessé à la tête, et surtout ne décolérant pas, exhibait, à la lueur d’une lanterne, le cadavre mutilé d’un cochon noir et svelte.

— Ce n’était même pas un cochon d’une taille honnête, dit-il, c’était un goret.

— Ce sont de fort dangereux animaux, répliqua quelqu’un de l’équipe. Ils se mettent sous le pilote[24]et vous font tout doucement valser hors de la voie, n’est-ce pas ?

[24]Lepiloteest la partie avant de la locomotive, située au-dessus des roues motrices.

[24]Lepiloteest la partie avant de la locomotive, située au-dessus des roues motrices.

—N’est-ce pas !rugit Evans, un roux Gallois. Vous parlez comme si je n’étais pas un sacré jour de la semaine sans qu’un cochon me flanque dans le ballast. Je n’ai pas l’honneur, moi, de connaître tous les maudits gorets étiques de l’État de New-York. Non, ma foi ! Oui, c’est lui — et regardez ce qu’il a fait !

Ce n’était pas une mauvaise nuit de travail pour un petit cochon égaré. Le train de marchandise à grande vitesse semblait s’être répandu dans toutes les directions, car la Mogul avait quitté les rails et couru en ligne diagonale sur une distance de quelques centaines de pieds de droite à gauche, en entraînant avec elle tels wagons qui se souciaient de la suivre. Quelques-uns, d’avis contraire, avaient brisé leurs attelages et s’étaient couchés sur le flanc, tandis que les wagons de queue cabriolaient par-dessus eux. Dans ce jeu, ils avaient déterré, déplacé et tordu une bonne partie de la voie de gauche. La Mogul elle-même était entrée cahin-caha dans un champ de blé, et restait là, agenouillée, des guirlandes fantastiques de verdure entortillées autour de ses boutons de manivelle ; son pilote couvert de véritables parcelles de prairies, sur lesquelles du blé dodelinait d’un air ivre ; son feu éteint avec de la boue (c’était Evans qui avait fait cela dès qu’il avait repris ses sens) ; et son signal brisé à moitié plein de phalènes à demi brûlées. Son tender l’avait couverte de charbon, et on l’eût prise pour un buffle en rupture de ban, qui a voulu se vautrer dans quelque grand Magasin du Louvre. Car là gisaient, éparpillés sur tout le paysage, hors des wagons éventrés, les machines à écrire, les machines à coudre, les bicyclettes dans leurs caisses à claire-voie, toute une consignation de harnais d’importation plaqués d’argent, des toilettes et des gants de France, une douzaine de manteaux de cheminée en bois précieux délicatement modelé, un bateau à pétrole de quinze pieds, à l’avant duquel se trouvait tordu un lit de cuivre massif, une caisse de télescopes et microscopes, deux cercueils, une caisse de bonbons extra-fins, des produits de ferme de qualité supérieure, beurre et œufs en omelette, une boîte brisée de jouets coûteux, et quelques centaines d’autres somptuosités. Un campement de vagabonds se précipita on ne sait d’où et généreusement s’offrit à aider l’équipe. Sur quoi les garde-freins, armés de broches d’attelage, se mirent à se promener de long en large d’un côté, tandis que de l’autre le chef de train et le chauffeur montaient la garde, les mains dans leurs poches à revolver. Un homme à longue barbe sortit d’une maison située au delà du champ de blé, déclara à Evans que si l’accident fût arrivé un peu plus tard dans l’année, tout son blé eût été brûlé, et l’accusa de négligence. Puis il se sauva, attendu que ledit Evans était déjà sur ses talons, en train de crier à tue-tête : « C’est son cochon qui a fait le coup — c’est son cochon ! Il faut que je le tue ! Il faut que je le tue ! » Sur quoi l’équipe de secours partit à rire, tandis que le fermier mettait la tête à une fenêtre pour déclarer qu’Evans n’était pas un gentleman.

Quant à ·007, elle garda tout son sérieux. Elle n’avait jamais encore vu d’accident, et restait épouvantée de celui-ci. L’équipe riait toujours, tout en ne cessant de travailler ; et ·007 finit par oublier l’horreur de la chose dans l’ébahissement que lui causait leur façon de s’y prendre avec la Mogul des marchandises. Ils creusèrent la terre autour d’elle à l’aide de pelles ; ils alignèrent des traverses devant ses roues, et placèrent des crics sous elle ; ils l’entourèrent d’une chaîne de grue et la taquinèrent à l’aide de leviers ; tandis qu’on accrochait ·007 à des wagons avariés et qu’on la faisait reculer jusqu’à ce que le lien se brisât ou que les wagons eussent débarrassé la voie. A l’aurore il y avait trente ou quarante hommes au travail, à reposer et retasser les traverses, à remettre les rails en place et à les fixer. Au jour, tous les wagons qui pouvaient bouger se trouvaient confiés aux soins d’une autre loco, la voie était de nouveau livrée au trafic, et ·007 avait traîné la vieille Mogul par-dessus un véritable petit parquet de traverses, pouce à pouce, jusqu’à ce que ses boudins mordissent une fois encore le rail, et qu’elle s’y recalât avec retentissement. Mais la Mogul se sentait brisée corps et âme, et avait perdu toute espèce de ressort.

— Ce n’était même pas un cochon, répétait-elle d’un ton plaintif ; c’était un goret ; et il a fallu que ce fût à vous — à vous ! — qu’incombât la tâche de me secourir.

— Mais comment diable est-ce arrivé ? demanda ·007, fusante de curiosité.

— Arrivé ! Je n’en sais rien. Mais c’est arrivé ! J’ai couru droit sur lui, là-bas, à la dernière courbe — je le prenais pour une mouffette. Oui, il était tout aussi petit. Il n’avait pas eu le temps de piauler, que je sentais déjà mes bogies en l’air (il avait roulé droit sous le pilote) sans que je pusse rattraper le rail pour me sauver. Je tourniquais déjà hors de la voie. Alors je le sentis se glisser, tout gras, sous ma motrice gauche d’avant, et, Chaudières d’Enfer ! ma motrice monta sur le rail. J’entendis mes boudins faireziple long des traverses, et tout ce que je me rappelle ensuite, c’est de me voir en train de danser la carmagnole dans le blé, tandis que mon tender crachait le charbon à travers mon abri, et que le brave Evans était étendu sanglant et inanimé devant moi. Ébranlée ? Je n’ai pas une entretoise, un boulon, un rivet qui n’aient fichu le camp.

— Hum ! dit ·007. Qu’est-ce que vous croyez peser ?

— Sans ces blocs de saleté-là, je ne pèse pas moins de cent mille livres.

— Et le goret ?

— Quatre-vingts. Mettez cent tout au plus. Il vaut à peu près quatre dollars et demi. N’est-ce pas affreux ? N’y a-t-il pas de quoi vous mettre les nerfs à l’envers ? N’est-ce pas à vous rendre stupide ? Quoi, j’arrive le long de cette courbe…

Et voilà, tant elle était bouleversée, la Mogul repartie sur son histoire.

— Mais tout cela fait partie du voyage, j’imagine, dit ·007, en manière de calmant. Et… et c’est une chute assez moelleuse que de tomber dans un champ de blé.

— S’il se fût agi d’un pont de soixante pieds, et que j’eusse pu couler en eau profonde, faire explosion et tuer les deux hommes, comme c’est arrivé à d’autres, cela m’aurait été égal ; mais dérailler sur un goret… et que ce soit vous qui me sortiez de là… dans un champ de blé… et un vieux Jocrisse en chemise de nuit pour me maudire comme si je n’étais qu’un mauvais cheval de manœuvre… Oh, c’est affreux ! Ne m’appelez pas Mogul ! Je ne suis qu’une machine à coudre. Ils vont tous me blaguer à m’en faire tomber ma sablière.

Et ·007, sa boîte chaude refroidie et son champ d’expérience vastement élargi, remorqua la Mogul des marchandises lentement jusqu’au dépôt.

— Eh là, ma vieille ! Passé la nuit dehors, n’est-ce pas ? dit l’irrépressible Poney, laquelle rentrait justement de sa tournée de service. Eh bien, je dois dire que vous en avez l’air. Précieuse — fragile — pressée — craint la chaleur et l’humidité — c’est vous ! Allez aux ateliers vous débarrasser de ces feuilles de vigne que vous avez dans les cheveux, et demandez-leur de jouer sur vous du tuyau d’arrosage.

— Laissez-la tranquille, Poney, dit sévèrement ·007, comme on la faisait virer sur la plaque tournante, ou je vais…

— Je ne savais pas, ma petite, que vous honorassiez d’une amitié spéciale la vieille taupe. Elle n’a pas été pour vous de ces plus honnêtes, la dernière fois que je l’ai vue.

— Je le sais ; mais depuis lors j’ai vu, moi, ce que c’était qu’un accident, et cela m’a presque fait tomber la peinture d’épouvante. Je ne vais plus blaguer qui que ce soit, tant que j’aurai un souffle de vapeur — surtout quand les machines sont neuves au métier et désireuses d’apprendre. Et je ne vais pas aller blaguer non plus la vieille Mogul, tout enguirlandée d’épis de blé que je l’aie trouvée. C’est un petit brimborion de goret… pas un cochon… rien qu’un goret, Poney… pas plus gros qu’un morceau d’anthracite — je l’ai vu — qui a fait tout le gâchis. Cela peut arriver à tout le monde, d’aller dans le ballast, je me figure.

— Vous avez déjà découvert cela, vraiment ? Eh bien, c’est un bon début.

C’était le Grand Mars qui parlait, le Grand Mars avec son bel abri vitré de cristal et son coussin de velours vert, attendant qu’on le nettoyât pour son essor du lendemain.

— Laissez-moi faire les présentations, dit Poney. Voici notre Grand Mars, ma petite, que vous avez admiré, et, j’ose dire, envié, la nuit dernière. Voici une nouvelle recrue, honorable Monsieur, avec toute sa carrière devant elle ; mais, autant que peut le faire une humble compagne, je répondrai en sa faveur.

— Heureux de vous recevoir, dit le Grand Mars, tout en faisant du regard le tour du dépôt encombré. Je suppose que nous sommes, ici, en nombre suffisant pour former une assemblée plénière. Hem, hem ! En vertu de l’autorité dont je suis investi comme Chef de la Route, je déclare et nomme par le présent acte No. ·007 membre admis de la Confrérie Mixte des Locomotives, et, comme telle, ayant droit à tous les privilèges de l’atelier, de l’aiguille, de la voie, de la grue hydraulique et du dépôt, sur toute l’étendue de ma juridiction, avec le grade d’Express de Première Classe, étant bien connu de moi, de source autorisée, qu’elle a couvert quarante et un milles en trente-neuf minutes et demie, en voyage de secours pour les affligés. En temps voulu, je vous communiquerai moi-même le Chant et le Signe de ce Grade par quoi l’on pourra vous reconnaître dans la nuit la plus sombre. Prenez votre stalle, locomotive nouvellement promue !


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